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qui possédait tout ce qu'elle voulait par privilège et sans lutte, était paresseuse, indisciplinée, l'ordre équestre était du moins aiguillonné par l'ambition d'acquérir une noblesse plus baule et un plus grand prestige, en occupant les charges de l'État qui jusque-là avaient été réservées aux sénateurs. Mais Auguste n'osait même pas prendre l'initiative de cette réforme, à laquelle s'opposaient les traditions, la ligne de conduite qu'il avait suivie jusque-là, le pli indélébile imprimé à son esprit par le mouvement traditionaliste auquel il avait si fort contribué lui-même dans sa jeunesse : et peut-être aussi sa timidité de bourgeois arrivé à la noblesse. Il était le représentant d'une génération passée; il continuait à vivre dans un monde qui s'était presque entièrement renouvelé, mais avec lequel il lui fallait compter; il consentait à se servir de chevaliers ou de plébéiens dans ses provinces, pour l'administration de l'Egypte, pour le gouvernement de quelques régions éloignées, perdues, de ses provinces les plus barbares (4), mais non pour les grandes charges sur lesquelles le public tenait les yeux fixés. Aussi les esprits sages, à mesure que se dissipait l'impression fâcheuse du scandale de Julie, commençaient à se demander s'il ne serait pas nécessaire pour le salut de la république, de réconcilier Tibère et Auguste, de ramener à l'État, affaibli parla vieillesse d'Auguste, cette force qui demeurait inactive à Rhodes, et qui ne demandait qu'à être employée. Auguste, il est vrai, faisait voir clairement qu'il avait placé ses espérances
(1) OvioB CPont., IV, 7) nous parle d'un certain Yestalis, descendant des rois alpins et centurion primipilarius, qui exerçait les fonctions poliUques de gouverneur dans une parUe de la
Mésie : . „ . „ ^ ^
Mlstus M Euxiou quooiam, Vestalis, ta undas, Ut positif reddai jura tub axe locis.
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en Caïus et en Lucius; mais tous les deux étaient encore très jeunes; la situation empirait partout; les nouvelles de Germanie n'étaient pas rassurantes et Auguste était vieux et malade. S'il était venu à moitfîr d'un jour à l'autre, on n'aurait pas pu le remplacer par Caïus, ni choisir pour commander l'armée un autre homme que Tibère, qui malgré son impopularité restait toujoiu^s le premier général de son temps et Fhomme qui connaissait le mieux les affaires germaniques. Au bout de dix ans, les choses se trouvaient dans le même état qu'à la mort de Drusus : Tibère était le successeur inévitable d'Auguste. Il fallait donc tenter de réconcilier Auguste et Tibère. Mais Auguste fit d'abord la sourde oreille. Sa vieillesse gardait trop de rancune contre Tibère, était trop effrayée de son impopularité, trop dominée par une tardive tendresse paternelle pour Caïus et pour Lucius, et par les brillantes espérances qu'il concevait pour eux. c Salut, lumière chérie de mes yeux, — écrivait-il le 23 septembre de cette année*là, le jour anniversaire de sa naissance, à Caïus qui était en Arménie. Je voudrais t'avoir toujours près de moi, alors que tu es loin; mais mes yeux cherchent avec un plus vif désir mon Caïus dans des jours comme celui-ci. En quelque lieu que tu te trouves aujourd'hui, j'espère que cette joiu^née aura été bonne pour toi, et que tu auras célébré gaiement mon soixante-quatrième anniversaire. Ainsi que tu le vois, j'ai échappé à cette année que Ton appelle communément Tannée climatérique, la soixantetroisième. Et je demande aux dieux que pour le temps que j'ai encore à vivre, ils m'accordent de le passer dans une république prospère et en vous voyant grandir suffisamment pour que vous puissiez prendre ma place (i) . •»
(1) AvLU Gkllb, XV, 7.
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Toujours décide à faire de Caîus et de Lucias ses successeurs, il ne voulait pas placer auprès d'eux la rivalité formidable de Tibère, et il sacrifiait i cette tendresse sénile les intérêts essentiels de l'État.
