W., XV
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et leurs pistacheB (i). Les artisans n'étaient pas moins habiles que les ouvriers. Tyr et Sidon, à travers tant de guerres et de bouleversements politiques, avaient conservé leur ancien renom pour leurs industries du tissage, de la teinture et du verre. Il n'y avait pas de pourpre plus appréciée que la leur (2). Tyr surtout, dans Taffreuse stdeté de ses petites rues populeuses, pleines d'ateliers de' teinturiers, demeurait la capitale pestilentielle mais richissime de la pourpre. Dans tous ces ateliers quelques ouvriers (souvent il n'y en avait qu'un) teignaient la pourpre la plus fameuse du monde, et les marchands syriaques allaient ensuite la vendre partout en en tirant un grand profit. Il n'y avait guère dans l'antiquité de marchands plus habiles et plus actifs. Non contents d'exporter les produits du pays, les marchands syriaques avaient réussi à faire passer par la Syrie une partie du commerce que la Perse, la Chine et l'Inde faisaient avec les régions méditerranéennes (3); et ils allaient aussi fonder des maisons et des bureaux de commerce dans tout le bassin méditerranéen. Dans presque toutes les villes maritimes se trouvaient à cette époque de petites colonies sémitiques de négociants syriaques, comme à une époque plus ancienne les établissements des Phéniciens (4). £n même temps que
(1) Hehn.» Fiante eoUivate $ animali domeitici. Florence, 1892, p. 373.
(S) Strabon, XVI, II, 23.
(3) MoMMSBN, le Provinciê romane da Cetare a IHoelegiano, Rome, 1890, vol. II. p. 460.
(4) Par exemple à Fouzzolea, C. /. G., 5853 (d'une époque postérieure); C. /. L., X, 1570-1579, 1001 ; 1034, à ÛBtie : C. /. G., 5892: C. /. 1/., 14, p. 5; à Ravenne : C. /. £.., II, 198, a; à Aqoilée : C. /. L.» V, 1142; à Trieste : C. /. !.. V, 1033, 1079. Il s'en trouve dans la vallée du Danube : à Sarmisegetusa»
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ses marchands la Syrie envoyait dans toutes les villes riches des danseurs^ des domestiques, des funambules, des musiciens, des mimes; la plupart des musiciens, hommes ou femmes, épars dans l'empire étaient syriaques; et syriaques aussi étaient un grand nombre de courtisanes, surtout à Rome où les gracieuses ambubaiœ plaisaient tant aux jeunes gens, et non pas seulement parce qu'elles jouaient bien de la flûte (i). C'est ainsi que de mille façons les sémites de Syrie^ souples^ ingénieux et rusés, sur tous les points de l'empire» tiraient de Tor et de l'argent en échange des plaisirs et du luxe^ pour les engloutir de nouveau dans le luxe et les plaisirs en Syrie ; mais dans cette perpétuelle et fatigante recherche du plaisir que les hommes sont disposés à payer au poids de Tor, dans ce contact continuel avec la volupté dont on jouit ou dont on fait jouir, cette société avait fini par subir une espèce de dégénérescence morale. Ce pays de marchands et d'armateurs n'avait jamais été capable de s'assimiler une des grandes conceptions philosophiques, une des grandes idées politiques, une des grandes aspirations artistiques ou littéraires de l'hellénisme, qui aurait pu le conduire vers de plus hauts destins. Sa littérature ne se composait que de mauvais romans grecs, pleins d'histoires de brigands, de magie et d'amour, et que l'on pourrait comparer à nos plus grossiers feuilletons; on négligeait en Syrie les grands arts intellectuels, tels que la sculpture et l'architecture qui n'exigent pas seulement de l'ingéniosité et de l'habiteté, mais de la
C. I. L,, 3 (suppl.) 7954; à Apulum : C. /. £.., 3 (suppl.) 7761; & Sirmium : C. /. £.., III, 6443; à Céléia : C. /. £.., 3 (suppl.) 11701.
(1) MoMMSBN, l€ Provincie romane da Ceiare a DiocUxiano. Rome, 1890, P. II, p.456.
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vigueur d'esprit et de la volonté (i). n n'y avait plus guère que ces cultes erotiques que nous avons déjà vus répandus en Asie Mineure, et ils perdaient dans de grossières pratiques superstitieuses, dans des orgies et des fêtes fastueuses^ tout l'esprit philosophique qui peut mettre les hommes en contact avec l'infini (2). .Partout la vie était facile et peu sérieuse. Au son des crotales et des sistres on avait pour ainsi dire laissé s'endormir les institutions républicaines de la polis grecque qui exigeaient de la vigueur et de l'énergie. Il n'y avait plus ni luttes, ni factions, dans les villes syriaques; l'abondance, les divertissements, les cultes voluptueux, la facilité des rapports avec les classes riches, plutôt que les menaces de la loi, maintenaient Tordre; les paysans eux-mêmes se résignaient docilement à leur demi servage qui, du reste, n'était pas pénible. Si l'esprit remuant des Syriaques amenait parfois des désordres, surtout dans les villes pleines d'ouvriers, ils s'apaisaient d'eux-mêmes et sans peine. Habitué à des gains faciles, tout le pays payait son tribut, c'est-à-dire la plus grande partie des sommes nécessaires à entretenir l'armée romaine, et sans murmurer, avec une indifférence docile. Il ne se plaignait pas de l'impôt, et cependant il ne se rendait pas compte que, grâce à cette armée qui gardait les frontières et assurait la paix, il pouvait envahir l'empire avec ses marchands, ses domestiques, ses joueuses de crotale et ses courtisanes.
En Syrie, pour la Syrie elle-même, Auguste eut peu à
(1) MoMMSUf, le Provineiê romane da Cetare a Dioelexiano. Rome, 1890, P. II, p. 453 et suiv.
(2) Voy. LUC0LLU8, De Dea Syria, tableau des moeurs religieuses en Syrie au second siècle et qui peut s'appliquer aussi à Tépoque d'Auguste.
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faire. Il se contenta d'enlever à Tyr et à Sidon leur liberté, à cause de certains tumultes qui avaient, quelque temps auparavant, éclaté dans ces deux villes (i). La Judée au contraire lui donna de grands soucis. La politique d'Hérode, si sage qu'elle fût, était fort mal accueillie par cet étrange peuple juif, aussi difficile à gouverner que les Syriaques Tétaient peu. Conservateurs fanatiques de la tradition, pleins d'un orgueil national disproportionné avec leur puissance, toujours mécontents, toujours remuants, toujours favorables à une politique opposée à celle qui était en vigueur, les Juifs détestaient Hérode. A cet Iduméen converti depuis peu, à ce fils d'un ministre qui avait usurpé le trône de ses maîtres, on reprochait sa politique romanopbile, conmie une trahison, et ses sentiments hellénophiles, comme une impiété. C'était en vain qu'Hérode s'efforçait de triompher de son impopularité en recourant aux expédients les plus ingé* nieux : les partisans de la famille dépossédée, les survivants de cette famille qu'il avait amenés dans son palais en épousant Marianne, nièce des deux derniers Asmonéens, avec le vain espoir de légitimer ainsi son usurpation, ne cessaient de raviver la haine du peuple. Détesté comme usurpateur, impopulaire précisément à cause de ce qu'il y avait de plus intelligent et de plus profitable dans sa politique, peu sûr même de ses intimes, cet Arabe violent, sensuel et soupçonneux, avait établi un gouvernement d'espionnage et de terreur, et, sur des soupçons injustes, il avait fait tuer Marianne. Il avait ainsi accru encore la haine populaire. Des villes et des particuliers dénonçaient continuellement à Auguste les cruautés d'Hérode; et à ce
(4) Dion, LIV, 7.
LA RÉPUBLIQUE D'AUGUSTE SOt
moment même, les habitants de la ville de Gadara avaient recours à lui et lui demandaient à être compris dans la province de Syrie (i). Auguste pouvait donc se demander si, en continuant à appuyer Hërode, il ne finirait pas par provoquer en Judée un mouvement grave et profond, dont Rome aurait la responsabilité (2). La situation était difficile : Rome pouvait compter sur Hérode, mais son impopularité n'était-elle pas devenue si grande qu'elle ne pouvait, sans courir de gros risques, continuer à se servir de ce fidèle mais dangereux vassal?
En Syrie, Auguste vit Hérode, donna audience aux habitants de Gadara^ considéra la situation sous toutes ses faces et demeura convaincu que, malgré ses fautes et ses erreurs, Hérode travaillait à la fois pour le bien de Rome, des provinces orientales et des Juifs. Hérode» lui aussi, dans son petit royaume, comme Auguste dans son immense empire, se trouvait dans une situation pleine de contradictions^ et il était obligé d'avoir recours à des moyens dangereux pour réaliser les idées les plus sages. Auguste repoussa donc la demande des habitants de Gadara; il continua à se montrer favorable à Hérode; et considérant que c'était un homme intelligent, actif et sCtr, il fit de lui son procurateur général pour la Syrie, en le chargeant de surveiller et de diriger les différents procurateurs disséminés dans cette riche province. Et même, le petit roi d'Abila dans l'Antiliban, Zénodoré, étant mort, Auguste donna ses États à Hérode (3). Puis, l'hiver approchant, Auguste revint dans sa chère Samos (4), tandis que Tibère allait
(1) JosiPBK, A, /., XV. X, 3.
(2) /d.. XV. X. 3.
(3) Id., ibid.
(4) Dion, LIV, 9.
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à Rhodes pour y passer Thiver (4). A Rome cependant la confusion était de plus en plus grande. L'accord avec les Parthes n'avait pas arrêté cet ftcre ferment d'esprit puritain, avec lequel les classes moyennes^ les écrivains, la partie la plus sérieuse de l'aristocratie, continuaient à protester contre l'incomplète restauration aristocratique de Tan 27; et le public, de plus en plus irrité, déversait sa mauvaise humeur sur tout le monde, sur l'aristocratie dont les mœurs corrompues l'indignaient plus que jamais, sur les derniers restes du parti démocratique^ qui s'efforçaient en vain de regagner la faveur populaire^ et sur Horace qui avait fini par publier ses odes. Après tant d'années laborieuses passées dans la solitude et où il s'était efforcé de transplanter et d'acclimater en Italie les plus beaux mètres^ les formes les plus gracieuses, les plus merveilleux motifs de la poésie lyrique grecque, il avait enfin reparu, tout content de son travail^ le montrant au public dont il attendait les éloges. Mais il avait été accueilli avec froideur et presque avec hostilité par les critiques et par le public lui-même. Les odes avaient plu beaucoup à quelques gens qui étaient capables de les comprendre^ surtout à Auguste qui les avait traitées d'c œuvre étemelle > (2); mais les lettrés^ les critiques de profession et le public avaient trouvé mille reproches à faire au petit volume. Rome l'avait lu^ Horace étant devenu un écrivain si célèbre qu'on ne pouvait plus ignorer ses œuvres^ mais elle n'avait
(1) SuÉTONB, rt6., 11.
(2) SuÉTONs, Vita Hor, : Seripta.., eju$... mantura perpétua opinatui etU ^t non modo taeculare earmen eompontndum injun- :^t, ied et Vindelieam victoriam Tiberii Druiiqnê. Le jugement porté sur rôtemité de l'œuvre semble donc concerner spécialement les odes.
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pas compris cette œuvre capitale de sa littérature, et, au lieu de l'admirer^ elle avait préféré répandre jusque sur son éternelle beauté le mécontentement confus du moment (4). Les puritains furent effarouchés par les poésies erotiques et accusèrent l'œuvre d'immoralité (2); les critiques se vengèrent du dédain qu'il avait montré pour les petits cercles littéraires, en vivant à l'écart; le public engourdi qui voulait trouver toutes les choses modernes pires que les choses anciennes, et qui était habitué depuis des siècles à la solennité monotone de l'hexamètre et à la simple cadence du dystique, ne sut pas apprécier la variété des mètres que le poète lui offrait à l'improviste^ ni non plus sa langue si raffinée et ses descriptions merveilleuses; et il reprocha un manque d'originalité à cette œuvre qui ne lui plaisait pas, justement parce qu'elle était trop originale. Oui, disait-on^ ces poésies étaient gracieuses et se laissaient lire^ mais elles étaient toutes des imitations d'Archiloque, d'Alcée et de Sapho (3). L'Italie -avait pour ainsi dire peur de reconnaître sa propre
(1) HoRACi, Epist., h xu, 35.
(2) Lapremiôre épitre du premier livre me parait bien prouver que ce reproche fut adressé k Horace. Il dit qu'il ne veut plus écrire de poésies légères mais s'occuper de poésie morale : V, iO-11.
Nunc itaque «t rertuf et otiera ladkra pono;
Qnid Teram atqoe dacens, euro et rogo, et omnis in boc stim.
Ces vers montrent bien qu'il n'avait pas été satisfait de l'accueil fait k ses odes, et comme nous sommes k l'époque où se préparent les fameuses lois sociales de l'an IS, il me parait probable qu'Horace était conduit k ces études de philosophie morale par l'opinion publique, à qui les odes ne plaisaient ni pour le fond ni pour la forme. Bien des gens disaient apparemment que ce n'était pas de poètes frivoles que Rome avait besoin, mais d'écrivains austères et capables d'enseigner k bien vivre.
(3) HoRACB, BpiiLt I, xix, 19.
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image dans ce miroir de ses contradictions insolubles; elle préférait, en considérant les détails et la forme^ s'imaginer qu'il n'y avait là que des imitations d'œuvres grecques. Cependant un grand et terrible désordre avait de nouveau éclaté à Rome, quand Egnatius Rufus, Tédile et le pompier si fameux et si détesté de Taristocratie, avait posé sa candidature au consulat.
L'aristocratie, habituée depuis plusieurs années^ comme au bon temps d'autrefois, à occuper les deux postes de consul, ne voulait à aucun prix qu'un homme d'origine aussi obscure, qui se targuait lui-même de son indépendance vis-à-vis de la noblesse, fût élu au consulat. Mais Egnatius était peut-être le seul candidat qui pût maintenant espérer réussir à Rome, même sans l'aide de la petite oligarchie dominatrice, et malgré Taversion croissante que Ton avait pour les hommes nouveaux. Cela donnait lieu à une guerre acharnée. On opposa à Egnatius deux candidats très puissants, Cafus Sentius Saturninus, noble d'ancienne famille, et Auguste lui-même, malgré son éloignement et ses refus répétés. Egnatius dut se retirer; Auguste et Sentius furent élus^ et Auguste, ayant refusé^ on différa longtemps l'élection supplémentaire, si bien que, le 1*' janvier de Tan 19, Sentius fut seul à prendre possession du consulat (1). Plein de l'esprit d'archaïsme et de puritanisme qui dominait alors, il voulut être un consul du vieux temps; et on le vit soudain distribuer des coups de fouet à droite et à gauche sur la meute de chiens maigres et faméliques qui rongeaient l'os des finances publiques, sur les voleurs qui prenaient dans le trésor public quelques
(1) Dion, LIV, 10; ViLLéxus Patbrculus, II, 92 : [Saiuminui] forte iolui et abêefUê Caetare connU.^,
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milliers de sesterces et qui n'avaient plus les liaisons^ les amitiés, l'autorité, la fortune qu'il fallait pour arrêter cet accès de rage si violent et si imprévu. Aux petits fermiers de l'État, habitués à être traités avec bonhomie, il imposa l'exécution rigou; reuse de leurs contrats; il fit vérifier les comptes jusqu'au dernier sesterce; il exigea avec une sévérité implacable les créances que l'État n'avait pas réclamées (1); il tourmenta ainsi beaucoup de pauvres gens pour faire à l'État l'économie de quelques milliers de sesterces; et il se fit admirer de tous les sots et de tous les valets de l'aristocratie, qui le considérèrent comme le sauveur de la morale et de la république. C'était là, pensait-on, un homme vraiment digne de l'ancien temps. Sentius en conçut un très grand orgueil, et quand il fallut procéder à l'élection d un collègue, il se crut assez fort pour pouvoir faire le consul ancien style avec Egnatius Rufus, comme avec les petits fermiers de Rome; et il déclara que si Egnatius Rufus présentait sa candidature^ il refuserait de l'inscrire au nombre des candidats. Mais Egnatius Rufus avait de la popularité, de l'audace et de l'ambition; il ne fut pas intimidé, et il posa sa candidature contre celle de Lucrétius Vespillon, noble qui avait été du nombre des proscrits de l'an 42, et qui avait combattu à Philippes; et quand Sentius eut rayé son nom de la liste des candidats, il ne s'en tint pas là : il se mit à rechercher les suffrages, en défiant le consul et tous ceux qui appuyaient celui-ci de leurs applaudissements et de leurs éloges (2). Les conservateurs et le parti populaire firent encore une fois appel à toutes leurs forces,
(1) VBLLiius Patbrculus, h, xciu
(2) Ibid,, 11, zcii, 4.
