‹ Grandeur et décadence de RomeChapitre 3 sur 40 · III · texte numérisé non relu

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dan tes; il s'abandonne tantôt à Tune et tantôt à l'autre, et il n'est satisfait ni de l'une ni de l'autre. 11 avait conscience de la force et de la grandeur de la tradition^ mais il comprenait aussi que cette grande philosophie du devoir ne convenait plus ni à la mollesse de son époque, ni à sa propre faiblesse morale, et il l'avoue très franchement. Il a condensé dans les quelques vers de l'ode merveilleuse à la déesse de la Fortune qui avait son temple à Antium, toute une philosophie amère de l'histoire et de la vie : c'est la fortune, et non la vertu^ qui est la maîtresse du monde; la destinée en est l'esclave docile; les hommes et les empires sont en son pouvoir; c'est à elle aussi que doit se fier Auguste qui part pour de lointaines expéditions; c'est d'elle, mais sans trop de confiance^ qu'il faut espérer un remède aux tristesses du temps (i). La guerre et les affaires publiques étaient les occupations les plus nobles, d'après l'ancienne morale; mais Horace ne sait pas cacher qu'elles répugnent à son égofsme intellectuel, et de temps entemps^ il loue ouvertement la paresse civique; il adresse à son ami Iccius qui se prépare à partir pour la guerre d'Arabie dans l'espoir d'en rapporter de l'argent, une ode dans laquelle il s'émerveille qu'un homme qui s'était tourné vers les études^ < et avait donné d'autres espérances » reparte pour la guerre (2). Dans une belle ode saphique» adressée à Crispus Sallustius, le neveu de l'historien, il traduit la pensée stoïcienne^ très noble assurément^ mais tout à fait antiromaine^ d'après laquelle le véritable empire de l'honmie, le seul qui compte, n'est pas celui qu'il exerce sur les choses matérielles^ mais

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yo GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

celui qu'il a sur ses propres passions (i). Ainsi Fégoisme intellectuel arrive chez lui à défigurer un des principes fondamentaux de l'ancienne morale romaine, le culte de la simplicité. Horace blâme le luxe, l'avarice et la cupidité, les constructions royales qui usurpent les terrains qu'il fallait laisser aux laboureurs (2); il considère comme plus sages que les Romains, les Scythes qui portent leurs maisons sur des chars^ et les Gètes qui ne connaissent pas la propriété terrienne (3). Mais en faisant Péloge de la simplicité, il en arrive à une doctrine de nihilisme politique semblable à celui de Tibulle : ce ne sont ni les richesses, ni les honneurs^ ni les magistratures^ ni les tourments de la politique^ qui rendent la vie parfaite; c'est la santé^ et, avec elle, l'étude. Que demande le poète dans sa belle prière à Apollon? c De vivre d'olives, de chicorée et de mauve; de demeurer en bonne santé; d'arriver à une vieillesse dont la poésie fera l'honneur et le charme (4) ». Il va plus loin^ et rompant absolument avec les traditions romaines, il déclare dans certaines odes que le but de la vie, c'est le plaisir physique; il conseille de se hâter de boire et d'aimer, car ce sont là les deux vraies voluptés de la vie; il s'abandonne à un mol épicurisme, dont le détournent cependant de temps à autre des scrupules religieux. Mais même dans sa religion, le poète demeure incertain et plein de contradictions. Parfois, cédant sans doute au mouvement qui se produisait en faveur du rétablissement de la vieille religion nationale, il déclare qu'il a trop navigué sur les mers de la philosophie, et qu'il veut mainte-

(4) I, 31, Y. 15 et Buiv.

nant tourner sa voile pour le retour; et il décrit le Diespiter national à la façon antique, comme le dieu qui fend les nues avec Féclair, et qui frappe de coups terribles les humains (i). Mais il admire et il aime trop la religion artistique du plaisir et de la beauté créée parles Grecs; et ce sont presque toujours les dieux de rOlympe hellénique qu'il invoque, décrit et fait agir, en les représentant sous les formes et dans les attitudes que leur avaient données la sculpture et la peinture, et aussi avec la signification et les fonctions qu'ils ont dans la mythologie grecque. Quels sont donc les dieux qui, d'après Horace, gouvernent véritablement le monde? Sont-ce les dieux austères, impersonnels et presque informes du bon vieux temps, qui accablent ritalie de calamités, parce que leurs temples tombent en ruine? Sont-ce les symboles de la Pudor, de la Justitia, de la Fides, de la VeritaSj si chers aux anciens Romains, et qu'Horace évoque encore dans les vers écrits pour la mort de Quintilius Varus, où le sentiment d'amitié est exprimé avec une si grande douceur (2)? Ou ce Mercure homérique, qui a sauvé le poète dans la bataille de Philippes, en l'entourant d'un nuage? Ou ce dieu Faune qu'il invoque aux nones de décembre, dans un délicieux petit tableau bucolique, pour qu'il protège sa propriété (3)? Ou Vénus et Cupidon et Diane sous leur forme grecque? Ou ces innombrables divinités que le polythéisme grec avait disséminées dans tous les recoins les plus cachés de la nature, et qu'Horace entrevoyait jusque dans la fontaine Bandusie, c aux eaux plus limpides que le verre (4)? >

(4) III. iS.

On ne saurait dire si les croyances d'Horace sont une religion morale ou une religion esthétique. Parfois, dans ses poésies civiles^ il invoque les dieux comme les régulateurs et les ordonnateurs suprêmes du monde, mais dans d'autres poésies, il les mêle à tous les actes et à tous les événements humains, parce qu'ils sont beaux et lui donnent l'occasion de composer des strophes magnifiques. Sa conception politique et morale de la vie étant contradictoire, et sa conception religieuse incertaine, quel but bien défini la vie peut-elle donc avoir pour Horace? Ce ne sont pas les vertus publiques et privées dont il ne se sent pas capable, et dont il ne croit pas non plus ses contemporains capables; ce n'est pas le plaisir physique, ni le plaisir intellectuel qui, il le comprend bien, ruineraient le monde si on les prenait comme fin suprême de tous les efforts humains; ce n'est pas non plus un mélange de devoir et de plaisir^ car il ne voit pas comment on pourrait faire le partage de l'un et de l'autre; ce n'est pas une obéissance servile a la volonté des dieux^ qui sont maintenant trop nombreux, trop différents les uns des autres et qui s'accordent trop mal entre eux. Aussi, effet naturel de tant d'incertitude, on voit apparaître, à l'extrême horizon de ce grand vide moral, le fantôme qui projette son ombre sur toutes les époques peu sûres d'elles-mêmes, la peur de la mort. Quand l'homme ne réussit pas à se persuader que la vie tend vers un but idéal que nul homme, i lui seul et réduit à ses propres forces, ne pourra jamais atteindre, quand le fait de vivre apparatt comme le seul but de la vie, la limitation de l'existence inquiète trouble et attriste. Elle troublait profondément Horace, et la pensée de la mort lui était toujours présente. Les poésies qu'il a composées en souvenir de ses amis morts sont à coup sûr

celles où il y a le plus de sentiment et de sincérité. Nous nous hâtons de vivre ; le temps passe; la mort ne respecte personne; elle nous attend tous au passage; tout doit disparaître dans le néant :

Eheu ! fugaces, Postume, Postume, Labuntur anni... (1).

Ces motifs sont répétés sous les formes les plus diverses et les plus admirables, étrangement mêlés à des poésies joyeuses et voluptueuses^ mais répandant sur Tœuvre tout entière une tristesse vague et pénétrante.

