‹ Grandeur et décadence de RomeChapitre 1 sur 40 · LIBRAIRIE PLON · texte numérisé non relu

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PublUhed 16 October 1907.

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LA BÉPUBLIQDE D'AUGUSTE

LA SITUATION d'AUOUSTE APRÈS LES GUERRES CIVILES

On recommençait enfin à vivre. Les derniers nuages de la tempête disparaissaient à Phorizon; on revoyait dans le ciel de grands espaces bleus qui promettaient la paix et la joie. On en avait fini avec tous les tourments de la révolution : la tyrannie des triumvirs, ranarchie militaire, les impôts écrasants. Le sénat recommençait à tenir régulièrement ses séances; les consuls^ les préteiurs^ les édiles, les questeurs reprenaient leurs anciennes charges; de nouveau dans les provinces, des gouverneurs choisis ou tirés au sort, parmi les consuls et les préteurs sortants^ entraient tour à tour en fonctions. Et après tant d'afTreuses discordes^ tant de haines, tant de destructions, l'Italie se retrouvait enfin d'accord^ au moins dans son admiration pour Auguste et pour l'ancienne Rome.

La guerre d'Actium, la chute d'Antoine^ la légende de Cléopàtre^ la conquête de TÉgypte^ le rétablisse-

ment de la république^ les éTénements étranges et presque incroyables des dernières années, avaient ramené les esprits vers les sources lointaines de Phistoire nationale et les petits commencements du grand empire. Tout le monde maintenant était féru d'anti-

^^.qiûté; Qjt U.auffi^ait qu'une chose fût ancienne pour '•({VL^on lnVotirfti meilleure que les choses présentes. En : •poUtkm^(M>re£i:fttt&itla grande aristocratie qui avait

\: ;gôu<irnfe'l'impô'e'*]ittqu'à la guerre de Persée. Non seulement on pensait que les mœurs privées, la famille, Tannée^ les institutions, les hommes, s'étaient amoindris et corrompus de siècle en siècle, mais on allait jusqu'à préférer les écrivains classiques, Livius Andronicus, Pacuvius, Ennius, Plante et Térence, aux écrivains plus riches et plus vivants de la génération de César. C'est pour répondre à un sentiment universellement répandu^ que le sénat avait, l'année précédente, ordonné de réparer les temples de Rome avant les routes d'Italie, bien qu'elles fussent dans un très mauvais état. Tout le monde pensait maintenant que si Rome avait atteint à une telle grandeur^ c'était qu'avant de devenir la taverne et le lupanar du monde, elle avait été une ville sainte, où, invisibles et présents partout, d'innombrables dieux avaient pendant des siècles veillé sur la santé des corps et sur la droiture des intentions, sur la chasteté des familles et sur la discipline des armées, sur la probité des particuliers et sur la justice publique, sur la concorde civique et le succès des guerres. Des liens essentiellement religieux n'avaient-ils pas depuis des siècles uni l'épouse au mari^ les fils au père, le patron au client^ le soldat au général, le citoyen au magistrat^ le magistrat à la république et tous les citoyens entre eux? Il était donc urgent de reconstituer^ avec l'armée, la famille et les mœurs

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d'autrefois, cette république pieuse qui avait conquis le monde en combattant et en priant. Sans doute Tœuvre était immense, mais la plupart des gens la jugeaient facile et d'une réussite certaine, maintenant qu'Auguste était à la tête de l'empire, avec les pouvoirs de princeps. Dans toute l'Italie des admirateurs exaltés lui attribuaient tout le mérite de la situation présente, et plaçaient en lui les plus grandes espérances pour l'avenir. N'était<îe pas lui, en effet, qui avait percé les desseins criminels et ténébreux d'Antoine et de Cléopâtre, alors qu'ils préparaient en silence pour Rome les chaînes du plus honteux esclavage? N'avait-il pas répandu en Italie les trésors des Ptolémées? N'avait-il pas mérité la reconnaissance des vétérans, qui peu à peu entraient en possession des terres qui leur avaient été promises; des municipes qui recevaient des sommes considérables en compensation des domaines aliénés; des créanciers de l'État à qui était enfin versé l'argent attendu depuis si longtemps? N'était-ce pas grâce à lui que les métiers, les arts, le commerce, la terre qui, dans toute l'Italie, avaient tant souffert du manque de capitaux, se reprenaient à vivre sous la pluie bienfaisante de l'or et de l'argent égyptiens? N'était-ce pas enfin grâce à lui et à lui seul que disparaissaient peu à peu tous les souvenirs de la guerre civile? Le public ne pouvait pas ne pas accorder pour l'avenir toute sa confiance à l'homme qui avait déjà accompli tant de choses admirables; et ce favori de la fortune, dont le hasard avait fait un vainqueur, était admiré comme jamais grand personnage de l'histoire de Rome ne l'avait été avant lui. Personne n'en doutait : Auguste ramènerait dans tout l'empire la paix et la prospérité, rétablirait la religion dans les temples et la justice dans les tribunaux, corrigerait les mœurs, vengerait les

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défaites que Crassus et Antoine avaient essuyées en Perse. L'admiration que certaines gens lui témoignaient allait parfois jusqu'à la démence. C'est ainsi qu'un sénateur courait follement dans les rues de Rome, et exhortait tous les passants qu'il rencontrait à se consacrer à Auguste, selon l'usage espagnol, c'est-à-dire à s'engager à ne pas lui survivre (1).

Auguste avait réussi, et la légende du succès le grandissait, le transfigurait^ le divinisait^ comme elle grandit, transfigure et divinise tous les hommes et tous les peuples qui réussissent. L'ancien triumvir sanguinaire des proscriptions, le général incapable de Philippes, l'amiral poltron de Sciila, le neveu méprisé de l'usurier de Yelletri^ apparaissait maintenant à ses contemporains comme le sauveur depuis longtemps attendu^ qui guérirait tous les maux dont souffrait l'Italie. Des aspirations mystiques et vagues vers un âge plus heureux et plus pur, vers une rénovation générale avaient préparé pendant la révolution les esprits à accueillir cette illusion et à s'en griser. Aux temps les plus sombres de la guerre civile^ les arus-^ pices avaient annoncé à Rome, d'après une obscure doctrine étrusque, le commencement du dixième siècle, et un peuple ne devait pas vivre plus de dix siècles (2). Les oracles sibyllins, recueillis et divulgués par le doux Virgile dans sa quatrième églogue devenue très populaire, avaient annoncé le règne inmiinent d'Apollon, en rapprochant cette doctrine étrusque de l'antique légende italienne du quatrième âge du monde (3). On avait étudié beaucoup à Rome, au milieu des orages révolutionnaires, la philosophie pythagori-

(i) Dion, LUI, 20.

(2) Frag. Hist. Rom. (Pibtbh), p. 254 ! AnGOSTB, IV, 5.

(8) 8BRVIU8, ad Virg. EgU, IV, 4.

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demie, et Yarron (1) avait répandu à Rome la doctrine d'après laquelle les âmes revenaient périodiquement du séjour des Champs-Elysées sur la terre (2). Une autre doctrine s'était greflfée sur celle-là, recueillie également par Yarron et d'après laquelle, tous les quatre cent quarante ans, Tàme et le corps se retrouvent et le monde redevient ce qu'il était (3). On vivait en somme depuis trente ans dans l'attente assez vague d'un événement heureux et magnifique qui résoudrait toutes les difficultés; et justement, parce que les idées qu'on avait sur cet événement étaient vagues et disparates^ tout le monde pouvait le reconnaître dans l'avènement d'Auguste, se convaincre que c'était bien lui l'homme attendu depuis si longtemps et appelé, comme le dira bientôt Yirgile, à condere aurea sectUa, à réaliser toutes les espérances confuses qui captivaient alors les esprits. Il y avait pourtant dans l'empire un homme qui ne croyait pas au mjrthe d'Auguste, qui s'en défiait et en avait presque peur : c'était Auguste lui-même. Depuis cinquante ans les historiens répètent, à qui mieux mieux, qu'Auguste, sans en avoir l'air, travailla toute sa vie avec une persévérance qui ne se démentit jamais^ à concentrer, conmie César^ tous les pouvoirs entre ses mains, à revêtir des vieilles formes républicaines auxquelles l'œil des contemporains était accoutumé, la nouvelle monarchie dont il façonnait secrètement, à l'insu de tous, la forte ossature. Mais cette légende n'a pas de sens, et elle n'est restée aussi longtemps en crédit que parce que personne

(i) Augustin, D$ eivitate Dei, YIL 6.

(2) Virgile la reprendra dans YÉnèide, VI, 724 et suiv. Voy. BonsnsB, La religion romaine d^ Auguste aux Antonins, I, Paris, 4892, p. 274 et siiiv.

(3) Augustin, De eivitaU Dei, XXII, 28.

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n'a encore étudié à fond rœuvre et l'époque de celui que Ton a coutume d'appeler si improprement le premier empereur romain. Bien que ce soit chose difficile, après vingt siècles et quand on connaît les événements survenus dans la suite^ de se représenter une situation telle que la voyaient les contemporains; bien que, à cause de cette difficulté, — c'est la seule qui se présente^ mais elle est si grande que la plupart des historiens ne savent pas la surmonter — on ait si mal compris Auguste et son étrange gouvernement^ il ne me paraît pas qu'il soit trop malaisé d'arriver à comprendre pourquoi Auguste devait être eflrayé de la situation unique que la fortune lui avait assurée. Si les esprits ardents se laissent souvent éblouir par la légende que le succès crée autour d'eux, et finissent par y croire^ comme tout le monde, cet intellectuel égoïste qui n'avait ni vanité ni ambition, ce valétudinaire qui redoutait les commotions subites, cet homme de trente-six ans précocement vieilli, ce calculateur avisé, froid et craintif, ne se faisait pas d'illusions. Il savait que l'âme de la légende, le fondement de sa grandeur, la raison de l'admiration universelle qu'on lui portait, n'étaient qu'un énorme malentendu; il savait que le public lui prodiguait des hommages^ des honneurs, des pouvoirs constitutionnels et inconstitutionnels, parce qu'il attendait de lui avec une confiance naïve et invincible des miracles^ que lui, au contraire, ne songeait même pas à tenter, car il les savait impossibles. La première de toutes ces merveilles eût été la conquête de la Perse. C'était bien la plus grande difficulté que la révolution, en bouleversant si profondément l'ordre de choses établi en Orient, lui eût transmise. Actium avait effrayé l'Italie en révélant soudain, même aux esprits les plus super*

flciels, ce que les esprits clairvoyants avaient commencé à comprendre aussitôt après Philippes, c'est-àdire que l'Italie était trop mal placée au milieu des provinces barbares, pauvres et peu sûres de l'Occident^ trop décbirée par de terribles guerres civiles, et trop pauvre elle-même, trop petite, trop peu peuplée, pour dominer la partie orientale de Pempire^ qui s'était tellement accrue pendant les cinquante dernières années, d'abord par la conquête du Pont faite par LucuUus, puis par la conquête de la Syrie faite par Pompée, et récenmient enfin par la conquête de l'Egypte faite par Auguste. En prenant pour lui l'Orient, en s'alliant avec PÉgypte, en laissant à Octave l'Occident, Antoine n'avait-il pas contraint lltalie pendant dix ans à se consumer dans l'inaction, spectatrice impuissante de sa rapide dissolution politique et économique, tandis qu'il avait pu, lui, agir sur un champ démesuré, depuis la Perse jusqu'à l'Egypte, et tenter la conquête du monde sur les routes déjà foulées par Alexandre? Antoine et Cléopàtre avaient ainsi révélé tout d'un coup à l'Italie que cet immense empire d'Orient qu'elle avait conquis en deux siècles, pouvait lui être arraché en un jour par un effort léger^ et que, même sans se détacher, il menaçait par son étendue, par sa situation géographique^ par sa richesse, par sa vieille civilisation, de l'emporter sur la partie occidentale qui était plus barbare et plus pauvre^ et sur l'Italie elle-même, située à l'écart, aux frontières de l'empire et au seuil de l'Europe barbare. Le roman de Cléopàtre voulant conquérir l'Italie et dominer le Capitole, n'était au fond que l'explication populaire du danger oriental. De là était venue la formidable explosion du sentiment national qui, après la bataille d'Actium, avait précipité Antoine dans Fabtme etobligé Auguste à tirer par la conquête de

rÉgypte et la destruction de la dynastie des Ptolémées, une vengeance éclatante des humiliations que l'Orient avait infligées à Rome, pendant la guerre civile. De là aussi étaient venus les bruits qui circulaient continuellement sur un transfert possible de la capitale en Orient, les vives inquiétudes des patriotes romains, à cause de ce danger, les avertissements d'Horace qui, dans la troisième ode du troisième livre, fait symboliser par Junon la lutte entre l'Orient et Rome, dans le mythe de Troie. De là enfin était venue l'immense popularité dont jouissait à ce moment l'idée d'une revanche contre les Parthes. La conquête de l'Egypte n'avait pas encore satisfait le patriotisme romain. Grisée par la légende populaire d'Actium qui représentait la dernière guerre comme un grand triomphe de Rome, trompée par la légende d'Auguste qui était censé devoir réussir en tout, même dans les entreprises les plus difficiles, l'Italie voulait continuer en Orient, après la conquête de l'Egypte, ses représailles et ses vengeances; elle songeait surtout à la conquête de la Pçrse qui aurait entièrement rétabli le prestige romain dans toute l'Asie, et qui aurait fourni le grand butin et les trésors dont on avait besoin pour réorganiser les finances de l'empire. Par lavoir des poètes qui annonçaient à chaque instant les départs de légions pour des conquêtes lointaines, même pour la conquête de l'Inde, l'Italie reprenait le grand projet de César et d'Antoine (1).

(i) Voy. HoRiGK, Car., l, ii, 2S; I, ii, 49; I, xii, 53; I, xxix, 4;

III, II, 8; III, V, 4; III, yiii, 10. — Propbrgb, II, vu, 13. (Si on accepte la correction Parthis.., iriumphis); lil, i, 13 et suiv.;

IV, I, 15 et suiv.; IV, 4; V, m, 7. Ces passages nous montrent qu'à cette époque tout le monde était persuadé qu'Auguste avait Tintention de faire une grande expédition dans le lointain Orient, comme Grassus, César et Antoine, et cela nous est con-

Malheureusement il était trop tard. Telle était, du moins, l'opinion d'Auguste. Auguste était bien d'avis qu'il était nécessaire de consolider en Orient la domination romaine qui chancelait^ mais non en ayant recours aux représailles et aux guerres théâtrales que l'Italie désirait. Il connaissait le secret d'Actîum; il savait qu'il n'avait osé se poser en champion du nationalisme italien que quand Antoine, par des fautes incroyables, avait déjà détruit lui-même sa propre puissance; il savait que c'était sans combattre qu'il avait triomphé dans la dernière guerre civile. Les événements au milieu desquels il s'était trouvé dans les dernières années l'avaient donc amené à une conviction qui^ seule, peut expliquer la politique extérieure de ses dix premières années de présidence : c'était que Rome avait été trop épuisée par les guerres civiles pour pouvoir espérer continuer, même à la tète de ritalie et des provinces d'Occident dans tout l'Orient, depuis le Pont jusqu'à l'Egypte, la politique brutale et autoritaire avec laquelle, dans sa féroce vigueur, elle avait dompté l'un après l'autre, séparément, les grands et les petits États de l'Orient. Vieillie à son tour, Rome serait en Orient impuissante contre une nouvelle coalition, comme celle qu'avait tentée Cléopâtre, si l'on ne retombait pas dans les fautes commises par Antoine.

Si Antoine eût suivi le conseil de Cléopâtre, si^ après avoir fondé le nouvel empire, au lieu de porter la guerre

firme par ce fait que, qaand vers la fin de Tannée Auguste partit pour l'Espagne, il laissa croire qu'il allait d'abord faire la conquête de la Bretagne et qu'il ferait ensuite celle de la Perse. Cette opinion que l'on avait entrait pour une part si grande dans 8& popularité, qu'Auguste, si éloigné qu'il fût de tenter cette entreprise, n'osa pas démentir les bruits qui couraient dans le peuple à ce sujet, et qu'il laissa dire, en attendant qu'il pût pré« parer un accord diplomatique.

à Octave en Europe^ il eût attendu que Rome vînt l'attaquer en Orient pour reconquérir les provinces perdues, qu'aurait pu faire Octave? Aurait-il osé porter la guerre en Orient au nouvel et formidable empire? Il fallait donc que Rome reconnût sa faiblesse en Orient, et que, comme tous les États et les partis qui vieillissent, elle cachât habilement cette faiblesse sous un beau voile de générosité et de bonté, en commençant à traiter avec plus d'humanité les provinces qu'elle ne pouvait plus dominer par la force seule (1). L'organisation de l'Egypte, qui fut certainement imaginée et proposée par lui et qui, bien que les historiens ne s'en soient pas rendu compte, fut la véritable innovationrévolutionnaire introduite par les guerres civiles dans la république et sanctionnée définitivement par la restauration de l'an 28 et de l'an 27, avait été le premier essai de cette nouvelle politique orientale. Pour la première fois dans l'histoire de Rome, la nouvelle conquête n'avait été ni placée sous une dynastie vassale^ parce que l'on craignait d'y voir apparaître quelque nouvelle Cléop&tre^ ni non plus déclarée province romaine, parce qu'on n'était pas sûr que l'Egypte s'accommoderait du gouvernement d'un proconsul. La monarchie légitime avec son prestige séculaire, sa présence continuelle, son œuvre assidue et complexe de corruption et de répression, n'avait pu réussir, dans les cinquante dernières années, à maintenir l'ordre; les soulèvements populaires, les conjurations du palais, les guerres civiles n'avaient cessé de bouleverser l'Egypte. Comment croire qu'un obscur sénateur, choisi presque tous les

(i) Le voyage qu'Auguste fit en Asie en l'an 21-20, et dont nous parlerons dans le cinquième et dans le sixième chapitre, nous fera voir que telle fut bien la pensée qui inspira sa politique orientale.

LA RÉPUBLIQUE D'AUGUSTE il

ans et au hasard à Rome^ y réussirait avec trois légions dont Tune était à peine suffisante pour la police d'Alexandrie (1)? Rome était trop hai'e et trop discréditée en Orient; surtout en Egypte. Auguste, imitant la politique d'Antoine, avait donc imaginé d'élever en Ég3rpte une espèce de grossier fantoche dynastique^ derrière lequel le représentant républicain de Rome pourrait se cacher /2). Il voulait gouverner l'Egypte au moyen d'une magistrature à double face, qui présenterait à ritalie un visage républicain et latin, à l'Egypte un visage oriental et monarchique, comme Antoine avait déjà tenté de le faire. Auguste et le prœfectus jEgypti nonuné par lui s'entendraient pour jouer ces deux rôles et remplir cette double magistrature : Auguste, qui n'était en Italie que le premier citoyen de la république, serait aux yeux des Égyptiens, pendant ses dix nouvelles années de présidence, le successeur des Ptolémées et le nouveau roi d'Egypte, vivant loin d'Alexandrie, parce qu'il était obligé de diriger de Rome un plus vaste empire, et gouvernant l'Egypte au moyen du prœfectus; celui-ci serait pour les Égyptiens une sorte de vice-roi, tandis que les Italiens pourraient voir en lui l'ancien magistrat que Rome envoyait gouverner les villes soumises pendant les premiers siècles de la conquête de l'Italie. Comment l'homme qui n'osait même pas déclarer l'Egypte province romaine aurait-il donc osé tenter la conquête de la Perse après les deux grands

(i) 8TR1B0N. XVII, I, \% (707).

(2) Tacite, HUL, I, 11, dit nettement dans un passage important que ce fut lÀ le but de la singulière organisation de l'Egypte : equit€$ romam obtinent loco regum : iia vitum eocpêdire, protfineiam aditu diffUilem, annonae feeundam, tupentUione ae Uuàvia dUeordem et fMbilem, inteiam legum, ignaram magistraiuum, âami retinerê. Voy. fioocBi-LBCLERCQ, Histoire de$ Lagides, Paris, 1904, vol. II, p. 351.

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échecs de Grassus et d'Antoine? D'ailleurs, pour con* quérir la Perse, il fallait autre chose que les belles odes d'Horace; il fallait^ selon les calculs de César, au moins seize légions et de très grosses sommes d'argent. Mais maintenant que l'armée était réduite à ses vingt-trois légions qui suffisaient à peine à tenir l'empire sur la défensive, il n'était plus possible d'en expédier seize vers ce pays dont Crassus n'était pas revenu.

