‹ Grandeur et décadence de RomeChapitre 5 sur 40 · UNE NOUVELLE RÉFORME DE LA CONSTITUTION · texte numérisé non relu

UNE NOUVELLE RÉFORME DE LA CONSTITUTION

Mais les admirateurs d'Auguste s'étaient réjouis trop t6t. Tandis qu'ils comblaient Antoine Musa de récompenses, Auguste déclarait que se sentant fatigué et malade, il voulait se retirer dans la vie privée (1). La réforme constitutionnelle de Tan îl, qui depuis quelques années déjà perdait de sa solidité, se trouvait détruite tout à coup par cette démission. Aussi la consternation fut-elle immense à Rome. On comprenait bien qu'Auguste avait besoin de repos. Mais cependant il semblait seul capable de maintenir les choses en équilibre, d'arrêter ou au moins d'atténuer la lutte contre tant d'éléments discordants, qui déchiraient la république. On chercha donc par tous les moyens à le faire revenir sur sa décision.

(1) Suétone, Aug. 28. De reddenda republiea bis eogilavit»., rurtui, taedio diuiumae vcUeludinit, quum etiam magistratîbui ac Senatu domum aeeitii, rationarium imperii tr<ididit. Cette phrase fait certainement allusion k la scène racontée par Dion, «t elle nous prouve que le Uiedium diutuifiae v<Ueiudinis, dont parle Suétone, fut la conséquence de cette maladie. Suétone cependant fait évidenmient une confusion entre l'intention qu'avait Auguste de revenir à la vie privée et la remise des docimients, mesure prise pendant la maladie, tandis qu'il est plus vraisemblable qu'U n'ait manifesté son désir de revenir k la vie privée, tju'aprës sa maladie. J'ai donc cru possible d'établir une liaison entre ce dessein d'abandonner le pouvoir, et la réforme constitutionnelle qui fut faite cette année-là.

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iSe GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

Hais Auguste était-il sincère en disant qu'il voulait se retirer dans la vie privée? Il me semble vraisemblable que cette démission était une feinte. La situation était alors si bizarre et si confuse qu'il était pour Auguste aussi difficile de continuer à gouverner Fempire que de cesser de le gouverner. Il lui était difficile de continuer, parce que l'aristocratie postiche qui se groupait autour de lui^ et où se mêlait de la vieille et de la nouvelle noblesse, devenait de plus en plus indisciplinée et séditieuse. Mais il ne lui était pas moins difficile de cesser^ parce que le peu de zèle et d'autorité qui subsistaient encore dans l'État venaient de lui tout seul. Les fortunes se reconstituaient dans la noblesse grâce aux mariages, aux héritages^ aux occasions favorables, et aussi à l'aide d'Auguste lui-même^ à mesure que par son intervention on distribuait en concessions perpétuelles aux familles les plus éminentes de la vieille aristocratie, avec l'obligation de payer un petit vectigcU annuel^ les terres et les mines les meilleures des provinces. Livie avait obtenu des mines de cuivre très riches dans la Gaule transalpine (1); Salluste^ le neveu de l'historien, d'autres mines de cuivre et de fer sur les territoires des Salasses dont on venait de faire la conquête (2); Marcus Lollius, le premier gouverneur de la Galatie, avait déjà commencé^ probablement par des concessions de terrains publics, la colossale fortune de sa famille (3); et, grâce aux dons d'Auguste, l'augure Cnéus Lentulus, dont le seul

(1) Pline, XXXIV. i, 3.

(2) id., ibid,

(3) Pline, IX, xxxv, 118 : celui-ci attribue rimmen&e fortune de LoUius k ses exactions en Orient. Mais il est probable qu*ii n'eut recours à cet expédient que plus tard, quand il se sentit plus en sûreté, et que sa fortune eut bien pour origine les largesses d*Âuguste.

mérite était d'appartenir i une auguste famille^ reconstituait un patrimoine qui sera plus tard évalué à plusieurs millions de sesterces (1). Combien d'autres familles de l'aristocratie, qui pendant les années suivantes étalèrent à Rome de grandes richesses, durent refaire leurs patrimoines de cette façon, puisque le nom seul de Lentulus valait tant de millions aux yeux du princepst Auguste, en somme, s'occupait avec zèle et avec succès de reconstituer les patrimoines de la noblesse historique. C'était pour celle-ci un motif suffisant pour le maintenir au pouvoir, lui faire voter par le sénat les privilèges les plus étendus, et les décrets les plus honorifiques, mais non pas pour que cette aristocratie voulût^ selon ses ordres et son exemple^ se soumettre à une discipline sévère, et sacrifier au bien public ses loisirs, ses plaisirs et ses avantages privés. La peur du triumvirat une fois dissipée, la noblesse^ en récupérant ses richesses, redevenait insolente et autoritaire^ à mesure qu'elle comprenait qu'Auguste, au milieu de tant de difficultés intérieures, ayant derrière lui les souvenirs des guerres civiles, et se trouvant en présence de nouveaux dangers extérieurs, n'oserait pas se faire trop d'ennemis dans les hautes classes. Il en résultait un esprit d'indiscipline croissante. Les sénateurs qui, dix ou quinze ans plus tôt, pendant le triumvirat, à demi ruinés, craignant pour leur existence même et pour leur avenir, avaient su se faire tout petits, se carraient maintenant dans les rues de Rome, encombraient le sénat, se disputaient continuellement pour des riens, se détestaient les uns les autres, et ne respectaient Auguste que d'une façon toute verbale. Il arrivait que les hommes

(i) SiifiQtJi, De Benef., II, xxvii, i.

qui lui devaient tout^ mouraient eans lui laisser un souvenir, ce qui était alors une très grave offense. On ouvrait de temps en temps des testaments où, sous le prétexte d'expliquer les raisons pour lesquelles il n'avait rien laissé à Auguste, le testateur insérait des plaintes ou des diatribes contre lui, que le magistrat était obligé de lire en public (4). Et les morts n'étaient pas seuls à parler; des libelles commençaient à circuler contre lui (2); bon nombre de ses collègues ne se gênaient pas pour lui faire un affront quand ils en avaient l'occasion. Auguste avait cbassé de chez lui un savant grec, fort renommé, qui disait et écrivait, sur son compte, et sur celui de Livie, des choses atroces ; mais Asinius Pollion s'était empressé de Taccueillir chez lui, et tous les grands se le disputaient (3). Cnéus Lentulus lui-même affectait de se plaindre qu'Auguste, avec ses largesses, l'avait détourné de ses études, pour l'obliger de s'occuper des affaires publiques (4). Et, ce qui était plus significatif encore, ses plus anciens amis, malgré sa patience infinie, devenaient tièdes. Tout le monde à Rome savait que Mécène n'était plus pour lui l'ami d'autrefois et la raison, on le disait du moins, c'était qu'il le soupçonnait d'avoir une admiration trop vive pour sa femme (5) . Et à peine guéri, celui que les historiens modernes appellent le maître du monde, n'eut pas l'autorité suffisante pour apaiser une discorde qui s'était élevée dans sa propre famille, entre son neveu Marcellus et son ami Agrippa. S'étant querellés pour des raisons

(1) Sdétonb, i4u^.,55.

(2) Id., ibid,

(3) SÊNÈQUE, De Ira, III, xxiii, 5.

(4) Id., Benef,, II, xxvn, 2.

(5) Dion, LIV, 19.

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qui ne sont pas très claires, Agrippa s'était plaint, à tort ou à raison^ qu'Auguste ne l'avait pas soutenu contre son neveu autant qu'il aurait dû; et vivement irrité contre son ancien ami, il était parti pour l'Orient^ résola à priver l'empire de ses services pour se venger d'une offense personnelle (1). On imagine quel accord pouvait régner entre les membres de cette aristocratie^ alors qu'ils avaient si peu de respect pour celui qui était^ qu'ils le voulussent ou non, leur chef. Mécontentements, médisances, brouilles et dépits, telle était la trame sur laquelle l'aristocratie tissait tous les jours sa toile. Alors que personne ne s'occupait des

(i) Dion (LUI, 32) dit qu'Auguste envoya Agrippa en Orient parce que MarcelluB était jaloux de lui, Auguste ayant préféré Agrippa à Marcellus, quand il avait désigné un successeur pendant sa maladie. Suétone, au contraire (Auguite, 60... Deêideravit,». Agrippas patienliaim.,.), rapporte les choses d'ime façon bien différente : il dit qu'Agrippa partit, indigné à cause de certaines préférences données à Marcellus, et aussi à cause d'un commencement de froideur qu'il avait remarqué chez Auguste (êx Uvi frigariê ttueipione et guod Marcellui iibi anieferretur), La version de Suétone me semble beaucoup plus vraisemblable. Dion, d'ailleurs, se contredit; en effet, au chapitre xxx, il a déjà dit qu'Auguste ne désigna personne pour lui succéder, comme il est d'^leurs naturel, puisque sa charge n'était nullement héréditaire, n ne pouvait donc pas avoir préféré Agrippa à Marcellus. En outre quand Dion dit qu'Auguste envoya Agrippa en Orient, il se représente un peu trop le prineepi sur le modèle d'un empereur de son temps. Auguste n'avait aucun pouvoir pour envoyer Agrippa en Orient; il n'aurait pu que le prier d'y aller. Ce fut donc de son plein gré qu'Agrippa partit. La version de Suétone qui voit là une vengeance d' Agrippa est ainsi plus vraisemblable. Velléius Paterculus (II, xcni, 2) parle de taeitat eum Marcello offêtuioneê; et il nous fait comprendre l'origine de la légende rapportée par Dion, quand il nous dit que iueeeuorem poUaUaê eiui arbiîrabantur futurum, ut tamen id per M. Agrippam iecurê et po$$ê eontingerê non exiitimarent. Il s'agit donc de propos tenus à Rome. Le mauvais état de santé d'Auguste fai^ sait que bien des gens se demandaient ce qui arriverait, s'U venait à mourir, et il y en avait qui croyaient savoir que son intention était de faire nommer Marcellus»

affaires publiques^ il se trouvait des magistrats qu!^ pour donner au peuple des jeux plus beaux que ceux donnés par leurs collègues, faisaient des folies (i). Enfin, dans les provinces livrées aux caprices des gouverneurs^ dans les armées soumises à une discipline très sévère, leur pouvoir illimité faisait parfois perdre la raison à ces nobles déjà si orgueilleux à Rome. Les actes de cruauté et les actes d'autorité commis par les gouverneurs dans leur province étaient fréquents^ et, bien que portée à des sentiments plus humains, même pour les peuples qui étaient ses sujets, l'opinion publique demanda à Auguste avec une insistance croissante de réprimer ces excès (2). Mais que pouvait-il faire? Bien qu'aflligé du départ d' Agrippa, il lui avait envoyé sa nomination de legeUus pour la Syrie (3), pour faire

(1) Auguste, en l'an 22, prit des mesures contre ces rivalités. Voy. Dion, LIV. 2.

