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le Rl^n; mais mointenanl il apparaissait aussi sur le Danube, et plus grave qu'Agrippa ne Tavait supposé. Les concessions de terres gauloises, qu'il avait faites le long du llhin, n'étaient pour ainsi dire d'aucun effet pour conjurer ce danger; il fallait maintenant opposer d'autres digues a cette mer houleuse des tribus, qui s'étendait de la Vistule au Rhin, de la Baltique au cours supérieur du Danube. Les Germains étaient pauvres, ils possédaient peu de métaux précieux; ils ne construisaient ni villes, ni villages importants; ils vivaient dispersés dans les campagnes, dans des habitations solilaires mais sans s'attacher nulle part fortement à la terre; ils avaient des mœurs rudes, à peine quelques industries rudimentaires, une religion pauvre, une agriculture superficielle, des troupeaux nombreux, et des habitudes presque nomades. 11 arrivait fréquemment^ même aux tribus les plus nombreuses, de brûler leurs habitations, d'émigrer sur des terres nouvelles, de se les partager, d'y reconstruire leurs maisons, d'y faire paître leurs troupeaux, et d'y faire de nouvelles semailles. Leurs bagages étaient si légers : des troupeaux, une provision de blé, leurs armes, quelques meubles, quelques esclaves 1 Et, au bout d'une année, quand on pouvait faucher la première moisson^ la tribu se trouvait aussi bien installée sur ses nouvelles terres que sur les anciennes. Le climat rigoureux, les forêts immenses, le sol qui n'était riche qu'en pâturages et qui produisait beaucoup moins de blé que la Gaule, — Téloignement des pays civilisés, lignorance, l'esprit belliqueux, toutes ces raisons non seulement empêchaient les tribus germaniques de s'enrichir, de se raffiner, de fonder des États durables, mais encore de prendre racine sur le sol. Les nombreuses tribus, mobiles comme des vagues au souffle des moindres
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événements et des besoins nouveaux, étaient continuellement en lutte les unes avec les autres, pour se disputer certaines régions, pour s'enlever les troupeaux ou les métaux précieux, pour venger de vieilles offenses; dans chaque tribu, tous les hommes libres et propriétaires, depuis Tenfance jusqu'à la vieillesse, ne s'occupaient que de la guerre et confiaient tous les autres travaux aux esclaves et aux femmes; la religion^ les mœurs, la famille tendaient à exalter chez l'homme le goût du danger et le mépris de la mort. En somme, chaque peuple, grand ou petit, était une horde de guerriers robustes et sobres, admirables pour leur courage et leur ardeur. Heureusement pour Rome^ il manquait à cette force et à cette ardeur une intelligence régulatrice. Chaque tribu était gouvernée par les hommes libres, propriétaires et guerriers, qui se réunissaient en assemblée^ décidaient de la paix ou de la guerre, faisaient les lois, rendaient la justice; et c'est à peine si l'autorité de ces assemblées, composées d'hommes violents et impulsifs, était un peu tempérée par les prêtres et par les familles les plus distinguées, à cause de leurs richesses et de leur ^oire militaire. Mais l'autorité des assemblées et aussi celle de la noblesse étaient faibles, car ni les siècles, ni le contact avec des peuples plus civilisés, ni les guerres continuelles n'avaient encore adouci le sauvage esprit d'indépendance du Germain guerrier et propriétaire. C'est pour cette raison que la Gaule avait pu si longtemps arrêter les invasions germaniques, et c'est aussi pour cette raison qu'Auguste n'aurait pas eu à redouter si fort les Germains si, la Gaule ayant perdu l'énergie militaire et acquis beaucoup de richesses, la barbarie misérable des Germains n'avait été fatalement poussée à se jeter sur les richesses de la Gaule. Car la guerre n'était pas