Ce n'était donc que par une sorte d'Ulusion contagieuse que l'Italie voyait toutes ses aspirations personnifiées dans Auguste. L'accord entre la nation et le premier magistrat de la république n'était qu'apparent. Dans une question capitale comme la politique orientale, le désaccord était irréductible. L'Italie poussait Auguste sur la route déjà parcourue par Crassus et par Antoine^ et Auguste^ au contraire^ voulait abandonner la Perse aux poètes pour qu'ils en fissent la conquête sur le papier aussi souvent qu'il leur plairait» Et ce désaccord suffirait à lui seul pour nous faire considérer comme tout autre chose qu'une c comédie politique > la modération constitutionnelle d'Auguste* Depuis Crassus, la conquête de la Perse avait été la justification de tous les coups d'État^ projetés ou réalisés : c'est par elle que César avait espéré justifier la dictature et Antoine le triumvirat. Auguste au contraire, qui ne voulait point s'aventurer à aller chercher dans le lointain Orient les trophées promis par César et par Antoine, se proposait véritablement, par nécessité et par sagesse^ et non par duperie ou par idéologie républicaine, d'exercer simplement et constitutionnellement le consulat à Rome et le proconsulat dans ses trois provinces; il dissimulerait du mieux qu'il pourrait ce cumul de ses deux pouvoirs, consulaire et proconsulaire, qui, avec la prœfectura jEgypti, était la

plus grave innoTation contenue dans les réfonnes de Tan 28 et de Tan 27. Il s'était donc hâté, aussitôt après le 16 janvier, de refuser tout honneur nouveau; il avait cherché à calmer ses admirateurs fanatiques (1); il s'appliquait à montrer par tous les moyens à sa dispo* sition qu'il voulait gouverner avec le sénat (2); il s'efforçait enfin de ramener à des proportions raisonnables ridée que l'on s'était faite de lui et de sa puissance, de persuader à ses concitoyens qu'il n'était qu'un sénateur et un magistrat romain. Depuis cinquante ans les historiens ne voient dans tous ces actes qu'une comédie. n faut cependant réfléchir qu'Auguste, très probablement, connaissait la Rome et l'Italie de son temps aussi bien que les professeurs d'histoire d'aujourd'hui. Il savait donc que l'orgueil impérial et la fierté républicaine étaient les deux sentiments qui étaient en lutte dans l'âme de la nation, et qu'on pouvait^ en donnant satisfaction à l'un, blesser l'autre^ mais qu'on ne pouvait pas leur faire violence à tous les deux à la fois. Le conquérant de la Perse aurait peut-être pu détruire la république sans courir de trop grands dangers, mais Auguste ne voulait pas se risquer dans une pareille aventure. Et encore si le public ne lui avait réclamé que les trophées d'une éclatante victoire sur la Perse I Mais le malentendu entre Auguste et l'Italie ne se bornait pas â cette question. Le public ne cessait pas de lui réclamer mille autres choses, que la dictature ellemême n'aurait pas pu donner à la république. On lui demandait la paix intérieure, l'ordre à Rome, la tranquillité en Italie, le fonctionnement parfait de la nouvelle constitution. U semblait naturel à tout le monde

(1) Dion. LUI. SO.

(f) Jbid., 21.

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a GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

que le nouveau magistrat, placé à la tête de la république, mtt un frein à toutes les forces révolutionnaires qui^ au siècle précédent, avaient si affreusement déchiré la constitution, obligeât Taristocratie et Tordre équestre, rentrés en possession de leurs anciens privilèges, à s'acquitter de leurs devoirs avec zèle, fît enfin fonctionner avec régularité tous les organes de la constitution, les comices, le sénats les magistratures, les tribunaux. Mais Auguste n'avait aucun moyen pour faire toutes ces choses, et ce qui est plus grave^ il ne pouvait pas en trouver un. A Rome et en Italie, il ne pouvait exercer que l'autorité consulaire. Établie à une époque où tout était plus simple, plus petit, plus facile^ cette autorité était beaucoup trop faible pour les besoins présents; elle ne disposait même pas d'une force de police pour maintenir Tordre dans les classes inférieures si turbulentes de la métropole. Désireux de remplur les fonctions de consul, en s'en tenant strictement à la constitution, Auguste avait envoyé loin de Rome les cohortes prétoriennes dont il avait, à titre de proconsul^ le droit de s'entourer, quand il prenait le commandement des armées; et il était bien décidé à ne jamais appeler les soldats à Rome, comme on l'avait malheureusement fait si souvent pendant le triumvirat. Ainsi^ pour maintenir Tordre à Rome, dans une ville cosmopolite^ pleine de misérables et de bandits^ turbulente et émeutière par habitude, il ne pouvait compter que sur son prestige de sauveur de Rome, de vainqueur de Gléopâtre^ et de pacificateur. Mais si sa tâche à Rome était si difficile, que dire de la paix publique, de la bonne marche de l'État, de la régularité constitutionnelle que tout le monde attendait de lui? Que dire surtout d'une autre aspiration très ancienne que la fin des guerres civiles ravivait maintenant dans toutes les classes : la réforme

des mœurs? Réclamée depuis plus d'un siècle tour à tour par tous les partis, tentée quelquefois sincèrement, d'autrefois par contrainte et d'autrefois par feinte, proposée, ajournée, proposée de nouveau, la réforme des mœurs apparaissait maintenant encore comme l'unique remède radical de la crise morale que l'on traversait, et comme le complément nécessaire de la restauration aristocratique. Tout le monde comprenait que la république étant rétablie, il était nécessaire de reconstituer aussi une noblesse sénatoriale et un ordre équestre qui sauraient employer les richesses au profit du public, au lieu de les engloutir dans un luxe insensé, ou dans de honteuses orgies; qui donneraient au peuple l'exemple de toutes les vertus qui conservent un empire conquis par les armes, c'est-à-dire la fécondité, l'esprit de famille, l'abnégation civique, la valeur militaire, les mœurs sévères, l'activité et la fermeté. Si une grande réforme morale ne venait pas régénérer l'aristocratie, conmient pourrait-elle préparer dans son sein les officiers et les généraux qui devaient conduire les légions victorieuses jusqu'aucœur de la Perse? Comment les institutions de la république auraient-elles pu fonctionner? Horace avait déjà indiqué comme cause de la puissance de Rome la pureté des mœurs conjugales qui avait régné si longtemps dans les familles austères de jadis (1). 11 avait dit bien haut à l'Italie que l'on ne pourrait vaincre les Parthes que quand les jeunes gens se soumettraient à une éducation nouvelle et plus sévère (2). Et il s'écriait maintenant :

Quid leges sine moribus Vanae proficiunt (3)?...

(1) Ode$, III. Yi, 17 et suiv.

(2) Ibid., II. 1 et Buiy.

(3) Ilfid., XXIV, 35-86.

Legeè signifie ici Tordre rétabli, la république restaurée. < A quoi sert^ veut dire le poète^ d'avoir reconstitué la république, si l'on ne purifie pas les mœurs corrompues? Même les bonnes institutions ne donneront alors que de mauvais résultats (i). > 11 est donc nécessaire avant tout d'airacher des cœurs ce désir ardent de la richesse qui est l'origine de tous les maux.

Gampestres melius Scythae, Quorum plaustra vagas rite trahunt domos,

Yiyunt et rigidi Getae, Inmetata quibus jugera libéras

Frugeset Gererem ferunt... (2).

Mais Horace ne croit pas les hommes capables de se corriger d'eux-mêmes, et de se rendre aux bonnes raisons et aux sages conseils : c'est à la force des lois qu'il faut recourir.

0 quisquis Yolet impias Gaedes et rabiem tollere ciyicam,

Si quaeret Pater Urbium Subscribi statuis, indomitam audeat

Refrenare licentiam, Glarus postgenitis ; quatenus, heu nefas I

(1) Horace ne veut pas dire, comme il pourrait sembler, que les lois sont inefficaces pour réformer les mœurs; si ces deux vers signifiaient cela, ils seraient en contradiction avec les vers précédents dans lesquels le poète réclame des lois et des chàUments pour réprimer les vices (v. 28-29... indomitam audeat refrenare licentiam; v. 33 : Si non iupplieio eulpa reeiditur,) Horace croit si bien à l'utilité des lois pour la réforme morale, que rode tout entière est faite pour les réclamer; mais il veut dire que les meilleures lois politiques et sociales soot inutiles si les mœurs soot corrompues; il faut donc commencer par réformer les mœurs et par faire des lois spéciales pour cela.

(2) Odes, m, XXIV, 9 et suiv.

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Virtutem incoluinem odimùs, Sublatam exoculis qaaerimusînyidi.

Quid tristes querimoniae, Si non supplicio culpa reciditur... (i).

Et ce qu'Horace exprimait ainsi en des vers magnifiqaeS; on le répétait partout sous une forme ou sous une autre en Italie^ et l'on s'adressait à Auguste pour lui réclamer des lois contre le luxe, contre les mauvaises mœurs, contre le célibat, pour lui faire rétablir l'ancienne police des mœurs privées que l'aristocratie avait pendant tant de siècles confiée aux censeurs (2). La chose était facile à dire, mais malaisée à réaliser. Auguste, quant à lui, aurait été assez disposé à satisfaire les nouveaux puritains. Il était, comme nous dirions aujourd'hui, sincèrement traditionaliste, et cela par tempérament et par réflexion : il préférait la simplicité et la parcimonie au luxe et à la prodigalité; c'était un admirateur de Gicéron; enfin il était né dans une famille de bourgeoisie provinciale, et il avait fréquenté la partie de l'aristocratie romaine où l'on était le plus attaché à la tradition. Sa femme aussi, Livie, qui exerça toujours une si grande influence sur lui^ appartenait à une de ces familles. Mais Auguste» comme tous les hommes intelligents de son époque, connaissait trop à fond la dissolution morale des classes supérieures, de celles surtout que l'on pourrait appeler avec un écrivain moderne (3), la classe politique, pour qu'il pût croire possible une réforme

(1) Odet, m, XXIV, 25 et suiv.

(2) En Tan 22, pour satisfaire ropinion publique, on créa deux oenseurs (Dion, LIV, 2), et U n'y en avait pas eu depuis longtemps; mais comme nous le verrons, cette tentative pour renouveler la censure ne roussit pas (Velléiub Patbrculus, U, 95).

(3) Gaetano Mosca.

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radicale des mœurs. Si par la bouche d'Horace, tous les admirateurs du bon vieux temps réclamaient des mesures sévères et des lois contre la corruption, un autre poète, Properce, poussait alors un grand cri de joie, parce qu'on venait d'abolir, en même temps que tant d'autres lois faites pendant les guerres civiles, une loi promulguée, nous ne savons quand, par les triumvirs et qui tendait à obliger les citoyens à se marier :

Gayisa es carte sublatam, Cjnthia, iegem, Qua (jfU^Qdam edicta, flemus uterque diu... (1).

(i) Propbrge, II, vi, 1 et suiv. Jôbs (Die Ehegeietze dê$ Auguttui, Marburg, 1894, p. 5 et suiv.) me parait avoir raison d'affirmer que ce passage se rapporte à cette époque-lÀ, mais je crois qu'il a tort de supposer, en s'appuyant sur un passage de TiGiTK (Ann,, III, 28), qu'en l'an 28 avant J.-C., Auguste fit approuver une loi sur le mariage. Les termes employés par Tacite, acriora ex eo vinela, sont trop vagues ; ils signifient peutêtre simplement qu'avec son sixième consulat, Auguste commença à rendre de la vigueur à la discipline des mœurs, mais sans faire allusion à une loi. En outre Properce dit que la loi, quondam edicia, avait été tublata. Est-il possible qu'en l'an 28 Auguste ait fait ime loi, puis Tait aussitôt abrogée? L'abrogation d'une loi n'était pas une médiocre affaire À Rome; à la fin des guerres civiles, Auguste se montra lent et prudent, quand il s'agissait de proposer des lois, mais il les maintenait fermement, quand elles avaient été approuvées ; s'il avait en quelques mois fait et défait une loi, il aurait fallu pour cela des motifs graves et nous en aurions sans doute su quelque chose. Il me parait plus probable que Properce fait allusion à quelque disposition prise par Auguste dans les derniers temps du triumvirat, alors qu'il était investi de la puissance triumvirale, disposition qui se trouva abrogée quand, en l'an 28, furent abolies toutes les dispositions qui n'étaient pas conformes à la constitution, c'est-Àdire les lois qui n'avaient pas été approuvées par les comices. Properce aurait ainsi raison de parler d'une lex qui fut quondam êdieta (par le triumvir, en vertu des pouvoirs qu'il possédait), et qui fut ensuite tuhlaia (par le grand acte réparateur). S'il s'agit d'une disposition triumvirale, on comprend qu'il n'en soit pas resté de trace : on avait dû en prendre beaucoup pour chercher à arrêter la dissolution sociale ; mais personne ne les observait.

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Tandis que tout le monde voyait déjà en imagination les grandes victoires que les armes romaines devaient remporter sur les Parthes, ce poète confessait ingénument à son amante son égoîsme civique :

Unde mihi Parthis natos praebere triumphis? Nullus de nostro sanguine miles erit (1) ;

Il l'avouait sans qu'on lui en fît honte, sans perdre la faveur de l'aristocratie qui l'admirait, sans s'attirer la colère de Mécène qui le protégeait. Si Horace cultivait la poésie civile et religieuse, Properce et un autre poète également cher à l'aristocratie, Tibulle, cultivaient avec non moins de succès la poésie erotique^ qui, dans certaines conditions^ peut devenir une force de dissolution, surtout dans des sociétés basées sur une forte organisation de la famille. Enfln^ un autre écrivain, Tite-Live, vers cette même époque, posait, comme base de sa grande histoire de Rome, la conception traditionnelle de l'État et de la morale, qui était alors tant à la mode, mais sans croire qu'elle eût aucune chance de l'emporter, dans sa lutte contre l'invincible force de corruption qui agissait dans les choses. Il déclare qu'il s'est plongé dans l'étude du passé, pour oublier les malheurs des temps présents, pour ne pas voir, dans son époque, cette épouvantable confusion de désirs, d'aspirations, d'intérêts contradictoires, qui fait < qu'on ne sait plus supporter ni le mal dont on souffre, ni les remèdes qui seraient nécessaires pour en guérir. Nec mtia nostra nec remédia pati possumus, > Cette phrase définit si bien l'étrange situation morale et sociale de cette époque, elle jette un jour si lumineux sur toute la politique d'Auguste pendant les dix

(i) PRomcs, II, Yi, 13.

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premières années de sa présidence, que je suis tenté de la considérer non pas comme une réflexion personnelle de Tite-Live, mais comme un résumé des longues discussions qu'Auguste et ses amis avaient ensemble au sujet des conditions présentes de l'Italie. Tite-Live a pu parfois y assister.

Auguste ne songeait donc guère à la conquête de la Perse, et il ne voulait pas non plus assumer pour l'instant la tâche trop incertaine de réformer les mœurs, en les ramenant à l'antique simplicité. Sur ce point encore l'Italie et son héros semblaient d'accord, mais différaient en réalité. Ce n'étaient ni la revanche contre les Parthes^ ni le retour à l'antique vertu qui étaient le souci le plus grave et le plus constant d'Auguste dans cette première accalmie qui suivait la guerre civile à peine terminée. Il voulait donner ses premiers soins à une chose plus urgente : la réorganisation des finances. Il estimait à juste titre que c'était là le prologue nécessaire de toutes les autres réformes (i). Il

(i) Les actes les plus importants accomplis par Auguste pendant ces premières années ne peuvent s'expliquer que si Ton admet qu'il voulut surtout réorganiser les finances. S'il va faire ime expédition au pays des Astures et des Cantabres, c'est-Àdire dans les régions les plus reculées de l'Espagne» et dont l'indépendance n'avait aucune importance politique, alors qu'il avait de tous les côtés tant d'autres difficultés, c'est que, ainsi que Florus, IV, ii, 60 (II, 33) et Pline, XXXI H, iv, 78, nous le font savoir, ces régions étaient très riches en mines d'or. Cette hypothèse nous est confirmée par ce fait qu'Auguste, à ce moment-là, préparait la soumission des Salasses, peuple habitant la vallée qui passait pour être la plus riche en or de l'Italie. Il est vrai que l'on a voulu attribuer à cette entreprise un autre but, celui d'assurer les communications entre la Gaule et l'Italie; mais nous verrons qu'on ne s'occupa de ces commun!cations que beaucoup plus tard et que la grande route du Petit et du Grand Saint-Bernard fut probablement construite plusieurs années plus tard. Vers cette époque se prépare aussi l'expédition en Arabie, dont l'un des buts est de s'emparer des

était évident qu'aucun gouvernement ne pourrait ni entreprendre des guerres, ni réorganiser les services publics^ s'il ne reconstituait d'abord son trésor en lui assurant des recettes suffisantes et constantes, si on ne trouvait un remède à la disette inquiétante du numéraire en circulation. Malgré la an des guerres civiles la situation financière de l'empire restait mauvaise; le trésor de l'État, ceux des temples et des villes étaient vides; les sommes énormes qui avaient été confisquées pendant la révolution et les trésors même de Cléopâtre^ semblaient avoir disparu^ tant était rare encore l'argent qui passait entre les mains des particuliers, tant les beureur pillards tenaient encore étroitement cacbé ce qu'ils avaient pris et dont ils craignaient d'être dépouillés à leur tour. Mais si la réforme des finances était nécessaire, elle était aussi très difficile. Par quels moyens faire sortir de leur cachette l'or et l'argent, alors que d'innombrables voleurs semblaient encore prêts à surgir de toute part? Le projet de faire la conquête de la Perse une fois abandonné, on n'avait plus^ pour pourvoir l'Italie de numéraire,

trésors que l'on attribuait aux Arabes. La chose est vraisemblable en elle-même, et d'ailleurs elle nous est attestée avec beaucoup de précision par Stmibon (XVI, iv, 22). Enfin cette même année Auguste va en Gaule; il réunit, comme nous le verrons, À Narbonne, un eonventut de chefs gaulois; il ordonna que le cens fût fait en Gaule. Le motif de ce cens ne pouvait pas être une simple curiosité statistique, car nous verrons qu'il occasionna, quand on le fit, un mécontentement très vif dans toute la Gaule. Ce cens devait préparer une augmentation du tribut en Gaule : nous en trouverons la preuve dans Thistoire de Licinus et dans un texte de saint Jéréme. Nous nous trouvons donc en face de quatre actes importants dont le but est de procurer de l'argent et des métaux précieux au trésor, et qui prouvent que la question financière occupait ces années-là la première place dans les soucis d'Auguste. Cela d'ailleurs est naturel après une aussi grande révolution.

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le moyen le plus usité autrefois, la guerre. Rome s'était emparé à Alexandrie du dernier de ces grands trésors d'or et d'argent, accumulés pendant les siècles précédents par les États méditerranéens; et elle Pavait encore jeté dans le goufire sans fond de Tltalie, qui avait déjà englouti tous les autres, aussi bien ceux qui avaient été déposés dans les forteresses de Mithridate que ceux qui étaient gardés dans les temples druidiques de la Gaule. On ne pouvait plus guère trouver de trésors placés moins loin et moins bien défendus que ceux de la cour de Perse, à moins d'aller, dans Tintérieur de l'Arabie, faire la guerre à certaines populations qui, — on le disait du moins — vendant aux étrangers des arômes et des pierres précieuses, sans rien acheter, amoncelaient les monnaies d'or et d'argent (1). Mais Auguste, qui ne voulait pas courir à la légère le risque d'un échec, avait besoin d'un certain temps pour préparer à son aise une expédition en Arabie. En attendant il fallait de l'argent, et, pour s'en procurer, il n'y avait que trois moyens. On pouvait avant tout avoir recours au moyen qui semble être le plus naturel, mais qui réclamait alors plus de peine et de dépenses qu'il n'en fallait pour voler cet argent à ceux qui le possédaient déjà, c'était de reprendre l'exploitation des mines abandonnées. On pouvait en outre veiller mieux au recouvrement des impôts déjà établis et en créer de nouveaux. Mais s'il n'y avait pas d'autres moyens pour se procurer de l'argent, Auguste ne pouvait en user que dans une mesure très limitée. Assurément Auguste, comme proconsul, pouvait reprendre l'exploitation des mines et pressurer plus vigoureusement les sujets de ses trois provinces; il pouvait aussi,

(1) Strabon. XVI. XIV, 19; XVI, iv, «2.

