VI
i8 GRANDEUR BT DÉGADENGB DE ROME
donnait de nouveau des fruits I Dans la dissolution universelle de la noblesse, une des plus anciennes familles aristocratiques de Rome, celle des Glaudes, fournissait k la république deux hommes qui tenaient bien leur place à côté des gloires passées, qui, entre vingt et trente ans, donnaient des preuves d'une énergie, d'une intelligence, d'une pureté de moeurs que l'on cherchait en vain dans les beaux palais et sous les grands noms de Rome. Le public ne tarda guère à voir en Drusus et en Tibère cette renaissance de la noblesse historique que l'on souhaitait si ardemment pour le salut de la république; et la joie, l'admiration, l'enthousiasme furent si grands, qu'Auguste demanda à Horace de célébrer dans ses vers cet heureux événement. Et Horace, qui cependant s'était refusé à célébrer les hauts faits d'Agrippa et d'Auguste, y consentit. Fut-il flatté par cet appel d'Auguste qui, en le choisissant ainsi, le désignait, maintenant que Virgile était mort, comme poète national, et l'imposait pour ainsi dire à l'admiration du public qui, jusque-là, s'était montré si tiède pour ce poète à demi grec de Venouse? Se laissa- t-il tenter par l'espoir qui tient toujours au cœur de tout poète, ennemi de la foule malgré lui, de devenir populaire comme Virgile, en traitant un sujet de poésie nationale? Ce qui est certain, c'est qu'il composa cent vingt-huit de ses vers si précieux, et deux odes, l'une pour Drusus, l'autre pour Tibère. Dans la première (c'est la quatrième du livre IV), il nous montre Drusus qui fond sur les Rhèthiens et les Vindéliciens.
Qualem ministrum fulmînis alitem, Gui rex deorum regnum in aves yagas Permisit expertus fidelem Juppiter in Ganymede flavo,
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Olim juTentas et patrius yigor Nido laborum propulit inscium Yernique jam nimbis remotia lûsolitos docuere nisus
Venti paYentem, mox in ovilia Demisit hostem TWidus impetus, Nunc in reluctantes dracones Egit amor dapis atque pugnœ...
Celui qu'on prétend avoir été le poète de cour de la nouvelle monarchie ne voit dans la gloire des deux frères rien qui augmente le prestige récent d'une dynastie; il y voit au contraire la fleur de la vertu qui renaît sur le vieux tronc de la tradition aristocratique, foudroyé par tant de révolutions; il y voit, personnifiée dans Auguste, la preuve vivante de la doctrine aristocratique, l'ancienne famille romaine où les vertus se transmettent de père en fils par la voie de l'hérédité et de l'éducation.
sed diu
Lateque victrices caterrœ Gonsihis juTenis reyictœ
Sensere, quid mens rite, quid indoles Nutrita faustis sub penetralibus Posset, quid Augusti patemus In pueros animus Nerones.
Fortes creantur fortibus et bonis; Est in juvencis, est in equis patram Yirtus, neque imbellem féroces Progenerant aquilœ columbam.
Horace, comme tant d'écrivains modernes, justifie déjà l'aristocratie par des arguments biologiques sur la descendance et sur l'hérédité, même s'ils sont plus gros-
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iO GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
siers que ceux dont se servent aujourd'hui les disciples de Darwin. Mais l'hérédité, à elle seule, ne suffit pas, même pour Horace; l'aristocratie, si elle est une loi de la nature^ est en partie aussi l'œuvre réfléchie de l'éducation et de la tradition doot la famille est l'organe.
DoctriDa sed vim promoTet insitam, Rectique cultus pectora roborant; Utcumque defecere mores, Dedecorant bene nata culpœ.
Quid debeas, o Romal Neronibus, Testis Metaurum flumen et Hasdrubal Devictus et pulcher fugatis Ille dies Latio tenebris,
Qui primus aima risit adorea, Dirus per urbes Afer ut Italas
Ceu flamma pcr tœdas Tel Eurus Per Siculas equitavit undas.
