‹ Grandeur et décadence de RomeChapitre 32 sur 40 · VI · texte numérisé non relu

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que ma santé soit bonne ou mauvaise, quand toi, tu es malade? Je prie les dieux de te conserver pour nous et de te donner maintenant et toujours une bonne sanXé, s'ils n'ont pas pris en haine le peuple romain (1). >

Cette année, en somme, aurait pu apporter quelque consolation à la vieillesse d'Auguste, si un nouveau scandale n'était venu, vers la fin de Tannée^ désoler sa maison. La jeune Julie, comme sa mère, par son luxe et ses mœurs, avait fini par braver trop ouvertement les lois d'Auguste qui, maintenant qu'il s'était réconcilié avec Tibère et par conséquent rapproché du parti traditionaliste, n'avait plus de raison pour se montrer aussi indulgent avec sa petite-fille qu'il l'avait été avec sa fille. Cette fois encore nous ignorons comment Auguste eut les preuves de l'adultère; mais il faut supposer, qu'une fois qu'il les eut, il voulut couper aussitôt le mal dans la racine, pour empêcher un nouveau scandale^ semblable à celui de la mère. Usant donc des pouvoirs qui lui avaient été conférés en l'an 23, il intima à Julie, à Décimus Junius Silanus, qui était le .plus illustre de ses amants, à d'autres personnages qui étaient passibles des peines indiquées dans la iex de adulUriù, de partir pour l'exil dans les séjours qu'il désignerait lui-même, s'ils voulaient éviter un procès: sans quoi^ on leur appliquerait la lexJuliadeaiultcnis^ qui lui donnait, à titre de paUrfamiliai^ le droit de mettre à mort Julie, et, à titre de citoyen, le droit de mettre les autres en accusation (2). Dans une telle

(1) SuéTONS, Tibère, 21.

(2) Quand Ovide dit (Trûtet, l, ii, 61} :

Quunqaa dédit Titam mitlulma Gosarlt ira

ii fait simplement allusion au droit que donnait à Auguste ialéx Julia de adulteriis de mettre À mort en même temps que ta fiUe

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alternative, le choix s'imposait : le procès signifiait le scandale public, la condamnation certaine et irrévocable^ la confiscation des Lien^; en consentant au contraire à s'éloigner sur l'invitation d'Auguste^ les coupables sauvaient leurs biens, échappaient à une condamnation légale, et pouvaient espérer revenir un jour, quand Auguste serait apaisé ou ne serait plus là (i). Au nombre des victimes fut Ovide à qui Auguste, par sa rélégation à Tomes, fit eipier à la fois un mystérieux «rror et ses carmina. En quoi consista cet error? Pour quelle raison le poète eutril à souffrir des amitiés des grands, dont il cherchera dans la suite à éloigner son ami? Nous ne saurions le dire d'une façon précise. 11 faut se rappeler cependant que la lex Julia frappait des mêmes peines que 1 adultère, le lenocinium^ c'est-àdire toute aide prêtée à autrui pour consommer l'adultère, comme le fait de prêter sa maison pour les rendez-vous. 11 est fort possible que le Irivole poète de Vars amandi ait commis une imprudence de ce genre pour Julie ou pour quelqu'un de ses amants. Les

adultère ceux qui avaient commis l'adultère avec elle. Yoy. vol. V, p. 247. Auguste n'avait paa è Rume, sur les citoyens romains, le droit de vie et de mort, toute son autorité & Rome et en Italie se réduisant à cette demi-dictature qui lui avait été accordée en l'an 2a avant J.-C. avec ia formule qui nous a été transmise par la. lex de imperio Vespatiani. Assurément un despote aurait pu tirer de cette formule la justification légale du droit de vie et de mort; mais il n'est pas possible qu'Auguste ait jamais osé en venir a un tel acte d'autorité. Il n'y a rien dans tout ce que nous savons de lui qui nous autorise à le croire. Auguste n*osa jamais aller plus loin que la reiégation.

(1) Ovmi, TrUtêi, II, 130 :

Née mea decreto damaaiti facto Seaatai etc.

Ce vers est confirmé par ce que dit Tacite de l'exil de Silanus, qui fut enveloppé lui aussi dans cette catastrophe. (Aitn., III, 24} : non Senatuteontulto, non lefe fulnu.