seulement une passion^ c'était une industrie pour les Germains; l'aristocratie surtout n'aurait pu sans butin distribuer des présents aux guerriers moins ricbes et entretenir ses clientèles, qui étaient le seul principe d'un ordre politique dans ce monde en proie à l'anarchie. U était facile de prévoir que les populations germa niques n'auraient pas continué à se piller les unes les autres^ pour se dérober leurs petits trésors et leurs maigres troupeaux, quand elles pouvaient s'abattre toutes ensemble sur la Gaule qui était si riche ! Assurément le grand nom de Rome les retenait encore sur les bords du Rhin; mais qu'arriverait-il le jour où ils s'apercevraient que ce nom redoutable couvrait une force beaucoup plus modeste? Au delà des Alpes d'innombrables États grands et petits avaient surgi et étaient tombés pendant les derniers siècles, rapidement les uns sur les autres^ entassant partout leurs ruines. Mais la domination romaine elle-même chancelait maintenant sur cette base de ruines. Le moment approchait donc où Rome devrait se résoudre à prendre des décisions graves au sujet des provinces d'Europe. L'Italie commençait à entrevoir combien l'une au moins de ces provinces, la Gaule, était riche; Auguste voyait en elle l'Égjpte de l'Occident, la grande ressource future pour le trésor de la république, un débouché considérable pour Tagriculture et l'industrie de l'Italie. Il était donc évident que l'empire avait besoin des provinces conquises depuis peu en Europe; mais il était évident aussi que la situation incertaine et confuse de ces provinces ne pouvait durer plus longtemps. Il fallait surtout renforcer la défense du Rhin, et porter la frontière de l'empire jusqu'au Danube. On ne pouvait pas défendre une frontière aussi longue avec aussi peu de légions, si cette frontière n'était pas forte par elle-
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même. Le Danube était la ligne naturelle de défenseï derrière laquelle quelques légions bien commandées pourraient garder facilement d'immenses régions. Il fallait donc à tout prix arriver jusqu'au Danube, même au risque de laisser derrière soi des populations peu sûres et turbulentes.
Telle était l'œuvre à accomplir que Rome avait enfin devant elle. Cette œuvre était la partie la plus lourde de l'héritage de César, la conséquence la plus grave du grand coup d'épée qu'il avait porté dans l'inconnu, en faisant la conquête de la Gaule. Et elle était si difflcile, qu'on peut probablement s'expliquer par elle pourquoi Tite-Live, vers cette époque, se posait dans sa grande histoire deVUrbs cette question, qui assurément semble absurde aujourd'hui : César avait-il fait plus de bien que de mal? £ût-ce été pour le monde un bonheur ou un malheur que Thomme fatal ne fût pas né? (1). Pour faire face, au delà et en deçà de frontières aussi étendues, à tant de barbares, il aurait fallu l'habileté diplomatique et toute l'énergie guer^ rière dont la noblesse romaine avait donné de si belles preuves, dans la conquête de l'empire. Au contraire l'habileté diplomatique et l'énergie guerrière disparaissalent rapidement, malgré les efforts désespérés du parti traditionaliste, dans la nouvelle aristocratie, composée désormais par ce qui restait de la noblesse historique, par les chefs de la révolution qui avaient survécu, par les riches chevaliers et les intellectuels appartenant aux classes moyennes. Un peu de rhéto-. rique impérialiste, comme celle qu'Horace avait délayée dans ses belles strophes, des notions de géographie et de politique très confuses, une confiance
(1) SiNÈQUB, Nat, QtKBSt., V, XVIII, 4.
