JULIE ET TIBÈRE
Rome cependant avait élu consul pour Tan 9 Drusus, le favori des dieux, qui, depuis ses exploits en Germanie, ne jouissait plus seulement des sympathies populaires, mais d'une véritable admiration universelle. Puis, vers la fin de Tannée, Auguste, Tibère et Drusus rentrèrent à Home, où ils furent accueillis par des fêtes et des honneurs (1). Mais avant la fin de Tannée, Drusus était déjà reparti pour la Germanie, laissant son collègue prendre seul les faisceaux, le !•' janvier (2). Celte hâte peut s'expliquer de deux façons. Drusus avait peut-être enfin persuadé Auguste qu'il était temps de porter un coup vigoureux à la barbarie germanique; peut-être aussi avait-on reçu à Rome la nouvelle que les Chérusques et les Suèves s'étaient alliés aux Sicambres et se préparaient à envahir la Gaule, se partageant a Tavance le butin : les Chérusques auraient les chevaux, les Suèves Tor et Targent, les Sicambres les esclaves (3). Quoi qu'il en soit,
(1) Dion, LIV, 36.
(2) C'est là co que semble indiquer le vers 141 de VEpicedion Drusi :
Quos primam vidi fasces^ in funere vidi.
(3) L'alliance dos Chérusques, des Sicambres et des Suèves dont parlent Orose (VI, xxi, 16) et Florcs (IV, 12) a certainement été conclue entre Tan 10 et Tan 9 et la guerre contre
dbyGoOgk
AUGUSTE ET LE GRAND EMPIRE i47
ce qui est certain c'est que Drusus, après avoir consacre chez les Lingones un nouveau temple à Auguste (1), traversa en Tan 9, avec une puissante armée, la Germanie et arriva en combattant d'abord jusqu'au Weser, ensuite jusqu'à FElbe. Il adoptait cette fois, définitivement, la stratégie de César. Malheureusement nous ignorons avec quelles forces, par quels moyens, par quelles routes, à travers quelles difficultés il exécuta son plan : nous savons seulement que ce plan l'occupa jusqu'à Tétë et qu'après avoir atteint TElbe, il se préparait à revenir au commencement du mois d'août (2). Pendant que Drusus combattait en Germanie, dans cette première partie de l'an 9, Auguste avait fait une nouvelle réforme du sénat. C'était la quatrième ou la cinquième en dix-huit ans! Mais les remèdes employés jusque-là n'avaient produit aucun effet. Même depuis qu'il était réduit, on n'avait pas pu atteindre le nombre légal, et le scandale était à son comble. Tout le monde exigeait une réforme définitive, l'application de remèdes radicaux, qui seraient enfin efficaces. Renonçant au projet trop héroïque de faire disparaître complètement la paresse des séna-
eux eut lieu en l'an 9 et non en Tan 12, comme le dit MoxMSBN (Le Provineiê romane, Rome, 1887, vol. I, p. 31). Orose et FloruB donnent tous les deux cette guerre comme ayant été la dernière campagne de Drusus; et Dion confirme indirectement leur récit, malgré la confusion du sien, en disant (LV, 1) que Drusus, dans sa dernière campagne, combattit contre les Suèves et les Chérusques. Il est au contraire impossible de dire si les Germains s'allièrent pour résister & la marche de Drusus ou si Drusus se décida À sa marche pour rompre l'alliance des Germains.
(1) Gassiooobb, Chron. ad an. 745-9.