(2) SâkAqui, De Ira, I, xviii, 2, 5, cite certains faits de ce genre à l'époque d'Auguste. Yoy. aussi l'anecdote de Yédius PoUion, Dion, LIV, 23.

(3) Cette mission d' Agrippa en Syrie est l'objet de bien des doutes, et elle a donné lieu k de longues discussions. Il est certain que Joséphe se trompe, quand U dit (A. J., XVI, m, 3) qu'Agrippa gouverna toute l'Asie pendant dix ans. Il a confondu cette première mission avec la mission plus étendue qu'il eut dans la suite. Mais en queUe qualité Agrippa aila-t-U en Syrie en Tan 237 Momiisbn {Rei gettae Divi Augmli, 1865, p. 113) soutient que, dès l'an 23, il eut des pouvoirs plus étendus qu'un proconsul, mais il ne sait pas de quelle façon ils lui furent donnés. Zdmpt (Comm. Epigr., II, p. 79) dit qu'il dut y avoir un sénatus-consulte qui donna à Agrippa le proconsulat de la Syrie. Mais la chose la plus probable est qu'Auguste nomma alors Agrippa son legcUut en Syrie, comme U le nommera quelques années plus tard son Ugatu$ en Espagne. 11 n'y a qu'une difBculté, c'est que Dion (LUI, 32) dit qu'Agrippa resta à Lesbos et envoya en Syrie ses légats. Or un legaiut n'avait pas la faculté d'envoyer à son tour des legati, Dion n'a-t-U pas pu se tromper en prenant pour des Ugati d' Agrippa de moindrôs magistrats, tels que des questeurs? Mais si l'on n'-admet pas qu'Agrippa était

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aboutir à quelque chose d'heureux la querelle avec Marcellus. Du côté des Parthes, les choses se gâtaient de plus en plus; Phraatès envoyait à Rome une ambassade pour réclamer son fils etTiridate (i)? Quoi qu'il dût arriver^ il était prudent de mettre Agrippa à la tète des légions de Syrie. Mais Agrippa^ tout en ne refusant pas sa nomination, resta à Lesbos, comme Achille sous sa tente, sans s'occuper des provinces (2); si bien qu'Auguste, n'osant pas lui intimer d'accepter ou de refuser^ se trouvait avec la Syrie sans legatus, au moment où il était menacé d'une guerre avec les Parthes. Cependant, dans les classes moyennes^ et parmi les sénateurs et les chevaliers les plus respectables, le courant puritain prenait de la force; on réclamait des censeurs^ des lois sévères contre la corruption des mœurs, des mesures enfin qui puissent refréner le désordre de la haute société; c'était là une nouvelle et très grosse difficulté pour Auguste. Les classes moyennes à qui il n'avait rien donné avaient pour Auguste une admiration plus sincère et plus fervente que l'aristocratie à qui il avait tout donné; et cette

le Ugalui d'Auguste, on tombe dans des difficultés inextricables. La Syrie était une des provinces d'Auguste ; il faudrait alors admettre qu'Auguste avait restitué la Syrie au sénat ; que le sénat en avait donné le proconsulat à Agrippa, qui, d'autre part, en Van 23, n'avait pas encore accompli le quinquennium légal après son consulat (il avait été consul en l'an 27). Or nous n'avons rien qui nous indique qu'Auguste ait renoncé à la Syrie. n faut ajouter qu'en l'an 20 Auguste se rendra en Syrie et y prendra plusieurs mesures importantes; pourquoi donc aurait-il renoncé trois années auparavant à cette province? En outre, il y avait en Syrie une armée importante; les difficultés avec les Parthes n'étaient pas encore i^lées, et U seigle invraisemblable qu'Auguste, dans de telles conditions, ait changé l'organisation de la province.

(i) Dion, LUI, 83; Justin, XLIII, v, 8.

(2) Dion, LUI, 3«»

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popularité dans les classes moyennes était même ce qui donnait le plus de force à son gouvernement. U comprenait donc qu'il lui fallait donner à ces classes au moins une satisfaction morale. Hais il n'osait pas favoriser ouvertement le mouvement et s'en servir pour exercer une pression morale sur l'aristocratie paresseuse et indisciplinée. U était bien facile de réclamer des lois contre la corruption des classes riches, mais il était malaisé de les faire. Aux beaux temps de la république, la discipline des mœurs privées avait été maintenue surtout par les chefs de la famille, chaque famille étant comme une petite monarchie; maintenant que ces chefs manquaient i leurs devoirs, on ne pouvait pas, comme beaucoup l'auraient voulu, faire intervenir la loi sans bouleverser les principes fondamentaux du droit familial, c'est-à-dire sans ruiner la tradition que l'on voulait rétablir. Nec vUia nmtra nec remédia ptUi possumus, Auguste était donc disposé à faire élire de nouveau des censeurs et à prendre l'initiative d'une nouvelle réforme de l'administration des finances qu'il était de plus en plus nécessaire de relever. Tous les ans, on tirerait au sort parmi les préteurs deux administrateurs qui seraient appelés les prœiores œrarit (i). Mais pour le reste, il ne voulait pas se compromettre dans des tentatives de législation trop révolutionnaire. En somme, la situation était hérissée de difficultés; et pour comble de malheur, dans ce moment critique, le seul homme qui aurait pu le remplacer à la tête de l'État, le seul collaborateur qui lui eût été vraiment utile pendant les années précédentes, s'était éloigné à la suite d'une simple querelle. Rebuté de tant de difficultés, soucieux de ne pas

(1) Dion, LUI, 32.

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porter atteinte au peu de santé qui lui restait, Auguste avait fini par imaginer une nouvelle réforme de la constitution, grâce à laquelle il transporterait son autorité de l'Italie sur les provinces, de la politique intérieure sur la politique extérieure. Il abandonnerait définitivement le principe césarien du cumul des charges, comme impossible à appliquer, à cause de l'efFort surhumain qu'il imposait; il se ferait attribuer sur les gouverneurs de toutes les provinces un pouvoir discrétionnaire de vigilance et de contrôle dépendant du sénat ou de lui-même, il deviendrait enfin le véritable princeps souhaité par Aristote^ par Polybe, par Cicéron^ c'est-à-dire le gardien suprême de la constitution. Grftce à cette réforme, Auguste n'aurait plus à s'occuper du gouvernement de Rome et de l'Italie qui était le plus difficile; il pourrait se rendre dans les provinces et y séjourner de longues années; il pourrait continuer la réorganisation des finances impériales et donner à ses amis, par un bail illimité, les biens publics de tout l'empire^ et non plus seulement ceux de ses provinces; il pourrait enfin donner satisfaction aux classes moyennes et aux classes intellectuelles d'Italie^ sinon en corrigeant les mœurs de la métropole corrompue, du moins en empêchant dans les provinces les abus les plus scandaleux; en appliquant dans la mesure du raisonnable les trois vers fameux où Virgile définit la mission impériale de Rome :

Tu regere imperio populos, Romane, mémento ; Hae tibi erunt artes; pacisque imponere morem, Parcere subjectis et debellare superbes...

Tout en tenant pour distinctes trois choses que les contemporains étaient de plus en plus portés à confondre, la philosophie, la poéûe et la politique, Auguste

considérait comme nécessaire, surtout en Orient, une politique de conciliation, de justice, de douceur, conmie il l'avait montré, quelque temps auparavant, quand certaines villes d'Asie Mineure, ruinées par un tremblement de terre, avaient osé s'adresser pour avoir du secours au sénat romain, qui depuis des siècles^ au lieu de leur donner de l'argent, ne faisait que leur en prendre. Auguste avait appuyé la demande, et Tibère l'avait défendue devant le sénat (i). Il était donc décidé à essayer dans tout l'empire^ et en commençant par un voyage en Grèce et en Orient^ cette réforme de l'administration des provinces que n'avaient pu accomplir ni Sylla^ ni LucuUus, ni Cicéron, et qui était devenue possible et relativement faisable, maintenant qu'il n'y avait presque plus rien à prendre dans les provinces, et que les terribles publicains avaient disparu. Auguste connaissait à fond cet art suprême des politiciens qui consiste à grossir les difOcultés aux yeux des masses, pour se donner plus de mérite à en avoir triomphé. Il se chargeait très volontiers d'une tâche qui avait, pour un homme politique, ce merveilleux avantage d'être facile et de paraître très difficile.

n me semble donc probable que sa démission était une feinte pour amener plus facilement le sénat et le peuple i approuver la nouvelle réforme de la constitution et surtout l'abdication du consulat, qui devait inquiéter fort lès hautes classes de Rome, car elles ne voyaient pas de moyen plus commode pour maintenir l'ordre à Rome et pour avoir de bonnes élections sans difficulté, que d'avoir Auguste pour consul. Mais s'il était facile d'amener le sénat à perdre un consul aussi commode, il était plus difficile de déclarer

(1) SuBTOHE, Tib., 8; voy. Agatuus, II, 17.

brutalement, surtout aux classes moyennes, qui avaient mis tant d'espoirs en Auguste, qu'il ne comptait plus prendre soin des intérêts et de l'administration de ritalie. C'est pour cette considération, très probablement, qu'Auguste accepta la puissance tribunitienne à vie, c'est-i-dire les droits des tribuns qu'il ne possédait pas encore, le droit de veto, le droit de faire des propositions au sénat, de proposer des lois aux comices. Ainsi il n'aurait pas l'air de se désintéresser complètement de l'Italie; il conserverait un moyen d'intervenir dans les affaires de Rome; et en même temps les pouvoirs et les responsabilités qui lui incomberaient seraient bien moindres que pour le consul (i). Vers le milieu de l'année, après les Feriae Latinae, cette convention fut mise à exécution. Auguste abdiqua le consulat, et le sénat lui accorda en échange un droit de surveillance et de contrôle sur les gouverneurs de toutes les provinces; on y joignit le droit de pénétrer dans le pomœ-

(1) Il me semble que les historiens se sont jusqu^ici entièrement mépris, en considérant comme la partie importante de la réforme de Tan 23» la substitution du tribunat à vie au consulat. Cette substitution ne peut être, au contraire, que la partie accessoire de la réforme ; elle fut faite pour donner une satisfaction platonique à ritalie. En réalité, Auguste qui avait déjà Tinviolabilitu tribunitienne et qui ne devait donc pas à cette réforme l'avantage d'être considéré comme sacro-saint, ne fit jamais usage du droit de veto, et ce ne fut que plus tard, en l'an 18, qu'il fit usage du droit de rogation : et ces deux droits étaient les plus importants du tribunat. Cela signifie assurément que le tribunat à vie n'était qu'un ornement et un honneiu'. Au contraire la partie essentielle de la réforme fut la faculté (comme le dit Dion, LUI, 32), tt xcp (mrfffiMf^ x6 icXcTov tô5v êxooraxoOi àp^ovrow Tox^civ : la haute autorité sur tous les gouverneurs. Nous voyons en effet qu'il usa largement de ce pouvoir pendant le voyage qu'il fit l'année suivante en Orient. Si on lui conféra ce pouvoir, ce fut donc en vue de ce voyage, et en vue aussi d'un vaste plan politique que nous allons bientôt exposer. C'est dans ce pouvoir que consiste la partie la plus importante de la nouvelle constitution.

