‹ Grandeur et décadence de RomeChapitre 15 sur 40 · VI · texte numérisé non relu

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pieds de Rome, la nécessité suprême de TOrient : l'accord des peuples, des langues, des religions, dans Tintérêt commun d'exploiter avec le commerce, les arts, les lettres, les vices et les fables religieuses, TOccident barbare, qu'Auguste se préparait à ouvrir avec l'épée de Rome à Tinvasion orientale.

Le lion qui avait rugi et mordu si furieusement, à répoque de Mithridate, léchait maintenant, paisible comme un agneau, les mains d' Agrippa. Aux prises •avec les lionceaux d'Europe, Auguste pouvait se demander si Antoine n'avait pas eu raison de vouloir transporter l'empire en Orient. Combien en effet l'empire aurait été plus tranquille et plus sûr sans ces provinces d'Europe si troublées! Mais désormais il n'était plus possible de reculer. Tandis qu'Agrippa et Hérode cheminaient dans l'Orient paisible» Auguste méditait en Gaule deux projets beaucoup plus grandioses que ceux qu'il avait exécutés cette année-là : la réorganisation administrative de la Gaule, et la conquête de la Germanie.

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LA CONQUÊTE DK LÀ OBRMÂNIE

Depuis le commencement de sa présidence, Auguste, sans se déclarer ouvertement contraire à une politique d'expansion, avait toujours écarté les aventures périlleuses au delà des frontières, et il avait su trouver mille prétextes pour tromper les impatiences et les ambitions populaires. C'est ainsi qu'il avait conclu la paix avec la Perse alors que l'Italie voulait la guerre. Quinze années de cette politique avaient eu leur résultat : ritalie commençait à se résigner, sans s'en ap^cevoir, à cette espèce d'inactivité systématique de sa politique étrangère, et à se contenter des modestes trophées remportés par les légions qui combattaient dans le nord de l'Espagne ou dans les vallées des Alpes. La prospérité croissante, le prestige renouvelé, l'oubli d'Actium^ la décadence si évidente du sénat déterminaient une orientation nouvelle de l'esprit public. Comment tenter de grandes conquêtes alors que le sénat, qui aurait dû les diriger, était paralysé et impuissant? Or, c'était justement au moment où Topinion publique, en se calmant, cessait de le pousser sur la voie des conquêtes, qu'Auguste^ presque à lui seul, tranquillement et froidement^ décidait une entreprise très vaste et très sérieuse.

Chez les historiens anciens et modernes, ce change-

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ment singulier arrive si à l'improviste qu'il ne semble pas avoir d'autres causes que les impénétrables oscillations d'une volonté personnelle. Mais les causes durent être beaucoup plus profondes et plus complexes. Si Auguste ne s'était pas persuadé vers cette époque que la conquête de la Germanie était absolument nécessaire et urgente, on ne s'expliquerait pas comment lui, qui évitait toujours les responsabilités graves, se serait engagé et aurait engagé Rome, avec un sénat affaibli et une aristocratie à demi détruite, dans une entreprise si redoutable. Or quelles causes ont pu déterminer chez lui la persuasion qu'il fallait conquérir la Germanie? A défaut de documents directs^ il faut avoir recours aux hypothèses; et parmi les hypothèses, la plus simple et la plus vraisemblable me semble devoir être cherchée dans les affaires gauloises. Il n'est pas probable que la Germanie semblât à Auguste mériter, à elle seule, les lourds sacrifices de la conquête. Cette conquête ne put alors lui paraître nécessaire que pour conserver la Gaule, dont Licinus lui avait révélé la valeur. Il faut donc rattacher le dessein de cette entreprise à la grande discussion qui avait eu lieu, en présence d'Auguste, entre les chefs gaulois et l'affranchi. Cette discussion marque une époque décisive dans l'histoire de Rome : celle où, grâce à Licinus qui lui ouvrit les yeux, l'oligarchie qui gouvernait l'empire découvrit enfin l'immense valeur des territoires conquis par César. Auguste, qui depuis quinze ans fouillait tout l'empire^ depuis les montagnes de l'Espagne jusqu'aux plateaux de l'Asie Mineure, depuis les villes de Syrie jusqu'aux villages des Alpes, pour y trouver de l'argent, devait considérer comme une chance merveilleuse pour Rome la possibilité d'exploiter au delà des Alpes, au milieu des