Mais bien qu'elle fût affaiblie et paresseuse, Tltalie n'était pas encore assez abattue pour pouvoir supporter sans rien dire ce gouvernement en déliquescence. Le parti traditionaliste reprenait des forces, aidé par les circonstances, par l'appui des gens avisés, et aussi certainement par Livie; et il entreprit de faire le siège de cette obstination sénile pour obliger Auguste à capituler. Cependant Caîus, dans la seconde moitié de Tan i après J.-C., était arrivé avec son armée jusqu'aux frontières des Partbes (i), et nous ne savons à quel endroit, il avait arracbé à Phraatacès un consentement définitif à ses propositions. Le roi partbe renonçait à toute influence sur l'Arménie, à toute prétention sur ses demi-frères; la paix serait solennellement ratifiée dans une entrevue qui aurait lieu Tannée suivante sur les rives de l'Euphrate, dans une petite fie. Livie d'autre part, au commencement de l'an 2, réussissait enfin à vaincre en partie, mais au prix d'une nouvelle humiliation pour Tibère, Tentètement du vieillard. Auguste consentit à permettre à Tibère de revenir à Rome, si Caîus y consentait lui aussi, et si Tibère promettait de ne plus s'occuper de politique (2). Cette concession était d'ailleurs de peu d'importance; car n'étant pas exilé, Tibère avait absolument le droit de revenir sans son consentement; mais
(1) C'est du moins ce que fait supposer le passage de la fameuse inscription de Pise (C. /. L., XI, 1421) po$î comulatvtm, quem uUra fine$ exiremas populi romani bellum gerem féliciter peregerat,
(2) SuiTONB, Tibère, 13.
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la condition que Caîus y consentirait et que Tibère ne s'occuperait plus de politique, démontrent bien qu'Auguste voulait ménager le plus qu'il pouvait la jeune noblesse et l'opinion publique, toujours hostiles à Tibère. Ces conditions devaient être bien humiliantes pour le général qui avait dompté l'insurrection de Pannonie. Mais Tépreuve si longue — il en était à sa huitième année d'exil — avait brisé jusqu'à sa fierté; il comprenait que tant qu'il ne serait pas de nouveau rentré à Rome, il ne pourrait rien espérer; il consentit donc à demander à Caïus l'autorisation, et à promettre qu'il ne s'occuperait plus de politique. Et la fortune, lasse désormais de le persécuter, lui fut cette fois favorable. Caïus, au printemps de l'an 2 (i), avait eu sur les rives de TEuphrate une entrevue avec PhraatacèSj conclu la paix et fêté l'accord par de grands banquets (2), au milieu desquels Phraatacès, mécontent de Lollius, semble avoir dévoilé à CaTus les pourparlers secrets qui avaient été engagés entre eux. Caïus, qui avait pour les concussions l'horreur naturelle aux jeunes aristocrates nés riches grÀce aux concussions de leurs ancêtres, serait alors entré dans une grande colère et, se révoltant enfin contre son conseiller, il l'aurait chassé. Ce qui est certain c'est que Lollius, peu de temps après avoir eu une altercation très violente avec Caïus, mourut subitement.
(1) On peut établir approximativement la date de la façon suivante : Lucius César mourut le S août de l'an S ^>rè8 J.-G. (C. /. L., !'• p. 326). Tibère revint à Rome en l'an 2 après J.-C. oO «oUqi «pétepov, peu de temps avant la mort de Ludus (ZoN., X, 36; Vbllbids, II, 103). Il y revint parce que Caïus, tune Mareo Lollio offetaior, y donna son consentement {Bvi- TONB, Tibère, 43) Cela nous porte à croire que le scandale de Lollius et par suite la rencontre avec Phraatacès turent lieu au printemps de l'an 2 après J.-C,
(2) VsLLiius, II, CI, 8.
On crut que, sentant sa situation irrémédiablement compromise, il s'était empoisonné. Il laissait à sa famille un patrimoine qu'il avait probablement amassé au prix de sa vie, mais qui, pendant plus d'un demi-siècle, devait compter parmi les plus considérables de l'Italie, et permettre à ses arrière-petites-ûUes de faire briller au soleil de Rome les plus ricbes colliers de la métropole (i). La mort de Lollius était une chance pour Tibère. CaTus. délivré des mauvais conseils de Lollius, consentit à son retour (2).