à titre dHmperator, frapper pour ses soldats des pièces de monnaie de bon aloi, comme il avait commencé à le faire, au lieu des anciennes pièces à moitié fausses ; il pouvait enfin, à titre de consul, relever les abus et les fautes dans l'administration, et proposer au sénat et au peuple des impôts et des réformes. Mais il ne pouvait ni diriger^ ni contrôler l'administration du trésor, placé de nouveau sous l'autorité suprême du sénat et^ depuis la dernière réforme, confié plus spécialement aux prœfecti CBrarii Satumi, cboisis par le sénat luimême (i); et il ne pouvait non plus surveiller la perception du tribut et les dépenses dans les provinces des autres gouverneurs (2). En outre^ ce n'était pas une chose aisée à cette époque-là que de proposer de nouveaux impôts ou des réformes financières. Le mécontentement aurait été terrible en Italie si, après la révolution, la paix^ elle aussi^ était venue lui réclamer de l'argent. Auguste ne pouvait donc penser à faire peser de nouveaux impôts sur la métropole^ s'il ne voulait pas mettre en danger la popularité qu'il avait si péniblement acquise. Le sénat et le peuple^ d'ailleurs^ ne l'auraient pas approuvé. L'Orient était épuisé et après Actium Auguste pensait qu'il serait imprudent de trop le pressurer. Ainsi, puisqu'on ne pouvait rien demander à l'Italie, et qu'on ne pouvait pas non plus augmenter les tributs de l'Orient, puisque les nouveaux tributs de l'Egypte ne suffisaient pas pour remplir le trésor, il ne restait plus qu'à se tourner vers les provinces barbares de l'Europe, vers la Gaule conquise par César, vers la

(1) HiBscHFBLD, Untm-tuchunçen auf dem Gebiete der Râm. Verwaltung, Berlin, 1876, I, p. 10.

(2) Cela est si vrai, que la faculté d'intervenir dans les provinces qui n'étaient pas les siennes, ne lui fut accordée qu'en l'an 23, comme nous le verrons. Dion, LUI, 32.

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Pannonie^ vers la Dalmaiie dont Auguste avait fait lui-même la conquête, et qui jusque-là n'avait presque rien donne. Depuis quelque temps déjà, Auguste songeait à soumettre ces barbares à un tribut; mais on ne pouvait pas espérer tirer beaucoup d'argent de nations ^i pauvres et si grossières (i). En somme la situation ^nancière n'était pas moins difficile que la situation politique.

Très ricbe, très puissant, très admiré, comblé d'hoiineurs, presque adoré et divinisé, Auguste cependant ne se faisait pas illusion sur ce point; il comprenait que ses forces étaient petites en comparaison des difficultés avec lesquelles il avait à lutter. Ce fut la cause principale qui fit durer sa puissance et sa fortune. On ne peut expliquer les dix premières années de son gouvernement, et cette sorte de crainte continuelle de sa propre puissance qui le domine tout entier, si Ton n'admet pas qu'à cette époque Auguste devait être encore épouvanté par la destinée tragique des quatre personnages qui avaient successivement réussi à se mettre à la tête de la république : Crassus, Pompée, César, Antoine; celle d'Antoine surtout dont la cbute si récente, si étrange, si invraisemblable, devait effrayer Auguste encore plus que les précédentes, parce qu'il était du petit nombre de ceux qui en connaissaient le secret. Combien fragile était la

(1) Je donne comme une hypothèse que vers cette époque on augmenta les tributs des provinces européennes; pour ce qui est de la Gaule, comme nous le verrons, cette hypothèse est confirmée par un texte de saint Jérôme; et pour les autres provinces, par le fait que, comme nous le verrons aussi, quelques années plus tard l'agitation allait être grande dans toutes ces provinces, h cause des impôts que Ton faisait peser sur elles. Cela donne h supposer que, quand la paix fut rétablie, les anciens tributs furent augmentés ou, ce qui revient au même, perçus avec plus de rigueur.

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puissance à cette époque-là I Avec quelle rapidité Tadmiradon exagérée de la foule se tournait en haine, quand survenait l'inévitable désillusion dont les masses, au lieu d'accuser leur propre sottise, faisaient toujours un crime à l'homme qu'elles avaient trop admiré auparavant! 11 suffisait d'une erreur, d'une imprudence, et le maître de l'empire, l'homme puissant entre tous, voyait toute sa puissance crouler sur lui et l'écraser sous ses ruines. Rien ne devait donc paraître plus dangereux à Auguste^ en Tan 27 avant Jésus-Christ, que de jouer une nouvelle « comédie politique > devant le public irritable qui, au milieu du spectacle, avait déjà lapidé plusieurs acteurs. Quel avantage Antoine avait-il tiré de sa politique à double face, si ingénieuse qu'elle eût été, et de cette longue comédie où il avait joué tantôt le rôle de roi égyptien^ tantôt celui de proconsul romain? Vouloir trop faire et trop briller, avoir recours, dans ce but, à des moyens trop ingénieux, c'était trop dangereux, quelles que fussent l'habileté, l'intelligence^ la fortune d'un homme. 11 était donc nécessaire de rentrer enfin dans la vérité par toutes les portes, même par les plus basses et les plus étroites, par la porte de la sagesse et par celle de la modestie ; il fallait se tenir à l'écart^ se faire petite sans bruit, avec une activité prudente mais inlassable, — festina lente était un des mots favoris d'Auguste (i), — commencer une réconciliation universelle, avec un gouvernement bienveillant et souple, par des œuvres peu théâtrales et peu bruyantes, mais sages et utiles. « Rallier autant que possible les intérêts, sans froisser les convictions », ces termes par lesquels un historien moderne définit le but que Bona-

(1) SuBTONB, Aug., 25.

parte (i) se proposait dans son consulat, on peut les répéter à propos du principal d'Auguste. Quand l'Italie aurait la paix et la prospérité, elle souffrirait moins de n'avoir pu assouvir ses désirs de gloire; appréciant la complaisance, la modestie, la justice d'un président qui lui aurait apporté tant de bienfaits, elle ne songerait plus à lui reprocher de n'avoir pas amené à Rome le roi des Parthes couvert de chatnes. Il fallait réparer les routes d'Italie; le trésor était presque vide; avec l'argent de l'Egypte Auguste aurait pu se charger du travail, et rendre assez vite à l'Italie ses routes en bon état, attirer sur sa personne la gratitude de la nation tout entière pour une aussi belle munificence. 11 ne le voulut pas. Il préféra se cacher derrière le sénat; il convoqua les sénateurs les plus influents; il leur déclara qu'il voulait réparer la voie flaminienne et tous les ponts depuis Rome jusqu'à Rimini; et il leur per* suada, à chacun d'entre eux, de se charger de la réparation d'une route plus ou moins longue. Il ne s'agissait, bien entendu, de s'en charger que d'une façon nominale; car ce serait Auguste lui-môme, en effet, qui payerait les frais de toutes les réparations (2). Aussi il prenait à son compte toutes les réparations et il en répartissait l'honneur entre les membres les plus éminents du sénat. Pour mieux veiller sur l'administration du trésor, sans rien faire qui ne fût d'accord avec la constitution, il imagina d'organiser chez lui, et pour son usage privé, une véritable comptabilité de l'État, choisissant parmi ses nombreux esclaves et affranchis les plus instruits et les plus intelligents. A titre de président du sénat, de consul, de proconsul de trois grandes provinces, il lui

(1) Vàndàl, VAvènemeni de Bonaparte, Paris, 1902, I, p. 415.

(2) Dion, LUI, M. — Mon. anc. (Lai.), IV, 19-tO; C. /. L., XI,

était facile de leur communiquer tous les chiffres des recettes et des dépenses : il les chargea donc d'établir pour lui les comptes de l'empire, afin qu'il pût à chaque instant savoir combien la république encaissait et combien elle dépensait, combien rapportaient les différents impôts, et combien coûtaient les différents services, quels étaient les redevances et les charges de l'État (i). Armé de ces comptes privés, plus exacts que ceux qui étaient tenus par les prœfecti œrarii Satumi, il pourrait étudier les propositions à soumettre au sénat pour réorganiser les finances, avertir et blâmer, ou faire avertir et blâmer par le sénats les magistrats qui feraient d'inutiles dépenses ou qui négligeraient de percevoir les impôts et de faire fructifier les propriétés de l'État, exercer enfin, sans en être investi et sans en avoir la responsabilité^ l'autorité d'un véritable

(1) Ce renseignement très important nous est donné par SuBTONB, Âugtute, 120 : ... breviarium totius imperii, quantum mililum sub tignit ubique tuent, quantum pecuniae in aerario et fUcis et vectigalorum residuis. Adiedt et libertorum servorumque namina a quibut ratio exigi poseet. Ces esclaves et ces affranchis tenaient une comptabilité de l'Etat pour l'usage personnel d'Auguste, comptabilité qui était souvent plus détaillée et plus exacte que celle des magistrats de la République et qui devait évidemment servir à contrôler celle-ci. En d'autres termes, Auguste, ne 86 fiant plus au zèle et à la vigilance des magistrats, organisa chez lui des bureaux qui lui fournissaient les renseignements nécessaires pour bien gouverner. Cet artifice ne portait atteinte ni au principe constitutionnel, ni à la responsabilité du princep$ et l'administration pouvait ainsi mieux fonctionner. Un passage de Dion (LUI, 30) et l'épisode de la maladie de l'an 23, nous montrent que c'est bien h cette époque qu'Auguste établit ce bureau de comptabilité et de statistique. Le « Livre des recettes et des milices >» qu'Auguste confia À Pison est le même breviarium totiut imperii, compilé par les esclaves et les affranchis qu'Auguste, au dire de Suétone, laissa en mourant. Voyez SuÉTONS, Auguste, 28 : rationarium imperii tradidit. Ce bureau existait déjà en l'an 23 avant J.-C. ; c'est donc à peu près k cette époque qu'il dut être créé.

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ministre des finances. Il fallait cependant mettre sans tarder en circulation une plus grande quantité de numéradre, car il était devenu trop rare à la fois pour les besoins de TÉtat et pour les besoins des particuliers. Auguste se décida à reconquérir dans sa province d'Espagne les régions aurifères habitées par les Cantabres et les Astures, pour reprendre l'exploitation des mines qui, dans l'anarchie du dernier siècle^ avaient été abandonnées après la révolte des indigènes contre l'autorité de Rome. Il résolut aussi de faire dans les Alpes la conquête de la vaUée des Salasses. Il décida enfin, probablement en faisant approuver un décret par le sénats d'augmenter les tributs payés par la Gaule^ par les populations alpines, les Provinces illyriques et spécisJement par la Dalmatie et la Pannonie. En même temps, pour dominer Rome et la république, sans employer la force et sans abuser de son prestige^ il travailla patiemment à attacher au nouveau gouvernement et à unir entre elles les classes sociales^ cela par des chaînes d'or subtiles, presque invisibles, mais solides. C'est dès ce moment qu'Auguste pose un des principes essentiels de la future politique de l'empire, consistant à dépenser beaucoup, à dépenser sans compter à Rome et de façon à ce que toutes les classes en profitent. S'il ne plaçait pas les intérêts de la métropole au-dessus de tous les autres intérêts de l'empire^ il les mettait du moins sur les mêmes rangs que les intérêts les plus graves. A partir de ce moment et pendant des siècles, les fêtes publiques de Rome seront pour le gouvernement un souci non moins grave que l'équipement des légions. Le trésor était à moitié vide; tous les services publics, depuis la défense des frontières, jusqu'aux routes, étaient en désordre par suite du manque d'argent; l'empire était épuisé. Et cepen-

dant Auguste se hâtait, même avant de pourvoir à ces nécessités^ de dépenser à Rome, et pour des œuvres publiques d'une utilité secondaire, des sommes énormes qu'il fournissait lui-même; et il engageait ses amis et ses parents à suivre son exemple, de façon à ne pas laisser manquer de travail et d'argent le petit peuple et la classe moyenne. Non seulement il continua la réparation des temples, mais il entreprit de restaurer avec un soin particulier le grand sanctuaire national de Jupiter sur le Capitole, et le théâtre de Pompée (i); de reconstruire le portique élevé par Cnéus Octavius presque un siècle auparavant et détruit par un incendie (2); de construire, au commencement de la voie sacrée, un temple aux dieux Lares, de rebâtir sur le Quirinal le très vieux temple de Quirinus^ et aussi sur l'Aventin les temples très anciens égeJement de Minerve et de Juno Regina (3). Si la religion diminuait à Rome, ce ne serait pas faute d'édifices religieux I Auguste nourrissait encore le projet de construire un nouveau forum. L'ancien forum et celui de César ne suffisaient pas aux besoins de la ville qui s'était tellement étendue; Auguste songeait donc à en construire un autre, autour de ce temple de Mars vengeur qu'il avait fait à Pbilippes le vœu d'élever et qui dans sa pensée devait être le grand sanctuaire de l'armée romaine. Il continua aussi la construction du grand théâtre commencé par César. Ses amis, Statilius Taurus et Cornélius Balbus, le neveu et l'héritier du richissime agent

(1) Mon. ANC, IV, 9. Je donne comme une hypothèse assez vraisembl&ble, mais sans preuves certaines, que cette restauration, comme plusieurs des autres travaux du môme genre, dont nous parlerons plus loin, fut entreprise À cette époque. Voy. MovMsiN, Re$ gettae Divi Augmti, Berlin, 1865, p. 55.

(2) If ON. ANC, IV, III, 4; feslus, p. 178. (8) Mon. anc, IV, 6.

de César, avaient consenti à construire chacun un autre théâtre. Agrippa avait presque terminé le Panthéon; il s'occupait aussi de faire achever l'autre grande construction entreprise par César^ les Saepta Julia^ qui étaient destinés aux comices (i); il avait résolu de transformer le modeste laconicum construit derrière le Panthéon en thermes immenses et somptueux^ pareils à ceux dans lesquels on se baignait en Syrie, en construisant pour l'alimenter un nouvel aqueduc long de quatorze milles qui devait recevoir le nom d'Aqua virgo (i). Agrippa entreprit en outre de faire, pour le service des eaux, ce qu'Auguste avait fait pour les finances. Les magistrats qui, d'après la constitution, devaient s'occuper des aqueducs^ étaient les censeurs et les édiles. Mais les censeurs n'étaient plus élus depuis longtemps, et les édiles ne s'en occupcdent pas. Agrippa choisit donc parmi ses esclaves un personnel actif et intelligent qui veillerait sur les aqueducs de Rome et s'occuperait de les réparer et de bien les entretenir (2).

Une entreprise plus difficile pour le fils de César, pour le triumvir des proscriptions, c'était de se réconcilier avec la noblesse; mais Auguste s'y appliquait avec une patience inlassable, avec une perspicacité toujours en éveil, et des moyens très puissants. Non seulement dans les élections il appuierait de son influence les personnages les plus éminents pour les aider à s'emparer, comme jadis, des magistratures, non seulement il ne perdrait aucune occasion d'être agréable ou à la noblesse tout entière, ou à l'un de ses membres les plus en vue^ mais il se proposait aussi — et ce serait

(1) Gabdthausbn, Auguttut und teine Zeit, t. I, p. 995.

(2) Prontin» De aq., 98.

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là un gage de paix plus solide que tant d'hommages platoniques — de reconstituer les fortunes des grandes familles qui avaient été détruites. Rome possédait dans les provinces un immense patrimoine de terres, de forêts, de mines, que les guerres civiles avaient encore accru, et dont la république avait tiré profit en le louant à des sociétés de publicains. Mais maintenant que les grandes sociétés qui louaient ces domadnes étaient dissoutes, que le nombre des gros capitaux avait diminué^ que Pesprit de spéculation s'était affaibli en Italie, une grande partie de ces biens avait été abandonnée, et les bénéfices qu'ils rapportaient avaient été dispersés, détournés par mille canaux des caisses publiques. Le mal était ancien, et César avait fait ordonner par le sénat l'arpentage de tout l'empire, surtout pour faire l'inventaire de ce gigantesque patrimoine^ et pour en tirer meilleur parti; mais les guerres civiles avadent ralenti et entravé le travail des commissions envoyées dans les différentes régions de l'empire, si bien qu'il semble qu'en l'an 27, aucune n'avait encore été entièrement mesurée (i). Auguste avait déjà pris des dispositions — et ce fut un de ses premiers soins, quand les guerres furent terminées — pour hâter la fin de ce grand travail, de façon à tirer, au moins dans ses provinces, de ce patrimoine, ce qu'il devait donner; il en ^ affermait les différentes parties par des baux perpétuels ou annuels à des municipes ou à des particuliers. La république pourrait ainsi compter sur un revenu constant; ces biens, les terres surtout, au lieu d'être la proie de fermiers pressés de faire de l'argent et qui les

\ (I) Voy. RiTSGBi, « Die Vermessung des ROmischen Reichs

unter Augastus, die Welt-Rarte des Agrippa, und die Cosmographie des sogennanten Aethicus >, Rhein. Mu$. Neue Folge I, p. 481 et Buiv.

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mettaient à sac, viendraient dans le domaine de propriétaires, disposés à en faire Pusage qu'un bon père de famille fait de son patrimoine ; beaucoup de gens pourraient tirer profit de ces grandes richesses. Auguste en destinait une partie à l'aristocratie appauvrie, en compensation des biens perdus dans les proscriptions et dans les guerres civiles.

Auguste se proposait donc d'instituer un gouvernement modeste^ respectueux des traditions^ désireux surtout de rétablir la fortune de l'Italie et de l'État^ pour accoutumer peu à peu l'Italie à renoncer à la conquête de la Perse et à ne plus regretter le passé. La paix, le relèvement des finances, le respect de la constitution, c'étaient là les trois pivots de la politique d'Auguste, qui, pour donner une plus grande preuve de modestie, songeait à s'éloigner de Rome, en prenant pour prétexte la guerre contre les Cantabres et contre les Astures, bien qu'eUe ne fût pas d'une importance à réclamer la présence d'un généralissime. Une longue absence présentait pour lui de considérables avantages, sous tous les points de vue. Auguste évitait ainsi de fatiguer, par une présence et un contact continuels, la trop fervente admiration dont il jouissait alors; il allait habituer peu à peu les magistrats et les citoyens à agir tout seuls, sans venir le consulter pour toutes choses ; il diminuadt lui-même aussi les occasions de commettre des erreurs, de rebuter les gens, de se montrer au-dessous de l'opinion exagérée que tant de gens se faisaient de lui et de sa puissance. Il n'était pas possible d'effacer en quelques mois les souvenirs de vingt ans de guerre civile. Au sénat les restes de l'aristocratie, les survivants des proscriptions et de Philippes, les fils ou les neveux des victimes de la révolution, retrouvaient auprès d'eux, sur les mêmes bancs, ornés des mêmes

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emblèmes, les centurions et les aventuriers qui étaient entrés au sénat après Philippes, qui s'étaient emparés des biens de leurs pères^ avaient fait périr leurs parents les plus chers et ruiné la puissance séculaire de leur classe. Si la noblesse survivante consentait à considérer comme ses pairs les grands chefs de la révolution, les Mécène, les Agrippa, les PoUion, dont la gloire, la richesse et la culture intellectuelle faisaient oublier la naissance^ ils s'obstinaient^ en revanche, à considérer les sénateurs obscurs comme des hommes qui avaient usurpé les dignités et les patrimoines d'autrui. Vivre à Rome comme consul, présider les séances du sénat, se tenir au milieu des uns et des autres sans blesser personne, était chose extrêmement difficile. En outre, — et c'est une considération de moindre importance pour nous, mais qui avait peutrétre une grande importance pour Auguste, — l'exemple de César Tavertissait que ni l'admiration populaire, ni les charges, ni les licteurs, ni llnviolabilité tribunitienne, n'étaient une protection suffisante contre le coup de poignard de quelque Brutus attardé; et Ton ne pourrait à Rome prendre des précautions trop visibles sans offenser le sentiment républicain. L'usage permettait d'avoir des esclaves germains et gaulois, pour défendre sa maison et sa personne; Auguste en profitait; mais, même en prenant de telles précautions, il devait se préoccuper de ne rien faire de plus que les autres sénateurs^ bien que le danger fût pour lui beaucoup plus grand.