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provinces européennes, un territoire limitrophe de ritalie, qui par sa richesse égalerait un jour les pro- Tinces les plus opulentes de l'empire, et qui semblait offrir un vaste marché à l'agriculture et à l'industrie de ritalie. Aux avantages économiques, manifestes pour tous, se joignaient de grands avantages politiques. L'Italie avait obligé Auguste à conquérir et à annexer l'Egypte pour infliger une humiliation inoubliable à l'Orient qui s'était trop enorgueilli pendant les guerres civiles; mais bien qu'elle se fût cruellement vengé sur tout l'Orient des tentatives trop ambitieuses de CléopAtre, sa situation dans l'empire n'avait pas changé. Les provinces de l'Occident^ même en ayant à leur tête l'Italie, formaient une partie de l'empire trop inférieure, en population, en richesse et en importance, à la partie orientale. Malgré le mépris que le nationalisme romain professait pour les Orientaux^ c'était surtout des revenus des provinces orientales que vivaient l'Italie et la république; Auguste, Agrippa, les proconsuls étaient obligés d'avoir tous les égards pour leur clientèle orientale, pour les villes, les monarchies, les États même les plus insignifiants, placés sous le protectorat de Rome; Rome prodiguait maintenant à Hérode^ à un Iduméen, à un roitelet barbare, des amabilités et des faveurs^ que deux siècles auparavant le sénat avait refusées aux glorieux successeurs d'Alexandre, aux plus élevés représentants du véritable hellénisme. La supériorité de l'Orient, et surtout l'influence de l'Egypte augmentaient rapidement, à mesure que la paix efl'açait le souvenir de la dernière guerre civile, et répandait dans Tempire et en Italie une civilisation plus raffinée et plus intellectuelle. Il n'est donc pas invraisemblable qu'Auguste ait entrevu dans la Gaule future, décrite par licinusy si riche et si peu-

plée, non seulement une ressource importante pour le trésor impérial, mais aussi un contrepoids aux provinces orientales trop vastes, trop riches et trop peuplées. Si l'Italie réussissait à se prolonger, pour ainsi dire, et à se répandre au delà des Alpes, dans une vaste province, peuplée, riche, active dans le conmierce et dans l'industrie, elle aurait moins besoin de l'Orient, elle pourrait le dominer avec plus d'énergie et con* server plus facilement dans Tempire cette suprématie que rOrient menaçait.

Auguste avait donc fini par donner pleinement raison à Licinus, et il était entré définitivement dans les vues de l'habile afFranchi, mais en les élargissant dans le plan d'une nouvelle et véritable politique gauloise. Licinus se bornait à proposer de pressurer la Gaule, pour en tirer par tous les moyens tout l'argent possible. Mais il était évident que l'on ne pouvait pas faire de la Gaule l'Egypte de l'Occident, avec les Germains menaçants à la Â^ontière, avec les provinces voisines en révolte et la révolution latente dans la Gaule elle-même. La Gaule n'était pas, comme l'Egypte et la Syrie, une vieille nation habituée depuis des siècles à obéir et à payer les impôts; la victoire de Licinus l'avait exaspérée et, comme la fin du cens approchait, et que la Gaule tout entière allait être soumise au nouveau régime fiscal^ l'opposition menaçait de profiter du mécontentement universel, pour susciter un soulèvement qui serait appuyé par une invasion germanique (i). Si la Gaule était la plus forte colonne de

(i) Les passages de Tite-Liyb. Per., 137. CivUatei Germaniae eii Bhenum positae oppugnaniur a Druto; et tumulitu qui ob eentum exortus in Gallia erat, compo$iiu$.,. et de Dion, LIV, 32... fità TÔ Toùc Tak&xaç \kii èOeXodovXeîv... montrent clairement que Texpédition de Drusus en Germanie se rattache aux soulôve-