C'est ainsi que, vers le milieu de l'an 2, Tibère revint à Rome, d'où il était parti puissant et glorieux sept ans auparavant; et il alla habiter en simple particulier le palais de Mécène^ dans l'Esquilin, pour y achever l'éducation de Drusus, s'abetenant absolument de s'occuper des affaires publiques (3)^ mais soupirant après le jour où Rome aurait de nouveau besoin de lui. Il avait expié bien cher son orgueil, mais il avait confiance en l'avenir. La fortune l'avait persécuté trop longtemps; elle allait bientôt lui sourire de nouveau. Peu après son arrivée, Lucius César, le jeune frère de Caïus, qu'Auguste avait envoyé en Espagne pour y faire son éducation militaire, était tombé mcdade à Marseille et y était mort le 20 août (4). Un des deux futurs collaborateurs et successeurs d'Auguste disparaissait ainsi tout à coup; Germanicus n'avait encore
(i) PuNB (IX, zxzv, 118) nous dit que Lollius s'empoisonna; Yelléius Patbrculus (il, eu, 1) ne se prononce pas sur ce point, et c'est U une preuve que ce scandale, comme tant d'autres de cette époque-là, fut en partie étouffOi et que le public n'en sut pas grand'cbose.
(2) Suétone, Tibérê, 13.
(3) SoÉTONB» Tibère, 15.
(4) C'est cette date, et non celle des Fasti Gabini (Xlil Kal. Oet.) qui semble avoir été la date véritable de la mort de Lucius. Voy. C. /. L., l\ p. 326.
que dix-sept ans, Auguste en avait presque soixantecinq; le premier pas vers une réconcilialion avec Tibère avait déjà été fait de part et d'autre; les lézardes s'allongeaient et s'élargissaient un peu partout dans l'édifice de rÉtat, et montraient à tous la nécessité d'avoir recours à un architecte plus actif. Mais Auguste tonjours lent, toujours porté à remettre à plus tard une grave décision, ne voulut rien faire encore. Cependant Caïus, après avoir conclu cet accord avec Phraatacès, avait envahi l'Arménie (i)^ sans rencontrer aucune résistance sérieuse; il n'avait eu qu'à dompter quelques révoltes isolées, qui étaient provoquées par le parti national. Mais dans une de ces expéditions, à Artagira, Caïus fut blessé par le chef des insurgés, et traîtreusement à ce qu'il semble (2). La blessure cependant ne parut pas grave tout d'abord, et Cai'us put continuer la paciQcation de l'Arménie, ce qui était d'ailleurs une tâche facile. L'année suivante, Tan 3 après J.-C, commençait la dernière année du troisième decennium de la présidence d'Auguste. Cet homme maladif et faible, que la mort semblait guetter depuis un demi-siècle^ réussissait cependant toujours à renouveler son bail avec la vie, et il avait le temps de recueillir les nombreux héritages de bien des gens qui, par flatterie, l'avaient inscrit dans leurs testaments, mais en croyant bien pouvoir suivre ses funérailles. Ils étaient maintenant bien peu nombreux à Rome ceux qui, en voyant passer ce petit vieillard dans sa litière, pouvaient se souvenir du beau jeune homme, plein de hardiesse et
(1) Vblléivb Patercclus, h, eu, 2 : Àrmeniam deinde... ingrewa; C. I, L., XI, i421 : poit contukUum... devicteis aut in fidem reeepieii bêllieoêUêimû ae maximit getUibus, L'invasion de l'Arménie eut donc lieu en l'an 2 aprôs J.-C
(2) Dion, LV, 10; Velléius, II, eu, 2.
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de vigueur^ qui, quarante-sept ans auparavant, un jour d'avril, était venu au forum promettre au peuple, comme fils de César, le legs qu'avait fait le dictateur assassiné le mois précédent. Que cette époque était lointaine f Deux générations avaient passé, emportées par un courant rapide d'événements et de changements ; Auguste seul restait sur pied, comme s'il eût été immortel. Cependant, au bout de trente ans de gouvernement, on comprend facilement que bien des gens commençaient à être las de lui, et qu'ils jugeaient nécessaire de rajeunir l'État, si on ne voulait pas le laisser tomber dans la décrépitude, en même temps que son chef, en attendant que celui-ci subft enfin la loi commune de la nature. D'ailleurs Auguste lui-même devait avoir envie de se reposer, et être plus que rassasié d'honneurs, de puissance et de gloire. U fallait un homme nouveau pour ces temps nouveaux; mais qui serait cet homme nouveau? Là était la difficulté. Les candidatures que quelques-uns mettaient en avant, de Harcus Lépidus, d'Asinius Gallus et de Lucius Arruntius (ï), n'étaient guère sérieuses; car ils étaient à peine connus en dehors de l'Italie, comme sénateurs. Gaïus n'avait pas encore l'âge et la maturité nécessaires, d'après les idées romaines; d'ailleurs on apprit bientôt qu'à la suite de sa blessure, il était tombé dans une grande prostration; il avait abandonné le commandement de l'armée» s'était retiré en Syrie, avait écrit à Auguste que désormais il ne voulait plus
(1) Dion, LVi 12 : éxptaaOelc SfiOev... dit Dion en faisant allusion aux refus d'Auguste que cette fois il croit simulôs ; mais ne pouvaient-ils pas être plus sincères que ne le suppose cet historien venu si longtemps après?