iUimîtée en Auguste, tel était maintenant tout l'art de gouverner les provinces, pour cette classe paresseuse^ superficielle et gàtëe par un intellectualisme confus et frivole. Le sénat votait, sans faire d'objections et sans demander d'éclaircissements, toutes les sonmies qu'Auguste demandait pour la guerre ; il n'y avait plus personne pour faire de l'opposition comme au temps de César ou de Pompée; tout le monde au contraire était enchanté qu'Auguste prît lui-même^ sans consulter le sénat, toutes les décisions au sujet de la paix et de la guerre, comme on lui en avait donné la faculté (i). Les hautes classes n'avaient plus aucun principe ou tradition pour s'orienter dans les questions de politique extérieure; elles confondaient de loin les lieux et les époques, et, dans un orgueil facile, elles ne se souciaient que de la conclusion qui leur semblait toujours inévitable : la consolidation et l'extension de l'empire romain. Quant aux moyens à employer, aux difficultés à vaincre, aux dangers à prévenir et à d'autres misères semblables^ tout cela ne regardait qu'Auguste! On a pendant des siècles répété qu'Auguste dépouilla peu à peu le sénat, par une politique habile, de tous ses pouvoirs dans la politique extérieure; c'était au contraire la dissolution morale de la noblesse et la paralysie du sénat qui laissèrent à ce moment-là Auguste tout seul aux prises avec l'ennemi sur le Rhin et sur le Danube. Il n'est point douteux pour moi qu'Auguste n'était nullement content de devoir exercer une autorité si peu contrôlée dans des affaires qui comportaient
(1) C. L L., VI. 930, V. 1 : fœdutve cum quibu» volet facere
lieeat iia uti licuit Divo Augu$to. Cette phrase de la Ux
regia Vetpatiana prouve qu'Auguste eut le pouvoir de faire la guerre et la paix; mais il est Impossible de dire quand ce pouvoir lui fut conféré.
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tant d'incertitudes et de dangers imprévus. Mais quelle que fût son opinion personnelle sur cet état de choses, force lui était de le subir ; puisque personne ne voulait s'en occuper, il lui fallait devenir, avec ses parents et ses amis, l'organe de la politique extérieure, et suppléer à l'incapacité du sénat, qui négligeait tout, et à celle du public qui, frivole, léger, plein de désirs impossibles et d'illusions chimériques, menoçait à chaque instant d'entraver les opérations de guerre ou les négociations diplomatiques. C'est une chose bien difficile que de diriger la politique étrangère d'un pays, quand les poètes se chargent de l'expliquer aux masses ! Auguste cependant allait conduire, avec toute l'énergie dont il était capable, cette vaste entreprise. C'était le moment le plus heureux de toute son existence; le moment où le Julium sidus, l'étoile de sa fortune, brillait enfin de son plus pur éclat. Il avait quarante-neuf ans, c'est-à-dire qu'il était dans toute la force de l'âge; le régime très rigoureux auquel il s'était astreint, la sûreté et la tranquillité relatives dont il avait pu jouir après la fin des guerres civiles, la trempe que donne aux organes du corps la vie elle-mi^me, semblent avoir renforcé, vers cette époque, sa constitution toujours maladive. Il est certain que, depuis près de dix ans, il n'avait plus été dangereusement malade. Son expérience politique ainsi que son intelligence étaient mûres, à ce moment. Enfin il pouvait commencer à croire que sa puissance s'appuyait sur des assises solides, car ceux mêmes qui ne Tadmiraient, ni dans leur for intérieur, ni dans leurs propos, se résignaient à subir sa puissance, comme ce qu'il y avait encore de moins mauvais à une époque aussi corrompue. Il avait auprès de lui une belle famille bien unie et qu'il pouvait proposer comme exemple à tous ceux qui réclamaient le
