‹ Grandeur et décadence de RomeChapitre 25 sur 40 · VI · texte numérisé non relu

VI

aux yeux des Romains ; et elle devait avoir deux causes : le désir de purifier les origines si louches de sa fortune dans la popularité d'une politique nationale, et le désir de négocier avec Rome un accord où il mettrait comme condition que les fils de Phraatès lui seraient livrés. Ceux-ci étaient de trop dangereux otages entre les mains de Rome. Ainsi les espérances que Rome avait mises dans la révolution de palais accomplie par Tbéa Mousa se trouvaient frustrées; le protectorat romain en Arménie, sur lequel reposait la suprématie de Rome dans toute l'Asie, se trouvait fort en danger. Rome pouvaitrelle faire ce pas en arrière en Asie, alors qu'Auguste, depuis vingt ans, faisait croire à l'Italie et à l'empire que les Parthes s'étaient plies à une sorte de protectorat romain? Mais pour pouvoir agir avec énergie en Arménie, il fallait avoir les mains libres en Palestine. Auguste n'accepta donc pas de proposer au sénat que la Palestine fût déclarée province romaine; mais il revint sur les décisions déjà prises, et il imagina, comme à l'ordinaire^ une transaction pour contenter les uns et les autres : il partagea en deux le royaume d'Hérode; il en donna une partie à ArchélaCLs, avec le titre d'ethnarque, en lui promettant le titre de roi s'il gouvernait bien; il subdivisa l'autre en deux nouvelles parties dont il donna Tune à Philippe, et l'autre à Antipas; il établit donc en Palestine une nouvelle monarchie divisée en trois, plus faible par conséquent et plus facile i surveiller (i). Il décida enfin, pour régler la question d'Orient, d'envoyer une armée en Arménie y rétablir le protectorat romain et montrer à tout l'Orient que jusqu'à l'Euphrate Rome ne voulait

(1) JosèpHB, A. /., XVII, XI. 4.

souffrir aucune rivalité ni aucun condominium. Mais bien qu'Auguste se doutAt que Phraatacôs faisait des menaces sans vouloir véritablement en venir aux mains, et cberchait surtout à intimider pour conclure une paix plus avantageuse, il ne pouvait manquer d'avoir de ce côté une assez vive inquiétude. Précisément conmie il s'agissait dans cette affaire d'employer plutôt les menaces et les négociations que la force^ il importait que l'expédition fût conduite par un homme qui aurait du prestige et de 1 habileté. Auguste luimême était trop vieux pour faire un si long voyage et pour se charger d'une entreprise aussi lourde; Tibère était à Rhodes; et à Rome parmi les grands il n'y avait personne à qui il pût se lier. Presque tous étaient des incapables. Lucius Domitius Ahénobarbus, par exemple^ n'avait donné que de très médiocres preuves de son habileté en Germanie (1). Marcus Loilius avait peut-être les aptitudes nécessaires pour le conmiandement, mais il n'avait pas assez de prestige^ et Ton ne pouvait pas non plus se ûer suffisamment à son intégrité (2). Auguste finit par imaginer

(1) Nous ne savons k peu près rien de ce que fit Domitius Ahénobarbus. Dion fait une allusion très vague ^LV, 10) À un insuccès politique et militaire contre les Cliorusques, insuccès qui xaTa9poyî)aai açôîv xal toù; d)J.ovc BoifSdpovç <icoty)o-ev. Mais nous ne savons pas en quoi consista exactement cet insuccès ; nous avons simplement là l'impression qu'on ne fut guère satisfait à Rome de ce qu'avait l'ait Domitius, bien que, avec la facilité ordinaire, on lui ait accordé les omamenta iriumphalia (Suétone, Néron, 4).