Au mois de mai, quand eurent lieu les fêtes latines qu'il devait présider à titre de consul, il ne se montra pas, sous prétexte qu'il était malade. L'était-il véritablement, ou était-ce une feinte pour ne pas s'aventurer sans défense au milieu de la foule en fête? Puis les

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élections eurent lieu très tranquillement, et sans que Tordre fût troublé. Les beaux temps de la république semblaient revenus. U est probable que ceux-là seuls se présentèrent aux suffrages du peuple, qui avaient l'approbation d'Auguste; sa popularité, sa richesse, ses amis si nombreux, faisaient de lui, en fait sinon en droit, l'arbitre des comices et le grand électeur de la république. Il n'y eut que deux consuls, Auguste et T. Statilius Taurus; car on revenait à l'antique et sévère tradition du consulat double et annuel, et l'on avait aboli les < petits consuls », si nombreux à Tépoque de la révolution. Mais l'attitude observée par Auguste pendant les années qui suivirent, nous montre qu'il ne désirait pas avoir la responsabilité de désigner tous les magistrats, et qu'il souhaitait voir les comices fonctionner de nouveau avec vigueur et liberté. C'était une raison de plus pour aller en Espagne où il serait moins poursuivi par les demandes des ambitieux. Mais avant de partir il avait encore beaucoup à faire. 11 lui fallait avant tout préparer l'opinion publique, qui attendait toujours la guerre contre les Parthes et d'autres glorieuses campagnes, à approuver ses desseins plus modestes. On ne pouvait pas dire brusquement à l'Italie, qui s'attendait à la conquête d'empires immenses, de villes magniflques, de trésors opulents, qu'il allait partir simplement à la conquête de vallées désertes, de montagnes arides et de mines abandonnées. U commença donc à faire courir le bruit qu'il se disposait à partir pour faire la conquête de la Bretagne d'abord, et de la Perse ensuite; une fois parti, il ferait répandre le bruit que de grandes révoltes avaient éclaté en Espagne, en faisant donner successivement des détails pour accréditer la chose; il habituerait ainsi le public à l'idée de l'expédition, et, voyageant très lentement, il

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attendrait le moment opportun pour changer de direction (i). Il était cependant nécessaire que son départ ne troublât pas la paix dont Rome j ouïssait depuis quelques années^ sans quoi tout le monde aurait regretté son absence et Faurait considérée comme une grosse faute et un grand malheur. Mais qui pouvait le remplacer? Agrippa, qui était son collègue au consulat^ cette année-là, et Statilius Taurus, qui devait Tètre l'année suivante, étaient certes des hommes très capables, mais il ne semblait pas à Auguste que, lui étant au loin, la seule autorité des consuls suffirait, sans force armée, à maintenir dans l'ordre une multitude turbulente, pour qui le consulat avait perdu toute son antique splendeur, depuis qu'on avait vu revêtus de cette dignité des hommes d^une extraction très basse et très obscure. Il fallait, puisque la force véritable manquait, un personnage d'un caractère plus insolite et plus solennel, et qui fût en même temps républicain. Puisque la mode était au retour aux vieilles choses, Auguste songea à exhumer une autre momie, le prœfectus urbij qui, au temps des rois et dans les commencements de la république^ avait été nommé pour remplacer en leur absence, d'abord le roi, et ensuite les consuls, quand ils quittaient Rome pour diriger une guerre;

(1) Dion (LUI, 25) dit qu'Auguste avait véritablement Tintention de faire la conquête de la Bretagne ; tandis qu'au chapitre xxui («uc xa\ èç r^v BpeTocwiav orpatevacov), U donne plutôt à entendre que la guerre contre la Bretagne fut un prétexte. C'était 4l'aatrc part une opinion commune à Rome qu'Auguste partait pour la conquête de la Perse et de la Bretagne. L'ode V du troisième livre d'Horace le prouve. Mais il n'est pas possible qu'Auguste, qui avait réduit son armée à 23 légions, ait nourri de tels -projets. Avec l'hypothèse que je fais ici, la contradiction s'explique : Auguste laissa croire qu'il partait résolu À accomplir les desseins de César, pour habituer peu À peu l'opinion publique à ses «projets plus modestes.

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il chercha ensuite à persuader à Messaia Corvinus d'accepter la charge, probablement sur une nomination du sénat. Messaia avait été un grand ami de Brutus; il avait combattu auprès de lui à Phillppes, et il Taviiit vu mourir; bien que réconcilié ensuite avec Auguste, il était resté Adèle à la mémoire de l'ami^ dont il faisait très ouvertement l'éloge, à toute occasion, dans ses propos et dans ses écrits (i); noble de grande famille, et républicain ferme et sincère, guerrier illustre^ protecteur des hommes de lettres dont il réunissait un groupe autour de lui, Messaia rassurerait donc même les plus déflants des républicains. Mais il refusa d'abord (2). Il était peut-ôtre effrayé par la difficulté de la tâche et par Tétrangeté de cet expédient archaïque. La prœfectura urbis^ tombée en désuétude depuis des siècles^ pouvait être encore une institution républicaine et romaine aux yeux des archéologues, mais non aux yeux du peuple qui Pavait complètement oubliée depuis longtemps.

Une difficulté plus grave encore surgissait en Egypte. Malgré son ferme dessein de gouverner l'empire avec une politique simple, cohérente et sans contradiction, Auguste avait été obligé d'imiter en Egypte, bien qu'avec plus de discrétion et le consentement des autorités légitimes, la politique à double face d'Antoine. Et des difficultés inattendues s'étaient aussitôt élevées du fond même de cette insoluble contradiction. Dans l'immense et merveiUeux palais des Ptolémées, au milieu du luxe^ des plaisirs et des hommages prodigués

(1) Plutarqcb, Brulus, 53.

(2) Ce qui me parait le prouver, c'est la promptitude avec la^ quelle, au bout de six jours seulement, il se démit de sa charge. Messaia était un homme sérieux, et cette promptitude ne peut s'expliquer que si Ton admet qu'il avait accepté à contre-cœur.

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à Gallus qui occupait, sans l'avouer, le trône des Lagides, ce petit bourgeois de Forum Julii courait le risque de perdre la raison, comme cela était arrivé à Antoine. II n'avait pas seulement accumulé d'immenses richesses (1)^ accepté des hommages royaux, et fait ériger en son honneur des statues de tous les côtés (2) ; il s'était mis aussi à traiter TÉgypte avec la violence d'un tyran oriental, et il commençait à songer à fonder luimême un grand empire. Ayant quitté Alexandrie pour aller réprimer une petite révolte qui avait éclaté dans le centre, il avait voulu faire un exemple^ et il avait complètement détruit Thèbes (3); puis, contre la volonté d'Auguste^ il avait repris cette politique d'expansion vers l'intérieur du continent africain et vers les sources du Nil, qui, à toutes les époques, a été comme une nécessité pour tous les États qui ont possédé l'Egypte. Cherchant sans doute non seulement à satisfaire ses désirs de gloire et de butin, mais aussi à faire admirer aux Égyptiens le nouveau régime, à les convaincre qu'il était plus hardi et plus fort que le gouvernement déchu des Ptolémées, Gallus^ probablement en Tan 28, avait

(i) Amm. Marcellus, XYII, il, 5 (il y a peut-ôtre de Texagération dans ce qu'il dit, car c'est la version do raristocratie).

(2) Dion, LUI, 23. Gela est confirmé par Tinscription découverte récemment en Egypte : c Sitzungbericlite KOnig. preuss- Akad., » 1896, L p. 476.

(3) Heéron (Ghron. ad. ann. Abrah., 1090, 27 avant J.-G.) dit : ThAoê Aegypli utquê ad solum erutae. Ne convient-il pas de rapprocher ce renseignement de Fautre contenu dans l'inscription rappelée plus haut et découverte en Egypte : defeetionii TfuhaidU.., Victor f Si la Tjiébalde, comme le dit 1 inscription, se révolta, il est plus que probable que Thèbes fut détruite par Asinius Gallus pendant cette guerre. Ce fait jette une première clarté sur le dissentiment qui s'éleva entre Auguste et Gallus, et qui dut naître d*une façon différente de comprendre le gouvernement de l'Egypte. Auguste, qui voulait en Orient une politique conciliante, ne pouvait approuver ces violences barbares.

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fait une expédition dans la Nubie' (le Soudèua d'aujour-' d'hui), et il était arrivé, semble-t-il, jusqu'à Dongola^ dans une région — il se vantait peut-être en le disant — où aucun général de Rome ni aucun roi d'Egypte n'avait encore mis le pied; et il avait réussi à faire accepter le protectorat de Rome à un lointain prédécesseur de Ménélik, le roi des Éthiopiens, Triakontaschoeni, dont les ambassadeurs étaient venus le trouver à Philae (1). Auguste n^approuvait ni ces répressions violentes, ni ces entreprises téméraires; il craignait, comme toujours, qu'elles entraînassent l'Egypte dans de grandes dépenses et dans des guerres pour lesquelles ne suffiraient pas les trois légions assignées comme garnisons à Tancien royaume des Ptolémées; mais il ne pouvait pas, par sa seule autorité personnelle, arrêter l'ambition inquiète de Gallus^ qui, dé^à célèbre par ses faits d'aimes, par ses travaux littéraires, par les services qu'il avait rendus au parti qui avait

(1) Voy. rinscription découverte en Egypte et imprimée dans les « Sitzungberîchte Konig. preuss. Akademie, » 1896, I, p. 47(>. Llnscription est importante, parce qu'elle nous révèle Torlginc probable des dissentiments entre Auguste et Cornélius Gailus; et c'est un point très obscur. Il est à remarquer que dans rinscription Cornélius Gailus raconte les expéditions comme faites par lui, sans même dire qu'elles furent dirigées sous les auspices d'Auguste : cela nous montre que le préfet d'Egypte, profitant du caractère incertain de sa charge et de la faiblesse d'Auguste, avait pris une attitude presque indépendante, puisqu'il faisait la guerre de sa propre initiative. Qu'Auguste subit plutôt qu'il n'approuva, les conquêtes de Gailus, cela nous e^t prouvé par ce fait que, quelques années plus tard, à la première difQculté, il eut vite fait d'y renoncer. Cette demi-indépendance de Gailus, son désaccord avec Auguste peuvent expliquer lo9 allusions obscures des écrivains de l'antiquité, et nous faire entrevoir en quoi consistaient les « sottises » ((Aàraia) que selon Dion (LUI, 23) Cornélius se permettait de dire au sujet d'Auguste, et comment il put être accusé, comme le dit SuAtonb (Aug., 66) de ingratum et malevolum animum.

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triomphé et à Auguste, se considérait presque comme régal du frinceps; il n'osait pas non plus avoir recours^ contre un si grand personnage, à son autorité si incertaine, si équivoque, si peu romaine, de roi d'Egypte sans titre réel, d'autant plus que probablement la politique autoritaire et aventureuse de Gallus ne déplaisait pas à l'Italie, si désireuse d'humilier et de meitraiter l'ancien royaume de Cléopâtre. En sorte que Gallus, sur qui ne pesait ni l'autorité du sénat, ni celle d'Auguste, faisait et défaisait tout en Egypte, selon sa fantaisie. Il semble même qu'il ait blâmé âprement et publiquement les hésitations d'Auguste, et qu'il ait poussé Faudace jusqu'à répandre en Egypte des inscriptions où il célébrait ses entreprises, comme s'il en était seul l'auteur, et sans aucune allusion à celui qui devait aux yeux des Ég^^ptiens être leur souverain, obligeant ainsi les Égyptiens i se demander si Auguste était vraiment le maître de rÉg3rpte ou si Gallus était au contraire un général révolté. Cette étrange attitude de Gallus avait réveillé tant de défiances, que les prêtres rusés de ^^hilœ, chargés de traduire en hiéroglyphes une inscription en l'honneur de ses exploits et dans laquelle Auguste était à peine nonmié, semblent l'avoir trahi, en mettant dans la traduction, non plus son éloge, mais de vagues et emphatiques louanges à l'adresse d'Auguste. Gallus ne savait pas déchiffrer les mystérieux caractères.

Arrêter Cornélius Gallus sur le chemin de la nouvelle conquête était chose nécessaire; mais la chose était malaisée, puisque Auguste ne voulait pas se servir des moyens quïl avait à sa disposition. Il semble qu'a la fin il prit le parti de faire intervenir le sénat et l'opinion publique. Beaucoup d'officiers qui revenaient d'Egypte racontaient, et sans doute en les exagérant, les étrange s

exploits de Gallus. Parmi ces officiers, un des plus violents était un certain Yalérius, qui semble avoir eu des motifs de rancune personnelle contre le prœfectus jEgypti. Il est vraisemblable qu'Auguste fit indirecte* ment engager Largus à dénoncer au public les extravagances de Gallus, avec l'espoir d'intimider le gouverneur de l'Egypte, en lui montrant le mécontentement populaire.

Mais avant que Largus eût commencé ses révélations, Auguste avait quitté Rome. Il était parti probablement dès que Yalérius Messala s'était décidé à accepter pour l'année suivante la prœfectura urbis. Il prétendait aller faire la conquête de la Bretagne, que César avait déjà tentée; et U annonçait aussi qull préparait la revanche contre les Perses. Horace l'accompagnait de ses vœux, en lui prédisant qu'à son retour, il serait adoré comme un dieu. 11 s'en allait en réalité, non pas pour revenir sous les traits d'un dieu, mais simplement pour conquérir une région riche en mines, pour passer utilement quelques années loin de Rome et se donner ainsi le temps de considérer quelle tour* nure allaient prendre les événements.

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ROME ET L'ÉGTPTE

Auguste emmenait avec lui en Espagne son beau^ fils (i), Tibérius Claudius Néro, le fils de Livie, qui avait quinze ans, étant né le 16 novembre de Tan 42, et son neveu Marcus Claudius Marcellus, le fils d'Octavie et du fameux consul de Pan 50^ qui était, croit-on^ né quelques mois avant Tibère, en Tan 43. Ils étaient donc tous les deux à peine adolescents, et cependant Auguste les emmenait déjà à la guerre. Mais parmi les principes de la vieille politique aristocratique, il y en avait un surtout qu'Auguste voulait remettre en bonneur dans la république : c'était le principe de ne point se défier de la jeunesse, de ne pas réserver pour des vieillards les charges les plus hautes et les missions les plus difficfles. Il fallait de nouveau faire place aux jeunes gens, comme aux beaux temps de l'aristocratie (â).

(1) Dion (LUI, Î6) nous apprend que Tan 28, Tibère et Marcellus ôiaieiit à la guerre en Espagne avec Auguste. Il me parait donc légitime de supposer qu'ils partirent avec lui.

(2) CicÉRON, PAi/., V, XVII, 47 : Majores nostri, veteres illi, admodum antiqui, leget annales non habebant : quàs multis post annis attulU ambitio.,, Itasœpe magna indoles virlutis, pritaquam reipublicœ prodesse potuûset, extintafuit, 48... admodum adules^ eeniêi tonsul^s faeii, Taciti, An., XI, 22 : apud majores.., ne aetas ptid0M diêttugu^atur, quin prima juventa eonsulaium ae dictaturaim inireiU, Les carrières rapides des parents d'Auguste, de Tibère, de Marcellus, de Drusus, que l'on a voiilu considérer

Si la noblesse sMtait corrompue au siècle précédent, c'était parce que ses membres avaient été condamnés à rester oisifs, à Tâge où les énergies du corps et de rame sont gaspillées dans le vice et la débaucbe, si elles n'ont pas de grandes œuvres à accomplir; d'autre part, Faristocratie avait été si décimée par les guerres civiles, que si Ton voulait lui confier toutes les charges les plus importantes, on ne pourrait plus en écarter les

comme une preuve de rintention d'Auguste de concentrer au moyen de privilèges le pouvoir dans sa famille, sont au contraire un de ses grands efforts pour revenir à la grande tradition aristocratique et républicaine. Là aussi Augute voulait refaire la république de Scipion l'Africain. Cela est si vrai que non seulement ses parents, mais aussi des citoyens qui n'appartenaient pas à sa famille, obtinrent, de son vivant, les charges suprêmes, étant encore très jeunes. C'est ainsi que L. Calpurnius Pison fut consul en Tan 15 avant J.-C, à trente-trois ans, étant né en l'an 48 avant J.-C. et étant mort à quatre-vingts ans (Tacite, An., VI, 10.) L. Domitius Ahénobarbus, qui mourut on Tan 2 de l'ère chrétienne (Tacite, IV, 44), fut consul en l'an 16 avant J.-G. ; s'il avait été consul à ce que Cicéron appelait T&ge légal, c'est-à-dire à quarante-trois ans, il serait mort à quatre-vingtquatre ans et Tacite aurait signalé, comme pour Pison, une aussi rare vieillesse. Son silence nous prouve* que Domitius ne devait pas être très âgé : si l'on suppose qu'il avait alors soixante et onze ans, il aurait été consul à trente ans. C. Asinius GalluS, le Gl^ du fameux écrivain, né en Tan 41 avant J.-G. (Servics, «d Virg. Ed., IV, 11), est consul en l'an 8 avant J.-G., c'est-à-dire à trente-trois ans. P. Quintilius Varus est consul en Tan 13 avant J.-C. Vingt ans plus tard, en l'an 7 de l'ère chrétienne, il est envoyé pour gouverner la Germanie. Il n'est pas probable qu'un poste comme celui-là ait été confié à un honune très âgé; il est plus viaiscmblable qu'il le fut à un honune d'une cinquantaine d'années; il n'avait donc qu'environ trente ans, lui aussi, quand il fut consul. Si nous connaissions la date de naissance des consuls, nous aurions sans doute beaucoup d'autres exemples du mémo genre à fournir. La chose d'ailleurs est natiu-elle : même si Auguste ne l'avait pas voulu, il aurait été obligé d'agir ainsi; puisqu'il voulait restaurer le principe aristociatique, il éta t nécessaire d'ou>'rir les portes aux jeunes gens, tant raristocratic avait été décimée. Voy. ScÉTONE, Aug., 28.

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jeunes gens, car les hommes àgës n'auraient pas suffi. Prudent dans tout ce qu'il faisait, Auguste, semble-t-il, avait déjà fait approuver une modification générale aux lois qui étaient alors en vigueur^ pour préparer graduellement le rajeunissement de TËtat (4); et il songeait sans doute à proposer au sénat des dispenses spéciales pour les jeunes gens qui en seraient dignes. En faisant aussitôt commencer le noviciat militaire et politique des membres de sa famille, il engageait en même temps, par l'exemple, toute la jeune aristocratie à ne pas perdre de temps. Il avait recueilli sous son autorité ou confié à Octavie et à Livie^ outre son unique fille, Julie, qu'il avait eue de Scribonia en Tan 39, tous les enfants de sa famille^ que la révolution avait privés de leur père : les deux fils de Livic, Tibère, qui avait alors quinze ans et dont nous avons déjà parlé; son frère, plus jeune, Néro Glaudius Drusus, né en TaD 38; les cinq fils que sa sœur Octavie avait eus de Marcellus et d'Antoine, à savoir les deux Marcellœ, le Marcellus qui accompagnait Auguste en Espagne^ les deux Antoniœ/qui étaient nées avant que le triumvir eût abandonné son épouse latine pour Cléopâtre; le fils mineur d'Antoine et de Fulvie qui devait avoir à peu près le même âge que Tibère^ et dont on avait changé le nom en celui de Julius Antonius; enfin les trois enfants qui restaient de Cléopâtre et d'Antoine : CléopAtre Séléné, Alexandre Hélios et PhîIadelphuQ (2). Sur ces douze enfants, les neuf premiers, qui n'avaient dans les veines que du pur sang romain, étaient déjà soumis par Auguste à la règle de réducation traditionnelle, les filles tissant la toile et les

(i) Voy. t. IV, p. 281

(2) Bouch^-Lbclercç, Hittoire dei Lagides. Paris, II, p. 360.