Post hoc secundis usque laboribus RomaDa pubes crevit, et impie Yastata Pœnorum tumultu Fana deos habaere rectos,
Dixitque tandem perfidus Hannibal.
c Oervi, luporum prœda rapacium, Sectamur ultro, quos opimus Fallere et effagere est triumphus.
Gens, quœ cremato fortis ab Ilio Jactata Tuscis œquoribus sacra Natosque maiurosque patres Pertulit Ausonias ad urbes,
Duris ut ilex tonsa bipennibus Nigrœ feraci frondis in Algido, Per damna, per caedes, ab ipso Ducit opes animumque ferro.
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Non hjdra secto corpore firmior Vinci dolentem cre?it in Herculem MoDstrumye submisere Golchi Hajus Echionœve Thebœ.
Merses profundo, pulchrioreTenit; Luctere, mult& promit integrum Gum laude Tictorem geritque Prœlia conjugibus loquenda.
Garthagini jam non ego nuntios Mittam superbos; occidit, occidit Spes omnis et fortuna nostri Nominis Hasdrubale interempto. •
Nil Glaudiœ non perficiunt m anus, Qaas et benigno numine Juppiter Défendit et curae sagaces Expédiant per acuta belli.
C'est ainsi que le poète le plus illustre de l'époque, déférant au désir d'Auguste, célébrait les exploits accomplis en Vindélicie et la gloire nouvelle d'une des plus anciennes familles de l'aristocratie romaine, qui n'était pas celle des Jules mais celle des Claudes.
L'ode en l'honneur de Tibère était moins philosophique et plus descriptive. Horace y associait le mérite de Tibère à la gloire d'Auguste. C'est vers celui-ci qu'il se tournait tout d'abord.
Quœ cura patrum qœve Quiritium (i) Plenis bonorum muneribus tuas, Auguste, virtutes in aevum Per tilulos memoresque faslus
Aeternet...?
(1) Odet, IV, 14.
Puis, après avoir rappelé brièvement les guerres de Drusus, il décrivait longuement, avec un peu de rhétorique mais aussi beaucoup de coloris, Tibère combattant comme un guerrier d*Homère :
Spectandus in certamine Martio Devota morti pectora liber® Quantis fatigaret ruinis Indomitas prope qualis undas
Exercet Auster, Pleiadum choro Scindente nubes, impiger bostiiun Yexare turmas et frementem Mittere equum medios per ignés.
Et il continuait, en le comparant à TÂufide grossi par les pluies, et en rappelant que le 4*^ août, jour de la victoire de Tibère sur les Vindéliciens, était aussi l'anniversaire du jour où Auguste était entré dans le palais abandonné de Ciéopâtre. Il revenait, enfin, pour finir, au beau-père du jeune héros, et célébrait en Auguste la grandeur et la puissance de Rome :
Te Gantaber non ante domabilis Medusque et Indus, te profugus Scjthes Miratur, o tutela prœsens Italiae dominœque Romœ I
Te, fontium qui celai origines, Nilusque et Ister^ te rapidus Tigris Te beluosus qui remolis Obstrepit Oceanus Britannis,
Te non paventis funera Galliœ Durœque tellus audit Hiberiœ, Te cœde gaudentes Sjrgambri Compositis venerantur armis.
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LA GRANDE GRISfl DES PROVINCES EUROPJÉBNNES
Les deux odes eurent un grand succès. Les critiques mémes^ qui s'étaient montrés si sévères pour la métrique et le lyrisme d'Horace, se déclarèrent vaincus (i). Pour la première fois, l'écrivain solitaire avait été, dans les deux poésies, la voix de lltalie tout entière. Malheureuse pour la première fois aussi, lui, d'ordinaire si fin et si perspicace, avait écrit plusieurs sottises* Auguste dut sourire en lisant dans les dernières strophes de l'ode à Tibère, que la Gaule ne redoutait pas la mort, et que les fiers Sicambres déposaient leurs armes pour l'adorer. Les deux odes étaient belles, mais elles montraient qu'Horace n'avait rien compris à ce qui se passait au delà des Alpes, et que le public avait encore moins compris que lui. En effet, alors que les Rhètes et les Yindéliciens étaient à peine domptés, et tandis qu'Horace dans ses vers faisait si facilement s'agenouiller tous les peuples devant Auguste et la majesté
(1) HoBAGi, Odei, IV, III, 13 et suiv. Romae principit urbium... ces vers prouvent que le public commençait A avoir moins d'aversion pour le lyrisme d'Horace. Il me parait vraisemblable que le chant séculaire et les odes patriotiques contenues dans lo livre IV et composées À la demande d'Auguste, furent la raison principale de ce revirement du public dans sa façon d'apprécier Horace. Celui-ci cherchait à devenir le poète national 4 la place de Yirf^ile.