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pour combattre ou pour défendre Rufus; Sentius, furieux, déclara que^ même si Rufus était élu, il ne le proclamerait pas (1) ; de part et d'autre on eut recours d'abord à l'argent, puis aux coups de bAton. Des troubles commencèrent; le sang coula (2); la coterie aristocratique, si vieille pourtant, retrouva toute la fougue de la jeunesse; elle voulut donner une leçon et demanda que Sentius fti une levée et des massacres. Mais quand on en fut là, le courage manqua au terrible consul, qui^ ne voulant pas devenir l'émule d'Opimius et deNasica, refusa. Les deux partis en furent réduits i lutter l'un contre l'autre en se faisant un obstructionnisme mutuel, aussi violent que ridicule, et qui remplit Rome de troubles; cela dura si longtemps qu'au mois de juin le second consul n'était pas encore élu (3). A la fin la coterie aristocratique comprit qu'à elle seule^ elle n'aurait jamais raison de l'indomptable pompier; et de nouveau elle se tourna vers Auguste pour lui demander de lui venir en aide.
Au milieu de ces tumultes on inaugura l'aqueduc de VAqua Virgo^ construit par Agrippa (4) : c'était une œuvre remarquable dans ce perfectionnement des services publics que tout le monde réclamait à Rome. Sur ce point personne ne regrettait le vieux temps. Quant à Auguste, bien que le sénat et les particuliers lui demandassent de revenir à Rome, il s'arrêtait en
(1) ViLL^ius Patbbculus, II, XCII, 4.
(S) Dion, 'JjIV, 10; U me parait vraiBomblable que les tumultes dont parle Dion éclatèrent pendant cette dernière partie de la lutte, qui dut être la plus violente.
(3) Dion, LIV. 10.
(4) C. /. L,, XI, sot. L'inscription nous prouve qu'en juin Sentius était encore seul consul; C. I. L., 2S58; vers le mUieu du mois d'août la nomination, de son ooUègue n'était pas encore connue en Espagne.
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chemin à Athènes (1), où il se trouvait en même temps que Virgile. Celui-ci avait entrepris un long voyagé en Orient pour visiter les lieux où se passait son poème» avant d'y mettre la dernière main, et il s'était rencontré dans la métropole attique avec son illustre amï. Auguste temporisait, et probablement pour les mêmes raisons qu'avaient les autres de lui demander de rentrer, si ce n'est qu'il songeait aux dangers qui résulteraient pour lui de sa présence à Rome, tandis que les autres en voyaient les avantages pour eux; et il attendait, espérant que les deux partis termineraient entre eux leur discorde, et qu'il pourrait attendre que la tranquillité fût rétablie pour rentrer à Rome. Mais comme tout allait de mal en pis à Rome, il lui fallut se résoudre i y revenir. Il partit donc au mois d'août pour l'Italie^ ramenant avec lui Virgile dont la santé était ébranlée et qui renonçait à son voyage à peine commencé. Le poète et le président revinrent donc ensemble; mais à Brindes, se sentant malade, le poète dit adieu pour toujours à son grand ami^ au protecteur i qui il devait d'avoir pu composer son œuvre. Auguste continua son voyage vers la Campanie, od une députation des hommes les plus éminents de Rome venaient à sa rencontre. Ils étaient accompagnés d'une partie des préteurs et des tribuns, et ils avaient à leui^ tête Q. Lucrétius Vespillon, le candidat qui disputait en vain la place à Egnatius (2). Le prétexte était de rendre honneur à Auguste au nom de toute la ville, et de l'informer de l'état misérable dans lequel se trouvait Rome; mais ce que voulait en réalité la coterie aristocratique, c'était gagner son appui. Les
(4) PftoxTiN, De Aquaedue, 10.
(2) DiOM, LIV, 11; Mon. anc. 11. 34.
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tiO GRANDEUR ET OËCADENCE DE ROME
principes viri venaient demander au président IMchec de la candidature d'Egnatius; et ils surent si bien agir et si bien dire, qu^ls lui persuadèrent que le seul remède i apporter, c'était d'avoir recours à ses pouvoirs discrétionnaires^ et d'élire lui-même le consul, en se substituant aux comices. Auguste céda : il donna encore une fois gain de cause aux conservateurs, en élisant Lucrétius^ l'ancien proscrit (i). Le parti aristocratique 8'apprétait à recevoir Auguste en grande pompe à Rome, en prenant pour prétexte la victoire sur les Parthes que Ton exagérait, la question orientale enfin réglée, l'Orient ramené à une docile obéissance; mais c'était en réalité surtout pour le remercier d^avoir abandonné Egnatius. L'échec infligé au pompier trop sélé avait à leurs yeux plus d'importance que la mission en Orient. Mais le prudent Auguste^ qui ne voulait jamais exaspérer ceux qu'il était obligé de blesser, ne se prêta pas i cette manifestation triomphale; il s'approcha sans bruit de Rome^ et à l'improviste, dans la nuit du ii au 12 octobre, il entra sans qu'on s'en aperçût, comme un simple particulier (2). Le matin, le parti qui se préparait à insulter les vaincus, par des fêtes en l'honneur d'Auguste, sut qu'il était déjà dans sa demeure du Palatin, et que tous ces beaux préparatifs étaient inutiles.
(1) Diow. LIV. 40.
(S) Ibid,
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LES ORANDES LOIS SOCIALES de Fan 18 avant Jésus-Christ.
Peu de temps auparavant, le 21 septembre (i)^ Virgile était mort à Brindes, où il Tenait de débarquer, après avoir fait un testament d'après lequel il laissait à son demi-frère la moitié de sa fortune, qui lui venait de ses amis, et qui s'élevait à iO millions de sesterces, un quart à Auguste, un douzième à Mécène et le reste à deux hommes de lettres de ses amis, Lucius Varius et Plotius Tucca (2). C'est ainsi qu'à cinquantedeux ans le doux poète des Géorgiques et des Eglogue$ avait posé pour toujours sa tête sur son œuvre inachevée, ne laissant qu'un assemblage imparfait d'admirables morceaux encore mal reliés les uns aux autres. Il n'avait pas pu fondre ensemble les matières si nombreuses et si diverses dont il s'était servi pour composer son poème : l'élément dramatique et l'élément symbolique* l'archéologie latine et la mythologie grecque, la philosophie et la légende, l'histoire et la poésie. Les personnages secondaires du poème, comme Didon et Turnus, sont vivants et humains;
(4) DoNATius, VUa^ p. 62 et tuiv. R. — Saint Jérohi, Ad (m., 2,000. Il y a une erreur dons Sebtiub, Vita, p. 2 L.
(5) DoNATivs, Vita, p. 63 A; Probus. p. i K; Sbrtius, Prooêm» .^n,, p. 2.
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mais Énée est un pieux automate dont les fils sont entre les mains des dieux, ces dieux qui ne sont plus les êtres humains qui vivent et qui s'agitent dans l'Olympe d'Homère, et qui ne sont pas encore les symboles abstraits des religions métaphysiques. La description de l'incendie de Troie est une merveille de mouvement et de couleur, mais le poème manque de souffle épique^ parce que tout y est préétabli : Énée, ce pieux fantoche, sera vainqueur sans avoir rien fait que de prononcer d'ennuyeux discours, et Tumus, malgré son courage, sa valeur et sa fougue, sera vaincu, parce que cela est nécessaire aux destinées de l'Italie. Nous rentrons dans Thumanité avec l'histoire de Didon et d'Énée; mais cette histoire aussi est brusquement tronquée, comme l'exigent les nécessités philosophiques du poème^ qui font partir Énée conune elles Pont fait arriver^ comme elles Pont fait s'éprendre de la reine, automatiquement et pour justifier les guerres futures entre Rome et Carthage. Il y a dans la description du Latium primitif une fraîcheur et une douceur presque musicales; mais cette description se trouve dans un mauvais cadre, enserrée dans l'épaisse structure d'un poème guerrier, où Ton sent trop Timitation de VIliade, et qui est plein de batailles dont le récit trop sommaire manque de netteté. On sent que Virgile! n'en a jamais vu, qu'il reproduit des descriptions faites par d'autres, prenant çà et là des détails pittoresques, mais sans savoir en faire un tout vraiment vivant. Le plan du poème était gigantesque; il était plus grand que celui de VIliade; de même, dans la civilisation et la politique, les œuvres de Rome furent toutes gigantesques et dépassèrent celles de la Grèce. VÉnéide n'est plus un simple drame humain comme la querelle d'Agamemnon et d'Achille ; Virgile
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LÀ RÉPUBLIQUE D'AUGUSTE Sid
voudrait y exposer d'une façon dramatique toute la philosophie de la longue histoire d'un grand peuple, faire passer dans la vision crépusculaire de la cité sainte qui domine le monde, un souffle épique, recueillir et faire revivre dans un récit plein de vie toutes les traditions de l'ancienne religion mourante. Si Texécution avait répondu à la grandeur de Tidée, Virgile aurait composé là le chef-d'œuvre de la littérature universelle; il aurait dépassé Homère, et Dante n'aurait pu l'égaler. Malheureusement, comme toutes les œuvres de Rome, celle-ci encore, dont le plan était si grandiose, demeura à Tétat d'ébauche. Virgile, du reste, fut le premier à le reconnaître; et en mourant il donna à Varius et à Tucca Tordre de brûler son manuscrit. Il ne prévoyait guère ce que son œuvre allait devenir avec les siècles dans l'imagination des hommes^ et que le monde, devenu chrétien, verrait une clarté prophétique dans cette vision crépusculaire de Rome, comme ville sainte, qu'il avait eue en regardant le passé. Les 10 millions de sesterces donnés au poète par l'aristocratie politique de Rome étaient perdus; l'Italie n'aurait pas le grand poème national si longtemps et si impatiemment attendu; Varius et Tucca allaient brûler le précieux manuscrit, en obéissant aux ordres du mourant...
Poète digne d'envie, malgré tout, Virgile mourait en pleine faveur populaire, sous le regard attendri de l'Italie qui s'était éprise de lui, et qui attendait de lui depuis trop longtemps et avec trop de confiance un chef-d'œuvre, pour ne pas trouver plein de beautés sublimes, quel qu'il fût, le poème qu'il laissait. S'il présentait des défauts, on les imputerait à la destinée qui n'avait pas laissé à l'artiste le temps de mettre i son œuvre la dernière main. Horace au contraire, mé-
su GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
content et découragé par le froid accueil fait aux Odes, inquiet aussi des reproches qu'on lui adressait dans le parti puritain^ s'était mis à étudier la philosophie morale, et il cherchait à prendre place dans le groupe de ceux qui voulaient corriger les mœurs du temps; il était revenu au genre satirique, mais avec un esprit plus mûr et plus pondéré, avec une ironie plus fine et plus profonde; et il s'était mis i composer des épttres où, parlant toujours de quelque événement survenu naguère, il se promenait avec sa lanterne de philosophe parmi les vices, les mensonges et les contradictions de son époque. Mais il allait le plus souvent un peu au hasard et suivait les caprices de ses impressions, de son imagination, et de ses lectures, sans jamais s'astreindre à un itinéraire imposé par une doctrine quelconque.
Ac ne forte roges, que me duce, quo Lare tuter :
Nullius addictus jurare in yerba magistri
Quo me cumque rapit tempestas, déférer hospes (i).
Hais bien que ces épttres morales fussent écrites probablement dans le but de regagner les faveurs du public romain, le naturel, chez Horace, était plus fort que les intentions, si bien que^ même dans ces divagations satiriques et philosophiques, comme dans les divagations lyriques des années précédentes, il lui arrivait continuellement de contrarier les inclinations populaires. L'époque était si bizarre que les choses n'aboutissaient plus jamais aux résultats que l'on aurait pu prévoir. Auguste avait eu l'idée de sortir de Rome et d'aller conclure un accord avec les Parthes pour échapper aux difiicultés intérieures; et voici que
(4) HoRACB, BpUrêi, I, t, iS et suiv.
raccord qu'il avait conclu le ramenait plus que jamais dans ces difficultés. Le sénat, que son entrée furtive dans Rome n'avait nullement découragé, s'était empressé de lui exprimer d'une façon encore plus significative l'impatience avec laquelle l'Italie l'avait attendu, en déclarant jour férié le 12 octobre^ date de son retour^ en instituant pour ce jour la nouvelle solennité des Augustalia, en décidant qu'on élèverait un autel à la Fortune du retour à la porte Capène, près du temple de l'Honneur et de la Valeur, et en ordonnant enfin aux pontifes et aux vestales de faire tous les ans, au i2 octobre^ un sacrifice sur cet autel (1). Par ces honneurs, le sénat ne dépassait pas les sentiments du public qui depuis longtemps était impatient de montrer à Auguste son admiration pour les hauts faits qu'il avait accomplis en Orient^ et qui voulait le charger d'une mission encore plus grave : la réforme des mœurs. Les derniers scandales avaient ému à un tel point les puritains et les traditionalistes^ que tous désormais, bien que pour des motifs différents, réclamaient une réforme sociale sérieuse et efficace. Irrité par la longue lutte à laquelle avait donné lieu la can« didature d'Ëgnatius Rufus, enhardi par la faveur publique et par le triomphe final, le parti de la noblesse osait enfin demander ouvertement ce qu'il avait, durant de si longues années, désiré en secret : l'épuration du sénat, l'expulsion des intrus de la révolution, le retour A une constitution, sinon tout A fait aristocratique^ du moins timocratique, c'est-à-dire basée sur le privilège du cens, l'exclusion des magistratures de ceux qui n'avaient pas une certaine fortune. Les classes
(4) Mon. anc. II. xxyii, 83 (lat.)r VI, 7-14. C. /. L., \\ p. 881; Dion, UV, iO; Goun, p. 78-79; 188; Aug., CIL 107-108.
moyennes, les meilleurs d'entre les chevaliers, les intellectuels de plus en plus mécontents et aspirant à d'impossibles perfections voulaient aussi, bien que pour d'autres motifs, cette épuration; et sans prendre garde qu'ils allaient eux-mêmes barrer la route par laquelle ils auraient pu entrer au sénat, ils disaient bien haut qu'il fallait avohr un petit sénat composé d'hommes de valeur^ et non un sénat énorme, comme celui d'alors qui comprenait de huit à neuf cents membres, mais ils réclamaient aussi, et cette fois sur un ton plus impérieux, des lois qui obligeraient les riches à mener la même vie modeste et vertueuse^ à laquelle ils étaient eux-mêmes astreints par leur pauvreté; des lois qui réprimeraient les désordres les plus scandaleux de la vie privée. Un homme sage et fort, un homme épris du bien public, qui saurait ramener à Rome la Pudeur chassée par tant d'horreurs : voilà ce qu'on réclamait partout en Italie. Et qui pourrait être cet homme, sinon Auguste? Aussi, dès qu'il fut rentré, se vit-il assiégé par une foule empressée d'admirateurs qui voulaient l'obliger d'une façon ou d une autre à être, malgré lui, le sauveur de Rome, de l'Italie, de l'empire et du monde; avant la fin de Tannée on proposa de le nommer prœfectus morum, avec les pouvoirs d'un censeur (i); des députations affinaient continuellement, pour lui répéter que Rome et lltalie étaient , lasses du désordre, pour le supplier de corriger à sa guise tous les abus, de proposer autant de lois qu'il le jugerait bon, d'agir enfin et de nettoyer l'abominable sentinedu monde (2). Cette grave question occupait tellement l'esprit public que Tite-Live, arrivé dans
(1) Mon. ANC, III, 11-12. Voy. la note, (t) Dion, LIV. 10.
l'histoire qu'il composait à Tannée 495, où fut abolie la loi Oppia contre le luxe des femmes, crut devoir exposer longuement les discussions qui avaient eu lieu à cette époque, le discours de Caton et la réponse de ses adversaires, et il y introduisit probablement bon nombre des arguments que l'on invoquait alors pour ou contre les lois sur les mœurs (i). Le courant populaire était maintenant si fort que personne n'osait plus s'y opposer; seul, Horace, condamné désormais à penser sur tous les points autrement que ses concitoyens, répandait à pleines mains dans ses épîtres des réfutations ironiques de ce mouvement puritain qui prétendait régénérer le monde par des lois écrites sur le papier^ alors que le vice et la vertu sont des choses intérieures, des attitudes du sentiment et de la pensée. Si les hommes n'apprennent pas dès leur enfance à distinguer le bien du mal et à réfréner leurs passions vicieuses, s'ils se laissent emporter par le désir trop violent des honneurs, des plaisirs, des richesses, s'ils écoutent ce que dit JanuB summui ab imo — le cours de la Bourse, ainsi que nous dirions aujourd'hui...