(2) Zona RAS, X, 36 : tcSv *Ap|uvCcav 8à veorreptffdvTttiv xal Tâv nàpOoiv aÙToîc ffwepyouvTftiv, àXyiàn/ M toutoic ô A0YOv<rroç ^6pEi tC &v :cpa(7) oOts y^p ccùxàç fftpaTeùaaiaoloc xe V)v Sià Y^pac, 6 te TtSÉptoç, (bc tlpTixai, [UTéffTiï, l^Ôifi dtXXov U tiva icéfi^^ai twv ÔuvàTOw oOx iroXiia. Ces deux derniers mots odx èT6X|Aa contiennent toute l'énigme de la politique d'Auguste. Pourquoi Auguste n'osait-il envoyer aucun des grands personnages en Asie i Les historiens nous disent que c'est parce qu'il voulait réserver A la dynastie

dbyGoogk

une combinaison aussi ingénieuse que hardie, pour avoir du côté de Rome en Orient les aptitudes militaires, le prestige et l'intégrité : c'était d'envoyer pour résoudre la question d'Arménie et les difficultés avec les Parthes une commission à la tête de laquelle serait Caïus César et dont les membres seraient des hommes capables de soutenir et de conseiller sa jeunesse inexpérimentée; parmi eux serait Caïus LoUius. Caïus n'avait que dix-huit ans : il était donc bien jeune pour qu'on lui confiât de grandes afi'aires. Mais les Italiens commençaient à être indulgents sur ce point et quant aux Orientaux, ils étaient habitués depuis longtemps à considérer dans leurs souverains non pas la personne, mais le nom, le titre, une sorte de divinité indépendante de la matière humaine dans laquelle ils pouvaient avoir été façonnés. Ignorants du droit constitutionnel romain, les peuples voyaient, après vingtcinq ans de gouvernement, Auguste à travers l'idée de la monarchie sous laquelle ils vivaient depuis si longtemps, et se le représentaient à l'image des rois qui les avaient gouvernés depuis tant de siècles. Cela est si vrai que cette année-là, pour faire jurer aux Paphlagoniens qui venaient d'être annexés, fidélité à l'empire, on avait été obligé de leur faire répéter le serment qu'ils prêtaient auparavant aux rois de Pergame, en mettant le nom d'Auguste à la place du nom du roi, mais en y joignant les expressions de vénération religieuse qui avaient été employées en Egypte : t Je jure par Zeus, par la Terre, par le Soleil, par tous les dieux

la gloire de cette guerre. Mais c*est une supposition, qui n'aurait de valeur que s'il était démontré qu'Auguste avait cette inten. tion. Tout ce que nuus avons déj& raconté nous autorise t croire qu*il n'osait pas envoyer d'autres personnages, parce qu*il n'en trouvait aucun qui fût capable de bien conduire cette affaire.

dbyGoogk

et les déesses, par Auguste lui-même, d'aimer toujours César Auguste, ses enfants et ses descendants, dans mes paroles, mes actes et mes pensées, de considérer comme amis ou comme ennemis tous ceux qu'ils tiendront pour tels... (1) » Ces peuples- là n'auraient pas compris une autre formule. Aussi le jeune homme qui s'appelait César et était fils d'Auguste, pouvait-il représenter à leurs yeux le successeur d'Auguste par droit dynastique, et répandre parmi les sujets de l'Orient la splendeur de son prestige au milieu de princes protégés et alliés en face des Parthes. Les ordres, les promesses, les menaces qu'il viendrait à prononcer auraient la même valeur que si elles provenaient de la bouche ou de la plume d'Auguste. Assisté de conseillers habiles, Caïus pourrait s'acquitter heureusement de sa mission; en même temps il serait très bon pour lui de s'éloigner de l'énervante corruption de Rome.

Cependant Lucius arrivait à sa quinzième année et recevait, lui aussi, les honneurs et les privilèges accordés à son frère afné. Dioscures de la nouvelle constitution, ces deux jeunes gens rassuraient l'Italie sur son avenir, et Auguste mettait en eux toutes ses espérances. Tibère était maintenant presque entièrement oublié à Rome, bien qu'en Orient le tétrarque Hérode construisît en son honneur la ville de Tibériade.

