‹ Grandeur et décadence de RomeChapitre 34 sur 40 · VI · texte numérisé non relu

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PAsturie dont Auguste avait refait la conquête (i); les dernières guerres avaient probablement fourni le premier contingent d'esclaves^ qui fut ensuite augmenté par des importations et par les prisonniers des guerres d'Illyrie et de Germanie. On fouillait partout les entrailles inépuisables de cette terre, et on en tirait de l'or, de l'argent, du cuivre, du plomb, du minium. Dans la Turdetania, d'autre part^ dans cette région que les anciens appelaient la Bétique et que nous appelons aujourd'hui l'Andalousie, dans la belle vallée du Guadalquivir^ la race ibérique, adoucie par les richesses de la terre et par son mélange avec les Phéniciens et avec les Grecs, avait perdu peu à peu son caractère belliqueux et farouche et s'adonnait à l'agriculture et au commerce maritime. La Bétique exportait en Italie, surtout à Rome, par Pouzzoles et Ostie, du blé, du vin, de l'huile très fine, de la cire, du miel, de la poix, de la laine, et aussi une qualité spéciale de tissus que fabriquaient certaines populations (2). Mais de toutes les provinces, celle qui progressaitle plus était la province dans laquelle Licinus et Auguste avaient cru recon* naître l'Egypte de l'Occident. La conquête romaine d*abord, puis le cens ordonné par Auguste, avaient en eftet donné en Gaule plus de force au régime juridique de la propriété, et avaient rendu sûrs les droits plus ou moins vagues que les occupants gaulois avaient sur leurs terres (3). 11 est probable même que beaucoup

VI, 19). Il est évident que l'État, ne pouvant exploiter toutes les mines, se réserva les mines d*or et surtout les plus riches d*entre elles; cela nous aide à comprendre pourquoi Tibère essaya d'enlever (SniTONS, Tibère, 49) plurimii eivUtUibui et privaUs. . jus metallorum.

(I> Pline, XXXIII, iv, 78.

(2) Strabon, III, 11, 6.

(3) D'Arbois DR J0BAINVILLI. Beehêrches sur Carigime de la prû-

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de terres publiques qui appartenaient aux dvitaies furent, grâce à la tolérance des gouverneurs romains, accaparées par la noblesse fidèle que Rome récompensait ainsi, aux frais du pays, de son loyalisme. Enfin, on commença à introduire en Gaule les notions et les pratiques de l'agriculture latine; les nobles qui revenaient de leurs voyages en Italie, et qui avaient vu les villas des grands seigneurs romains, ne voulaient plus vivre dans leurs anciennes maisons celtiques : des villas latines se construisaient dans les forêts de la Gaule (i), la vie agricole s'organisait comme en Italie, et il en résultait un progrès universel de l'agriculture. Mais dans le recueillement et dans le silence^ sans que personne ne s'en doutât, l'Egypte de l'Occident préparait quelque chose de plus étonnant encore : la première des nations de l'Europe, la Gaule, allait devenir une nation industrielle. Elle saurait imiter les arts de l'Asie Mineure, de l'Egypte, de la Syrie, leur disputer leurs clients d'Italie et des provinces du Danube; elle saurait enseigner aux Germains les premiers luxes de la civilisation; non seulement elle paierait avec ses produits ses tributs à l'Italie, mais elle prendrait à l'Italie, par son commerce, une partie de l'or et de l'argent que l'Italie elle-même aurait récoltés dans les autres provinces. L'industrie du lin arrivait bien vite à faire des ouvrages plus fins que les grosses voiles des navires, par lesquelles on avait commencé. Les terribles Ner-

priété foncière et det namt du lieux habitéi en France, Toulouse, 1890, p. 21.

(1) Voyez Tétude très importante de Joulin, sur les restes des grandes villes romaines trouvés dans la vallée de la Garonne. Léon JouLiN, lei Établiuements gallo-romaini de la Plaine de Mariret- Toloianei, dans les Mimoirei préienlés par diveri iavanis à r Académie de$ In$er. et BeUes-lettreSt première série, t. XI, 49u8, p. 219 et suiv.