Étrange poème, dont l'unité idéale est formée justement des contradictions de ses différentes parties. Si l'on comprend ce poème, on comprend aussi les incertitudes de la politique d'Auguste. Nul mieux qu'Horace n'est aUé jusqu'au fond du grand vide moral sur lequel reposait le gigantesque édifice de l'empire. Qui donc pouvait oser de grandes choses^ quand la nation tout entière était plongée dans une si grande contradiction? Conunent travaUler vigoureusement avec des instruments aussi usés? Il est vraiment d'un esprit trop étroit de ne voir, comme le font certains historiens^ dans toute l'œuvre d'Auguste, qu'une « comédie politique » destinée à cacher une monarchie sous les formes d'une république. C'était une tragédie véritable que cette nécessité de concilier le militarisme de la vieille Italie et la culture de l'Asie hellénisée, surtout depuis que la conquête de l'Egypte avait rendu ces deux éléments plus inconciliables que jamais.

(i) Odes, n, U.

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LA RBNAISSAMGB RBLI61BUSB BT c l'ÉMÉIDE >

Le gou ver Dément rétabli en Tan 27 commençait déjà i se désorganiser en l'an 25. A Rome cette année-là^ on ne trouva pas de candidats en nombre suffisant pour les vingt places de questeurs (i); et si Agrippa inaugura le Panthéon (2), tous les services publics, depuis les routes jusqu'aux distributions de blé^ continuèrent à fonctionner aussi mal qu'auparavant; la nouvelle magistrature desprcefecticBrariiSatumi ne donnait non plus aucun résultat satisfaisant (3). Dans les provinces les gouverneurs s'occupaient en général si peu de remplir leur charge avec zèle, que bientôt Auguste sera chargé de les surveiller tous. C'était en vain qu'au moment du rétablissement de la république, on leur avait alloué un traitement pour exciter leur zèle : la plupart prenaient bien l'argent^ mais ne se donnaient aucune peine. De même le sénat n'usait de l'autorité qui lui était rendue que comme d'un oreiller pour y poser sa tête et dormir. On ne venait guère aux séances; les discussions n'avaient plus aucune vigueur ni aucun intérêt; on préférait laisser

(1) Yoy. Dion, LUI. 28.

(2) Dion, LUI. 27.

(3) Nous verrons qu'en l'an 22 Auguste proposa une nouvelle réforme de cette magistrature : cela prouve que les réformes que l'on venait de faire ne donnaient pas de bons résultats.

à Auguste le soin de prendre toutes les décisions et on se bornait à les approuver (i). Mais Auguste, qui était AU loin en Espagne, ne voulait au contraire s'occuper que des finances; et, silencieusement, presque en cachette, il continuait ses petites expéditions dont le but était de pourvoir Tempire de métaux précieux. Au printemps de cette année-là (2), un officier du préfet d'Egypte, iËlius Gallus, embarquait dans un port de la mer Rouge dix mille soldats et un contingent envoyé par le roi de Judée pour tenter, aux frais du trésor de

(i) Nous verrons en effet qu'il 7 eut pendant les années suivantes de nombreuses réformes du sénat dont le but était de secouer la paresse des sénateurs.

(2) n ne me parait pas douteux qu'iElius Gallus ait commencé son expédition vers la fin du printemps de l'an 25 avant J.-G. Jos&PHB {A. I., XV, IX, 3) nous dit que l'expédition eut lieu la treizième année du règne d'Hérode. c'est-À-dire entre le printemps de Tan 25 et le printemps de Tan 24. Strabon (XVII, i, 54) nous dit que. tandis que Gallus était en Arabie, les Ethiopiens envahirent l'Egypte, que Pôtronius accourut pour les repousser et qu'il envoyamille prisonniers à Auguste vscoorl 2x Kocvtàèpoiv^xovTt. Or, nous verrons qu'Auguste revint A Rome dans la première moitié de l'an 24. C'est donc pendant l'hiver de l'an 25 A l'an 24 que Pétronitts revint A Alexandrie après sa campagne contre les Éthiopiens, qui eut lieu par conséquent pendant l'automne de l'an 25. Ainsi, pendant l'automne de l'an 25, iËlius Gallus était déjA hors de l'Egypte. Mais Strabon (XVI, iv, 24) nous dit que JElius Gallus arrivé A Leucocome dut y passer l'été et l'hiver A cause à**.s soins A donner A ses soldats malades. Il s'agit de l'été et de l'hiver de l'an 25, puisque, pendant l'automne de l'an 25, il était, comme nous l'avons vu, déjA hors d'Egypte. Il partit donc vers la fin du printemps, comme le dit Josèphe avec son exactitude habituelle. Nous en avons une dernière preuve dans Dion qui (LUI, 29) nous raconte l'histoire de l'expédition de l'an 24. Le récit de Strabon nous montre en effet que la partie la plus importante de l'expédition ent lieu en l'an 24. Après avoit passé l'hiver de l'an 25-24 A Leucocome A faire donner des soins A ses soldats malades, Gallus se met en marche au commencement du printemps de l'an 24 ; il lui faut six mois pour aller et deux mois pour revenir (XVI, xiv, 24); U est donc de retour vers la fin de Tan 24, et c'est en l'an 24 qu'il fait sa vériUble expédition.

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l'Egypte, l'expédition dans le Yémen. Auguste avait décidé "cette expédition, quand il avait cru pouvoir compter sur l'appui des Nabatéens qui habitaient sur les confins de la Syrie, et qui avaient accepté le protectorat romain. Peu après, vers la moitié de l'an 25, la guerre contre les Cantabres et contre les Astures semblait terminée, et les mines d'or reconquises. Cette même année Muréna menait à bonne fin son expédition dans la jvallée des Salasses, en employant d'ailleurs un stratagème infâme pour capturer et rendre esclave la partie valide de la population (1) ; puis il commença à construire une colonie romaine^ Augusta Praetoria Salassorum, qui est aujourd'hui Aoste. Enfin cette année-là, probablement dans les derniers mois, et par un décret du sénat, Auguste imposait aux populations alpines, à la Gaule, à la Dalmatie, à la Pannonie, les nouveaux tributs dont Licinius avait dressé les plans^ et parmi lesquels étaient sans doute compris un impôt foncier, et, au moins pour la Gaule, la fameuse quadragesima Galliarum, droit de deux et demi pour cent sur toutes les marchandises importées (2). Mais si ces petites

(1) Strabon, IV, VI, 7; Suétonb, Aug., 21 ; Dion, LUI, 25. Selon Beloch il est impossible que Varron ait fait 36,000 prisonniers ; et vraiment on peut se demander si ce qui est aujourd'hui le val d'Àoste pouvait jadis nourrir une population aussi considérable, au moins dans des temps normaux. Il faut toutefois remarquer que depuis de longues années ce val était devenu un refuge d'émigrés, qui vivaient de brigandage et de rapine, et ainsi il pouvait se trouver là une population plus nombreuse que la population habituelle,

(2) Saint J^romb, ad. ann. Abrahm., 1992 (25 a-C.) « Auguttut Calabriam (tic) et Galiot vectigalei f$cit »; Chroniehon PatehaU, I, p. 365 (Bonn) : ÀOyouaTOc Katvap Ko(Xoi6pCav xaC FaXarac ^O96potc lico(T)<rev; 6. Syngbllus, I, p. 592 (éd. Bonn) : Aûyoucrroc TaùÂraiç 96pouc iOcTO. Il me parait certain que les roXdlTat dont il est ici question sont les Gaulois transalpins et non les Galates d'Asie. Saint Jérôme en effet dit Galiot et non Galatat; et c'est lÀ un