(1) Voyez rimportante inscription trouvée en Asio-Mineure, et expliquée par Franz Cumont dans la Revue des éludet grecques, i901. p. 27 et suiv. « Le nouveau document, dit avec raison M. Cumont, nous fait vivement sentir le contraste qui existait entre la théorie romaine du césarisme et son application eu Asie. En Tan 3 avant notre ère, Auguste n'est en Italie qu'un magistrat ri'publicain» auquel on a accordé pour dix ans dos pouvoirs extraordinaires... En Paphlagonie, il apparaît comme un monarque oriental, héritier des dynasties dont la maison s'est Ctointc. »

La construction du nouveau forum était enfin terminée, et aussi celle du temple de Mars Vengeur, qu'Auguste^ avant la bataille de Philippes, avait fait le vœu d'édifier, pour obtenir des dieux la victoire qu'il n'espérait pas de sa propre valeur. Il reste encore de belles ruines de ce forum et de ce temple dans la via Bonella près de VArco dei Pantani. Le nouveau forum était une sorte de monument grandiose élevé par Auguste à Phistoire de Rome, et où .s plus grands hommes de tous les partis et de tous les âges avaient leur statue, chacune avec une courte inscription, composée par Auguste lui-même. Venant des époques les plus disparates et des luttes les plus atroces, Marins et Sylla^ Romulus et Scipion Emilien^ Appius Glaudius et Caïus Duillius, Métellus Macédoniens et LucuUus, se retrouvaient là dans le marbre (1). Quant au temple, le vainqueur avait mis quarante ans à accomplir son vœu, mais la faute en était à l'architecte qui travaillait avec une extrême lenteur. Quand on inaugura le forum et le nouveau temple, qui était le plus beau temple qui eût jamais été élevé au dieu de la guerre dans la ville de la guerre (et ce fut probablement au printemps de l'an 2 (2)), Auguste voulut faire une grande démonstra-

(1) Voy. GAnDTHACSEN, AuguBtui und seine Zeit, Leipzig, 1891- 96, vol. I, p. 894 et suiv.; vol. II. p. 519 et suiv.

(2) On n*e8t pas d'accord sur la date de l'inauguration. Comme le remarque Borohbsi {de Ovid. Fait., V, 550 et suiv.) il y a des raisons pour croire qu'elle eut lieu le iS mai. Mais Vell^ius Patbrculus (ir, 100) nous dit que ce fut $e {id est Augutto] et Gallo Caninio consulibui. Or, les inscriptions {C. I. L . 1*, 161) nous font savoir qu les consuls du commencement de Tannée étaient Auguste et M. IMautius Silvanus. Gallus Ganinius aurait donc été un comul tuffeelui. Gomme il est peu probable que Plautius ne soit pas resté consul pendant six mois, et ait abdiqué avant le i** juillet, l'inauguration semble avoir eu lieu après le !•' juillet, et probablement au mois d'août. Voy. Momvben, C. /. L., l^ p. 318.

dbyGoOgk

tion militariste et traditionaliste. Probablement il lui sembla opportun d'opposer cette manifestation à l'esprit sceptique, frivole et énervé des nouvelles générations qui observaient bien mieux le culte de Vénus que celui de Mars^ à ce moment où des bruits de guerre venaient à la fois d'Orient et d^Occident^ et où à Rome, avec la légèreté accoutumée, on parlait de la conquête prochaine de la Perse et d'autres folies semblables. En inaugurant ce forum, Auguste publia un édit dans lequel il conseillait au peuple d'exiger que le président de la république ressemblât toujours aux grands bonmies dont les statues étaient là (1). Puis des fêtes solennelles furent célébrées; il y eut de nouveaux jeux troyens et une naumachie qui attirèrent de tous les points de l'Italie des foules énormes (2); le sénat approuva un décret qui faisait du nouveau temple de Mars le plus grand symbole religieux de la force militaire de Rome. Tous les citoyens en efiet^ après avoir pris la toge virile, devaient se rendre dans ce temple; tous les magistrats qui partaient pour les provinces devaient également s'y rendre au moment de leur départ, et après avoir prié le dieu de la guerre pour obtenir ses faveurs, de commencer leur voyage en partant du seuil sacré de la demeure de Mars; chaque fois qu'il s'agirait de délibérer au sujet d'un triomphe, c'est dans ce temple que le sénat se réunirait; les sénateurs y déposeraient le sceptre et la couronne et c'est là aussi que seraient apportées toutes les enseignes prises à l'ennemi (3). Avec ces monuments du forum et ces fêtes de Mars, Auguste avait donc encore une

(1) SniTONE, Aug., 31.