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viens qui avaient attaqué si furieusement les légions de César, étaient eux mêmes maintenant patiemment assis à leurs métiers de tisserands; ils commençaient à tisser une étofTe que Ton devait un jour imiter jusque dans les plus anciennes et les plus fameuses fabriques de rOrient, tant elle serait appréciée sur les marchés approvisionnés autrefois Ipar l'Asie Mineure (i). On achetait maintenant dans toute la Gaule les belles céramiques rouges d'Arezzo et de Pouzzoles^ les vases blanchÂtres, gris ou jaune pâle, du potier Acon et des fabriques de la vallée du Pô; les anciennes céramiques celtiques ornées de dessins géométriques étaient exclues des maisons nouvelles, riches et élégantes, et ne trouvaient plus d'abri que dans les viUages perdus dans les forêts, où les hommes habitaient encore de vieilles demeures souterraines. Mais les fabricants gaulois de ces céramiques nationales dont on ne voulait plus, parce qu'on avait la passion des objets exotiques^ commençaient à étudier les céramiques de la vallée du Pô, les céramiques d'Arezzo, les vases d'argent grecs et égyptiens, les mythes et les légendes helléniques représentés sur les vases, la peinture de genre qui florissait à Alexandrie; ils faisaient venir des ouvriers d'Italie et ils cherchaient à imiter les œuvres de leurs concurrents. Il commençait à se former chez les Ru-

(1) Dans redit, de Dioclétien {Ediclum Diocleliani de prêtiii rerum venalium, Berlin. 1893)11 est question (XIX, xzxiii : p. 36) de cette toile : Bi^^oç AadixY)v6c iv 6(i.oi6tt]ti NcpPixoO. Lâodicéei c*e8trÀrdire une des plus anciennes et des plut célèbres parmi les villes industrielles de l'Asie, imiUût donc au troisième siècle un birro$, c'est-à-dire une toile de lin des Nerviens. La chose ne peut s'expliquer que si Ton admet que les Nerviens avisent fabriqué une toile si bonne et si estimée que les fabricants de Laodicée furent obligés de les imiter pour soutenir la concurrence. Voy. Th. Rbinach, Jnserip. é^Alpk., Revue des Étudet grecqueê, XIX (1906), fasc. 84, p. 89.

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thènes et chez les Arvernes une école gauloise d'artisans libres qui^ travaillant assidûment, devaient fonder une cinquantaine d'années plus tard, dans la vallée de l'Allier, une des plus grandes fabriques de l'empire. Alors^ non seulement la Gaule n'importera plus de céramiques d'Italie, mais elle exportera les siennes au delà du Rhin, en Espagne, en Grande-Bretagne, en Afrique et même en Italie. On trouvera jusque dans les cendres de Pompéi des fragments de vases provenant des fabriques ruthènes (1). En même temps que la céramique, la Gaule prenait à l'Orient et s'appropriait un art délicat, celui du verre. Nous ne savons si elle réussit à exporter des objets en verre, mais il est certain qu'elle put suffire largement à sa consommation (3). La métal-

(1) Le lecteur, désireux d'avoir la preuve détaillée de ce que nous disons ici au siget de la céramique gauloise, pourra consulter le grand ouvrage de Déchblettb, le$ Vcuet eiramiquet ornés de la Gaule romaine, Paris, 1904, vol. I, V partie, ohap. 2-6. J'ai résumé en quelques lignes les principales conclusions de Déchclelte. Son œuvre a une importance capitale pour l'histoire de la Gaule romaine, parce qu'elle nous expose, en s'appuyant sur de minutieuses preuves archéologiques, l'histoire d'une industrie gauloise et elle nous montre comment elle devint peu à peu une industrie d'exportation. Elle éclaire et confirme, en nous permettant d'en tirer les plus larges conclusions, les nombreux passages de Pline qui ont trait aux différentes industries gauloises et auxquelles on a prêté trop peu d'attention. Pline parle de beaucoup d'industries gauloises dont les produits étaient exportés; si quelqu'un hésitait & accepter ces affirmations comme trop extraordinaires, l'histoire de la céramique reconstruite avec tant de talent par M. Déchelette, les documents archéologiques qu'il apporte, lui montreraient d'une façon irréfutable qu'ime industrie gauloise put devenir une industrie d'exportation. Nous sommes donc autorisés à croire que les autres industries dont il est question dans Pline, ont été aussi florissantes que celle de la céramique. L'œuvre de M. Déchelette augmente encore la valeur et la crédulité de tout ce que Pline rapporte sur les industries gauloises.