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de Rome^ les Ligures des Alpes maritimes se révoltaient (i) et entraînaient avec eux une partie des sujets de Cotius (2). C'était le commencement d'une nouvelle guerre qui, sans être dangereuse^ serait difficile et coûteuse, surtout à cause de l'absence de routes. Les troupes, pour aller attaquer les insurgés dans leurs vallées profondes, devaient prendre l'ancienne route qui, de Tortone par Acquœ Statiellœ, franchissait la montagne, jusqu'à Vado, et, côtoyant la mer après Yado, arrivait dans la Narbonaise. En Tan 43, Antoine avait escaladé cette route si mauvaise avec les restes de Tarmée mise en déroute sous les murs de Modène; mais les temps étaient bien changés et les soldats n'étaient plus les m(}mes. On ne pouvait plus envoyer les légions avec leurs bagages encombrants par des routes si mauvaises (3). En sorte que cet empire immense, dont Horace célébrait la puissance démesurée^ avait bien de la peine, par suite du manque de routes, à réprimer une révolte de tribus barbares qui avait éclaté aux confins mêmes de l'Italie. Auguste fut obligé de demander au sénat les fonds nécessaires pour refaire la route, et s'occuper de ce travail. Mais
(1) Dion, LIV, 24. Voy. Obbrzcner, Le guerre di Augutto contro i popoli alpini. Rome, 1900, p. 131.
(2) C'est une hypothèse que fait Oberziner, et qu'il me parait tirer assez justement du passage im peu trop négligé d'ÂmiiEN Marcellin, XV, X, 12.
(3) C. /. L., V, 8085. 8088, 8094, 8098, 8100. 8101, 8105 : ce sont des cippes d'Auguste datés de 740-741, qui ont été trouvés entre Oneglia et la Turbie, sur la route qui, comme nous Tindiquo rinscription 8102, s'appelait la via Julia Augusla. Il est donc clair qu'en l'an 740 Auguste fit faire à la route des réparations considérables, qu'elle fut élargie et construite à la mode romaine. Ces travaux, d'autre part, étaient évidemment une conséquence do la révolte des Ligures : cette révolte fit voir au gouvernement romain qu'il fallait améliorer les communications avec la Ligurie.
