‹ Grandeur et décadence de RomeChapitre 20 sur 40 · VI · texte numérisé non relu

VI

ses hauts faits militaires et jqui était en outre un très beau garçon. Auguste s'imaginait peut-être que Tibère réussirait plus facilement, par cette raison, à refréner les instincts trop ardents de sa belle compagne, et aiderait le père à gouverner la famiUe avec la sévérité romaine. D'autre part il est vraisemblable qu'Auguste songeait déjà à cette époque-là à faire un jour occuper par Tibère la place qu'Agrippa avait dans le gouvernement^ et à faire de lui son collègue; il pouvait donc lui sembler opportun de lui donner aussi sa place dans sa famiUe.

Tibère et Drusus étaient, cet hiver de l'an 12 à Tan li, revenus tous les deux a Rome pour y prendre les instructions de leur chef pour l'année suivante. Auguste chargea Drusus d'exécuter la seconde partie (i)

(1) Dans le récit de la campagne de l'an 11 que Dion (LIY, 33) fait d'une façon sommaire, il convient de distinguer deux pai^ ties : l'une est la marche en avant dans la vallée de la Lippe, qui aboutit à la fondation d'Aliso, l'autre l'expédition dans le territoire des Sicambres et des Cattes. Il me parait très probable que, dans cette seconde partie, on se soit éloigné du plan primitif qui comprenait seulement la conquête de la vallée de la Lippe et la fondation d'Aliso, c'est-a-dire la conquête d'une voie très sûre de pénétration vers l'est. Dion lui-môme dit en effet que Drusus put accomplir son expédition, parce que les Sicambres et les Cattes en étaient venus aux mains, événement qui ren dait possible l'expédition et que l'on n'aurait pu prévoir à Rome ni pendant l'hiver ni pendant l'amiée précédente, quand on y étudiait le plan de l'invasion. Outre le manque de vivres qui obligea Drusus à se retirer, la surprise À laquelle Drusus échappa comme par miracle dans la retraite, la rapidité des marches, tout indique que coUe partie de l'entreprise fut une improvisation hardie, À la manière de César, et dont l'idée fut suggérée par la situation intérieure que Drusus trouva en Germanie, au moment où il y entra, c'est-à-dire au printemps de l'an 11. £n disant que Drusus agit de son propre chef, sans instructions d'Auguste ou en interprétant très largement celles qu'il lui avait données, nous faisons une hypothèse basée plutôt sur la vraisemblance et sur l'étude des caractères que sur des dociunonts positifs. 11 n'est pas impossible qu'Auguste ait auto-

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AUGUSTE £T LE GRAND EMPIRE 13i

du plan qu'il avait tracé, c'est-à-dire de commencer une invasion lente, méthodique et graduelle de la Germanie, en remontant avec l'armée la vallée de la Lippe dont on suivrait la rive droite (1), tandis que la flotte

risé Drusus à profiter des circonstances favorables; il serait surprenant toutefois qu'un homme aussi prudent qu'Auguste ait pu autoriser Orusus à. s'avancer immédiatement jusqu'au Weser et à le traverser. 11 n'est pas douteux que cette expédilion que Dion place en l'an 11 soit la môme que celle qu'CaosE (VI, XXI, 15) et Floros (iV, xii, 23) racontent comme la première qui eut lieu en Grermanie; les trois historiens en eil'et sont d'accord au sii^et des noms du premier et du troisième des peuples qui furent soumis : les Usipètes et les Cattes. Ils sont en désacuord au styet du second que Dion appelle les Sicambres et les deux autres les Tenctères. Mais les Tenctères et les Sicambres étaient voisins, et c'est de là qu'a pu naître la confusion ou plutôt Tomission, Les Tenctères et les Sicambres furent probablement compris dans la campagne de Drusus.