(S) VELLéiuB Patbrculdb, II, G, 2 : Dion, LV, 10. Otidk, Art am.* I» i71 et suiv.

(3) Diow, LV, 10.

dbyGoogk

fois cherché à raviver les grands souvenirs du passé et de l'ancienne aristocratie chez ce peuple de marchands, d'artisans, de courtisanes, de flâneurs qui allaient user le beau marbre de son monument. Mais la tentative était vaine. La nouvelle génération s'arrêterait à peine, pour regarder d'un œil distrait et d'un esprit indifférent les statues de ces grands hommes qui, au milieu de toutes les tempêtes, avec une foi invincible, avaient, petit i petit, fondé l'empire. Ovide, le poète préféré des femmes et des jeunes élégants, à qui il faisait oublier le tendre Virgile et le mordant Horace, Ovide, dans son nouveau poème sur l'art d'aimer, faisait de Mars, le dieu de la guerre, un trop complaisant amoureux de Vénus, n rappelait les fêtes qu'Auguste avait fait célébrer pour la consécration du temple, mais comme une occasion unique d'aventures et d'intrigues d'amour, à cause de la foule innombrable et joyeuse de jolies femmes et de jeunes gens qui vinrent à Rome (1); et il célébrait à Tavance de la même façon les fêtes sur lesquelles on comptait déjà pour le triomphe de Cai'us César, quand il reviendrait de la Perse conquise. Quelle occasion merveilleuse de faire la cour à sa belle (2) ! Avec sa facilité et sa souplesse habituelle, cet harmonieux porte-voix de la jeunesse, qui exprimait toutes les folies de sa génération, n'hésitait même pas à flatter, lui aussi, comme s'il eût pris plaisir au servage dynastique, les deux jeunes fils de César; et 11 écrivait en leur honneur des vers qui, cinquante ans auparavant, auraient fait rougir un Romain, et lui auraient paru dignes du plus vil des esclaves. Il célébrait la grandeur précoce des deux

(1) Art am., I, 175 : Quit non invenit, turba quod amaret in illaf

(2) Ar$ am., I. 177-228.

jeunes gens, comme un privilège accordé à leur nature semi-divine.

Ultor adest, primisque ducem profîtetur in armis, Bellaque non puero tractai agenda puer.

Parcite natales timidi numerare deorum : Gaesaribus yirtus contigit ante diem.

Ingenium cœleste suis yelocius annis Surgit et ignavee fert maie damna morœ (4).

Mais une catastrophe inattendue et terrible, dont nous ne connaissons qu'imparfaitement les détails, interrompit soudain ce délire. Julie avait-elle élé trop téméraire en comptant sur sa popularité^ sur la vieillesse d'Auguste et sur l'indulgence sceptique du public? Avait-elle laissé s'entrouvrir imprudemment les voiles derrière lesquels elle devait cacher ses amours illi cites, elle^ la fille de celui qui avait promulgué seize ans auparavant la terrible lex de adtUieriis f Cela est probable (2). Devons-nous voir dans ce qui se passa alors une revanche prise par les amis de Tibère et par le petit parti traditionaliste^ ou encore un suprême effort de Livie pour rouvrir à Tibère les portes de Rome? Gela encore est assez probable (3). Il faut alors sup-

(1) Art am., I, 181 et suiv.

(t) Macrobe, Saf., n, y, 1 : $€d indulgeiUia tam foriunae quam patrit abuiebatur (Julia)...