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mœurs de la haute société romaine étaient assez relâchées pour qu'Ovide pût compter ce service au nombre de ceux que Ton devait rendre à des amis^ à charge de revanche, quand la même occasion se présentait. Quoi qu'il en soit, il est bien probable qu'Auguste aurait pardonné au poète cet error^ si le parti traditionaliste n'avait reproché à Ovide d'être le corrupteur de la nouvelle génération, et d'avoir encouragé par un esprit aussi brillant que pervers les vices les plus redoutables de l'aristocratie. C'était en valu qu'il avait essayé d'excuser son egoîsme politique, en disant de ses vers :

Haec mea militia est, ferimus quae possumus arma.

C'était en vain aussi qu'il s'était fait sur le tard poète religieux et civil. Les crises intérieures, la révolte de Pannonie, la dissolution croissante de l'État, faisaient croire aux gens sérieux en Italie, que si l'on n'apportait pas plus de sévérité dans les lois et dans les mœurs, c'en était fait de l'empire. C'est la poésie erotique, c'est-à-dire une des forces dissolvantes les plus dangereuses pour l'ancienne morale romaine^ qu'Auguste voulut atteindre, en frappant Ovide; et après avoir obligé Fauteur à quitter Rome, il fit enlever ses livres des bibliothèques publiques (i).

Ces exils décidés ainsi pour donner un exemple et pour ramener au respect des anciennes mœurs n'étaient pas des peines prononcées par un tribunal, mais des mesures prises par le chef de l'État avec les pouvoirs un peu vagues qu'on lui avait confiés dans un moment de crise. Il est vrai que la peine aurait été plus forte pour les coupables s'ils avaient été condamnés par les

(1) Ovide, Trittet, III, i, 65 et siilv.

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tribunaux; mais, tout en adoucissant les peines, Auguste supprimait le jugement public^ la discussion des preuves qui est toujours, même pour les plus grands coupables, une suprême espérance^ les jugements humains étant incertains et faillibles. Personne cependant ne protesta. Ovide vit ses amis Tabandonner, le vide se faire autour de lui; et vers la fin de l'année il dut se résoudre au long et triste voyage qui lui était imposé comme châtiment par le parti conservateur redevenu puissant. Sa tâche, à la fois bonne et mauvaise, était finie; après avoir tant travaillé à corrompre par son art exquis les esprits de ses contemporaines, il était exilé chez les Gètes barbares, loin des belles dames de Rome qui avaient toujours eu tant de flatteries pour lui^ et il allait pouvoir méditer sur la férocité des grandes traditions mourantes qu'il avait attaquées avec tant de succès, pendant si longtemps. Au commencement de l'an 9, Tibère^ voyant que l'insurrection en Pannonie était terminée et qu'il ne restait plus qu'à dompter la Dalmatie, avait laissé le commandement à Germanicus et était revenu en Italie. Le public, que ses succès avaient ramené à lui, lui fit de grandes fêtes, et les chevaliers profitèrent d'une de ces fêtes pour demander, par de bruyantes démonstrations, l'abrogation de la lex cadur caria^ qui devait enfin entrer en vigueur cette annéelà (i). Telle était Rome! Tandis qu'en lui rendant de grands honneurs, elle célébrait les vertus du général

(4) Dion, LVI, 4 : ot licic«îç... tiv itepl tôv |aiqt« yo^aOrttiw iaiqts Texvo6vTCiw, xaToO(u09ivai iiÇi6w : c'est encore là une preuve qu'entre la Ux JtUia de maritandit ordiniàm et la lex Papia Poppaea il y en eut \m troisième; à ce moment-là en effet la ûx Papia Poppaea n'était pas encore faite et la lex Julia ne s'occupait que des célibataires et non des orbi.