(2) Pline, XXXYI, xxvi, 194; voy. Di^chblit», ouvrage cité, I,

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3t6 GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

lurgie sera ainsi perfectionnée par l'intelligence celtique, raffinée au contact de la civilisation grécoitalienne. En effet, à peu prèi à cette époque, les Bituriges inventaient Tart d'étamer et d'argenter les objets en fer pour donner aux gens dMne fortune modeste l'illusion qu'ils possédaient de l'argenterie comme les riches. C'est à Alésia, dans la ville de Vercingétorix, que cet art devait bientôt fleurir, et trouver une clientèle nombreuse dans tout l'empire^ le luxe se répandant jusque dans les classes inférieures (1). L'industrie gauloise de la laine devait aussi bientôt habiller les classes populaires de Rome. Dans d'autres régions de la Gaule, des artisans non moins ingénieux tentaient une entreprise plus hardie; ils teignaient en rouge les tissus, non plus avec le mollusque précieux dont on se servait pour la pourpre, mais avec le suc d'une plante très commune que Pline appelle vaccinium^ en créant ainsi une pourpre végétale beaucoup moins coûteuse que l'autre. Si le procédé avait réussi, la Gaule aurait ruiné à son avantage une des plus anciennes et des plus florissantes industries de TOrient ; malheureusement ces pourpres végétales, si elles étaient brillantes conune les autres, ne conservaient pas aussi bien leur couleur, quand on les lavait. Les Gaulois ne devaient pas tarder cependant à les vendre au peuple et aux esclaves et à en exporter beaucoup en Italie; à côté de la pourpre véritable et coûteuse des seigneurs^ il allait y avoir ainsi une pourpre commune pour les pauvres (2). En même temps que l'Espagne^ la Gaule pourvoira aussi l'Italie de plomb (3). La vieille industrie gauloise de l'émail devait égale-

(1) Plini, XXXIV. XVII, 162-163.

(«) PLiifB. XVI. xvm, 77.

(3) Plii«, XXXIV. XTii, 164.

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AUGUSTE ET LE GRAND EMPIRE St7

ment redevenir florissante. Si donc il y avait pour les Gaulois de nombreuses raisons d'apprendre si bien le latin et d'oublier leur propre langue, Tune de ces raisons devait être que les Italiens étaient leurs meilleurs clients.

Ainsi, tandis qu'à Rome, autour d'Auguste, la petite oligarchie des dominateurs qui croyait que tout, et même Tavenir, dépendait d'elle, s'épuisait dans de furieuses discordes et dans des tentatives contradictoires pour façonner l'avenir à sa guise, cet avenir se faisait lui-même, et bien différent de ce qu'on avait pensé, dans l'immense empire. Tandis qu'Auguste se donnait tant de peine pour réorganiser à Rome le gouvernement aristocratique, il se trouvait que d'ellesmêmes, petit à petit, et par les efforts de millions d'hommes inconscients du résultat final, les régions de l'empire qui différaient le plus par la langue, par la race, par les traditions, par le climat, se pénétraient les unes les autres, et arrivaient à une unité économique très compacte; des intérêts matériels, qui s'enchevêtraient à l'infini, les tenaient plus étroitement attachées que ne pouvaient faire les lois et les légions de Rome ou la volonté du sénat et des empereurs. C'est par ce travail intérieur, invisible, dont personne n'avait conscience, que l'assemblage accidentel des territoires fait par la conquête et la diplomatie devenait véritablement un seul corps animé d'une âme unique. L'histoire allait berner encore une fois la timide sagesse des hommes! La force unificatrice produite par ces intérêts économiques était si grande que personne ne pouvait plus arrêter le mouvement imprimé à la société de l'empire, ni faire dévier le monde de la route où il s'était engagé de lui-même, pendant ces quarante années de pax augusta. Et c'était