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Au GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
retour aux mœurs du passé. Y avait-il à Rome un modèle plus parfait de la vieille noblesse romaine que Livie? Si Auguste a fait une politique si conservatrice et si favorable aux aspirations de la vieille noblesse, s'il a cherché avec tant de persévérance à reconstituer la république aristocratique, il est plus que probable qu'en partie le mérite ou la responsabilité en revient à Livie. Le petit-fils de l'usurier de Velletri, le t bourgeois > ennobli depuis peu de temps par le succès et le mariage, subissait l'influence de cette femme qui appartenait à la plus ancienne noblesse, à une de ces familles que l'Italie avait toujours considérées comme semi-divines. Mais Livie savait garder la réserve nécessaire, pour que son influence conservatrice ne devint pas trop visible. Conseillère très avisée dans toutes les circonstances difficiles, elle évitait de se montrer, elle n'aimait pas à recevoir des hommages, elle savait se cacher. Agrippa était un ami très fidèle; Julie était belle, intelligente, aimable, et semblait vivre avec sagesse dans le lointain Orient, en compagnie de son mari; les deux beaux-fils d'Auguste, intelligents, actifs et courageux étaient des généraux éprouvés et de bons maris; ils ne l'aidaient pas seulement à gouverner l'État, mais ils pouvaient servir d'exemple à opposer à la frivolité de la jeunesse contemporaine. Que pouvait-il désirer de plus? Ahl si cet instant heureux avait pu s'arrêter sur la pente du temps ! La période qui commence est peut-être la plus belle de sa longue existence et peut-être aussi la moins malheureuse. A mesure qu'il voyait le danger grandir, Auguste déployait partout une activité admirable. La route de la Ligurie fut rapidement réparée, et la révolte réprimée avec énergie dans les Alpes-Maritimes et dans les vallées qui s'étaient soulevées contre Cotius« C'est à
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cette époque aussi probablement qu'Auguste s'occupa de réorganiser les régions conquises ou reconquises, en y employant la brutalité que Ton considérait à cette époque comme nécessaire. Une partie considérable, et la plus valide, des populations alpines qui s'étaient révoltées, fut vendue comme esclave et dispersée, ou réduite dans une sorte de servage et attachée à la terre. On ne laissa dans les vallées que ce qu'il fallait d'habitants pour cultiver la terre et^ probablement, surtout des femmes (1). Le territoire fut ensuite divisé : toutes les vallées qui débouchaient sur le lac Majeur jusqu'au Saint-Gothard, une partie considérable du territoire conquis sur les Lépontiens seraient réunies au territoire de Milan, et soumis par suite à l'autorité du petit sénat des décurions milanais et de ses magistrats communaux (2); ce que nous appelons aujourd'hui la vallée de Bregaglia, et où habitaient autrefois les Bergalei, fut attribuée à Côme (3); les vallées des Camunnes et des Trumplines furent réunies au territoire de Brescia (4). Dans toutes ces vallées les terres confisquées aux tribus et aux familles riches furent en partie données à ces trois villes, et agrandirent leurs domaines municipaux (5), en partie partagés entre
(1) Dion, LIV, 22. Dion ne dit pas que la population que l'on fît partir fut vendue comme esclave, mais c'est une conséquence facile & déduire, étant donnés les procédés des guerres anciennes. Quant à la phrase de Plinb (III, 134} ...Trumplini, venalit cum agris tuii populu», elle me semble faire allusion h, une sorte de servage de la glèbe. Pline veut dire évidemment que dans le territoire des Trumplines on vendait les champs avec les habitants ; c'est-à-dire que les hommes étalent attachés à la terre.
(2) NissBN, Italische Landôskunde, vol. Il, Berlin, 1902, p. 184-
(3) Id., ibid., p. 188.
(4) Id., ibid., p. 197.