(2) Drusus mourut le 15 septembre (C. /. L., i\ p. 829), trente jours après l'accident (Titk-Livb, per., 140). L'accident eut donc lieu vers le milieu du mois d'août, ce qui prouve bien que Drusus au mois d'août était sur la voie du retour.
dbyGoogk
lis GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
leurs, Auguste prit le parti de traiter avec elle pour refaire non plus le sénat monumental qu'il avait espéré, mais du moins un demi-sénat qui, sans être très actif, ne demeurerait pas dans une torpeur scandaleuse (i). Il proposa au sénat, en demandant aux sénateurs de bien Tétudier eux-mêmes avant de lapprouver, un nouveau règlement moins sévère que l'ancien, mais qui devait être observé avec plus de rigueur. Les séances obligatoires furent réduites à deux par mois et fixées à l'avance aux Calendes et aux Ides, c'est-à-dire au commencement et au milieu du mois : dans l'intervalle^ les sénateurs seraient libres (2). Toutes les autres fonctions publiques furent suspendues ces jours-là (3); et^ pour les mois de septembre et d'octobre, c'est-à-dire pour la saison des vendanges^ une facilité encore plus grande fut accordée. Une partie seulement des sénateurs, qui seraient tirés au sort, devraient prendre part aux séances (4). En même
(1) Suétone, Aug., 35 : Quo auiem leeti probatique, et religiosiut et minore molettiat tenatoria munera fungerentur , ianxit, etc. âuétone commence ainsi Ténumération de plusieurs réformes introduites dans le règlement du sénat et qui furent évidemment faites toutes ensemble, soit parce qu'eUes sont par leur nature même liées les imes aux autres, soit parce qu'elles visent toutes à amener les sénateurs à s'acquitter de leurs fonctions, re%tofttts et minore molestia. Suétone nous apprend donc ainsi qu'^ un certain moment Auguste fit une réforme du règlement du sénat. Quand la fit-il? Suétone, comme & Tordinaire, ne donne aucune date précise ; mais Dion (LV, 3) nous dit qu'en Tan 9, Auguste fU ime réforme du sénat, et il énumère certaines réformes déjà citées par Suétone; il se tait sur d'autres et en cite enfin quelques autres dont Suétone ne dit rien. Il est donc très probable que Suétone et Dion nous donnent & eux deux toutes les réformes faites en l'an 9 et qu'on peut les connaître en complétant l'un par l'autre les deux textes.
(2) SuÉTOiTE, Auguête, 35.
(3) Dion, LIV, 3.
(4) SuÉTONB, AugutU, 35.
dbyGoogk
temps que le règlement accordait ces facilités, il aug mentait l'amende pour les sé.tateurs qui seraient absents sans motif; et il fut décidé que si les absents étaient trop nombreux, un cinquième des sénateurs, désigné par le sort, serait frappé d'une amende (i). En ce qui concernait le nombre légal, on cbangea aussi l'ancien règlement, en fixant, pour la validité des senatus-consultes, un nombre de votes différent selon l'importance des délibérations, qui furent par conséquent classées dans des catégories distinctes (2). Enfin, — et ce fut la plus grande nouveauté introduite dans l'État par cette réforme — on constitua une sorte de petit sénat dans le grand ; on décida que tous les six mois on tirerait au sort un conseil de quinze sénateurs, qui pendant tout le semestre resteraient à Rome, à la disposition d'Auguste, et avec qui il déciderait toutes les choses importantes et urgentes, que le sénat ratifierait ensuite, dans les séances plénières des Calendes ou des Ides (3). Les obligations qu'entraînait la dignité de sénateur étaient ainsi rendus moins lourdes, puisqu'elles se trouvaient partagées entre tous les sénateurs; Auguste serait toujours assisté, à défaut du sénat tout entier, d un consi"
(1) Dion, LV, 3.
(2) Ibid.
(3) SuiTONE, AuguitCt 35 : Sibique instituil eonsilia sortiri semestria eum quibut de negoliit ad frequentem senatum referendis ante iraetarei. Ce passage est d'une grande importance; il nous fait voir quelle fut la véritable origine du comilium principit. Au début, celui-ci ne fut qu'un expédient pour faciliter au sénat Taccomplissement de sa t&che. Dion ne dit rien de cette réforme 8i importante au moment où elle fut faite ; il y fait au contraire allusion plus tard (LVI, 28) quand U parle d'une modification peu importante introduite dans le eontilium. C'est ce passage do Dion qui nous apprend que le conseil se composait de quinze sénateurs ; Suétone avait négligé de nous en dire le nombre
dbyGoogk
Hum, qui représenterait autour de lui ce sénat négli^Dt et apathique, occupé par la moisson, les vendanges ou les plaisirs.