(1) Plusieurs historiens disent que ce fut par le fleuve que la Germanie fut envahie, c'est-à-dire que l'armée y fut amenée par la flotte. Mais Dion dément cela d'une façon catégorique, puisqu'il dit que Drusus, pour envahir le pays des Sicambres, jeta un pont sur la Lippe, t^ xe Aouiriav Slleu^e* Comme les Sicambres demeuraient au sud de la Lippe, il est évident que Drusus s'avançait sur la rive droite du fleuve; s'il l'avait remonté avec la flotte, il n'aurait pas eu besoin de construire un pont. Ce fait rend plus vraisemblable l'hypothèse que Drusus aurait laissé des forces, l'année précédente, sur i'Ems. et que ces forces remontèrent cette année-là le fleuve pour rejoindre celles qui remontaient la vallée de la Lippe. Cette hypothèse repose surtout sur un fait qui nous est rapporté par STRjkBON (Vil, I, 3) qui nous dit que èv t$ 'Aftouri^ ApoOooç fipouxTépouç xaTcvau|tàxïî«, c'est-à-dire que Drusus livra sur l'Ems une bataille navale aux Bructères. Comme les Bructéres habitaient dans le haut de la vallée de l'Kms, dans la région où est aujourd'hui Munster, il a paru peu probable à la plupart des historiens que Drusus ait pu arriver jusque-là dans sou expédition de l'an 12. Si au contraire on suppose que Drusus ait laissé des forces sur l'Ems dans le but que nous avons indiqué, cette bataille navale a pu être livrée en l'an 11, quand l'armée de l'Ëms remonta le fleuve, pour faire sa jonction par voie de terre avec celle de la Lippe. Mais pourquoi les Romains auraient-ils fait parcourir aux deux armées deux routes aussi différentes avant de les faire se retrouver dans la haute vallée

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que l'on avait laissée sur l'Ems, en remonterait le coursi. Les deux armées se rapprocheraient ainsi et feraient leur jonction dans la haute vallée de la Lippe ; et au confluent de la Lippe avec un fleuve que l'historien antique appelle l'Ëlison on fonderait une grande forte* resse, qui serait ensuite rattachée au Rhin par une grande route militaire et par une chatne de petits châteaux. Quant à Tihère, il fut chargé de retourner en Pannonie, et invité à répudier Agrippine pour épouser Juhe. Cet ordre n'était pas fait pour lui apporter de la joie. Tibère, le traditionaliste intransigeant, qui revenait des camps de Pannonie et des rudes rencontres avec les barbares révoltés, ne se sentait aucune attirance pour la belle dame qui revenait d'Oiient^ pleine d élégances, de caprices et de coquetteries. Julie représentait, plus ou moins consciemment, tout ce que Tibère détestait dans son époque. £n outre il aimait beaucoup sa femme, dont il avait déjà eu un fils et dont il en' attendait un second (1). 11 résista donc, et Auguste dut insister et presque le contraindre (2). Les moyens pour exercer une pression très forte sur Tibère ne lui manquaient pas : il pouvait, en etlet, briser facilement la carrière de Tibère, lui enlever le com-

de la Lippe? On ne pourrait s'expliquer la chose si la Lippe avait ôtc navigduie, auquel cas il n'aurait pas dû ÔU'e diiliciie de faire entrer par cette voie toute l'année en tiermanie. bi au contraire, la Lippe n était pas navigable, tout s'explique : la vallue de la Lippe n'ayant pas de routes sul'Usantes, il n*ôtait pas possible de laire passer par là une armée trop nombreuse ; une partie de cette armée vint donc par eau, et en prenant la voie la plus courte, c'est-à-dire l'Ems. Le cours supérieur de TEms et celui de la Lippe sont presque parallèles; ils ne sont qu'a une quarantaine de kilomètres, c'est-à-dire à deux jours de marche; la jonction était dune facile et sûre.

(1) bDBTONE, Tiberey 7.

{t) buETONE, Tibère, 7 : Juliam ... eo(Ktu$ ett ducere.

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AUGUSTE ET LE GRAND EMPIRE iS3

mandement de la guerre de Pannonie, le faire rentrer dans la vie priyëe. Il lui dit peut-être aussi que même dans le mariage un noble romain devait savoir sacriQer son plaisir à l'intérêt public. Tibère aimait sa femme, mais il avait de grandes ambitions ; il savait que sans doute en lui donnant Julie pour femme, Auguste le désignait déjà comme son futur collègue dans la magistrature suprême, comme successeur d' Agrippa. En refusant Julie, il refuserait aussi cet honneur immense, but de la plus haute ambition. Et malgré sa douleur, il envoya au commencement de l'an H (i) les lettres de divorce à Agrippine. Auguste hâta alors le mariage (2) dans la crainte d'un repentir, et au printemps Julie partait avec son mari pour la Pannonie. Arrivé i Aquilée(3) Tibère y laissa Julie et continua sa route vers la province^ tandis que Drusus retournait en Gaule.