(5) NissEN (ouvrage cité, p. 196) a remarqué que la conquête des vaUées alpines accrut le territoire et la prospérité de beau*
Auguste, sa famille et ses amis : c'était uq butin considérable de forêts magnifiques, de mines riches, d'excellentes prairies, de terres fertiles (1). Le même traitement fut réservé aux vallées des Alpes Rhétiques; elles furent presque toutes assignées à la nouvelle province de la Rhétie^ dont Auguste traça les frontières en y comprenant la Yindélicie, et tout le territoire qui va de la crête des Alpes jusqu'au Danube, et du lac Léman jusqu'aux frontières du Norique (2). Dans le Norique, Auguste décida d'introduire l'administration romaine^ et d'abolir la dynastie nationale, mais il ne voulut pas le réduire en province; il y appliqua, au contraire, le régime du praefectus dont il avait déjà fait Texpérience en Egypte. Un chevalier, choisi par lui, gouvernerait l'ancien royaume à titre de vice-roi, à la place de la dynastie nationale. Ainsi, de ce côté-là également, le Danube marquait la frontière de l'empire. Cotius fut maintenu dans son royaume, mais lui aussi, comme praefectus y et non plus avec le nom et l'autorité de roi; il serait ainsi soumis plus directement à Rome. Mais il ne sufiisait pas d'avoir annexé la Rhétie et le Norique; il fallait aussi défendre ces pays contre les invasions des Germains et des Daces. Allait-on créer de nouvelles légions pour garder ces provinces? La
coup de villes dans la vallée du Pô. II est donc naturel de sup' poser qu'une partie des terres conquises dans les Alpes fut donnée aux villes. C'était en partie une compensation pour les domaines achetés après Actium par Auguste, pour ses vétérans.
(4) C. /. L., V, 5050, V. 14. Cette inscription nous montre que l'empereur Claude avait des agri et des taltut dans les vallées dont on avait fait la conquête ces années-là. Pour qui connaît les mœurs romaines, il n'est pas invraisemblable que C8S agri et ces taltui aient pu provenir du butin de cette guerre, à laquelle Drusus, le père de Claude, avait pris part.
(2) Oberziner, Le guerre di Augutto contro i popoH alpinù Rome, 1900, p. 102.
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dépense aurait été trop lourde et il aurait été aussi bien difficile de trouver assez de soldats et d'officiers dans les classes hautes, moyennes ou basses de l'Italie. Très décidé à ne pas dépasser le nombre de vingt-trois légions, et à conserver à l'armée son caractère national et italien, Auguste prit le parti de baser la défense de l'empire ainsi agrandi sur ce principe : que les frontières ne pouvaient jamais être attaquées sur beaucoup de points à la fois et que par suite les mêmes légions pouvaient défendre des points très éloignés, pourvu qu'il fût possible de les transporter rapidement d'un endroit à un autre. Au lieu d'augmenter le nombre des légions, Auguste préféra en accroître la mobilité, en faisant de nouvelles routes qui coûtaient moins cher, et qui pouvaient servir aussi au commerce et aux particuliers, n décida donc de faire ouvrir, entre les nouvelles provinces et la vallée du Pô, à travers les Alpes, une grande route, par laquelle les légions, réunies dans la vallée du Pô, pourraient aller bien vite, s'il le fallait, défendre le Danube. Drusus fut chargé de tracer cette route qui, partant de Altino, sur le Pô, et passant probablement par Trévise, Feltre, la Valsugana, Trente, et la vallée de l'Adige, arrivait jusqu'au Danube. (1) Auguste songeait aussi à construire, parla vallée des Salasses^ sa colonie d'Augusta Salassorum, le Petit et le Grand Saint-Bernard, une autre route stratégique qui devait rendre plus rapide le voyage d'Italie en Gaule, et grâce à laquelle on pourrait, en quelques semaines.
(1) C'est par une inscription, C. /. L., V, 8002, que nous savons qu'une route fut construite, à cette époque, d* Altino au Danube : viam Ciaudiatn Auguttam quam Drutut pater Alpibus hello patefaeiU derexerat, muniv4i ab Altino wque ad fluvium Danuvium, Au sujet du parcours probable do la route, voy. C. 1. L., V, p. 938.