Horace à cette époque avait donc raison de louer la grande activité du président, qui n'avait presque personne pour l'aider :
Cum lot sustineas et tanta negotia solus, Res Italas armis tuteris, moribus ornes, Legibus amendes... (1).
Et chaque jour augmentait les responsabilités et les occupations d'Auguste. En Germanie et dans les provinces d'IUyrie la guerre se prolongeait; à Tintérieur, ce qui restait d'esprit puritain dans la vieille génération s'irritait chaque jour davantage contre la nouvelle génération et la corruption des mœurs; de nouveaux conflits, âpres et acharnés, s'annonçaient. Personne ne pouvait plus douter que la génération qui avait grandi après les guerres civiles allait à la fin se révolter contre l'éducation sévère qu'on lui avait donnée, et corrompre de nouveau autour d'elle tout ce que la génération précédente avait essayé de purifier. A quel point cette nouvelle génération était sceptique, égoïste et amie du plaisir, on pouvait le voir à Rome où Ovide se posait en directeur spirituel de la jeune noblesse (2); où, malgré les remontrances d'Auguste, de Tibère et de Livie, Julie recommençait à donner l'exemple d'un luxe illicite, dans la famille même qui aurait dû ensei-
(1) Horace, Epitres, II, i, i et suiv. Solui, c*est-àrdire saos Agrippa, sans le sénat, sans la noblesse.
(2) OviDB, Amoret : II, i, 5 et suiv.
Me légat in sponai bcie non frigida yirgo
Et rudis ignoto tactus amore puer.
Atque aliquia juvenum quo none ego laucius arcu
Agnoicat ûainina oonida signa iimb...
dbyGoOgk
AUGUSTE ET LE GRAND EMPIRE iSl
gner à toutes les autres la rigoureuse observance des lois somptuaires de l'an 18 (1); où le peuple demandait aux grands, à la république, à Auguste, du pain, du vin, des divertissements, de l'argent, et cela à tout instant, avec indiscrétion et avec insolence (2); où les classes, les sexes, les &ges, se mêlaient dans tous les théâtres en une foule confuse^ bruyante, brutale^ perdant toujours un peu ou de leur dignité ou de leur pudeur ou de leur innocence. Dans les théâtres surtout, Rome semblait se plaire â étaler son désordre moral. Les tentatives faites pour créer un théâtre national à l'imitation des grands modèles classiques, sérieux, moral, artistique, avaient échoué; les hautes classes elles-mêmes préféraient des pièces à grand spectacle et des actions compliquées aux représentations d'œuvres littéraires délicates, pleines d'esprit, de philosophie ou d'émotion (3). U en était de mème^ à plus forte raison, de cette plebecula qui n'avait aucune culture littéraire. Dans les théâtres de la comédie et de la tragédie on aurait cru entendre les mugissements des forêts du mont Garganus ou de la mer thyrrénienne (4); tels étaient le recueillement et le respect avec lesquels le public écoutait les œuvres
(i) Voy. Macbobe, Sar, II, 5. Beaucoup de ces anecdotes nous font voir Auguste et Livie qui cherchent À refréner le luxe, les élégances et les divertissements de Julie. Ces luttes correspondent bien au tempérament de Julie, tel que Macrobe nous le dépeint; et elles nous expliquent les éléments de discorde qui grandiront peu à peu ontro Julio et Tibère. Le luxe de Julio — et il en sera de môme plus tai>d do son adultère — n*était pas une simplo affaire de ménage ; il entraînait des difficultés politiques, en excitant toute la haute société de Rome à. désobéir aux lois de l'an 18.
(2) Sdbtonb, Aug., 43.
(3) Horace, Épltret, II, i, 187 et suiv.