l'empire en Occident, il fallait en consolider les fondements, par tous les moyens : telle semble avoir été ridée qui, depuis ce moment, a guidé Auguste dans toute sa politique gauloise. £t parmi ces moyens différents, il préféra se servir de deux : une sage réorganisation administrative de la Gaule, et la conquête de la Germanie. La division territoriale que César avait trouvée en Gaule à son arrivée existait toujours. César Favait conservée et la paix l'avait maintenue. Les peuples les plus puissants, tels que les Éduens et les Arvemes, conservaient encore, comme alliés de Rome, leur clientèle de petites civiiates qu'ils gouvernaient; à côté de ces peuples, beaucoup de civitatesy grandes et petites, étaient placées directement sous la domination ou la surveillance de Rome, selon qu'elles étaient soumises^ libres ou alliées. Il était évident que les guerres intérieures ayant cessé et la Gaule étant devenue une nation industrielle et commerçante, les grosses clientèles des Arvemes et des Éduens n'avaient plus d'autre raison d'être que de conserver de très vieux privilèges et de justifier des prétentions à une supériorité entièreilient fictive : elles pouvaient d'autre part devenir dangereuses pour Rome, en cas d'une nouvelle révolte du pays, en servant comme les premiers noyaux de nouvelles coalitions nationales. Auguste décida donc d'en finir avec ces vastes clientèles en enlevant à la domination des Arvernes les Yellaves^ les Cadurces, les Cabales^ à celle des Éduens

ments qui menaçaient de se produire en Gaule À cause du cens. Il n*y a pas lieu de croire que ce soient là des inventions romaines pour justifier l'invasion de la Germanie : ce que nous savons de l'histoire de la Gaule et de la Germanie nous montre que la Gaule était très agitée à cette époque, et que, dans toutes les tentatives de révolte, on comptait sur l'aide des Germains.

les Sëgosiaves, les Ambarres, les Aulerces, les Brancovices, et en soumettant ces civUates directement à Tautorité de Rome (4). Puis il ramena, en se basant suf les résultats du cens^ l'ancienne variété des civitates à une plus grande uniformité, en réunissant les civitates trop petites pour en faire une seule, en divisant celles qui étaient trop grandes et en les répartissant toutes en soixante civitates qui ne différaient guère, qui avaient toute une importance et une grandeur à peu près égales, qui étaient toutes indépendantes les unes des autres et qui étaient en relation immédiate avec Rome (2). Mais cette nouvelle organisation augmen-

(1) Strabon (IY, II, 2) nous dit que les Yellayes furent soustraits à la domination des Arvernes. Hirschfeld (Die JEduer unà ArvernÊT unier Dôm. Herrtchaft, ~ Sitzungb, Berl. Kânig. Âkadem„ i897, vol. II, p. 1100) me parait avoir démontré qu'il est vraisemblable que ce changement fut fait par Auguste, et qu'un ctiangement analogue eut lieu pour les autres sujets des Arvernes et des Eduens. On peut, selon moi, s'appuyer sur de nombreuses considérations pour conjecturer que ce changement eut lieu À cette époque-lÀ, ainsi que la division de la Gaule en trois parties. Dans Tédition italienne (vol. IV, p. 68, n. 1) j'avais placé la division de la Gaule en l'an 27, mais une étude plus attentive m'a fait voir qu'il est beaucoup plus probable qu'elle eut lieu dans cette année. D'abord en l'an 27, Auguste ne s'arrêta guère en Gaule; il se rendit aussitôt en Espagne, alors qu'une pareille réforme demandait un long séjour et beaucoup d'études. En outre, il ne me parait pas vraisemblable que cette réorganisation ait été faite avant que l'arpentage et le cens aient été terminés en Gaule. Or il n'est pas certain que l'arpentage ait été achevé en Tan 27 et le cens ne fut ordonné que l'an 27. Enfin les préoccupations pour l'état intérieur de la Gaule qu'Auguste avait nécessairement à ce moment-IÀ, nous font comprendre pour quelle raison il aurait en 14-13 réorganisé la Gaule de cette façon, tandis qu'il serait mal aisé d'expliquer le même fait en Tan 27. La Gaule était alors plus tranquille et Auguste avait à s'occuper de questions plus urgentes.

(2) Strabon (IY, ii, 2) dit que les noms de soixante civilaUs étaient Inscrits sur l'autel de Lyon. Sous Tibère (Tacite, ilnti., III, 44) les eivUatet étaient au nombre de soixante-quatre : la différence peut s'expliquer, conmie le remarque Arnold (Studùi of