Auguste^ qui était resté à Rome, fut élu praefectus morum et legum pour cinq ans (4). Le parti traditiona* liste et puritain réussit facilement à faire approuver la loi par les comices et par le sénat : personne en effet n'osait contester officiellement que l'épuration des mœurs fût la grande tAche que le sénat eût à accomplir; mais bien des gens avaient laissé élire ce grand censeur^ persuadés qu'il ne corrigerait rien avec sévérité. C'était en effet pour plaire au parti puritain qu'Au-

(1) Agrippa étant mort au mois de mars de l'an 12, le mariage de Tibère et de Julie dut avoir lieu avant le mois de mars de Tan li, si, comme il est probable, la lex de mariiondU ardinihus fut observée, c'est-à-dire dans Tbiver de l'an 12 à l'an il.

(2) Suintons, Tib., 7 : Juliam... eonfettim eoaetus e$tducere.

(3) SuÉTONB (Tibère, 7) nous dit que Julie mit au monde un fils à Aquilée; ce fut évidemment l'année suivante, mais le fait nous montre qu'après le mariage, tandis que Tibère était en Pannonie,. Julie l'attendait è, Aquilée, c'est-àrdire dans la ville la plus voisine où une grande dame pût habiter.

(4) Dion, LIV, 30; Mon. Ang. (Grœc), III, 13 et suiv.

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guste s'était laif^së élire fraefectusmorum et leffum^ mais il n'avait pas l'intention de se montrer très sévère pour des mœurs qui devenaient de plus en plus libres (1) ; il se hâta même de rassurer les vcoVrepot en apportant à la lexdemaritandis ordinibus des atténuations qui furent bien accueillies. Il présenta une loi qui autorisait les célibataires et les femmes nubiles à fréquenter de nouveau les spectacles publics (2); et il profita d'un procès d'adultère retentissant, pour désapprouver publiquement le trop de violence apporté par les accusateurs au sujet de ce délit. Mécène et d'autres personnages illustres défendaient l'accusé; mais malgré cela l'accusateur invectivait avec violence l'accusé et ses défenseurs. Soudain Auguste parut au tribunal, vint s'asseoir auprès du préteur, et, usant de son pouvoir de tribun, défendit à l'accusateur d'offenser aucun de ses amis. Ce soufflet appliqué au malheureux accusateur et à tous ses collègues avec lui causa tant de joie au public, que l'on fit une souscription publique pour élever des statues à Auguste (3). Celui-ci comprenait que l'on était désormais porté à l'indulgence, et qu'il n'était pas possible d'arrêter le courant nouveau des besoins^ des désirs et des aspirations; et il aurait été bien content, si au lieu de la réforme universelle des mœurs, dont rêvaient les vieux conservateurs, il avait pu accomplir une réforme plus petite et plus modeste; une simple réforme politique : la réforme du sénat. Les tentatives faites depuis quinze ans pour reconstituer à Rome le grand sénat de jadis avaient échoué; les séances étaient de plus en plus désertes :

(1) C'est ainsi qu'il faut interpréter la phrase du Mon. Anc. (111, 13 suiv.) qui dit qu'U n'accepta pas la praefwiura.

(2) Dion, LIV. 30.

(8) llnd.

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les absences étaient si nombreuses chaque fois, que l'on ne pouvait plus appliquer les amendes. Récompenses, peines, appels, menaces ne servaient de rien pour vaincre la paresse des sénateurs. Cette paresse avait des sources trop profondes. S'il y avait maintenant dans la politique plus de sécurité qu'autrefois, il n'était pas aussi facile d'y gagner de l'argent et la vie à Rome pour les sénateurs devenait chaque jour plus dispendieuse. Aussi beaucoup d'entre eux ne voulaient plus habiter la capitale qu'une partie de l'année; ils aimaient, comme Labéon, à passer plusieurs mois à la campagne, où ils faisaient moins de dépenses, surveillaient leurs terres et étaient loin des innombrables obligations de la métropole. D'autre part, si, pendant les longues années où l'on avait laissé aller les choses comme elles voulaient, le sénat, malgré les agrandissements de l'empire, n'avait pas eu beaucoup à faire, maintenant au contraire que l'on voulait administrer avec intelligence ritalie et les provinces, les sénateurs auraient été obligés d'accepter des charges plus nombreuses et plus difQciles. La plupart d'entre eux cherchaient à se soustraire à tous les fardeaux; et Auguste avait beau faire : c'était sur lui, sur lui seul que s'amoncelaient les responsabilités : l'aristocratie sénatoriale s'en déchargeait toujours sur lui, par égoîsme, par peur, par incapacité, et par suite de beaucoup d'empêchements économiques et sociaux. Le danger semblait cependant grandir partout en Occident. Tibère avait trouvé à son retour le calme rétabli en Pannonie, mais la Dalmatie était maintenant en pleine révolte, et pour les mêmes raisons que la Pannonie : elle ne voulait pas payer le tribut (1). Le sénsLt se hftta de confier la Dalmatie à