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t»4 GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

qui avait triomphe dans une guerre dangereuse, elle demandait Tabrogation de la loi qui devait fournir les moyens nécessaires pour entretenir larmée, en obligeant les citoyens égoïstes qui ne voulaient plus engendrer d'ofRciers ni de soldats à contribuer au moins par leur fortune, à la défense de 1 empire. Mais Auguste n'entendait pas renoncer à cette source de revenus, surtout après les grandes dépenses occasionnées par la guerre en Pannonie, dont les frais dépassaient de beaucoup la valeur du maigre butin fait chez ces barbares chargés de dettes (i). D'autre part on se rendit compte bientôt que l'entreprise de Dalmatie était plus difficile qu'on ne Tavait cru tout d'abord. En l'absence de Tibère, les soldats fatigués par tant de marches et de contremarches, s'étaient mis à protester contre la stratégie lente et fatigante imposée par le généralissime, et ils demandaient que l'on en ûntt une bonne fois en livrant une bataille décisive. Germanicus n'avait ni l'autorité ni le tempérament qu'il aurait fallu pour contenir les soldats (2). Afin d'empêcher un désastre, Tibère repartit pour la Dalmatie, après être certainement tombé d'accord avec Auguste au sujet de la lex caducaria. Ce ne fut pas Auguste qui était trop vieux pour se charger d'une telle tâche, mais ce furent les deux consuls alors en charge, qui proposèrent la kx Papia Porpaea, Cette loi complétait le^ lex de maritandis ordinibus et remplaçait la lex caducaria. Les peines étaient moins sévères dans les cas de stérilité; on ne prenait aux orbi que la moitié des héritages ou des legs, tandis que les célibataires en étaient complètement frustrés; on attribuait les caduca aux parents au

(1) Dion, LIV, 16 : Xeia éXaxC<rcTj Id/o.

(2) DïON, LVI, i2.

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AUGUSTE ET LE GRAND EMPIRE tn

troisième degré, ainsi qu'aux cohéritiers et aux colégataires, s'ils avaient des enfants; ce n'était que quand les uns et les autres manquaient, que l'État pouvait s^approprier ces caduca.

La loi fut approuvée, et à peu de temps de là, au mois d'octobre, Tibère remportait sur les Dalmates une victoire complète qui mettait fin à la guerre. Rome apprit enfin la nouvelle si longtemps attendue : la grande révolte était étouffée; Rome triomphait encore une fois. La joie fut immense; le sénat par un décret donna à Auguste le nom d'imperator; décida que Tibère aurait le triomphe et des arcs d'honneur en Pannonie; que Germanicus et les autres généraux auraient les ornements triomphaux; que Germanicus en outre aurait le privilège d'être nommé consul avant Tâge légal; que Drusus, le fils de Tibère^ aurait le droit de prendre part aux séances du sénat avant d'être sénateur et le droit d'être compté parmi les sénateurs prétoriens quand il aurait été questeur (i). Drusus n'avait pas pris part à la guerre, mais on voulut récompenser le père en la personne de son fils. Mais, tandis que le sénat décrétait ces honneurs, tandis que le peuple était dans la joie, délivré enfin des longues angoisses de cette guerre, cinq jours après que l'on eut reçu la nouvelle de la victoire remportée en Illyrie par les armées romaines, une autre nouvelle, terrible celle-là et foudroyante, arriva des bords du Rhin : la Germanie tout entière s'était soulevée depuis le Rhin jusqu'à l'Elbe; les légions cantonnées au delà du Rhin avaient été massacrées ou faites prisonnières; le legatus d'Auguste, P. Quintiliùs Varus, s'était lui-même donné la mort pour ne pas tomber vivant entre les mains de

(1) Dion, LVI, 17.

Tennemi; tout l'état-major, les généraux^ les officiers avaient été tues ou faits prisonniers; la forteresse d'Aliso avait capitulé. Et cette catastrophe inattendue, dont on voulut aussitôt faire retomber toute la faute sur Quintilius Yarus, avait, elle aussi^ sa cause dans les vices profonds qui affaiblissaient l'empire, et que personne n'avait su discerner avec autant d'acuité que Tibère, bien qu'il fût impuissant lui-même à les guérir et qu'il fût parfois contraint à se faire leur complice. Elle était due, cette catastrophe, à l'influence corrosive que la civilisation gréco-orientale et l'administration romaine exerçaient sur ces barbares belliqueux; à l'opposition désespérée que cette même influence provoquait partout, en Germanie comme en Pannonie; à la décadence militaire de Rome qui, amenée par le développement naturel de sa politique à provoquer plus souvent de semblables révoltes, n'était plus en état de les maîtriser. On avait laissé Publius Quintilius Varus en Germanie pour y appliquer la politique nouvelle, grftce à laquelle Tibère espérait raffermir l'autorité romaine dans ces immenses territoires: et on avait fait en lui un choix moins mauvais qu'on ne Ta dit plus tard, après la catastrophe. Quintilius Varus avait fait preuve en Palestine, pendant la révolte qui avait éclaté après la mort d'Hérode, de courage, d'énergie et de sagacité. Il avait commencé à introduire en Germanie les coutumes et aussi de nombreuses lois romaines; il avait favorisé de toutes les façons la diffusion des mœurs romaines et les intérêts des marchands étrangers; il avait enfin, pour la première fois, quand Rome avait eu besoin d'argent pou/la guerre en Illyrie et en Pannonie, imposé un tribut aux Germains. Mais les Getmains, qui avaient bien voulu consentir, après la mort de Drusus, à la soumission purement formelle