(3) Jl reste dans la catastrophe de Julie bien des points qui sont obscurs ; mais, ce qui parait certain, c'est qu'il faut chercher la cause de cette catastrophe dans la lex Julia de adulteriis. Julie subit la loi faite par son pore et dont nous avons énuméré les dispositions principales dans le chap. vu du t. Y. En d'autres termes pour comprendre cette catastrophe, il faut avoir cette loi présente à l'esprit. Ob libidinet atque adulleria damnatam, dit Suétons (7*16., 11), Saini Jérôme, ad an. Abr. 2012 : in tuhilUrio deprehentam. Tacite, Ann,, l, 53 : ob impudiciUam. Sénâque, de Clem., I, x, 3 : quoteumque ob adulterium filiae tuae damnaverat... Il est clair qu'il s'agit d'un délit prévu par la lex de aduUeriit; et, cela admis, bien des choses qui

poser que les amis de Tibère arrivèrent à posséder les preuves d^un adultère de Julie dont avait connaissance une affranchie du nom de Phœbé, et que, furieux de la décadence de leur partie persuadés qu'ils seraient écrasés, s'ils ne pouvaient frapper leurs ennemis d'un coup retentissant, ils firent appel à tout ce qu'ils avaient encore de courage et de hardiesse, et décidèrent de reprendre un peu de prestige en montrant qu^ils n'avaient d'égards pour personne, pas môme pour la fille d'Auguste qui était si populaire. La lex de aduUeriis avait été appliquée i beaucoup d'hommes et de femmes : pourquoi Julie et ses amants pourraient-ils y échapper? Auguste, qui avait promulgué et affirmé tant de fois que tout le monde devait obéir aux lois, ne pourrait empêcher que sa fille reçût, comme les autres, le châtiment qu'elle avait mérité. Cependant le vieux président, qui depuis vingt-cinq ans consacrait à la chose publique tant de fatigues, tant d'argent, tant de soucis, semblait demander comme unique récompense de tant de travail et de tant de mérites, que personne ne l'obligeât à voir la preuve de la faute commise par sa fille ; il ne voulait pas être mis dans la terrible alternative ou de donner l'exemple de déchirer lui-même les lois qu'il avait faites ou de sévir contre son sang, de marquer d'infamie la mère des deux jeunes hommes, dans lesquels il semblait mettre les plus belles espérances pour l'avenir. Mais quel scandale pouvait causer plus de mal au parti de la jeune noblesse qu'un retentissant procès d'adultère contre Julie? £t les amis de Ti-

semblaient obscures, deyiennent claires. Du jour où Auguste s'aperçut que la faute de sa fîlle était si évidente qu'on ne pouvait plus la cacher, il se trouva dans l'alternative ou d'imposer une scandaleuse impunité en abusant de son autorité ou d'abandonner sa fille à son sort..*

dbyGoogk

bère^ rendus furieux par leurs défaites répétées, n'eurent d'égards ni pour les cheveux blancs, ni pour les mérites, ni pour la famille d'Auguste^ et ils montrèrent au père les preuves... Le coup dut porter bien profondément. Auguste était pris dans les filets qu'il avait tissés lui-même pour les autres. La lex de adtdteriis, qui portait son nom, obligeait le mari à punir ou à dénoncer la faute de sa femme; et si le mari ne pouvait pas ou ne voulait pas, c'était au père à le faire, Tibère étant à Rhodes, c'était lui, Auguste, qui devait punir ou accuser sa fille, sinon Cassius Sévérus, ou quelque autre vaurien, pourrait traîner Julie devant la quoesHo, demander, toujours en s'appuyant sur une autre loi qu il avait fait approuver lui-même, que Phœbé fût mise à la torture pour qu'on pût lui arracher l'aveu de la faute de sa maltresse. Et cet homme, que les historiens modernes nous représentent comme un monarque absolu, arbitre à Rome de toutes les lois et de toutes choses, cet homme qui aurait eu l'ambition de fonder une dynastie pour assurer à jamais l'empire à sa famille, cet homme n'eut pas le courage, à ce moment suprême, de disputer sa fille aux rancunes d'une petite coterie, aux préjugés stupides des classes moyennes, à la peur de paraître rechercher des privilèges pour lui et pour sa famille, à l'ambition si républicaine et si latine, de montrer au peuple que les lois étaient au-dessus de toute considération personnelle ou de famille. Il avait fait cette loi terrible et qui avait été appliquée à tant de monde ; si, son tour venu de la subir, il essayait de sauver les siens, que deviendrait cette réputation de magistrat impartial, de gardien sévère des mœurs, qui faisait en grande partie sa gloire et son prestige? Que Ton se représente ce vieiUard de soixante-deux ans^ fatigué,