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rium sans perdre ses pouvoirs proconsulaires; enfin on lui accorda la puissance tribunitienne à vie (1). A âon tour Auguste, pour donner une compensation au parti aristocratique, appuya la candidature au consulat de Lucius Sextius, qui était un ancien proscrit et un très fidèle ami de Brutus (2). Et ainsi toutes les difficultés qu'avait fait nattre la maladie du princeps semblaient aplanies. Mais il ne tarda pas à en naître de nouvelles, parce que ce n'étaient pas les maladies d'Auguste, comme on le croyait généralement, qui créaient les difficultés, mais les contradictions qui se présentaient à propos de tout et qu'aucun décret ne pouvait faire disparaître. Bien que les affaires publiques fussent urgentes et compliquées, le sénat et les magistrats continuaient à n'en prendre qu'à leur aise^ et la réforme de la constitution n'empêcha pas que dans la seconde moitié de l'an 23^ ni les édiles^ ni les consuls ne se préoccupèrent plus de rien, pas même de la famine qui menaçait l'Italie et Rome; et que le parti de la noblesse ne se remu&t que pour renouveler le scandale de Cornélius Gallus contre un obscur gouverneur de la Macédoine, Marcus Primus, qui avait fait une petite expédition contre les Odrises^ sans y avoir été autorisé par le sénat. Implacable, lorsqu'il s'agissait de per sécuter ceux qui lui semblaient des usurpateurs et des intrus dans les dignités qui lui étaient réservées, le parti de la noblesse avait fait accuser Primus^ mais la petite coterie démocratique qui avait laissé déchirer Cornélius Gallus avait cette fois relevé le défi. Muréna acceptait de défendre Primus; les autres et surtout Fannius Cépion s'efforçaient par tous les moyens de

(i) Dion, LUI, 32.

(2) Ibid,

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fiure absoudre Primus (i). Rome allait donc voir un nouveau procès scandaleux, tandis que la disette, silencieuse et invisible, vid^dt peu à peu les greniers de Rome. Sur ces entrefaites arrivèrent les ambassadeurs des Parthes, et, sujets d^un monarque, peu versés dans le droit constitutionnel romain, ils se rendirent auprès d'Auguste.

Une ambassade des Parthes à Rome^ à ce moment-là, aurait pu légitimement détourner l'attention publique, non. seulement d'une misère comme le procès de Primus, mais aussi des choses sérieuses comme la disette imminente; la question parthique, en effet, était la plus grave des questions de politique extérieure alors pendantes. L'Italie ne voulait pas encore reconnaître qu'elle n'avait pas des forces nécessaires pour faire la conquête de la Perse. Alexandre l'avait bien conquise; Rome pouvait donc en faire autant : c'est ainsi que le public raisonnait, sans réfléchir que l'empire n'avait plus que vingt-trois légions et peu d'argent. En effets en attendant que Rome ftt la conquête de la Perse^ Phraatès demandait qu'on lui remît, non seulement

(i) Au 8\]j6t de ce procès nous n'avons que quelques renseignements dans Dion, XXXIV, 3. Mais il me parait très vraisemblable qu'il y eut là des motifs politiques. Ce n'est qu'ainsi, en effet, que l'on peut expliquer l'émotion qu'il souleva dans le public et qui nous est prouvée par ce que dit Dion, et aussi les différents jugements qui furent rendus sur l'intervention d'Auguste. Puis le fait que, comme le dit Dion, les e^ fpovoOvrec approuvèrent Auguste qui avait donné le coup de grâce à l'accusé» prouve que c'étaient les gens riches, comme il faut, les conservateurs en un mot, qui faisaient le procès et voulaient la condamnation. J'ai donc vu dans ce procès un épisode analogue à ce qu'avait été la lutte contre Rufus, et un dernier reste de la lutte entre le parti de la noblesse et le parti populaire, où ce qui restait de celui-ci fut détruit par des procès et des intrigues, et gr&ce à l'aide prêtée par Auguste au parti conservateur. Ceux qui trempèrent ensuite dans la conjuration durent naturellement aussi prendre part au procès.

son fils, mais Tiridate lui-même^ ' que la républiiiue avait accueilli sous sa protection; et Rome se trouvait dans le plus grand embarras. Consentir^ c'aurait été compromettre en Orient le prestige de la puissance romaine par un acte dangereux de faiblesse; et d'autre part, en répondant arrogamment, on pouvait provoquer cette guerre dont les gens sans expérience pouvaient seuls parler à la légère, comme on le faisait en Italie. Hais l'arrivée des ambassadeurs parthes était un événement grave pour une autre raison encore : elle allait mettre à l'épreuve, d'une façon définitive, dans sa partie la plus essentielle, la restauration de la constitution décidée en l'an 27. Cette question si grave de politique extérieure, c'était le sénat qui, d'après la constitution rétablie, devait la résoudre^ parce que le sénat seul était compétent pour traiter avec les États étrangers. Auguste en effet, qui observait scrupuleusement la constitution, surtout quand il pouvait ainsi éviter quelque responsabilité grave, avait renvoyé les ambassadeurs du roi des Parthes au sénat. Ainsi pour la première fois depuis la restauration delarépubliqpie et même depuis près d'un demi-siècle^ le sénat se trouvait saisi d'une question capitale de politique extérieure, avec pleins pouvoirs pour la traiter à sa guise^ comme aux plus beaux temps de la république ; pour la première fois il pouvait rentrer en possession de toute cette ancienne autorité diplomatique, qui avait été la partie essentielle de sa puissance et dont les partis et les coteries l'avalent dépouillé depuis quarante ans. C'est donc dans l'histoire de Rome un moment important que celui où, avec l'ancien cérémonial, les ambassadeurs parthes furent introduits au sénat. Évidemment le sénat ne pourrait plus être l'organe suprême et pour ainsi dire le cerveau de l'empire, s'il ne savait plus diriger la politique exté-

rieure. On allait voir à ce moment, définitivement, si le sénat avait encore assez de vigueur pour reprendre ses anciennes fonctions. Mais l'épreuve fut — hélas! — malheureuse pour la grande assemblée. Le sénat renvoya les ambassadeurs à Auguste^ en chargeant le pr inceps de traiter et de conclure un accord avec eux (i). Pour quelles raisons? Les historiens ne nous le disent pas^ mais il n'est pas difficile de comprendre que ce sénat, sorti des guerres civiles, n'avait ni le courage, ni l'intelligence, ni la volonté nécessaires pour traiter une affaire aussi grave. Les Parthes lui faisaient peur : Auguste pouvait bien s'occuper de cette affaire. Auguste se dit qu'en faisant aller les ambassadeurs de l'un à l'autre, ceux-ci comprendraient que tout le monde à Rome avait peur; et ainsi, comme il fallait bien que quelqu'un causât avec les représentants de l'empire parthique, il consentit à négocier un compromis. Et il s'acquitta de sa mission avec beaucoup d'habileté. Il refusa de livrer Tiridate; il se déclara prêt à ne plus l'aider dans ses tentatives pour recouvrer le trdne et aussi à conclure un traité d'amitié avec Phraatès^ et à lui restituer son fils; mais il exigea des compensations. Il ne dut pas tarder à s'apercevoir que Phraatës^ peu sûr de son pouvoir^ menacé d'une révolution, et entouré de prétendants^ était aussi désireux que lui d'une paix définitive; et habile à profiter des fai- ' blesses de l'adversaire comme les diplomates romains de la vieille école, il finit par demander en échange de ses concessions et d'un traité formel d'amitié qui terminerait pour toujours les guerres entre les deux empires, la restitution des enseignes et des prisonniers des dernières guerres, et l'abandon à l'influence ro-

(1) Dion, LUI, 33.

maine de rArménie qui, cqsrès Actium, était tombée BOUS le protectorat des Parthes (1). Le protectorat de PArménie, inutile du reste, devait peut-être, dans la pensée d'Auguste, être une compensation à offrir à l'Italie frustrée de la conquête de la Perse. Rome sut bientôt qu'Auguste avait conclu un accord satisfaisant avec les Parthes^ et tout le monde en fut content. Hais personne ne se doutait qu'au moment où il chargeait Auguste de traiter la plus importante affaire extérieure qui se fût présentée depuis la restauration de la république^ le sénat avait posé la première pierre de l'édifice de la monarchie, qui ne sera achevé que deux siècles plus tard. Par ce sénatus-consulte le sénat se déclarait incapable de diriger la politique extérieure de Tempire; il renonçait spontanément à son autorité la plus importante, pour la transmettre à un homme et a une famille; et il travaillait ainsi, avec plus d'efficacité qu'Auguste, et contre la volonté de celui-ci, à fonder à Rome la monarchie. Le jour où, à Rome, ce ne sera plus le sénats mais une famille, qui sera capable de traiter la politique extérieure^ Rome aura véritablement dans ses murs, une dynastie (â).

(1) Dion (LUI, 33) dit seulement que dans les pourparlers on convint de restituer les enseignes et les prisonniers; il ne parle pas de rArménie. Mais U me semble que ce point aussi dut être traité dans les négociations, car il parait difficile qu'Auguste se soit exposé simplement pour TArménie au risque de provo* quer une guerre avec les Parthes. Auguste devait au moins savoir, quand U envahit l'Arménie, que Phratés était disposé à la céder.