(4) Horace, Èpltret, H, i, SOS.
dbyGoogk
laborieuses des poètes les plus distingués! Les vers les plus soignés, les passages les plus pathétiques^ les pensées les plus profondes et les plus morales se perdaient dans ce brouhaha comme de pauvres feuilles emportées par la rafale. A tous les chefs-d'œuvre du théâtre ancien ou contemporain, on préférait un beau pugilat, une grande course de chars, une chasse aux bêtes féroces, un bon massacre de gladiateurs (i). C'est vers ces spectacles-là que, par une sorte de passion furieuse, tout le monde était entratné : sénateurs et plébéiens, hommes et femmes^ vieillards et jeunes gens, et Auguste lui-même ; les matrones accouraient pour admirer les athlètes nus^ les jeunes gens, pour voir égorger les bétes féroces; et aux jeux des gladiateurs, les hommes et les femmes se mêlaient sur les mêmes bancs dans un même délire de cruauté et de luxure (2). Toutes les classes prenaient maintenant un tel plaisir à la vue du sang, qu'Auguste fut obligé de défendre les combats de gladiateurs au dernier sang (3) : sans quoi le public aurait réclamé un massacre à chaque spectacle. La cruauté sans danger^ la plus horrible et la plus ignoble des passions humaines, était la volupté dont l'oligarchie maîtresse du monde se grisait avec le plus de joie! Au milieu de divertissements de cette sorte la morale ne pouvait manquer de se relâcher; les grandes lois sociales de Tan 18 perdaient leur force; les vices osaient maintenant leur faire affront ouvertement et les violer; l'autorité n'essayait plus de les faire observer avec rigueur, et c'était là le plus grand sujet
(1) HoRACB, ÉpUret, II, i, 185-186.
(2) Voyez co que dit Subtone {Augutte, 44) sur la licence des théâtres qui fut refrônée par Auguste : Spedandi confutiêHmum ac $olutiêtimum morem eorrexit,
(3) Sdktonb, Aug,, 45 : gladiaioret tin$ mûiioiM edi prohibuil.
de colère et de regrets pour les admirateurs du bon vieux temps, pour les traditionalistes, pour les gens foneièrement honnêtes et pour ceux qui l'étaient malgré eux, n'ayant pas les moyens nécessaires pour mal faire. Tout ce monde, désespérant de pouvoir enrayer autrement la corruption débordante, encourageait la mauvaise engeance des accusateurs de métier^ qui avaient pour mattre Cassius Sévérus. Les gens de bien méprisaient ces abominables calomniateurs professionnels qui grossissaient d'inventions étranges tous les scandales grands ou petits, qui excitaient dans la foule les passions les plus basses, en lui apprenant à baver dans les tribunaux sur les personnes qui appartenaient aux hautes classes^ et à faire des tribunaux une succursale de l'amphithéÀtre. Ici, on égorgeait les gladiateurs, et là, les hommes et les femmes illustres. Et cependant à côté des envieux et des lâches, même les gens de bien en arrivaient à tolérer ces accusations. Puisqu'il n'y avait plus de censeurs, puisqu'Auguste usait si mollement des pouvoirs que lui donnait la praefecturamorum et legum, quel autre moyen y avait-il pour combattre les tendances mauvaises des nouvelles générations (i)? La pire canaille de VUrbs se constituait gardienne de la morale. On allait même jusqu'à se plaindre que la loi défendit de mettre les esclaves à la torture^ pour leur arracher des témoignages contre leurs maîtres, sous prétexte que trop souvent cette défense assurait l'impunité aux riches. Quels témoignages en effet pouvaient éclairer la justice au sujet des délits commis dans la famille, si les esclaves étaient écartés (2)? Dans les procès d'adul-
(i) Yoy. ce que dit Auguste cette aimue-Ià : 5ià t^ dcvrixpuc T»y icoXXéSv «owipCav (Dion, LV, 4).
