‹ Grandeur et décadence de RomeChapitre 33 sur 40 · VI · texte numérisé non relu

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sentant maintenant sa puissance assurée, l'aristocratie ne voulait plus labourer ni semer^ mais seulement récolter la moisson semée par ses ancêtres; elle n'avait plus ni le respect des traditions, ni le souci de Tayenir ; et dédaigneuse des devoirs les plus élémentaires, elle n'obéissait plus qu'aux appels de son égoïsme. A ce moment même, Fltalie profitait du désastre de Germanie pour deniander au gouvernement d'Auguste et de Tibère, affaibli par cette catastrophe^ rabolition de l'impôt sur les héritages. On commençait à s'agiter; les esprits s'échauffaient de nouveau et il y avait même des menaces de révolution. Auguste comprenait qu'il fallait résister pour sauver au moins de la faillite les finances déjà si atteintes; mais il n'osait pas résister ouvertement; même dans cette difficulté suprême et ayant déjà un pied dans la tombe, il se retranchait derrière le sénat, lui demandait de chercher un autre impôt que l'on pourrait substituer à celui-là, et défendait à Drusus et à Crermanicus d'intervenir dans la discussion (i). Et cette timidité presque incroyable n'était pas seulement l'effet de la vieillesse et du caractère d'Auguste; elle était le dernier résultat de la singulière déformation qu'avait subie^ au cours de ces quarante années^ la magistrature suprême qui n'avait été d'abord, en l'an il, qu'un expédient transitoire pour liquider la terrible situation créée par les guerres civiles. Un homme seul, aidé de ses proches seulement, de quelques amis, de quelques sénateurs, ne pouvait pas, malgré son immense fortune, son autorité, ses pouvoirs multiples et étendus, imposer à une nation tout entière le sentiment du devoir qu'elle avait perdu; il ne pouvait remplacer tout ce qui dis-

(4) Dion, LVI, 28.

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paraissait : traditions sëcolaires^ discipline de la famille, vigueur des institutions. La tâche du magistrat suprême était devenue si difficile que la vieillesse débile et impuissante d'Auguste était encore nécessaire à l'empire, parce que l'on risquait de n'avoir plus rien à mettre à sa place le jour où elle disparaîtrait tout à fait. Depuis la révolte d'Illyrie et de Pannonie et la catastrophe de Yarus, il n'y avait pas d'autre candidat à la présidence que Tibère, bien qu'il fût peu aimé et très redouté. Tout le monde était obligé de reconnaître, volontiers ou à contre-cœur, que le chef de l'armée et de l'empire devait connaître à fond les affaires de Germanie, et inspirer de la crainte aux Germains, aux Gaulois, aux Pannoniens. Tibère s'imposait comme successeur d'Auguste, moins parce qu'il avait été adopté par lui qu'à cause de la politique gauloise et germanique. Mais Tibère, à mesure que le jour approchait où il pourrait recevoir la récompense de son long travail, devenait hésitant^ se demandant s'il devait accepter une telle succession. Avec la malveillance dont ils sont coutumiers à son égard, les historiens anciens se sont demandé si cette hésitation était sincère; mais on n'en saurait douter, après avoir suivi la longue histoire d'Auguste^ si on a bien compris l'Ame de Tibère, son époque et ses contradictions, la tâche impossible assignée alors plutôt par les choses elles-mêmes que par la volonté des hommes à l'autorité suprême de l'empire. Tibère était trop orgueilleux et trop inflexible pour changer, à plus de cinquante ans, aucune des idées qu'il avait professées jusque-là; il voulait, à la tête de l'empire^ être l'organe de la tradition et de la discipline, imposer aux égoïsmes de ses contemporains, au nom des ancêtres, Paccomplissement des devoirs essentiels envers l'espèce et envers