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expéditions militaires et ces petites réformes fiscales avaient un jour fait tomber sur l'Italie la pluie d'or tant désirée, elles ne pouvaient pas enthousiasmer et griset

argument d'une certaine valour; en effet, comme l'a démontré Perrot, D« GtUatia provincia Romana, Lutetiae Parisiorum, 18Ô7, p. 34-35, dôs le premier siècle de l'empire les écrivains latins appellent Galli les Gaulois d'Europe, et Galatae les Gaulois d'Asie. Mais cet argument nous est confirmé définitivement par saint Jérdme lui-même et par Syncellus qui distinguent ce tribut imposé aux Gaulois de la réduction de la Galatie en province romaine, qui fut faite l'année suivante. On lit quelques lignes plus loin dans Saint Jérôme, ad an. Abrah., 1993 : M. LolUus Gala' Ham romanam provineiam faett. Stncbllus, t. I, p. 592 (Bonn) : AéUuK Mdpxoc Pft>{iatOK Takax(aN 2icexT^<raT0. Le Chroniehon PaêehaU ne parle pas de la réduction en province de la Galatie. U me parait donc évident que les Gaulois A qui saint Jéréme nous dit que Ton imposa des tributs en l'an 25, sont un autre peuple que les Galates qui furent réduits à la condition de sujets romains l'année suivante, et qu'il y eut lA deux opérations trô8 différentes : dans le premier cas on imposa un tribut à un peuple déjà soumis; dans le second, on réduisit im peuple aUié à la condition de sujets. La première est une opération fiscale, la seconde, une opération politique. En outre saint Jérôme et le Chroniehùn Patehale citent, en même temps que ce peuple soumis À un impôt de l'an 25, un autre peuple : Calabret, n y a là une erreur évidente puisque la Calabre faisait partie de ritalie; mais cette erreur même nous montre qu'il s'agit bien là d'ime opération financière, qui n'a rien à voir avec l'annexion de la Galatie d'Asie qui fut un acte isolé. Aucun peuple eee années-là ne fut annexé à l'empire à la même époque que les Galates. Mais quel est ce peuple sur lequel on fit peser des impôts en même temps que sur les Gaulois? Nous ne pouvons faire que des conjectures, et supposer par exemple qu'il faut lire Dalmata$. De lourds impôts durent être imposés à cette époque à la Dalmatie» puisque quelques années plus tard elle 86 révoltera, fati^ée de supporter un poids si lourd. Enfin si l'on considère que, comme nous l'avons dit à la note i de la page 20, la seule explication plausible du voyage qu'Auguste fit en Gaule, en l'an 27, et du cens qu'il ordonna, est son projet d'augmenter les impôts en Gaule, il devient manifeste que les simples mots de saint Jérôme nous conservent le souvenir et la date de cet événement de Tbistoire fiscale de Rome, qui devait avoir de si grandes conséquences pour l'bistoire du monde. D est évident que les anciens eux-mêmes en avaient compris

l'Italie au point d'assoupir en elle ce vague malaise qui provenait du désordre intérieur. Maintenant que, la guerre civile étant terminée, on recommençait partout à redouter Rome dans la personne de son nouveau chef, des ambassades arrivaient de toute part. Les Scythes qui habitaient les steppes de la Russie méridionale avaient envoyé une légation à Auguste en Espagne^ et les ambassadeurs d'un roi des Indes se rendirent aussi jusqu'en Espagne pour aller porter leurs hommages au successeur des Ptolémées dans le gouvernement de l'Egypte^ pays avec lequel les Indiens faisaient un conmierce considérable (1). Tous ces hommages flattaient beaucoup l'orgueil national de l'Italie; mais eux non plus, ils ne suffisaient pas à apaiser le mécontentement populaire.

On commençait à comprendre que le rétablissement de la république, décidé quelques années auparavant avec tant d'enthousiasme et tant d'espérance, n'était qu'un expédient nécessaire mais décevant. La dernière révolution, si funeste^ avait par contre-coup rendu de la force et de l'autorité à l'aristocratie historique; mais celle-ci était trop décimée, trop appauvrie, trop découragée par les événements terribles des vingt dernières années, trop amollie par cet esprit nouveau de jouissance, d'égofsme et de paresse, que la conquête de l'Egypte avait tant contribué à répandre dans la société romaine, et que Tibulle exprimait dans ses plaintives et douces élégies. Même avec l'aide des

l'importance, puisque le souvenir en avait été si durable que saint Jérôme Ta noté dans sa Chronologie. J*ai donc supposé que Ton augmenta en même temps les nouveaux tributs qui avaient été imposés aussi aux Pannoniens et aux populations alpines qui allaient bientôt se révolter précisément & cause do ces tributs.

(1) Orose, 6, 2i, 19-Si.

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hommes les plus intelligents^ les plus vigoureux, les plus riches du parti révolutionnaire, elle n'avait plus la force de relever l'édifice de Tempire qui s'efiMtait partout. Presque tous les nobles ne songeaient qu'à se donner du bon temps. Les uns invitaient Mécène qui avait épousé la très jolie Térentia et s'était retiré dans la vie privée. D'autres songeaient plutôt i s'enrichir qu'à s'occuper des affaires publiques. D'autres encore s'adonnaient à la littérature^ comme Pollion et Messala^ et écrivaient l'histoire des guerres civiles ou leurs mémoires, faisant de Rome une grande usine littéraire Mais si dans l'universelle dissolution de toutes les forcco politiques, l'aristocratie était incapable de gouverner, elle avait cependant recouvré des forces suffisantes pour empêcher l'organisation d'un gouvernement qui serait en désaccord avec ses préjugés et son orgueil, et où les honneurs et les avantages du pouvoir appartiendraient i d'autres classes. Le parti populaire était flni^ ou n'existait pour ainsi dire plus; c'était en vain qu'un petit nombre de sénateurs^ parmi lesquels Égnatins Rufus, Muréna et Fannius Cépion, s'efforçaient de rendre la vie i ce qui restait de lui (1). Bien que le fils de César fût i la tète de l'État^ les grands chefs du

(1> L'idée communément admise que sous Auguste il n'y eut plus d'agitations politiques, est; une erreur. Les épisodes de Rufus, de Fannius et de Cépion, dont nous avons déjà parlé ou dont il sera question plus tard, nous montrent qu'il y eut des hommes qui tentèrent par des moyens détournés d'enlever la domination des comices aux grands seigneurs et à Auguste luimême. Ces hommes devaient, à mon sens, chercher à raviver la tradition populaire, et je m'appuie pour le dire sur une considération et sur un fait; ce faiC c'est que l'aristocratie, comme <A peut le voir dans Velléius Paterculus, s'opposa avec force à ces mouvements ; la considération, c'est que le rétablissement de la république dut rendre une certaine force à la tradition démocratique.

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parti conservateur, Brutus, Cassius et surtout Pompée, étaient devenus l'objet de l'admiration universelle, au point que Titius, cet officier d'Antoine qui avait tué Sextus Pompée^ ayant été reconnu un jour au spectacle dans le théâtre de Pompée, en avait été chassé par le public (1). Et ce nouveau prestige de l'aristocratie était si grand dans l'opinion publique, que, pour ne pas la blesser, Auguste se résignait à laisser en désordre les services de l'État; il était même allé jusqu'à reprocher à Rufus d'avoir sauvé du feu les maisons des pauvres, sans y être autorisé par la noblesse, et il se contentait de recommander aux édiles de remplir leur charge avec plus de zèle (2). Mais qui voudrait maintenant se donner ces tracas, puisque Rufus, pour avoir accompli son devoir avec trop de zèle^ encourait la haine de l'aristocratie redevenue puissante et puisque Auguste lui-même n'osait pas le couvrir? La situation était absurde, mais comment la modifier? Pour le momept Auguste se bornait à s'arranger pour que la tâche de l'administration romaine ne devtnt pas plus grande. Ainsi cette année-là, comme il fallait enfin régler la situation de la Mauritanie qui depuis six ans était sans roi, il ne proposa pas au sénat d'en faire une province, mais de la donner à Juba, roi de Numidie^ qui deviendrait roi de Mauritanie et épouserait Cléopâtre Séléné^ la fille d'Antoine et de Cleopâtre (3). Mais l'Italie, irritée et déçue, commençait à

(1) VBLLélUS PaTIRGULDS, II, LXXIZ, 0.