(2) Auguste ût justement cette année-là approuver une loi qui
tère surtout, le témoignage des esclaves pouvait très souvent être décisif. Mais il y avait aussi 'des gens qui trouvaient honteux que d'ignobles calomniateurs usurpassent les fonctions presque sacrées du censeur, et qui comprenaient combien était dangereuse cette fureur de vouloir prouver à tout prix toutes les accusations, même avec des preuves imaginaires ou avec les dépositions d'esclaves (1). Les procès ainsi conduits laissaient de longues rancunes^ comme il arrive toujours quand la lâcheté du public laisse aux maîtres chanteurs de profession la tâche de purifier les moeurs; on perdait en réalité dans ces procès le sentiment du vrai et du juste, et pour suivre leurs discussions on négligeait les affaires sérieuses. A ce moment même, tandis que Drusus combattait en Germanie, Rome donnait toute son attention à un procès retentissant d'empoisonnement, intenté à un personnage qui appartenait à la plus haute noblesse, et qui était lié d'une grande amitié avec Auguste : Caïus Nonius Asprénas. C'était encore Cassius Sévérus qui accusait (2). Nous ne savons au juste de quelle faute
permettait de mettre les esclaves à la torture (Dion, LV, 5).
(1) Dion (LV, 5) nous dit que bien des gens blâmèrent la loi proposée par Auguste pour autoriser la torture des esclaves dans les procès intentés à leurs maîtres.
(2) Le procès dont Dion (LV, 4) dit simplement qu'il eut lieu cette annnée-lÀ sans nommer ni l'accusé ni l'accusateur, est certainement celui qui fut intenté à Nonius Asprénas pour empoisonnement, et dont parle Scétone, Auguste y 56. — En effet, les doux auteurs citent le procès, pour nous raconter Tinci dent important de la question soumise au sénat par Auguste « preuve évidente qu'il s'agit du môme procès. Comme il arrive souvent, Dion nous fait connaître la date, Suétone, les personnages et l'objet du procès. Il faut que ce procès ait eu un grand retentissement, qu'il ait été, comme on dirait ayjourd'hui, une cause célèbre, pour que Suétone et Dion en aient parlé tous les deux.
dbyGoogk
Nonius était réellement coupable; ce qui est certain c'est que Cassius Sévérus l'accusait d'avoir préparé un horrible breuvage, avec lequel il aurait donné la mort à cent trente personnes (i)l Épouvantés par Tacensateur encore plus que par l'accusation, par la sotte crédulité publique, par racharnement stupide des classes populaires contre les accusés riches, Nonius et sa famille s'adressèrent à Auguste lui-même, et lui demandèrent de se charger de la défense de l'accusé. Mais le prudent Auguste voulait ménager ces ignobles accusateurs de profession; il ne voulait pas retirer aux classes moyennes et ignorantes la satisfaction platonique de procès où de temps en temps une personne riche était mise en pièces. 11 hésita donc, il chercha à se dérober; puis^ pour se tirer d'embarras, il songea à soumettre la question au sénat : pouvait-il ou non défendre Nonius? 11 déclarait ne pouvoir résoudre la question à lui seul, parce que, sll acceptait de défendre Nonius, il craignait d'avoir l'air de mettre son autorité et son influence au service d'un accusé qui pouvait être coupable; d'autre part, s'il refusait, ne semblerait-il pas condamner, en l'abandonnant, un homme qui pouvait être innocent? (2). A l'unanimité, le sénat l'autorisa à se charger de cette défense. Mais Auguste ne fut pas encore content d'être couvert par une délibération du sénat : et le jour du procès il prit bien place parmi les défenseurs, mais il fit simplement acte de présence, ne prononça pas un seul mot et écouta impassible, sans faire aucune protestation, le discours très violent prononcé contre Nonius par Cassius Sévérus (3). Nonius fut acquitté; mais Auguste
(4) Pline, i^. H„ XXXV. xvi, 4.