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l'empire. Mais il était trop intelligent pour ne pas comprendre que l'autorité suprême qui lui serait conférée ne lui donnerait pas les moyens nécessaires pour accomplir sa tâche. Auguste, malgré ses immen&es richesses, la vénération que l'on avait pour lui, sa carrière heureuse^ les succès vrais ou imaginaires qui lui étaient attribués, n'arrivait qu'à grand'peine et d'une façon très irrégulière à accomplir sa tâche. Mais lui, Tibère, que pourrait-il faire, lui qui était moins riche et moins célèbre, lui qui avait tant d'ennemis dans la noblesse, lui que les chevaliers détestaient comme l'inspirateur de la lex Papia Poppaea^ et qui n'inspirait aux masses populaires que de la défiance? Tontes les contradictions de cette époque aboutissaient à cette contradiction suprême : l'homme que la situation même imposait comme successeur d'Auguste, était le personnage le plus impopulaire et le plus détesté de toute la noblesse; et c'est pourquoi, conscient des dangers inhérents à cette grandeur, il hésitait à accepter l'empire, le < monstre •, comme il disait lui-même. Mais cependant ses ennemis innombrables ne pouvaient pas se réjouir de ces hésitations, ni non plus se laisser aller à l'espoir de ne pas avoir à subir son gouvernement détesté... S'il refusait, quel autre que lui pourrait-on mettre à la tête de Tempire dans des circonstances si graves^ alors que les Germains victorieux poursuivaient jusqu'au Rhin les légions en déroute^ alors que la Pannonie et la Dahnatie étaient i peine vaincues, que les finances étaient épuisées, que l'Italie était exaspérée par les nouveaux impôts, que l'armée était désorganisée, mécontente, tourmentée par de vieilles rancunes et par de nouveaux désirs? Car le contre-coup de la défaite de Varus s'était fait sentir même dans l'armée; les soldats osaient maintenant

parler plus haut et demander au Kouvemement^ affaibli par la défaite, un service moins chargé et une solde plus élevée.

C'était donc en vain qu'Auguste s'était donné tant de peine pour fondre les grandes vertus romaines avec les hautes qualités de l'hellénisme dans une belle république aristocratique qui aurait su gouverner sagement l'empire. Sa tentative pour organiser le gouvernement imaginé par Aristote, par Cicéron, par Virgile, par Horace, n'avait abouti qu'à produire un monstre. Il laissait un gouvernement hybride, confus, incertain, qu'il aurait été difflcile au plus an politicien de définir : république abâtardie, monarchie avortée, aristocratie dégénérée, démocratie impuissante. Le gouvernement républicain^ après avoir, au cours des siècles précédents, subi tant de changements, s'était pendant ses quarante années comme momifié; ses organes tenaient encore, mais ils n'agissaient plus; ils étaient comme parcheminés; l'autorité suprême, créée en l'an 27 avant J.-C, s'était en vain efforcée de leur infuser quelque vigueur; elle avait fini elle-mdme par être à demi paralysée, ne pouvant plus guère faire passer ses idées et sa volonté par des organes trop usés. Cependant l'empire divinisait maintenant cette autorité mutilée et cette vieillesse paresseuse qui symbolisaient l'impuissance de l'ancien gouvernement républicain mutilé, bien plutôt que des forces nouvelles capables de le vivifier. Au cours des dix dernières années de la vie d'Auguste, l'exemple donné par Pergame et par Lyon fut imité dans plusieurs autres provinces; en l'an 3 avant J.-C, l'Espagne avait érigé à Bracara un autel à Auguste (1); vers l'an 10 après J.-C, la

(1) Ephem. Epigr., Vlli, fasc. 3, n.280.

9i0 GRANDEUR ET DÉGÀOENGE DE ROME

Galatie inaugurait i Ancyre un temple somptueux d'Auguste et de Rome, en y organisant aussi un culte fastueux, avec de nombreux divertissements populaires et de grandes fêtes (i); en l'an 11, Narbonne faisait un vœu solennel au nutnen d'Auguste, construisait au forum un autel, sur lequel, tous les ans, le 23 septembre, c'est-à-dire le jour anniversaire de la naissance du princeps, trois chevaliers et trois affranchis devaient faire des sacrifices au < gouverneur du monde » (â). Ainsi de partout l'admiration, la reconnaissance, les vœux de l'empire allaient à ce vieillard débile qui se plaignait à Rome de ne pouvoir presque plus rien faire pour l'État 1 Et les héritages lui arrivaient de partout. On essaierait en vain d'expliquer cette contradiction en attribuant ces honunages à un esprit de servilité. Malgré son impuissance, on peut même dire, en partie à cause de son impuissance, le gouvernement d'Auguste fut profitable au monde. Pour comprendre ce paradoxe apparent, il importe de se faire une idée nette de ce que fut l'expansion romaine, et de bien voir que cette politique telle que l'avait pratiquée au début la noblesse, et avant qu'elle n'eût dégénéré entre les mains rapaces des pubUcains et ne fût devenue un véritable brigandage sous l'influence des exigences de la politique intérieure, n'était pas du tout un pillage systématique et sans pitié. Si dans toutes ces entreprises, Rome cherchait à faire quelque profit, sa politique mondiale apportait aussi des avantages indirects, dont le monde, il est vrai, n'avait pu jouir qu'à la fin des guerres civiles. Rome avait fait pendant les deux siècles précédents un vérî-

(1) Voy. C. I. Gr., 4039.