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jeunes gens allant de très bonne heure à la guerre. Bien qu'ils fussent instruits avec soin, garçons et filles, dans la littérature et la philosophie, le princeps cependant ne voulait porter d'autres toges que celles qui étaient tissées chez lui^ par ses femmes^ comme les grands seigneurs de l'époque aristocratique (i). Il voulait en outre jeter de bonne heure les garçons dans la vie active, et tempérer l'action de leurs études par des occupations qui développeraient leur énergie. Quant aux trois derniers, qui étaient les bAtards d'un grand Romain dévoyé et d'une reine asiatique, Auguste semble avoir voulu les conserver auprès de lui, pour en faire les instruments dynastiques de sa politique orientale. Il tâchait peut-être déjà de se servir de la petite Cléopàtre pour réorganiser la Mauritanie qui avait été annexée par César. Auguste, en effet, songeait à y établir la dynastie nationale, en replaçant sur le trône de Juba le fils du roi vaincu par César, qui avait été élevé à Rome, et qui avait reçu une éducation gréco-romaine; mais, en même temps que le royaume^ Juba recevrait la petite Cléopàtre pour fename (2).

En Gaule, Auguste s'arrêta à Narbonne où il trouva les notables de toute la Gaule qui sans doute avaient été convoqués (3). Il vit ainsi venir à lui tout ce qui restait encore de la Gaule de César et de Vercingétorix. Vingt-cinq ans avaient passé depuis la chute d'Alésia, mais Antoine lui-même, qui l'avait vue s'élancer furieuse sur les champs de bataille, se multiplier avec un courage indomptable pendant de si longues années

(1) SuBTOHB, Âug., 73.

(2) fioucHi-LscLERCQ» Hùiotre de$ Lagidet, Paris, 1904, vol. II, p. 361.

(3) LivB, Épit., 134; le conventus dont parle Titc-Live fut sans doute un congrès dès notables de la Gaule.

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dans les embûches et les révoltes^ Antoine lui-même n'aurait pas reconnu la Gaule contre laquelle il avait combattu^ en cette génération vieiltie qui se réunissait à Narbonne autour d'Auguste. La Gaule de Vercingétorix s'était elle-même presque réconciliée avec Rome; paciflque et désarmée, elle s'adonnait à l'agriculture et à l'élevage des troupeaux; elle s'enrichissait : si elle n'allait pas jusqu'à admirer et vouloir imiter tout ce qui venait de Rome, elle commençait pourtant à laisser se romaniser ses jeunes gens^ cette génération nouvelle qui n'avait pas vu la grande guerre nationale, ou qui l'avait à peine entrevue dans son enfance. Dès la venue de César en Gaule, Rome avait eu de nombreux amis dans la noblesse gauloise, mécontente du désordre intérieur, irritée de l'insubordination de la plèbe et des exigences de la haute ploutocratie, alarmée par la faiblesse militaire croissante du pays^ et la prépondérance germanique qui menaçait. Cette noblesse, en butte à la fois à l'amour de l'indépendance et à la peur des Germains, tantôt irritée par l'arrogance romaine, et tantôt effrayée par les menaces populaires, avait pendant neuf ans oscillé sans cesse entre César et la Gaule; elle n'avait ainsi apporté aucune énergie ni à soutenir, ni à combattre César, et aux moments critiques, elle avait tout laissé au pouvoir de minorités exaltées, si bien que, à la fin de Tan 62, de jeunes Arvernes, ayant à leur tête Vercingétorix, malgré leur inexpérience et leur peu d'autorité, étaient venus à bout de renverser le gouvernement et d'entratner toute la Gaule dans la terrible aventure. Mais cette grande révolte avait échoué; presque toute la noblesse irréconciliable avait péri dans les guerres successives ou avait émigré; et le parti national une fois épuisé, la plus grande partie de l'ancienne

noblesse était revenue à ses premières dispositions, d'autant plus vite que César avait su la rassurer par d'habUes concessions. Les Éduens, les Lingoncs, les Rèmes avaient conservé la condition d'alliés^ qui leur permettait de traiter avec Rome sur un pied d*égalité, comme des États indépendants; de nombreux peuples avaient été déclarés libres, c'est-à-dire autorisés à vivre avec leurs lois et à ne pas recevoir de garnisons romaines, et obligés seulement i payer une partie du tribut (1); on avait laissé à un bon nombre leur territoire^ leurs tributaires, leurs gabelles^ tous les droits et tous les titres dont ils se targuaient avant la conquête; et nulle part^ certainement, le tribut ne fut augmenté (2), si bien que la Gaule n'eut à payer, si toutefois elle la paya, que la contribution peu lourde, fixée au début, de 40 millions de sesterces. César s'était donc efforcé de dissimuler Tannexion sous des satisfactions données à l'orgueil national; il n'avait pas sévi contre la noblesse hésitante qui l'avait tantôt secouru et tantôt trahi; il avait même partagé les biens des grands qui avaient péri ou qui s'étaient enfuis, et

(1) RiRTius, B. G., VIII, 49; honorifice civUatei appellando, •Plinb, h, iV., IV, 31 (17) et 33 (18) met au nombre des atUés les Carnutes. Mais avec Hirschfeld je crois qu'il y a probablement là une erreur, au moins pour ce qui est de l'époque qui suivit immédiatement la conquête. On comprend facilement que les Eduens, qui étaient les anciens amis de Rome» que les Rèmes et les Lingones, qui avaient tant aidé César dans la guerre de 5t, aient obtenu facilement la qualité d*alliés. Mais pour les Carnutes, qui avaient lutté contre Rome avec acharnement, la chose parait peu vraisemblable. Pline, H. N., IV, 31 (17)-33 (19) énumère les peuples libres, environ une dizaine, dont il trouve l-indrcation dans les commentaires d'Auguste. Mais il est. difficile de dire si le nombre en était le même èk la fin de la conquête. Il y eut probablement des modlficatioiub successives.

- (î) HiRTius, B. C, VIII, 49 : nuHa owfra inj^ngendo, .

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ceux des ploutocrates qui avaient sombré dans la révolution, entre les familles nobles disposées à accepter la suprématie romaine (i); et il avait pris à son service pendant les guerres civiles de nombreux nobles gaulois, i qui il avait fait des dons et même accordé le titre de citoyens romains. Auguste était entouré à Narbonne par tous les CaTus Julius» qui à ces prœnomen et nomen latins ajoutaient le cognomen barbare de leur famille celtique : c'étaient les nobles gaulois que son père avait créés citoyens romains et qui formaient, dans Ja noblesse celtique, une sorte de petite noblesse plus élevée (2). Ainsi les guerres civiles^ loin d'entraver Tœuvre de César, en avaient au contraire hâté Paccomplissement, et, par une étrange contradiction, conduit plus vite la Gaule vers la paix. Intimidés par les souvenirs des révoltes et par le fantôme de Vercingétorix, obligés de rappeler toutes les légions de la Gaule, et conscients de leur faiblesse, les triumvirs avaient laissé la Gaule -à peu près maîtresse d'ellemême et dans une indépendance réelle^ sinon nominale. Différentes pièces de monnaie nous montrent qu'à cette époque les proconsuls romains, toujours pourvus de faibles milices, gouvernaient la Gaule par l'entremise des grandes familles, en se contentant de laisser fonctionner librement les anciennes institutions nationales (3)^ c'est-à-dire d'empêcher les révoltes et les

(1^ HiRTius, B., G., vin, 49 ,., principes maximii pramiii adfl' ciendo.

(2) Sur la fréquence du nom de Julius en Gaule à cette époque-là, Yoy. Anatole db BAiTHiLEiir, le$ Libertés gauloises sous la domination romaine, dans la Revue des questions historiques, 1872, p. 372.

(3) Voyez l'intéressante étude d'Anatole db Bartbblbmt, les Libertés gauloises sous la domination romaine, dans la Revue des questions historiques, 1872, p. 368 et suiv.

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guerres entre les différents peuples et de percevoir un léger tribut. Peut-être même la Gaule cessa-t-elle à cette époque de payer ce tribut. Ce régime n*était donc ni dur, ni séyère, et la Gaule n'avait pas tardé à réparer tous ses malheurs. Les légions une fois parties, c'en avait été fini des contributions de guerre extraordinaires, des exactions, des rapines, des violences. Le tribut de 40 millions de sesterces^ même s'il fut payé, n'épuisa pas un pays aussi riche; la paix intérieure avait dispersé les bandes des cavaliers et des clients dont la noblesse s'était servie dans ses guerres : les uns étaient devenus des artisans, les autres des agriculteurs (1); d'autres encore s'étaient enrôlés dans la cavalerie romaine, et étaient allés pendant les guerres civiles saccager l'Italie ou les autres régions de l'empire, pour ramasser ainsi un peu d'or qu'ils rapportaient dans leur pays. Enfin la conquête de César avait remis en circulation beaucoup de trésors inutiles qui dormaient dans les temples ou dans les maisons des riches; et si une partie de ce capital avait été emportée en Italie, une autre très considérable était restée en Gaule et avait passé dans un grand nombre de mains. La guerre d'abord et ensuite la paix avaient rendu à la Gaule des capitaux, des bras et une certaine sécurité; et ainsi, dans ce pays qui, alors comme aujourd'hui, était très fertile (2), bien irrigué, couvert de forêts et riche en minerais (3), l'opulence en vingt-cinq années s'était beaucoup accrue.

(1) Strabok, IV, 1, 2 (178) : vvv S'àva-pcdaovrai yeoipyeTv, xaiaO^iisvoi Ta &rrXa...

(2) Strabon, IV, 1, 2 (178) : ^ 8*âXXii fcSaa atrov fi^ti ffoXûv xal xéfxpov féXoNtiv xal po^x^tiara Trovrota, dpyov S'ocOt^c or&6iv> icX^v cl Ti iX(9( xixctfXurai xal 8pu|&otc.

(3) Voyez les preuves données par Desiardins, Géographie historique de la Gaule,. \oL I. Paris, 1876, p. 409 et suiv.

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Protégée par les Alpes, protégée par le fantôme de Vercingétorix, — et ce fut là le vrai service rendu à son pays par le vaincu d'AIésia, — la Gaule avait donc pu^ lentement et paisiblement, pendant les vingt années de guerres civiles si funestes à l'Italie et aux provinces de l'Orient, retrouver ou refaire une partie de ses richesses dispersées ou détruites dans la terrible crise. On recommençait à creuser partout les mines, surtout les mines d'or; on cherchait ce métal, alors si rare, jusque dans les sables des rivières (1); on découvrait vers cette époque des mines d'argent (2); on défrichait de nouveaux terrains et on commençait à cultiver le lin qui jusque-là ne l'avait été qu'en Orient (3); les artisans étaient devenus plus nombreux depuis que les petites armées gauloises avaient été dissoutes. Et, à

(1) Chez les Yolces Tettosages (Strabon, IV, i, 13); chez les Tarbelles (Strabon, IV, ii, i); dans les Gôvennes (Strabon, III, u, 8); dans les rivières (Diodorb, V, 27.)

(2) Le fait que Diodore dit (V, 27) xard yoùv ti^v TaXaTCov dlpy^poc (lèv xb ovvoXov où 8i ^ix^xai, tandis que Strabon dit au contraire qu'U y en avait chez les Ruthônes et les Cabales (IV, ii, 2), prouve que les mines d'argent furent découvertes après la conquête. La description de la Gaule que donne Diodore est évidemment tirée de documents plus anciens et qui décrivent la Gaule à Tépoque de son indépendance. Dans Desjardins, I, p. 423 et suiv., se trouve la preuve que beaucoup d'autres mines d'argent furent exploitées par les Romains ; nuds comme Strabon n'en parle pas, il est difficile d'affirmer qu'on avait déjÀ commencé les fouilles à ce moment-là.

(3) Plini, N, h., XIX, I, 7-8 : ignoseat tantên aliquU jEgypto tirenii (Hnum) ul Arabiœ Indiœquê mereeê importet itanê et Gailim eementur hoc redituf Cmdurei, CaleU, Ruitni, Biturigei uliimiquê hominum exiitimati Morini, immo vero Galliœ univenœ tela ttxunt,.. Si on considère combien furent lents les progrès économiques dans le monde antique, on trouvera qu'il est raisonnable de faire remonter à ces années-lÀ les conmiencements de cette culture qui devait dans la suite prendre \me grande extension. Il faut ajouter que Strabon rappelle que le lin était déjà une industrie florissante auprès des Cadurces (IV, », 2).

mesure que le pays s'habituait à cette paix et à cette prospérité, la domination romaine se faisait plus stable, en s'appuyant sur une aristocratie de grands propriétaires où les hommes âgés, oubliant le passé, consentaient à la subir, et où les jeunes, qui ignoraient le passé, commençaient à l'admirer et à profiter volontiers de certains produits de la civUisation méditerranéenne, tels que Thuile et le vin. Il s'ouvrait sans doute déjà, en divers endroits, des écoles de latin pour les jeunes gens riches (1); déjà des bateaux remontaient les rivières, chargés d'huile ou de ces vins italiens ou grecs dont les belliqueux Gaulois avaient autrefois tant redouté l'énervante douceur (2); déjà dans la Gaule narbonaise, qui subissait depuis plus longtemps l'influence romaine, des artistes grecs étaient appelés par les riches familles pour construire de beaux monuments (3); déjà les divinités élégantes de Rome et de l'Orient apparaissaient dans les forêts immenses. Alors, comme toujours^ cet heureux pays, par une rapide renaissance, s'était relevé des ruines de la dernière guerre; alors conune toujours l'État qui en était le mattre, cherchait à tirer parti, par de nouveaux impôts, de sa florissante richesse, en mettant à la charge de cette province qui, seule peut-être, avait prospéré dans l'universelle décadence, une partie de la dépense

(1) Nous verrons qu'un peu plus tard il y avait une école fameuse à Augustodunum, la nouvelle capitale des Eduens.

(2) Nous verrons que probablement ces années-là fut introduite la quadragttima Galliarum, impôt de 2 1/2 pour iOO sur les importations. On n'aurait pas songé à cet impôt, si les importations en Gaule n'avaient déjà été considérables. Parmi les produits importés» ceux qui Tétaient dans les plus grandes proportions devaient être Thmle et le vin.

(3) Par exemple le mausolée des Jules à Saint-Rémy en Provence : voy. GouRBAUo, le Bai-relief romain à repri$entaHans hiitoH^îM, 1899, p. 828-329.

LA RÉPUBLIQUE D'AUGUSTE Si

nécessaire pour l'entretien de l'armée, en abolissant le privilège de Timmunité dont avait joui la Gaule, par suite de la faiblesse de Rome pendant les années précédentes. Une partie de l'armée ne servait-elle pas du reste à défendre la Gaule contre les Germains? C'est parce qu'ils étaient protégés par les légions romaines que les Gaulois pouvaient goûter les bienfaits de la paix. Il était donc juste que la Gaule s'acquittât de ce qu'elle devait à l'armée (1), en contribuant aux dépenses nécessaires pour son entretien. Il est cependant probable qu'au congrès de Narbonne, Auguste se contenta d'annoncer et de réaliser ime suite de mesures qui devaient préparer la réforme du tribut, sans qu'il y fût cependant encore fait allusion. Il ordonna un grand cens pour vérifier les changements survenus dans les fortunes et pour distribuer équitablement les nouvelles charges; et, pour aider les légats à faire le cens, il semble avoir laissé des procurateurs, choisis parmi ses aflranchis les plus capables, à la tète desquels il avait mis Licinus, ce jeune Germain que César avait fait prisonnier, puis remis en liberté. Licinus connaissait à la fois la Gaule, la langue celtique et l'art d'administrer les finances (2). Toutes ces dispositions prises, Auguste

(1) Tm-Livi, Per., 131, et Dion, LUI, 22, disent d'une façon précise que l'acte le plus important accompli par Auguste pendant jBon court séjour en Gaule fiit le cens. Ce cens ne fut certainement pas ordonné poor satisfaire une pure curiosité statistique. Le but ne pouvait être que d'augmenter les impôts de la Qaule; César, conune nous l'avons vu, ne les avait pas augmentés, et il est peu probable qu'Us l'aient été pendant la guerre civile. Cette augmentation des impôts nous explique l'épisode de Licinus, survenu douxe ans plus tard, et dont nous parle Dion, LIV, 21. Nous aurons à en parler ainsi que du mécontentement qui régna en Gaule les années suivantes. Nous verrons en outre que les textes jusqu'ici à deipi compris de saint Jérôme, de Sincellus et du Ckronicon Pcuchale conÂrment cette hypothèse.

(2) U n'est question de Licinus dans Dion que plus, tard vers

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se rendit en Espagne^ où de grandes révoltes avaient édaté/d'après ce qu'il avait fait annoncer en Italie. U y arriva à temps pour inaugurer à Tarragone, le !•' janvier de Tan 26, son huitième consulat (i).

Mais tandis qu'il se rendait en Espagne^ un événement étrange avait rendu vaines^ à Rome, plusieurs des sages mesures prises par Auguste avant de partir, et profondément troublé le public. Auguste parti, Yelérius Largus s'était mis à dénoncer le luxe, les rapines, l'orgueil, l'insolence du préfet d'Egypte (2); mais ces accusations, au lieu d'effleurer simplement Topinion publique et de ne provoquer qu'un léger frémissement de désapprobation, avaient déchaîné au contraire une terrible tempête. L'aristocratie avait donné l'exemple en se jetant la première avec fureur sur Cornélius Gallus; les autres classes l'avaient suivie (3); en quelques jours le vice-roi d'Egypte, l'homme puissant et respecté de tous, était devenu un affreux voleur, digne des plus horribles supplices; partout, mais surtout dans les grandes familles, on avait réclamé, avec des cris farouches, un exemple salutaire. Par un mouvement des esprits, mystérieux et brusque, Rome avait frémi tout à coup dliorreur, bien qu'en vérité ce fût un peu trop tard, devant les concussions du prœfectus jEgypti; elle s'était indignée que ses sujets eussent pu être traités conune Gallus avait traité 4es Égyptiens,

]*an 16, comme procurateur de la Gaule. Mais s'il avait déjà tant volé, il devait 8*y être mis depuis quelque temps. Je suppose donc qu'Auguste l'avait installé lÀ, dès le début, quand il commença ses réformes.

(1) Sdbtone, Aug., 26.

(2) Le scandale de Cornélius Gallus dut éclater alors qu'Auguste était absent de Rome, pidsque, comme le dit Dion (LUI, 23), ce scandale fit fureur en l'an 26 avant J.-G.

(S) Ammien Marcsllin, XVII, iv, 5 : meiu nobilitatii acriter indignatm.

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LA RÉPUBLIQUE D*AUâU8TE 83

Certains amis de Gallus, et des gens sérieux et bon* nétes, avaient essayé de remonter le com*ant (1); ce fut en vain, car Largus, complimenté^ adulé^ applaudi partout^ et surtout par les nobles^ grisé par ce succès inattendu, avait empli Rome de ses accusations, et tout le monde avait déjà condamné Gallus, sans même attendre qu'il revint d'Egypte pour donner ses raisons, et que Ton discutât les procès intentés contre lui. C'était en somme le premier de ces terribles scandales, à la fois politiques et judiciaires, qui vont faire tant de victimes dans les bautes classes sous l'empire; et sa violence soudaine, son extravagante exagération ne pouvaient que préoccuper vivement les esprits sérieux. Sous prétexte de justice et de rectitude, le public satisfaisait en vérité sur le malheureux Gallus une rancune farouche et cachée, laissée dans les esprits par les guerres civiles. La paix était revenue^ mais dans les choses, et non dans les esprits. Si Auguste, si Agrippa, si les hommes les plus éminents du parti victorieux, si bon nombre de leurs affranchis et si enfin certains plébéiens, habiles et obscurs^ étaient devenus très riches pendant les guerres civiles, la plus grande partie des sénateurs avaient des fortunes si modestes que, dans la réorganisation de la république, le cens sénatorial avait été fixé à 400,000 sesterces; et il y avait tant de chevaliers qui, sans avoir été rayés des rôles, n'osaient plus au théâtre prendre place sur les quatorze bancs réservés à l'ordre équestre, parce qu'ils avaient perdu leur patrimoine pendant les guerres civiles^ qu'Auguste les fit autoriser par le sénat à s'y

(i) Dion, Lin, 24, nous dit en effet qu'il y eut plusietir^ citoyens qui firent voir leur indignation au sujet de cette persécution contre Gallus, persécution ii^uste ou tout au moins exagérée.

asseoir malgré cela (i). Tous ces gens-là naturellement nourrissaient au fond du cœur une âpre rancune contre les grandes fortunes; ils étaient portés à considérer les palais, les villas, les esclaves, l'argent des riches comme le résultat de vols perpétrés à leur préjudice, et leur amertume était d'autant plus grande^ qu'il fallait admirer dans Auguste, dans Agrippa, dans Mécène, dans tous les chefs du parti révolutionnaire, la spoliation, dont tant de gens avaient été ou croyaient avoir été victimes (2). Les grandes fortunes faites en Egypte après la conquête devaient surtout exciter des jalousies violentes dans toutes les classes. Cornélius Gallus, qui avait fait sa fortune en Egypte, était en réalité destiné à devenir la victime de tous ceux qui ne l'avaient pas faite. L'aristocratie bien unie dirigeait ce mouvement populaire contre Gallus pour le plaisir de détruire un de ces homines novi de la révolution et pour se venger au moins sur lui de Philippes et des proscriptions; les sénateurs pauvres, les chevaliers, le peuple suivaient l'aristocratie, furieux, jaloux des richesses des autres, pleins aussi d'une condescendance servile pour la noblesse redevenue puissante. Si les amis de Gallus, si ses compagnons dans les rapines de la révolution et Auguste à leur tète, n'accouraient pas à son secours, il était perdu. Hais Auguste fut faible, et les amis de Gallus se laissèrent facilement décou* rager et effrayer par l'exaspération populaire; la paix aiguisait dans les cœurs de nouveaux égoVsmes aussi farouches et aussi vils que ceux de la guerre civile.