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concentrer sur le Rhin les légions de riUyrie et de la Pannonie (1). Cette même année, Auguste recommençait à fonder des colonies de vétérans, et c'était encore là un signe de l'orage qui menaçait. Après Actium et la fin des guerres civiles, Auguste avait un peu négligé les soldats et les vétérans. Il avait fait la sourde oreille aux réclamations continuelles que faisaient les soldats, pour avoir moins de service^ âtre mieux payés, avoir plus d'avantages et des conditions moins vagues, quand on les enrôlait (2); et tout en congédiant tous les ans un certain nombre de soldats qui avaient servi au moins vingt ans, il ne s'était guère soucié de leur trouver des terres, ce qui était une grosse dépense et une entreprise difficile. D'ailleurs, si dwant les guerres civiles on avait si souvent récompensé les soldats en leur donnant des champs, ils n'avaient en réalité aucun droit à cette sorte de pension ; si bien qu'il y avait alors beaucoup de soldats congédiés qui, pauvres et sans argent, venaient en vain mendier auprès des personnages puissants, sous lesquels ils avaient combattu, un morceau de terre pour y passer leurs dernières années. Or, inopinément, cette année-là, Auguste est pris d'une vive sollicitude pour les pauvres vétérans; il leur cherche, en dehors^ il est vrai, de l'Italie, des terres belles et
(1) Nous n'avons aucun renseignement au sujet de l'époque où cotte route fut construite; mais il mo semble difflcUe qu'elle ait pu être construite avant l'époque où les affaires des Gaules prirent plus d'importance et où, par suite, la défense du Rhin devint urgente. J'ai donc relié la construction de cette route & celle de rautre, comme deux parties d'un môme projet tendant au même but.
(2) Nous verrons du reste que l'année suivante, Auguste proposa une loi militaire qui conférait aux soldats de grands avantages. Les soldats avaient donc dû se plaindre longuement de leur situation, puisque Auguste se résolut é. les satisfaire.
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fertiles; il fonde pour eux une colonie à Patras, en leur donnant une partie du domaine acheté à la ville (1); il en fait fonder une autre par Agrippa en Syrie, en reconstruisant et repeuplant ainsi la ville de Béryte que les guerres civiles avaient en partie détruite et dépeuplée (2). Ce fut probablement à cette époque aussi qu'il songea à construire Augusta Vindelicorum, Turin et Benevagienna. Augusta Vendelicorum était située à l'extrémité de la route ouverte par Drusus ; Turin, au confluent du Pô et de la Dora, sur la nouvelle grande route stratégique de la vallée des Salasses, à l'endroit où le Pô devient navigable; Benevagienna au cœur des terrritoires ligures et sur les terres prises aux révoltés (3), Turin et Benevagienna devaient être fortifiés et servir aussi à faire peur aux Ligures.
Le sénat, à qui tous ces projets furent soumis, les approuva sans faire de difficultés; il vota les dépenses nécessaires avec la docilité et rindilTérence dont il était coutumier, et sans se demander où l'on trouverait l'argent. L'an 14 fut donc pour Auguste plein de soucis
(1) Strabon, VIII, VII, 5. L'indication chronologique trop vague de Btrabon est précisée par saint Jérôme : ad annum Abraham, 2003.