(S) Un discours que Tacite attribue à Auguste (ilnn., I. 13) nous donne à pensçr que Ton parlait vaguement de ces lur-cnnages pour la succession d'Auguste.
s'occuper de rien et qu'il renonçait à toute vie publique (i). Le caprice de la foule et l'égoîsme intéressé des partis avaient pu faire de lui, comme de son père^ un consul de vingt ans; mais ils n'avaient pas pu faire passer dans ses veines la souplesse inusable d'Auguste. CaTus n'avait jamais eu qu'une santé faible ; cette campagne d'Orient avait peut-être été une entreprise trop lourde pour lui; peut-être aussi, jeune comme il Tétait^ puissant et riche, avait-il trop abusé de l'Asie, cette terre du plaisir. Dans ce corps délicat, dans ce cerveau peu solide, la blessure reçue à Artagira rompit sans doute un équilibre déjà bien fragile. A vingt trois ans, le jeune homme en qui la tendresse sénile d'Auguste avait vu le soutien, l'intelligence et la volonté régulatrice de l'empire, renonçait à la grandeur et à la puissance dans un fol accès de désespoir et de peur. On se trouvait donc dans une alternative à laquelle il était impossible d'échapper; si on ne nommait pas de nouveau Auguste^ il fallait choisir Tibère qui avait seul l'expérience, la vigueur, l'intelligence, la science militaire, la réputation chez les barbares qu'il fallait pour occuper la première place. Mais Tibère n'était pas encore possible : il était trop impopulaire, inspirait trop d'effroi, et avait trop d'ennemis (2). Ainsi, par nécessité, cette fois encore, tout le monde lut d'accord pour prolonger de dix nouvelles années la présidence d'Auguste, mais bien des gens sans doute espéraient,
(1) Dion, LV, 10; Velleius Paterculus, II, cii, 3.
(2) Voy. les propos que Tacite fait tenir au public & mesure qu'Auguste vieillissait. Il y a dans ces discours un fonds de vérité bien qu'on y sente les idées préconçues de Tauteur. {Ann, I, 4) : Tibwium Neranem maturum annis, ipectatum beîlo, sed vet$r» atqué insita Claudiae familiae tuperbia; muUaque indieia saevUioê, quamquam premantur, erumpere, G'estrà-dire qu'on trouvait Tibère trop aristocratique, trop autoritaire et trop sévère.
sans oser l'avouer, que la mort serait plus avisée que les hommes, plus discrète qu'Auguste, et qu'elle ne lui laisserait pas finir ses quarante années de présidence (i).
Le malheur qui frappait Caîus était un nouveau coup pour Auguste; il fit ce qu'il put pour rendre courage au jeune homme, et finit par lui écrire de venir en Italie, où, s'il ne voulait plus s'occuper des affaires publiques, il le laisserait vivre & sa guise (2). La tendresse du père l'emportait encore une fois sur la sévérité de l'homme d'État, mais ce fut en vain : au moment où Caîus se disposait & rentrer, au mois de février de l*an 4, il mourut dans une petite ville de Lycie (3). La fortune faisait sortir peu à peu Tibère de sa retraite. Mais Auguste ne prenait toujours pas de décision. Cependant la révolte faisait rage en Germanie. L'entêtement d'Auguste finit par irriter (4),
(1) Dion, LV, 12.
(J) Dion, LV, 10.
(3) Dion, LV, 10; Vbllbics Patbrculus, II, eu, 3; Svbtoke, Aug., 63.