(1) Suétone, Aug., 40.

(2) On peut retrouver môme dans les poésies erotiques de curieux témoignages de cette antipathie populaire pour les hommes qui s'étaient enrichis dans la guerre civile. Voy. Tibârb, II, IV, 21 ; OviDS, Amor, III, viii, 9.

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tout en les déguisant sous les beaux noms de justice et de droiture. Un philosophe aurait pu affirmer qu'à Rome, dans cette ville construite tout entière, depuis le pavé des rues jusqu'aux temples des dieux, avec les produits d'un pillage mondial, Gallus avait bien mérité de la république, puisque ce n'était pas Tltalie, mais les Égyptiens qu'il volait; ses amis auraient pu simplement demander à ja ville devenue soudain si vertueuse^ ce que Gallus avait fait que n'eussent point fait Agrippa et Auguste et tous les hommes les plus admirés de la génération actuelle, et que n'eût désiré faire tout citoyen arrivé à Tâge de raison. Hais toutes les oligarchies qui ont des origines troubles et une puissance peu sûre, ont coutume d'abandonner de temps en temps quelques-uns de leurs membres au ressentiment de ceux qu'ils dominent. Halheiuri ceux qui sont ainsi sacrifiés I Alors, comme toujours, on était plus disposé à laisser périr son voisin qu'à renoncer à ses privilèges; on aimait mieux sacrifier l'orgueilleux et violent Gallus^ que restituer une partie des biens dont on jouissait. Auguste, pour ne pas contrarier l'opinion publique et ne pas trop nuire à Gallus, le révoqua et le déclara exclu de sa province et de sa maison (i). Mais ce châtiment trop doux ne pouvait satisfaire le public : puisque Auguste punissait Gallus, c'était qu'il le considérait comme coupable, et alors on réclama de nouvelles et plus grandes rigueurs; tout le monde abandonna l'ancien prœfectus jEgypti; de nouveaux accusateurs surgirent

(1) SuiTONB, Aug., 66 ; Dion, LIII^ 23. En prenant cette déclaion, Auguste cherchait évidemment à contenter Topinion publique sans perdre Gallus. Ceci nous montre que si Auguste, comme il est probable, encouragea d'abord les accusations quo Ton portait contre Gallus, elles produisirent cependant un effet beaucoup plus considérable qu'il ne l'aurait voulu.

de partout avec de nouvelles accusations, exagérées et fantastiques, mais auxquelles le public lyoutait foi (i). Il semble même que^ pour être sûr de sa con« damnation, on réussit à déférer son procès au sénat (2). Mais les esprits généreux ne pouvaient pas ne pas être profondément émus de cet acharnement sur un homme illustre que l'on accusait d'avoir fait ce qui avait servi à la gloire de tant d'autres. Au conmiencement de l'an 26, Messala, qui n'occupait que depuis six jours la prœfectura urbisy se démit de ses fonctions, en disant qu'il ne se sentait pas capable de les bien remplir et qu'il ne considérait pas la charge comme constitutionnelle (3).

11 est probable que la chute de Gallus l'avait effrayé, en lui montrant que le peuple ne comprenait plus les fonctions du prœfectus. Si le prœfeclus ^gypii était tombé dans une telle disgrâce^ à quels dangers ne s'exposerait pas celui qui aurait à exercer la même charge à Rome? Ainsi la peine qu'Auguste s'était donnée pour persuader Messala était perdue; Rome restait sans princeps, sans prœfectuê, avec un seul consul. Survint bientôt la catastrophe qui ne pouvait

(i) Dion, LUI, 23; Amiiien Marckllin, XYII, xiv, 5.

(2) Nous le savons par Dion, LUI, 23, et Suétone, Aug., 66; Senaiui'ConsuUit ad necem eompulto.

(3) Les deux explications nous sont données. Tune par Tagitb, Annalit, YI, 11 (quasi nesciut exercêndi); l'autre par Saint JéRÔXB, Chronique, ad a. Abr., 1991 = 728/26 (incivilem potestatem esse contestam). Il me semble que Messala pouvait alléguer les deux raisons. Quand je prétends que la catastrophe de Gallus put décider Messala à se retirer, ce n'est é\idemment qu'une hypothèse : elle me parait vraisemblable parce que l'on peut expliquer ainsi la détermination soudaine que prit Messala de se retirer. Ce qui arrivait à Gallus devait donner à réfléchir à Messala, car l'autorité de l'un aussi bien que celle de l'autre dérivait de la même conception politique : le rétablissement des anciennes prœfecturœ.

qu'augmenter encore le trouble dea esprits : dëses* péré de se voir abandonné par tous, Gallus s'était donné la mort. Auguste renonça à chercher un nouveau prœfedus urbi; il laissa la ville à la garde de l'autre consul, Statilius Taurus^ voulant espérer que tout irait bien^ et au printemps il commença la guerre, prenant lui-même le commandement de l'armée (i). On comprend sans peine pourquoi le nouveau généralissime cherchait à démontrer qu'il était capable de diriger seul une guerre^ sans les conseils d'Agrippa. La contradiction qu'il y avait entre son incapacité militaire et sa charge de commandant en chef de toutes les légions, n'était ni la plus légère, ni la moins dangereuse des contradictions au milieu desqueUes il se trouvait pris; le danger en était même accru par la nécessité évidente de rétablir la discipline surtout dans Tarmée : Auguste avait déjà aboli les abus les plus invétérés; il ne s'adressait plus aux légionnaires en les appelant c compagnons, » mais < soldats » ; il avait exclu rigoureusement des légions les aifiranchis, pour renouveler la dignité de Parmée, qui devait être le privilège des hommes libres; et il avait rétabli le système sévère des peines et des récompenses d'autrefois (2).

Malheureusement Auguste n'était pas né pour commander des armées. Les Cantabres et les Astures, sachant que, s'ils étaient vaincus, ils seraient déportés au cœur des montagnes pour y extraire de l'or, se défendaient avec un courage désespéré; et profitant des hésitations d'Auguste, ils le mirent bientôt, par des

(i) Dion, Lm, 25 ; SuiTOMB, Aug., 30.

(2) BiniTONB, Aug.f 24-25. Je crois que les faits rapportés dans ce passage appartiennent aux premiers temps du gouvernement d'Auguste ; nous Terrons en effet que, dans les derniers temps, la discipline dans les armées s'était de nouveau tout à fait perdue.

marches habiles et rapides, dans une situation difficile, n eut la chance de tomber malade à un moment opportun : cela justifia aux yeux des légions son retour à Tarragone et la transmission du commandement i ses deux légats : Cai'us Antistius et Caïus Furnius (i). Auguste, le pieux Auguste, se contenta de faire le vœu de bâtir un nouveau temple sur le Capitole à Jupiter tonnant, cette fois pour le remercier de ce que, dans une marche, il avait échappé miraculeusement i la foudre (2) : si donc Rome ne rentrait pas, grâce à lui, en possession des mines d'or des Asturies, elle aurait du moins un temple de plus. Mais après la chute si brusque de Cornélius Gallus, un autre désordre étrange était survenu à Rome. Un homme obscur, un certain Marcus Egnatius Rufus, élu édile pour l'an 26, s'était mis à exercer sa charge avec un zèle inusité; et tandis que les édiles laissaient ordinairement brûler les maisons du bon peuple, en disant qu'ils n'avaient pas ce qu'il fallait pour éteindre les incendies, il avait voulu faire pour le feu ce qu'Agrippa avait fait pour l'eau, et Auguste pour les comptes de l'État : il avait composé avec ses esclaves quelques compagnies de pompiers, et conune Crassus, quand les incendies se déclaraient, il courait les éteindre, mais gratuitement (3). Et ainsi

(i) Dion (LIII, i5) ne cite qu'un seul légat : C. Antistius; Florus (II, XXXIII, 51 ; IV, XII, 51) en nomme trois : Antistius, Furnius et Agrippa. Orosk (VI, xxi, 6) en cite deux : Antistius et Firmius. Il n'y a donc pas de doute au sujet d'Antistius. Pour ce qui est d'A§prippa, je suis porté à croire que Florus a fait une confusion avec les guerres postérieures ; nous savons en effet qu'en l'an 27 et en l'an 25 Agrippa était à Rome, et en outre Orose ne parle pas de lui dans cette guerre. Quant au legatut au sujet duquel Orose et Florus ne sont pas d'accord, il est assez vraisemblable de supposer que ce fut ce C. Furnius, qui fut consul en l'an 17 avant J.-G*

(2) SoiTONK, Aug., 39; Mon. Anc, IV, 5.

(3) Dion, LUI, 24; Well., II, xci, 3.

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dans les classes moyennes et dans le petit peuple, où l'on tenait à ses maisons et i son mobilier au moins autant qu'à la constitution, ce Rufus était devenu très populaire. Les comices avaient approuvé une loi, qui ordonnait de lui restituer tout ce qu'il avait dépensé de sa fortune pour le public (i); et comme les élections de Fan 25 approchaient, ses admirateurs voulaient le pro« poser aussitôt comme préteur (2) en dépit de la loi, et à rencontre des principes de légalité qu'Auguste et ses amis se donnaient tant de peine pour rétablir. Hais la noblesse au contraire s'irrita : eUe accusa le pompier trop zélé d'éteindre à Rome les incendies, mais de rallumer dans les esprits les passions démagogiques (3). La nûne de Gallus avait rendu courage au parti de la noblesse, en lui montrant que dans les classes aisées, parmi les sénateurs les plus respectables^ parmi les chevaliers, et même dans la classe moyenne, on nourrissait maintenant une profonde aversion pour les hommes et les choses de la révolution ; il était aussi encouragé par le changement tous les jours plus visible de l'opinion publique, qui detns toutes les classes

(1) Dion, un, 24.

(S) VELLiius Patbrculus, II, XCI, 8.

(3) Dion, LUI, t4. La haine des grands pour Rufus remplit le chapitre zci du livre II de Velléius. Cette haine seule, d'origine politique, peut expliquer l'opposition que les hautes classes firent à Rufus. Jusqu'à la conjuration contre Auguste, qui fut une représaille à la suite de Tinjustice qu'il avait subie, — si toutefois Timputation était vraie, — Rufus n'avait commis aucune action condamnable. Velléius lui-môme, qui lui est si opposé, ne sait citer aucun fait qui justifie l'aversion que la noblesse avait pour lui. Son zèle pour éteindre les incendies, môme s'il était un peu bruyant et intéressé, n'en était pas moins louable et la haine politique seule pouvait lui en faire un reproche. Rufus ne faisait pour les incendies que ce qu'Agrippa avait fait pour les eaux. Dion d'ailleurs le loue en disant LUI, 24) : ^a xt itoXXà

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6t GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

sociales, comme il arrive souvent après les révolutions, était de nouveau porté au respect de la noblesse, de la richesse^ des gloires antiques et prenait en haine les obscurs ambitieux qui étaient au sénat après les ides de mars^ les considérant comme indignes de représenter la majesté de Rome dans la grande assemblée. Enhardie, la noblesse osait donc maintenant accuser Rufus de tenter une sédition avec ses pompiers^ de renouveler les agitations démagogiques d'autrefois, sans même prendre garde que Rufus ne faisait que suivre l'exemple d' Agrippa et d'Auguste. Mais cette fois la noblesse se trompa. Rufus n'avait pas comme Gàllus écrit de belles poésies et conquis des provinces^ mais il avait sauvé du feu les habitations du petit peuple de Rome; jet la faveur des masses pour sa candidature illégale à la préture grandit si vite que Statilius Taurus qui, en qualité de consul, présidait les élections^ n'osa pas effacer son nom de la liste des candidats, et Rufus fut élu (i). Tandis qu'Auguste était au loin, dans cette Rome où l'on était si pressé, en paroles, de rétablir la constitution aristocratique et de l'adapter aux besoins de l'époque, un homme allait remettre les partis aux prises, surexciter à la fois les impatiences révolutionnaires des basses classes et Toutrecuidance de la noblesse redevenue puissante. Cet honune était un pompier. Pourvu que les incendies fussent promptement éteints^ le peuple n'hésitait pas à violer les principes fondamentaux de la constitution rétablie deux ans auparavant au milieu de la joie universelle. Et pour faire sentir de nouveau sa force^ l'aristocratie, sous prétexte de combattre la démagogie, voulait que le peuple laissftt brûler ses maisons, et, en s'attaquant à Rufus, elle s'éle-

(1) Dion, LUI, 24.

LÀ RÉPUBLIQUE D'AUGUSTE Ci

vait contre ce premier principe de réfonne des services publics qu'Auguste et Agrippa cherchaient prudemment à introduire dans l'administration^ en organisant d'abord des services privés d'esclaves. Cependant l'aristocratie qui avait si facilement renversé Gallus, poète célèbre, guerrier illustre, homme très puissant, avait été vaincue à son tour par Rufus, qui n'avait pas d'autre mérite que d'avoir éteint quatre incendies. Le contraste était ridicule, mais tout le monde se résigna à le subir en silence. Auguste lui-même prit le parti de donner la préfecture de l'Egypte, c'est-à-dire la charge la plus importante de l'empire après la sienne, à Caîus Pétronius, obscur chevalier; probablement parce que tous les personnages de marque, effrayés du sort de Gallus^ refusaient cette charge (i); et il continua à

(i) Qui fut le second prafeetu$ JEgypii^ ^iius Gallus ou Pétronius? La question a été très discutée par les savants allemands. Mais s'il est impossible d'arriver à une conclusion certaine, il me semble que les plus grandes probabilités sont pour Pétronius. J'admets avec Gardthausen que le vague Ovrepov de Strabon (XVII, i, 53) n'est qu'un faible argument; mais il y en a d*autres. Notons d'abord qu'un autre passage de Strabon (XVII, 54) nous indique que la même année, — l'an 25 avant J.-C, comme nous le verrons bientôt, — ^lius Gallus et Pétronius étaient tous les deux en Egypte, et que l'un fit l'expédition d'Arabie, l'autre celle de Numidie. L'un devait donc agir en qualité de prœfeetus Mgypti, l'autre en qualité d'officier subordonné. Or JosÉPBS (XV, IX, 1 et 2) nous dit clairement que dans la treizième année du règne d'Hérode (du printemps de l'an 25 au printemps de l'an 24 avant J.-C), Pétronius était iivapx^c de l'Egypte, c'est-à-dire prœfeetw; et (| 3) qu'ifilius Gallus fit l'expédition dans la mer Rouge. Ainsi, selon Josèphe, iElius Gallus était un officier subordonné. Pline confirme la chose; en effet, quand U raconte (VI, xxix, 181) l'expédition de Pétronius en Ethiopie, il l'appeÙe « chevalier et préfet d'Egypte, » tandis que, quand il raconte l'expédition d'iElius en Arabie (VI, xxviii, 150), il l'appeUe seulement chevalier. Ce témoignage» à lui seul, n'aurait pas ime grande valeur; ce qui lui en donne, c'est qu'il est confirmé par Josèphe. En outre, comme U s'agit d'une expédition secondaire, il n'est pas surprenant que l'on 'ait envoyé un

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s'occuper seulement de chercher dans toutes les régions de Tempire des métaux précieux, tandis qu'il suivait de Tarragone la guerre contre les Cantabres et les Astures, que dirigeaient ses généraux. 11 préparait pour l'année suivante (Pan 25) deux expéditions : Tune dans le territoire des Salasses, — aujourd'hui le val d'Aoste — pour s'emparer dans les Alpes de la vallée la plus riche en mines d'or; et une autre à l'intérieur de l'Arabie^ pour s'emparer des trésors que l'on croyait entre les mains des Arabes. Rome était ainsi abandonnée à elle-même, dans la tranquillité somnolente de cette époque, sans grandes entreprises, sans événements retentissants, sans émotions vives; et dans ce néant, la concorde qui s'était rétablie en apparence

officier subordonné et que le prœfecius soit resté en Egypte. Rome était trop désireuse de voir l'ordre se maintenir dans ce pays pour en éloigner à la légère son premier magistrat. Enfin Strabon nous fournit un autre argument pour soutenir qu'iElius Gallus fut préfet de l'Egypte non seulement après Pétronius» mais même plusieurs années après celles dont il est ici question et que, par conséquent, il est probable que Pétronius fut préfet pendant de longues années, ou qu'entre Pétronius et iElius Gallus, U y eut d'autres préfets. En effet Strabon (II, v, 12) nous dit que quand iElius Gallus était prœfeetui JEgypti, il vit avec lui le port de Miosorme dans la mer Rouge, où étaient réunis cent vingt vaisseaux, qui faisaient le commerça avec l'Inde, tandis que sous les Ptolémées, le nombre en était beaucoup moins considérable. U nous dit encore (XVI, xiv, 24) qu'au temps de l'expédition de Gallus en Arabie, le commerce indien et arabe passait par la route de Leucocome, de Pétra et de Syrie ; tandis qu'ensuite (vuvQ presque tout le commerce passait par Miosorme. U y eut donc une déviation des courants commerciaux qui, quatre ou cinq ans après la chute des Ptolémées, ne pouvait encore être advenue. Le voyage de Strabon et de Gallus à Miosorme dut, par conséquent, avoir lieu plusieurs années plus tard. Pétronius fut donc le second prœfectui Mgypti; et iElius dirigea l'expédition d'Arabie conmie legaiut d'Auguste, mais en qualité d'officier subordonné. On n'est pas d'accord sur le prœnomen de Pétronius : Pline l'appeUe Jhihliw et Dion Calvi.

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après Actium, se désagrégeait peu à peu, et une incohérence étrange d'idées et de sentiments contradictoires commençait à troubler chez tous la notion exacte des moyens et des fins, l'accord entre les paroles et les actes, entre la doctrine et la pratique. Si l'ordre était rétabli tant bien que mal et si, des anciennes discordes farouches, il ne restait plus, répandu dans l'air^ qu'un nuage léger de vagues ressentiments, Rome n'en recommençait pas moins à se mettre en contradiction et en guerre avec elle-même. La république avait été rétablie; on s'efforçait de revenir aux institutions d'autrefois; il se reformait dans la noblesse un parti qui travaillait à restituer aux grandes familles les charges et tout le pouvoir, en écartant des magistratures les sénateurs d'origine plébéienne qui n'étaient entrés dans la curie que par les portes que la révolution avait ouvertes; on voyait renaître les vanités, les prétentions et les dédains aristocratiques, et cela allait si loin que ces nobles orgueilleux affectaient même du dédain pour Agrippa, dont ils étaient furieusement jaloux (i). Mais le zèle civique qui était l'ftme de l'ancien régime aristocratique ne se rallumait pas; tout le monde évitait maintenant les charges laborieuses et dispendieuses^ qui étaient si recherchées autrefois. Bien qu'ont eût ouvert aux jeunes gens la route des honneurs^ il n'était pas facile d'emplir de noms honorables les listes des candidats; il fallait continuellement recourir à des expédients extraordinaires, pour empêcher les services publics les plus importants, celui des routes par exemple, de tomber dans un abandon complet (2). La plupart des sénateurs, au lieu de

(i) Voy. SiifÊovB, Conirov,, II, iv, 42, i3; p. 156 B. (f) Pour ce qui est de la difficulté à pourvoir à Tentretlen des routes, voyez C. /. L.» VI,. 1464 et 1501^ et les observations

dëpenserleur fortune dans les charges publiques, comme l'avait conseillé Cicëron, se disputaient les magistratures lucratives, comme celle du prœfectus œrarii Satumi (administrateur du trésor); ou encore ils cherchaient à gagner de l'argent comme avocats, en acceptant des indemnités pour les plaidoiries du forum, malgré la lex Cintia^ qui défendait de recevoir aucune récompense pour des actes d'assistance légale (i). Il était facile de déplorer ce désordre, mais comment y obvier? La plupart des sénateurs possédaient à peine le cens sénatorial, et avec 400,000 sesterces, non seule* ment il était impossible de faire des largesses au public, mais c'était à peine si l'on pouvait vivre honnêtement. Le principe de la gratuité des fonctions publiques, si essentiel à l'ancienne constitution, s'accordait mal avec la nouvelle situation économique de la société romaine, où les uns étaient trop riches et les autres trop pauvres. D'autres contradictions venaient encore aggraver et compliquer, dans la vieille république, le contraste entre les exigences de la vie privée et le devoir civique. Tout le monde vantait la simplicité et la parcimonie d'autrefois; mais cependant Auguste lui-même et ses amis^parles grandes dépenses qu'ils faisaient à Rome, éveillaient dans toutes les classes le goût du luxe.