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malgré cette difficulté, Torgueil et l'insolence des Ligures n'auraient assurément pas préoccupé beaucoup Auguste, si tous les peuples et tous les fleuves mentionnés par Horace avaient véritablement déposé leurs hommages à ses pieds. Auguste voyait au contraire, malgré les beaux vers d'Horace, la situation de l'empire devenir bien différente de celle qu'il avait trouvée vingt ans auparavant. L'Orient semblait alors la grande menace de l'empire; c'était en Orient que les villes faisaient des révoltes périodiques et massacraient à chaque instant les citoyens romains; c'était en Orient que les grands et les petits États, placés sous le protectorat de Rome, faisaient continuellement défection; que les populations des montagnes menaçaient, dans leur sauvage indépendance, la domination romaine dans la plaine; que la cour d'Alexandrie ourdissait ses louches iiitrigues. C'était enfin en Orient que les frontières étaient menacées par les ennemis les plus redoutables : les Parthes. Mais depuis vingt ans toutes ces difficultés avaient disparu en Orient; et quand, vers la fin de l'an 16, Agrippa était allé en Asie avec Julie, il y avait trouvé les Parthes absolument tranquilles^ ne songeant nullement à profiter des guerres qui avaient éclaté dans les provinces occidentales pour reprendre l'Arménie. Au contraire, tout un parti chez eux commençait à rechercher l'amitié et presque l'alliance de Rome. Il y avait à la cour une concubine du roi, une ancienne esclave italienne donnée à Phraatès par César, que Josèphe appelle Tesmussa, et dont le nom véritable, d'après une monnaie, serait Théa Mousa. Cetle concubine, qui avait pris un grand empire sur le roi, se proposait maintenant d'exclure de la succession les fils légitimes du roi pour leur substituer son fils; et voulant assurer à celui-ci l'appui de Rome, elle s'était mise à
la tête d'un parti, qui recherchait l'alliance entre Rome et l'empire des Parthes (1). Rome avait donc les mains libres dans toute l'Asie mineure jusqu'à l'Arménie et dans toute la Syrie jusqu'à l'Euphrate. Dans ces conditions, il n'y avait pas à se préoccuper beaucoup des difScultés qui surgissaient dans le royaume du Bosphore (la Crimée et les régions voisines des bouches du Don), où le roi Asandre était mort, et où un aventurier du nom de Scribonius, qui s'était donné pour le neveu de Mithridate, avait épousé la reine veuve, Dynamis, et se disposait à se faire proclamer roi du Bosphore, affirmant qu'Auguste donnait son consentement. Agrippa ne voulait pas laisser cet imposteur monter sur le trône du Bosphore et il voulait marier Dynamis avec Polémon, roi du Pont, pour unir ainsi le Bosphore et le Pont. Mais il pensait que, pour imposer la volonté de Rome dans ce pays lointain, il suffirait d'une démonstration navale sur les côtes du royaume, que Polémon et lui prépareraient à loisir (2). Aussi tout le grand travail auquel il eût à se soumettre en Orient, consistait pour le moment à recevoir, avec Julie, d'innombrables hommages, à assister à des fêtes, à se laisser combler d'éloges dans les inscriptions et mettre en effigie dans le marbre et dans le bronze (3); à laisser les peuples de l'Asie introduire dans l'Olympe Julie auprès d'Auguste, symboliser aussi dans la fille
(1) JosÈPHE, A. J., XYIII, II, 4; Heao, Higt, num., p. S94 : 0eâc OOpavîaç Mou<n)c BaviXiaariç.
(2) Dion, LIV, 24.
(3) C'est à Agrippa et à Julio que semblent se rapporter les doux fragments d'inscriptions trouvés à Mégare. (Corp. Inser. Grœc, Grœeia Septentrionaliê, I, 64-65). Voy. Bull, de corre$p. hell., 1880, p. 517. — En l'honneur d' Agrippa : à Gorcyre. C. /. Gr., 1878, & Ilium, id., 3609. — Voy. aussi C. /. A., IH, 575-
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leur ardente aspiration à la monarchie gréco-asiatique, à cette grande institution séculaire qui seule semblait pouvoir coordonner les intérêts particuliers des villes et défendre l'hellénisme contre la Perse. La première des femmes latines, Julie put jouer dans la confuse tragicomédie de son époque le rôle d'une déesse; elle fut honorée du titre de divine à Paphos (1); du titre de nouvelle Aphrodite àMitylène (2); du titre d'Aphrodite Genitrix à Erèse (3); et prit place dans d'autres villes à côté de Hestia (4). Puis, tandis que Drusus et Tibère combattaient en Vindélicie et en Rhétie, Agrippa et Julie étaient allés, au printemps de Tan 45, faire une visite à Hérode qui, désireux de faire la cour au gendre et à la fille d'Auguste, était venu en Asie les inviter. Mais au moment où s'apaisait l'Orient si troublé vingt années auparavant, les barbares celtes, germains, illyriens et thraces, jusqu'alors tranquilles, s'agitaient d'une manière inquiétante au delà des Alpes, et dans les vallées du Danube et du Rhin. La cause principale de cette dangereuse agitation était la réforme qui, en l'an 25, avait soumis les provinces européennes au tribut. Les historiens de l'antiquité ne cessent de dire que la Gaule était mécontente du cens ; que les Dalmates et les Pannoniens s'insurgeaient à cause du tribut trop lourd qu'on leur imposait. Mais pour quelles raisons ces tributs faisaient-ils souffrir si cruellement ces provinces? Pourquoi les provinces occidentales se plaignaient-elles continuellement des impôts, tandis que
(1) Journal of hellenic Studiet, IX, 1888, p. 243 (cité par Gard- THAUSBN : Auyustus und seine Zeit, 111(2 1er Theil). Leipzig, 1904, p. 715).