0 ciyes, ciyes, quaerenda pecunia primumst; Virtus post nummos (2) ;
s'ils prennent pour mesure de la dignité le cens nécessaire pour remplir les charges publiques, la vertu ne sera jamais qu'une inutile chimère. < Voulez-vous savoir, dit-il, pourquoi je ne suis d'accord sur aucun point avec mes concitoyens? Mais avec qui pourrais-je être d'accord? Les uns ne songent qu'à s'enrichir, les autres qu'à mettre de beaux vêtements |et à se passer
(1) TiTB-LiTB. XXXIV, M.
(2) £j»., 1, 1, 53 et suiv.
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tous leurs caprices de villas, de festins, et de voyage (1)... > L'essence de la morale est Téducatioii vigoureuse de l'esprit et du cœur, l'examen assidu que chacun doit faire de ses pensées et de ses sentiments (2). L'Iliade et Y Odyssée semblent à Horace un merveilleux manuel de morale pratique, car les hautes classes qui prétendent corriger les défauts des autres peuvent y découvrir sans cesse leurs propres défauts. Dans un vers merveilleux, Horace condense toute la philosophie de la politique :
Quidquid délirant reges, plectuntur Achivi (3).
c Les rois font des sottises, et c'est le peuple qui les paie. » A la tendance universelle au luxe et au plaisir, Horace aimait à opposer sa vie simple, son amour pour la campagne, son indépendance, en répondant ainsi à tous ses adversaires et critiques du parti puritain que ses actions valaient mieux que leurs paroles. « Je préfère manger du pain rassis et être libre^ que de me bourrer de gâteaux de miel au service des prêtres (4). » < Que celui qui veut vivre selon la nature construise sa maison à la campagne et non en ville (5) . > « L'eau qui va faire éclater les conduits des acqueducs est-elle plus pure que celle qui murmure dans les ruisseaux au penchant des collines (6)? > Et nous le voyons se quereller avec son fermier qui veut aller servir à Rome où l'attirent les tavernes toujours ouvertes et les mauvais lieux (7). Comment peut-on espérer ramener les
(!) £p., I, I, 70 et 8uiv.
(2) Par exemple dans VEp., I, ii, 32 et suiv.
(3) Ep., I, II, 14.
(4) Ep.. I. X, 10.
(5) Ep.. I, X, 12. 16.
(6) Ep,. I. X, 20.
(7) Ep,, I, xif . tl.
citoyens libres affranchis à la campagne, alors qu'on a tant de peine à y retenir les esclaves? Il est donc évident qu'Horace aimait peu le puritanisme artificiel alors à la mode, qu'il se plaisait à montrer à ses con* temporains, sur leur personne, les signes^ qu'ils ne voulaient pas voir, de toutes les maladies des civilisations corrompues : le violent et universel désir de gagner de l'argent (1), l'orgueil effréné (2), l'amour du luxe et du plaisir, cette agitation sans résultat, qui dans toutes les civilisations est l'effet d'une richesse et d'une sécurité excessives, cette surexcitation nerveuse qu'Horace appelle strenua inertia (3). Pourquoi les riches ne sont-ils jamais contents, pourquoi veulent-ils tantôt une chose et tantôt une autre; et pourquoi après avoir désiré très vivement une chose, en sont-ils rebutés dès qu'ils la possèdent ? Chose plus grave^ les pauvres ne commencent-ils pas à être atteints de la même maladie que les riches?
Qoid pauper? Ride : mutât cenacula, lectos, Balnea, tonsores, conducto navigio aeque Nauseat ac locuples, quem dacit priva triremis (4).
La conclusion de cette philosophie est bien simple» Le bonheur ou le malheur découlent des sources mêmes de l'âme et non point des causes extérieures; c'est très sottement qpie les hommes qui ne la connaissent pas, s'imaginent pouvoir atteindre la fortune en la poursuivant dans un vaisseau à voiles déployées ou dans un char tratné par des chevaux au
(!) Ep.t h U ^ et Buiv.; II, vi, 29 et suiv. (f)Kp.,I,vi.4».
(3) Ep., I. w. M.
(4) Ep., h t. W.
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galop (1). Horace a enfin l'audace de dire à tout ce monde qui du matin au soir réclamait le respect des lois, que c'est une bien misérable cbose que cette vertu qui consiste seulement à respecter les sénatusconsultes, les lois et le droit civil. Que de mauvaises actions^ dit-il^ on peut commettre même en respectant les lois! Le public considère comme un honnête homme celui qui sacrifie, comme il le doit, aux dieux le porc ou le bœuf, même si ensuite il demande tout bas à Laverna, la déesse des voleurs, de pouvoir faire impunément, et tout en passant pour un saint homme^ des fraudes et des larcins. C'était dire bien nettement que le puritanisme de son temps ne lui paraissait être qu'une forme plus raffinée de la fourberie.
Mais Horace était un poète solitaire à qui ses rentes sufQsaient pour vivre, tandis qu'Auguste était le mattre du monde. Le premier pouvait penser et écrire tout ce qu'il voulait^ l'autre, au contraire, était le serviteur de la foule. Les contradictions auxqpielles l'esprit critique du poète se plaisait à faire la guerre du fond de son cabinet de travail, et sur lesquelles il voulait remporter la victoire stérile de la pensée critique, s'imposaient au contraire au chef de l'empire conmie des forces qui dépassaient infiniment les siennes. Qu'elles fussent ou non chimériques, les aspirations puritaines étaient devenues si intenses et si universelles, qu'il était bien difficile de n'en pas tenir compte, d'autant plus que si Auguste avait beaucoup fait pour la plèbe de Rome et pour l'aristocratie, il n'avait donné aux classes moyennes qui réclamaient ces lois, que la satisfaction platonique de l'accord avec les Parthes et la réparation, qui se faisait très lentement^ des routes de la pénin-
(1) Ep.. I. II, 88.
suie. Enfin Auguste ne pouvait pas considérer ces aspirations avec le scepticisme d'Horace. Assurément elles étaient alimentées par de vieilles haines et des considérations intéressées; mais elles provenaient aussi d'une compréhension saine de la vie et correspondaient à une longue tradition nationale. De nombreuses lois, semblables à celles que l'on réclamait alors, avaient été proposées et appliquées dans le cours des siècles précédents. C'était là, évidemment, une preuve que plusieurs générations les avaient jugées efficaces pour ralentir au moins les progrès de la corruption. Pourquoi ces lois n'auraient-elles pas, dans le présent aussi, conservé leur force? L'exemple des anciens devait donner du courage à un admirateur aussi fervent de la tradition que Tétait Auguste. En effet si Auguste^ sans la refuser d'ailleurs (1)^ n'usa pas de la puissance de censeur et de la
' (1) Les historiens modernes ne veulent pas s'en rapporter à Dioif, LIV, 10, et À SciItonb (Xuy., 27) qui, en donnant, il est vrai, des détails différents, disent qu'Auguste eut la cura morum et que par conséquent il l'accepta. Ils accueillent au contraire rafflrmation opposée du Mon. anc. (6r.) III, 11-21. Et cependant Auguste n'a pas pu faire la leeUo senaitu de Tannée suivante en usant de la puissance tribunitienne, comme il le dit dans le Mon. anc. où il fait allusion évidemment à la proposition des leges Juliae. Cette lectio dut être faite en vertu des pouvoirs de censeur qui lui avaient été conférés en même temps que la cura morum, U convient d'ajouter que Dion rapporte (LIV, 16) une autre mesure prise par Auguste en vertu de ses pouvoirs de censeur, et que nous en aurons encore d'autres & citer dans la suite qui ne peuvent s'expliquer que par les pouvoirs que lui conférait la cura morum. Toutes ces considérations me portent k croire que Dion et Suétone sont moins loin de la vérité qu'il ne semble, et que le Mon. anc n'est pas entiément dans le vrai. Auguste ne fit que très rarement usage des pouvoirs de censeur et des autres pouvoirs qui lui avaient été conférés avec la cura morum; ce n'est pas en usant de ces pouvoirs, mais en proposant comme tribun, des lois dans les comices qu'il travailla à la réforme des mœurs. Mais il est Inexact de
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cura morum aussi vite et aussi largement que le réclamait rimpatience du public, il se résolut du moins à reprendre avec plus d'attention l'étude des lois de réforme commencées depuis si longtemps; et il chargea une commission de sénateurs (I) de préparer avant tout une loi contre le célibat. Mais il ne voulait pas de décisions précipitées dans une chose aussi grave; il voulait seulement, par ces études préparatoires, donner une première satisfaction au public et tout régler avec soin à l'avance, de façon à ce que la réforme fût plus facile et présentât moins de danger, quand il ne serait
dire qu*il n*ait jamais eu recours à ces pouvoirs, et que par conséquent il ne les ait pas acceptés. Dans le Mon. anc, Auguste, arrivé au terme de sa vie, a pu dire ce qu'il a dit simplement par amplification, et prétendre n'avoir jamais eu recours à des pouvoirs dont il n'avait en réalité usé que très rarement, et dans dos cas très particuliers. Dion et Suétone n'ont donc pas tout à fait tort. Mais Dion (LIV, 10) fait une confusion quand il dit qu'en l'an 19 la eura morum fut donnée à Auguste pour cinq ans. Auguste dans le Mon. anc. (Gr.) III, 11-12, nous dit que la eura morum lui fut offerte en Tan i9 et en l'an 18. Pourquoi deux fois et à un an de distance? L'explication la plus vraisemblable est qu'en Tan 19, elle lui ait été donnée pour jusqu'à la fin de l'an 18, c'est-i-dire pour jusqu'à la fin de son decennium de présidence; et qu'en l'an 18 elle lui ait, au contraire, été donnée pour le quinquennium 17, It, c'est-àrdire pour le quinquennium dont on prolongeait ses autres pouvoirs. Dion aurait donc confondu la première et la seconde attribution. 11 serait en effet étrange qu'en l'an 19 on lui eût donné la eura morum pour cinq ans, alors qu'on ne savait pas s'il accepterait la prolongation de ses autres pouvoirs. Et ainsi on s'explique qu'Auguste dise qu'en l'an 11 on lui ait offert de nouveau la eura wMrum. Nous verrons comment on peut alors comprendre le régiflRtffi perpetuum dont parle Suétone.
(1) C'est ainsi qu'Auguste, selon Dion (LUI, 21), avait coutume de procéder pour toutes les lois de quelque importance, et ce fut ainsi qu'il dut mettre à l'étude ces lois sociales si graves et si dangereuses, et qui s'attaquaient à tant d'intérêts, Dion luimôme, d'ailleurs (LIV, 16), nous donne à entendre que ces lois furent précédées de longs pourparlers avec le sénat et les groupes les plus influents.
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plus possible de la différer. Une occasion favorable allait se présenter. Le 15 décembre on inaugura l'autel de la Fortune du retour; Tan 19 s'achevait; Fan 18 commençait, le dernier de la présidence d'Auguste. Les pouvoirs du princeps allaient expirer à la fin de cette année-là. Mais personne ne voulait admettre^ ni même supposer qu'Auguste se retirerait. Une année ne pouvait suffire pour mener à bien un travail aussi grand que la réforme des mœurs; tout le monde voulait donc Auguste à la tête de l'État^ pour qu'il proposât ces lois, comme dix ans, auparavant on l'avait voulu pour rétablir la paix. Et Auguste, soit qu'il y consentft volontiers, soit qu'il ne pût faire autrement, soit pour l'un et Tautre motifs était disposé à accepter un renouvellement de ses pouvoirs. Mais il ne voulait pas cependant se charger de nouveau et à lui tout seul de ce fardeau si lourd et que les exigences du public aggravaient tous les ans; il méditait donc une nouvelle organisation^ la troisième en dix ans^ de l'autorité suprême. n aurait un collègue, Agrippa, et partagerait avec lui les honneurs et les soucis, les privilèges et les responsabilités de la charge. Il l'avait donc invité à revenir de Gaule où il venait d'accomplir certains actes importants dont nous parlerons bientôt; et tandis qu'il l'attendait à Rome et qu'il discutait avec la commission ^es sénateurs les différentes propositions qui avaient été faites, il sauvait le poème de Virgile et conservait ainsi à l'Italie l'œuvre où toutes les aspirations nationales avaient été traduites en vers mélodieux. Grâce à son intervention auprès de Varius et de Tucca, les exécuteurs testamentaires de Virgile osèrent désobéir au mort, et au lieu de brûler VÉnéide^ ils travaillèrent à en rétablir le manuscrit. Singulière ironie des choses : au moment même où l'Italie tout entière réclamait le
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retour à Tautorité sacro-sainte des lois, Auguste annulait, d'une façon révolutionnaire et aux applaudissements de tous, la volonté suprême d'un mort qui, pour les anciens Romains^ avait la force d'une loi inviolable. Un chef-d'œuvre littéraire valait bien, pour cette génération, un sacrilège. C'était là une noble hardiesse pour un État d'une cultiu*e haute et raffinée, mais un mauvais début pour un pays qui prétendait vouloir revenir à la discipline d'un gouvernement militaire. Mais Tite-Live avait dit : Nec vitia nostra nec remédia pati possumus, A mesure que la commission s'efforçait de préciser dans ses détails la loi sur le célibat, on se rendait compte que toute réforme de ce genre ne pourrait échapper à une antinomie insoluble. Faire une loi contre le célibat, cela signifiait décréter, d'une façon plus ou moins claire, l'obligation pour tous les citoyens de se marier, comme cela avait été proposé un siècle auparavant, quand le mal ne faisait que commencer, par Quintus Métellus Macédoniens dans son fameux discours De proie augenda. Mais il était évident que pour faire comme jadis du mariage un devoir auquel il ne serait pas permis de se soustraire, il faudrait rendre au père les droits qui autrefois correspondaient à ce devoir : les droits sur sa femme, sur ses enfants, sur ses propriétés; il faudrait restreindre toutes les libertés qui avaient peu à peu détruit l'ancien despotisme du père de famille; il faudrait surtout faire disparaftre le féminisme^ cette émancipation progressive de la femme, qui approchait maintenant d'une liberté entière. Tout le monde était en effet d'accord pour reconnaître que cette liberté était la cause principale de la dissolution de l'ancienne famille. - Mais bien qu'Auguste fût^ conune nous dirions aujourd'hui, un adversaire du féminisme^ il ne voulait pas mener la
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réforme par des chemins trop difficiles, ni chercher à porter atteinte à aucune de ces libertés qui avaient détruit l'ancienne famille. U y avait trop longtemps que les hautes classes usaient et abusaient de ces libertés; elles couvraient maintenant trop d'intérêts et trop d'habitudes invétérées. On retombait dans une nouvelle contradiction : c'était l'État, que la dissolution de la famiUe avait si fortement ébranlé^ qui devait entreprendre de réorganiser la famille. Auguste préférait voir si, au moyen d'un système artificiel de prix et de peines, on ne pourrait pas amener les citoyens égoïstes à se marier, tout en conservant ce régime de dangereuse liberté. Mais Pentreprise n'était pas facile^ et les mois passaient, sans qu'on pût parvenir à une conclusion. Par bonheur^ Agrippa rentra enfin à Rome; et quand Auguste eut auprès de lui son énergique ami, le gouvernement retrouva un peu d'activité. On commença par régler dans ses détails la nouvelle organisation du pouvoir suprême. Tous les pouvoirs d'Auguste, avec la cura morum, seraient prolongés pour cinq ans; on lui donnerait pour collègue Agrippa avec des pouvoirs égaux aux siens, c'est-à-dire la puissance tribunitienne, la haute surveillance sur lés provinces, le droit de rendre des édits^ et peut-être aussi la cura monim. Les historiens modernes, hypnotisés par l'idée préconçue qu'Auguste voulait fonder une monarchie, n'ont compris ni l'importance ni la signification de cet acte par lequel Auguste, après avoir été seul pendant dix ans i la tête du gouvernement^ introduisait de nouveau dans cette fonction suprême encore si incertaine, un des principes les plus anciens et les plus universels des magistratures républicaines, le coUegium, au risque de rompre de nouveau l'unité de l'État qui s'était trouvée reconstituée par l'autorité d'un princeps. On
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▼oit par là combien peu il songeait à fonder une monarchie et une dynastie. La république, qui pendant tant de siècles avait eu à sa tête deux consuls annuels, aurait maintenant, au-dessus des consuls, deux principes choisis pour cinq ans (I). Et alors enfin, quand le sénat et le peuple eurent approuvé cette nouvelle organisation du pouvoir suprême et conservé à Auguste, pour cinq nouvelles années, la cura morum^ il se décida à tenter, avec l'appui d'Agrippa, l'épuration du sénat. Mais il y apporta toute sa prudence. Il jugeait que pour purifier le sénat, il serait nécessaire de réduire à trois cents (2) au plus le nombre des sénateurs. Pour ne pas faire trop de mécontents, il décida d'accueillir dans le nouveau sénat au moins six cents membres. Cette concession faite aux droits acquis des sénateurs, il ne voulut même pas encourir la haine des exclusions nécessaires, et il imagina pour le choix des sénateurs un mode singulier que Ton pourrait appeler la cooptation roulante ou le crible automatique et grâce auquel les deux ou trois cents d'entre eux qui devaient être exclus se trouveraient un beau matin mis à la porte du sénat, pour ainsi dire, sans s'en être aperçus, et surtout sans pouvoir imputer leur disgrâce à personne. Après avoir prêté solennellement serment
(4) Dion, LIV, 12 : La phrase vague dans laquelle il est queslion de cette prolongation du pouvoir, QcûTic...icpo9éOsTo, ne saurait nous amener k croire qu'Auguste ait décidé de lui>mème <$ette prolongation qui dut au contraire être approuvée par le sénat, et peut-être aussi par le peuple. Dion fait souvent des erreurs de ce genre. Mais le passage où il dit : rf 'ArpCincqp dEXXa Te Vi taou inp iaurf xal ti^ ^Çovoiov rifjv 8r|(iapx^^^--* ^^*^ semble Indiquer qu'Agrippa avait les mêmes pouvoirs qu'Augu^ste, et par conséquent aussi la cura morum; c'est ce que semble prouver aussi ce fait qu*Agrippa, vers la fin de son çuifi^u^nnium, prit part, comme nous le verrons, à une Uciio sana/ia.