justement la route que la sagesse romaine, pariant par la bouche de Tîte-Live, d'Horace, de Virgile, d'Auguste^ de Tibère, considérait comme devant conduire aux abîmes. L'Italie comme la Gaule, l'Espagne comme les provinces du Danube, les plateaux de l'Asie Mineure comme TAfrique septentrionale, les peuples d'une civilisation déjà vieille aussi bien que les barbares, la plèbe de la campagne aussi bien que les classes moyennes et que les hautes classes^ tout l'empire enfin sera, par le fait même de la paix, de la prospérité, du nouvel âge d'or, par les marchands qui, avec les objets qu'ils vendaient^ répandaient la civilisation gréco-orientale, obligé d'adopter les mœurs et les idées, d'apprendre les raffinements, les corruptions et les perversités de la civilisation urbaine que les Romains considéraient comme si funestes. L'empire tout entier va se couvrir de villes. Au centre des tribus berbères aussi bien que des civitates gauloises, les villages se transformeront en belles villes construites sur le modèle des villes d'Italie, qui à leur tour imiteront autant qu'elles peuvent les villes de l'Asie; les oppida de Dalmatie et de Pannonie deviendront des munidpia latins; les colonies romaines, les villes antiques du monde grec croîtront et s'embelliront; la grandeur de l'empire sera symbolisée par la splendeur merveilleuse de ses grandes villes et par la splendeur plus merveilleuse encore de Rome^ que les empereurs embelliront, non seulement pour plaire aux Romains, mais pour éblouir les peuples soumis et leur inspirer du respect. L'agriculture sera florissante elle aussi dans cette universelle prospérité, les campagnes connaîtront une heureuse aisance; mais ce que l'on pourrait appeler l'esprit des champs, cet esprit de simplicité, d'économie, de rudesse austère que Virgile avait célébré si doucement

dans ses Géorgiques, cet esprit-là se perdra partout. Les puissantes racines des villes absorberont tout le suc vital des campagnes, la fleur de la richesse^ de l'intelligence, de l'énergie, pour la convertir en luxe, en amusements et en vice : les campagnes les plus florissantes seront celles qui pourront fournir aux villes du vin et de l'huile pour leurs festins et pour leurs jeux; les propriétaires^ grands et moyens, viendront habiter dans les villes, dépenseront une partie de leur fortune pour y construire des thermes, pour oflrir à la plèbe des spectacles^ pour y distribuer du blé et de l'huile; les paysans, de génération en génération et partout, se sentiront de plus en plus poussés à devenir des citadins; les plus éloignés mème^ les plus simples et les plus campagnards des peuples de l'empire, chercheront à devenir industriels, comme nous dirions aujourd'hui, à perfectionner les arts primitifs de leur pays^ à vendre au loin leurs produits, à imiter les industries des peuples plus riches, surtout celles des tissus (1); les Germains eux-mêmes, au delà du Rhin, les Germains querelleurs et belliqueux, commenceront à s'asseoir au métier de tisserand (2). Rome fera pénétrer au delà de ses frontières^ jusque dans les forêts de la Germanie, les premiers principes de la civilisation sédentaire; les habitudes de luxe et de plaisir s'infiltreront jusque dans les couches sociales les plus

(1) Dans VEditum Dioelêtiani, surtout dans les chapitres où il est question des industries textiles, sont énumôrés les tissus appartenant aux populations barbares ou purement agricoles : Norieui, Numidicun, Britannictu^ etc. Ce qui signifie que pendant le premier ou le second siècle les populations agricoles elles-mêmes avaient cherché à tirer profit de leurs arts locaux, en en faisant connaître au loin les produits.

(S) Pline, H. N.,XÎX, i, iS : Galliae univenae vêla texuni, jam qnidem et trantrhenani hoiiei,..

profondes, se répandront dans les multitudes, et iront corrompre l'armée elle-même; l'esprit militaire, national et politique s'effacera partout. La paix romaine va répandre dans tout l'empire, même dans les plus petits villages des plus lointaines provinces, même parmi les races les plus primitives, jusque dans les camps militaires cette c corruption des mœurs > qui inspirait tant d'horreur aux traditionalistes romains, cet esprit de raffinement, de plaisir, d'art, de nouveauté, de science que nous appelons, nous, au contraire, avec un optimisme qui est peut-être aussi trompeur que le pessimisme des anciens, la civilisation. C'est à cette c corruption des mœurs >, à cette < civilisation f, qu'il faut surtout attribuer l'unité florissante de l'empire pendant les deux siècles qui vont suivre. Rome a lié à elle-même et lié entre eux pendant trois siècles l'Orient et l'Occident, parce qu'eUe a redonné aux peuples civilisés de l'Orient une brillante renaissance de la civilisation urbaine, et parce qu'elle la fait goûter pour la première fois aux barbares de l'Afrique et de PEurope. Rome a dominé les masses populaires non pas avec ses légions et ses lois, mais avec ses amphithéâtres, ses jeux de gladiateurs, ses thermes, ses distributions d'huile, avec le pain à bon marché, le vin, les fêtes. A mesure que les multitudes goûteront cette vie plus raffinée et plus riche, elles s'attacheront à toutes les autorités et à toutes les institutions qui lui permettront d'en jouir; et les classes riches qui auront intérêt à conserver Tordre de choses existant, comprendront qu'il n'y avait pas de meilleur moyen pour consolider le pouvoir que de satisfaire ces passions des masses. L'empereur à Rome donnera l'exemple à tous; mais, comme lui à Rome, les riches conserveront le pouvoir municipal dans les villes