Si Rome s'imaginait avoir repoussé à Actium une audacieuse agression de l'Egypte, elle ne savait pas, après la victoire^ résister à une nouvelle invasion égyptienne, moins visible, mais plus dangereuse que celle des armées d'Antoine et de Cléopâtre. Après la

de H1R8CHFBLDT, Unteriuchunget^ aufdem Gêbiele dêr Rôm. Vervoah tung, Berlin, 1876, 1. 1, p. 110 et ili.

(1) Nous verrons en effet que quelques années plus tarU Auguste renouvela la Ux Ciniia*

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chute de la dynastie des Ptolémées, les artistes, les marchands d'objets de luxe, les artisans qui avaient travaillé pour la cour d'Alexandrie, pour ses eunuques et ses hauts personnages, étaient allés chercher du travail et du pain dans la grande ville où vivait le successeur des Ptolémées et où avaient été transportés les immenses trésors de FÉgypte. Ils étaient donc venus et ils continuaient à venir les uns après les autres en Italie. Ils débarquaient à Pouzzoles; et si les plus modestes d'entre eux s'arrêtaient dans les villes de la Campanie, depuis Pompéi jusqu'à Naples, d'autres allaient à Rome. Ce n'était pas pour le successeur des Ptolémées qu'ils trouvaient à bâtir des palais somptueux. Auguste habitait sur le Palatin la vieille demeure d'Hortensius, plusieurs maisons contiguës, construites par différents propriétaires, qu'il avait toutes achetées lui-même à différentes époques et réunies tant bien que mal, en y faisant des réparations (i). Ces artistes pouvaient au contraire trouver du travail auprès des personnages les plus riches de l'aristocratie sénatoriale et équestre, qui s'occupaient i reconstruire, sur les ruines de la révolution, une nouvelle Rome, plus somptueuse que l'ancienne, et qui étaient disposés à leur faire bon accueil. La conquête et la chute de l'Egypte, la légende d'Antoine et de Cléopfttre, par une des si nombreuses contradictions de cette époque, avaient attiré l'attention des esprits sur les choses égyptiennes. Bon nombre des hommes les plus en vue du parti d'Auguste avaient fait la campagne d'Egypte; ils avaient séjourné de longs mois à Alexandrie; ils avaient vécu dans les maisons des riches seigneurs égyptiens; ils s'étaient promenés curieusement parmi les splendeurs de l'im-

(1) ViLLéius Patbrculus, II, Lxxxi, 5; SuéTONE, Aug., 7S. v. 5

mense palais des Ptolëmées; ils avaient rapporté d^Égypte des meubles, des vases, des tissus et des objets d'art. Beaucoup y avaient fait fortune^ en se partageant les biens de la couronne et ceux d'Antoine; il est probable que la partie la plus considérable du patrimoine d'Auguste^ de sa famille (1) et de ses amis était maintenant en Egypte; le nouveau luxe qui se répandait en Italie était alimenté surtout par rÉgypte; beaucoup de riches Romains avaient des affaires en Egypte et étaient obligés d'y aller de temps en temps ou d'y envoyer des agents. Les contrats entre Tltalie et Fancien royaume des Ptolémées devenaient de plus en plus fréquents; le commerce se développait en faisant la richesse de Pouzzoles; avec les marchandises, Por et l'argent, on transportait en Italie aussi des usages^ des mœurs et des idées égyptiennes. La conquête de FÉgypte ne tarda pas à faire sentir son influence sur la vie romaine^ contre-balançant bien vite ce goût pour le romanisme archaïque, ce fanatisme national, que la crise d'Actium avait surexcité. Un grand désir d'art, de luxe, de choses nouvelles, avait ainsi été contracté par bien des gens en Egypte, et, par contagion, il gagnait peu à peu en Italie ceux qui n'avaient jamais mis le pied dans le royaume des Ptolémées, et qui avaient fait fortune ou qui n'avaient pas été ruinés pendant la révolution. Aussi, bien que tout le monde continuât à se dire l'admirateur de Pantique simplicité romaine, de beaux palais s'élevaient

(t) Nous avons déjà dit À la page 250 du tome IV, qu'Auguste et Mécène avaient des propriétés en Egypte; JoiAPHB (XIX, v, 1) nous dit qu'Antonia, la mère de Drusus, avait un administrateur en Egypte, ce qui prouve qu'elle y avait de grandes propriétés. Ce devait être une partie de la fortune accumulée par Antoine en Egypte; Diov (LI, 13) nous dit, en effet, que la fille d'Antoine et d'Octavie reçut xp^ii^aTa àirè tûv icarpuc^v.

dans les différents quartiers de Rome et jusque sur l'Esquilin, l'ancien cimetière des pauvres, qui se garnissait de belles habitations, grandes et petites, depuis que Mécène y avait construit une somptueuse demeure (i). 11 était si doux, après tant de périls et d'émotions, de jouir de la paix et du repos dans une belle maison t L'art alexandrin, qui était le plus raffiné, le plus riche, le plus vivant de tous se présentait donc au bon moment, pour satisfaire ce désir confus de nouveauté et d'élégance, et aussi pour l'exciter encore et le répandre. Les maîtres du monde lui faisaient un très bon accueil et lui demandaient de transporter de la métropole des Ptolémées à Rome, dans leurs demeures, sur les murs, sur les voûtes, sur le mobilier domestique, toutes les belles images inventées et perfectionnées par des siècles de minutieux travail pour le plaisir des riches seigneurs d'Egypte. Les grands murs des salles étaient divisés en compartiments encadrés de festons, d'amours ailés, de masques; et les peintres alexandrins y peignaient, les uns des scènes tirées d'Homère, de Théocrite, de la mythologie; d'autres, certaines de ces scènes dionysiaques qui plaisaient tant à l'Egypte des Ptolémées; d'autres encore, comme le célèbre Ludius, y faisaient de petits tableaux de genre où ils mêlaient avec un grand talent les élégances de l'art et les beautés de la nature : on y voyait des collines et des plaines parsemées de villas, de pavillons, de tours, de belvédères, de portiques, de colonnades, de terrasses, ombragées de palmiers élancés et de grands pins parasols, sillonnées de ruisseaux sur lesquels étaient d'élégants petits ponts d'une seule arche, peuplées d'hommes et de

(1) HoRACK, Sat., I, VIII, 14; Carm., III, xxix, 40,

f8 GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

femmes qui se promenaient^ se rencontraient et conversaient gaiement. On peut» dans la maison de Livie sur le Palatin ou dans le musée des Thermes de Dioclétien^ admirer plusieurs chefs-d'œuvre de cette peinture décorative, raffinée^ élégante, imprégnée d'un vague érotisme, et qui^ dans certaines pièces plus retirées de la maison, jette les voiles et devient obscène. D'autres artistes recouvraient les voûtes de stucs semblables à ceux dont il reste aussi des vestiges si merveilleux dans le musée des Thermes de Dioclétien, réalisant les mêmes petits tableaux de genre^ les mêmes paysages ingénieux, les mêmes scènes bachiques sur la blancheur uniforme du stuc^ non plus par le relief des couleurs, mais par la légèreté et la vigueur incomparable du modelé. Chaque petit tableau était encadré d'ornements très gracieux, d'arabesques et de plantes, d'amours^ de griffons qui se terminaient parfois en arabesques, de victoires ailées qui se dressaient sur la pointe de leurs pieds. Des sculpteurs alexandrins incrustaient aussi les murs de marbres précieux; des mosaïstes d'Alexandrie composaient sur les pavements des dessins merveilleux; et pour orner ces salles, les marchands offraient encore des ouvrages d'Alexandrie, de somptueux tapis, de magnifique vaisselle^ des tasses d'onyx et de myrrhe (1). Mais ces demeures si ornées, où les Grâces s'empressaient autour du maitre pour charmer à chaque instant ses regards par la vue de quelque beau paysage, de quelque joli ornement, de quelque gracieux corps de femme nue^ ces maisons peintes, revêtues de stucs, pleines de marbres magnifiques, de meubles riches,

(i) J'ai puisé les éléments de cette description dans le bel ouvrage de Gourbaud, le Bat-relief romain à repréienUUiom Me* iariquet, Paris, 1899, p. 344 et suiv.

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d'Amours^ de Vénus, de Bacchus, de peintures sensuelles et obscènes, pouvaient-eUes être en même temps les enceintes presque sacrées, où se réunirait de nouveau, pour les devoirs et les occupations sévères, l'ancienne petite monarchie familiale de Rome, que tout le monde disait vouloir reconstituer? L'architecture de la maison traduit à toutes les époques la structure de la société, et le fond des 4mes. Ces nids des Grâces ne pouvaient plus donner asile à l'amour antique, qui n'était que le devoir civique de la propagation de l'espèce à accomplir dans le mariage; mais seulement à l'amour nouveau, à l'amour des civilisations intellectuelles, raffiné par mille artifices et qui n'était plus qu'une jouissance égoïste des sens et de l'esprit; dans ces belles demeures s'achevait l'évolution qui, en quatre siècles, avait transformé la famille, et avait fait d'une organisation autoritaire, rigide et fermée, la forme la plus libre d'union sexuelle qui se soit jamais vue dans la civilisation occidentale, et qui ressemblait assez à cet amour libre que les socialistes considèrent aujourd'hui comme le mariage de l'avenir. Ce n'étaient plus les formalités et les rites, mais le consentement, une certaine condition de dignité morale et, pour employer les termes romains, < l'affection maritale > qui faisaient le mariage, de môme que les dissentiments, l'indignité et Une indifférence réciproque le défaisaient. Le seul signe visible de l'union, et cela plutôt par habitude qu3 par nécessité juridique, était la dot. Si un homme emmenait vivre avec lui une femme libre, de famille honnête, ils étaient par cela même considérés comme mari et femme, et ils avaient des enfants légitimes; s'il ne leur plaisait plus d'être mari et femme, ils se séparaient, et le mariage était rompu. Tel était dans ses traits essentiels le

mariage à Pëpoque d'Auguste. La femme était désormais dans la famille à peu près libre et l'égale de l'homme. De son ancienne condition d'éternelle pupille, il ne lui restait plus que l'obligation d'être assistée d'un tuteur, quand elle n'avait ni père^ ni mari, et qu'elle voulait prendre un engagement, faire un testament, intenter des procès^ ou vendre une res mancipi. Considérée en elle-même^ cette forme du mariage ne manquait ni de grandeur ni de noblesse; mais que devenait avec elle 1^ famille, maintenant que disparaissaient chez les femmes de la haute société les anciennes vertus féminines, la modestie, l'obéissance, le goût du travaU et la pudeur (i), maintenant que le poète souhaitait mal de mort à ceux qui c recueiUent les vertes émeraudes et teignent avec la pourpre de Tyr les laines blanches >, parce c qu'ils excitent les jeunes femmes à vouloir des vêtements de soie, et les brillants coquillages de la mer Rouge (2)? >

La coutume, sans l'appui d'aucune loi, avait pu imposer au pater familias de jadis le mariage comme un devoir, parce que la coutume et la loi lui reconnaissaient aussi des droits tels que l'administration de tous les biens, et un pouvoir presque despotique sur les membres de la famille; — mais le pauvre mari de l'époque d'Auguste n'était plus que l'ombre et la parodie de l'antique, solennel et terrible pater familias romain. Quels pouvoirs avait-il, hormis celui de dépenser indûment une partie de la dot, surtout quand il épousait une femme intelligente, rusée, autoritaire,

(1) Que l'on remarque combien p&raiRsent exceptionneUes les louanges adressées & la femme dans ce qu'on est convenu d'appeler l'éloge de Turia. C. /. I., VI, 4527, v. 30-31 ; domettica bona pudieitiœ obiêquiit comitatit, faeilitatii, lanificii adtiduilatit, religionU $inê tupêrtiilione, omaiw non eontpicui, cuUut modUif ) TuoLLB, n, IV, 27 et suiv.

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richement dotée^ et qui avait pour se défendre un haut parentage, et beaucoup d'amis et d'admirateurs? Non seulement il ne pouvait plus l'obliger à avoir beaucoup d'enfants et à donner tous ses soins à leur éducation, mais il ne pouvait même plus s'opposer à ses caprices ruineux et la contraindre à lui rester Adèle. La femme avait acquis toutes les libertés, même celle de l'adultère; car la loi n'avait pas osé usurper les droits du pater familias et par suite ceux du tribunal domestique, en punissant l'adultère, et dans cet écroulement de la famille, personne n'osait plus convoquer le tribunal domestique qui seul aurait pu châtier la femme adultère. D'ailleurs il n'aurait plus étë possible de punir de mort la femme adultère, et elle pouvait facilement^ en divorçant^ échapper aux autres peines plus douces, infligées par la famille^ comme la relégation à la campagne. C'est ainsi qu'à part quelques idéalistes qui subsistaient encore, on ne se mariait plus par devoir civique, mais par calcul^ soit que Ton fût épris d'une beauté, que l'on convoit&t une riche dot, ou que l'on voulût s'allier à une famille puissante. Bien des gens divorçaient dès qu'ils ne trouvaient plus leur compte dans l'union contractée; d'autres cherchaient à se consoler en changeant de fenmie, comme aujourd'hui on change de domestique; d'autres encore restaient célibataires ou prenaient pour concubine une affranchie. Ces unions n'étaient pas considérées conmie des mariages et par conséquent ne donnaient pas d'enfants légitimes, et c'était encore là un avantage pour le père qui pouvait adopter les enfants qu'il préférait et leur donner son nom (1). Le contact d'une minorité de

(1) BouchB'Lbclbuco, le» Loi» démographique» (VAugutte, daiis la Revue hitlorique, 1885, vol. 57, II, p. 128.

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gens très riches avec la foule de ceux qui n'avaient qu'une petite aisance et qui étaient de plus en plus attirés par le grand luxe, rendait la dépravation encore plus affreuse. Parmi les fenunes issues de familles de chevaliers ou de sénateurs peu riches et qui avaient épousé des chevaliers ou des sénataurs n'ayant euxmêmes qu'une petite fortune^ bon nombre travaillaient, avec le consentement de leurs maris, à faire une sorte de contre-révolution singulière, en reprenant aux Grésus de Rome, grâce à leurs caresses^ une partie des biens dont ceux-ci s'étaient emparés par violence durant la révolution. Malgré leur goût pour le passé, les hautes classes jugeaient avec indulgence cette prostitution élégante, parce que les uns en tiraient du plaisir et les autres de l'argent. L'adultère que, dans l'ancien droite le mari pouvait punir en tuant sa femme et son amant, devenait pour de nombreux chevaliers et sénateurs un excellent commerce; et l'on voyait grandir à Rome le nombre des femmes dont on savait que leur cœur se vendait aux enchères (i). Quelle chute pour cette noblesse qui était restée si longtemps à l'abri du soupçon et du mépris ! Un des poètes les plus sceptiques de

(1) Voici une liste de passages trouvés dans les poètes de ce temps qui font allusion à cette dépravation et lancent leurs imprécations contre les vénalités de Tamour : Horace, Carm., m, Yi, 29. — TiBDLLB, I, IV, 50 (mais U y est plus spécialement quesUon de la pédérasUe) ; I, v, 47 et suiv. ; I, vni, 29 et suiv. ; II, m, 49 et suiv. ; II, iv (toute Télégie); 1,7. — Propbucb, I, yiii, 33 et suiv. — Ovide, Am., I, 8; I, 10; III, viii, 3; III, xii, 10; Art AnuU., II, 161 et suiv.; II, 175 et suiv. Il me semble peu probable qu*im motif aussi souvent répété et sous tant de formes diverses, avec tant de détails vifs et précis, soit purement conventionnel et provienne dHmitaUons littéraires. U pouvait y avoir de l'exagération dans cette peinture de mœurs, maXs elle devait cependant être prise sur la réalité. Nous ver* rons que la lex JuUa de adulteriii essaya de punir ce honteux eommerceb

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l'époque semble avoir lui-même éprouvé un instant un frémissement de douleur et d^horreur en voyant la noblesse romaine précipitée des hauteurs d'une vertu impérieuse et fière dans l'avilissement de cette prostitution élégante; et il a fait raconter cet obscur mais terrible drame de l'histoire de Rome par la porte d'une maison illustre en quelques vers que l'on ne peut pas lire sans émotion^ tant ils sont tragiques, bien que le poète veuille plaisanter comme à l'ordinaire, c Moi qui m^ouvrais jadis^ dit la porte, pour les grands triomphes, moi dont le seuil a été foulé par tant de chars dorés et qui fus baignée par les larmes de tant de prisonniers, suppliants, je gémis maintenant la nuit sous les coups d'hommes qui viennent se quereller devant moi, et sous les mains indignes qui viennent me frapper. Tous les jours je suis ornée de couronnes infâmes^ et je vois à mes pieds les torches laissées par Pâmant qui n'a pas été reçu. Je ne peux plus défendre les nuits d'une femme trop célèbre, moi qu'on a^ après tant de gloire, livrée au scandale par des vers obscènes. Ah ! cette grande dame ne se soucie guère de ménager mon honneur; elle tient à être plus dissolue encore que répoque où nous vivons (1). > Cependant, si en Italie il y avait encore des famiUes fécondes, personne dans cette petite oligarchie qui à Rome croyait présider à la reconstitution du passée ne donnait l'exemple d'avoir beaucoup d'enfants; Auguste n'avait qu'une fille; Agrippa n'en avait qu'une également; Marcus Crassus^ le fils du richissime triumvir, n'avait qu'un fils; Mécène n'avait pas d'enfants, ni non plus Lucius Cornélius Baibus^ qui était célibataire. M. Silanus avait deux enfants; et Messala, Asinius et Statilius Taurus en

(1) Propbrci, I, xTi, i et suiv.

avaient trois. Les familles de sept ou huit enfants, si nombreuses jadis, ne se rencontraient plus; on croyait avoir bien rempli son devoir envers la république quand on en avait un ou deux; et même bien des gens cherchaient à se soustraire à cet humble devoir. Évidemment^ dans les familles moins riches de la haute classe, le souci de la future grandeur de Rome était encore moins ardent. Les femmes, au lieu d*invoquer pieusement pour leurs entrailles fécondes la protection d'Isis et d'Ilithyie, n'avaient plus ni honte^ ni crainte à « les sonder avec le fer » pour se faire avorter.

... ut careat nigarum crimine venter (4).

Au lieu de se marier^ il était pour les hommes plus sûr et plus agréable de choisir une maîtresse parmi ces grandes dames ou parmi les affranchies^ les chanteuses syriaques^ les danseuses grecques et espagnoles, les blondes et belles esclaves de Germanie et de Thrace^ ou encore des amants parmi les enfants corrompus qu'on instruisait dans l'art du plaisir pour Jes maîtres du monde. L'amour égoïste^ la volupté stérile^ et le plaisir contre nature que les anciens Romains avaient chassés de leur ville avec tant d'horreur, étaient maintenant^ et à l'heure même où Ton vantait si fort le passé, admis aussi bien dans les mœurs que dans la Uttérature. Deux poètes illustres, choyés et protégés par les grands, Tibulie qui était le favori de Messala^ et Propercc qui était l'ami de Mécène^ donnaient alors sa forme accomplie à la poésie erotique romaine qui devait être un des pires dissolvants de l'ancienne société et de sa morale. Cette poésie développait dans des

(1) Voyez les deux élégies d'Ovide, dont, on pourrait dire qu'elles sont d'une naïveté terrible : Amor., II» 13 et 14.