(2) Suétone, Aug,, 56.
ne tarda pas à consoler Gassius Sévërus de son insuccès, en le sauvant A son tour d une accusation portée contre lui. Il affirma en cette occasion, que la perversité des temps rendait nécessaire de telles accusations et de tels accusateurs (i). On se demande vraimeot à quoi sert et ce que vaut la puissance, quand on voit le fils de César, le président du sénat et de la république, le premier citoyen de l'empire^ le souverain pontife, obligé d'avoir de tels ménagements et de telles amabilités pour un coquin, tel que Cassius Sévérus.
Et cependant, malgré les procès et les scandales, la corruption se répandait partout. Ovide, après avoir composé plusieurs épttres imaginaires d'amantes célèbres dans la légende et dans l'histoire, osait composer, sous les yeux de la lex Julia, un véritable manuel du parfait adultère : VArs amatoria. Mais la désobéissance ouverte et la révolte déclarée contre les grandes lois sociales de l'an 18 ne compromettaient pas l'œuvre d'Auguste et la restauration conservatrice aussi dangereusement que certaines formes de désobéissance hypocrite et invulnérable, qui violaient l'esprit des lois en se cachant sous l'observance scrupuleuse de la lettre. La lex de maritandis ordinihus^ en punissant le célibat, avait bien contraint un grand nombre de citoyens romains à se marier; mais personne n'avait prévu que l'égoîsme civique des hautes classes trouverait le moyen de narguer la loi dans le mariage même, en n'ayant pas d'enfants. Dans Tordre équestre surtout, c'est-à-dire dans ce que nous appellerions aujourd'hui la bourgeoisie aisée, les ménages sans enfants étaient de plus en plus nombreux. La vie était devenue plus raffinée; on voulait jouir de tous les
(1) Dion, LV, 4.
AUGUSTE ET LE GRAND EMPIRE i57
plaisirs que la civilisation égyptienne révélait à toutes les classes; et Tégoïsme grandissait surtout dans les familles qui étaient dans l'aisance sans posséder une très grosse fortune et qui n'auraient pu à la fois vivre mieux et devenir plus nombreuses. Malgré la prospérité croissante^ il y avait à Rome plus de dettes que n'aurait dû en avoir un État bien administré (1). Bien des gens étaient donc obligés ou de sacrifier à leurs enfants les jouissances dont la tentation se présentait maintenant si forte partout; ou au contraire il leur fallait sacrifier leurs enfants a leurs plaisirs^ éteindre dans le germe la postérité qui aurait dû les continuer dans le temps, se résigner à périr entièrement à la fin de leur existence, pour mieux jouir de rheure brève qu'ils avaient à vivre sur cette terre. C'était ce second parti que Ton prenait le plus souvent. L'ordre des chevaliers diminuait rapidement, et tous ceux qui se préoccupaient du bien public^ à mesure que le mal apparaissait plus grand, regrettaient plus vivement que la loi sur le mariage ne donnât pas de meilleurs résultats (2). Son but, en effet, n'avait
(1) Dion. LV, 8.