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lointaines d'Asie et d'Afrique, en donnant continuel* lement des fêtes et des vivres à la plèbe. L'aristocratie gauloise sera pour toujours dévouée à l'empire^ quand elle aura pris l'habitude de vivre dans des villas semblables à celles d'Italie^ mais plus grandes et plus somptueuses, resplendissant de beaux marbres italiens et grecs, décorées dans le style alors en vogue dans la métropole, ornées de copies des chefs-d'œuvre de la sculpture grecque (1). Un écrivain imbu de l'antique sagesse pourra, un demi-siècle plus tard^ se plaindre que de son temps les servantes possèdent des miroirs d'argent (2) et que l'on boive tant de vin dans les tavernes de la ville; mais ce qui fera la grande cohésion de l'empire à l'époque la plus prospère sera cette universelle inctination vers le raffinement, le bien-être et la corruption d'une exquise civilisation citadine.

Assurément, quand à l'âge d'or succéderont Page de bronze, puis l'âge de fer^ quand les sources de cette prospérité se dessécheront, cette cohésion diminuera et la masse énorme commencera à se désagréger. Mais cette époque est encore éloignée. Quand Auguste mourut, le 23 août de l'an 44, âgé de soixante-treize ans, ce travail social qui devait faire l'unité de l'empire pendant deux siècles était à peine conmiencé. Les familles qui s'étaient enrichies au cours des quarante années précédentes, au milieu de ce flot de richesses anciennes et nouvelles d'où émergeaient tant de fortunes, commençaient alors à peine et timidement à déployer devant le peuple une magnificence qui devait faire progresser rapidement la vie citadine sur tous les points de l'empire. L'incertitude qui régnait encore à

(1) JonuN, ouvrage dté, 827.

(8) Plinb, XXXIV, XTii, iSQu

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SSt GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

Rome sur le Palatin; la crainte de faire trop de dépenses pour Rome et pour son peuple, qui caractérise le gouvernement d'Auguste et celui de Tibère ; la longue hésitation entre les traditions d'un monde mourant et les exigences d'un monde naissant, retenaient dans tout l'empire les riches qui, ayant besoin d'un modèle^ tenaient de partout les yeux fixés sur la maison du princeps. Mais les fortunes s'accumulaient cependant, et elles ne devaient pas tarder à lancer l'empire sur la voie nouvelle, dès que Rome donnerait le signal. Auguste avait donc presque toute sa vie navigué contre le courant. Faut-il en conclure que, s'il servit au progrès du monde^ ce fut seulement par hasard? Non assurément. Parmi tant de choses qu'il accomplit^ deux furent vraiment très vitales : sa politique républicaine et sa politique gallo-germanique. L'empire romain se composait de parties plus différentes entre elles que les grands empires qui l'avaient précédé; sa forme bizarre et circulaire rendait encore plus grande la difficulté qu'il y avait à lui donner de l'unité. La gravité de cet inconvénient nous est démontrée par ce fait, qu'il n'a jamais pu bien placer sa capitale. Rome ou Constantinople, ni les autres endroits qui ont été essayés, n'ont jamais été bien appropriés. Et cependant l'empire romain arriva à avoir beaucoup plus de cohésion et aussi de durée^ qu'aucun des grands empires qui l'avaient précédé. Les forces de dissolution qui décomposèrent si rapidement les grands empires gréco-orientaux fondés par Alexandre, n'eurent point de prise sur son corps immense. Pour quelles raisons? Les historiens qid ont raillé l'esprit républicain si tenace des Romains^ qui ont dit de la république d'Auguste qu'elle n'était qu^une comédie, auraient mieux fait de se poser cette question. L'unité écono-