(t) Dion, LIV, 14.
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que dans cette affaire il n'avait pas autre chose en vue que le bien public, Auguste choisirait pour faire partie du sénat, les trente citoyens qu'il jugerait les plus dignes; ceux-ci, après avoir prêté le même serment^ présenteraient chacun une liste de cinq citoyens, les plus dignes à leur avis de devenir sénateurs; et sur chacune de ces listes, on tirerait un nom -au sort. Les trente citoyens indiqués ainsi par leurs collègues et par le sort, iraient rejoindre au sénat les trente sénateurs désignés par Auguste, et ils auraient à leur tour à composer chacun une liste de cinq citoyens parmi lesquels un sénateur serait choisi par le sort, comme précédemment. Et on recommencerait ainsi vingt fois, pour arriver au nombre des six cents sénateurs. De cette façon personne ne serait exclu par personne^ et les sénateurs évincés ne pourraient s'insurger que contre le sort. Parmi tant d'idées ingénieuses de cet habile politicien, aucune peut-être ne fut plus ingénieuse. En réalité elle était par trop ingénieuse, et, comme il arrive souvent en pareil cas, elle ne réussit pas. Tous ceux qui avaient quelques raisons de croire qu'ils ne passeraient pas par les trous du crible, se remuèrent aussitôt. Dès qu'Auguste eut annoncé de quelle façon il procéderait au choix des sénateurs, les hommes les plus éminents se virent en butte aux prières et aux supphcations de leurs collègues plus obscurs; fatigués par ces demandes, beaucoup d'entre eux firent ce qu'Auguste avait coutume de faire dans les conjonctures difficiles, et ils s'éloignèrent de Rome; il arriva ainsi que, à peine commencés^ les scrutins furent ralentis par une première difficulté : un certain^ nombre des sénateurs choisis n'étant plus i Rome^ ils ne pouvaient pas composer leur liste. On chercha à y remédier en tirant
au sort, pour remplacer les absents, des sénateurs parmi ceux qui étaient déjà choisis; les opérations purent continuer grâce i cet expédient, plus lentement, il est yrai^ qu'on ne l'avait pensé tout d'abord^ alors qu'il s'agissait de faire passer au crible les noms les plus illustres, qu'on ne pouvait exclure; mais les difficultés^ les obstacles, les lenteurs redoublèrent, quand on en arriva à la foule des gens obscurs parmi lesquels il était à la fois nécessaire et très difficile de choisir. Des cabales sans fin furent ourdies par les soldats obscurs de la révolution, qui se voyaient dépouillés de l'honneur si longtemps convoité, et auquel ils étaient arrivés au péril de leur vie. On en vint enfin à donner des yeux au sort aveugle, grâce à des intrigues et à des faux. Auguste, irrité et rebuté, songea un instant à restreindre le nombre des sénateurs aux trois cents premiers qui avaient été désignés et qui étaient certainement les meilleurs. Puis, craignant que cette mesure ne fût trop radicale, il compléta luimême le nombre des six cents sénateurs en choisissant ceux qui lui paraissaient les meilleurs ou les moins indignes (1).
Mais Auguste ne se trompait pas en pensant que l'épuration du sénat serait pour lui l'occasion d'ennuis sans fin. Presque tous ceux qui avaient été exclus vinrent protester auprès de lui, réclamer et supplier, et chacun lui demandait de vouloir bien examiner son cas qui, bien entendu, était différent de celui de tous les autres; et chacun d'eux aussi avait un ami influent qui défendait sa cause. Bien que tous fussent en théorie partisans d'une sérieuse épuration, quand on passait des discours à l'action, chacun voulait venir
(1) Dion, LIV, 13; Suétoni, Aug.^ 85 (... vir virum Ugit),
LA RÉPUBLIQUE D'AUGUSTE f29
en aide à ses amis, et tous apportaient des raisons pour prouver que bon nombre de ceux qui avaient été admis au sénat ne valaient pas mieux que ceux qui en avaient été exclus. Auguste était là entre Charybde et Scylla. S'il se refusait à entendre tant de prières^ il causerait trop de mécontentements; s'il accordait tout ce qu'on lui demandait, il irriterait le parti aristocratique qui voulait voir rentrer à la Curie sans bruit, et les uns après les autres, les sénateurs qui en avaient été chassés en masse et à grands cris. Auguste commença par réparer quelques injustices trop évidentes; puis U s'efforça de consoler les sénateurs exclus^ en les exhortant à la patience (I). Le temps arrangerait les choses. Mais ce premier essai n'était pas fait pour encourager Auguste à tenter d'autres réformes. Bientôt de toute part on lui dénonça des conjurations qui auraient été tramées pour le mettre à mort; et des procès furent engagés (2). Sérieuses ou imaginaires, ces accusations invitaient Auguste à se tenir sur ses gardes (3); il pourrait se trouver quelqu'un qui, pour le récompenser de ses travaux, l'enverrait avant son heure rejoindre César dans son séjour de félicité et par le même chemin. Cependant^ quand il eut réalisé cette épuration du sénat, Auguste entreprit de donner une satisfaction plus grande au parti puritain et à tous ceux qui étaient ou prétendaient être fidèles à la tradition : il présenta aux comices, comme tribun du peuple, la loi élaborée avec tant de soin contre le célibat, et qui fut la lex JtUia de maritandis ordinUnis (4). Cette loi était
(1) Dion, LIV, 14.
(t) Id„ LIV. 15.
(8) SuÉTONi, Aug., 35.
(4) C'est le titre que lui donnent SuAtonk, Aug,, 34» et le Di-
un moyen terme ingénieux mais très artificiel entre les traditions historiques et les nécessités présentes, entre l'ancien idéal de la famille et les vices^ Tégoîsme, les intérêts des contemporains. Sa méthode était donc une série continuelle de contradictions : elle détruisait d'un côté ce qu'elle avait fait de l'autre, et elle avait sans cesse recours, pour rétablir la tradition, à des moyens qui devaient en précipiter la ruine définitive. Après avoir établi l'obligation du mariage pour tous les citoyens (I) qui n'avaient pas dépassé, les hommes, soixante ans, et les femmes, cinquante ans (2), la loi tranchait d'une façon hardie et révolutionnaire la grave question des unions entre les hommes libres et les femmes affranchies. Ces concubinages étaient fré* quents à Rome et en Italie, surtout dans la classe moyenne, pour les raisons que nous avons déjà données, et aussi parce que, à Rome, il y avait dans la classe libre beaucoup plus d'honmies que de femmes; tous ne pouvaient donc pas, même si c'eût été leur désir, épouser une personne de condition libre (3). Auguste, qui désirait voir augmenter le nombre des mariages, devait être porté à reconnaître et à encourager ces unions que beaucoup de citoyens trouvaient
gettê. L'ordre dans lequel ces lois ont été présentées est très douteux : on peut affirmer seulement, comme nous le dirons plus loin, que la lex de maritandU ordinibtu a certainement précédé la lex de adulteriit et peut-être aussi la Ux iumptudria. Si Ton suit l'ordre de Dion (LIV, 16), la première loi aurait été la lex de amhitu. J*ai traité plus loin cette question à fond, en la joignant à une autre loi.
(1) TKRTULLIEN,XpOlO^., 4.
(«) Ulpirn. XVI, 3.
(3) Dion, LIV, 16. Le fait môme qu'Auguste se décida k légitimer ces unions, nous prouve qu'elles devaient être trôs nombreuses. Voy. Bouché-Lbclbiicq, lei Loti démographiques d^Aw gueUt dans la Revue historique, vol. LVII, p. 258.
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plus commodes que les justaenuptioêf lorsque dans ces unions ils avaient des enfants ; mais les puritains et les traditionalistes les avaient en horreur : elles repu* gnaient à l'orgueil aristocratique, et en outre ceux qui avaient des filles à marier étaient désolés de voir que des plébéiens, des chevaliers et même des sénateurs^ vivaient ainsi en concubinage avec des affranchies, alors que tant d'honnêtes citoyens étaient obligés de garder leurs filles auprès d'eux, sans pouvoir les marier, parce qu'ils n'avaient pas à leur donner la grosse dot sans laquelle personne ne se souciait plus d'entrer en ménage. Entre la tradition et la nécessité , Auguste imagina ce moyen terme : il défendit d'épouser des affranchies, c'est-à-dire d'en avoir des enfants légitimes, aux sénateurs seulement^ à leurs enfants, à leurs petits-fils et arrière-petits-fils en ligne masculine (i); il le permit au contraire à tous les autres citoyens (2). n ne fallait pas qu'un homme qui au
(1) Dion, LIY, 16; Digeite, XXIII, ii, 44; Ulpien, Frag., XIII, 1.
(2) Digeite, XXY, vu, 4 (Paolo) : Coneubinam ex sola animi destinaiione aettimari oporUt. Il n*est pas douteux que l'on pouvait faire & son gré d'une affranchie sa concubine ou sa femme : il suffirait pour le prouver des passages d' Ulpien qui sont dans le Digeite, XXY, vu, 1 proôme et { 3. Mais avait-on le mémo droit s'il s'agissait d'une femme ingenua et honestaf Le passage de Marcien (Digeite, XXY, vu, 3, proème) le donne à penser : fit eoneubinaiu potett eue et aliéna liberta et ingenua : et maxime #a quae obscuro loeo nata est, vel quaestum corpore fecii. Il semblerait donc que la femme libre et honnête, surtout si elle était d'origine obscure et femme du peuple, pouvait être considérée comme concubine. Mais il est évident que c'était là un point très discuté, parce que, au même endroit (Digeite, XXY, vu, 1) Ulpien dit qu'il est d'accord avec Atilicinus : puto iolai eoi m eoneubinatu haberi poue iine metu mmtnû, in quai ituprum non eommitlitur, ce qui exclut les ingenuae honeitaê. Le principe romain devait être au début l'exclusion rigoureuse du concubi* nage des ingenuae honeiiae; mais avec le temps et le relftche-
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13t GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
sénat personnifierait la puissance de Rome, qui l'exercerait dans les provinces, qui aurait le commandement des légions, pût avoir pour mère une jolie danseuse syriaque ou une gracieuse servante juive; il fallait qu'il fût fils d'une matrone romaine de pure race libre et latine, afin de conserver dans toute son intégrité et toute sa force le sens de la tradition; chez les autres au contraire, on tolérait par nécessité ces mélanges des races grâce auxquels, dans les siècles suivants, il ne restera plus rien de la pureté du vieux sang romain. C'était instituer dans le monde féminin deux ordres dont les droits pour le mariage seraient différents : les ingenuae honestae, Taristocratie du mariage, qui, possédant une dignité morale complète, ne pouvaient être que femmes légitimes; et les libertae, la classe moyenne du mariage, dont on pouvait faire à son gré des femmes légitimes ou des concubines. A ces deux ordres, en donnant un sens précis i de vieilles coutumes, et en réalisant cette haute conception romaine qui faisait dépendre la légitimité du mariage, non pas de certaines formalités légales plus ou moins symboliques, mais d'une certaine condition de dignité morale des femmes et du libre consentement des époux, Auguste proposait d'adjoindre un troisième ordre, qui serait la plèbe du mariage, et composé des femmes qui, ne possédant pas la dignité morale, ne pouvaient pas être des femmes légitimes, mais seulement des concubines : telles étaient les prostituées, les entremetteuses, les affranchies des entremetteuses, les femmes adultères et les actrices (i). Après avoir ainsi réparti en trois ordres le sexe
ment des iaœurs, le principe rigide fut adouci, gr&ce surtout aux jurisconsultes et i leurs discussions. (1) Ulpisn, Frag., XIH, t; voy. Dig6$U, XXIII, ii, 43.
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féminin, la loi abordait une difâculté plus grande; eUe recherchait les moyens pour obliger les hommes et les femmes à se marier. Nous avons déjà dit qu'Auguste ne songeait pas à restreindre la liberté et l'autonomie de la famille. Il avait donc imaginé un ingénieux système de récompenses et de peines à appliquer à i'égoïsme des célibataires : il y aurait des récompenses pour les responsabilités et les soucis inséparables du mariage; et il y aurait aussi des peines pour obvier aux trop grandes commodités du célibat. Mais que de contorsions étranges Auguste avait dû faire subir à sa loi, que de contradictions il avait été obligé d'y faire entrer 1 II y avait entre les buts et les moyens de sa politique une contradiction insoluble et qui consistait à vouloir imposer aux Romains l'idéal civique d'une aristocratie militaire, en combinant artificiellement les égoïsroes d'une époque entraînée, comme par une force invincible, vers l'égalité démocratique et l'utilitarisme mercantile et pacifique. Mais Auguste devait subir cette contradiction. Il n'hésita donc pas à fouler aux pieds des traditions antiques et vénérées, comme celle qui voulait qu'un second mariage fût toujours mal vu à Rome et considéré comme une sorte d'adultère posthume. La nouvelle loi obligeait brutalement les veuves et les femmes divorcées à se remarier : les veuves avaient un délai d'un an; les femmes divorcées un délai de six mois seulement (i). Il semble qu'Auguste proposa ensuite de diminuer des empêchements au mariage qui provenaient de la parenté^ et qu'il interdit seulement les mariages entre des personnes remariées et les enfants d'un premier lit, entre un beau-père et sa bru, une belle-mère et son gendre,
(1) Ulpibn, Frag., 14.
c'est-à dire dans les cas où le rapport de parenté semblait porter atteinte à la dignité paternelle (1). Auguste avec plus de hardiesse encore fit intervenir la loi dans les testaments et dans les rapports de famille, c'est-àdire dans un domaine dont la loi jusque-là avait respecté les limites avec un scrupule presque religieux; il proposa que tout héritier ou légataire fût affranchi de l'obligation du célibat ou du veuvage, quand cette obligation était une condition imposée par le testateur (2); que, si un père ou un tuteur refusaient leur consentement au mariage ou la dot, le fils ou la fille, le pupille ou la pupille, auraient le droit d'avoir recours au préteur, qui examinerait les motifs du refus et qui, s'il trouvait ces motifs injustes^ obligerait le père ou le tuteur i donner leur consentement ou la dot (3). Les avantages offerts à ceux qui se mariaient n'apportaient pas moins de trouble que ces dispositions dans l'ancien droit public ou privé. Ils étaient nombreux, et, comme il est naturel, différents pour les deux sexes et pour les diverses classes de la société. En faveur des sénateurs qui avaient femme et enfants, la loi établissait certains privilèges dont trois nous sont connus : des deux consuls^ celui qu avait le premier droit aux faisceaux, serait celui qui aurait le plus d'enfants, ou celui qui avait des enfants
(1) Voy. Hbinbcgh, Ad legem Juliam et Papiam Poppaeam, Genevae, 1747, p. 308 et Buiv.