(2) Intcript. Grœcae Intul. maris Mgaei, II, 482.
(3) RiMSiY, Ciliés and Bishoprics of Phrygia, vol. I, p. 54.
(4) C. Inser, Att., III, 316 (il n'est cependant pas bien certain si 'lovXCa désigne ici la fille d'Auguste ou Livie.)
les provinces orientales s'acquittaient du devoir fiscal envers la métropole en silence, avec tant de facilité, sans récriminations? N'ayant pas de détails plus précis, nous ne pouvons imaginer ce qui se passait dans ces provinces qu'indirectement et d'après des expériences historiques plus récentes, qui présentent quelque analogie avec la situation d'alors. Rome — ceci n'est point douteux — percevait dans toutes les provinces la plupart de ses tributs en métaux précieux. Or, à mesure que se relevaient partout Fart, lïndustrie et le commerce; à mesure que l'orientalisme se répandait en Italie, on y consommait davantage de produits de luxe venant de l'Orient : vins, parfums, fruits, plantes médicinales, laines, toiles, bijoux, objets d'art. L'Orient payait donc avec des marchandises de luxe la plus grande partie de son tribut; il reprenait à l'Italie, en échange de ces marchandises, Tor et l'argent qu'elle avait versés dans les caisses du proconsul ou du propréteur. Assurément les provinces orientales devaient céder à la métropole romaine une partie de leur production agricole et industrielle; mais comme cette production redevenait, avec la paix, très abondante, comme Rome, après Actium, n'était plus trop exigeante, et qu'en échange du tribut, elle donnait au moins la paix^ si nécessaire à l'industrie et au commerce^ les provinces d'Orient se résignaient peu à peu à payer le tribut, parce qu'elles pouvaient le payer. Mais le tribut devait au contraire peser très lourdement sur la plupart des provinces barbares de l'Europe, parce que celles-ci ne fabriquaient pas d'objets de luxe et ne produisaient pas de denrées agiicoles qu'elles pussent exporter en Italie. Il leur fallait donc payer leur tribut principalement en métaux précieux. Rome n'exportait guère de ces provinces que de l'or et de
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l'argent qu'elle dépensait en Italie ou dans les autres provinces, pour l'entretien de l'armée, pour les travaux publics et pour les autres services de l'État. On s'explique ainsi que la Gaule se soit remise après la fin des guerres civiles, avec tant d'empressement, à chercher et à creuser les mines d'or et d'argent^ que Licinus ait montré à Auguste des chambres pleines de métaux précieux. Mais si la Gaule si peuplée, si active, si riche en mines pouvait avec une relative facilité tirer de la terre les métaux précieux, il n'en était pas ainsi des autres provinces, des pauvres Dalmates, des sauvages Pannoniens(l). La domination romaine et les tributs qu'on leur avait imposés avaient ouvert dans ces pays une brèche, par laquelle l'or et l'argent qu'ils pouvaient recueillir par différents moyens s'écoulaient dans d'autres régions de l'empire, produisant à peu près les mêmes effets funestes que les impôts excessifs et le drainage de l'argent vers les villes, produisirent dans les provinces les plus pauvres et dans les campagnes de la France dans les dernières années du règne de Louis XIY. La valeur de l'argent devait augmenter, celle des denrées et des terres diminuer, ainsi que les revenus, tandis que les impôts, perçus en argent, restaient les mêmes ou étaient augmentés. Aussi dans les campagnes c'étaient les dettes, la dépopulation, le mécontentement. C'est de cette façon qu'on peut, il me semble, expliquer l'exaspération qui poussera bientôt tant de peuples à prendre les armes contre Rome et contre les percepteurs du tribut. La crise devait être d'autant plus grave que ces provinces n'avaient pas
(i) Nous verrons en effet que Tibère chercha plus tard à activer la recherche de l'or en Daimatic, et qu'il eut môme recours à des moyens coercitifs. Voy. Florus, IV, xii, 10-lt (2, 25).