dont Auguste s'était contenté, ayaient été effrayés^ quand ils avaient vu Tibère commencer une politique plus vigoureuse de romanisation, quand les centurions s'étaient mis à exiger un tribut qui devait prendre la route du Rhin, des Alpes et de Rome. C'en était fini alors de la vieille liberté et de tout ce qui était cher aux Germains^ des guerres continuelles, des alternatives de victoires et de défaites dans lesquelles tout peuple pouvait espérer arriver à une gloire momentanée; c'en était fini aussi des vieilles coutumes nationales! Ce serait maintenant le règne des proconsuls, des centurions, des marchands et des légistes romains. Ceux-ci étaient, non sans raison, particulièrement odieux aux Germains. Les tentatives faites par Yarus pour introduire en Germanie les usages romains semblent avoir été^ avec les tributs, la cause principale du mécontentement. L'insurrection de Pannonie acheva de décider des esprits très excités; un noble chérusque, Arminius, qui était citoyen romain et l'ami de Yarus^ commença, avec cette dissimulation tenace dont seuls savent user les barbares en lutte avec la civilisation, à s'entendre avec les chefs germains, pour provoquer un soulèvement général. Si Rome avait tant de peine à dompter la révolte d'Illyrie, si on en avait eu si peur^ une révolte éclatant au même moment en Germanie pourrait rejeter pour toujours les Romains au delà du Rhin. Les organisateurs de cette révolte travaillèrent longtemps, en silence et avec ténacité. Il s'en ébruita cependant quelque chose; et Quintilius Yarus fut averti de se tenir sur ses gardes. Pour un homme prudent comme Tibère, de tels avis auraient peut-être été suffisants; malheureusement Tibère était alors trop absorbé par la guerre en Pannonie, pour pouvoir suivre avec l'attention nécessaire ce qui se

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passait en Germanie. Quintilius Varus n'y prit pas garde; ceux que l'on accusait d'être les chefs de la conjuration n'étaient-ib pas ses amis, ne venaient-ils pas le trouver de temps en temps à Aliso? Il ne prit donc aucune précaution ; il laissa ses légions disséminées de côté et d'autre. La veUle de la révolte, Arminiu8 et les autres chefs de la conjuration dfnaient encore chez le proconsul. A quelques jours de là on apprit que quelques corps détachés dans les régions les plus lointaines de la Germanie avaient été attaqués; et l'on crut, dans le camp romain, qu'il s'agissait d'une de ces petites insurrections locales qui éclataient périodiquement en Germanie. Mais ces insurrections et ces nouvelles avaient été préparées à l'avance pour que Varus accourût au secours et pour l'amener avec le gros de l'armée dans les forêts de Teutobourg où tout avait été disposé pour un massacre eiïroyable. Varus^ trop confiant, se mit en route avec son armée, ses bagages, sa suite de femmes et d'enfants, croyant avoir à traverser un pays ami. Mais quand il fut dans l'immense forêt, il se trouva soudain attaqué de toutes parts. L'armée romaine, gênée par une longue suite qui ne pouvait combattre, par ses bagages, par son ignorance des chemins, trop lente^ trop lourde et bien vite découragée^ ne sut pas cette fois échapper à l'embuscade, comme César l'avait fait si souvent. Elle fut tout entière massacrée ou faite prisonnière dans la forêt (i).