(8) Dion, LUI, S4.

(8) Dion, LU), 26; Strabon, XVII, m, 7. Pour ce qui est des deux textes qui se contredisent et des questions qui se posent à ce si^jet, voy. BouchA-Liclbrcq, Hûtoire det Lagidei. Paris, 1904, vol. II, p. 863, note 1. — Cependant un passage de Dion (LI, 15) nous porterait à croire que le mariage n'eut lieu qu'en l'an 30 avant J.-C.

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LA RÉPUBLIQUE D'AUGUSTE iOi

s'agiter. Il ne s'agissait pas cependant de faire au gouyemement une opposition politique^ car le parti populaire était bien mort et ne devait pas renaître. Les plaintes et le mécontentement du peuple accéléraient maintenant le mouvement en faveur d'une réforme morale et sociale^ auquel la dernière révolution avait donné naissance^ et qui peu à peu s'étendait à l'État tout entier. A mesure que l'expérience révélait, même aux esprits les plus obtus, le sens de la question posée par Horace : . .

Quid leges sine moribui - ?"'! : *\* ,

Vanae proficiunt? r*' * .

tout le monde comprenait que le rétablissement de la république était inutile, si Ton ne revenait pas aussi aux anciennes mœurs républicaines. On cherchait donc partout des remèdes à la dépravation universelle. Dans les hautes classes et sous l'influence de la pensée grecque, on comptait beaucoup sur l'étude de la philosophie morale. L'épicurisme, qui était matérialiste et athée, perdait rapidement la faveur dont il avait joui à l'époque de César; de plus en plus la préférence du public était pour les doctrines qui formulaient une morale plus rigide, comme le stoïcisme; pour les doctrines qui cherchaient à explorer le mystère de l'audelà, si obscur alors et si vague, aussi bien dans les croyances populaires que dans les théories philosophiques; pour les doctrines qui se demandaient si la justice si imparfaite dans cette vie, ne s'accomplissait pas après la mort. Tel était le pythagorisme, ou, plus exactement, certaines doctrines que Ton attribuait ad fabuleux philosophe, et où les idées de différentes écoles se mêlaient aux mythes et aux croyances populaires, pour en faire une règle morale de la vie qui pût

lOS GRANDEUR £T DÉCADENCE DE ROME

ge répandre dans les masses. Un souffle divin, l' f âme du monde *, ainsi que disait la poétique doctrine, pé*> nètre toute chose et vivifie l'univers. De même que toute chose qui vit et qui respire^ les Ames des hommes sont des parcelles de cette âme universelle ; mais en entrant dans le corps et en se mêlant à lui, dies perdent une partie de leur essence divine; et la mort elle-même qui les détache du corps ne peut pas aussitôt les purifier complètement : il faut après la mort une purification de mille années pour que TAme retrouve la '^pureté iniitijteQ^^ de son origine; et, ces mille années éçouléep^^qu^d l'^e est redevenue tout à fait elle- -même, 'Bîej}:lA«pl<iïge dans le fleuve Léthé, pour lui faire oublier le passé et la renvoyer de nouveau sur la terre animer un autre corps. La roue de la vie tourne ainsi éternellement sur elle-même; et les âmes, dans cette prison temporaire du corps, c prison obscure qui les empêche de voir le ciel dont elles descendent >) doivent chercher i se rendre dignes autant qu'elles le peuvent, par une vie vertueuse, de leur nature divine (1). C'était de ces idées et d'autres idées semblables, mêlées aux doctrines stoïciennes, que se servaient les Sextius^ père et fils, pour fonder une secte à Rome et y ouvrir^ pour ainsi dire, une école pratique de vertu, où Ton ne se contentait pas d'enseigner, mais où l'on pratiquait les vertus les plus difficiles, la frugalité, la tempérance^ la sincérité, la simplicité, et jusqu'au végétarianisme (2). L'école avait alors beaucoup de succès (3); tandis que la plupart des gens s'adonnaient au

(1) BoiMiiR, la Religion romaine à^Anguite aux Antonint. Paris, 1891. vol. I, p. 295.

(S) SÉNftouE, EpUL, LXXIII. XV ; CVIII, 17.

(8) SéNÂQUi, Nai. çtMêii., VII, xzxii, 2 : SexUorum nova,.. leda... €um magno impeiu cofpisift.

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LA RÉPUBLIQUE D'AUGUSTE i03

luxe et i la débauche, d'autres éprouvaient tout à coup le besoin de vivre d'une façon frugale, chaste et austère; les disciples arrivaient de toute part. La conversion de Lucius Crassicius avait surtout fait du bruit. Grassicius était un affranchi, très connu comme homme de lettres et comme professeur, qui avait parmi ses élèves lulus Antonius^ fils d'Antoine et de Fulvie. Mais l'idée de réformer les mœurs par la philosophie n'était à la portée que de quelques esprits qui y étaient préparés par leurs études et par leur lectures. Dans cette nation forte mais grossière^ de soldats^ de politiciens, de marchands, de juristes, d'agriculteurs, et qui n'avait jusqu'alors ambitionné et exercé que l'empire sur la matière^ la plupart des gens, même quand il s'agissait de réformer les mœurs, ne savaient compter que sur les forces matérielles et sur les moyens politiques. Ce n'étaient point des fantaisies de philosophes et des prédications morales qui régénéreraient la république; mais des lois, des magistrats^ des menaces, et des chAtiments. Puisque la noblesse négligeait ses devoirs^ dissipait sa fortune, préférait la débauche aux magistratures, et les amours à la guerre, il fallait Pobliger à accomplir ses devoirs par des lois sévères; il fallait renouveler les anciennes magistratures qui avaient veillé sur les mœurs des classes supérieures; il fallait rétablir une justice rigide et impartiale. On réclamait surtout instamment les élections des censeurs (1).

(i) Sans un mouvement de Topinion publique sembl&ble à tML que Je suppose ici, on ne pourrait expliquer conunent, en l'an S8, alors que l'esprit public était tourmenté par les désordres de la famine, Auguste ait tout à coup fait nommer des censeurs, et comment, ceux-ci ne remplissant pas leur devoir, il se soit substitué à eux. Le chapitre suivant donnera lA-dessus des explicaftions. Mais sans ce mouvement d'opinion, cette nomination subite des censeurs ne pourrait s'expliquer.

C'est ainsi que l'on voyait se développer surtout dans les classes moyennes, parmi les sénateurs et les chevaliers peu fortunés^ parmi les écrivains, les affranchis, les artisans, un grand mouvement puritain qui voulait déraciner de Rome, par de nouvelles lois et de nouveaux châtiments, tous les vices que la richesse y avait apportés : Pimpudicité des femmes, la complaisance vénale des maris, le célibats le luxe, la concussion. Les idées et les sentiments qui alimentaient dans les masses ce mouvement étaient très nombreux et très différents, n y avait avant tout une préoccupation patriotique sincère. Beaucoup de gens se demandaient ce qu'il adviendrait de Rome, si la noblesse ne se montrait pas de nouveau digne de sa grandeur comme elle l'avait été jadis. Quand une noble matrone, pour de l'argent, devenait la maîtresse d'un affranchi, d'un étranger, d'un plébéien riche, bien des gens voyaient là comme un outrage porté à la dignité de Rome, et une marque d'infamie jetée sur son glorieux passé. On souhaitait aussi que le gouvernement des provinces devînt plus équitable et plus humain; soit parce que les doctrines de Cicéron sur le gouvernement des peuples soumis se répandaient et que les sentiments se faisaient moins durs; soit parce que l'on conmiençait à comprendre qu'étant moins puissante, Rome devait être plus juste. n y avait aussi la force de la tradition. Pendant des siècles, la morale traditionnelle avait inculqué aux Romains la simplicité, les vertus familiales, la chasteté; et il fallait des siècles pour effacer ce qui avait été enseigné pendant des siècles. Il y avait enfin, il faut bien le dire, la jalousie des classes moyennes, déjà assez dépravées pour convoiter les jouissances des classes riches, mais trop pauvres pour se les procurer. Si les artisans et les entrepreneurs de Rome admiraient le