tait la tâche et aassi la responsabilité du gouverneur romain. Aussi, pour que toute la Gaule put être bien administrée dans sa nouvelle constitution et pour donner plus de forces à la domination romaine, Auguste décida de faire des soixante cités une tripartition administrative, sans vouloir cependant se baser sur la tripartition ethnique naturelle de la Gaule. A l'ouest, en Aquitaine, entre les Pyrénées et la Garonne, la Gaule était peuplée d'Ibères, et ressemblait à l'Espagne; au centre, entre le Rhdne et l'Océan^ depuis la Garonne jusqu'à la Seine, elle était habitée par de purs Celtes; à l'est, entre la Seine et le Rhin, elle était habitée par un mélange de Celtes et' de Germains. Les langues et les races indiquaient donc la tripartition naturelle du pays. Mais la tripartition de la Gaule imaginée par Auguste, en Aquitaine, Lyonnaise et Belgique, tendait au contraire à mélanger administrativement, aussi bien les différences que les affinités ethniques et historiques des peuples gaulois. Elle réunissait dans l'Aquitaine dix-sept civiiatesy dont cinq ibériques et douze celtiques (1), parmi lesquelles étaient les

Roman Imperialiim, Manchester, 1006), si Ton tient compte de ce fait que « quatre tribus germaniques : les Némètes, les Yangions, les Triboques, les Rauraquee, furent ensuite transportées au deU du Rhin et réunies & la Gaule. » Yoy. Ptolém^b, II, ix, 9. Comme Strabon est la source la plus voisine d'Auguste, c'est lui qu'il faut suivre h mon avis pour se rapprocher de la vérité en ce qui concerne l'époque que nous étudions.

(1) Strabon dit quatorze (IV, i, i; mais plus loin (IV, ii. S) il n'en énumère que douze dont onze se retrouvent dans Ptolbmée (II, VII, 5-13). Ptolémée assigne à l'Aquitaine dix-sept eivitates; ainsi les eivitates d'origine ibérique, qui, selon Strabon, étaient au nombre de vingt, mais qui étaient toutes petites et obscures (IV, 11^ 1), durent être réunies pour former cinq ou trois eivitates plus grosses, suivant que c'est le chiffre de quatorze ou le chiifre de douze qui est inexact dans Strabon, quand il fait le compte des dvitateê celtiques de l'Aquitaine. La fusion des

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Arvernes; U assignait à la Lyonnaise vingt-cinq (ou vingt-six) civitaUs celtiques, parmi lesquelles les Éduens qui étaient ainsi séparés des Arvernes (1); il formait la Belgique de dix-sept civiiates en y comprenant cependant quelques populations purement celtiques, telles que les Séquanes, les Lingones et les Helvètes (2). Le groupe central^ purement celtique, qui était le plus compact, le plus actif, le plus grand et par suite le plus dangereux, se trouvait ainsi amputé, à Test et à Touest, à l'avantage du groupe ibérique et du groupe celto-germanique; et le gouvernement gaulois reposait ainsi sur l'équilibre administratif de trois groupes à peu près équivalents.

Il est facile de comprendre qu'en faisant cette tripartition artificielle^ et qui ne s'accordait en rien avec les races, les langues et l'bistoire de la Gaule, Auguste se proposait d'éteindre tout à fait en Gaule l'esprit politique et national, d'aiîaiblû* l'esprit de tradi-

pctitcs eivUates ibériques en quelques-unes plus grandes peut nous expliquer comment Ptolémée dit qu'il y avait en Aquitaine diT'Sepi doiiaUs, tandis que Plinb, au contraire (IV, xiz, 108), en compte plus de quarante. Pline a dû énumôrer toutes les petites eivilatei originaires qui furent groupées en trois ou en cinq eivitaUi plus grandes, c*est-À-dire donner la division géographique de la r^on, tandis que Ptolémée nous donne la division administrative. Poiu* celle-ci c'est bien Ptolémée qu'il faut suivre, même pour l'époque d'Auguste : sans cela, en effet, on ne peut arriver au nombre de ces soixante eiviiaies qui, selon Strabon, construisirent l'autel de Lyon et qui nécessairement devaient être toutes des- unités administratives.

(1) Pline, IV, xviii, 106; Ptolémée, II, viii, 5-iâ : les deux listes ne différent que sur quelques noms et les différences peuvent s'expliquer p:\r des changements qui seraient survenus dans les circonscriptions administratives.

(2) Ptolémée, II, ix, 4-10. Dans Pline (IV, xvii, iOO) il y a beaucoup d'autres noms et la raison est peut-être encore celle pour laquelle il s'en trouve d'autres dans l'énumération des civiiatet de l'Aquitaine.