mique, la diffusion de la civilisation citadine furent deux des causes principales de cette cohésion^ mais je ne crois pas qu'elles aient été les seules. La cohésion durable de l'empire romain fut en partie Peffet de ridée romaine et républicaine de l'État qui, différant en cela de la monarchie asiatique, impliquait, comme élément essentiel, l'indivisibilité. Dans la monarchie asiatique TEtat était considéré comme une propriété de la dynastie, que le roi pouvait agrandir, diminuer, démembrer, partager entre ses fils et ses parents, laisser en héritage comme un champ, comme une maison. Pour le Romain^ au contraire, l'État était la res pvhlica, la chose de tous ; il appartenait à tous, c'est-à-dire à personne ; les magistrats qui le gouvernaient étaient, par définition, les représentants du vrai maître, impersonnel et invisible, le populus romanus, dont les droits éternels n'étaient soumis à aucune prescription ni à aucune restriction, et dont la pérennité formait l'Âme indivisible de l'État. La politique républicaine d'Auguste et de Tibère, leur entêtement à vouloir conserver intacts les principes fondamentaux de l'ancien idéal romain, ont contribué puissamment à faire passer dans l'empire l'idée latine de Vindwisibilité de l'État^ et par suite à l'enraciner si profondément dans la culture antique, que nous avons pu la retrouver, après la renaissance classique, dans les débris du monde ancien. Peu à peu, à mesure que Tesprit politique s'éteint dans tout Tempire, et que la conquête de la civilisation urbaine devient le but suprême de la vie^ le ffrinceps de la république devient, dans l'imagination des sujets, le chef suprême^ la source de toute prospérité, celui qui fait régner la paix et la justice, un véritable demi-dieu; et c'est sur cette immense vénération que s'appuient les empereurs qui vont se

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succéder, c'est d'elle qu'ils se servent pour démolir petit à petit les derniers restes de la constitution aristocratique, et pour fonder le pouvoir monarchique. Mais cependant, quand l'ancien esprit républicain fut éteint dans la nouvelle génération, une idée subsista, ridée que l'empire était la propriété indivisible et éternelle du peuple romain, que l'empereur devait l'administrer, mais qu'il ne pouvait pas y porter atteinte. C'est par cette idée que la monarchie des Flaviens et des Antonins fut essentiellement différente des monarchies asiatiques^ et ressembla plutôt aux monarchies modernes de l'Europe qui sont toutes animées d'un si puissant souffle romain; c'est à cause de cette idée que l'autorité impériale seconda pendant deux siècles, au lieu de les contrarier, comme l'aurait fait la monarchie orientale, les forces économiques qui faisaient Tunité de l'empire. En bas la synthèse des intérêts matériels, et en haut, non pas la concentration monarchique du pouvoir suprême, mais l'idée républicaine de l'État indivisible : ce furent là à la fois les fondements et la toiture du puissant édifice de l'empire. Nulle partie de l'œuvre d'Auguste et de Tibère ne fut donc plus vitale que celle qui était destinée à sauver l'essence du principe républicain, et c'est là ce que la postérité n'a pas compris, ce que nos contemporains eux-mêmes qui en recueillent encore les fruits lointains ne veulent pas comprendre. La force politique de l'Europe moderne, en effet, en face de l'Orient, vient en grande partie de cette idée romaine de l'État indivisible^ idée qu'Auguste et Tibère ont tant contribué à sauver dans un des moments les plus critiques de l'évolution universelle. Qui peut dire en effet ce qui se serait passé sans la formidable résistance traditionaliste qu'opposa cette poignée d'hommes, et si l'Italie

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n'eût mis que cinquante ans au lieu de deux siècles et demi à adopter en politique les idées orientales?