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été envahies seulement pas des agents du fisc, mais aussi par des marchands étrangers, orientaux et italiens^ venus y chercher de nouveaux clients non pas dans les classes populaires, mais dans les classes riches, c'est-à-dire dans les classes qui, étant moins fidèles aux traditions nationales, se mettent toujours plus facilement à imiter les mœurs de la nation dominatrice. Il n'est pas possible, malheureusement, de retracer complètement l'histoire de cette invasion commerciale: mais certains faits qui nous sont connus nous autorisent à en supposer d'autres analogues. Nous savons par exemple, que, vers cette époque, l'ItaUe du Nord commença à expédier par Aquilée et Nauportus beaucoup de vin dans les provinces du Danube. (1) Nous savons que ces années-là aussi on commença à vendre en Gaule les belles céramiques rouges, unies ou ornées, des fameuses fabriques d'Arezzo, les céramiques peu différentes des fabriques de Pouzzoles (2), les céramiques ornées, grises et jaunâtres, fabriquées probablement dans la vallée du Pô par Acus (3), les fameuses céramiques de Cnéus Atéius qui paraissent aussi avoir été fabriquées en Italie (4). Les ateliers gaulois continuaient à fabriquer et à vendre sur les marchés des oppida la céramique gauloise traditionnelle, les vases peints, bordés d ornements géométriques faits au pin-
(1) C'est ce qui découle du rapprochement de deux passages de Strabon, V, ii, 8 et IV, vi, 10. Le vin que les Illyriens, d'après le premier passage, venaient prendre h Aquilée, devait être exporté par la route qui noua est décrite dans le second passage. 11 est vraisemblable que c'était du vin de la vallée du Pô, surtout si l'on tient compte du passage do Strabon, V. i, 12, où il vante les copieuses vendanges de la Cisalpine.
(2) J. DicHBLBTTE, Itff voiM céramtqwi omé$ de la Gaule romaine, Paris, 1904, vol. I, p. 15.
(3) J. Dbchblettb, ouvrage cité, vol. I, p. 31»
(4) J. Dbchblette, td., vol. I, p. 16.
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ceau, et ornés de différents motifs, de nœuds ondulés la plupart, faits au ciseau ou à la roue. Mais en même temps les marchands italiens venaient offrir aux riches gaulois, avec un succès croissant, les plats, les vases, les lampes des fabriques italiennes, d'une qualité plus fine que ceux de la Gaule^ mais que le prestige militaire et politique de Rome faisait sembler aussi plus beaux qu'ils ne Tétaient réellement. Se servir de céramiques italiennes, cela signifiait pour les riches gaulois se rapprocher des dominateurs, diminuer la distance qui séparait les vainqueurs des vaincus! Ces renseignements détachés sont les petits fragments d'un phénomène plus général/ et nous permettent d'entrevoir, dans ces provinces, des marchands venus d'Italie et des régions les plus civilisées de l'Orient, pour tenter de pénétrer parmi les barbares et de leur enseigner toutes les hautes vertus de la civilisation : la coquetterie des fines étoffes, le luxe du riche mobilier, l'ivresse des vins exquis, l'admiration des belles esclaves de l'Orient, la vanité des monuments publics grands et inutiles, le devoir de dépenser son argent de façon à ce qu'il en arrive beaucoup entre les mains des artistes, des intellectuels, des marchands d'objets de luxe. C'était, si on veut, la < pénétration pacifique > des provinces européennes, faite, comme on pouvait la faire alors, par l'application aux pays conquis des procédés ordinaires qu'emploie la civilisation, pour pervertir et décomposer la barbarie agricole, quand elle réussit à la dominer par la force et par Targent. Ainsi les marchands emportaient de ces régions encore une bonne part de l'or et de l'argent que le fisc romain y laissait : beaucoup de gens s'endettaient; les grands devenaient moins généreux envers la plèbe ; les anciennes industries du pays et les commerces séculaires étaient
menacés de décadence et de mort; les désirs non satisfaits produisaient un mécontentement général que rendait plus aigu le contraste entre les mœurs nouvelles et les mœurs anciennes, entre les idées traditionnelles et les idées venues de l'étranger. La haine pour la domination romaine, surexcitée par tant de causes, menaçait d'éclater, au premier incident, d'un jour à l'autre. Si la Gaule, qui était naturellement riche, était si mécontente, que devait-il en être 'des autres provinces, beaucoup plus pauvres et moins civilisées?