(1) Suintons, Tibère, IX; Dion, LIV, 84 : les causes de laré-

Auguste, et celui-ci ordonna à Tibère d'y conduire l'armée qui l'année précédente avait réprimé Tinsurrection de la Pannonie (i).' Mais au même moment les événements se précipitaient en Thrace, où depuis longtemps des choses graves se préparaient. Un prêtre de Dionysos, qui avait réuni une petite bande de partisans, s'était mis à parcourir la Thrace en prêchant la guerre sainte contre Rome, et l'insurrection contre la dynastie nationale qui en était l'amie et l'alliée. Et de partout étaient accourus les Thraces qui avaient servi dans l'armée romaine, les jeunes gens et les mécontents; ils avaient formé à la suite de ce prêtre une foule immense qui, par son nombre, sa force et son enthousiasme, avait entraîné à la révolution l'armée royale, qui était organisée avec la discipline romaine. Toute la Thrace s'était soulevée; le roi avait été obligé de fuir dans la Chersonèse sur des terres dont Auguste après Agrippa était devenu le propriétaire; des bandes de Thraces avaient fait irruption en Macédoine, et l'on redoutait aussi une invasion en Asie Mineure (2). Comme il y avait déjà une grosse armée en campngne en Germanie et une autre en Dalmatie, le danger était grave; on n'avait pas en effet de forces militaires dans cette région, ni non plus un général en qui on pût avoir confiance.

Auguste dut avoir recours aux légions de Syrie et a un homme encore jeune qui gouvernait alors la Pamphilie, Lucius Cornélius Pison, le consul de Tan 15; il lui donna Tordre de se rendre comme son legatus en Thrace et de dompter la révolte avec les légions de

volte sont données plus loin, LIY, 36 : et AeX|idcTai «pdc ràç

(1) Dion, LIV, 34.

(2) VBLLiiuB. II. 98; Dion, LIV, 34.

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Syrie (1). Pison était un des rares jeunes hommes dont rintelligence et la valeur fussent dignes du nom qu'il portait, n pouvait être mis sur le même rang que Drusus et que Tibère (2). Puis Auguste tenta de faire quelques reformes dans le sénat. Puisqu'on ne venait jamais à bout, malgré toutes les amendes dont on menaçait les sénateurs, de réunir quatre cents d'entre eux, il proposa de réduire le nombre légal (3). On se plaignait depuis quelqpie temps que les archives du sénat fussent tenues avec négligence, si bien que l'on n'y trouvait plus très souvent le texte authentique des sénatus-consultes ou qu'on en trouvait deux qui différaient l'un de l'autre. Les tribuns ou les édiles à qui ces chartes étaient confiées considéraient la surveillance des registres comme une occupation indigne de ces hautes magistratures; ils en laissaient le soin aux appariteurs qui faisaient toutes sortes d'erreurs. La