(2) DigeiU, XXXV. i, 72, (4; 79, ( 9. Comme on peut voir dans le Digeite (XXXVII, xiv, 6, | 4), que la nullité d'une condition analogue imposée à la libération de l'esclave était consacrée par la lex Julia de mariiandU ordinibut, il me parait vraisemi)lable que cette disposition ait été également dans la lex Julia et non dans la lex Papia Poppaea,
(3) Voy. Digeete, XXIII, ii, 19; GaIus. I, 178; Ulpibn, II, 20 le magistrat chargé de cela & Rome ne pouvait être que le préteur.
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OU qui était marié, si l'autre était orbus (marié sans enfants) ou célibataire (1); les citoyens mariés et les pères de famille auraient certains avantages, qu'il nous est difficile de préciser, dans la subrogation des magistrats morts dans Fexercice de leurs fonctions (â), et dans la répartition des provinces (3); tout citoyen pourrait briguer les magistratures en anticipant sur l'âge légal d'autant d'années qu'il aurait d'enfants (4). Cette disposition aurait donc pour effet à la fois d'encourager le mariage et de faire entrer dans l'État des éléments plus jeunes. Dans le domaine du droit privé la lex JtUia parait la maternité trois fois féconde d'une sorte de décoration, en donnant le droit de porter la sUUa; elle lui conférait l'égalité civile, et délivrait la femme des derniers restes de tutelle (5) : c'était là une belle réforme qui hâtait l'émancipation complète de la femme, mais qui, si elle donnait aux femmes un plus grand désir d'être mères, devait rendre la
(1) Aulu-Gbllb, II, 15.
(2) Voy. la vague allusion à ce fait dans Tacitb, AnnaU$, n, 51.
(3) Voy. Dion, LUI, 13; il a tort sans aucun doute d'attribuer à Fan 28 avant J.-G. des dispositions contenues dans la lex Julia de maritandis ordinibut, ainsi qu'Aulu-Gelle nous le donne à entendre dans le passage indiqué plus haut. Ce passage nous prouve en effet qu'il y avait dans la lew Julia des privilèges de droit public.
(4) Digeite, IV, iv, 2. Ce qui me fait croire que cette disposition était contenue dans la lex Julia ou dans la lex Papia Poppaea, c'est que, comme nous le verrons, le jut trium libworum nous aide à expliquer la carrière de Tibère et de Drusus.
(5) Voy. GaIus, 1, 145. Le jui trium liberarum dut certainement être établi ou par la lex Julia ou par la lex Papia Poppaea; or, si c'était par cette dernière, on ne comprendrait pas comment le sénat en 745 l'aurait accordé k Livie (Dion, LV, 2); il faut donc que ce soit par la lex Julia. Voy. JOas, Ueber doi VerhàUnitt der Lex Julia de maritandie ordinibut zur Lex Papia Poppaea. fionn, 1882, p. S5.
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paternité encore plus redoutable pour les maris qui, du jour où elle leur aurait donné trois enfants, n'auraient plus aucun pouvoir légal sur leur compagne. Enfin, en faveur des affranchis, la loi sanctionnait des privilèges qui affaiblissaient singulièrement cette autorité du patron qu'Auguste, par l'exemple même qu'il donnait, cherchait à rétablir dans les mœurs. Elle autorisait à se marier (i) les affranchis des deux sexes, qui n'avaient reçu la liberté qu'à la condition de ne pas contracter de mariage ^es patrons mettaient souvent cette condition pour hériter de leurs affranchis) ; elle exemptait les affranchis qui avaient deux ou plus de deux enfants, de l'obligation des operae, des dona, et des munera (2), ou ceux qui avaient eu deux enfants à l'époque où ils étaient sous la dépendance du patron, ou qui même n'en avaient qu'un seul déjà âgé de cinq ans, de l'obligation des operae, et annulait ainsi les droits économiques les plus importants du patronat. EUe excluait cependant de ce privilège les affranchis qui étaient comédiens ou gladiateurs (3). La femme affranchie était exemptée de l'obligation des operae^ quand elle se mariait avec le consentement de son patron (4). La loi enlevait enfin à la femme de l'affranchi la faculté de divorcer sans le consentement de son mari (5). Mais la loi, si favorable à ceux qui accomplissaient leur devoir envers l'espèce, venait tour- Ci) Digeste, XXXVII, xiv, 14, 6, ( 4.
(2) Digette, XXXVIII, i, 37. On peut voir par ce qui est dit dans le Cod. Jutt. VI, m, 6, 1 1, que cette disposition était dans la lex Julia de maritandù ordinilme et non dans la lex Papia Poppaea.
(3) Digeite, XXXVIII, i, 37.
(4) Id., ibid., I. 14.
(5) /d., ibid.. Il, leg. un., | 1.
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menter les vieux garçons dans leur solitude trop paisible, et les menaçait de peines nombreuses : nous en connaissons deux d'une façon précise. La première, qui était grave à une époque où les divertissements et les spectacles étaient un service de l'État, excluait les célibataires des fêtes et des spectacles publics (1). Puisqu'ils fuyaient, en égoïstes^ des tourments nécessaires pour la prospérité de l'État, l'État se refusait à les divertir. La loi en outre enlevait aux célibataires le droit de recueillir l'béritage que leur laisseraient par disposition testamentaire des personnes qui ne leur seraient pas apparentées au moins au sixième degré (2), les autres articles du testament demeurant valables : c'était là une proposition grave qui renversait un des principes fondamentaux de l'ancien droite puisque la loi, pour des raisons d'intérêt public, ne respectait plus la volonté des morts. En frustrant les célibataires des héritages qui pouvaient leur venir des amis^ la loi enlevait aux classes riches un moyen très employé pour accroître le patrimoine et atténuer la disparition des fortunes.
Cette loi violait tant de principes du droit traditionnel qu'elle ne pouvait manquer d'être l'objet d'âpres
(i) Cette disposition nous est révélée par les Aeia ludorum iêcuiariumt découverts il y à quelques années : Ephem, Epigr.^ VIII, p- 229, V. 54 et suiv. Elle nous est confirmée par Dion, LIV, 30.
(2) SoKOif, Bi$t. EeeL, l, 9;6aïus(II, 111; II, 144; II, 286). Le passage de GaIus (H, a) dit d*une façon trop précise que la lex Julia, frappait d'incapacité le eaeUbt, et la lex Papia Poppoea, Vorbui (l'homme marié qui n'avait pas d'enfants), pour que, en l'absence de témoignages contraires, on puisse douter qu'il en fût ainsi. D'ailleurs la chose est vraisemblable en elle-même : la disposition concernant les eœlibei était déjÀ assex sévère à elle seule, et il n'est pas étonnant qu'Auguste se soit d'abord borné à elle.
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critiques de la part des juristes les plus fidèles à la tradition. Le sénat romain n'était pas encore une cour d'esclaves, et Antistius Labëon, le plus illustre représentant du traditionalisme en matière de droite blâma hautement l'esprit révolutionnaire d'une législation qui, sous prétexte de rétablir la tradition, venait s'entremettre si brutalement entre le patron et Taffranchi, le testateur et l'héritier, le père et le fils (1). Mais si ces arguments purement juridiques avaient peu de prise sur le public qui désirait ces lois, le parti puritain y fit des objections plus graves; la loi, prétendait-il^ au lieu de guérir le mal dans sa racine, employait des remèdes dangereux qui risquaient de l'aggraver; telles étaient, par exemple, les dispositions qui émancipaient
(1) Je crois en trouver la preuve dans le fragment très important d'Atdius Capiton, qu'AuLu-GiLLS (XIII, xii, i) nous a conservé. Agitahat kominem (Antittium Labeanêtn) liberias quaedam nimia atque vecort, tanquam eorum (u. legum atque morum p. r.), Augutto jam principe et remp obtinente, ratum tamen pen^ iumque nihit haberet, nt#i quodjuttum ganctumque e$$e in romamt antiquitatibui legiuet. » Que l'on ajoute è, cela ce que disent PoRPBTRB, Ad Hor., S, I, m, 82, et TACin, Annalet, III, 75, touchant l'aversion d' Antistius pour Auguste et sur la condescendance d'Atéius, et l'on verra qu'il est très probable qu'un des motifs de désaccord entre les deux juristes ait été cette législation révolutionnaire d'Auguste. A quelle autre chose en effet Atéius Capiton pouvait-il faire allusion quand il disait qu'Antis- Uus ne voulait considérer comme juste et sacré que ce qui était dans les antiquités romaines? Ce n'était certainement pas à un esprit trop étroit et trop traditionaliste dans l'interprétation et l'application des principes. Pomponius {DigetU^ I, ii, 47) nous dit que Labéon plurima innovare inetituit et qu'au contraire Atéius Capiton était en cela plus conservateur que Labéon. La discorde devait naître non pas au siyetdela méthode d'interprétation, mais sur des questions de principe, et par suite spécialement au sujet de la législation d'Auguste qui bouleversa ces principes sur tant de points : c'est ainsi que se concilient les deux affirmations contradictoires de Capiton et de Pomponius, et cela nous explique les accusations de servUité politique que les aristocrates dirigeaient contre Capiton.
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<U)mplètementla femme. Les hommes donnaient comme excuse à leur goût pour le célibat l'indépendance croissante de la femme, qui rendait son caractère plus impérieux^ ses désirs plus extravagants et son égof sme plus frivole. Et voici que la loi, au lieu de refréner cette liberté, la rendait encore plus grande. Auguste cependant n'eut pas de difficulté à faire approuver la loi, d'abord par le sénat, comme cela se faisait au bon temps de l'aristocratie, et ensuite par le peuple (1). Les esprits étaient trop entichés de cette loi et croyaient trop à sa merveilleuse efficacité, pour que quelqu'un osât s'y opposer avec vigueur. D'ailleurs si
(1) Il y a eu sur ce point de longues discussions, et dernièrement une très savante étude de M. Bouché-Leclercq dans l'article déjà cité de la Revue hûtori^e. Mais il ne me parait pas possible de nier que la lexJtUia de maritandit ordinibuê fut approuvée en Tan 18. Dans les Aela ludorum iecularium {Eph, Epigr.t vol. 8, p. 229), il est en effet question de gens qui tenentur lege de maritandiê ordinibuê. D'autre part, pour que le sénat en l'on 745 (Dion, LV, 2) donnât & Livie le jiu irinm liberorum, il fallait que la lex Julia fût déjà approuvée. On ne peut pas rapporter à cette loi et à l'an 18 ce que dit Suétone (Aug., 34), à savoir que prae tumuliu reeueatmum per ferre non potuit. Suétone dit exprès* sèment qu'il s'agit d'adjonetiont et de correctiont à la lex Julia de maritandit ordinibut, et non de la loi elle-même qui devait déjà avoir été approuvée, puisqu'on y faisait des corrections. Dans le discours que Dion fait prononcer par Auguste (LVI, 7), U est question de deux lois sur le mariage qui précédèrent la lex Papia Poppaea. Ne faut-il pas voir dans la seconde ces a4jonc- Uons et ces corrections dont parle Suétone? Ainsi donc, en l'an 18 avant J.-C, la lex JuUa de maritandie ordinibuê fut approuvée par les comices, et plus tard (nous tâcherons bientôt d'en fixer l'année) Auguste présenta des modifications et des adjonctions qui soulevèrent de vives oppositions. On ne peut donner comme argument contre ceci les vers du Carmen eaeeulare : patrum.,. décréta euper jugandit feminii, car Horace ajoute aussitôt : prolisque novae feraei lege marita. Ces deux vers signifient autre chose : Horace cite les décréta patrum et la lex pour faire savoir que le sénat et le peuple ont pris part l'un et l'autre à la législation nouvelle, le premier en donnant la première approbation, le second en donnant l'approbation définitive.
la loi menaçait d'apporter plus tard des embarras nombreux, eUe promettait aussi à bien des gens des avantages immédiats : elle légitimait les liaisons avec les affranchies; elle améliorait la condition de bon nombre d'esclaves mis en liberté; elle attribuait des privilèges et donnait des espérances à tous ceux qui avaient déjà des enfants; elle avait enfin pour elle tous les hommes mariés et tous les pères de famille. Le moment se trouvant favorable, ceux-ci furent plus forts que les célibataires. 11 n'y eut donc pas d'opposition sérieuse, mais au contraire presque tout le monde fut d'avis que cette loi ne suffisait pas; on en voulait d'autres, plus énergiques encore et qui arracheraient la racine du mal. Encouragé par l'approbation facile de cette loi, le parti traditionaliste s'agita aussitôt pour réclamer une loi qui rétablirait Tordre dans la famille. A quoi bon créer avec la lex de maritandis ordinibus tant de familles, si chacune d'elles devait devenir un nid d'adultères, de débauches, de discordes et d'infamies? Quel homme sérieux et honnête consentirait à fonder une famille, s'il ne pouvait obliger ses fils à lui obéir, ni arrêter la folle prodigalité, le luxe capricieux et les mœurs légères d'une fenmie qui, pour ne pas paraître une femme vulgaire, se croirait obligée de désobéir à son mari? Les femmes, en effets se trouvaient maintenant portées à tous ces vices par le mariage libre, la mauvaise éducation^ les amis, la littérature et la dot (1).
(1) Tout bref qu'il est, le chapitre xvi du livre LIV de Dion est très important; il nous fait comprendre en effet que la lex de adulteriit et probablement aussi la lêx iumpituiria furent, grâce à la présence d'un parti, ou à un courant 4'opinions, une suite donnée à la lex de maritandis ordinibui. J'ai dit dans le texte comment ces deux lois étaient sorties de la première : on ne pouvait contraindre les hommes à se marier, si on ne leur donnait pas le moyen de gouverner leur famille. L'attitude d'Au-
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Et puisque la famille n'avait plus en elle-même la force de maintenir l'ordre^ il fallait que les bons maris fussent aidés par les lois. On réclamait des lois pour refréner le luxe, pour réprimer les mœurs dissolue» des jeunes gens, pour faire de l'adultère un crime puni par le code. Lia question fut traitée au sénat par les» sénateurs, qui engagèrent à ce sujet de vives discussions, puis s'en rapportèrent directement à Auguste, après avoir émis différentes propositions (1). Mais Auguste n'était nullement porté à accéder à cette nouvelle demande (2), cela pour différents motifs, dont quelques-uns sans doute étaient des motifs personnels. Conmie magistrat suprême de la république^ il lui aurait fallu donner l'exemple et observer ces lois, sous peine de s'attirer le blâme du public toujours sévère pour les grands. Auguste n'avait rien à redouter lui-même de sa loi de maritandis of^dinihus. U était marié et avait une âUe; celle-ci en était déjà à son second mari; elle avait eu d' Agrippa, en l'an 20^ un fils, Cafus, qui avait alors trois ans; elle était sur le point d'en avoir un second, Lucius; Tibère avait déjà épousé Agrippine, fille
guste nous prouve qu'il était opposé à cette législation complémentaire. Ce qui me parait prouver que la lex tumptuaria fut approuvée dans ces conditions et pour ces raisons, c'est que dans les discussions dont nous parlé Dion, Auguste s'occupa de l'habillement et du xé^f&oç des femmes. D'autre part, Su^tons (Aiigutii, 34), cite la lex sumptuaria parmi les autres lois qui furent approuvées cette année-là : nous sommes donc conduits à l'attribuer à la même époque.
(1) Dion, LIV, 46.