(l; Tacite, ilnn., , 55; Dion, LVI, 18-M; Vbllbius, II, 117

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AUGUSTE BT LK GHAND BUPIRE

Depuis longtemps les historiens comptent la défaite de Varus au nombre des batailles c décisives > dont on peut dire qu'elles ont changé le cours de l'histoire. Si Varus, dit-on, n'avait pas été anéanti, Rome aurait conservé les territoires qui s'étendent entre le Rhin et TElbe^ et les aurait romanisés comme la Gaule; il n'y aurait plus eu ni nation, ni culture germaniques, de même qu'après la défaite de Vercingétorix, il n'y eut plus ni nation ni culture celtiques. Teutobourg aurait ainsi sauvé le futur germanisme, comme Alésia ruina définitivement le vieux celtisme. Mais ce raisonnement, qui va droit comme une flèche, ne touche la sinueuse vérité qu'en quelques points très distants les uns des autres. C'est toujours, en histoire, une entreprise téméraire que de vouloir dire ce qui setmt arrivé, alors qu'il est déjà si difficile d'expliquer ce qui est arrivé. Ici toutefois il me semble permis de douter que Rome aurait pu romaniser les territoires transrhénans aussi facQement qu'elle avait romanisé la Gaule, si elle les avait possédés pendant plusieurs siècles, quand on considère quelle fut la destinée de la civilisation romaine dans les provinces du Danube, surtout dans le Norique, dans la Pannonie, dans la Mésie. Rome exerça sa domination pendant des siècles dans ces

pays-là; Tinfluence romaine, Tinfluence italienne, Tinfluence grecque pouvaient s'y exercer plus fortement qu'en Germanie, parce qu'on y était plus près de la métropole; et cependant la civilisation romaine ne s'y enracina pas assez solidement pour pouvoir tenir contre les tempêtes qui se déchatnèrent sur l'Europe après la chute de l'empire d'Occident. De tlome et de sa longue domination il n'est resté dans tous ces vastes pays que de faibles traces. Il n'est donc pas permis de généraliser trop vite et d'affirmer que tous les territoires européens auraient pu être romanisés aussi vite et aussi facilement que la Gaule qui se trouvait, au milieu de Tempire d'Occident, dans une situation toute spéciale. On pourrait en somme^ en suivant un autre raisonnement, arriver à une conclusion conjecturale tout à fait opposée i celle que l'on admet le plus souvent, mais qui ne vaudrait ni plus ni moins^ et dire que les territoires germaniques n'auraient pu être romanisés d'une façon définitive, même si Varus n'avait pas été anéanti.

Quoi qu'il en soit, cette défaite de Varus ne fut pas un événement d'une médiocre importance dans l'histoire de Rome. Elle coupa court brusquement à la politique d'expansion, qui avait été la grande mission de l'aristocratie. Tibère accourut rapidement sur les bords du Rhin, recueillit les survivants, ranima le courage des légions démoralisées, renforça la défense des frontières, effaça rapidement, par un étalage de force, de tranquillité, de hardiesse, la première impression qu'avait produite cette défaite sur Tesprit mobUe des provinces transalpines (i). Mais cette fois Tibère

(1) SuéTowB, Tibère, 18-19; Dion, LVI, 23; Vbll^ius Patbh- CULUfl, II, ISO.

aussi jugea que le plus sage était d'abandonner les territoires conquis par son frère et par lui. Des raisons économiques et politiques faisaient triompher à la On le parti opposé aux conquêtes germaniques. Ces guerres coûtaient plus qu'elles ne rapportaient (i) : l'insuffisance des services publics et aussi l'établissement de nouveaux impôts causaient un grand mécontentement; Tégoîsme des nouvelles générations était devenu trop grand; les grandes révoltes d'IUyrie et de Pannonie, la désorganisation de Tarmée avertissaient Rome, qu'elle ne devait pas trop présumer de ses forces. Le désastre de Varus pouvait être considéré comme un malheur; mais quand Auguste avait voulu réorganiser les légions détruites, personne ne s'était présenté pour servir comme volontaire; quand Q avait eu recours aux enrôlements forcés, il y avait eu un grand nombre d'insoumis. C'était là le signe le plus alarmant de la décadence militaire de l'Italie^ qui avait fait tant de progrès dans le dernier demi-siècle. Auguste avait dû avoir recours aux anciens châtiments infligés aux déserteurs; frapper d'abord d'amendes les récalcitrants^ puis ensuite les décimer, c'est-à-dire en condamner à mort un sur dix. Et malgré tout cela il avait dû ramasser la lie de la population de Rome et accepter même des affranchis pour avoir un nombre suffisant de recrues (â). Si donc on ne voulait pas dénationaliser Tannée en augmentant trop le nombre d'auxiliaires étrangers; si l'on voulait conserver dans l'armée

(1) DtoN (LVI, 16) nous dit cela au sujet des guerres d'illyrie et de Pannonie; U en fut certainement de mémo pour les guerres de Germanie, car les tribus germaines étaient très pauvres.