(2) Nous savons par la lêx regia Ve$patiani (C. J. L., VI, 930, V, 1) qu'Auguste eut le droit de conclure des alliances : fœdta eum quihui volet faeere lieeat. Mais nous ne savons pas quand ce privilège fut accordé à Auguste. Il est possible que ce soit en Tan 27» quand fut constituée Tautorité suprême de TEtat. Cet épisode nous montre du moins qu'en l'an i3« si Auguste avait déjà ce pouvoir, il n'en voulait pas faire

LA RÉPUBLIQUE D'AUGUSTE i41

Mais tandis qu'Auguste s'occupait des lointaines frontières orientales de Fempire, et que le parti aristocrate et le parti populaire se préparaient à lutter dans les tribunaux au sijget de Primus, la faim fondit sur la ville sans défense. Le peuple se contenta de regretter qu'Auguste ne fût plus consul, de s'écrier que s'il était consul^ le blé ne serait pas venu à manquer (1) ; mais quand on commença à souffrir bien fort de la faim, quand pour comble de malheur, le Tibre déborda, chassant de leur gtte les malheureux plébéiens qui déjà n'avaient plus de pain, le peuple se leva, fit des démonstrations, acclama Auguste die* tateur^ lui envoya des députations, le suppliant de se charger, comme Pompée en l'an 57, de l'annone (2); bref, en quelques jours, il mit en pièces la dernière réforme constitutionnelle qui avait été élaborée avec tant de soin. Auguste refusa d'abord cette dictature conférée par l'émeute; mais quand le peuple eut cerné le sénat et menacé de brûler la Curie et les pères conscrits, s'ils ne le faisaient pas dictateur (3), il comprit qu'on ne pouvait pas plaisanter avec la faim de la foule comme avec les conquêtes et les accords diplomatiques^ et il accepta de s'occuper de l'annone. 11

usage, préférant laisser agir le sénat, et qu'il ne s'en servit que plus tard; nous verrons pour quelles raisons.

(1) Dion, LIV, 1, place ces événements en l'an 2S, mais U se trompe : ils eurent lieu, en eflét, dans la seconde moitié de l'an 23. Nous en avons la preuve dans Velléius Paterculus (II, xcnr, 3) qui nous dit que Tibère était questeur et avait dix-neuf ans, quand, mandatu viiriei, il s'occupa de la famine. Auguste ne peut avoir donné ce mandat à Tibère, qu'après avoir assumé avec pleins pouvoirs la cura annonae. Or Tibère fût questeur en Fan 23, et pour ce qui concerne la vie de Tibère, Velléius est un historien plus digne de foi que Dion.

(S) Dion, LIY, 1.

(3) Ibid.

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nomma, en les choississant parmi les anciens préteurs, des proêfecti frumenti dandi (i). Il distribua du blé (2), il en fit chercher partout. Pour donner un exemple à la noblesse si paresseuse^ il confia à son petit-fils Tibère la mission de faire décharger le blé à Ostie et de le faire transporter à Rome (3). Ainsi un Claudius^ le descendant d'une des familles les plus flères et les plus nobles de Rome^ allait s'occuper de fah*e porter du blé à Rome, presque comme un second Egnatius Rufus ! Mais ce jeune homme avait vraiment quelques-unes de ces qualités de la vieille aristocratie, qui ne se trouvaient plus guère que dans les livres : l'énergie, le sérieux^ le désir de se faire remarquer. Aussi se tira-t-il bien de sa modeste mission (4). Et cependant le public ne fut pas calmé. Le mécontentement causé par la famine avait encore donné des forces au mouvement puritain; quand on eut renoncé à ridée de faire Auguste dictateur, on commença à proposer de le créer censeur à vie. 11 était évident que» sans une surveillance plus rigoureuse des mœurs, l'État allait se dissoudre; personne mieux qu'Auguste ne pouvait exercer cette surveillance; Auguste qui n'eût pas voulu de cette charge nouvelle et difOcile, mais qui n'avait pas non plus le courage de s'opposer au violent désir populaire, proposa au sénat une transaction : on ferait les élections des censeurs. Elles eurent lieu en effets et deux personnages éminents furent élus^ Lucius Munatius Plancus et Paulus Aemilius

(I) Dion, LIV, i.

(i) Mon. ANC, III, 2 (lat.)

(3) U me semble du moins que Ton peut interpréter ainsi le passage un peu vague de Vellôius Paterculus (II, xciv, 3). Voy« Suétone, Tib., 8.

(4) ViLL^ius Patikcdlus, II, zciv, 3*

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Lëpidos (1). Mais le public ne fat pas satisfait. H continua à demander qu'Auguste eût la dictature ou la censure, c'est-à-dire une forme d'autorité rapide et forte> et avec tant d'insistance qu'Auguste dut à la fin avoir recours à une transaction. Il ne voulut ni le nom, ni l'autorité véritable de dictateur ou de censeur : il accepta, et certainement avec l'intention de s'en servir seulement pour pourvoir à Tannone^ que le sénat lui accordât le pouvoir de rendre des édits, comme s'il était consul, à chaque fois qu'il jugerait cela opportun pour le bien public^ c'est-à-dire que l'on élargît ce pouvoir discrétionnaire de surveillance sur les provinces qui lui avaient été donné quelques mois auparavant, en y comprenant Rome et l'Italie (2). Il fut donc investi d'une demi-dictature.

(1) Dion, LIV, 8.

(S) Dion (LIV, 1 et %) ne dit pas exactement cela : mais cette conjecture me parait yraisemblable, et pour la raison que voici. Nous sayons par XtLlex de imperio Vetpoiiani qu'Auguste eut ce pouvoir (C. /. L., VI, 930, 17-19) : utique qtuiêcumque ex utu reipMblieae maieetate divinarum huma[na]rum publicarum privatarwmquê rerum e$$e eensebit, et agere faeere ju$ poiesioêque $it ita fUi divo Augtuto... Dion ne nous dit nulle part quand Auguste eut ce pouvoir; il a oublié de nous le dire au moment opportun, et c*est à nous de chercher le point où cet oubli a été fait et doit être réparé. Or c'est ici, selon moi, le moment qui convient le mieux. D'ailleurs Dion lui-môme fait allusion à quelque chose de semblable quand il dit qu'Auguste pouvait refuser la dictature : T^fiv tc ^àp i^wciw xal ty|v Ttt&^ xal Oicèp £cxT«T6f oc ^wv. Cette phrase fait allusion à quelque vaste pouvoir à exercer à Rome et en Italie, sans quoi on ne comprendrait pas comment Dioû poiirrait dire d'Auguste qu'U était plus puissant qu'un dictateur. En outre nous voyons, non seulement cette année-là et la suivante, Auguste agir avec l'autorité d'un censeur, pour suppléer à l'insuffisance des deux censeurs nommés par le peuple, mais nous le voyons, pendant les années qui suivirent, agir avec de vastes pouvoirs même pour des choses qui n'avaient plus trait à la censure, puisqu'il aUa jusqu'à nommer une sorte de gouverneur de Rome et à créer un consul* Mais il. ne peut avoir. fait cela d'une façon arbitraire,

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C'est au milieu de ces tourments que Ton arriva à la fin de Tan 23 ; mais personne, pas même Auguste, n'avait compris ce qui s'était véritablement passé cette année-là, et la véritable importance de ce mouvement populaire, provoqué par la famine, qui avait poussé de nouveau l'État vers la dictature, tandis que dans le courant de l'année, la maladie d'Auguste avait semblé l'incliner de nouveau vers dMtroites formes républicaines. En réalité^ ce pouvoir d'émettre des édits, que le sénat avait voté à la hâte, au milieu des cris de la plèbe affamée, est le germe d'où sortira le despotisme monarchique. Ce ne sera d'abord qu'une toute petite plante; mais bientôt il deviendra un arbuste vigoureux, arbre gigantesque qui enfin couvrira de ses branches tout l'empire. Mais, comme il est naturel^ les contemporains préoccupés seulement du présent, n'eurent de cela aucune idée. Ils avaient d'ailleurs assez de soucis immédiats pour ne pas songer trop à l'avenir lointain. Au commencement de l'an 22 Marcellus fut atteint de la maladie dont avait failli mourir Auguste l'année précédente; mais cette fois ce fut en vain qu'Antonius Musa tenta de nouveau le traitement par les bains froids : Marcellus, le seul descendant mâle de César, mourut (1).

sans avoir été autorisé par quelque formule légale. D'autre part, quel moment pouvait mieux convenir au vote de ce sénatusconsulte, que celui où tout le peuple voulait avoir Auguste pour dictateur et était indigné de l'insuffisance des deux nouveaux censeurs? Cet acte se présente alors comme une transaction, et il s'explique par l'incapacité des deux censeurs. L'irritation publique fut si vive qu'Auguste, qui ne voulait ni la dictature ni la censure à vie, consentit & accepter ce vague pouvoir discrétionnaire, qui lui donnait le moyen d'intervenir, si cela était nécessaire, dans les affaires d'Italie, comme il pouvait déjà intervenir dans les affaires des provinces.

(1) Dion, LUI, S9. Marcellus dut mourir en l'an 22 et non en l'an 23, comme on le croit généralement. En effet Velléius Pater culus dit (II, 93) que Marcellus mourut anleHenmum fw9 ({iiam

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Cependant les mesures prises par le curator de Tannone et aussi la récolte nouvelle faisaient peu à peu cesser la famine; le peuple se tranquillisait; Auguste demeurait embarrassé de sa demi-dictature, dont il ne savait quel usage faire, ou plutôt dont il ne voulait faire aucun usage; et deux censeurs, nouvellement élus, Munatius et Paulus, échouaient complètement dans leur mission. Les deux censeurs avaient aussitôt commencé à se quereller; au bout de peu de temps Paulus était mort; Munatius, d'autre part, était un homme trop vicieux pour pouvoir corriger les mœurs des autres : ni Tun ni l'autre ne firent donc rien (1). Ce fut encore là une désillusion pour le parti puritain, dont l'irritation était déjà si grande. Auguste s'en inquiéta; et pour c[ue la déception ne fût pas trop grande, il crut nécessaire de réparer en partie la scandaleuse négligence des deux censeurs^ en usant de son pouvoir semi-dictatorial (2)

Egnatianum tceltuer wnperet; et VEffnalianum teelui est de l'an 19. Le passage de Pline (iV. ff., XIX, i, 24) prouve seulement qu'il mourut après le i^ août de l'an 23, et non qu'il mourut en l'an 23.

(1) VBLLilUS PaTERCDLUS, II, XGV, 3.