(8) Si on lit Dion (LIV, 46) sans idée préconçue, il me semble que l'on voit très manifestement qu'Auguste chercha d'abord & temporiser, ce qui montre qu'il n'était guère favorable à ces lois. Dion cite textuellement cette phrase d'Auguste : « C'est à vous à donner à vos femmes les ordres et les conseils qu'il vous platt, comme je le fais moi-même. » Ce qui veut dire : A vous, et non pas aux lois que vous me demandez.
d' Agrippa et de sa première femme qui était fille d'At* ticus (1); il allait bientôt marier Drusus, le second fils de Livie, qui avait alors vingt ans. Au contraire, une nouvelle loi contre le luxe pouvait lui causer quelque ennui . n vivait, quant à lui, à la mode antique, très simplement; au milieu des richesses immenses qui passaient tous les ans comme un fleuve d'or dans sa grande demeure, pour se répandre ensuite, en mille ruisseaux^ dans Rome, l'Italie et l'empire, il conservait les mœurs delà bourgeoisie italienne dont il était sorti; il ne portait que des toges faites à la maison par ses servantes, sous la surveillance de Livie (2); il aimait à se montrer dans la boutique du marchand de pourpre où il marchandait les pièces qui devaient lui servir pour ses costumes de cérémonie (3); son palais était vaste, mais n'était pas somptueux, et sa chambre était meublée avec une simplicité archafque qui devait un jour devenir proverbiale (4); dans les repas qu'il donnait, il y avait toujours cette courtoisie et cet air de noblesse qui ne se sépare jamais de la simplicité : trois couverts ordinairement, et six seulement dans les occasions très solennelles. Tibère, lui aussi, se montrait sur ce point un ferventtraditionaliste. Mais Julie^ aucontraire, avait des goûts bien différents. Belle, intelligente, cultivée^ gracieuse, pleine de jeunesse, — elle avait vingtdeux ans, — elle semblait née pour être plutôt une princesse d'Asie qu'une matrone romaine : elle aimait la littérature, les arts, Télégance, le luxe, les grandes villas, les beaux palais, les robes de soie, les réunions
(1) Su^TONB, Tibère, 7. La date du mariage n'est du reste pas certaine.
(2) Su^TONB, Aug., 73.
(3)/d.,t6id.,72et73.
(4) /d., ibid., 74.
LA RÉPUBLIQUE DÂU6USTË t43
choisies, les fêtes (1) : et on la voyait se soustraire tous les ans davantage à Pautorité de son père et de son mari. Il eût été téméraire d'espérer qu'elle obéirait facilement à une nouvelle loi somptuaire. Mais une loi sur les mœurs et sur l'adultère paraissait plus dangereuse encore. Répandre des millions, travailler du matin au soir à tant d'œuvres différentes, sourire à tout le monde et jouer tantôt un personnage et tantôt un autre, Auguste le pouvait. Mais prendre encore la charge de gardien de la pudeur, avec son passé, il ne le pouvait guère. La chose devait lui parattre trop difficile. Et ce n'était pas son passé seulement, mais le présent aussi qui pouvait l'épouvanter. En effet, cette belle façade archaïque de pudeur et d'honneur que sa famille faisait voir au public, était en partie trompeuse et postiche. Que la chose fût vraie ou non, on prétendait à Rome qu'Auguste était trop intime avec Térentia, la très jolie femme de Mécène (2). Agrippa voyageait beaucoup poiu* des affaires d'État, et pendant ses absences, Julie avait des relations un peu trop libres avec les beaux jeunes gens de l'aristocratie, si bien
(1) Magrobb, Sat.t II, V, i : Sed indulgentia iam fortunae gtmm patrit abutebalur : eum aloqui literarum amor multaqve eruditio, quod in illa domu facile erat, praetêrea mitis humanitoi minimtque »aeim$ animut ingeniem foeminae gratiam coneiliarent : mirantibui qui viiia noicebant tantam pariter divertitaUm : M&crobe dit donc clairement que Ton attribuait À Julie des qualités excellentes que Ton ne savait comment concilier avec les vices qu'on lui attribuait aussi. Ce fait doit nous mettre en défiance contre les récits des historiens qui lui ont prêté des vices monstrueux; c'est une forte présomption pour que ces récits soient exagérés. Nous verrons en effet, à mesure que se déroulera l'histoire de Julie, qu'il en est ainsi. Au contraire il n'est pas douteux que Julie aimait le luxe, comme elle aimait l'art et la littérature. Macrobe {Satire^ II, v, 1) rappelle les profuio$ eultot perspicuoique eomitatus qu'Auguste lui reprochait; et dans le môme chapitre il cite plusieurs faits du môme genre.
(2) DioK, LIV, 19.
t44 GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
qu'à diverses reprises, Auguste avait dû lui faire des remontrances (1); elle commençait peut-être déjà à voir trop souvent et avec un trop vif plaisir un jeune homme de grande famille, Sempronius Gracchus, descendant des fameux tribuns (2). Tibère et Agrippine formaient seuls un couple exemplaire qui s'aimait, vivait à l'écart, et dont les mauvaises langues ellesmêmes ne pouvaient dire aucun mal (3).
Auguste résista d'abord; il prononça des discours au sénat pour défendre contre le bizarre puritanisme révolutionnaire de son époque, la grande tradition romaine, pour démontrer que le mari et le père devaient maintenir l'ordre dans la famille comme jadis par leur
(i) SràToiiB, Aug,t 64. L'anecdote concernant Vinicius pourrait 86 rapporter à cette époque-là.
(2) Tacitb, An., 1, 63... S^mpronium Graeehum q%i familia nobilif tol»n inçtnio et pravé facundut, êamdem Juliam in nuitrimonio temêravêrat.,. C'est la seule accusation sérieuse qui, pour cette période de sa vie, soit portée contre Julie. La petite histoire malpropre racontée par Macrobb (Soi, U, v, 6) pour démontrer que Julie & ce moment-là tam vulgo potestat&m cor' porii iui faeeret est évidemment une des nombreuses inventions qu'on imagina après sa chute pour salir toute son existence. Cependant, dans cette histoire, il est reconnu qu'entre les fils de Julie et leur père, il y avait ime ressemblance extraordinaire, ce qui prouve du moins qu'ils étaient bien ses enfants. L'explication que Macrobe en fait donner par Julie ne peut être qu'une calomnie grossière. Elle fut inventée pour accuser Julie d'infamie monstrueuse à une époque de sa vie où il y avait une preuve vivante de sa pudeiu* : le visage de ses enfants. D'ailleurs est-il vraisemblable que quelqu'un ait osé adresser à Julie, fille d'Auguste et la première femme de Rome après Livie, une question comme celle à laquelle Macrobe prétend que Julie aurait répondu? Tacite, qui est pourtant si sévère pour cette famille, considère cette histoire comme une fable, et ne reproche pour cette époque à Julie que son adultère avec Sempronius Gracchus. Que l'on observe enfin que Tacite ne dit pas comme Sdétonb (Tibère, 7) que la femme d' Agrippa aurait essayé de séduire Tibère.
(3) Dion, LIV, 16.
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propre autorité et leur sagesse. II alla un jour jusqu'à se donner lui-même en exemple. Les puritains essayèrent alors de l'embarrasser^ en profitant des désordres qui troublaient sa famille; et un jour ils l'invitèrent à exposer au sénat la façon dont il gouvernait sa famille. Il le fit, et dans un long discours il développa ses idées vraiment traditionnelles sur la famille, en faisant de sa maison une description imaginaire que personne naturellement n'osa déclarer fausse. On eut alors recours à d'autres moyens pour lui faire peur : comme il était censeur, on lui dénonça un jeune homme qui, pendant les guerres civiles^ avait épousé une femme dont il avait d'abord été l'amant, c'est-à-dire exactement ce qui était arrivé à Auguste avec Livie; on semblait ainsi le menacer de fouiller de nouveau son terrible passée s'il se refusait à donner satisfaction au parti de la sévérité et de la pudeur (1). Et ainsi, en travaillant l'opinion publique et le sénat, et en agissant par de sourdes menaces sur Auguste lui-même, le parti puritain l'emporta encore sur ce point. Auguste se décida à faire préparer, et sans doute par des commissions composées d'ardents puritains, deux nouvelles lois : une loi somptuaire (2) et la fameuse lex JtUia de pudicitia et de cœrcendis adulieriis (3). On devine facilement l'esprit de la première, mais nous n'en connaissons que quelques dispositions : nous savons qu'elle cherchait à refréner le luxe des constructions, qu'Horace déplore maintes fois dans ses Odes (4) ; nous pouvons conjecturer que
(2) Voy. la note i de la p.240.
(8) Nous ne savons pas si elle s'appelait ainsi, et s'U n'y avait pas lÀ deux lois différentes. Ce point, comme tant d'autres, ooncemant les fameuses lois d'Auguste, est très obscur.
(4) SuBTOiia, Aug.^ 89, nous dit qu'Auguste fit publier de nou-
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dans ses dispositions sur la toUette féminine^ cette loi modérait l'usage de la soie, ce tissu lascif qui, au dire des puritains, déshabillait les femmes sous prétexte de les Yètir (i); nous savons enfin que cette loi contenait des dispositions sur les dépenses que l'on pouvait faire dans les banquets. Dans un banquet donné aux jours ordinaires on ne devait pas dépenser plus de 200 sesterces (50 fr.); et pas plus de 300 (75 fr.) si c'était aux calendes aux ides, et aux nones ou d'autres jours de fête; enfin pas plus de 1,000 (250 fr.) pour les cérémonies nuptiales (2). Cette loi devait plaire à la majorité : elle retirait sous les yeux de Rome^ et d'une façon expéditive, les plats des somptueux festins que donnaient les Crésus de la métropole, et auprès desquels faisaient trop pauvre figure les modestes dfners des sénateurs, des chevaliers, des plébéiens peu fortunés; elle dépouillait les riches matrones des costumes et des bijoux dont les femmes plus pauvres étaient si jalouses; elle tâchait de ramener les énormes et somptueux palais, œuvres des architectes et des artistes d'Alexandrie^ aux humbles proportions des pauvres maisons latines habitées par la multitude. Les naïfs espéraient aussi que l'argent épargné par cette loi servirait à élever des enfants. Lalex de aduUeriis (3) avait pour but, d'autre part, non seulement de punir l'adultère, mais de purifier la famille de toutes les tur-
veau les Orationes Q. Meielli d$ proie augenda, et Rutilii de modo aedifieiorum; quo magie persuaderet utramque rem non a te primo animc^vertam, ted antiquù iam tune curae fuéeee. Il en résulte qu'Auguste chercha & refréner le luxe des constructions. Il me parait donc vraisemblable que ces dispositions étaient contenues dans la lex tumptuaria dont parle Suétonb, Aug. 34.
(1) Voy. ce que dit Pline sur les tissus de soie. N, H., II, xxii, 7S.
(2) Aulu-Gbllb, II, XXIV, | 14-15.
(3) Digeste, XLVIII, v, 1 : Haee lex lata eet a dwo Augutto,
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pitudes qui Pavaient souillée pendant les deux siècles précédents, et c'était encore un considérable empiétement de l'État sur l'autorité absolue du chef de famille. La loi conservait au pater familias romain, comme dernier vestige de son ancienne autorité^ le droit de tuer la fille adultère et son complice, aussitôt la faute découverte (i). Il conservait au mari le droit de tuer l'amant de sa femme, quand il le surprenait chez lui et qu'il était ou comédien, ou chanteur, ou danseur, quand il avait une condamnation, ou qu'il était un affranchi de la famille (2)^ mais jamais sa femme, à moins qu'elle ne fût surprise dans sa maison. Quand l'adultère était découvert^ il était accordé soixante jours au mari, et si le mari n'agissait pas, au père, quand ils étaient citoyens romains^ pour traduire la fenune adultère, citoyenne romaine, devant le préteur et la quaestio (3) ou jury qui fut probablement institué en même temps que la loi. Si le mari ou le père ne se portaient pas comme accusateurs, pendant quatre mois encore après ces soixante
(1) Digeêle, XL VII, v, SO; S6, 1 2; 23 ( 4. Pour ce qui est de cette condition que les deux amants eussent commis leur faute dans la maison du pater familias, il me semble qu'on peut inférer du DigetU, XL Vil, v, 23, que cette condition, sans être explicitement contenue dans la lex JuHa, en fut une conséquence tirée peu à peu par l'interprétation des juristes. Si la loi avait été bien claire sur ce point, on ne comprendrait pas pourquoi Ulpien aurait cité, pour soutenir sa thèse, l'opinion de différents juristes, parmi lesquels Labéon et Pomponius.
(2) DigeêU, XLVIII, v, 24. Voy. Cod. Ju$t„ IX, ix, 4.
(3) Digêite, XLVIIl, v, 2, ( 8; 3; 4. Que les adultères fussent ordinairement jugés par ime quaeêlio semblable à celle qui jugeait le plus grand nombre des procès criminels, cela nous est prouvé surtout par le récit d'un procès d'adultère contenu dans Dion, LIV, 30 : le préteur dont parle Dion ne peut être que le président de la quoêstio, La procédure des quoêHiotiêt était d'aiUeurs la même que celle de tous les judicia publica^ et la lêx Julta faisait de l'adultère un judidum pMblicum, (/tul., IV, xmi, 4.)
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jours, n'importe qui pouvait porter plainte, car les procès pour adultère étaient rangés parmi les judicia publica, exactement comme les parricides et les faux(i) . Les peines étaient terribles : pour Phomme adultère, c'était la relégation à vie etla confiscation delà moitié des biens; pour la fenmie adultère la relégation à vie, la perte de la moitié de sa dot^ d'un tiers de sa fortune, la défense de se remarier^ qui faisait qu'elle nepouvaitplus vivre avec un homme que comme concubine (2). Si l'on favorisait l'adultère en prêtant sa maison aux amants pour leurs rendez-vous^ ou si un mari tirait profit de la vie impudique de sa femme, ou la conservait chez lui après avoir découvert l'adultère, tous ces faits constituaient le délit de ^^fioctnium et étaient punis comme l'adultère (3). Enfin la loi interdisait et punissait des mêmes peines que l'adultère et le lenocinium, les stupra : on entendait par là simplement les relations qui ne pouvaient pas être légitimés par la maritalis affectiOy et qui ne pouvaient pas être considérées comme licites, à cause de la façon même dont elles avaient lieu, avec une femme libre, d'honnête famille, de renonunée respectable, veuve ou d'âge nubile (4). La femme, au contraire^ ne pouvait pas accuser d'adultère son mari (5), qui pouvait avoir impunément conmierce avec des femmes, à la condition qu'elles ne fussent pas mariées ou ingenuae honestae; s'il avait conmierce avec celles-ci, il pouvait être condamné non pour avoir été infidèle à sa femme mais pour avoir commis le stuprum ou l'adultère avec la femme d'un autre.
(1) InsL, IV. xvm, 4; IHg$si$, XL VIII, v, 4; Cod. Theod., IX, II, 2.
(2) Pauli, Sentt II, zzvi, 14.
(3) Dignité, XLVUI, v. 2, { 2; 8 et 9; Cod. Ju$t., IX, iz, 2.
(4) DigetU, L, zvi, 101 ; XL VIII, v, 34.
(5) Cod, Jtut, IX, iz, 1.
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C'était donc le régime de la terreur que l'on établissait dans le royaume d'Aphrodite. Cette loi déchaînait l'esprit de délation et de calomnie, la jalousie des richesses, les ambitions cruelles des avocats, la soif de la vengeance, les plus basses passions, comme une bande d'affreuses harpies dans les voluptueux jardins de Cythère. En réalité c'était une loi d'exception et de persécution très dangereuse pour les hautes classes. Promulguée pour les citoyens romains seulement, la loi sur l'adultère ne visait en réalité que les sénateurs et les chevaliers dont les richesses et le renom pouvaient tenter les accusateurs qui n'auraient pas à courir de risques en accusant (1); elle allait donc être pour Taristocratie romaine un privilège à rebours. Tandis que les affranchis ou les étrangers^ même à Rome^ même s'ils
(1) Nous le voyons très nettement par les vers d'OvioB, An amandi, I, 31*34. Il exclut du public qui doit lire son livre les vierges et les matrones ; et il ajoute (v. 33) qu*il chante V^nerem tutam eoncêitaque furta : c'est une allusion évidente à la lex de adulteriit, sur laquelle il revient plusieurs fois dans les Trittei et dans les Pontiq%te$, pour soutenir que son livre n'excitait pas à commettre des actions défendues par la lex de (idulteriis. A qui le livre s'adresse-t-il. puisque ce n'est ni aux jeimes filles à marier, ni aux femmes mariées? Est-ce aux courtisanes? C'est ridée qui vient tout d'abord. Mais ceux qui ont lu le livre savent très bien qu'en cent endroits différents, on enseigne au lecteur les moyens les meilleurs pour séduire une femme mariée, ou tromper la vigilance d'un mari jaloux. D'autre part, il serait singulier qu'Ovide trait&t de furta les amours avec des courtisanes. Les eonceua furta indiquent qu'il y avait des adultères qui n'étaient pas punis par la l€x de adulteriii : c'étaient les adultères avec les étrangères ou les affranchies, qui avaient épousé im étranger ou un affranchi. L'adultère, comme cela est dit pour le ftuprum, ne concernait que la femme ingenua et honetta, de naissance libre et de famille respectable, et non l'étrangère ou l'affranchie. Il est probable que l'afiE^anchie qui avait épousé un citoyen romain, selon la lex de maritandii ordinibus, pouvait être accusée d'adultère, mais je n'ai pas trouvé de textes suffisants pour trancher sûrement cette question.