(i) C. I. L., XII, 4333.

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table massacre de grands et de petits États, de républiques, de monarchies, de théocraties; elle avait supprimé des administrations, dissous des armées, fermé des palais royaux^ dispersé la valetaille des souverains, restreint le pouvoir des castes sacerdotales ou des oligarchies républicaines; elle avait abattu beaucoup de ces superstructures sociales, brillantes, mais lourdes et coûteuses, qui s'élèvent partout, sous prétexte de les diriger, au-dessus des associations humaines élémentaires, de la famille, de la tribu, de la cité, et leur avait substitué un proconsul ou un propréteur, qui avec quelques amis^ quelques esclaves, quelques affranchis, gouvernaient des régions sur lesquelles avaient autrefois vécu, régné, sévi des myriades de courtisans et de fonctionnaires. Cette poUtique devait donner deux résultats, Tun bon et l'autre mauvais. Il est évident que Rome pouvait percevoir dans beaucoup de provinces un tribut considérable, tout en leur épargnant une partie des dépenses énormes que faisaient les gouvernements précédents pour faire la guerre, pour entretenir leurs employés, leurs artistes, leurs hommes de lettres, leurs courtisans. Les artisans^ les cultivateurs, les marchands étaient ainsi moins spoliés par l'État; la famille, la tribu, la cité pouvaient aussi acquérir plus de liberté. Mais d'autre part Rome, en détruisant ces superstructures, décapitait en Orient les aristocraties intellectuelles du monde antique; elle détruisait les supports de l'art, de la science, de la littérature; elle abolissait Iqs traditions séculaires d'élégance^ de goût rafQné, de luxe esthétique. Les cours d'Asie étaient les plus vastes et les plus intenses foyers d'activité intellectuelle. La. conquête romaine aurait donc dû, dès le début, accroître la prospérité matérielle et diminuer l'activité intellectuelle des na-

tions soumises, abaisser l'élite raffinée et relever, aa contraire, le niveau des classes moyennes occupées aux arts, au commerce, à Tagriculture. Mais la décomposition de la vieille aristocratie romaine, la grande crise sociale qui avait déchiré l'Italie au second siècle avant J.-C; la cupidité effrénée des chevaliers, les révolutions et les guerres civiles, la rivalité des factions besogneuses avaient, au cours du dernier siècle, dénaturé cette politique, la transformant en un brigandage farouche^ infligeant ainsi aux provinces tout le mal qu'elle était susceptible de faire, sans leur faire le bien dont elle pouvait être aussi la source.

Ce ne fut donc que sous Auguste que les provinces commencèrent à ressentir les bienfaits de cette politique, par suite de cette loi étrange de l'histoire qui veut que presque toujours les générations trouvent la route de l'avenir en se trompant de chemin, et en cherchant à atteindre les mirages irréels de leur imagination. Christophe Colomb qui voulait arriver aux Indes en naviguant à l'ouest et qui rencontra l'Amérique sur son chemin, symbolise bien un des phénomènes les plus constants de l'histoire. La génération d'Auguste, elle aussi, avait mis à la voUe pour un voyage fantastique vers le passé; et elle débarqua sur la première terre qui lui apparut, mais sans la reconnattre. Après Actium, tout le monde avait été d'avis qu'il était nécessaire^ pour sauver l'empire, de rendre de la force au gouvernement, et l'on avait pour cela tenté l'impossible restauration de la vieille république aristocratique; mais cette tentative désespérée avait affaibli le gouvernement au lieu de le fortifier; si bien que, à mesure qu'Auguste vieillissait, tout le monde croyait que l'empire allait à sa ruine. Et justement cet affaiblissement sénile de la république, qui dura plus