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tîon, d'entraver toute entente entre les tribus que la langue, la race et les souvenirs rapprochaient et de tourner tout entière cette Gaule nouvelle, dénationalisée, sans esprit politique, vers Tagriculture, le commerce, l'industrie, les études, les plaisirs. Mais la réorganisation administrative ne paraissait pas sufQre à renforcer la domination romaine, car l'espoir que les Germains leur viendraient en aide contribuait à agiter les Gaulois. Il fallait donc faire la conquête de la Germanie pour posséder en sécurité la Gaule et les provinces du Danube. Il n'y avait pas là un choix à faire conmie pour la conquête de la Perse; c'était une nécessité. Si l'Italie et le sénat ne le comprenaient pas, il fallait qu'Auguste le comprit, lui qui avait la responsabilité du pouvoir, et qui devait penser à écarter à temps les grands dangers qui menaçaient l'avenir. Et cependant, cette campagne de Germanie était presque aussi difficile que celle de la Perse. Auguste aurait pu s'en rendre compte, même sans quitter Rome, en lisant les chapitres xxxix et xl des commentaires de César, où le conquérant de la Gaule expose si clairement les dangers et les difficultés des guerres en Germanie : le courage de l'ennemi, Tabsence déroutes, la difficulté des transports et des approvisionnements, les forêts immenses et la facilité des embuscades. Ces difficultés, déjà si grandes à l'époque de César, s'étaient encore accrues depuis trente-cinq ans; car les soldats d'Auguste, beaucoup moins aguerris que ceux de César, avaient besoin de bagages plus encombrants, de provisions plus abondantes, de guides plus sûrs, de routes plus faciles. Mais si Auguste n'était pas homme à s'aventurer témérairement dans l'inconnu, comme LucuUus et César, il savait cependant prendre de graves résolutions quand, après mûre réflexion, il avait compris qu'elles étaient

nécessaires. Au commencement de l'an 13, Auguste invita Agrippa, qui était encore en Orient, à revenir en Italie, et il voulut y revenir lui-même pour consulter sur une affaire aussi grave Thomme de guerre le plus expérimenté de ce temps-l (1). Avec l'an 13 finissait du reste le quinquennium de la double présidence; Auguste et Agrippa devaient donc se trouver tous les deux à Rome, pour faire prolonger de cinq ans leur pouvoir : ne pouvait-on en même temps étudier un plan de campagne? D'ailleurs le moment devait lui sembler singulièrement propice pour commencer la conquête. Si l'entreprise n'était pas moins difficile que celle dont César était venu à bout en Gaule, ou que celle qu'Antoine avait tentée en Perse, Auguste, après quinze ans d'un gouvernement heureux, avait acquis une autorité suffisante pour pouvoir engager l'État dans cette aventure. Tout compte fait, ces quinze années avaient apporté en Italie plus de bien que de mal : la

(1) Il me parait vraisemblable qu'Agrippa revint pour l'expédition en Germanie. Il est très probable en effet que le commandement de Tentreprise devait être confié À Agrippa. Il est vrai qu'au commencement de l'an 12, c'est pour la Pannonie et non pour la Germanie que partit Agrippa; mais un événement imprévu, comme la révolte des Pannoniens, avait bien pu contraindre Auguste et Agrippa à changer leurs plans primitifs. En effet, dès qu'Agrippa sut que les Pannoniens. effrayés par son nom seul, étaient rentrés dans le calme, il revint & Rome, et probablement poiu" continuer à préparer l'expédition do Germanie. La mort vint tout interrompre, et Auguste se résolut alors èk partager la direction de toutes ces guerres entre Drusus et Tibère. Mais il me semble peu vraisemblable qu'Auguste ait voulu recourir pour une entreprise aussi grave à ses deux fils. encore si jeunes, si intelligents qu'ils fussent, alors qu'il avait sous la main un homme de guerre aussi expérimenté qu'Agrippa. Nous verrons en outre que l'on pensa d'abord à envahir la Germanie par eau, idée qui semble bien appartenir éi Agrippa (lui était peut-être encore plus amiral que général. C'est sur mer qu'il avait remporté ses deux grandes victoires de Naulocjuc et d'Actium.