(2) Dion, LVI, 23; Taciti, Annalet, I, 31 : vemaeula mulUtudo, nuper aeto in urbe delectu, lateiviae 9ueta, laborum iiifo/crans...

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30t GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

l'équilibre de la partie romaine et de la partie étrangère, il fallait reconnaître ouyertement que les forces militaires ne suffisaient pas à tenir soumis un empire élargi jusqu'à l'Elbe. Enfin tant de dangers, tant de calamités et d'angoisses avaient profondément troublé ritalie. Ce n'était pas que ce dernier coup eût ébranlé la puissance d'Auguste. Son âge, les malheurs de sa famille, les serriees qu'il avait rendus, les ricbesses énormes qu'il avait répandues en Italie, et jusqu'à sa faiblesse sénile elle-même qui n'inspirait guère de crainte, avaient fini par faire d'Auguste une sorte de demi-dieu, placé dans un ciel éternellement serein, au-dessus des étemelles fluctuations des choses humaines. Quand, en l'an 43, s'acheva sa cinquième présidence, ses pouvoirs furent renouvelés, et pour dix ans encore, malgré sa faiblesse et bien qu'il fût devenu aphone (i), qu'il ne vint presque plus au sénat, qu'il n'assistât plus à aucun banquet, qu'il eût même prié les sénateurs, les chevaliers et ses admirateurs de ne plus lui faire de visites, parce que ces réceptions le fatiguaient trop (2). Mais Auguste n'était pas immortel, et son successeur ne jouirait plus de cette sorte d'immunité qui protégeait sa vieillesse. Auguste et Tibère furent donc d'avis qu'il fallait se tenir en deçà du Rhin; et la Germanie fut abandonnée. C'était là une nécessité; mais la décision était grave, et elle dut être bien pénible à Auguste et à Tibère. Les historiens antiques ont dit qu'à la nouvelle du désastre de Varus, Auguste déchira ses vêtements, poussa des cris de désespoir, et eut un tel chagrin qu'il en devint comme fou. S'il est difficile d'aifirmer qae tous ces détails sont

(1) Dion. LVI, M.

(2) Dion, LVI. SS; LVI, SS.

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vrais^ nous pouvons du moins conclure de ce récit que la défaite de Varus fut la suprême amertume de cette existence si pleine de chances et de catastrophes. Après avoir vu l'écroulement de sa famille, détruite par les discordes, par la mort, par \dk lex de aduiteriis, le vieillard, avant de fermer pour toujours les yeux à la lumière du soleil, voyait s'effondrer la domination romaine en Germanie, c'est-à-dire toute Fœuvre à laquelle il avait consacré ses meilleures années. 11 avait, en Tan 27 avant J.-C, accepté la mission de diriger la grande restauration nationale et aristocratique à laquelle tout le monde avait déclaré vouloir travailler avec lui. Et il avait tenu son engagement pendant quarante ans, hien qu'il eût vu, petit à petit, le nombre de ses collaborateurs diminuer et leur zèle décroître; pendant quarante ans» il s'était efforcé de refaire l'ancienne aristocratie, l'ancienne armée et aussi l'ancienne Ame de Rome. En proposant les grandes lois sociales de l'an 18, renforcées par la lex Payia Pojh paea^ il avait cherché à faire revivre dans la noblesse les vieilles vertus privées et civiques, qui semblaient nécessaires pour conserver le pouvoir; en faisant la conquête de la Germanie, il avait voulu lui ouvrir un champ immense où ces vertus pourraient s'exercer, accrottre, dans une grande entreprise, son prestige, celui de son gouvernement, celui de la noblesse qui l'aurait conduite à bonne fin sous sa direction. De tout cela que restait-il? 11 serait sans doute téméraire d'affirmer, comme trop d'historiens l'ont fait à la légère, que les lois de l'an 48 furent inutiles. Nous ne savons pas et nous ne pouvons même pas essayer de deviner ce qui serait arrivé si ces lois n'avaient pas été faites; c'est-à-dire si la dissolution de l'aristocratie avait été plus rapide, moins rapide ou