(i) Zipp«], Zumpt et Mommaen ont voulu changer UaiAfiXCa; en MoeaCac et faire de Pison un gouverneur de la Mésie. Mais c*est à tort, comme le fait observer Grœbe (App. à Drumann 2*, p. 539). D'abord il n'y a aucune preuve qu'à cette époque-14 la province de Mésie fut dôjÀ constituée ; il y a au contraire de bonnes raisons pour croire qu'elle ne l'était pas. En outre, comme le remarque Grœbe, le peu que nous savons de cette guerre nous montre que l'armée romaine, chargée de réprimer la révolte, venait d'Asie Mineure, ce qui confirme le renseignement donné par Dion. Enfin il n'est pas surprenant que, les hommes de valeur étant si rares, Auguste ait choisi en Pamphilie un général pour cette guerre qui était sérieuse. Il est vrai que nous n'avons aucun renseignement sûr concernant l'état de la Pamphilie À cette époque ; mais c'est une raison pour nous en tenir au texte de Tacite, d'après lequel la Pamphilie appartenait au sénat et avait un gouverneur. Si Pison, qui avait été consul en l'an 15, avait deux fils, il pouvait, d'après la lex de maritandis ordinifmê être gouverneur de la Pamphilie en l'an 11. Puisque l'armée romaine qui pénétra dans la Thrace devait venir d'Asie, j'ai supposé que les légions qui la composaient étaient celles de Syrie.

(f) Yoy. VBLLinit, II, 98.

(8)DioN,LIV, S5.

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surveillance des archives fut donc confiée aux questeurs, magistrats plus jeunes et plus modestes, et qui pourraient s'acquitter de cette tâche avec plus de zèle (!)• Â titre de pontifex maximtts^ Auguste s'occupa aussi de rendre plus commodes et plus simples les cérémonies religieuses qui précédaient les séances et il permit que Ton fit un sacrifice avec de l'encens et du vin à la divinité dans le temple de laquelle le sénat se réunissait (2). Mais c'étaient là des remèdes bien petits pour un mal si profond et vraiment incurable I En mourant Agrippa avait laissé à Auguste un corps de deux cent quarante esclaves chargés de surveiller les aqueducs et par conséquent aussi le soin de ce service public. Déjà accablé par tant de soucis, Auguste ne voulut pas avoir encore celui-là et il fit créer par le sénat une nouvelle charge, la cura aquarum qui serait confiée à des sénateurs (3). Mais malgré toutes les peines que prenait Auguste^ l'immense empire demeurait le jouet de forces multiples qu'Auguste à lui seul ne pouvait qu'imparfaitement maîtriser et diriger. Tandis qu'il travaillait à Rome à la réforme du sénats la guerre en Germanie échappait au plan si prudent qu'il avait tracé. Quand il était entré avec son armée en Germanie par la vallée de la Lippe, Drusus avait trouvé les populations très agitées. Épouvantés par l'apparition des armées romaines et par les projets menaçants de Rome, plusieurs peuples avaient pendant l'hiver conclu une alliance défensive. Mais des dissentiments s'étaient bientôt élevés, si bien qu'au lieu de conclure une alliance contre l'envahisseur^ les

(1) Dion, LIV, 3C.

(2) Dion, LIV, 30: Suâtonb, Aug,, 35.

(3) HinacHPBLD, Untenuehung$n auf dem Gebeite der rémiick, VerwaUung, p. 162.

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Germains, comme il leur arrivait souvent, étaient entres en guerre les uns avec les autres. LesSicambres, qui avaient pris l'initiative de l'alliance, venaient de se jeter sur les Cattes qui habitaient sur les rives du Weser, et tout le territoire au sud de la Lippe entre le Rhin et le Weser était en feu. Un général audacieux n'aurait pas pu imaginer une occasion meilleure pour surprendre les Germains et venir à bout d'eux par une seule manœuvre du genre de celles dont César était coutumier, au lieu de les réduire méthodiquement et peu à peu comme le voulait Auguste. Drusus, en qui brillait une étincelle du génie de César, avait habilement exécuté la première partie du plan d'Auguste : il avait soumis les Usipètes, remonté la vallée de la Lippe pour opérer sa jonction avec l'armée qui, n'essuyant que de légères escarmouches, remontait la vallée de l'Ems. Mais arrivé à ce point, Drusus, après avoir opéré cette jonction, au lieu de commencer la construction du camp fortifié, s'écarta du plan tracé par Auguste, et, par une marche audacieuse se jeta dans l'inconnu sur les traces de la fortune, comme un nouveau César. Il recueillit des vivres à la hâte, ne prit probablement avec lui que la meilleure partie de son armée, traversa le pays des Sicambres qui était désert, envahit le territoire des Tenctères qui se soumirent, épouvantés par cette apparition imprévue; il s'avança rapidement sur le territoire des Cattes, se jeta sur les belligérants, les sépara, les battit et les contraignit les uns et les autres à reconnaître la domination romaine. Puis il s'avança rapidement jusqu'au Weser. Pourquoi ne vouloir obtenir que de la prudence, et en perdant plusieurs années, un résultat qu'un coup d'audace pouvait procurer en quelques mois? Et l'impression que produisit cette agression foudroyante fut telle que si le