(2) StiulBon, XYI, u, 19; Saint JiaoMB, ad annum Abraham,
(8) Dioif (LIV, 23), parmi les ôTénements de Tan 19, dit qu'Augufito icoXtiç Iv tc t§ FoOlaTt^ naX iv t^ 'Ipept^ o^x^à^ àicc^xiae. Faut-il entendre par FaXaxCa la Gaule cisalpine? Et alors Benevagienna et Turin seraient les deux colonies. La supposition ne me parait pas invraisemblable; nous savons en effet d'une façon assez précise que les colonies de la Gaule narbonalse furent fondées à une époque antérieure. Ces années conviennent aux deux colonies, à Benevagienna, qui suppose la soimiission des Ligures ; et é, Turin, dont la fondation peut se reUer é. la construction de la grande route stratégique & travers la vallée des Salasses,
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et d'activité. Combien, en comparaison de tant de difficultés, était facile la mission d' Agrippa en Orient! Celui-ci avait, cette année-là, accompli sans peine la démonstration navale sur les côtes de la Tauride, et réglé, comme il le voulait, les affaires du royaume du Bosphore (1). Puis il était revenu par terre, en traversant l'Asie Mineure en compagnie d'Hérode qui l'avait rejoint pendant l'expédition (â), et cherchait à gagner ses bonnes grâces, pour réaliser, sur un champ plus vaste, et devant tout TOrient, la grande idée qui donnait quelque noblesse à sa politique perfide et violente : la conciliation de l'hellénisme et du judaïsme. Non seulement pendant son voyage il avait fait de grandes largesses aux villes grecques, et entrepris à ses frais la reconstruction du célèbre portique de Chio (3), mais il s'était fait auprès d' Agrippa le défenseur a la fois des villes grecques et des Juifs. On avait su bientôt dans toute l'Asie Mineure que pour obtenir quelque chose d'Agrippa, il fallait le lui faire demander par le roi de Judée^ et beaucoup de villes en avaient profité. Uion avait obtenu qu'on lui fit grâce d'une amende; Chio avait peut-être regagné sa liberté et obtenu aussi une diminution des impôts; d'autres faveurs avaient été accordées à d'autres villes (4). Hérode d'autre part avait amené Agrippa à rendre un édit solennel qui confirmait et augmentait encore tous les privilèges si odieux aux indigènes (5) des colonies judaïques de l'Asie Mineure. Ainsi cet Arabe iduméen.
(1) Dion, LIV. 24; Orose, Vf, xxi, 28; Sàikt Jébomb» ad. ami., 2003. (Edit. ScHON., II, p. 143).
(2) JosiPHB, A. /., XVI, II, 2.
(3) JOSÈPHB, il. /., XVI, II, 2.
(4) JosàPHE, il. /.. XVI. Il, 2.
(ô) JosâPHB, il. /., XVI. II, 3-4.
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venu du désert, devenait en Orient le grand protecteur des juifs dispersés dans Tempire et des colonies détachées de la mère patrie; il pouvait s'interposer cuinme pacificateur entre le judaïsme et Thellénisme; et il osait même se poser en protecteur de Thellénisme. £t l'hellénisme oriental, jadis si orgueilleux, si autoritaire, si exclusif, tolérait maintenant, pour l'exploiter, cette intrusion (1) qui, aune autre époque, aurait paru ridicule et scandaleuse. Mais l'hellénisme déclinait, et Hérode, le roi des Juifs, devenait le premier potentat de l'Orient hellénique et sémitique. La pax romana^ la nouvelle politique inaugurée par Auguste qui s'efforçait, dans la mesure du possible, de concilier les intérêts des différentes provinces, au lieu de se livrer à un pillage aveugle et de semer la discorde partout, créait en Orient une situation tout à fait nouvelle, extrêmement différente de la situation de l'Occident. Partout on voyait renaître l'agriculture, l'industrie et le commerce : on entendait de nouveau, dans toutes les villes, le bruit des métiers à tisser; les cuves des teinturiers recommençaient à bouillir^ et les fours pour le verre, à brûler; les ouvriers ne manquaient plus de travail dans les villes industrieuses; les propriétaires vendaient facilement leurs vins excellents, les fruits secs exquis, les simples et les herbes aro* matiques. Ce n'étaient pas seulement les peuples de l'Orient lui-même, dans les villes et dans les campagnes, le long des côtes et sur les plateaux, qui achetaient plus facilement et en plus grande quantité; mais c'était Fltalie, qui tous les ans demandait à l'Orient une plus grande quantité de ces denrées de
(1) Il semble que certaines villes grecques, parmi lesquelles Athènes, aient élevô dans différents temples des statues à Hérode. Voy. CI. A., III, 550; C. L G., 2S30.