(2) La (piesUon du célibat des chevaliers se pose dans Dion comme étant déjÀ mCLre en l'an 9 après Jésus-Christ (LVl, 1), au moment où Ton propose la lex Papia Poppaea. Mais comme on ne propose guère de lois avant que les questions ne soient mûres depuis longtemps, il est évident qu'en l'an 9 après Jésus-Christ le mal devait être déjà ancien. D'ailleurs, comme nous le verrons, la loi Papia Poppaea ne fut pas la première qui fut faite pour combattre la stérilité ; une autre, plus sévère, avait été présentée en l'an 4 après Jésus-Christ. La question dut mûrir peu & peu, à mesiure que sous l'influence de mœurs nouvelles et plus raffinées, les mariages sans enfants devinrent plus nombreux dans l'ordre des chevaliers, et qu'on s'aperçut que la lex de mariiandii ordinibut n'atteignait pas son but. On proposa donc d'abord la loi de l'an 4 après Jésus-Christ, puis la lex Papia Poppaea dont le but fut justement de com-
dbyGoogk
pas été d'obliger des hommes et des femmes à vivre sous le même toit et à partager le même lit, mais de donner des hommes à la république. Si l'ordre des chevaliers s'éteignait, les racines mêmes de la constitation aristocratique allaient se dessécher; car c'était dans l'ordre équestre que l'ordre des sénateurs se r^ nouvelait. La nécessité d'un ordre équestre nombreux devenait même plus grande^ à mesure que Tempire s'étendait et que la noblesse sénatoriale diminuait, pour qu'on pût faire dans l'ordre équestre un choix plus large des magistrats civils et des officiers des légions. C'est ainsi qu'il semble que déjà à l'époque d'Auguste tous les corps de cavalerie recrutés parmi les sujets barbares aient été commandés par des membres de Tordre équestre (1); et c'était aussi parmi les chevaliers qu'Auguste choisissait les gouverneurs de l'Egypte et du Norique, et bon nombre des procurateurs chargés de veiller sur le recouvrement des tributs dans ses provinces. L'ordre équestre en somme devenait pour ainsi dire une seconde noblesse, une noblesse de réserve qui pourrait soutenir la constitution aristocratique, si la première noblesse s'affaiblissait trop. L'ordre sénatorial perdant tous les jours de son activité, tout le monde mettait ses espérances dans Tordre équestre, moins rassasié d'honneurs et de richesses que l'autre, dont le zèle civique pouvait-être stimulé par l'ambition de s'élever à une noblesse plus haute et de grossir sa fortune par les appointements
baltre non plus le célibat, mais les mariages sans enfants. Entre la lex de inaritandiê ordinibus et la lex Papia Poppaea il faut donc placer ce phénomène social nouveau : la stérilité croissante des mariages dans Tordre équestre.
(1) HiRSCHPELD, Untertuchungen auf dem Gebiele der râmisch. Verwaltung, Berlin, 1876, vol. I, p. 247.
dbyGoOgk
de l'Etat. Mais si l'ordre de chevaliers s'éteignait à son tour dans la stérilité volontaire^ que deviendrait l'État? Où trouver des chefs pour les légions et pour les corps auxiliaires? il était fort grave de voir l'égoîsme civique pénétrer ainsi de la petite oligarchie sénatoriale dans les couches inférieures et plus larges de la société.
Bien des gens commençaient donc à se dire qu'il faudrait réformer la lex de maritandis ordinVnu de façon à ce qu'elle atteignît, outre le célibat, la stérilité volontaire des mariages. Mais le mal n'était pas assez grave pour que l'on eût la volonté d'agir immédiatement. On se contentait d'observer, de récriminer et de faire des projets. Auguste cependant s'était rendu en été dans la vallée du Pô, peut-être pour se rapprocher de ses deux légats qui combattaient en Pannonie et en Germanie, et il était arrivé à Ticinum (Pavie). Ce fut là qu'au mois d'août il reçut une terrible nouvelle : le 13, Drusus, qui était parvenu avec son armée à un endroit que les historiens recherchent en vain depuis des siècles, était tombé de cheval et s'était cassé la jambe. Ne pouvant plus commander l'armée et n'osant pas la conGer, en plein territoire ennemi, à un de ses officiers, Drusus s'était arrêté, avait construit un camp, envoyé un message demander à Auguste de lui expédier un autre général qui pût ramener les légions, s'il tardait à se guérir (4). Par bonheur un peu avant que ne parvînt cette mauvaise nouvelle, Tibère qui avait quitté la Pannonie, plus tranquille cette année-là qu'à l'ordinaire, était arrivé à Ticinum. Sans escorte, avec un seul guide, voyageant le jour et la nuit, Tibère franchit les Alpes, et fit près de 200 milles sans prendre haleine (2).