d'un demi-siècle, devait sauver l'empire. Dans l'impuissance du gouvernement d'Auguste on vit encore une fois réapparaître la Rome véritable, la Rome classique, celle qui savait simplifier partout les gouvernements fastueux, accapareurs et encombrants. Ce gouvernement si faible, si incertain, si minuscule en face de cet immense empire, ce gouvernement dirigé par une famille en proie à la discorde et servi par une administration rudimentaire, véritable monstre pourvu d'une tête trop petite et d'organes atrophiés ou alourdis, ne fut plus capable d'opprimer ni de piller les provinces; il ne fut même plus capable de conserver la proie dont il s'était emparé pendant les siècles précédents. Non seulement le gouvernement d'Auguste, qui ne voulait mécontenter personne, laissa sans rien dire les particuliers exploiter partout les terres, les bois, les mines qui appartenaient à la république, mais il s'appliqua à ne pas trop pressurer les provinces : celles de l'Orient qui l'avaient effrayé par les révoltes des cinquante années précédentes, et celles de l'Occident qui étaient à ce mqment menaçantes ou en insurrection. Auguste n'avait-il pas préféré rogner sur les divertissements et sur le pain même de la plèbe de Rome, mécontenter la métropole par sa parcimonie, abandonner même — singulier monarque t — presque tout son énorme patrimoine, en le dépensant au profit du public (i)? N'avait-il pas préféré même, pendant les dernières années, au risque d'ennuis considérables, établir des impôts en Italie? Ce gouvernement faible,

(1) SuiTONS, AugtuU, 101 : nêc plut pmvmUurum ad keredet tiftot, quam miUieê M quingentieê profeuut, quamvis viginti proximii awM quaterduiei milliês ex teitaituntU amicorum percepittet : quod paene omne cum duolm$ patemiê pûtrimonii$ ceteritque hèreiiUiii^ui in rempublUam ahiumptiuets..

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timide, désorganisé, n'avait pas pu non plus venir beaucoup en aide aux citoyens qui exploitaient l'empire dans des entreprises privées. Sans doute les Italiens émigraient encore dans les provinces comme publicains et comme mercatores pour y louer les gabelles, les mines^ les terres, pour y faire le conmierce avec les barbares et y prêter de l'argent; mais les vampires insatiables des deux derniers siècles avaient pour ainsi dire partout disparu. Si Rome vivait en partie^ s'embellissait et s'amusait avec les tributs payés par les provinces, l'Italie cherchait à s'enrichir en exploitant aussi ses richesses naturelles^ en profitant de sa situation géographique. La domination romaine répandait, en même temps que l'admiration pour le peuple romain, Tusage du vin et de l'huile dans les provinces transalpines^ surtout en Gaule; l'exportation faite par l'Italie des deux précieux liquides croissait rapidement, et la fortune de la classe moyenne possédante prenait racine dans le sol de la péninsule avec les plantes d'Athéna et de Dionysos. De cette façon, même si les procurateurs d'Auguste, les questeurs des proconsuls et les publicains italiens faisaient quelques déprédations^ les provinces les plus civilisées et les plus riches avaient peu à peu senti diminuer le poids des impôts^ en comparaison surtout de l'époque funeste qui avait précédé la révolution. Il n'y avait plus à entretenir ni cour, ni courtisans, ni concubines, ni armées, ni honmies de lettres, ni artistes; il s'agissait seulement de payer à Rome un tribut qui n'était pas très élevé; les immenses domaines royaux, et les trésors du palais avaient été divisés et étaient entrés dans la circulation universelle des richesses. Rome donnait peu aux provinces^ mais d'autre part elle leur prenait peu elle-même. Oui, assurément, Au-