irrité des difQcultés qui croissaient au moment même où il désirait le plus prendre du repos, et qui^ au terme de sa vie agitée, alors qu'il avait le droit de désirer un peu de tranquillité, ne pouvait échapper à la terrible vengeance des amis de Tibère, le mettant dans l'alternative, ou de tuer sa fille, ou de compromettre dans un scandale monstrueux tout son prestige et toute son œuvre! Auguste n'était pas cruel, mais devant un td choix à faire, il semble avoir été en proie à un accès terrible de douleur et de colère (i). Tandis que Fëgalîté de tous devant la loi n'était plus qu'une convention mensongère, dont se servaient les charlatans, comme Cassius Sévérus, pour tromper le peuple, Auguste voulut que ce fût une chose sérieuse pour sa fille, et il songea aussitôt à user des dernières rigueurs que la lex Julia permettait au pater familias d'appliquer à sa fille adultère, c'est-à-dire à la tuer. Puis l'affection, la raison, un peu de calme revenu dans son cœur, l'emportèrent. Sorti de Rome, il envoya à Julie, au nom de Tibère, sa répudiation, et en vertu de ses pouvoirs de pater familias, il l'exila à Pandatarie (2).

(i) S^NÂQUE, de Ben., l, zzzii, 2.

(2) Sdbtone, Auguite, 65. L'intervention d'Auguste dans le scandale dépend sans doute de la disposition de la lex Julia de adulteriii qui obligeait le père à châtier ou à accuser la femme adultère, quand le mari ne pouvait ou ne voulait le faire luimôme. Là encore Auj^iste appliqua sa loi. On ne voit pas bien clairement par qui et comment Julie et ses complices furent condamnés. D'après le droit commun elle aurait dû être jugve par une quaesUo, Mais Tacite nous donne et entendre que l'on changea l'appellation du d(}lit d'une façon un peu arbitraire : nam culpam... vulgatam gravi nomine laetarum religionum Où violatae majestatis appellando elementiam majorum iuasque ipie leges egrediebatur. Comme nous savons que la lex Julia de aduHeriii permettait au père de punir lui-même sous certaines conditions, la fille adultère, la supposition la plus simple, c'est qu'Auguste profita de ses 'pouvoirs de pater familiast

dbyGoOgk

Et Rome, qui ne s'y attendait guère, apprit soudain que la fille d'Auguste, la mère de Caïus et de Lucius, la grande dame si populaire, avait été surprise en adultère par son père, envoyée en exil et chassée de sa famille. Les accusations les plus folles firent alors rage dans Rome. Les hautes classes aussi bien que les classes moyennes, les sénateurs et les chevaliers, les coteries les plus influentes, se révoltèrent contre Julie; toutes les fables obscènes inventées sur son compte par les amis de Tibère, et chuchotées à voix basse depuis si longtemps, furent racontées tout haut, grossies encore et exagérées, et avec la plus vive indignation; la malheureuse femme, qui s'était rendue coupable d'une faute si commune, fut avilie comme la plus honteuse des courtisanes, traînée dans la boue, accusée de toutes les abominations et même d'une tentative de parricide; tous ses amis furent accusés d'adultère, de conspiration contre Auguste; Phœbé se pendit pour ne pas avoir à porter témoignage contre sa maîtresse; lulus Antonius le plus soupçonné de tous, à cause de ses origines, se donna la mort (i); les condamnations furent très nombreuses; Sempronius Gracchus, et plusieurs des plus illustres amis de Julie furent condamnés à l'exil (â); accompagnée de sa vieille mère, Julie dut sortir clandestinement de Rome, poursuivie par la haine de tous les gens de bien, chargée d'un nombre infini de fautes qu'elle n'avait pas commises. De nouveau et pour quelque temps le public était pris d'une horreur subite de l'adultère, dont les dénonciateurs profitaient pour accuser à l'aveuglette un grand

même peut-être en les appliquant un peu arbitrairement, poiu* éviter le scandale d'uD procès.