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nouTeau luxe des riches, qui leur faisait gagner tant d'argent, les petits propriétaires d'Italie^ les intellectuelS; les chevaliers et les sénateurs peu fortunés, rageaient de voir quelques privUégiés s'avancer à leur fantaisie dans les champs du plaisir et du vice^ tandis qu'ils étaient obligés de marcher tout droit dans le sentier de la vertu, entre les haies infranchissables de la pauvreté. Le même mécontentement qui avait rendu l'opinion publique si furieuse contre Cornélius Gallus, poussait maintenant les masses non plus à s'acharner sur un homme, mats à juger sévèrement les mœurs du temps^ à s'exagérer la corruption des classes élevées, à réclamer des lois qui rendraient plus difficiles ou plus dangereux pour les riches, les plaisirs que la pauvreté interdisait aux hommes peu fortunés; des lois qui puniraient l'adultère, qui limiteraient le luxe, qui contraindraient les gouverneurs à exercer dans les provinces leur pouvoir, avec douceur et justice, qui imposeraient à tout le monde le même idéal de vertu, uniforme et modeste.

Le puritanisme, dont la vogue allait croissant, portait en lui bien des germes différents : des germes de rancune et d'envie^ et des germes de sentiments nobles et salutaires ; comme le respect de la tradition, qui est pour les peuples ce que le sentiment de la famille est pour les individus ; comme aussi ce sens élémentaire du bien et du mal qui est inné dans tout esprit sain^ quand la passion ou l'intérêt ne Tégarent pas; et enfin comme les préoccupations sincères de la dissolution sociale qui serait le résultat inévitable de l'égofsme débordant et du régime de la force brutale. Ainsi s'explique qu'il y eut des défenseurs sincères et ardents du mouvement puritairf, même parmi l'oligarchie privilégiée, que le mouvement visait, et que

loe GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

Pnn d'eux fut Tibère, le beau-fils d'Auguste. Né dans une grande famille, et élevé par Livie qui était une patricienne romaine de la vieille roche^ lui aussi, au contact de ce mouvement général des esprits^ il se prenait d'admiration pour l'ancienne noblesse romaine, et se proposait d'imiter toutes les vertus qu'à tort ou i raison on lui attribuait. Et l'on comprend aussi qu'un grand poète comme Virgile ait puisé dans ce courant d'idées et de sentiments le sujet d'un grand poème. Admirateur de la littérature grecque, mais irrésistiblement attiré par les préoccupations dominantes de l'esprit public, Virgile s'était proposé de donner i l'Italie sa grande épopée nationale qui devait être à la fois VIliade et l'Odyssée des Latins, et le poème de sa régénération morale et religieuse; de fondre, dans le sujet et dans la forme, ce qu'il y avait de plus élevé dans le génie romain, et de plus pur dans le génie grec, les croyances populaires et les doctrines philosophiques^ la religion et la guerre, Fart et la morale, l'esprit de tradition, et le sentiment impérial. Maispour exécuter ce plan immense, il fallait un puissant effort d'imagination et un travail gigantesque. Auguste en Espagne demandait souvent à Virgile des nouvelles de son poème, le sommait, en plaisantant, de lui en envoyer quelques fragments. Virgile répondait invariablement qu'il n'en avait encore rien achevé qui fût digne digne d'être lu par lui, qu'il se sentait parfois comme effrayé par la grandeur de la tflche entreprise, car elle semblait grandir i mesure qu'il avançait (1). Ce n'étaient pourtant que de courts découragements et des fatigues passagères; car le délicat poète possédait la ténacité qui manquait à l'inconstant Horace, et U revenait bientôt avec une

(1) Macrobb, Soi,, I, xxiT, S; Donatos, p. 61, i4 A.

nouTeDe vigueur à sa tâche gigantesque, tandis qu'Ho* race passait des mois i achever quelques poèmes de trente ou quarante vers. Depuis plusieurs siècles, et en réaHtë depuis que Rome et l'Orient avaient eu des contacts plus fréquents^ les érudits grecs s'étaient efforcés de rattacher i la légende d'Énée et de ses voyages après la chute de Troie, légende du cycle troyen, les plus fameuses légendes du Latium, celles surtout qui avaient trait à la fondation de Rome, pour établir entre les Latins et les Grecs une espèce de parenté mythique. Accréditée par le sénat romain, qui, à différentes reprises, s'en était servi pour sa politique orientale^ la légende d'Énée s'était peu à peu ramifiée; plusieurs grandes familles romaines, parmi lesquelles la gen$ Julia, avaient rattaché leur origine aux compagnons que la légende attribuait à Énée; la grande légende et les légendes secondaires issues de la grande étaient si bien entrées dans la tradition mythique de la préhistoire de Home, que personne n'osait plus y toucher. Tite-Live lui-même laisse comprendre dans sa préface qu'il tient toutes ces légendes pour des fables; mais il déclare qu'il va les rapporter, sans les réfuter, ni les accepter^ par respect pour l'antiquité. Et en effet il commence son histoire en racontant l'arrivée d'Énée en Italie, son alliance avec le roi Latinus, son mariage avec sa fille, la fondation de Lavinium et la guerre faiteàTumus roi des Rutules, et àMézence roi des Étrusques; il énumère ensuite la longue descendance d'Énée, les villes et les colonies fondées par son fils, par ses petits-fils, par ses arrière-neveux jusqu'à Romulus et Rémus. 0 est donc facile de comprendre pourquoi Virgilea choisi pour sujet de son poème cette légende. Mais il ne se borne pas à reprendre lalégende^ telle que la tradition laluidonnait; il la transforme^ il l'agrandit, il s'en sert pour expri-

mer, sous des formes littéraires empruntées au plus pur hellénisme, la grande idée nationale de son époque^ ridée que la religion était le fondement de la grandeur politique et militaire de Rome; Tidée que le rôle historique de Rome était de fondre ensemble l'Orient et l'Occident, prenant à l'Orient les rites et les croyances sacrées^ à FOccident la sagesse politique et les vertus militaires; que Rome devait être à la fois la capitale d'un empire et une cité sainte. Dans les six premiers livres^ Virgile se proposait de composer un poème d'aventures et de voyages à l'imitation del'Odytêée, en faisant le récit des pérégrinations d^Énée, depuis la nuit fatale où Troie fut brûlée, jusqu'à Parrivée en Italie. Dans les six derniers livres il voulait au contraire refaire une petite Iliade^ en racontant les guerres livrées en Italie par Énée contre les Rutules jusqu'à la mort du roi Turnus. Mais dans la nouvelle Iliade comme dans la nouvelle Odyssée^ Énée ne devait pas être le héros humain des poèmes homériques, violent ou rusé^ hardi ou prudent^ naïf ou faux, que les dieux aiment et protègent par amour pour lui-même, n devait être un personnage symboUque, une espèce de héros religieux, auquel les dieux, ou du moins une partie des dieux ont confié la mission de porter i la race belliqueuse du Latium, le culte qui fera de Rome la mattresse du monde et que les dieux protègent i cause de leurs vues lointaines sur la destinée historique des peuples (1). Il va donc pietaU imignis et armis (2), presque comme un

(4) C'est Gaston Boissier qui a le premier découvert que V Enéide est un poème religieux. Dans les pages qui suivent, je n'ai fait que résumer sa longue, magnifique et définitive analyse du poôme de Virgile. Voyez la Religion romaine ff Auguste aux Antonim. Paris, 1892, t. !•', p. ttl et suiv.