(4) Y a-t-il une relation entre la cox^'uration de Cinna et l'adoption de Tibère? La chose me semble assez probable. II importe avant tout de remarquer que si Dion raconte la conjuration comme ayant eu lieu après l'adoption de TU>ère, elle dut en réalitù avoir lieu avant. Elle eut lieu en effet avant les élections, puisque Auguste, pour bien faire voir qu'il avait pardonné, soutint alors la candidature de Cinna, et cela veut dire avant le mois de juillet; or l'adoption de Tibère eut lieu, comme nous le verrons, le 26 juin. En outre, si les longs discours que Dion attribuent à Auguste et à Livio, signifient quelque chose, c'e^t que Livie s'employa beaucoup pour sauver les conjurés. Pour ifueiie raison Livio déploya-t-eile ce zùlo, qui dut être grand, puisqu'il fut connu du public? 8t la coiyuralion avait pour but d'imposer le rappel au pouvoir de Tibère, l'intervention de Livie s'explique aisément. En outre l'élection de Cinna au consulat, favorisée par Auguste comme conclusion de la conjuration, au moment où il adopta Tibère et lui fit donner la puissance tribunitienne» nous porte encore davantage à croire
semble-t-il, non seulement les amis de Tibère, le parti traditionaliste, mais tous ceux qui comprenaient qu'en continuant de la sorte, on allait exposer Tempire aux dangers les plus graves. Un jour, dans la première moitié de Tan 4 après J.-C, Auguste fut averti qu'il se tramait dans Taristocratie une conjuration contre lui, à la tète de laquelle était un neveu de Pompée, C néus Cornélius Cinna (i ) . Voulait-on véritablement préparer de nouvelles ides de mars ou quelque démonstration moins sanglante^ pour contraindre Auguste à donner à son gouvernement la nouvelle force qui lui était devenue nécessaire? Ce qui est certoin, c'est que Livie intervint activement pour empêcher que les conjurés ne fussent punis (2), qu'Auguste non seulement pardonna, mais encore appuya la candidature de Cinna au consulat pour Tannée suivante (3), et qu'enfin le 26 juin Auguste adopta dans les comices curiates, Tibère comme fils, en même temps qu'Agrippa Postumus (4), et lui fit donner par les comices la puissance tribunitienne pour dix ans (5).
Tibère avait dû auparavant adopter Germanicus (6). Ainsi il remplaçait, comme fils, Caïus César, et comme collègue, il prenait la place qu'avait occupée Agrippa.
que ces deux actes visaient à donner satisfaction aux mêmes intérêts. Supposer que Cinna ait voulu tuer Auguste par un reste de haine pompéienne est chose absurde. Tant de temps et tant d'oubli avaient passé sur les souvenirs des guerres civiles!
(1) Dio.v, LV, 14; voy. Sk.séque, de Clem.t 1, 9 (les récits sont très diiïércnts.)
(i) Dion, LV. 2i.
(g) Ibid.
(4) Vbllbics PiTBRCDLDs, II, GUI, 3; C. /. L., I*, p. 320; Dion, LV, 13; SuiTONK, Aug., 65 et Tib., 15.
(5) Dion, LV, 13.
(«) SoBTONB, Tib., 15; Dion, LV, 13.
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La république avait de nouveau deux présidents. Et Auguste allait gouverner de nouveau avec le parti traditionaliste et conservateur, qui reprenait son ancienne prépondérance dans l'État (i).
(1) Si ron Teat voir à quel point Tacite est léger et superficiel, que Ton lise le passage où il rapporte l'explication qui aurait été donnée par bien des gens de la réconciliation d'Auguste et de Tibôre (i4ti».« I, 10) : Se Tiberium quidem ewrùaU aut nipvblieae cura sueceuorem tidêcitum, tedquoniam adrogtUiam iaeviliamque eju» iniraspexerii, comparaUone deterrima iibi gUh riam qwu$ivi$tê. Et Tacite semble ^prouver cette singulière explication! Les faits dûmontrent au contraire qu'Auguste ne se décida à prendre Tibère comme successeur, qu'à contre-cœur, alors qu'il ne pouvait plus se soustraire à l'accomplissement de ce devoir.