manqne de vivres ne Tavait pas contraint i se replier vers le Rhin^ Drusus n'aurait pas été éloigné de faire a travers la Germanie une marche analogue i celle que César avait faite en Belgique. II aurait pro&të de la stupeur dont la Germanie tout entière était frappée pour traverser le Weser et pour s'avancer jusqu'à l'Elbe en soumettant partout les barbares. Mais les vivres s'épuisaient; le pays ne pouvait pas nourrir l'envahisseur; Drusus dut se contenter des résultats obtenus et se disposer à revenir dans la vallée de la Lippe (i). Vers laméme époque Pison entrait avec son armée en Thrace; il affrontait les rebelles et n'avait guère de succès au début (2). Tibère au contraire était plus heureux en Dalmatie, mais tandis qu'il y faisait cette campagne, les Pannoniens se soulevaient de nouveau (3). La situation ne devait donc pas paraître très bonne pendant Tété de l'an 11 ; et il s'en fallut de bien peu qu'un désastre ne vînt aggraver les choses en automne. Pendant qu'il se retirait^ harcelé par les peuples mêmes qu'il avait vaincus, Drusus tomba dans une embuscade assez analogue à celle que les Nerviens avaient préparée pour César : il faillit payer bien cher l'audace qu'il avait eue de vouloir imiter César. Il n'échappa que par miracle avec son armée à un anéantissement total dont les conséquences auraient été terribles; il put revenir sur la Lippe, oà, dans un endroit au sujet duquel les historiens sont en désaccord^ il entreprit de mettre à exécution le plan prudent dressé par Auguste (4). Il donna l'ordre de

(1) Dion, LIV, 33; Oiosb, YI, xzi, 15.

(2) Dion, LIV, 34 : ^rn]Oelc Ta npûTov; YiLLiius. II, 98 : trim^ nio hellavit,

(4) On a écrit \m grand nombre d'ouvrages au s^jet de l'em-

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construire le castellum^ auquel on devait donner le nom d'Aliso; il revint en Gaule, décida de fonder un autre ccutellum sur le Rhin c sur le territoire des Cattes >, nous dit rhistorien antique, et c'est probablement le castellum qui devait devenir plus tard la ville de Coblence; enfin, ayant pris toutes ses dispositions, il revint à Rome. 11 avait été acclamé imperator par les soldats, comme l'avait déjà été Tibère; mais lidèie à l'ancienne coutume, Auguste ne voulut pas reconnaître la validité de ce titre, parce que Drusus était un legatus. Le sénat lui décerna les honneurs du triomphe, le droit d'entrer à Rome à cheval, et le pouvoir proconsulaire^ bien qu'il n'eût été encore que préteur.

A Rome Drusus eut à prononcer loraison funèbre d'Octavie, qui était à la fois la sœur d'Auguste, la veuve d'Antoine, la mère de Marcellus et de sa femme (1). C'était une douce ligure qui disparaissait : l'Italie l'avait vue tantôt gaie et tantôt triste, mais conservant toujours sa dignité dans les tourmentes de la révolution; après la mort de Marcellus, elle s'était retirée dans le silence et dans 1 oubli. £t cette fois encore, comme le peuple et le sénat voulaient prodiguer de

placement d*Aliso et les opinions sont très partagées. Les uns le placent dans la haute vailee de la Lippe, au confluent de la Lippe et de rAlme, dans le voisinage de faderbom ou de i'Eisen ; d'autres au contraire vers le milieu du cours de la Lippe, à l'endroit où est ilamm. (Voy. Tarasilli, Le eampayne di Germanico neila Germania, Pavie, 1891, p. loi.) Les fouilles pratiquées récemment À Ualtem, qui est situé sur la Lippe encore plus prés du Kliin, en mettant & découvert les restes d'un vaste ecuiellum de l'époque d Au^^uste, ont amené bien des érudits à croire que c'était là remplacement d'Aliso. D'autres au contraire croient qu'Aliso ne pouvait pas être aussi prés du Rhin ; ils ont peutrétre raison. Le problème parait insoluble.