(2) Aen., VI, 403.

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somnambule^ dans son voyage aventureux, sans lutter comme les héros homériques avec toutes les énergies de son esprit contre les dangers qui le menacent, sans même s'inquiéter du but de son long voyage, se laissant porter par la volonté divine qui est la loi suprême de toutes choses. Les vrais protagonistes de ce drame ne sont pas les hommes mais les dieux. Virgile, qui veut qu'on les aime et qu'on les craigne, leur donne cette beauté à la fois solennelle et gracieuse qu'avait imaginée pour eux la mythologie grecque; et il leur fait sans cesse, comme pour prouver leur puissance, contrarier les lois de la nature et parfois aussi de la justice et de la raison. Ils poussent Énée dans les dangers les plus terribles^ et ils le sauvent par les prodiges les plus inattendus. Us rendent Énée amoureux de Didon, puis ils l'obligent à l'abandonner, simplement parce que cela est nécessaire i la gloire de Rome qui doit grandir sur les ruines de Carthage. Ils conduisent Énée en Italie et là ils lui donnent une femme, un royaume et une patrie, contre toute raison d'opportunité et de justice. N'est-il pas un intrus dans le Latium? Lavinia n'avaitelle pas été promise à Tumus? Autour d'Évandre et de Tumus, le poète a représenté, dans un joU tableau, la simplicité primitive des anciennes mœurs latines que ses contemporains corrompus admiraient tant, au moins dans la littérature. En comparaison des Latins, les Phrygiens d'Énée ne sont donc autre chose que des Orientaux sans énergie et sans valeur? £t cependant cela n'empêche pas Énée de ravir à Turnus, avec l'aide des dieux, son royaume et sa fiancée, de vaincre avec ses faibles Phrygiens les valeureux Latins. n apporte au Latium c les choses saintes > dont le Latium a besoin, parce qu'il devra conquérir le monde en combattant et en priant : et cela suffit pour

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justifier l'issue de la guerre, son injustice révoltante et son invraisemblance. Aussi Énëe^ même au milieu des plus grands dangers^ ne se 'soucie pas d'autre chose que de connaître la volonté mystérieuse des dieux et d'observer^ dans les plus tristes comme dans les plus joyeuses occasions, les rites de la religion qu'il apporte à la nouvelle nation. Il interroge constamment les oracles; il tend l'oreille aux bruissements du feuillage^ et observe avec attention le vol des oiseaux et les éclairs; il ne cesse jamais de regarder dans l'immense mystère qui l'entoure^ par les fenêtres étroites de la science augurale. Au milieu de l'incendie de Troie, il songe à sauver le feu de Vesta qui brûlera éternellement dans la petite vallée située au pied du Palatin et du Capiiole; au moment même où il va sortir de Troie avec son père, après avoir combattu toute la nuit, il se souvient que, souillé de sang comme il l'est, il ne peut toucher aux pénates, et il demande à son père de les prendre ; du matin au soir, dans tous les dangers, dans toutes les circonstances tristes ou joyeuses, il prie toujours, il prie sans cesse, au point d'ennuyer, sinon les dieux, du moins les lecteurs. Mais le poète a ainsi l'occasion de décrire minutieusement, avec une précision d'archéologue et de théologien, toutes les cérémonies du rituel latin, même celles qui, depuis longtemps, étaient tombées en désuétude. Enfin pour obéir aux dieux, Ënée n'hésite même pas à prendre le chemin tracé par les légendes populaires et à descendre dans un enfer qui est à la fois rempli des monstres mytholologiques, et éclairé par la philosophie pythagoricienne, pour y chercher la justice qui n'existe pas sur la terre et pour connattre l'avenir. Une vieille légende italique dont Lucrèce s'était moqué, plaçait la porte de l'enfer dans la grotte du lac Averne, auprès de Naples;

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LA RËPUBLIQUË D'AUGUSTE 111

Virgile, qui cependant avait éié l'élève de Siron, reprend cette légende poétique, en se détachant ainsi presque entièrement de répicurisme qu'il avait professé dans sa première jeunesse, et il fait entrer Énée dans l'enfer par cette porte, accompagné par la sibylle de Cumes. La terre mugit, les montagnes vacillent, les chiens hurlent^ et Énée par son chemin souterrain, conmie dans une forêt par une nuit sans lune, arrive au vestibule de l'enfer où dans les branches d'un orme, immense et touffu, habitent les songes, et où les allégories latines du mal se tiennent auprès des monstres de la légende grecque, les Remords avec les Centaures; les pâles Maladies et la triste Vieillesse avec la Chimère et les Gorgones; la Peur, la Faim, la Pauvreté, avec ITiydre de Lerne, et les Harpies. Le seuil de l'enfer une fois franchi, arrive un des personnages les plus populaires de la mythologie antique, Charon, le rude nocher du Styx, qui ne transporte au delà de Tétang que ceux qui ont reçu une sépulture. La sibylle donne au nocher les explications nécessaires; puis Énée, conduit au delà du Styx, se trouve devant le juge Minos, et il voit autour de lui les premiers habitants de l'enfer : les victimes du sort, les hommes dont la destinée a été brisée, sans qu'il y ait de leur faute, par un accident malheureux; ceux qui sont morts étant encore enfants; les guerriers tués dans les batailles, les suicidés, les innocents condamnés à mort et exécutés. Ils sont là dans une condition qui n'est ni triste, ni heureuse, exempts de tourments, mais souffrant du regret de la vie dont ils ont si peu joui. Auprès de là Énée voit les ■ champs des pleurs > où errent les âmes de ceux qui ont été les victimes d'une passion amoureuse. Puis la route se bifurque. Elle conduit à gauche au Tartare où aucun homme juste ne peut entrer. Énée ne peut donc qu'en*

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trevoir, par les portes ouvertes, des flammes rouges, qu'entendre de loin des cris désespérés, des bruits de fers et de chatnes; mais la sibylle lui décrit longuement ce qu'il ne peut voir, la prison sombre où d'horribles supplices punissent les crimes et le vice que le mouvement puritain voulait à ce moment déraciner de Rome. Là sont les frères ennemis, les fils ingrats, les patrons qui ont volé leurs clients, les affranchis infidèles^ les adultères, les incestes, ceux qui ont pris les armes contre leur patrie, les magistrats qui se sont laissé corrompre. Les châtiments sont étemels et si atroces que la sibylle se refuse à les décrire. Puis Énée et son guide se hâtent vers les heureux bosquets et les demeures fortunées des Champs-Elysées où Énée retrouve son père Anchise, Celui-ci lui fait connaître l'avenir de Rome, et il lui explique la doctrine pythagoricienne de l'âme et du corps, de la contamination et de la purification, de l'oubli et de la réincarnation :

Principio cœlum ac terras camposque liquentis Lucentemque globum lunœ titaniaque astra Spiritus intus alit...

Beaux vers et idées sublimes, qui superposent cependant d'une façon assez étrange à l'enfer grossier des légendes populaires, plein de monstres, de supplices et de choses matérielles, un au-delà philosophique et idéal.