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LE DERNIER DBCBNNIUM
L'élévation de Tibère aux fondions de collègue d'Augu8te modifia profondément la situation politique. De l'an 4 après J.-C. jusqu'à sa mort, Auguste symbolise encore la suprême autorité de Tempire^ mais c'est Tibère qui l'exerce. Brisé par les fatigues et les infirmités, découragé par les déceptions que les dernières années lui avaient apportées, le vieillard Onit par céder à la force des choses. Il semble encore prendre des décisions et faire encore des réformes; mais en réalité les plus importantes de ces décisions et de ces réformes sont suggérées par Tibère. On ne pourrait pas expliquer autrement comment, après l'inertie des années précédentes, le gouvernement romain retrouve tout à coup la force de tenter de si nombreuses entreprises, de faire tant de lois et d'essayer tant de réformes. Tibère en vérité gouvernait; Auguste avait finalement compris que, vieux et usé, il devait laisser agir un homme plus énergique et plus jeune, en bornant son rôle dans l'État à lui donner, autant qu'il le pourrait, l'appui de son autorité (i). Le
(1) Auguste lui-même Ta recomiu dans une lettre à Tibère, écrite certainement & l'époque de la guerre de Pannonie, et dont Suétone nous a conservé un fragment (Tt6., St : nve çuid inddiî, de ^uo iit eogiiandum diligentitu^ fiv« quid tîomaehor valde, mediut fdiui Tiberium metuN éuidero.
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gouvernement de Tibère ne commence pas en Tan iA, mais bien en l'an 4, à l'ëpoque même où Auguste se réconcilie avec lui.
Après dix ans de repos forcé et d'impopularité, Tibère était impatient de prendre sa revanche sur ses ennemis; mais il voulait la prendre d'une façon digne de la haute intelligence, du noble caractère dont la nature l'avait doué. Il ne voulait pas de représailles; il voulait agir et prouver à tous que l'homme calomnié et persécuté depuis si longtemps par une aristocratie corrompue, était cependant capable de régénérer le gouvernement tombé en déliquescence. Est-ce lui qui, cette année-là, amena Auguste à adoucir le traitement infligé à Julie, en l'autorisant à vivre h Reggio, avec moins de privations et plus de liberté (i)^ La chose est assez vraisemblable. Par cet acte de clémence, Tibère voulait probablement donner quelque satisfaction au peuple et montrer à tout le monde qu'il oubliait, autant qu'il était possible, le passé; qu'il voulait travailler à la réconciliation des Jules et des Claudes. Ainsi Germanicus, le fils aîné de Drusus que Tibère avait adopté, fut fiancé à Agrippine, fille de Julie et d'Agrippa. Mais si Tibère ne voulait pas user de représailles à l'égard de ses anciens ennemis, il voulait cependant gouverner selon les principes que ses ennemis détestaient; il voulait surtout porter remède sans retard aux deux maux qu'on avait si dangereusement laissés grandir dans les dernières années, par négligence : la dissolution de l'armée et le péril germanique. Sans perdre un instant, et dès qu'il fut investi de la puissance tribunitienne, il partit pour
(1) SuÉTONi, Aug., 6fi : po$t quinquenfUum (par conséquent en Tan 4 après J.-G.) demum ex insula in eantinêniem, UtUorihuique paullo condiUonihui, trant^lU, — Voy. Dion, LV, 13.
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la Germanie (i), pour rétablir la discipIiDe dans les légions (2), pour chasser des camps militaires du Rhin Tindolence honteuse qu'avait amenée un repos aussi prolongé, pour modifier complètement la politique paresseuse qui pendant les dernières années avait laissé les Germains vivre dans une sujétion purement formelle, et Marbod^ le roi des Marcomans, fonder sans être inquiété, à 200 milles de la frontière dltalie, un grand royaume germanique, avec une armée organisée à la romaine. Mais Tibère se rendait bien compte en même temps que les légions s'étaient trop énervées et qu'il fallait procéder avec prudence. Il ne songeait donc pas à faire en Germanie des campagnes à la manière de César, où une improvisation géniale suppléait à la préparation, et une rapidité foudroyante à Tinfériorité du nombre; la tactique de Tibère serait plus prudente et plus lente; elle consisterait à préparer une armée si nombreuse, si bien armée, si formidable, qu'il ne serait pour ^insidire plus nécessaire d'en venir aux mains. Pour cette année-là il se proposait seulement de faire rentrer dans l'obéissance, par de petites expéditions et des négotiations, les peuples situés entre le Rhin et le Weser, les Caninéfates, les Actuares^ les Dructères, les Chérusques; puis recommencer l'année suivante, en la préparant avec soin, la grande marche de Drusus jusqu'à l'Elbe; infliger enfin la troisième
(1) SoÉTONi, Tib., 1«: Dion, LV, 13; Velléius, II. civ, 2 : non diu vindicem custodeinque imperii tui marata in urbe patria protinui in Germaniam mi$it.