(1) Dion. LV, 10; Vbllbius, II, c, 4

(2) Vbllbids, 11, 100; Sénéqus, de CUm., I, z, 3.

nombre de gens. Auguste était trop puissant et trop admiré; personne n'osait rien tenter contre sa grandeur, mais la jalousie démocratique couvait dans les cœurs, et elle se donna libre cours dans le monstrueui scandale de l'adultère de Julie. Puisque Julie s'était laissé prendre en faute, elle allait expier la grandeur privilégiée, la fortune unique d'Auguste; elle allait être précipitée dans l'abîme de l'infamie à une profondeur égale à la hauteur de la gloire sur laquelle fe tenait son père; elle expierait surtout toutes les rancunes qu'Auguste avait fait naître avec les lois sociale? Quelle joie pour ceux que les lois de Tan 18 avait frappés dans leur honneur et dans leur fortune, d» voir la fille de l'auteur de ces lois accablée, elle aussi, d'infamie et perdue ! Auguste lui-même, emporté par ce courant, écrivit une lettre au sénat, dans laquelle il expliquait le châtiment de sa fille, et énumérait. comme si elles eussent été la vérité, les plus odieuse? calomnies que Ton faisait courir sur son compte (1).

(1) Suétone, Auguste, 65; Sékèqvh, de Benef., YI, 32.

dbyGoogk

LA VIBILLSSSE d'aUGUSTB

De tels excès amenèrent bientôt une réaction. Le parti de la jeune noblesse, les amis de Julie, le peuple qui aimait Caïus, Lucius et leur mère, tous ceux qui, indignés des exagérations cruelles de la vertu, en viennent à sympathiser avec le vice et parfois même avec le crime, se révoltèrent à leur tour contre la férocité de ce scandale si pénible, qui avait attristé la vieillesse d'Auguste, et privé de leur mère les deux jeunes gens, espoir de la république. On protesta contre la folie de délations qui menaçait tant dïnnocents; on accusa Tibère d'être la cause de tout ce mai (i); on fit des démonstrations populaires en faveur de Julie (2). Auguste dut se résoudre à donner une satisfaction à cette partie du public et, intercédant en qualité de tri-

(1) ScÉTONE (Tibère^ il et 12) nous montre clairement qu*après la condamnation de Julie commença la période la plus mauvaise de l'exil de Tibôre, celle où son impopularité fut la plus grande et la haine contre lui la plus intense. Cette impopularité fut certainement causée par la haine qu'Auguste manifestait ouvertement et aussi par le scandale de Julie qui déplut à bien des gens. C'est de cette façon que l'on peut expliquer pourquoi Tibère, au dire de Sostqnb {Tibère, 18), intervint plus tard auprès d'Auguste en faveur de Julie. Celle-ci était si populaire, que Tibère ne voulait plus être accusé d'avoir été son plus implacable persécuteur.

(2) SuBTONE, Augmie, 65. Deprecante $aepe populo romano, etc. Voy, Diow, LV, 13.

dbyGoogk

bun, il défendit d'intenter de nouveaux procès pour les adultères commis ayant une certaine époque (1). Mais cette concession faite au parti de Julie, il se hâta de donner quelque compensation au parti puritain : il exila quelques-uns des jeunes amis de Julie qui s'étaient le plus compromis dans le scandale, et qui, à cause de leurs mœurs, provoquaient le plus d'indignation dans le parti adverse^ en usant, un peu arbitrairement, de son droit de faire tout ce quMl jugeait utile pour l'ordre moral et le prestige de la religion; et suppléant en partie avec son autorité, à la férocité des jugements publics, limitée par son veto de tribun (2). Mais ces compensations s'arrêtèrent là.

(1) Dion, LV, 40. Ce ne fut que gr&ce & ses pouvoirs de tribun, qu'Auguste put empêcher ces procès.