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étaient riches» pourraient, hommes et femmes^ pratiquer impunément l'adultère autant qu'il leur plairait^ par amour ou par lucre, les citoyens romains et surtout les sénateurs et les chevaliers, seraient exposés, s'ils sortaient du domaine de l'amour permis, aux rigueurs terribles de la lex Julia; mais pour cela aussi il faut considérer Ihlexde adulteriis^ avec la Ux sumptuaria et la lex de maritandis ordinibus, comme une grande et sérieuse tentative de restauration aristocratique. Ceux qui s'imaginent Auguste travaillant par des moyens prudents et rusés à fonder la monarchie, n'ont pas compris l'esprit de ces lois, qui furent une des bases de toute son œuvre. Par la lex sumptuaria, \h lex de maritandis ordinibus et la lex de aduJteriis, Auguste ne cherchait pas seulement à augmenter la population de l'Italie, qui n'était peut-être pas en décroissance dans toutes les régions; il voulait surtout réorganiser économiquement et moralement la famille aristocratique, l'ancienne pépinière de la république qui avait fini par devenir stérile, l'ancienne école, maintenant tombée, des généraux et des diplomates qui avaient conquis l'empire. Si Auguste avait voulu fonder une monarchie, il aurait dû, au lieu de chercher à les refréner, encourager dans l'aristocratie le luxe, la dissolution et le célibat; car la monarchie ne pouvait s'élever que sur les ruines d'une aristocratie qui^ comme cela s'est vu à l'époque de Louis XIV, abaissée par le besoin d'argent et par les plaisirs, ne serait plus devenue qu'une troupe servile de courtisans. Mais Auguste, qui ne pouvait choisir ses collaborateurs que dans les familles aristocratiques, avait besoin d'une aristocratie vigoureuse; son intention véritable était donc de reconstituer à Rome une grande aristocratie, et il cherchait à imposer à la noblesse, par ces lois, certains
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LA RÉPUBLIQUE DAUGUSTE 25t
devoirs graves et spéciaux, sans lesquels ses privilèges auraient été d'une injustice intolérable. Ce fut là assurément une tentative vaine, au moins en partie; car la dissolution de l'aristocratie romaine continua, mais il serait cependant présomptueux de dire que la tentative n'était pas sérieuse. Auguste d'ailleurs fit approuver ces lois en même temps que d'autres qui en éclairent singulièrement le but et le caractère. Dans la lex de adfdteriis U réforma aussi, pour consolider les fondements économiques de la famille dans les classes riches (1)^ le régime de la dot^ en interdisant au mari qui jusque-là avait eu le droit d'en faire ce qu'il voulait, de la vendre et de l'engager. En outre, après avoir établi par ces lois sévères tant d'obligations spéciales pour l'aristocratie. U renforça aussi, comme compensation, son privilège véritable et essentiel, en proposant une loi qui réservait le droit de se porter candidat, aux citoyens qui avaient un cens d'aumoins 400,000sesterces. L'État fermait ainsi aux citoyens pauvres ses portes ouvertes depuis un siècle; l'antique constitution timocratique et aristocratique était rétablie; les charges de la république que, pendant la génération précédente, avait pu briguer un pauvre muletier tel que Yentidius, étaient par la loi même déclarées le privilège des classes censitaires; le gouvernement retombait au pouvoir d'une aristocratie divisée, déchue et paresseuse, mais fermée et légalement privilégiée. Et cependant cette décision qui mettait fin à un siècle de luttes terribles^ qui pouvait commencer un nouvel ordre de choses^ fut prise dans le calme et aussi dans l'indifférence universelle, si bien qu'elle n'est parvenue à notre connaissance qu'au milieu de petits faits, dans deux lignes
(1) Digeite, XXIII, y. 4; Paulub, SênL, IX, zxi, B t.
tS8 ORANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
ëcriteB beaucoup plus tard par un historien qui n'y attacha pas d'importance (1). Mais le parti démocratique, le grand parti de Gafus Gracchus et de GaTus Cësar^ était bien mort. En proposant cette loi, Auguste ne tuait pas un moribond, U mettait au tombeau un cadavre. Rome, après de longs troubles, revenait à ses origines d'État aristocratique; elle refaisait, de la main d'Auguste, un code de devoirs et de privilèges pour la noblesse, avec lequel elle pensait gouverner pendant des siècles l'empire qu'elle avait conquis. Mais en serait-elle capable ? Voilà le grand problème que l'avenir devait résoudre. 11 est probable qu'en même temps que cette loi, Auguste en proposa une autre, la lex de ambitu, sur la corruption électorale, d'après laquelle quiconque avait acheté des suffrages était exclu pour cinq ans des charges publiques (2). Enfin il fut permis aux préteurs de dépenser, s'ils le voulaient, jusqu'à trois fois la somme qui leur était assignée pour les jeux sur le trésor public. Si la loi somptuaire défendait aux riches de festoyer chez eux, le public, au contraire, avait le droit de s'amuser dans les rues et au théâtre. C'était là le nouvel esprit démocratique qui se faisait sentir à Rome après la restauration du régime aristocratique et censitaire, et Auguste savait le satisfaire.
(1) Dion, LIY, 17. La seule allusion que j'aie trouvé à cette réforme est, chose curieuse, dans les Amours d'OyiDS (III, vni, 65) : Curia pauperébui elau$a êst. Dat cennu honores.
(2) Dion, LIY, 16. Il place cependant cette loi avant la lex Julia de maritandis ordinUmt, Il est à supposer que cette loi se rapportait à la réforme timocratique.
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LES t LUDI SÀEGULÀRBS >
Les lois sociales une fois approuvées, les nuages qui attristaient depuis si longtemps le ciel d'Italie se dissipèrent enfin, et l'on vit Rome rayonner de joie. Tant d'événements heureux qui s'étaient suivis en quelques années^ l'accord avec les Parthes, l'épuration du sénat, le dédoublement de l'autorité suprême entre Auguste et Agrippa, ces lois enfin qui promettaient de rétablir les mœurs antiques, parurent apporter dans le pays une détente heureuse. On se réjouissait du reste à bon droit, car, en comparaison des temps sombres de la révolution, l'état présent était merveilleux. Personne n'avait pensé que Rome se relèverait ainsi et retrouverait sa gloire et sa puissance. Si le public s'était fait de grandes illusions au sujet de l'entente avec les Parthes, il était vrai cependant que la masse gigantesque de l'empire, dans la paix qui maintenant s'étendait partout, recommençait à exercer sa force naturelle d'attraction sur tous les petits États, alliés, protégés ou indépendants, qui l'entouraient comme les planètes entourent le soleil. Rome commençait à devenir l'immense métropole du monde méditerranéen; on y venait des forêts de la froide Germanie aussi bien que de la cour du roi des Parthes; l'Orient et l'Occident cherchaient à y fusionner, et elle présentait déjà un mélange de toutes
les langues, de toutes les races et de tous les peuples si différents que Rome avait réunis sous son empire et avec qui elle était en contact. Non seulement Hérode mais tous les souverains des petits États alliés ou vassaux faisaient élever à Rome leurs fils et leurs successeurs, maintenant qu'Auguste s'était mis à leur donner rhospitalité chez lui et à veiller sur leur éducation, sans trop ménager les dépenses. Il faisait en effet de sa demeure — ce dont la république ne s'était jamais soucié — une sorte de somptueux collège dlnstruction pour les futurs souverains vassaux de Rome, en créant ainsi un puissant organe d'expansion de l'influence romaine dans les États alliés (1). De nombreux jeunes gens deia noblesse gauloise venaient aussi à Rome pour s'instruire et pour étudier la formidable puissance qui après les avoir domptés commençait à les attirer singulièrement; on y voyait aussi quelques jeunes gens appartenant à de grandes familles de Germanie, tels que le Marcoman Marbod, poussé lui aussi par cette curiosité des choses romaines qui commençait à travailler dans leurs marais et dans leurs forêts les Germains barbares, et à secouer leur torpeur (2); on y voyait jusqu'à des nobles Parthes que les guerres civiles avaient chassés
(1) Suétone, Aug.^ 48 : plurimorum (regum sociorum) liberoê et edueavit simul cum suit et itutituit.
(2) Dion (LVI, 23) nous dit qu'à l'époque de la bataille où périt Varus il y avait à Rome de nombreux TaXaTai xaX KeXtoI
— Gaulois et Germains — dont un grand nombre èitidr.jioOvreç
— c'est-à-dire qui habitaient Rome pour leur plaisir. Ce devaient être en grande partie des Gaulois et des Germains appartenant aux hautes classes et qui allaient faire un long séjour à Rome. Mais si, en l'an 9 de notre ère, ils étaient déjà si nombreux, il est probable que ce mouvement d'immigration avait déjà commencé à l'époque dont nous parlons. Quant aux nobles Germains qui se rendaient à Rome à cette époque-là pour leurs études, nous connaissons le cas de Marbod : Strabon, VII, i, 3.
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de leur pays et qui étaient probablement venus rejoindre Tiridate (1)^ à qui Auguste avait fait donner par la république une bonne pension (2). Ce petit monde cosmopolite se groupait autour de la maison d'Auguste et de ses amis les plus riches; et il était pour les Romains un signe manifeste du prestige que Rome avait recouvré; TEurope, l'Asie et l'Afrique pliaient de nouveau le genou devant la grande république; les peuples encore libres au delà des frontières de l'empire, saisis d'étonnement et d'admiration, demandaient eux aussi à pouvoir connaître et adorer la ville merveilleuse. Jamais le soleil n'avait éclairé un empire plus vaste, plus puissant, plus solide; tous les ans des ambassades solennelles, de petites victoires, des nouvelles rassurantes venues des provinces répandaient du contentement dans toute Pitalie. En outre, on avait dans toutes les classes des motifs particuliers de se réjouir. La noblesse eût été bien sotte si elle se fût plainte sérieusement de son sort; sans avoir rien fait depuis dix ans, elle recouvrait ses richesses et ses honneurs, elle se voyait de nouveau respectée et flattée par les classes moyennes et par le petit peuple de Rome, simplement parce que dans chaque famille on daignait faire participer à la jouissance des patrimoines refaits aux frais de l'empire un certain nombre de lettrés et de plébéiens. Ces plébéiens pauvres qui jadis se mettaient à la remorque des démagogues, et qui avaient formé le contingent le plus important des collèges de Clodius, en étaient venus à mendier auprès des grands cet appui que leur avaientjadis donné les chefs de parti, et ils cherchaient à se faire accueillir comme clients d'une
(1) Yoy. le cas d'Ornospade, qui ne fut certainement pas un cas isolé, dans Taciti, Ann., \l, 37.
(2) Justin, XLH, t, 9.
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grande maison, où on leur offrait tantôt un repas, tantôt une somme d'argent^ tantôt encore d'autres présents, lis venaient donc tous les matins faire leur visite au patron, l'accompagnaient au forum et dans ses visites^ étaient là pour l'applaudir quand il parlait au tribunal^ se présentaient à lui avec une mine longue ou épanouie, selon les circonstances tristes ou joyeuses de l'existence, n se formait ainsi cet ensemble d'obligations artificielles qui pendant plusieurs siècles attachera aux classes riches de Rome une suite interminable de mendiants, pour le commun tourment des protecteurs et des protégés (1). Assurément cette nouvelle coutume occasionnait des dépenses et des ennuis; mais elle avait aussi des avantages. Grâce à elle les nobles recommençaient à passer dans les rues de Rome avec une longue suite, et iis étaient vénérés de tout le monde, comme des demi-dieux; ils n'avaient plus de tourments au sujet du résultat des élections ou des discussions au sénat; ils assuraient l'ordre à Rome d'une façon plus efficace que s'ils avaient menacé d'infliger des supplices. Le respect qu'on leur portait n'était pas moins grand dans les classes moyennes, où les jeunes gens qui avaient étudié ne songeaient plus qu'à plaire dans l'aristocratie à un protecteur puissant. Les Romains perdaientrapidement leur ancienne répugnance pour cette sorte de domesticité littéraire, comme
(i) Tel est, esquissé simplement, le tableau d'ailleurs bien comiu de la clientèle romaine à l'époque de Martial, alors qu'elle avait perdu toute raison d'être politique, et qu'elle n'était plus qu'un simple secours que prêtaient les clasres riches au prolétariat inoccupé de Rome. Mais ce ne fut pas en im jour ni en une année que se forma cette clientèle ; il me semble donc qu'on peut en faire remonter les commencements à cette époque où il se reconstituait à Rome une aristocratie riche qui allait perdre son ancienne puissance politique dans la lente dissolution es institutions républicaines.