(2) 8DÉT0NE, Tibère, 19 : Diieiplinam aeerrime exegit : l'ensemble même du chapitre me p&r< prouver qu'il n'est pas question ici de la méthode employée ordinairement par Tibère pour commander les armées, mais de mesures spéciales qu'il prit à son retour au pouvoir, pour réorganiser les armées de Germanie et de Pannonie.
année, par une grande guerre préparée patiemment, la suprême humiliation à la barbarie germanique^ en contraignant Marbod lui-même à accepter le protectorat romain (4). Mais Tibère savait que pour rendre de la force à un gouvernement affaibli^ il ne suffit pas de rétablir la discipline dans l'armée et de faire la guerre. Tandis qu'il était en Germanie, Auguste, cette même année^ prenait des mesures dont Tibère était évidemment l'inspirateur et où l'on reconnatt l'esprit traditionaliste et conservateur de la vieille politique aristocratique. Sans l'influence de Tibère on ne s'expliquerait pas pourquoi ce politicien rusé, qui ne songeait qu'à éviter partout les difficultés, aurait abordé, à partir de cette année-là^ tant de questions difficiles et dangereuses; ni pourquoi il aurait tenté une nouvelle épuration du sénat, que d'dlleurs il interrompit bientôt comme à l'ordinaire, après avoir cherché, cette fois-ci encore, & en laisser & d'autres la responsabilité (2); pourquoi il se crut obligé de payer ponctuellement les soldats et les vétérans, après leur avoir si longtemps manqué de parole; pourquoi enfin il arriva à imaginer de demander de l'argent pour l'armée non seulement aux provinces, mais à l'Italie. 11 était juste assurément que ritalie, qui s'était tellement enrichie dans les trente dernières années, supportât une partie au moins des dépenses militaires^ dont elle tirait de plus grands profits que toute autre partie de l'empire. Si les légions faisaient de si rudes campagnes en lllyrie, en Pan-
(1) Tibère (Tacite. Annalet, fl, 26) afGrma plus tard que son intention n'avait pas été d*anéantir complètement Marbod. mais de l'amener eontilio plutôt que vi à conclure la paix. Étsit-ce là le premier dessein de Tibère, ou celui auquel il dut se résoudre, quand il vit qu'il ne pouvait détruire l'empire de Marbod?
(2) Dion, LV, 13.
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nonie^ en Germanie, n'était-ce pas pour que les propriétaires de l'Italie du nord et de l'Italie centrale pussent avec sécurité vendre leur vin aux peuples barbares ou demi-barbares des provinces d'Europe? Mais l'Italie était si habituée depuis des siècles à ne plus payer d'impôts, qu'il fallait un esprit plus droit et plus résolu qu'Auguste pour songer à une chose aussi téméraire. Ce qui appartient à Auguste dans cette aiïaire, c'est sans doute la prudence infmie avec laquelle il la mena. Ne voulant rien brusquer, il se servit cette fois de son pouvoir proconsulaire, et sans donner aucune explication sur les raisons de cette mesure, il ordonna que l'on fît le recensement de toutes les personnes qui possédaient plus de 200,000 sesterces : c'étaient apparemment les victimes auxquelles on songeait pour le prochain sacrifice (i). Enfin Auguste osa aussi, après tant d'années, aborder la grosse question des mariages sans enfants, et il chercha à empêcher la bourgeoisie aisée et l'ordre équestre de passer à travers les mailles de la lex de maritandis ordinibus. Les chevaliers, les classes moyennes, le grand public ne s'étaient pas trompés en montrant tant d'aversion pour Tibère et tant d'admiration pour Caïus et Lucius César; à peine Tibère étail-il revenu au gouvernement depuis quelques mois, qu'Auguste osait proposer cette loi si redoutée, qui mettait les hommes mariés sans
(1) Dion, LV, 13 : il me semble qu'on ne peut expliquer ce recensement qu'en y voyant une préparation à \m impôt direct. Comment expliquer autrement ce fait qu'Auguste ne fit pas le recensement des fortunes moins élevées par crainte d'une révolte? On pourrait objecter que pour l'impôt sur les héritages qui fut introduit ensuite, U n'était pas nécessaire de faire d'abord un recensement des fortunes. Mais on ne pensait pas encore & l'impôt sur les héritages & ce moment : le recensement pouvait servir à préparer d'autres impôts.