(2) En comparant le passage de Dion (LIV, 2) avec celui de ViLLâius PATBacvLvs (II, xcv, 8), on voit, d'ime façon très manifeste, comment l'éloignement dans le temps, des connaissances superficielles, et les idées qui lui venaient du régime monarchique sous lequel il vivait, ont altéré chez Dion la vérité pour ce qui concerne le gouvernement d'Auguste, en le faisant se méprendre sur des choses très importantes. Dion nous dit qu'Auguste, « bien que les censeurs aient été élus, exerça plusieurs de leurs fonctions », U semble donc que nous soyons là en présence d'une usurpation dynastique. Au contraire VeUéius Paterculus, en nous disant ce que Dion a oublié, que les deux censeurs, pour plusieurs raisons, se montrèrent incapables de remplir leur charge, nous fait comprendre l'intervention d'Auguste. Le public qui depuis si longtemps avait mis son espoir dans l'œuvre des censeurs, dut être très mécontent de leur incapacité, et Auguste, comme à l'ordinaire, dut chercher à y remtdier. Avec quels pouvoirs? C'est là un mystère, si Ton n'admet

contre les abus les plus graves, n défendit aux chevaliers et aux fils des sénateurs de monter sur la scène; il interdit certains banquets publics, et, pour d'autres, il limita la dépense; pour empêcher les magistrats de rivaliser à qui donnerait les plus beaux jeux et de faire d'excessives dépenses, il confia le soin des jeux aux préteurs; il alloua à chacun d'eux des subsides du trésor, et il fixa pour tous la même dépense; il limita le nombre des gladiateurs; il s'occupa enfin d'organiser un service pour l'extinction des incendies, comprenant que l'on ne pouvait pas obliger le peuple à laisser brûler ses maisons, sous prétexte que l'aristocratie détestait Egnatius Rufus, et il imita celui-ci qu'il avait cependant blâmé pour cela même. Il chargea les édiles curules de faire éteindre les incendies, en leur donnant six cents esclaves, c'est-à-dire un personnel plus nombreux que celui qu'ils avaient jusque-là (i). Cependant la lutte recommençait entre démocrates et aristocrates au sujet de Primus, et avec un tel acharnement, qu'ils arrivèrent à y entraîner Auguste, qui aurait voulu demeurer spectateur impartial. Primus ne pouvait nier cpi'il avait entrepris son expédition sans l'autorisation du sénat, mais, pour se défendre, il disait tantôt que c'était Auguste, c'est-à-dire le généralissime, et tantôt que c'était Marcellus, qui lui en avait donné l'ordre (2). Il est évident que Primus inventait ces justifications, car il n'osa pas citer Auguste comme témoin (3); mais il espérait évidemment qu'Auguste ne le démentipas que, Tannée prt^côdente, Auguste avait été autorisé à émettre des édits ayant force de loi, à chaque fois qu*il le jugerait opportun. Telles furent les premières applications de ce pouvoir.

(1) Dion. LïV, 8.

(2) Id., LlV, 2.

(3) Auguste en effet I; Te tô SixaatT^piov aÙTSTcdÎYTf^To; IjiSt. (Dion, LIV, 3).

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rait pas. D'ailleurs les accusateurs de Primus comptaient si peu sur la complaisance d'Auguste^ qu'eux non plus n'osaient pas le citer comme témoin : si bien que le procès semblait dépendre de ce témoin qu'accusateurs et défenseurs rencontraient tous les jours sur le forum et que personne ne voulait interroger. Hais le jour du procès, Auguste, de lui-même, se présenta au tribunal, et dans sa déposition, affirma, malgré les invectives des défenseurs, qu'il n'avait donné aucun ordre au gouverneur de la Macédoine (4). Auguste ajoutait ainsi la condamnation de Primus à la série de compensations à Paide desquelles il cherchait à faire oublier à la noblesse les proscriptions, Philippes, les confiscations, l'extermination de la famille de Pompée, la tyrannie du triumvirat. Et la noblesse eut tant de joie de cette intervention d'Auguste qu'elle lui fit aussitôt attribuer par le sénat lui-même l'autorisation de le convoquer à sa guise, comme s'il était consul (2).

Le parti démocratique fut très irrité, et l'on ne sait pas au juste ce qui se passa alors. Il semble qu'Auguste fut averti par un certain Castricius (3), de veiller sur

(1) Dion. LIV, 8.

(8) Ibid,

(3) Suétone, Àug, 56. La conjuration de Murôna ne pouvant ayoir eu lieu en l'an 23, doit ôtre de l'an 22; par conséquent Muréna n'est pas le consul de l'an 23 qui dut mourir avant d'entrer en fonctions; et le fragment des fastes consulaires qui le concerne doit être ainsi complété : antequam iniret, mortuut $$t. Je ne puis me ranger à l'opinion contraire de Yagliari (Rendieonii dêlV Aeadêmia dei Linai, 49 décembre 1897, p. 561 et suiv.) et cela pour deux raisons principales : 1* parce que Vblléius Patbrcdlus (II, 93) nous dit que la mort de MarcoUus survint cirea Murefute Coêpionitque eonjuraiionit tempus; et nous avons vu que Marcellus mourut en l'an 22; 2* parce que Dion (LIV, 3) nous dit clairement que la conjuration eut lieu à la suite et par conséquent après le procès de Primus. Or il n'est pas douteux que le procès de Primus eut lieu alors qu'Auguste n'était plus consul ; cela est si vrai que les accusateurs de Primus lui firent

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sa personne, parce que Muréna^ Fannius Cëpion et d'autres chefs du parti démocratique, à l'exception cependant d'Egnatius Rufus (1), indignés de la déposition qu'il avait faite, tramaient une conjuration pour Passassiner^ comme César. La conjuration était-elle sérieuse? Ou se réduisait-elle à quelque projet inconsidéré, exprimé aussitôt après le procès de Primus, dans le bouillonnement de la colère (2)? H est impossible de le dire. II est au contraire certain qu'Auguste, qui s'en était ouvert à Mécène, était d'abord porté à étouffer TafTaire. Mais la chose s'ébruita, et, semble-t-il, par la faute de Mécène et de sa fenmie, qui était la sœur de Muréna (3). De nouveau une mêlée atroce de haines^ de persécutions, de calomnies et de vengeances s'engagea autour de la personne du princeps, Auguste, à cause de sa puissance tribunitienne^ était un personnage sacro-saint; une conjuration contre lui était donc un sacrilège des plus graves. Le public, qui admirait Auguste et qui était redevenu très pieux^ s'emporta encore plus que de coutume, perdit tout à fait la raison, et sans vouloir examiner de près les torts ou l'innocence de chacun, ne réclama que des condamnations; accuser un conjuré devint une chose à la mode^ une manière sûre d'acquérir de la popularité très facilement; il suffisait d'un vague indice, d'un faux témoignage, d'un rien enfin pour convaincre d'assassinat un citoyen tranquille.

donner l'autorisation de convoquer le sônat, ce qui était un droit des consuls. 8*il avait 6t6 consul, ce pouvoir nouveau eût été inutile, puisqu'il l'aurait déjà eu. Or quand Auguste abdiqua le consulat, son collôgue était Calpurnius Pison. Il est donc vraisemblable que Muréna était mort.

(1) Egnatius ne fut pas compris dans le procès; en effet, nous le retrouverons plus tard.

(2) Dion (LUI, 3) nous dit que bien des gens ne prirent au sérieux ni la conjuration ni les accusations.

(3) SuiTONB, Aug.f 66»

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Et aussitôt le parti de la noblesse en profita pour exterminer les derniers restes du parti populaire; tous ceux qui se sentaient de l'ambition et qui étaient portés vers les nouvelles idées conservatrices, choisirent un adversaire et accusèrent quelqu'un; la conjuration contre Auguste devint le prétexte d'une persécution sauvage, dans laquelle se déchaînèrent sur quelques victimes presque innocentes les dernières rancunes des guerres civiles. Des hommes sérieux et courageux osèrent résister à la folie universelle^ soit en protestant contre des accusations sans preuves^ soit en se refusant à condamner, quand ils étaient juges^ soit en témoignant de la sympathie pour les condamnés (1); mais leurs protestations n'eurent aucun résultat. Ce fut même par ces accusations que plusieurs jeunes gens firent leur adhésion publique au nouveau parti de la noblesse qui voulait détruire la tradition démocratique, et restaurer, autant qu'il était possible, l'ancienne politique aristocratique et conservatrice. Au nombre de ceux-ci fut Tibère qui accusa Cépion (2).

Auguste ne poussa pas à la persécution, et il ne fit rien non plus pour l'arrêter; mais il fut si épouvanté de cette fureur populaire et de la facilité avec laquelle on condamna innocents et coupables^ qu'il proposa une loi selon laquelle l'unanimité des suffrages serait désormais nécessaire pour une condamnation (3). Puis il se hâta de partir. Il y avait pour lui à Rome un danger plus grave et plus continuel que les embûches des conjurations : c'était l'admiration populaire qui le poursuivait sans trêve, qui l'avait élu consul, malgré ses protestations, pour l'année 21^ et qui l'obligeait a chaque instant à

(4) Dion, LIV, 3.

(2) SuiTom, Tib., 8.

(3) Dion, LIV, 4.

user des pouvoirs de sa dictature. En effet, cédant aux prières et plus encore à la nécessité, il avait dû, une fois encore, y avoir recours dans une affaire de peu d'importance^ mais très pressante. Partout en Italie on se lamentait sur la disparition mystérieuse de gens, dont^ disait-on, s'étaient emparés des propriétaires peu scrupuleux pour les enfermer dans des prisons pendant l'anarchie de la révolution; on disait partout que pendant les années où les factions avaient recruté tant de légions, beaucoup de propriétaires avaient ouvert leurs prisons aux jeunes gens qui voulaient échapper au recrutement^ en offrant de les faire passer pour leurs esclaves, mais qu'ensuite ils les avaient gardés tout de bon. Persuadé que les magistrats ordinaires n'auraient rien su faire, Auguste, qui avait déjà pu féliciter Tibère au sujet de la mission annonaire, le chargea de fouiller les prisons, d'interroger les esclaves, de rompre les chaînes des hommes libres cpii étaient ainsi retenus (1). Puis enfin, après avoir renoncé au cotisulat et restitué au sénat la Narbonaise et Chypre, Auguste, dans la seconde partie de l'an 22, partit de Rome, fuyant pour ainsi dire sa dictature; et il se rendit en Sicile où il voulait faire la première étape de son voyage, pour achever d'y établir dans différentes villes de la côte dont nous ne savons au juste ni le nombre, ni le nom, des colonies de ses vétérans d'Actium (2). Mais la dictature essaya encore une fois de •poursuivre celui qui la fuyait. Tandis qu'il s'occupait de ses colonies, Auguste fut rejoint par une députation

(4) Suétone, Tib., 8.