Aussi la révolte qui avait éclaté dans les Alpes, et qu'Auguste n'avait pas encore pu dompter complètement, était peu de chose en comparaison des guerres qui menaçaient de s'allumer dans les vallées du Rhin et du Danube. De toutes les provinces de l'Europe, seule, la lointaine Espagne, isolée et enfin domptée par les dernières expéditions d'Agrippa, était tranquille. Dans toutes les autres la pax romana chancelait. La . Gaule tout entière était dans un état d'agitation et de trouble; la Vindélicie ne bougeait guère, mais seulement parce qu'elle était encore étourdie par le coup qu'elle avait reçu l'année précédente; le Norique avait jeté bas les armes à l'approche de l'armée de Tibère, parce qu'il avait été affaibli par les invasions précédentes des Daces et des Gètes ; la Pannonie, au contraire, était en pleine révolte, la Dalmatie très agitée, ainsi que les petits principatsde la Mésie protégés par Rome et, au sud des Balkans, la Thrace, où régnait la dynastie des Odrises, placée elle aussi sous le protectorat romain. En Thrace aussi le parti antiromain était nombreux et fort, et la dynastie impopulaire, parce qu'elle acceptait la protection romaine et, pour ne pas paraître barbare, se montrait favorable à l'hellénisme.
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Les paysans et les bergers thraces ne servaient qu'à regret dans les corps des auxiliaires romains et n'aimaient pas à payer les poésies des lettrés grecs que la cour entretenait (i). Auguste devait être d'autant plus inquiet de l'état de ces provinces, que l'on commençait aussi à voir sur un autre point des répercussions inattendues et très graves du grand événement dont César avait été l'auteur : la conquête de la Gaule. £n se jetant avec ses légions au milieu des républiques celtiques chancelantes, en faisant, par quelques secousses vigoureuses, s'écrouler sur ses fondements séculaires l'ancien ordre de choses établi en Gaule^ rhomme fatal n'avait pas seulement fait une profonde révolution en Gaule; il avait aussi troublé le vieil équilibre du continent européen et provoqué un remous dans les peuples et les États qui, presque invisible au débuts commençait à prendre des proportions considérables. La conquête romaine avait pacilié et démilitarisé les anciennes républiques celtiques; ces États belliqueux, qui, pendant tant de siècles, avaient été placés entre la barbarie germanique et l'Italie, devenaient de simples divisions administratives d'une riche nation, qui avait pris un grand essor économique, mais qui n'avait plus une organisation miUtaire nationale; la Gaule demeurait ouverte aux Germains, qui auraient pu maintenant passer au travers de ces populations pacifiées et marcher vers l'Itahe, sans trouver d'autre obstacle sur leur chemin, pour les arrêter^ que cinq légions. Agrippa avait compris depuis longtemps que le danger germanique apparaissait de nouveau sur
(1) Voy. OviDB, Poni,, II, 9. Dans cette lettre au roi de Thrace, Coti, 80 trouvent des détails curieux sur une de ces cours à demi barbares qui, placées sous l'influence de Rome et de rhellénisme, s'efforçaient de se civUiser,