guste et Tibère ne s'occupèrent, dans les provinces^ que de construire certaines routes, d'exécuter dans les travaux publics des réparations urgentes et d'y faire régner Tordre tant bien que mal; mais quand un gouverneur lui conseillera d'augmenter les tributs d'une province, Tibère lui répondra qu'un bon pasteur doit tondre et non pas écorcher ses brebis (1). C'était aussi ridée d'Auguste et de toute la noblesse sérieuse. Et c'est ainsi enfin que^ sous Auguste, le monde connut véritablement le bien et le mal que la conquête romaine lui réservait depuis plus d'un siècle : d'une part, la décadence de l'esprit philosophique, de l'esprit scientifique, des arts^ de la littérature, des formes les plus raffinées de la vie sociale, des aristocraties historiques, des classes sociales qui représentaient la tradition^ la culture accumulée de génération en génération, l'activité haute et désintéressée de l'esprit; de l'autre, le progrès rapide du commerce, de l'industrie, de Tesprit pratique et des classes moyennes. L'ère des aristocraties historiques finissait; l'ère des parvenus commençait. Avec la chute des Ptolémées la haute culture perdit ses derniers protecteurs; à Rome même, Auguste, ses amis et l'aristocratie qui l'entouraient, n'eurent ni le temps, ni le moyen, ni le désir véritable de continuer cette mission intellectuelle. Ils donnèrent bien du travail aux sculpteurs et aux peintres qui ornaient leurs maisons, mais ils négligèrent les savants et les écrivains. Le fameux musée d'Alexandrie «emble avoir été fermé, ou être bientôt tombé de lui-même en décadence; toutes les sciences purement théoriques, les mathémathiques, l'astronomie, la géographie, tous les genres littéraires déclinèrent non pas seulement en

(i) SusTONB, Tibère, 32.

Egypte, mais dans tout TOrient. La protection de la haute culture hellénique qui avait été la grande mission et la gloire des grandes monarchies fondées par les successeurs d^Alexandre, ne fut à l'époque d'Auguste et dans tout l'empire exercée que par deux petits rois barbares, fiérode, roi de Judée, et Juba III, roi de Mauritanie, qui avait, entre autres manies, celle de recueillir les manuscrits d'Aristote, et à qui d'habiles faussaires faisaient payer très cher des œuvres apocryphes. Certes ils n'étaient l'un et l'autre que de ridicules caricatures des Attalides, des Séleucides et des Ptolémées, et cependant c'était à peine si le monde romain pouvait les tolérer. On ne voyait guère en eux que des insensés qui gaspillaient follement l'argent de leur pays. Les Juifs ne s'étaient-ils pas insurgés à la mort d'Hérode, et n'avaient-ils pas demandé que la Palestine fût annexée comme province à la Syrie? Les Juifs voulaient abolir la monarchie hellénisante pour ne plus payer les artistes grecs qui ornaient d'inutiles monuments leurs villes trop coûteuses^ pour cesser aussi de payer au poids de l'or la belle prose de Nicolas de Damas. Il n'y a guère de meilleur exemple à donner, pour montrer comment la conquête romaine avait déchaîné partout en Orient les forces opposées à la haute culture littéraire et philosophique, et à quel point ces forces s'imposaient désormais et partout. Rome était fatalement destinée à devenir l'organe des intérêts matériels des classes moyennes au détriment de l'aristocratie intellectuelle. On voyait au contraire conmicncer pour tout l'empire une ère nouvelle de merveilleuse prospérité matérielle. Peu à peu, dans tous les paya, les classes moyennes, qui avaient partout survécu à la destruction des oligarchies dirigeantes, parce au'elles ne peuvent

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nulle part être détruites, commençaient^ sans beaucoup de méthode assurément, chacun cherchant son bien immédiat, à tirer tout Tavantage qu'était susceptible de donner le nouvel ordre de choses établi dans tout le monde méditerranéen par la conquête romaine. Rome avait fait une économie considérable d'États et^ par suite, réduit dans tout l'empire les dépenses politiques; elle avait dispersé et réparti entre mille mains des capitaux infinis qui demeuraient stériles dans les cours et dans les temples, réparti aussi les terres, abandonné à qui les avait pris les bois et les mines; elle avait établi dans tout le bassin de la Méditerranée ce que nous appellerions aujourd'hui un régime de libre-échange; elle avait rapproché des nations et des régions éloignées qui s'étaient ignorées jusque-là, rÉgypte et la Gaale, la Syrie et les provinces du Danube, l'Espagne et l'Asie mineure; elle avait supprimé sur la Méditerranée et dans les provinces les privilèges et les rivalités des anciens potentats du conunerce et de l'industrie, en ouvrant à tout le monde les voies de mer et les voies de terre. L'échange des marchandises, des mœurs et des idées, facilité par cette situation nouvelle, prit rapidement, sous Auguste, d'un bout à l'autre de la Méditerranée, des proportions qu'il n'avait atteintes jusqu'alors à aucune époque. Profitant de ces facilités nouvelles, chaque province cherchait à tirer d'elle-même ce qu'elle contenait de richesses cachées, et à les vendre jusque dans les régions les plus éloignées du vaste empire; l'effort intérieur de production grandissait partout, en même temps que l'expansion du commerce. C'est ainsi que presque toutes les nations soumises à Rome virent dans ce demi-siècle couler plus abondamment les anciennes sources de leurs richesses,