(2) Dion. LIV, 6-7; Pline. N. H., III. viii, 8; C. /. /.., X, 7345; Strabon. VI, ii, 5. Nous savons seulement pour Syracuse que la colonie y fut fondée cette année-là. On n'est pas d'accord sur le point de savoir si Auguste fonda une- colonie À Païenne.

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de citoyens éminents, venus de Rome pour le supplier d'y retourner. Comme on devait élire le consul qui occuperait le poste laissé vacant par lui, et que deux candidats, Quintus Lépidus et Marcus Silanus, s'étaient présentés, de grands désordres avaient de nouveau éclaté, et aucune autorité n*étant là pour les réprimer, on n'avait pas pu procéder à l'élection. C'était Auguste, toujours Auguste qu'il fallait^ dans toutes les circonstances et pour tous les métiers : marchand de blé, banquier de l'État, conquérant, réparateur des routes, chef de la police. Les deux candidats vinrent aussi le trouver, après la commission, pour plaider leur cause. Mais Auguste ne voulut pas revenir; il fit des reproches aux deux candidats et leur enjoignit de ne retourner à Rome qu'après Félection. Ce fut en vain : les troubles recommencèrent quand on tenta de nouveau de procéder à rélection; si bien que, au 1*' janvier de l'an 21 , on n'avait pas encore pu élire Tautre consul. Auguste comprit qu'il fallait faire quelque chose; et il se résolut à user de nouveau et plus largement de ses pouvoirs discrétionnaires^ en envoyant à Rome Agrippa comme gouverneur. La mort de Marcellus avait rapproché les deux anciens amis; les difflcultés de Rome poussèrent Auguste à se réconcilier tout à fait avec Agrippa; il lui fit épouser Julie, la veuve de Marcellus, et, en vertu de ses pouvoirs discrétionnaires, il lui donna le gouvernement de Rome, qu'en l'an 26, au bout de six jours, Messala avait refusé. En faisant d'Agrippa son gendre, il allait stimuler son zèle et lui donner plus d'autorité auprès du peuple (i). Ainsi, au printemps de l'an 21, il fit voile vers la Grèce. Mais malgré tous ses efforts pour rendre la vie à la vieille constitution, malgré le retour

(1) Dio.^, uv 6.

à l'esprit aristocratique et au culte de la tradition républicaine, Auguste avait été obligé d'assumer et d'exercer à différentes reprises l'autorité d'un demidictateur; et pour ne pas devenir tout à fait dictateur^ il ne trouvait pas d'autre moyen que de s'enfuir au k)in.

Cependant le plan de son voyage en Orient s'était élargi. Soit que^ comme le donnerait à entendre un passage de Dion, le roi des Parthes, qui avait recouvré son fils^ tardât trop à tenir les engagements qu'il avait pris; soit qu'Auguste voulût par un coup de théâtre peu dangereux et retentissant éblouir l'Italie, il avait décidé d'envahir l'Arménie avec une armée. U savait combien il était facile d^écraser les petites monarchies d'Orient; si, quand une armée romaine serait entrée en Arménie, le roi des Parthes lui envoyait les enseignes et les prisonniers, il serait facile de faire croire â l'Italie qu'en envahissant l'Arménie^ Auguste avait contraint le roi des Parthes à implorer l'amitié de Rome.

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l'oribnt

Quand, en Tan 146 avant noire ère, Rome avait déclaré la Grèce province romaine^ ce pays glissait depuis quelque temps déjà sur la pente d'une décadence universelle. Les empires territoriaux et maritimes s'étaient peu à peu démembrés ; sa suprématie commerciale n'existait plus; ses capitaux avaient été consommés et ses industries ruinées; les arts et les études avaient périclité; enfin toutes les sources de l'ancienne richesse s'étaient taries. En Laconîe on avait vu s'éteindre les forges qui fabriquaient tant d'épées, de lances et de casques^ tant de trépans, de limes et de marteaux (1); on avait fermé à Argos les fonderies de bronze jadis si actives et si renommées (2); et à Sicyone les ateliers de ses artistes jadis si célèbres (3); Égine avait perdu peu à peu sa marine marchande, et fermé ses célèbres fonderies de bronze, ses fabriques de menus objets, que nous appellerions aujourd'hui de la quincaillerie et dont elle avait la spécialité (4); toute

(1) X^MOPHON {Hell., III, III, 7) parle de cette industrie, dont il n'est plus question au temps de l'Empire.

(S)PiNi>ARB, dans Athen., I, 50 (28); I, 49 (27 D.); Pollion, I, 149; iËLius, V. h., lit, 25. Il n'est pas davantage question de cette industrie dans la suite.

(3) Plwb, XXXVI, IV, 1. — Straboh, Vlll, vi, 23.

(4) Bbi^MMER : VAttività induttrialê dei popoli deW antiehUà

la merveilleuse fortune d'Athènes avait été ensevelie sous les ruines de son empire maritime. Son commerce était mort du jour où, ayant perdu Tempire des mers, il ne lui avait plus été possible de le soutenir par toute espèce d'appuis et de privilèges; la république avait dû cesser les dépenses énormes qu'elle faisait pour la flotte^ l'armée, les travaux publics, du jour où elle avait été privée des tributs des alliés; avec Pempire athénien avait croulé ce système de clérouchies et de possessions territoriales^ grâce auxquelles les Athéniens pouvaient consommer à Athènes les produits de champs, de bois, de mines situés un peu partout. Il en était résulté une ruine universelle : l'industrie navale des chantiers du Pirée était tombée, comme celle des armes; la vogue était passée de ces vases attiques rouges et noirs, dont Athènes pendant des siècles avait orné les maisons des riches dans toutes les régions de la Méditerranée; les mines d'argent du Laurium, première source de la richesse athénienne^ étaient elles-mêmes épuisées; et l'on avait vu ainsi s'appauvrir et presque disparaître tous les métiers et tous les arts, qui avaient travaillé pour les besoins et pour, le luxe d'Athènes, alors que l'opulente cité, métropole d'un vaste empire et centre d'un commerce considérable^ n'était plus devenue que la capitale dépeuplée d'un petit pays de 40 milles carrés, qui ne pouvait plus exporter qu'un peu d'huile, un peu de miel, un peu de marbre et certains parfums renommés, dernier reste du vaste t empire des affaires » dont elle avait jadis tenu le sceptre (4). Corinthe seule restait prospère par son commerce et son industrie^ au

ctatiicat dans la Biblioteea di Slorta Eeonomica. Milan, Société Editrice Libraria, vol. Il, l*^* partie, p. 592. (!) Voy. BLCmiisn, ouvrage cité, p. 562 et suiv,

milieu de la décadence universelle. D'autre part, la décadence des grandes villes industrielles et commerçantes appauvrissait par contre-coup toute la Grèce, les campagnes où les cultures ne rapportaient plus rien, et les villes secondaires où les artisans ne trouvaient plus de travail; mais en même temps, partout, dans les campagnes les plus éloignées^ comme dans les petites et les grandes républiques^ à mesure que la nation s'appauvrissait, les paysans abandonnaient les erres et gagnaient les villes; et là tous les vices que ropulence avait fait naître^ le luxe, la soif des jouissances, la cupidité, la passion du jeu^ l'esprit d'intrigue et de rivalité, l'orgueil municipal, au lieu de disparaître^ avaient continué à se développer avec une force nouvelle. Ainsi un mal intérieur et terrible avait déchiré la Grèce jusqu'à la conquête romaine. Pour conserver aux villes une splendeur artificielle, pour payer les artistes et les ouvriers, pour entretenir les écoles d'athlètes^ les grands jeux et les traditions intellectuelles, pour satisfaire les ambitions et aussi les rancunes des innombrables oligarchies politiques des grandes et des petites villes, la Grèce avait dilapidé à la légère toutes les richesses accumulées par les ancêtres; elle avait engagé et compromis partout son avenir. Les partis et les villes avaient cherché dans les guerres et les révolutions, dans les rapines et la violence^ une parodie de l'ancienne puissance; ces guerres, ces révolutions, les orgies, les plaisirs, le luxe privé et le luxe public, avaient appauvri davantage encore toutes les régions; le célibat et les dettes — ces deux fléaux terribles du monde antique qui, même aux époques les plus prospères, eut toujours à souffrir du manque de capitaux et de la rareté de la population — avaient porté la désolation jusque dans

les campagnes. Peu à peu les grandes propriétés à esdaves ou même le désert avaient pris la place de régions jadis très peuplées^ tandis que dans les villes^ malgré des efforts désespérés, les arts languissaient; les mœurs se corrompaient; les institutions se perdaient; la misère et la dissipation qui vont toujours ensemble, pénétraient dans les palais des grands, dans les maisons des marchands et dans les pauvres demeures des paysans.

C'est sur cette pente funeste que glissait la Grèce, c[uand Rome étendit. sa main sur elle. Ce ne fut pas pour la retenir au milieu de sa chute, mais pour la précipiter encore plus vite au fond de l'abtme. Si on veut comprendre ce que fut véritablement l'empire romain, il importe de se débarrasser d'une des cireurs les plus invétérées et les plus répandues, et qui consiste i croire que Rome administrait ses provinces avec des vues très larges, en veillant à llntérét général, et d'après des principes sages et bienfaisants qui visaient surtout au bien des sujets. Jamais les pays soumis n'ont été administrés dans un tel esprit, ni par Rome ni par un autre empire; jamais, si ce n'est par accident, une domination n'a été avantageuse à des sujets; et toujours au contraire les dominateurs ont cherché à en tirer le plus grand bénéfice avec le moins de risques et d'efforts possible. Rome avait, en réalité, laissé en Grèce^ comme dans tous les pays soumis, les choses suivre leur cours naturel, pour le bien ou pour le mal, jusqu'à ce qu'il en résultât un danger ou un dommage pour elle. En détruisant Corinthe, la dernière grande ville industrielle et commerciale de la Grèce, elle avait réduit ce pays à vivre des médiocres ressources de son territoire et des moyens misérables auxquels ont recours les peuples déchus, à exploiter

ses antiquités, ses monuments, les étrangers^ les guérisons miraculeuses d'Épidaure; puis elle l'avait divisée en un nombre infini de petits États dont la plupart ne comprenaient que le territoire d'une vUle : Sparte, Athènes et quelques autres villes seulement avaient conservé Pindéjpendance et un territoire un peu plus vaste : Sparte, une partie de la Laconie; Athènes, toute TAttique et quelques tles. Liées à Rome par im traité d'alliance^ ces villes avaient continué à être administrées avec les anciennes institutions et les anciennes lois, sans payer aucun tribut et sans être soumises à l'autorité du gouverneur. Le reste du territoire avait au contraire été incorporé à la Macédoine et divisé en un très grand nombre de villes^ qui payaient tribut et s'administraient elles-mêmes, ayant chacune leurs lois et leurs institutions, mais toutefois sous la surveillance du gouverneur et du sénat romain. L'ordre avait été ainsi rétabli dans le pays, auparavant déchiré par tant de petites guerres et de révolutions» Malheureusement, quand Tordre n'est pas l'effet d'un équilibre naturel intérieur, mais de forces extérieures, il n'est plus guère que la torpeur causée par un narcotique qui annule un instant la douleur^ mais aggrave le mal; aussi la paix romaine n'avait-elle pas régénéré la Grèce ; elle ne lui avait même pas apporté des avantages considérables^ car le peu que la paix avait épargné avait été pillé par Rome. La grande guerre avec Mithridate d'abord, les guerres civiles des trente dernières années ensuite, les taxes, les déprédations^ les impôts mis par les factions et qui s'ajoutaient aux contributions ordinaires et à l'usure exercée par les publicains, avaient conduit la Grèce à un épuisement mortel, grevant encore de dettes la grande propriété déjà si obérée^ décourageant les petits propriétaires, diminuant la