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304 GRANDEUR ËT^DËGÀDENGE DE ROME

également rapide. Comment afiOrmer alors que ces lois n'ont servi à rien? A supposer que ces lois n'aient fait que de ralentir la dissolution de la famille aristocratique, leur auteur n'aurait pas perdu ses peines à les instituer. Si, pour le philosophe qui explore Tessence des choses, le temps n est qu'un accident et la mesure relative sous laquelle Tëternité et l'absolu se révèlent dans la conscience des hommes, au contraire, pour les générations qui vivent dans le temps, cet accident mesure le bien et le mal dont elles doivent jouir et dont elles doivent souffrir. Quoi qu'Q en soit d^ailleurs, et si l'on ne peut pas dire qu'Auguste ait fait œuvre vaine en promulguant ses lois, on peut au contraire affirmer qu'il n'atteignit pas le but qu'il s'était proposé, et, qu'après la défaite de Varus, quand l'abandon de la Germanie fut décidé, dans les cinq dernières années de sa vie, il ne pouvait plus se faire d'illusions : c'était bien un songe chimérique qu'il avait fait pendant quarante ans. Les lois sociales de l'an i8 avaient bien détruit sa famille, mais elles n'avaient pas reconstitué l'ancienne noblesse; il était nécessaire maintenant d'abandonner ces territoires de Germanie, où pendant vingt ans, Auguste avait obligé l'Italie à verser son sang et à répandre son or; tous les organes de l'ancien gouvernement républicain avaient perdu leurs forces ou étaient paralysés, même les plus essentiels, mémo le sénat. En l'an i3, après avoir été réélu à la présidence pour la sixième fois, Auguste dut encore faire subir une dernière réforme au petit sénat qu'on lui avait donné pour l'aider : au lieu des quinze sénateurs choisis pour six mois, il se composerait de vingt sénateurs choisis pour un an; toutes les décisions prises par lui, d'accord avec Tibère, avec les consuls désignés, avec ses enfants adoptifs^ avec les vingt membres du

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AUGUSTE ET LE GRAND EMPIRE t05

cansUium et toas les citoyens qu'Auguste jugerait bon de consulter, seraient considérés comme des sénatusconsultes (i). Il était devenu si difficile de réunir le sénat que pour ne pas gouverner seul et en son propre nom tout l'empire, Auguste avait dû avoir recours à ce suprême expédient. Il était d'ailleurs inutile de vouloir lutter contre le destin : si le sénat avait été pendant longtemps la grande force qui faisait mouvoir la république, il n'en restait plus maintenant qu'une ossature où la vie s'était éteinte. Les comices euxmêmes^ maintenant que les élections étaient réduites à des formalités vaines, étaient abandonnés; personne ne venait plus apporter ses suffrages. Ainsi au moment où il aurait fallu à l'empire un plus grand nombre de magistrats, pleins de courage, de zèle, de légitimes ambitions, d'une activité inlassable, l'aristocratie privilégiée à qui était réservé le gouvernement de l'empire, s'éteignait lentement et volontairement dans le célibat et la stérilité; elle perdait toutes les illusions et toutes les passions qui, en étourdissant, en grisant ou en trompant son égoïsme, poussent une classe dominante à s'aventurer dans l'avenir. On n'a pas encore trouvé et on ne trouvera jamais le breuvage magique qui pourrait conserver l'énergie dans une classe qui a conquis la richesse et le pouvoir, quand elle ne se sent pas menacée de perdre aussitôt^ en même temps que la vertu, ce pouvoir et cette richesse. Par une autre contradiction étrange, la paix elle-même à laquelle Auguste avait donné tous ses soins, qu'il avait fondée et raffermie, était cause que tous ses efforts pour régénérer la république demeuraient inutiles. Tranquillisée par la paix intérieure et extérieure,

(1) Dion, LVI, 2S.

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