Horace est un esprit puissant, mais solitaire, qui sait se mettre en dehors des choses et à la distance nécessaire pour les bien juger, qui, indifférent et presque étranger à Rome, à l'Italie, à son passé, à son présent, examine, analyse et fixe les mille phénomènes contradictoires du moment merveilleux où a brillé son génie; Virgile est la grande âme communicative, qui^ avec

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LA RÉPUBLIQUE D'AUGUSTE ns

le sentiment, rimagînation, la science, l'érudition, entre en contact avec la vie, communie avec elle, s'en grise, la décrit, la célèbre, la grandit^ la purifie de toutes les souillures, en concilie les contradictions, l'ennoblit, et qui, à cette mâme époque merveilleuse où son génie a brillé à côté de celui d'Horace, a su exprimer, dans une synthèse imparfaite mais grandiose toutes les aspirations contradictoires qui agitaient alors l'élite de l'Italie. L'Enéide est comme une amplification poétique des préoccupations religieuses, morales et militaires qui renaissaient alors; elle est comme la voix solennelle non pas seulement d'un poète, si grand soit-il, mais d'une époque tout entière. Cependant, tandis que Virgile, dans ses vers, travaillait à la régénération religieuse et militaire de l'Italie, tandis que le public attendait avec impatience la publication de son poème, la direction du culte demeurait confiée à un fonlifex maximus tel que Lépide, et la direction des guerres à un général tel qu'Auguste. L'ancien triumvir qui, plein d'amertume, s'était retiré à Circéium ne 8'occupait plus de rien; quant à Auguste, il avait encore moins de succès en Arabie qu'en Espagne. L'expédition d'iElius Gallus avait mal débuté; car l'armée, après s'être embarquée à Miosorne et avoir traversé la mer Rouge, avait dû s'arrêter à Leucocome, le port où elle avait débarqué, à cause d'une maladie mystérieuse qui avait atteint un grand nombre de soldats. C'était du moins ce que l'on disait (1). Sur ces entrefaites une horde d'Éthiopiens ayant su qu'une partie des troupes de PÉgypte étaient en Arabie, avait envahi l'Egypte et était arrivée jusqu'à Philœ, pour se venger de l'expédition de Cornélius Gallus. Péû'onius,

(4) Stbabon, XVI, IV, 24.

le préfet, était alors occupé à la repousser (1). Auguste avait donc eu raison de trouver dangereuse la politique du premier J9r«/ecfu5. Cependant de nouvelles difficultés, plus graves peut-âtre, siu*gissaient en Orient. Tandis qull était encore en Espagne, Auguste avait été rejoint par Tiridate, le prétendant au trône de Perse, qui s'était mis sous la protection de Rome. Au cours des années précédentes, profitant des discordes intérieures, Tiridate avait réussi à chasser ' Phraatès qui était devenu orgueilleux et cruel après sa victoire sur Antoine. Phraatès s'était réfugié chez les Scythes; il y avait enrôlé des bandes, et à leur tète il avait réussi à reconquérir son royaume et à chasser de nouveau Tiridate. Celui-ci, d'autre part, en fuyant, avait pu s'emparer du fils atné de Phraatès, et il l'avait conduit à Auguste (2). C'était un précieux otage, mais en l'acceptant, ne s'exposait-on pas à provoquer des représailles de la part du roi des Parthes, et à rallumer la question orientale qui pour le moment semblait éteinte? Ces guerres civiles de la Perse réjouissaient et inquiétaient à la fois Auguste : elles le réjouissaient, parce qu'elles affaiblissaient l'empire ennemi; elles l'inquiétaient, parce qu'on pouvait redouter des complications et des répercussions, plus ou moins dangereuses, dans les provinces et dans les États que Rome protégeait. A ce moment même, pour comble de malheur, Amyntas, le roi de Galatie, périssait dans une expédition contre un petit peuple de brigands, les Onomadensi, et il ne laissait que des enfants en bas Âge (3). Rome perdait

(1) Strabon, XVII, I, 54.

(2) Justin, XLIl, v, 5-7.

(3) Strabon, XII, vi, 6; Dion, LUI, 26; Eutrope, VII. 10. Lollius hii proprôteur l'année suivante, c'est-à-dire en l'an 24. Aucun historien ne nous donne la raison pour laquelle la Galatie fut réduite en province romaine, au lieu d'être donnée aux suc

en Orient son allié le plus fidèle et le plus fort, le seul qui, si une guerre eût éclaté, eût pu mettre en campagne contre la Perse une armée sérieuse, organisée avec la discipline romaine. Le sénat, en l'absence d'héritiers capables de monter sur le trône, avait déclaré la Galatie province romaine, et il en avait donné le commandement^ en même temps que celui des armées galates, à Auguste. C'était un grand honneur^ mais aussi un lourd fardeau, et une responsabilité périlleuse, si une guerre venait i éclater en Orient. En somme Tesprit public était de nouveau inquiet et troublé vers la fin de Tan 25; les expéditions militaires auxquelles on avait songé échouaient ou ne donnaient pas les résultats que l'on en avait attendus; les affaires d'Orient semblaient devoir se compliquer de nouveau. Toutes ces difficultés, auxquelles vint s'ajouter le projet de marier son neveu Marcellus avec sa fille Julie, décidèrent enfin Auguste, dans la seconde moitié de l'an 25, à revenir à Rome. S'il avait pu au moins assurer aux Romains qu'il avait fait véritablement la conquête du pays des

cesseurs d'Amyntas dont il nlest pas plus question que s'ils n'existaient pas. Nous savons au contraire par une inscription (C. /. G., 4039) que le roi galate avait un flls qui s'appelait Pélamène et qui vivait encore & la fin du gouvernement d'Auguste et au commencement du gouvernement de Tibère. Comment faut-il expliquer que Pélamène ait été écarté du trône? J'ai dit qu'il devait être alors tout enfant; cela me parait, en effet, l'hypothèse la plus vraisemblable. Elle s'accorde avec la date de l'inscription grecque si tardive et elle nous explique comment, alors que partout ailleurs la politique d'Auguste répugnait à la transformation en provinces des États protégés par Rome, la Galatie fut cependant réduite en province romaine. Nous avons vu que l'année prûcédeule Auguste n'annexa pas la Mauritanie. Nous verrons qu'il agira de même quelques années plus lard avec l'Arménie. 11 me parait donc probable que la Galatie fut déclarée province romaine, parce qu'il ne se trouva pas de successeur capable de prendie le pouvoir.

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Cantabres et de l'Asturie, riches en mines d'or! Au contraire il était à peine sorti d'Espagne que les Astures et les Cantabres se soulevaient de nouveau (1). Sa santé enfin était de plus en plus mauvaise. Il paraît avoir été atteint à cette époque-là de la crampe des écrivains, et il tomba malade en voyage, si bien qu'il dut s'arrêter et charger Agrippa d'assister aux cérémonies nuptiales de Julie et de Marcellus (2).

Son retour pourtant fit beaucoup de plaisir à toute ritalie. On s'imaginait en général que maintenant qu'il était revenu, il saurait remédier à tous les maux dont on s'était plaint pendant son absence; Horace exprimait la confiance du public dans des vers où, exagérant un peu, il comparait à Hercule Auguste qui revenait t victorieux » d'Espagne (3); tel était aussi, par servilité, par paresse ou par sincère admiration, l'avis, de la majorité du sénat. Dans la séance du !•' janvier de l'an 24, le sénat approuva tout ce qu'Auguste avait fait, et il prêta serment, comme c'était la coutume pendant la révolution, c'est-à dire qu'il s'engagea à ne plus retirer son approbation (4). Il alla bientôt plus loin; quand Auguste, qui approchait de Rome, voulut donner à tous les plébéiens 400 sesterces et demanda au sénat d'être dispensé d'observer la lex Cintia qui interdisait de semblables dons, le sénat répondit en l'exemptant de toutes les lois (5). Ce pri-

(1) Dion, LUI, 29.