(1) OiON, LIV, 55; ScÈTonB [Aug,, bl) fait mourir Octavie alors qu'Auguste était quinquagestmum et qmartum annum agent (ulatie.

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trop grands honneurs à la morte, Auguste s'y opposa (1). Tibère de son côté semble s'être rendu au commencement de l'hiver à Aquilée, avec Julie qui était enceinte (2). il s'efforçait de vivre en bon accord avec la nouvelle femme qu'Auguste lui avait donnée, mais il ne pouvait oublier la douce Agrippine qui était passée dans une autre maison, et son cœur se serrait quand il pensait à elle, qui était restée à Rome, où il ne voulait plus retourner de peur de la revoir et de soutrrir (3). Cet orgueilleux taciturne, toujours enfermé en lui-même, était un homme passionné. Au commencement de l'an 10 — le consul de cette annéelà était lulus Antonius, le poète, fils de Fulvie et d'Antoine — . Tibère quitta Aquilée pour aller à la rencontre d'Auguste qui avait dû encore une fois quitter Rome et en même temps les réformes et l'administration intérieure, pour se rendre en Gaule où la situation était grave; mais Tibère avait à peine retrouvé Auguste que de mauvaises nouvelles arrivèrent de Tlllyrie. Les

(1) Dion, LIV. 35.

(2) Suétone (Tibère, 1) dit que Julie mit au inonde un fils à Aquilée. Si, comme je le crois, Tibère et Julie se sont mariés pendant Thiver de Tan 12 k l'an 11, la naissance de renfaat a pu avoir lieu pendant Thiver de l'an 11 À 10, ce qui nous fait croire que Tibère songeait à passer l'hiver à AquUôe. £n outre Dion (LIY, 30) parle d'une invasion des Daces qui aurait eu lieu dans les premiers mois de l'hiver de l'an 10, et pour la réprimer Tibère aurait quitté Auguste avec qui il se trouvait m GaUia, Si Ton suppose que la Gaule dont il s'agit ici est la Cisalpine, il est facile de tout expliquer. Auguste qui {Bull, Comun,, 1888, p. 16), le 1«' janvier de l'an 10, était absent de Rome et qui (Dion, LIV, 36) passa une bonne partie de Tannée dans la Lyonnaise, serait parti de Rome vers la fin de l'an 11, pour être assez tôt en Gaule; Tibère serait venu à sa rencontre, probablement à Pavie, mais il aurait été obligé de le quitter très vite en apprenant la nouvelle révolte, et Auguste aurait continué son voyage.

(3) Voy. SoBTONE, Tibère, 7.

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Daces avaient traverse le Danube gelé et envahi la Pannonie, et les Dalmates se révoltaient de nouveau. Auguste fit aussitôt repartir Tibère en Pannonie pour recommencer sa pénible campagne (i), tandis que Pison, avec lenteur et avec patience, refaisait la conquête de la Thrace, en disputant pour ainsi dire chaque pouce de terrain (2). En Germanie, au contraire, il semble que, pendant Tan 10, il y eut une sorte de trêve : on travailla activement à la construction des forteresses d'Aliso et de Coblence (3), mais il ne semble pas que de véritables batailles aient été livrées (4). Cet arrêt fut peut-être dû à la prudence d'Auguste qui.

(1) DioN. LIV, 36.

(S) VBLLftiDS, II, 98.

(3) Dion (LIY, 33) nous dit que, outre Aliso, DruBus établit un catUllum sur le Rhin dans le pays des Cattes. Si l'on considère les régions occupées par les Cattes, on en conclut que ce caiîellum devait ôtre Coblence ou Mayence. Coblence à la vérité, bien qu'elle fût voisine du territoire fréquenté par les Cattes, se trouve plutôt en face des régions habitées par les Tenctères. Mais comme la distance n'est pas grande, et que Ton fit cette année-là, la guerre aussi bien aux Tenctères qu'aux Cattes, je penche pour Coblence qui était mieux située que Mayence pour dufcndrc la Gaule contre les Cattes et les Tenctères.