(2) SÉNâQUB {de Cl&m, I, z. S) dit qu'Auguste, au lieu de mettre à mort les amants de sa fille (la lex dé adulteriû^ semble-t-il, lui aurait permis de le faire), se montra magnanime et se contenta de les exiler. Mais ici, comme pour Tezil de Julie, la question se pose de savoir en vertu de quels pouvoirs Auguste exilait les amants véritables ou présumés de sa fille ? Et d*abord peut-on croire ce que dit Sénôque, qu'Auguste exila les amants de Julie en substituant sa propre autorité à celle des tribunaux? Tacitb (i4nn., 111, 24) confirme Sônèque : adulterot... earum morte aut fuga punivii. Mais ce témoignage de Tacite qui est souvent inexact dans les questions de ce genre, ne scrût pas d'un grand poids, si nous n'en avions un autre plus important, celui d'Ovide. Le poète fut compromis dix ans plus tard dans le scandale de la jeune Julie, qui fut en tout point analogue au scandale de sa mère, bien qu'il fût moins grave. Ovide nous dit d'ime façon très nette qu'il fut rêlegatu» par un edietum d'Auguste, sans qu'ait été prononcée contre lui une sentence par la quaettio et sans que le sénat ait émis un décret ( Tritiet, II, 131 et suiv.) :

Noc mea deereto damaasti facU seuatuf

Nec mea seleeto jodice iutsa fuga Mt : Triatibut iareclut verbit — ita principe dignam —

Ultua ea offenaaa, ut deeel, ipaa tuaa. Adde, quod edictum, quamvia Immite mioaxqua

Attainen in pœnœ nomine lene fuit.

Quippe relegalas, non exul dicor in iIJo...

11 est évident qu'Ovide ne fut pas relégué à la suite d'un juge-

Tibère attendit en vain, à Rhodes, qu'Auguste le rappelât. Si Julie et ses amis les plus intimes, si se» amants vrais ou imaginaires, si les jeunes gens les plus corrompus de la noblesse sortirent de Rome, Tibère n'y rentra pas. Il était, depuis le scandale de Julie, encore plus détesté du public qu'auparavant; plus que jamais on redoutait cet honmie d'un caractère si peu en harmonie avec son époque; en le laissant à Rhodes, Auguste donnait au parti de la jeune noblesse, si rudement éprouvé par le scandale de Julie, une nouvelle compensation.

Le scandale de Julie, au lieu d'améliorer la situation qui était si tendue, ne fit que provoquer de nouvelles discordes encore plus violentes; et le parti traditionaliste, qui l'avait machiné, n'en profita en aucune manière. A toutes ces causes de dissolution s'ajoutait maintenant pour l'État un nouveau malheur, d'ordre physique et personnel : Auguste vieillissait. Il n'avait, il est vrai, que soixante et un ans; on ne pouvait donc le dire absolument vieux; mais il avait commencé à

ment, mais par une mesure administrative, comme nous dirions aigourd'hui, qui fut prise par Auguste : il dut en ôtre de même pour les exilés dont parle Sénëque, puisque Tacite dit que ceux qui avaient commis l'adultère avec la fille et avec la petite-fille d'Auguste furent traités de la même façon. £n vertu de quelle autorité Auguste pouvait-il prendre cette mesure administrative et infliger à des citoyens romains, par un édit, la peine de la déportation? De même que pour l'exil de Julie et à plus forte raison, puisqu'il s'agit de personnes sur lesquelles Auguste n'avait pas la patria potettat, je ne vois pour cela que la faculté qui lui fut accordée en l'an 23, dont il est question à la page 143 du tome V : utqne quaecumque ex ««u reipuhlicae divinarum huma(na)rum publUarum privatarumqw rerum eue censebit, ei agere facere jut potesttuque sit. Dès là qu'il était établi que Julie et ses complices s'étaient rendus coupables de sacrilège (lae$arum religionum), comme le dit Tacite, Auguste pouvait les condamner à la relégation, en vertu des pouvoirs qui l'autorisaient à faire tout ce qu'il jugeait nécessaire pour le preitige de la religion,

Page 1