(!) TiTB-LivE, Per., 140; Dion, LV, 1-2; Suiètonb, Claude, 1. (2) Dion, LV. 2; Plink, VII. 84; Valérius Maxime, V, v, 3; TiTE-LiVB, JPer., liO.
dbyGoogk
Mais ce fut à peine s'il arriva à temps pour embrasser une dernière fois son frère. A trente ans, en pleine gloire et en plein bonheur, le jeune bomme, aimé des dieux, mourait, de sa blessure sans doute (i), sans avoir pu soupçonner la caducité de l'œuvre pour laquelle il mourait, sans avoir vu dans son agonie le nuage de douleur et de honte qui allait bientôt envelopper l'orgueilleuse fortune de sa famille. La mort de Drusus fut, pour toute l'Italie, un deuil national, qui fut ressenti partout, même dans les campagnes les plus éloignées. Ne pouvant rien contre le destin, la nation consternée voulut du moins exprimer sa douleur dans un cortège interminable, qui suivit ladépouille depuis le lit de mort en Germanie jusqu'au bûcher à Rome. Le cercueil fut porté jusqu'aux campements d'hiver sur les épaules par les centurions et les tribuns militaires; puis, à partir des campements d'hiver, ce furent les décurions et les notables des colonies et des municipes qui vinrent à tour de rôle s'acquitter de ce pieux devoir (2). Tibère marchait en avant, toujours à pied^ en signe de deuil (3). La petite troupe avec son triste et pieux fardeau traversa ainsi les Alpes, descendit dans la vallée du Pô^ rencontra à Pavie les parents désolés, et prit avec eux pendant l'hiver le chemin de Rome, saluée par les populations qui accouraient de partout pour donner au passage le dernier adieu à la dépouille mortelle du jeune homme, et par les députations des villes qui venaient présenter leurs condoléances à Auguste et à Livie (4). Les funérailles à
(1) Dion, LV, 2; Valârb Maxime, Y, t, 8; Epieed. Drun, 89- (f) Dion, LV, 2; Buttons, Claude, 1.
(3) Suétone, Tibère, 7.
(4) Tacite, Ann., III, 5; Sénèque, Dial., VI, m, 2.
dbyGoogk
Rome furent célébrées avec une grandiose solennité, en présence de tout le sénats de tout Tordre équestre^ d'un nombre infini de citoyens (i). Le corps fut exposé au forum çntre les statues des Glaudius et des Livius ; là Tibère prononça un discours; puis les chevaliers portèrent le corps au Champ de Mars où le bûcher fut enfin allumé, bûcher paisible et triste, bien différent de ce qu'avait été celui de César (2). Auguste à son tour prononça, après Tibère, dans le circus Flaminius un éloge du défunt; il conseilla aux jeunes gens de suivre son exemple; il eut des paroles émues pour souhaiter que les deux fils d'Agrippa qu'il avait adoptés ressemblassent à Drusus, et il demanda aux dieux de pouvoir bien mourir comme Drusus, en servant la république (3). Le sénat décida que de nombreux honneurs seraient rendus au mort, et qu'on lui donnerait le titre de Germanicus qui serait héréditaire dans la famille; il accorda à sa mère Livie tous les privilèges auxquels avaient droit les mères de trois enfants, bien qu'elle n'en eût eu que deux (4).
Ainsi mourut Drusus. Auguste le pleura plus longtemps et plus amèrement encore que l'Italie, et non pas seulement à cause de l'affection paternelle qu'il avait pour lui. En Drusus il perdait un instrument qu'il ne pouvait pas facilement remplacer. La décadence progressive du sénat faisait qu'Auguste était de plus en plus obligé d'avoir recours à ses proches parents ou à ses amis intimes, surtout pour la politique extérieure^ qui exige, plus encore que la politique intérieure, une certaine continuité. Aux beaux temps de
(1) Epie. Druti, 202-204.
(2) Dion, LV, 2.
(3; Dion, LV, 2; Suétonb, Claude, 1.
(4) SuKTONB, Claude, 1 ; Dion, LV, 2.