(4) Dion (LIV, 36) ne parle cette année-lÀ, et d'une façon vague, que de luttes contre les Celtes et les Cattes, qui voulaient abandonner le territoire qui leur avait été assigné par les Romains. Obosb (YI, xxi, 15), entre la phrase qui résume les opérations de l'an 11 et celle qui résume les opérations de l'an 9, dit : Mareomannoi paene ad interMcionem cecidit. Dans Florcs (IV, XII, 23), il est aussi question, entre les guerres de Tan 11 et celles de Tan 9, d'ime guerre contre les Marcomans. Ainsi Dion parle d'une guerre contre les Cattes et contre les Celtes, les deux autres historiens d'une guerre contre les Marcomans. Mais il est certainement faux que les Marcomans aient été exterminés, comme le dit Orose, puisqu'ils reparurent bientôt après. 11 est bien diljQcile de tirer quelque chose de précis de ces renseignements si brefs et si incomplets. J'ai simplement supposé que ce qui est dit des Marcomans, est une allusion À leur fameuse émigration, dont la date est mystérieuse.

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ferme dans son dessein d'avancer lentement dans la conquête de la Germanie, et d'y employer les murailles aussi bien que l'épée, voulut attendre pour voir Teffet de la campagne de l'année précédente. Et cependant l'impression produite par la marche hardie de Drusus avait été profonde sur les populations de ia Germanie; quelques-unes furent même si effrayées qu'elles décidèrent d'abandonner leur territoire à l'invasion romaine et d'aller chercher d'autres demeures. Les Marcomans semblent avoir été de ce nombre et c'est sans doute à cette époque-là, qu'ils commencèrent à émigrer dans le pays qui fut plus tard appelé la Bohème, sous la conduite de Marbod, ce noble qui avait vécu si longuement à Rome. Marbod, qui était l'ami d'Auguste et qui avait de l'admiration pour la puissance romaine, ne voulait pas que son peuple en vtnt aux mains avec les légions; il préférait le conduire sur de nouvelles terres, où il espérait pouvoir fonder un gouvernement plus stable et organiser une armée avec la discipline romaine, donner enfin aux germains barbares les armes fabriquées par la civiUsation grécolatine. Un nouveau César n'aurait pas manqué de profiter de cette crainte passagère, et il aurait continué vigoureusement la marche commencée Tannée précédente par Drusus. Mais Auguste n'était pas un guerrier : c'était un intellectuel, un administrateur, un organisateur, un prêtre. Et à partir de cette année-là, pendant toute la guerre, on vit alterner deux stratégies, celle de l'audace et celle de la patience.

Cette année-là, le i«' août, les chefs de soixante peuples gaulois, réunis à Lyon, inauguraient au confluent du Rhône et de la Saône l'autel de Rome et d'Auguste. L'éduen Calus Julius Vercundarus Dubius fut

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élu prêtre (1). C'est là une date mémorable dans Thistoîre de TEurope. La première des provinces de TEurope, et avec plus d'empressement que n'en avaient mis la Grèce et d'autres nations orientales, la Gaule adoptait ce culte des souverains vivants qui était né en Egypte, et que l'Asie Mineure avait reporté sur Auguste et sur Rome. La Gaule elle-même, si voisine pourtant de Tltalie, et qui, une dizaine d'années auparavant^ avait encore des institutions républicaines et des chefs électifs, la Gaule elle-même n'arrivait pas à comprendre cette ingénieuse organisation du pouvoir suprême dans la république, grâce à laquelle Rome avait mis fin aux guerres civiles; elle ne comprenait l'étrange pouvoir d'Auguste qu'à travers les idées orientales, et elle voyait en lui un monarque asiatique personnifiant l'État. Elle perdait ainsi ses traditions celtiques et glissait rapidement sur une pente qui la menait, pour la politique, non pas aux idées latines, mais aux idées orientales; elle se disposait à servir et à vénérer Auguste, comme les Égyptiens et les Asiatiques avaient jadis vénéré et servi les Ptolémées et les Attales. Auguste devenait un dieu et un monarque, en Gaule comme en Orient. Le !•' août de l'an iO avant Jésus-Christ on posait à Lyon la première pierre de TédiOce, encore aujourd'hui presque intact, de la monarcbie européenne.

Ce même jour, Antonia mettait au monde, à Lyon, un fils qui devait être l'empereur Claude (2). C'était le troisième fils du jeune général. Le conquérant de la Germanie était, lui aussi, en règle avec la lex de maritandis ordinibus.

(1) SuiéTONB, Claud., «; Titb-Livb, Per., 187; Strabon, IV, m, 2.

(8) SnÉTONB, Claud,, 2.

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