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et ils en virent d'autres jaillir de terre. L'Egypte, la Syrie, l'Asie mineure, les trois grandes régions industrielles de l'antiquité, furent de nouveau et très vite florissantes; car elles trouvèrent dans tout l'empire ouvert et pacifié de nouveaux clients et de nouveaux marchés, aussi bien chez les Berbères que chez les Gaulois, en Dalmatie qu'en Mésie. L'Italie, la Gaule narbonaise, mais surtout les provinces du Danube qui étaient des régions sans industries locales, furent envahies par les marchands, les ouvriers, les esclaves et les aventuriers orientaux; vaste émigration dont on peut retrouver quelque trace dans les restes du culte de Mithra (1). Tyr et Sidon reprenaient leur antique prospérité; l'Egypte ne se contentait pas d'expédier ses précieux produits et d'envoyer ses médecins et ses décorateurs dans toutes les régions de l'empire, mais elle grossissait encore son immense fortune des bénéfices que lui valait son commerce dans l'extrême Orient. La situation en Grèce continuait aussi à s'améliorer lentement. Par contre, l'Afrique septentrionale demeurait plus isolée et moins connue. De toutes les parties de l'empire c'était celle qu'Auguste avait le plus négligée, et il n'y était jamais allé. Il y avait là

(1) Voyez la carte jointe à l'ouvrage de Praiu Comont, Les mystères de Mithra, Bruxelles, 190S. Le culte de Mithra ii*6tait pas une religion de prosélytisme; sa diffusion ne s'est donc pas produite, comme celle du christianisme, par le fait d'ime active propagande, mais par la diffusion naturelle des populations qui professaient ce culte. Partout où nous trouvons un temple de Mithra, nous devons penser qu'il y avait lÀ un groupe d'Orientaux professant le culte de Mithra assez nombreux pour avoir ôdiflé ce sanctuaire. Gomme les populations fidèles au culte de Mithra en Asie n'avaient pas plus de raisons que les autres de quitter l'Orient, nous pouvons supposer que là, où il y a un sanctuaire de Mithra, il pouvait aussi y avoir d'autres petites colonies d'Orientaux, de Juifs par exemple et de Syriaques.

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AUeUSTE BT LE GRAND EMPIRE 819

cependant, à l'ouest, le vaste royaume de Mauritanie, gouverné d'abord par Juba II» puis peu: le fils de Ptolemëe, et à Test, la province d'Afrique, administrée par le sénat; et en aucune région de l'empire il n'était aussi facile que dans celle-là de se créer dUmmenses fortunes foncières^ à mesure que Rome reprenait, dans cette région dépeuplée, la mission remplie par Carthage dans des limites plus étroites, et qu'en faisant travailler les Berbères» elle permettait d'exploiter des terres extrêmement fertiles, admirablement adaptées à la culture du blé et des olives. Ni le sol ni les bras ne faisaient plus défaut. Tantôt adonnée aux travaux de l'agriculture, tantôt nomade, selon qu'elle était plus ou moins tenue par la discipline d'une civilisation supérieure, cette race si souple des Berbères pullulait dans les régions soumises à l'empire de Rome, et le désert inépuisable venait toujours combler les vides faits par le travail, par les guerres, par les maladies dans les peuples qui habitaient au bord de la mer (i). La chute de Carthage, les troubles qui, dans le dernier siècle de la république, avaient bouleversé Tempire romain, avaient aussi excité chez les barbares les instincts nomades et belliqueux, si bien qu'une partie restreinte du territoire avait seule pu être cultivée, et partout d'immenses territoires attendaient la charrue et le laboureur (2). La paix, au' contraire, en

(1) ScHULTBN, VAftiea romaiia, trad. L. Gesano, Rome-Milan, 1904, p. 19.