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paix n'ayaitpas étë troublée; la prospérité avait grandi, beaucoup de rancunes s'étaient éteintes, et bien des désirs avaient été satisfaits. Et si ce n'était pas à lui seul que l'on était redevable de ces bienfaits, les contemporains cependant reportaient sur lui toute leur reconnaissance. N'était-ce pas lui qui depuis quinze ans s'employait à réformer les abus, à faire des lois et à lés appliquer, à réorganiser les provinces, à conclure des traités^ à amasser de l'argent, à dompter les révoltes, à agrandir l'empire? Ce n'était plus pour lui, comme au temps de César^ une popularité aux souffles de tempête et aux oscillations violentes; c'était une bienveillance tranquille et qui entourait sans cesse la personne du premier magistrat de la république.

Divis orte bonis, optime Romulœ Gustos gentis, abes jam nimium diu :

Maturam reditum pollicitus patrum Sancto concilie redi.

Lucem redde tuœ, dux bone, patriœ; Instar veris enim voltus ubi tuus Adfulsit populo, gratior it dies Et soles melius nitent.

C'est ainsi qu'Horace (i) saluait Auguste qui se disposait à revenir à Rome; et il montrait l'Italie attendant son retour comme celui d'un fils parti au loin. Grâce à lui

Tutus bos etenim rura perambulat, Nutrit rura Gères almaque Faustitas, Pacatum Tolitant per mare navitae, Gulpari metuit ûdes;

(4) Odei, IV. V.

NuIIis polluîtur casta domus stupris, Mo8 et lex maculosum edomuit nefas, Laudaniur simili proie puerperœ, Culpam pœna premit cornes.

QuisParlhum paveat^quis gelidum Scjthen, Quis Germania quos hoirida parturit Fétus incolumi Gesare? quis ferœ Bellum curet Hiberiœ?

Horace, qui n'était ni un adulateur ni un poète de cour, exprimait dans ces vers ce que ressentaient sincèrement en Italie les classes moyennes et le peuple. Nous en avons la preuve dans un fait auquel les historiens ont prêté trop peu d'attention : c'est que vers tette époque commence en Italie à s'organiser a l'égard d'Auguste sinon un culte, du moins une vénération populaire dont les formes, encore tout à fait latines, contenaient déjà pourtant un principe^ si faible qu'il fût, du cultç asiatique des souverains. Depuis des siècles déjà, les esclaves et les clients avaient coutume de jurer par le genius du patron, c'est-à-dire par cette essence divine, incorruptible, immortelle de la nature humaine,, dont on n'avait encore qu'une idée confuse, mais que la mythologie latine plaçait déjà dans le corps pour y remplir les fonctions de l'àme. Et voici que dans les classes moyennes de l'Italie on .reportait cette habitude sur Auguste; on jurait dans les occasions solennelles par son génie, comme s'il était le patron commun de tous; on commençait même à imiter les bergers de Téglogue de Virgile, en sacrifiant partout au genius^ au numen d'Auguste (4). Dans

(i) Horâcb, £p., II, I, 16 :

Jurandatqo* toum per nomen poniniOB aras. Cotte épitre est écrite vers cette époque, pas avi^t Tan 12,

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beaucoup de villes comme Phalère(l), commeCo8a(2), comme Nepi (3), comme Nola (4), comme Pestum (5), comme Grumentum (6), se formaient des collèges de Augustales semblables aux collèges des Mercuriales et aux collèges des Hêrculiant, associations dont les membres se proposaient d'assurer le retour périodique de ces modestes sacrifices. Pise avait peut-être déjà à cette époque un Augusteum (7), Bénévent avait un Cesareum (8). Partout en Italie le zèle pieux des populations satisfaites de la pcdx érigeait des autels à Auguste; (9) à Rome^ aussi bien que dans les colonies qu'il avait fondées et que dans les municipes qui avaient des origines et des traditions différentes, il arrivait que l'on mettait sa statuette parmi celles des La-es, auprès du foyer, comme pour invoquer sa protection, en même temps que celle des anciens dieux tutélaires de la maison, pour la famille et les descendants. Dans l'ode écrite à Poccasion de son retour, Horace dit encore :

Gondil quisque diem collibus in suis Et Titem viduas ducit ad arbores; Hinc ad vina redit lœtus et alteris Te mensis adhibet deum ;

mais après la mort d'Agrippa. Nous le voyons par le premier vers :

Com tôt tostineaB tenta et negolia solas

Solus veut dire sans Agrippa, sans le collègue qu'il ayait eu à la présidence les cinq années précédentes.

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