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population^ affaiblissant les gouvernements déjà si ébranlés, et dispersant les derniers capitaux. Le trésor du temple de Delphes lui-même était vide, au moment où Auguste venait en Grèce. La Grèce, la mère de Thellénisme, si riche, si belle, si puissante naguère, s'en allait maintenant mendier dans le monde, parmi les esclaves de Rome, décrépite, sordide, en haillons, couverte de plaies.

Si c'était chose humaine et possible que ce rêve caressé par tant de gens qui voudraient embellir le monde à leur goût, si l'empire de l'homme sur l'honmie pouvait se dénaturer en un sacrifice du dominateur au profit des vaincus, Auguste aurait pu tenter la plus merveilleuse entreprise de l'histoire de Rome : la régénération de la Grèce. Mais si Auguste aimait les vers de Virgile, ce n'était point là qu'il puisait sa sagesse politique. Il savait trop bien que Rome n'avait qu'une puissance limitée en comparaison de son nom, et que l'empire reposait en partie sur une immense illusion des peuples soumis qui, étant divisés, ignorants et découragés, s'imaginaient Rome beaucoup plus forte qu'elle n'était en réalité. Il n'oubliait pas que dans la plupart des provinces, Rome ne pouvait pas entretenir de troupes; qu'elle avait déjà de la peine à envoyer tous les ans dans chaque province un gouverneur et quelques officiers sans valeur; qu'il n'en était pas une seule où elle eût pu introduire, comme elle Pavait fait jadis en Italie, ses lois, sa religion, de nouvelles institutions, ou quelque principe moral qui l'attachât fortement à la métropole : enfin qu'elle avait dû presque partout se contenter de gouverner les peuples soumis avec leurs anciennes institutions nationales. Il savait donc qu'il ne pouvait presque rien faire pour la Grèce, que c'était même là le pays où il lui était le

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plus difficile d'appliquer le grand précepte de Virgile : focis... imponere morem. Dans Tordre matériel, la pauvreté était le grand fléau de la Grèce et elle avait des causes multiples : les dettes, la diminution de la population, la pénurie du capital, la ruine des industries. Mais Rome avait fait ce qu'elle avait pu pour adoucir ces maux, en travaillant à la reconstruction de Corinthe; en dehors de cette aide, la Grèce ne pouvait compter que BUT ses propres forces, si elle voulait reconstituer sa richesse. D'ailleurs on ne peut pas dire que toutes les ressources lui manquaient. Son passé et son territoire lui en offraient. Corinthe, par exemple, ne se relevait pas rapidement grâce au seul appui romain, mais aussi parce que les colons avaient découvert dans les ruines laissées par Mummius toute une mine d'antiquités qui se vendaient très cher, surtout à Rome. Ainsi on pouvait reconstruire la nouvelle ville avec les dépouilles et les cendres de l'ancienne (1). De même les propriétaires de i'Élide se mettaient à cultiver les plantes textiles, le chanvre, le lin, le coton; beaucoup de femmes s'établissaient à Patras pour tisser ces matières, et surtout le byssus qui était excellent et que l'on commençait à exporter (2). En outre l'arbre de Pallas, l'olivier, croissait dans de nombreuses régions de la Grèce, et c'était

(1) Strabo.n, Vni, VI, 23.

(2) PAUâANiAs, V, V, 2; Vn, xxi, 14. C'est à mon sens une hypothèse vraisemblable que Ton ait à cette époque-là commencé ces cultures en Grèce. Cela pour deux raisons; la première, c'est qu*à cette époque, comme nous le verrons, beaucoup d'autres initiatives analogues furent prises dans différentes parUes de l'empire; la seconde, c'est que si en l'an 14 avant J.-C. Auguste établit une colonie à Patras, cette ville devait déjà donner des signes certains d'une prospérité future, et que par suite on devait déjà s'y livrer à cette industrie textile qui fut précisément la cause de cette prospérité. On avait donc dû commencer à cultiver les plantes textiles en Elide.

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dans Pantiquité un arbre aux fruits d'or, car l'huile servait aux usages les plus divers : on l'employait comme assaisonnement, pour l'éclairage, pour la pharmacie, en guise de savon et d'onguent^ surtout dans les gymnases^ dans les bains, dans les écoles d'athlètes. Malheureusement la pauvreté de la Grèce n'était pas seulement la conséquence des circonstances; elle provenait surtout de nombreux vices moraux^ publics et privés, tels que le luxe, la frivolité^ la dépravation des mœurs, la corruption de la justice, un mélange d'orgueil et d'indifférence civique, Tesprit de chicane, le manque de foi, l'autorité trop grande des riches qui étaient une si petite minorité, et la bassesse des pauvres qui étaient la multitude. Or la Grèce et Rome étaient également impuissantes contre ces vices. De temps en temps Rome pouvait refréner quelques abus plus graves; mais elle ne pouvait corriger tant de vices invétérés dans les institutions nationales dont les gouverneurs romains devaient se servir, dans les traditions qu'il leur fallait respecter, dans les intérêts qu'ils ne pouvaient léser, et dans les esprits qu'il était dangereux de blesser.

D'autre part^ ce séjour en Grèce n'était pour Auguste qu'une étape dans un voyage dont le terme était plus éloigné^ et le but bien différent. On préparait, en Macédoine probablement^ l'armée qu'il devait, pendant l'été ou pendant l'automne, conduire en Asie pour qu'elle envahît au printemps suivant l'Arménie, en même temps qu'une armée conduite par Archélaûs, roi de Cappadoce. Auguste, avec sa suite peu nombreuse et son modeste apparat, ne venait donc point dans la province désolée voler les derniers haillons à la mendiante malheureuse qui s'en allait sur les routes du monde comme un symbole de la caducité des grandeurs

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humaines; mais il ne venait pas non plus pour reconstruire sa demeure, en appliquant la politique poétique de Cicéron et de Virgile. Il venait plutôt pour réadapter aux temps nouveaux la vieille politique grecque de Titus Quintius Flaminius et du parti aristocratique, la politique qui consistait à dissimuler Timpuissance de Rome sous un respect empressé de la liberté grecque, et à laisser la Grèce vivre à sa guise et par suite se consumer dans ses vices, si elle n'avait pas la force de se corriger elle-même, de façon à ce qu'elle eût plutôt à s'en prendre à elle-même qu'à Rome de ses malheurs. Pendant ce séjour^ Auguste réalisa plusieurs réformes et eïi décida d'autres qui furent réalisées plus tard^ pour adoucir la politique d'émiettement qui avait été suivie durant le siècle précédent^ pour rendre à la Grèce quelques vestiges de son ancienne liberté et surtout l'illusion de la liberté (1). 11 sépara la Grèce de la Macédoine; il en fit une province comprenant la Thessalie^ l'Épire, les tles Ioniennes, l'Eubée, et un certain nombre des fies de la mer Egée sous le nom d'Achaïe et dont le gouverneur résiderait à Corinthe (2) ; il réorganisa l'ancien conseil des amphictions qui se

(1) Je rapporte ici robservation très juste de Hbrtzbbro, Hip^ tûire de la GrUe iout la domifuUion romaine. (Traduction française de BoDCHB-LscLBacQ. Paris, 18S7, vol. 1, p. 465) : « Auguste prit une série de mesures qui réglèrent déflnitiirement la situation d'un certain nombre de cités grecques ; cela eut lieu notamr ment entre les années 22 et 19 avant J.-G., pendant lesquelles l'empereur parcourut une grande partie des provinces orientales de l'empire, et donna sa forme définitive au gouvernement provincial... Malheureusement nous ne connaissons la teneur et la date que d'un petit nombre d'entre elles. > — Ainsi, comme il n'est pas possible de déterminer la date de toutes ces mesures, c'est par conjecture qu'eUes ont été données comme contemporaines de ce voyage.

(2) Voyez HBiTiBRae, ouv. cité, p. 464 et suiv. ; mais c'est une hypothèse que cette division ait été faite à ee moment-là.

les GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME

réunissait tous les ans à Delphes^ «t dont les séances avaient été si solenneUes autrefois; il s'efforça d'établir une diète à laquelle toutes les villes de la nouvelle province d'Achaî'e enverraient un représentant et qui se réunirait tous les ans (1); il donna la liberté à plusieurs villes et entre autres à la ligue des cités laconiennes qui occupaient la partie méridionale de la Laconie (2). Il retoucha aussi le territoire d'Athènes et de Sparte; il interdit à la ville d'Athènes de vendre comme elle le faisait le titre de citoyen : la malheureuse ville avait^ en effet, trop abusé de ce louche expédient (3). Il ne semble pas qu'Auguste ait augmenté les tributs : la province était trop pauvre pour cela; il paraît au contraire s'être efforcé de tirer parti des biens que la république possédait en Grèce; il donna en effet à une grande famille de Laconie, à cet Euryclés qui avait combattu avec lui à Actium^ Vile de Cythère devenue entièrement la propriété de l'État, cela en échange, bien entendu, du payement d'un vectigal (4). Puis^ pendant l'automne de l'an 21^ tandis que l'armée traversait le Bosphore et entrait en Bithynie, il se rendit à Samos où il comptait passer l'hiver à préparer l'expédition d'Arménie, et à surveiller les affaires d'Asie Mineure.