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luxe; c'étaient les nouveaux marchés qui s'ouvraient dans les provinces barbares de l'Europe, depuis la Gaule jusqu'à la Thrace. Auguste, en prenant des mesures pour la défense du Rhin et du Danube, ne conservait pas simplement l'intégrité de l'empire, il assurait aussi de vastes marchés aux villes industrieuses de l'Orient. La consommation même des produits de l'Inde, de la soie, du riz et des perles, allait croissant dans tout le monde méditerranéen (1), et l'Orient, intermédiaire naturel, réalisait de gros bénéfices sur ce commerce, l'Egypte surtout, qui faisait une concurrence victorieuse aux Arabes de Yémen. Tandis que, à l'époque des Ptolémées, c'était à peine si quelques vaisseaux partaient tous les ans de Myosome, le port égyptien de la mer Rouge, pour aller dans l'Inde, il y avait maintenant toute une petite flotte de bateaux qui faisaient le commerce avec l'Extrême-Orient; et le nombre des navires qui la composaient croissait tous les ans avec le nombre des marchands qui s'enrichisscdent dans ces voyages (2). Toutes les industries, tous les commerces, toutes les cultures, prospéraient en Egypte, en Syrie, en Asie Mineure; la Grèce elle-même, la pauvre Grèce, se relevait sur certains points. A Patras l'industrie du byssus était très florissante, et la fondation d'une colonie romaine ne pouvait manquer d'enrichir la ville, car Auguste avait attribué aux colons des territoires et plusieurs petites villes qui devaient payer un tribut (3) . Les carrières de marbre de l'Attique, du Taygète, de l'île de Thasos, de Croceae et du Ténare
(4) Voy. Peripl. mar, Erylhr,, 49 : bien que ce document soit d'une époque postérieure.
(2) Strabon , II, V, 12.
(3) Paubanus, V. V. «; VI, xxi, 5; VU, xvn, 8; VU, xxi, 4; VII. XXII, 1.
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commençaient à envoyer beaucoup de marbre en Italie (1); la Laconie, la Thessalie, l'Élide exportaient à Rome des chevaux pour les jeux du cirque (2) ; les villes situées à Temboucbure du Danube commençaient à acheter des vins et des vêtements en Grèce (3); des villes telles que Ypata, dans la vallée du haut Sperchios, et Tithorée, dans la vallée du haut Céphise, parvenaient à tirer des oliviers des terres voisines une huile excellente, et l'avenir semblait leur sourire, même au milieu de la désolation universelle de la Grèce (4). L'Orient paraissait donc avoir enfin trouvé cette paix solide^ cette sécurité des mers et des continents, dont ont besoin les pays industriels et commerçants, et dans cette paix^ dans cette sécurité, il s'enrichissait de nouveau rapidement, tirant à lui de partout les métaux précieux. S'il ne guérissait pas tout à fait des maux innombrables dont il souffrait^ discorde des races, dissolution politique, confusion religieuse, dépravation morale, il avait du moins la force de les supporter plus facilement. Au milieu de la prospérité, revenue à l'improviste, alors que tout le monde pensait qu'elle était pour toujours exilée de la terre, dans la hâte que l'on mettait partout à recueillir ce qu'elle apportait dans sa corne d'abondance, toutes les classes et toutes les races oubliaient un peu les rancunes et les jalousies que la longue crise avait avivées; on permettait même à un Arabe, roi de Judée, d'exprimer au nom de tous, aux
(1) Hbrtzbero, Hittoire de la Grèce tout la domination romaine, vol. U, p. «07.
(S) Hbrtzbbrg, ouvrage cité, vol. II, p« SOS.
(3) Dion Cbrtbostomb, Or„ XXX VI, p. 444; XII, p. 198 a : il s'agit dans Dion Chrysostome d'une époque postérieure, mais il est évident que ces échanges conunerciaux durent commencer à cette époque où la prospérité renaissait partout,
(4) Hbrtzbbro, op, ciU, vol. II, p, 208.