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formes littéraires imitées des Grecs une psychologie de Famour sensuel^ puisée en partie à la poésie grecque, en partie à l'expérience. Élégants^ tendres^ parfois aussi fades et maniérés^ ces deux poètes se plaisent à décrire les beautés, visibles ou cachées, de leurs maîtresses, vraies ou imaginaires, à analyser le souvenir des voluptés déjà éprouvées^ ou le désir des voluptés attendues^ à exprimer la joie et l'ivresse de Tamour partagé ou les imprécations et les fureurs de la jalousie, a évoquer autour de leurs amours les fables de la mythologie grecque ou à les entourer de descriptions exactes des mœurs contemporaines. Mais tous les deux, en composant leurs beaux disUques^ ils travaillaient sans le savoir à affaiblir non seulement la vieille famille et la vieille morale, mais aussi la vieille armée romaine. Properce et Tibulle commençaient au nom du dieu Éros cette propagande antimilitariste qui sera continuée pendant trois siècles sous différents points de vue et par de très nombreux écrivains^ sans en exclure les écrivains chrétiens, jusqu'à ce qu'elle livre Tempire désarmé aux barbares, c Tu te plais, 6 Messala^ s'écrie Tibulle, à combattre sur terre et sur mer, pour montrer ensuite dans ta demeure des dépouilles ennemies, mais moi je suis enchaîné parles caresses d'une belle enfant (1). > — c II était de fer^ ô belle, celui qui pouvant t'avoir, a préféré le butin et la guerre (2). > Tibulle vante la simplicité; il aime la campagne avec sa tranquillité et ses vertus; il songe avec émotion et mélancolie à l'&ge d'or, au temps où les hommes étaient bons et heureux, et il maudit les convoitises impures de son époque de désordre et d'agi-

(1) Tibulle, I, i, 53 et suiv.

(2) Id., l, u, 85 et suiv.

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talion. Hais les éloges qu'il fait de la simplicité ont pour origine des motifs bien différents de ceux sur lesquels s'appuyaient pour ces mêmes éloges les traditionalistes et les militaristes de son temps. Ceux-ci désiraient corriger les mœurs et les ramener à la simplicité et à l'austérité de jadis, pour refaire une génération d'hommes vaillants, et ils considéraient la guerre comme une école d'énergie. Tibulle au contraire considère la guerre, la cupidité, le luxe, comme des fléaux de même famille et également détestables, car l'un ne vient jamais sans l'autre, c Combien l'homme était heureux sous le règne de Saturne... (1). Il n'y avait ni armées^ ni haines^ ni guerres; l'art criminel d'un cruel forgeron n'avait pas encore martelé Tépée... (2). » Quel est celui qui le premier a forgé l'épée terrible? Ce fut un barbare, un homme au cœur de fer, qui déchatna les massacres et les guerres, et raccourcit la route de la mort. Mais non, ce n'est pas la faute de ce malheureux; c'est la nôtre^ à nous qui tournons contre nous-mêmes le fer qu'il nous avait donné pour lutter contre les bêtes féroces. C'est la faute de l'or. Il n'y a pas eu de guerre, tant que l'homme a bu dans une coupe en bois... (3). Odieux Lares, éloignez de moi les flèches d'airain... (4). Aimez-moi ainsi et que d'autres aillent à la guerre... (5). Quelle folie de courir au-devant de la mort... (6). Combien il est plus digne d'éloges celui qu'une vieillesse paresseuse surprend parmi ses enfants dans une petite demeure... (7). Ohl vienne la paix et

(1) TiBULLB, II, III, as.

(3) Id., U, T, i et 8uiv.

(4) Id,. h X. 25.

(5) Id., h X. 29.

qu'elle féconde nos campagnes. C'est elle qui la première a courbé sous le joug le cou des bœufs pour le labour; c'est elle qui a cultivé la vigne et tiré le jus du raisin, pour que le fils pût boire le vin récolté par le père. On voit pendant la paix reluire le soc de la charrue et la houe^ tandis que l'épée se rouille (1). >

Et cet amour qui a peur de la mort, qui a peur de l'épée, qui cherche une retraite cachée au fond des villes populeuses et des campagnes solitaires^ qui se nourrit de plaisirs sensuels et de fantaisies sentimentales, TibuÛe, dans cette première élégie du second livre qui est si belle, l'invoque presque comme s'il était pour lui un des dieux Lares, et le place parmi les divinités tutélaires de la famille qu'il rend stérile I Il imagine enfin que Vénus seule pourra triompher de la férocité qu'ont fait nattre à son époque les rapines et les massacres de la guerre civile; si bien que les voluptés de l'amour lui apparaissent comme la force purificatrice et régénératrice de son époque pervertie et corrompue (2). Moins tendre, moins sentimental, mais plus passionné. Properce se vante — quelle honte pour un ancien Romain! — de renoncer pour l'amour d'une femme à la gloire, à la guerre, et au pouvoir (3); il est heureux d'être devenu célèbre à cause de l'amour qu'il a pour elle, et il déclare qu'il ne veut point d'autre renommée que celle de poète erotique (4); il s'écrie qu'il peut monter jusqu'aux astres les plus hauts maintenant que Cintia s'est donnée à lui (5); et il affirme que rien ne vaut une nuit passée

(1) TiBULLB, I, X, 45.

(2) Id., II, ui, 35 : Ferr$a non Vtnerem, nd prœdam$ f<vcula

(8) Propercs, I, VI, 29.

(4) W.. I. vu, 9.

(5) /d., I, VIII, 43.

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avec eUe ()). « Que serait pour moi la vie sans toi? Tu es à toi seule ma famille, à toi seule ma patrie^ tu es mon unique joie, ma joie éternelle (2). » Et après avoir fait se lamenter la porte de Tillustre maison patricienne sur la décadence de la grande dame qui y habite, il la fait s'attendrir devant les plaintes de l'amant qui n'a pas encore réussi « à l'ouvrir avec des présents ».

Et les hommes qui devaient présider au rétablissement du passé, admiraient ces poésies et en protégeaient les auteurs. Mais la contradiction était partout. On voulait de nouveau faire de la guerre et du gouvernement la seule occupation des grands; et parmi les sénateurs et les chevaliers se répandait au contraire le goût de toutes les œuvres que la morale antique considérait comme indignes. Combien d'entre eux, par exemple, auraient voulu se faire acteurs (3) I Le théâtre fascinait les neveux des conquérants du monde, qui avaient pourtant joué bien d'autres drames^ sur des scènes plus vastes et devant un public plus nombreux. On réparait partout à Rome des temples et des sanctuaires; on en construisait de nouveaux; on rétablissait avec une minutie prétentieuse l'ancien cérémonial religieux, mais l'esprit de la religion latine agonisait dans les formes artistiques et trop grecques dont on revêtait maintenant les choses sacrées. L'ancien culte romain était une austère discipline des passions, qui devait préparer les hommes aux devoirs les plus pénibles de la vie privée et publique; mais les dieux austères^ qui symbolisaient les principes essentiels de cette discipline, n'étaient plus à leur place dans les

(1) Propbucb, I, XIV, 9.

(2) /d.. I, XI, ».

(3) Plusieurs dispositions furent prises à cette époque pour interdire cet art aux citoyens des hautes classes.

somptueux temples de marbre, comme celui d'Apollon qu'Auguste avait inauguré en l'an 28; ils perdaient leur caractère en prenant le nom des divinités grecques et en apparaissant comme elles sous la forme de très belles statues à demi nues. Si le polythéisme grec venait de la même source que le polythéisme romain, c'est-àdire des mêmes idées et des mêmes mythes fondamentaux, il les avait développés d'une façon toute différente, en divinisant, non pas les principes moraux qui refrènent les passions, mais les aspirations de l'homme vers le plaisir physique et intellectuel. Il était contradictoire de présenter une religion de la morale sous les formes d'une religion du plaisir; mais l'admiration que Ton avait pour la mythologie grecque et pour ses représentations littéraires et artistiques était maintenant trop profonde en Italie. Les Romains eux-mêmes ne pouvaient plus supporter une religion sans art.

Il y avait donc dans tout cela des contradictions multiples, étranges et incessantes; mais elles se résument toutes dans une contradiction plus générale, ceQe où l'Italie se trouvait à la fin de la guerre civile et où elle va se meurtrir pendant tout un siècle : la contradiction entre le principe latin et le principe gréco-oriental de la vie sociale, entre l'État considéré comme un organe de domination et l'État considéré comme un organe d'une culture élevée et rafQnée, entre le militarisme romain et la civilisation asiatique. n est nécessaire de bien se pénétrer de cette contradiction, si l'on veut comprendre l'histoire du premier siècle de l'Empire. L'admiration pour les vieux ftges de Rome n'était pas alors, comme l'ont cru beaucoup d'historiens, un anachronisme sentimental, mais une nécessité. Qu'était l'ancien État romain, sinon un ensemble de traditions, d'idées, de sentiments, d'institu-

tions^ de lois qui tous avaient pour unique objet de vaincre l'égoTsme de l'individu à chaque fois qu'il se trouvait en opposition avec l'intérêt public^ et d'obliger tout le monde, depuis le sénateur jusqu'au paysan^ à agir pour le bien de TÉtat, même quand il est nécessaire de sacrifier ce que Ton a de plus précieux, les afTections de famille^ les plaisirs^ la fortune^ la vie même? L'Italie comprenait qu'elle avait encore besoin de ce puissant instrument de domination^ pour conserver et gouverner un empire que les armes lui avaient donné; elle comprenait qu'elle avait besoin d'hommes d'État prudents, de diplomates avisés, d'administrateurs éclairés, de soldats vaillants, de citoyens zélés, et qu'elle ne pourrait les avoir qu'en conservant les traditions et les institutions de l'État. C'était là un désir sincère, bien qu'en partie chimérique. Mais ce n'était plus seulement pour le conserver que l'Italie voulait veiller sur son empire, c'était pour en jouir, pour avoir les moyens de satisfaire le besoin, maintenant répandu dans toutes les classes, de cette culture plus raffinée, plus sensuelle, plus artistique, plus philosophique, dont l'État asiatique était l'organe et qui avait pour effet d'exciter tous les égorsmes personnels que l'État latin se proposait au contraire d'enchaîner et de contenir. La culture gréco-asiatique entravait la restauration de l'ancien État latin que tout le monde réclamait pour sauver l'empire; mais tout lé monde ou presque tout le monde voulait justement sauver l'empire, pour que l'Italie eût les moyens de s'assimiler la culture gréco-asiatique. Telle était dans ses grandes lignes la contradiction insoluble dans laquelle se débattait l'Italie; la contradiction que la politique de Cléopàtre et la conquête de l'Egypte avaient démesurément grandie, en excitant, d'une part.

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l'esprit de tradition^ et de Tantre, le goût de Torientalisme; la contradiction qui apportait le désordre à la fois dans la vie privée et dans la politique, dans la religion et dans la littérature^ et qui est le sujet du merveilleux poème composé à cette époque par Horace. Horace nous a laissé en effet, ciselé dans des vers d'une beauté inimitable, le document le plus profond de cette crise décisive^ qui revient périodiquement dans rhistoire de toutes les civilisations auxquelles Athènes et Rome ont donné naissance. Horace avait chanté la grande restauration nationale dont, après Actium^ tout le monde avait senti la nécessité^ en dressant, avec de merveilleux blocs de strophes alcaîques et saphiques, le magnifique monument de ses odes civiles, nationales et religieuses, où il avait si bien idéalisé l'ancienne société aristocratique. Mais il n'était ni par tempérament^ ni par inclination^ ni par ambition, le poète national, tel qu'Auguste l'aurait sans doute désiré; il n'était pas non plus le poète de cour qu'ont voulu voir en lui ceux qui l'ont mal compris. Ce fils d'un affranchi, qui avait peut-être du sang oriental dans les veines^ ce Méridional, né en Apulie^ pays & moitié grec et où l'on parlait encore les deux langues» ce penseur subtil et ce mattre souverain de la parole, qui n'avait d'autre but dans la vie que d'étudier, d'observer et de représenter le monde sensible^ de comprendre et d'analyser toutes les lois du monde idéal, ce philosophe lettré n'était guère porté à apprécier Rome, sa grandeur, sa tradition, son esprit trop peu enclin à l'art et à la philosophie, trop pratique et trop politique. Lui qui avait chanté les grandes traditions de Rome, il en connaissait si mal l'histoire, que, dans une de ses odes, il fait détruire Carthage par Sdpion l'Africain qu'il confond avec

as GRANDEUR ET DËGADENCfi DE ROME

Scipion Émilien (1). Son ige, ses études, un certain dégoût de tout et de tous^ le plaisir qu'il prenait à son travail poétique, le poussaient môme à vivre le plus possible dans le recueillement, à la campagne, loin de Rome, de ses amis et de ses protecteurs. Il avait horreur de lire ses vers en public; il ne fréquentait ^ère les dilettantes de la littérature^ les grammairiens <qui étaient les professeurs et les critiques d'alors; il faisait des séjours de plus en plus rares chez ses grands amis^ et bien des gens commençaient à le traiter d'orgueilleux, puisqu'il ne jugeait plus dignes d'entendre ses poésies que les grands personnages^ Auguste et Mécène (2); tandis que ceux-ci^ de leur côté, regrettant de l'avoir si rarement chez eux^ l'accusaient presque d'ingratitude (3). Il lui était donc difficile^ dans ces conditions, de devenir le poète national^ et de se consacrer tout entier à la tâche d'encourager par sa poésie le grand mouvement des esprits qui se tournaient vers le passé. Mais il ne pouvait non plus rester inactif. Il était alors, à trente-neuf ans, dans sa pleine maturité, admiré^ suffisamment fortuné, sans crainte pour le présent ni pour l'avenir; il avait beaucoup étudié et beaucoup vu; il avait été témoin d'une grande révolution; il se trouvait maintenant placé comme au centre du monde et au milieu des courants d'idées, de septiments^ d'intérêts qui se croisaient à Rome, à cette époque où de si grandes questions inquiétaient les esprits. Malgré le recueillement où il se tenait d'habitude^ malgré son goût pour la campagne et pour la vie de penseur solitaire, il avait toutes les facilités

(1) Carm., IV. vni, 17 : on a voulu considérer ces vers comme interpolés, mais je n'en vois pas la raison, (i) HoRACB, EpisL, I, ux, S7.

(8) Voy. SuiTONB, Horat. Vita; et Horacb, Epiit., I, 7.

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LA RÉPUBLIQUE D'AUGUSTE 8a

pour observer le microcosme qui gouvernait l'empire et où se formaient tant de germes de l'avenir.

11 pouvait discuter avec Auguste, avec Agrippa et Mécène, des maux du temps et de leurs remèdes; et suivre la chronique mondaine de la haute société^ les fètes^ les scandales, les aventures galantes, les querelles des jeunes gens et des courtisanes. Il assistait aux efforts que l'on faisait pour restaurer le culte antique des dieux, de même qu'il pouvait admirer les nouvelles maisons que les artistes alexandrins décoraient pour les mattres du monde; il voyait croître et se répandre à Rome le luxe et les voluptés qu'entretenait l'argent égyptien^ tandis qu'il entendait partout maudire l'avarice^ la cupidité et la corruption débordante. 11 possédait en somme tout ce qu'il faut à un grand écrivain pour créer une grande œuvre. Horace en effet avait conçu un grand projet; il voulait créer une poésie lyrique latine^ qui, par les mètres et les sujets, fût aussi variée que la poésie lyrique grecque; il voulait devenir le Pindare et l'Anacréon, l'Alcée et le Bacchylide de l'Italie, exprimer dans tous les mètres tous les aspects de la vie qui se déroulait sous ses yeux. Peu à peu le chef-d'œuvre se formait dans l'esprit du poète, à mesure que les mille incidents de cette vie romaine si intense lui suscitaient des images, des pensées, des sentiments, et rappelaient à sa mémoire les strophes ou les vers des poètes grecs; à mesure que de ces images^ de ces pensées, de ces sentiments, de ces réminiscences naissait en lui Tidée d'une courte composition lyrique^ qu'il écrivait en adoptant parmi les mètres grecs tantôt l'un et tantôt l'autre. Petit à petit, Tun après l'autre^ il composait avec sa lenteur et son soin habituels^ entre un voyage et un autre, entre un festin et une lecture, les quatre-vingt-huit petits

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poèmes des trois premiers livres des Odes. Il ne répandait pas dans ses poèmes, comme Catulle, les débordements de la passion; il élaborait au contraire toutes ses odes, pensée par pensée, image par image, strophe par strophe, vers par vers, mot par mot; il choisissait avec soin les motifs, les pensées, les images qu'il pouvait imiter dans Alcée^ dans Sapho, dans Bacchylide, dans Simonide, dans Pindare et dans Anacréon; il usait beaucoup et avec habileté de la mythologie grecque. C'était donc une poésie lyrique réfléchie, qui s'efforçait d'atteindre à la perfection du style et de développer, à travers la variété des motifs, un sujet unique qui est sous-entendu, mais qui est la véritable raison d'être de l'œuvre. Il arrive que l'on se laisse tromper par la division matérielle dés Odes, quand on les lit et les admire séparément, comme un recueil de poésies variées. Pour comprendre l'œuvre la plus fine et la plus achevée de la littérature latine, il est nécessaire de lire tout l'ensemble de ces poèmes, aussi bien les plus longs et les plus sérieux que les plus courts et les plus légers, en observant comment le motif d'une ode correspond à celui d'une autre ou le contredit, en cherchant à découvrir le fil invisible qui les tient toutes ensemble, comme les perles d'un collier. Ce fil idéal, ce sujet unique sous-entendu dans toute l'œuvre, c'est la douloureuse confusion dans laquelle l'âme romaine se débattait alors, confusion que le poète ne cesse de considérer dans ses contradictions insolubles, sans avoir ni l'espoir, ni même, semble-t-il, la volonté de les résoudre. Au sortir de conversations avec Auguste, avec Agrippa, avec Mécène, le poète compose les fameuses odes civiles et religieuses, dans lesquelles il évoque, en magnifiques strophes saphiques ou alcaîques, le passé de Rome et la tradition séculaire de ces vertus publiques

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et privées, qui pendant tant d'années avaient fait des hommes forts. Parfois il énumère^ en belles strophes saphiques, d'abord les dieux et les héros de la Grèce, puis les personnages illustres de Rome; il rappelle PauI-Émile c donnant sa grande âme aux Carthaginois victorieux >, et la gloire des Marcellus^ et la mort courageuse de Caton^ et la splendeur de l'astre des Jules, pour se réjouir à la fin de l'ordre rétabli dans le monde, sous le règne de Jupiter, qu'Auguste représentait sur la terre (i). Ailleurs il admire avec ferveur la vertu aristocratique, qui n'est point, comme la gloire des ambitieux, le jouet de la faveur populaire (2). Se souvenant des soldats de Crassus qui se sont mariés en Perse et ont oublié le temple de Vesta, il fait revivre^ dans une pose sculpturale de simple et sublime héroïsme^ le légendaire Attilius Régulus (3) . 11 rappelle par de nobles images comment la jeunesse qui c teignit la mer du sang carthaginois > avait été élevée d'une façon austère dans la famille, qui n'avait pas encore été corrompue par une époque criminelle (4). Le poète érige un magnifique monument de style classique à la grandeur légendaire de la société aristocratique. Mais sur les colonnes, les métopes, les triglyphes de ce monument était venu se poser tout un vol de pièces où il célébrait l'amour, Bacchus et les festins. Au sortir des maisons patriciennes, où l'on vantait si fort le passé, Horace retrouvait la bande joyeuse de ses jeunes amis, qui^ maintenant que la paix était revenue, ne songeaient qu'à bien profiter des revenus des biens acquis dans le royaume des Ptolémées, et qui aimaient les loisirs de

(2) III, 2, V. 17 et suiY.

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