Pendant ce temps Agrippa avait épousé Julie, et Rome, après les derniers troubles, avait repris d'ellemême sa tranquillité (5). Hais à peine les troubles de la rue s'étaient-ils apaisés, qu'une autre guerre s'était

(1) Hertzberg, ouy. cité, p. 474 et suiv. ; Moiwsbn, la Pro vincei romainet, Rome, 1887, 1. 1, p. 244.

(2) Padsanias, III, xxu, 6.

(3) Dion, LIV. 7.

(4) /d., LIV, 6.

(5) Voy. HoBACB, EpUi., II, i, 49 et suiv.

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allumée dans la métropole, guerre d'acteurs et d'auteurs qui avait pour champ de bataille les théâtres de Rome. L'aristocratie un peu pastiche qui autour d'Auguste, pour dissimuler ses origines récentes, professait tant d'admiration pour le passé de Rome^ essayait de remettre en vogue le théâtre d'Ennius, de Névius, d'Âccius, de Pacuvius, de Cécilius, de Plante, de Térence, et par suite le théâtre grec que les écrivains romains avaient imité. C'était maintenant un devoir civique conune un autre de se presser aux représentations des œuvres classiques, d'applaudir bruyamment^ de dire bien haut et en toute occasion que l'on n'écrirait jamais rien de plus beau, qu'il fallait revenir à un théâtre national qui répandrait dans le peuple des idées morales et patriotiques. Tous les bons citoyens devaient collaborer à cette noble entreprise. On con« seillait à Horace lui-même de chausser le cothurne : mais Horace était un citoyen médiocre; il avait jadis à Philippes jeté son bouclier^ et maintenant il n'avait nulle envie de s'exposer sur la scène aux sifQets du public de Rome (i). Le pis est qu'il savait aussi critiquer ces vieux auteurs si admirés; leurs vers, selon lui, étaient boiteux^ leur langue grossière et impure (2). Par bonheur il ne manquait pas de citoyens, plus zélés qu'Horace^ et qui pour le bien de la république étaient prêts à tout faire, même à écrire des tragédies. Asinius en composait un grand nombre. Auguste lui-même en avait composé ou esquissé au moins une, intitulée Ajax (3), bien qu'il aimât mieux en général encourager les autres par des dons en argent. C'est ainsi qu'il avait donné une très grosse somme à Lucius Varus Rufus pour

(i) Horace, Epût., H, i, 177-193.

(S) Id„ EpUre$, H, i, 156-176.

(8) SdAtoni, Aug,, 85.

164 gràndeua et Décadence de rome

son Thy&ste^ que tout le monde considérait comme un cbef-d'oBuvre (1). Et les lettrés de la classe moyenne qui s'efforçaient de gagner par leur plume la faveur des puissants composaient aussi des pièces nombreuses. Tel était ce Gaîus Fondanius dont les comédies ne déplaisaient pas à Horace (2), et beaucoup d'autres peut-être, dont le nom s'est perdu. Hais tandis que tant de Romains s'efforçaient de rendre dans de nobles vers îambiques leur voix puissante à Ajax^ à Achille, à Thyeste, arrivèrent d'Orient Pylade de Cilicie, et Bathylle d'Alexandrie, qui s'étaient mis cette année-là à représenter un genre de spectacle encore inconnu des Romains^ les pantomûnes (3). Des voix invisibles^ accompagnées de douces musiques, faisaient en chantant un récit; un acteur» le mime, le visage couvert d'un masque gracieux, vêtu d'un beau costume de soie, venait mimer avec des gestes qui suivaient la cadence^ la scène racontée par les voix invi-. sibles : quand la scène était terminée, l'acteur disparaissait et tandis qu'un doux intermède musical occupait l'attention des spectateurs, il changeait de costume, d'homme devenait femme, de jeune homme,.vieillard, d'honune, dieu, et revenait pour traduire par ses gestes une autre partie du récit. Ordinairement les mimes choisissaient leurs sujets dans les innombrables aventures des dieux helléniques, dans les poèmes

(1) Voy. TBurPiL-SâHWABB, Gachichte der râtnitehmi Liiteratur* Leipzig. 1890, vol. I, p. 480, | 2.

(S) HoBACB, Sol., I, X, 40 et le Comm. Porph. : Solum iUit temporibût'Futidanium dicit eomoediam beiu terihere at Poliio' nem tragaediam, gua$ trimeirii venibtu fere texitur, epieum autem earmen validiiiime Varium, molle vero ait et elegam Ver-' gilium. Sed apparet, tum hoe Horatim eeriberet, tola adhue Buco- Hca <f GeorgUa in notitia fuiete.

(3) Saint Jéromb, ad Chron, Eut,, an 782/22.

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homériques et led poèmes cycliques^ dans les anciens mythes grecs divulgués par la tragédie, arec une prédilection pour les épisodes sensuels et les catastrophes terribles^ comme la fureur d'Ajax; ils faisaient parfois composer les vers par des poètes de valeur; mais ils visaient surtout, en subordonnant à ce but les vers et la musique^ à chatouiller et à secouer les nerfs des spectateurs^ par un grand nombre de scènes diverses^ tragiques ou comiques, chastes ou sensuelles, douces ou terribles et rattachées «ntre elles par des liens ténus. Ainsi Ton n'avait aucun effort à faire pour comprendre et pour jouir du spectacle: il suffisait de regarder et d'écouter, d'observer de minute en minute le détail fuyant et que l'on pouvait oublier immédiatement. Si l'on estime qu'une œuvre d'art est d'autant plus parfaite qu'elle ressemble davantage à un corps vivant dont aucun membre ne peut être retranché, et qu'elle exprime plus de vérités éternelles dans des personnages humains, on n'hésitera pas à considérer ces pantomimes comme des œuvres très dégénérées en comparaison de la vraie tragédie. Elles plurent au contraire tellement au public de Rome que Pylade devînt bientôt l'idole de la faveur populaire. Aux jouissances intellectuelles délicates, mais nécessitant un certain travail, que pouvaient donner les grandes œuvres classiques, le public préférait le plaisir facile et sensuel dés pantomimes, et il faisait preuve en cela de la frivolité d'un monde corrompu; mais il n'avait peut-être pas tort de préférer les mimes vifs, agiles et colorés, aux ennuyeuses tragédies du temps, péniblement imitées des grands modèles, dont elles conservaient la gravité sans rien avoir de leur poésie, et qui devenaient ainsi à la fois pesantes et ennuyeuses. Mais les auteurs de ces tragédies ennuyeuses, les

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acteurs nationaux, les personnes sérieuses et respectables, levaient les bras au ciel et protestaient de toute leur force. Comment I Un Pylade de Cilicie, un Bathylle d'Alexandrie chassaient des théâtres de Rome Accius et Pacuviusl Et vraiment cette petite révolution du théâtre n'était pas une chose aussi frivole qu'on Ta souvent pensé. Elle montrait comment au thé&tre^ aussi bien que dans les mœurs et dans le gouvernement, les faits allaient juste à l'inverse des intentions des hommes. On voulait revenir en tout aux vieilles traditions romaines, et Ton n'obtenait que des nouveautés orientales. Et la contradiction devenait de plus en plus vive. Hais si Auguste pensait que les spectacles publics méritent bien l'attention d'un chef d'État^ il ne pouvait guère à cette époque-là s'occuper des acteurs de Rome et de leurs querelles, car il travaillait à donner lui-même aux peuples d'Asie Mineure^ et sur une scène plus vaste, un tout autre spectacle que celui des mimes de Pylade et de Bathylle : il allait monter au ciel en chair et en os, justement conmie un acteur élevé dans les airs par une machine ingénieuse, à la scène finale d'une grande représentation. L'admiration de TAsie le contraignait à monter sur un appareil vieux et tout fendu, qui avait déjà porté dans les nuages les rois d'Egypte, et à entreprendre ce voyage aérien qui ne laissait pas d'être assez dangereux. C'était une singulière aventure. Le 25 novembre, à ce qu'il semble du moins, il avait débarqué à Samos (1), aux portes des anciennes monarchies de Pergame et de Bithynie^ c'est-à-dire des deux provinces d'Asie et de Bithynie qui, après Actium, lui avaient demandé la per-

(i) Voy. Gardthausin, Auguttus und teine Zeit, Leipzig, 1891» vol. II, p. 466, n. 8.

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mission de lui élever, comme aux anciens rois, deux temples^ dans les deux anciennes métropoles^ Pergame et Nicomédie; et si Auguste n'avait pas encore trouvé les deux temples achevés (i), il avait du moins trouvé son culte en train de se répandre singulièrement dans toute l'Asie grecque. Pergame ne travaillait pas seule à édifier le temple de Pergame et à organiser autour du temple ce culte d'Auguste sur le modèle du culte de Zcus; elle s'était associée toute l'Asie^ le xoivov 'A<7(aç, la diète des cités asiatiques qui se réunissait déjà à l'époque d'Antoine, pour que le temple n'exprimât pas la dévotion d'une seule ville, mais celle de l'Asie entière (2). Et, en effet, toute l'Asie se donnait avec ferveur au nouveau culte et au nouveau dieu; dans beaucoup de villes il était question d'installer des jeux solennels en l'honneur de Rome et d'Auguste; d'autres villes, telles que Milasa (3), Nisa (4), Mitylène (5)» s'occupaient d'élever des autels et des temples au pnncep8 de la république romaine; à Alabandes on associait son culte à celui d'une des divinités de la ville. Mitylène dans une inscription reconnaît qu'en aucune façon t ce qui est bas par le sort et par la nature ne peut se comparer aux êtres qui ont le lustre divin et

(i) Une pièce de monnaie (Cohsn, I*, p. 75, n. 86) nous prouve que le temple de Pergame fut inauguré dans la seconde moitié de Tan 19 ou dans la première de l'an 18.

(I) Que le temple proposé à l'origine par Pergame ait été construit par le xoivàv 'Aatdc, cela nous est prouvé par l'importante inscription trouvée à Mitylène : /. G. /., II, 58; [ivT(pva4^ xaroc] xeva9|iévcj> uici xfic 'Aa(ac; et par les monnaies citées dans CoBiN» 1', p. 75, n. 80 : temple à six colonnes avec sur Tarchitrave Bam, et Aug.^ et autour Cofn[munâ]Aiiae. Le fait est important, car il montre que le culte d'Auguste venait d*un grand mouvement de l'opinion publique.

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