L'autre partie vitale de la politique d'Auguste fut la politique gallo-germanique. Licinus ne s'était pas trompé, et Auguste avait eu raison de Técouter. La Gaule romaine est la grande œuvre historique de la famille des Jules et des Claudes; les noms d'Auguste, de Tibère et d' Agrippa^ de Drusus, de Germanicus^ de Claude, demeurent indissolublement attachés à la romanisation de la Gaule. Ce n'est pas par simple hasard que Drusus était mort entre le Rhin et TElbe et que Claude était né à Lyon; que Tibère avait passé la plus grande partie de son existence en Gaule, sur le Rhin ou au delà du Rhin; qu'Auguste^ depuis Tan 14 avant J.-C. n'avait guère quitté l'Europe pomr ne pas trop s'éloigner de la Gaule ; que le fils de Drusus s'appelait Germanicus ; que les noms de César et d'Auguste allaient être enchâssés partout dans les noms que l'on donnait aux anciennes ou aux nouvelles villes. Certes on se lamentait partout en Gaule au sujet du bîbut trop lourd, mais la paix, la connaissance de la civilisation gréco-romaine, les contacts avec le monde méditerranéen, faisaient plus que compenser ce tribut. Assurément la transition n'était pas encore achevée au moment de la mort d'Auguste. Les dettes tourmentaient une partie considérable de la société gauloise, celle qui avait adopté trop rapidement la manière de vivre coûteuse de la civilisation gréco-romaine, sans proportionner ses dépenses à ses ressources. Mais les dettes elles-mêmes^ si elles causaient un peu partout du mécontentement, poussaient aussi la vieille Gaule celtique à se métamorphoser en Gaule romaine. Les souvenirs, les regrets de l'indépendance d'autrefois n'étaient pas tout à fait évanouis ; et ils étaient entre-

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tenus encore par le malaise que causait le passage d'une vie simple à une civilisation raffinée. Mais les efforts pour retourner vers le passé allaient pousser la Gaule plus loin encore sur la route de l'avenir. 11 se formait au delà des Alpes une Egypte de l'Occident, fertile comme Tautre Egypte en blé et en lin, peuplée^ ayant ses agriculteurs, ses industriels, ses marchands, une population active et économe à la fois^ qui cultiverait bien sa terre, qui construirait elle-même, sans être secourue par la république^ comme la Gaule narbonaise, au centre des civitates peu à peu changées en unités administratives, des villes riches, belles, où se retrouveraient les raffinements, les ornements, les mœurs, les dieux du monde gréco-romain, mais tout cela apporté là avec une prudence parcimonieuse. Il se formait là un peuple moyen et bien équilibré qui, tout en devenant une nation industrielle et mercantile, continuerait à fournir un grand nombre de cavaliers et de soldats à l'empire de Rome^ qui» tout en prenant aux Orientaux tout ce qui pourrait lui être utile, saurait arrêter les flots de l'invasion orientale qui, devait submerger à demi lltalie. Et cette Egypte de l'Occident ne devait pas seulement rapporter à Tempire autant que TÉgypte d'Orient; elle devait aussi dans l'immense empire servir de contrepoids aux provinces orientales qui s'étaient trop étendues, maintenir Rome en Europe, et conserver encore pendant trois siècles à l'Italie sa souveraineté. Malgré la fureur patriotique qui s'était emparée de l'Italie après Actium, malgré la ruine d'Antoine, les belles odes d'Horace et le grand poème national de Virgile^ l'Italie aurait été bientôt découronn^, si la Gaule était restée pauvre et barbare, La capitale d'un empire dont les provinces les plus vastes, les plus peuplées et les

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plus riches étaient en Asie et en Afrique^ n'aurait pas pu être située aux confins opposés, sur le seuil de la barbarie^ de même que. la capitale de l'empire russe ne pourrait pas être aujourd'hui à Vladivostock ou à Karbin. Rome aurait dû passer en Orient, disparaître en Asie comme l'avaient redouté les patriotes romains, jusqu'à ce qu'on eût compris à Rome l'importance de la Gaule. Quand, au contraire, Rome posséda au delà des Alpes une immense province qui rapportait autant que l'Egypte et qui fournissait beaucoup de soldats; quand elle dut par suite s'occuper de défendre la Gaule, comme elle défendait l'Egypte, et même de la défendre plus que TÉgypte, parce qu'elle était plus menacée, l'Italie se trouva bien placée au milieu de l'empire; et Rome conserva pendant trois siècles encore la couronne qu'elle avait conquise au prix de tant de sang, par deux siècles de guerres et avec l'aide de la fortune, sur la civilisation décrépite de rOrient et sur la barbarie encore informe de l'Occident.

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