(2) Dion, LUI, 27. — D'après Jacobt (Etudes sur la sélection, Paris, 1881, p. 56.) c'est de la crampe des écrivains qu'il s'agirait dans le passage de Suétone (Auguste, 80) dextrar qnoqùe tnanus digilum salutarem... Et comme nous savons qu'il fut malade à cette époque-là, nous pouvons supposer que c'est alors qu'il en fut atteint.

(3) Odes, ill. XIV, 1-2.

(4) Dion, LUI, 28.

(5) Ibid,

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vilège ne parut pas excessif pour l'homme dont Horace fêtait le retour par ces vers :

Hic dies, yere mihi festus, atras Eximet curas; ego nec tumultum Nec mori per vim metuam, tenante Csesare terras (1).

La légende d'Auguste, comme un arbre, quand revient le printemps, fleurissait de nouveau. Mais Auguste croyait encore moins à sa légende que quand il était parti. Comment pourrait-il faire pour contenter tant de désirs vagues et contradictoires? Il ne voulut pas, bien entendu, accepter d'être complètement dispensé d'obéir aux lois (2). Peu après son retour qui eut lieu dans la première moitié de Tan 24 (3), arrivèrent à Rome, envoyés par Pétronius, mille esclaves éthiopiens qui avaient été capturés dans l'expédition faite pour repousser les envahisseurs de la Haute Egypte (4). Cette entreprise-làj du moins, avait été menée à bonne fin, et l'Egypte était de nouveau à Tabri du danger. Si MWvLS Gallus qui, à la fin de Thiver, s'était mis en marche et se dirigeait sur le Yémen, parvenait à s'emparer des trésors des Sabéens, l'Italie pourrait au moins célébrer une victoire et Auguste disposer de beaucoup d'argent pour toutes les réformes demandées.

(1) Odet, III, XIV, 13-16.

(S) On peut ainsi concilier raffirmation explicite de Dion avec ce fait que, dans la suite, il n'est plus question de cette dispense. Il ne me semble pas qu'il y ait de raison poiu* supposer une erreur dans Dion.

(3) Dion, après avoir énumôré les décrets qui furent rendus au commencement de l'an 24, dit qu'ils furent rendus en son

absence (àiro$T)|xovvTt otOxif^). Auguste revint donc à Rome

après le 1*' janvier de l'an 24, et avant le mois de juin, comme le prouve le C. /. L., XIV, 2240.

(4) Strabon, XVII, I, 54.

118 GRANDEUR ET DËGADKIfCE DE ROME

Cependant, pour contenter un peu l'opinion publique qui réclamait des réformes immédiates, et comme les élections pour Tan 23 approchaient, il fit proposer au sénat que Marcellus fût autorisé à solliciter les charges dix ans et Tibère cinq ans avant l'âge légal; et il fit présenter la candidriture du premier à l'édilité, et celle du second à la questure (i). L'édilité et la questure étaient des charges auxquelles on cherchait plutôt à se soustraire ; Auguste, en offrant ainsi à l'avance les services de sa famille à la république^ rappelait à la noblesse que ses privilèges devaient être justifiés par son zèle. Puis il voulut, ainsi qu'il avait coutume de le faire quand il habitait Rome, montrer à tout le monde que malgré sa mauvaise santé, il remplissait avec le plus grand soin tous les devoirs de magistrat, de sénateur, de grand seigneur, de citoyen. Et ces devoirs étaient nombreux et variés. Comme consul il devait rendre justice sur son siège d'ivoire, mettre à Tencau les entreprises publiques (2), recevoir toute la correspondance de l'État, convoquer le sénat, l'informer de toutes choses, être présent à un nombre infini de cérémonies civiles et religieuses. Proconsul de trois provinces, il avait à les administrer au moyen de légats; comme généralissime, il avait à surveiller et à commander de loin vingt-trois légions et d'innombrables corps auxiliaires, épars dans tout l'empire. Que de difficultés à résoudre, que de fautes à corriger, que d'oublis à réparer, que de lettres à lire et à écrire tous

(1) Dion, LUI, 28. Ces décrets, comme le dit Dion lui-même, s'expliquent par le nombre des questeurs qui était insuffisant cette année-là. Ce n'était donc pas une usurpation dynastique des pouvoirs, mais c'était & la fois un blâme à l'adresse de l'aristocratie paresseuse et un expédient pour conjurer les mauvais elTets de cette paresse.

(2) OviD*, Pont, IV, V, 17 et suiv.

les jours I Auguste avait même eu Pidëe de prendre Horace comme secrétaire, mais il avait refusé (1). Comme princeps senatw, Auguste devait en outre présider les séances de cette assemblée; comme membre du collège des augures, du collège des pontifes^ du collège des quindecemviri saci'is faciundis, il lui fallait être présent à des réunions^ à des cérémonies, à des banquets; comme chef de l'Etat^ élu pour être le citoyen exemplaire, modèle des vertus civiques, il devait accomplir tous les devoirs que la tradition imposait aux nobles romains^ donner par conséquent son assistance gratuite dans les procès^ à tous les clients de la famille^ à ses amis, aux plébéiens pauvres avec qui il avait eu des relations, c'est-à-dire à tous les vétérans des guerres civiles (2); il devait assister à tous actes publics, depuis les séances du sénat jusqu'aux élections pendant lesquelles, pour donner le bon exemple^ il parcourait les tribus, avec ses candidats pour demander les suffrages, comme aux beaux temps de la république, et où il votait comme le dernier des citoyens (3). 11 devait enfin offrir un grand nombre de banquets (4), et, ce qui était pire, accepter un nombre non moins grand dlnvitations et avaler, en faisant bon visage^ les dîners les plus médiocres, car s'il avait fait mine de ne pas goûter l'hospitalité des maisons trop modestes, il aurait offensé tous les citoyens en paraissant se croire supérieur & eux (5). Les faits démontraient^ en somme, que le cumul des fonctions, imaginé par Jules César^ avait pu être un expédient

(1) SuÉTONB, Vita Hor. {S) Id., Aug., 56.

(3) Id., ibid., 56.

(4) Id,, ibid., 74.

(5) Macbobb, Sat,, II, iv, 13 : paene le nulli invilaïUi negabal.

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opportun pour un homme extraordinairement actifs à une époque malheureuse et troublée; mais ce cumul ne pouvait pas être le principe nouveau d'un gouvernement régulier, qui ne fût pas dirigé par des demidieux^ mais par des hommes exposés à la fatigue, comme le commun des mortels. Il eût fallu un homme de fer pour résister, à lui tout seul, à un travail si énorme; et Auguste ne le pouvait pas. En effet, au mois de juin, il tomba de nouveau malade (1)^ si bien que le reste de Tannée^ il ne fut plus capable de rien faire, si ce n'est de dépenser de l'argent pour des constructions et pour des fêtes. Cependant Mlius Gallus terminait son expédition en Arabie, mais avec peu de succès. Il arriva, après une marche pénible, jusqu'à la ville principale des Sabéens, Mariba; mais il ne trouva nulle part les trésors tant désirés, et il dut s'en retourner bien vite et les mains vides, avec son armée décimée par les maladies. On fit responsable de cet insuccès les Nabatéens, et surtout les ministres du roi Silleus qui accompagnait Gallus, et qui, sous prétexte de l'aider, l'aurait trahi. Il serait difficile de dire si cette explication répond à la vérité, ou si elle n'est qu'une invention des Romains pour cacher leur propre faute (2). On pourrait, cependant, s'expliquer assez facilement pourquoi les Nabatéens auraient trahi Rome, s'ils l'on t trahie. L'Arabie et TKgypte faisaient tontes les deux le commerce entre la Méditerranée, l'Inde et la Chine : toutes les populations arabes avaient donc intérêt à empêcher que le nouvel Ktat, qui était devenu maître de l'Egypte, ne s'emparât de la route de rExtiôme Orient qui fai-

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