(2) On sait qu'au premier siècle de Tère vulgaire, 1* Afrique fut la province classique des vastes laiifundia, (Voy. Plinb, XVUI, vi, 35). Gela ne peut s'expliquer que si Ton admet qu'il y avait à la fin des guerres civiles d'immenses territoires non cultivés qui appartenaient aux villes, à la république, aux tribus et que l'on pouvait acheter à très bon compte, comme il arrive maintenant dans la république Argentine. Les grandes fortunes territoriales se font toujours soit dans les réglons où il y a

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barrant aux frontières les routes par lesquelles de nouvelles tribus s'aventuraient pour piller sur le territoire de Rome et de ses protégés, en empêchant les tribus indépendantes de pénétrer sur les pâturages, en deçà des frontières^ en invitant les Berbères à une vie plus tranquille, plus douce et moins grossière, convertissait de nouveau les nomades en agriculteurs, fixait au sol les tribus vagabondes, les amenait à former des unités administratives au centre desquelles surgissait bientôt un village qui^ dans les endroits les plus fortunés, pourrait même devenir une belle et vaste ville. De même que les bras, les terres ne manquaient pas. La république, avec sa faiblesse ordinaire, durant le gouvernement d'Auguste, laissait les particuliers s'installer dans les domaines incultes qu'elle possédait (1). En outre, dans la province d'Afrique et dans le royaume de Mauritanie les tribus s'appliquaient à cultiver avec plus de soin un territoire plus petit, à mesure que la vie devenait plus coûteuse et que le désir du lucre se faisait sentir; elles aliénaient donc facile-

beaucoup de terrains incultes, soit dans des régions populeuses et cultivées quand une grande catastrophe sociale appauvrit beaucoup de petits cultivateurs. Comme on ne voit pas que ce second phénomène se soit produit à cette époque-li, c'est bien à la première cause qu'il faut attribuer la grande propriété foncière en Afrique.

(1) Plinb (N. h., XVIII, VI, 85) parle des six grands propriétaires africains que Néron fit mettre à mort pour s'emparer de leurs terres. Bien que Néron n'eût pas beaucoup de scrupules quand il s'agissait de se procurer de l'argent, il est probable que si tous furent tués A la fois, il devait y avoir un prétexte qui donnait h, ce massacre une apparence de justification. Ceci nous donne à croire que Néron se mit à revendiquer les propriétés de l'État qui avaient été usurpées par des particuliers. Nous avons déjà dit d'ailleurs comment le domaine de la république fut sous Auguste saccagé par les particuliers ; et que Tibère demandait que l'on veiUit avec plus de vigilance sur la propriété publique.

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ment une partie des terres qu'elles possédaient^ n'étant pas capables de les cultiver toutes elles-mêmes. £n y important un peu de capital, en y aménageant sagement les eaux, on pouvait tirer de l'Afrique une pro« duction merveilleuse de blé, de vin et d'huile. Et en effet ceux qui^ profitant du bon moment^ savaient accaparer ces immenses territoires non encore cultivés, faisaient d'énormes fortunes foncières comme celles qui se font aujourd'hui dans la république Argentine; et au bout d'une cinquantaine d'années, c'est en Afrique que devaient être les plus riches propriétaires fonciers de l'empire. En face de l'Afrique, l'Espagne elle aussi, la vierge farouche qui, durant l'invasion romaine, s'était réfugiée au fond de ses montagnes sauvages pour échapper à la servitude, commençait à s'apprivoiser et à se livrer au monde qu'elle s'était obstinée à fuir pendant si longtemps. Après tant de guerres, usant des routes qui venaient d'être construites, sous l'œil vigilant des colonies romaines qu'Auguste avait fondées ou renforcées et des garnisons disséminées dans la péninsule^ le monde antique entrait enfin en possession des trésors que cette terre cachait dans ses entrailles, comme elle les cache encore aujourd'hui. Les indigènes et les étrangers recommençaient à creuser partout des mines abandonnées ou encore inconnues; la république fermait les yeux et laissait les particuliers s'emparer de ce qui lui appartenait; elle ne défendait ses droits que lorsqu'il s'agissait des mines d'or (i), parmi lesquelles étaient les mines si riches de

(1) Sthabon (UI, u, 10) nous dit que lee mines d'argent de l'Espagne étaient presque toutes passées {\uxifrTr^9wt) à ia propriété privée, tandis que les mines d'or appartenaient à l'état. Parmi les mines d'or cependant, il y en avait aussi quelquesunes qui appartenaient à des particuliers. (Voy. Tacitb, Annales,

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