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nous le prouvent les Épîtres d'Horace, où le poète discute longuement la chose. Il admet, dans la dix-septième épître du livre premier, que Ton peut vivre heureux dans l'obscurité et dans la pauvreté, mais il ajoute que si l'on veut être utile aux siens et avoir un peu d'aisance, il faut rechercher l'amitié des grands; il accable de ses sarcasmes les sectateurs de Diogène qui affectent un mépris systématique pour les richesses. U dit très nettement quMl trouve moins vils ceux qui adulent la richesse que ceux qui demeurent dans une pauvreté sordide et vulgaire et au plus bas de l'ordre social; il soutient que s'il n'y a pas de honte à endosser la rude saie, il n'y en a pas non plus à porter la pourpre de Milet; il affirme résolument que :
Principibus placuisse viris non ultima laus est;
il recommande cependant la dignité et la discrétion. U ne faut pas se plaindre à haute voix et sans fin conmie le mendiant qui dit : < Ma sœur n'a pas de dot; ma mère a faim; le petit champ de mes aïeux ne rapporte plus rien... » Et tandis qu'Auguste préparait l'accord avec les Parthes^ Horace avait composé une autre épttre^ la dix-huitième du premier livre, et l'adressait à un ami qui^ accueilli dans la haute clientèle d'un riche personnage, s'y sentait mal à l'aise et ressentait quelque honte, craignant d'être un parasite; Horace tranquillise cette conscience inquiète, en l'assurant qu'c il y a autant de distance entre l'ami et le parasite qu'eutre la femme comme il faut et la courtisane ». Horace, qui aimait sa liberté et était jaloux de son indépendance, avait, quant à lui^ refusé cette hospitalité^ mais il conseiUait^ non sans une certaine ironie indulgente, à ses amis et à ses collègues de l'accepter. A tout prendre, si les lois récemment approuvées
apportaient quelques ennuis aux grands^ la noblesse sous le gouvernement d'Auguste recommençait à dominer Rome et l'empire, et plus facilement qu'elle ne l'avait fait jusque-là; elle n'avait plus ni les risques ni la responsabilité, et elle avait encore tous les privilèges. La classe moyenne n'avait pas lieu non plus d'être trop mécontente. Son aisance augmentait, grâce i la protection des grands^ grâce aussi à la prospérité de l'agriculture, des arts, du commerce. Elle avait enfin obtenu ce qu'elle réclamait depuis longtemps, ces grandes lois sociales^ qu'elle voulait considérer comme le commencement d'un âge nouveau, plus heureux que celui que l'on venait de traverser. L'administration de l'empire était bien meilleure; on ne se livrait plus comme à l'époque de César à d'horribles pillages; les gouvernements des provinces étaient confiés à des honunes riches qui^ s'ils n'étaient pas toujours très actifs et très intelligents, n'avaient pas besoin de dépouiller leurs sujets pour gorger d'or leur clientèle politique de Rome. L'organisation du pouvoir suprême pour les cinq années à venir dut aussi accroître la satisfaction publique. L'Italie voulait jouir des avantages de la monarchie, c'est-à-dire de la continuité et de la stabilité du pouvoir, sans perdre les privilèges de la république, c'est-à-dire l'égalité juridique de tous les citoyens, la simplicité du cérémonial, la liberté absolue de se montrer insolent à l'égard des hommes puissants, l'impersonnalité de l'État. La présidence double pour cinq ans, au lieu de la présidence unique pour dix ans, avait deux avantages : elle faisait espérer que l'on aurait un gouvernement encore plus vigoureux; deux présidents^ en effet, s'ils s'entendaient bien, auraient plus d'autorité qu'un seul; cela, en outre, était moins éloigné de la tradition républicaine,
puisque la durée était moindre et que le principe collégial était observé. Tous ceux qui étcdent décidés d'avance à admirer le nouveau régime et à le trouver bon en tout point, avaient donc une nouvelle raison de se persuader que la constitution républicaine n'avait été retouchée que sur quelques détails de peu d'importance. Même si la paix était lente à dénouer les liens innombrables dans lesquels la pauvreté, pendant la guerre civile, avait enserré la malheureuse nation, tout le monde se sentait disposé à bien augurer de l'avenir, comme en l'an 27 avant Jésus-Christ; et dans les masses on voyait renaître ces mystiques aspirations à une palingénésie universelle, cette attente naïve d'un siècle nouveau qui serait le commencement d'une vie plus heureuse et plus pure« ces idées qui depuis vingtcinq ans flottaient dans l'âme de la nation comme une vapeur tantôt plus dense, tantôt plus légère^ selon le souffle changeant des événements, mais qui ne s'était jamais complètement dissipée. Dans un État atteint d'un pessimisme incurable, cette onde vivifiante de confiance, si mystique et si vague qu'elle fût, était un confort bienfaisant; et c'est ainsi qu'on peut s'expliquer comment, vers la fin de l'an 18, Auguste ou quelqu'un de ses amis se demandèrent s'il ne convenait pas d'encourager l'heureuse disposition de l'esprit public par une grande cérémonie qui traduirait sous une forme solennelle la vague idée populaire d'un siède nouveau, commencement d'une vie nouvelle, et la rattacherait, dans l'esprit des masses, aux grands principes moraux et sociaux formulés dans la législation des dernières années. Il était évident qu'il fallait une cérémonie très insolite et très solennelle, qui réunit dans une synthèse pittoresque tous les éléments de la croyance populaire en un siècle nouveau^ et aussi
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é60 GRANDEUR Et DéCÀDËNCE DE ROME
toutes lés conceptions sociales de l'oligarchie qui gouvernait l'empire, la doctrine étrusque des dix siècles^ la légende italique des quatre âges du monde, les oracles de la Sibylle qui annonçaient le règne imminent d'Apollon, les souvenirs de l'églogue de Virgile qui avait prédit la venue prochaine de l'âge d'or, la doctrine pythagoricienne du retour des âmes sur la terre, la doctrine selon laquelle tous les 440 ans l'âme et le corps se réunissent de nouveau en sorte que le monde revit dans ses formes anciennes, la nécessité de revenir auxBources historiques de la tradition nationale, de rétablir au plus vite la religion, la famille, les institutions, les mœurs de l'ancien état militaire. Mais dans quelle cérémonie exprimer tant de choses? Inventer une nouvelle cérémonie répugnait â une génération qui s'était donné tant de peine pour retrouver tant bien que mal, â demi effacé et détruit, le sentier de la tradition, et ne voulait plus le quitter, de peur de s'égarer de nouveau. On chercha donc dans le passé, et on y trouva une cérémonie très ancienne. Institués l'année même de la fondation de la république, en 509 avant Jésus-Christ, en l'honneur des divinités infernales. Dis et Proserpine, pour implorer la fin d'une peste terrible (1), les ludi saectUarês avaient été, comme garantie solennelle de la sécurité publique, répétés tous les siècles, bien qu'à une date plus ou moins exacte, trois autres fois; en Tan 346 (2), en l'an 249 (3), en l'an 149 ou, selon d'autres, en l'an 146 (4). Les cinquièmes jeux séculaires seraient donc tombés vers l'an 49, c'est-i-dire à l'époque où conmiençait la guerre civile de César et de Pompée.
(1) Gbnborindb, d. die natali, XVII, 10.
(2) Id., ibid., XVII, 40.
(3) Id„ \bid„ XVII, 10.
(4) Id., ibid., XVII, 11.
LÀ RÉPUBLIQUE D'AUGUSTE S6i
Mais les hommes alors étaient plus préoccupés de ne pas descendre par un chemin trop court dans les royaumes de Dis et de Proserpineque de leur faire des sacrifices; personne n'avait donc songé à célébrer pour la cinquième fois les jeux séculaires, qui n'étaient plus dans les imaginations qu'une chose très lointaine. Auguste dut se décider à rétablir ces jeux pour deux raisons principales. Cette cérémonie si unique que personne parmi les vivants ne l'avait vue, et à laquelle on savait ne pouvoir assister qu'une fois en sa vie^ était un moyen merveilleux pour émouvoir profondément les multitudes. En outre il entrait dans cette cérémonie l'idée du siècle, compris, il est vrai, comme division du temps en périodes de cent ans, mais qui pouvait facilement se transformer dans l'idée populaire en siècle mystique, puisque personne ne se souvenait plus de ce que la cérémonie signifiait à l'origine. En reprenant les ludi saeculares, Auguste ne prétendait pas seulement réparer un oubli des guerres civiles ni veiller à la santé publique par des supplia cations adressées aux divinités de l'enfer; il se proposait d'instituer, en lui donnant un nom ancien, une cérémonie nouvelle, et de faire dans les ludi saeculares, ce que Virgile avait fait dans VÉnéide pour les traditions et les légendes latines. On serait presque tenté de dire que les ludi saeculares ne sont qu'un fragment de VÉnéide réalisé, tant la conception en est virgUienne, ainsi que l'esprit, l'effort pour fondre les principes traditionnels de la société latine avec des rites et des mythes d'un caractère cosmopolite, mais surtout étrusques et grecs, pour faire entrer dans des formes étrangères et surtout helléniques une matière absolument romaine, pour symboliser la fusion que les esprits supérieurs espéraient alors voir s'accomplir
du inonde latin et du monde grec. En se faisant aider dans cette entreprise par un jeune juriste^ CaTus Atéius Capito (1), non moins versé dans le droit religieux que dans le droit civil^ Auguste, pour que l'on comprit plus facUement que le siècle des jeux signifiait le commencement mystique d'un ftge nouveau, fit d'abord entrer dans la cérémonie la conception étrusque du siècle considéré conmie la durée la plus longue de la vie humaine et évalué par suite à cent dix ans, et il s'appuya^ pour justifier cette nouveauté, sur certains oracles grecs de la Sibylle (2), grâce auxquels on avait triomphé tant de fois de la répugnance que témoignaient les Romains pour ce qui venait de l'étranger. Le collège des quindécemvirs, dont Auguste faisait partie, et qui était chargé de conserver les oracles de la Sibylle, fut saisi de la question, et U n'eut pas de peine a trouver un oracle rendu, disait-on, par la Sibylle à l'époque de l'agitation des Gracques^ alors que les premiers ferments de la révolte agraire commençaient à se répandre en Italie, c'est-à-dire vers l'an 126 avant Jémis-Christ. Cet oracle, qui décrivait minutieusement les jeux séculaires, ordonnait de les célébrer tous les cent dix ans. Atéius Capito et le collège des quindécemvirs reconnurent dans cet oracle la vraie loi des jeux séculaires; ils affirmèrent avoir vu dans les actes du collège que les jeux avaient déjà été célébrés quatre fois^ à un intervalle de cent dix ans chaque fois, et à partir de l'an 126, à part quelques légères dÛTérences (3),
(1) ZOSIXB, II, 4.
(2) Yoy. Ephem. Epigr,, 8-280 : Aeta ludorum taeeul. Siptimot^ V, 20.
(3) L'oracle nous a été conservé par Zosixb (II, 6). Que cet oracle se rapporte à Tépoque de Tagitation des Gracques et que par suite il nous montre que les jeux durent être célébrés vers Tan 120, c'est ce que Momiisbn, Epiitm. Epigr., VIII, 235, a
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que par conséquent un autre siècle de cent dix ans était sur le point de finir, et que l'on pouvait célébrer les jeux la première année de la double présidence (1). Ainsi, puisque les cinquièmes jeux séculaires terminaient une période de 440 ans, ceux qui croyaient à la doctrine exposée par Varron sur la réintégration des corps et des Ames, pouvaient espérer qu'avec les jeux séculaires recommencerait véritablement la reconstitution corporelle de l'ancienne Rome, et que les générations de l'ancienne république Tincameraient de nouveau, ayant fini leur séjour aux Champs-Elysées. Combien cela devait encourager à obéir à la loi de marUandis ordinibust On donnerait, d'autre part, dans la cérémonie une satisfaction particulière à ceux qui étaient surtout sensibles au symbolisme des rites^ ou qui avaient une foi très vive dans les oracles de la Sibylle^ si répandus pendant les dix années précédentes. Atéius et les quindécemvirs, s'efforçant toujours de se conformer à l'oracle, décidèrent que les fêtes religieuses
démontré comme étant vraisembl&ble. Gemsorinus {d, die natali, XVII, 10), après avoir donné la date des ludi ioeeularu d'après la tradition historique, nous dit qu'au contraire, d'après les commentaires des quindécemvirs, les premiers jeux auraient eu lieu en 456 avant J.-C, les seconds en 344. H ne parle pas des troisièmes. Or, si les premiers avaient eu lieu en 456, les seconds, d'après le système des cent dix ans, auraient dû avoir lieu en 346, les troisièmes en 236, les quatrièmes en 126, les cinquièmes en l'an 16. On comprend que les quindécemvirs, en s'appuyant sur cet oracle qui indiquait que les jeux avûent eu lieu en l'an 26, soutinrent que les jeux avaient déjà eu lieu trois fois, à un intervaUe de cent dix ans, excepté pour la seconde fois où l'on admit une légère différence de deux ans, peut-être pour justifier la nouvelle dilTérence d'un an que l'on allait accepter.
(1) L'hypothèse de Boissua (Revue de$ Deux Mondes, 18S2, mars, p. 80), que les jeux eurent lieu une année plus t6t pour célébrer la fin de la première période de dix ans du gouvcinement, me parait vraisemblable; mais je crois volontiers que Ton voulait aussi célébrer le vote des lois sociales.
2d4 GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
consisteraient en sacrifices que Ton ferait pendant trois nuits successives, le premier aux Moires (c'est le nom grec des Parques), le second aux Ilithyies ou dëesses de la génération, le troisième à la Terre mère^ c'est-àdire aux divinités dont dépend l'existence physique, la vie et la mort des individus, la fécondité de la race, si nécessaire à TÉtat, la fertilité de la terre qui est la première source de la richesse et de la prospérité. Comment demander plus clairement aux dieux un âge exempt de destructions criminelles d'existences^ fécond en, hommes, heureux^ grâce à une abondance méritée? On ferait de jour, au contrai^, les sacrifices aux dieux de l'empyrée et dans Tordrie suivant : le premier jour à Jupiter^ le second à Junon, le dernier à Diane et à Apollon^ de façon à ce que la fête se terminât dans les honneurs solennels rendus au beau dieu grec^ dont Auguste s'appliquait à répandre le culte, au dieu qui, d'après l'oracle de la SibyUe et l'églogue de Virgile, devait présider au nouveau siècle, au dieu qui représentait le soleil et l'intelligence, la lumière et la chaleur, c'est-à*dire les sources de la vie physique et la splendeur de Tàme humaine. L'hymne à Apollon et à Diane, qui devait terminer et résumer les fêtes, serait composé par le plus grand poète vivant, Horace. Tous les hommes libres, citoyens ou non, seraient invités aux fêtes, et les représentants des hautes classes de Rome, hommes et matrones, y prendraient part comme acteurs; ils auraient à leur tète les deux présidents, Agrippa et Auguste.
Le 17 février (1), le sénat, sans que nous sachions
(1) Un fragment d*uno inscription relative aux ludi ioecularet de Claude ou de Domitien, mentionne un sénatus-consulte du 17 février sur les dépenses des jeux séculaires : C. /. L., VI, 877 a. Je suppose ([ue ce fut dans cette séance que Ton discuta
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Lk RÉPUBLIQUE D'AUGUSTE 265
qui avait fait la proposition, décrétait que cette année même, on célébrerait les jeux séculaires; il fixait la dépense et les conditions pour les travaux que nécessitaient les cérémonies, les jeux et les fêtes; il chargeait Auguste, qui était un des magistri ou présidents du collège des quindécemvirs, de régler la cérémonie (1). Auguste soumit alors le programme préparé par Atéius Capito, au collège des quindécemvirs; il le fit non seulement approuver^ mais publier par eux, et il leur fit aussi publier dans des édits ou dans des décrets toutes les dispositions nécessaires pour la fête, à mesure qu'on en voyait la nécessité^ de façon à ce que ce fût le collège des quindécemvirs et non Auguste qui semblât régler la fête et en prendre la direction. Il fut ainsi décidé qu'elle commencerait dans la nuit du 31 mai par un sacrifice aux Moerae, et qu'elle continuerait, dans Tordre que nous avons dit, jusqu'au 3 juin, en reliant Tune à l'autre les cérémonies religieuses par une suite ininterrompue de divertissements populaires. On envoya des hérauts dans toutes les
ce que seraient les jeux, et que l'on prit les autres dispositions préparatoires. Il se pourrait cependant que le sénat n'eût pas pris de décision d'un ordre général sur les jeux dans une séance précédente Quoi qu'il en soit, il y a une chose certaine, c'est que, comme le dit Mommsen, il fallut une délibération du sénat et qu'Auguste, aussi bien que les quindécemvirs, durent agir en vertu des pouvoirs qui leur étaient conférés par le sénat. (1) Si du moins, comme le suppose Momhsen (Ephem. Epigr., Vin, p. 847), les vingt-quatre premières lignes des Acta contiennent un fragment d'une lettre d'Auguste aux quindécemvirs. Si la cliose n'est pas certaine, l'hypothèse est du moins vraisemblable. Je ferai remarquer toutefois que la procédure suivie pour l'organisation des jeux ne ressort pas bien clairement de l'inscription qui est peut-être trop mutilée. On comprend seulement qu'il y eut un certain nombre d*edieta et de dêtreia dans le collège des quindécemvirs, et qu'Auguste, même s'il fut chargé par le sénat de régler la fête, chercha, comme à l'ordinaire, à no pas se mettre trop en avant,
266 ORANDfiUR ET DÉCADENCE DE ROME
régions de Tltalie et jusque dans les villages les plus lointains pour annoncer la grande cérémonie que l'on devait célébrer A Rome^ cérémonie que personne encore n'avait vue, et que personne ne reverraii jamais (1); on choisit pour prendre part à la cérémonie les personnes les plus respectables des hautes classes; on prépara les processions et les spectacles, on commença à former les chœurs. Tandis qu'on faisait ces préparatifs, le collège des quindécemvirs fut appelé à examiner la [question de savoir si^ dans cette cérémonie, comme dans la précédente^ il convenait de faire faire d'abord au peuple les suffimenta ou purifications dans les vapeurs de soufre et de bitume^ et d'obtenir du peuple qu'il ftt des oi&andes de comestibles (orge^ blé, fèves) à distribuer ensuite à tous ceux qui assistaient à la fête (2). Il ne faut pas oublier que les ludi saecuhres étaient à l'origine une cérémonie étrusque destinée à implorer des dieux la fin de la peste; que par suite elle dut être célébrée pour la première fois à une époque d'épidémie; il est donc vraisemblable que la sagesse étrusque avait compris qu'avant de réunir des foules à une époque d'épidémie, en risquant de centupler la force de la contagion, il était nécessaire de purifier chacun des spectateurs, en ayant recours à ces moyens auxquels la science moderne reconnaît encore une certaine efficacité. L'offrande des fruges se rattachait probablement par quelque idée religieuse aux suffimenta. Et le collège décida que le 28 mai, devant le temple de Jupiter Optimus Maximus et devant le temple de Jupiter tonnant sur le Capitole, dans les
(1) ZOSIMB, II, 5.
(2) Aeta, 2M5; Ephem. Epigr,, VUI. t28.
(3) Cette date est une conjecture. Voy. Moxmsen, Eph$m, Epigr,, VIII, p. 250.
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portiques spacieux du temple d'Apollon sur le Palatin, et du temple de Diane sur l'Aventin^ les membres du collège des quindëcemyirs^ viendraient recevoir du peuple les fruges données comme oi&ande, et que dans les mêmes lieux, excepté dans le temple de Diane, ils donneraient au peuple le soufre et le bitume dont les vapeurs devaient servir à chacun à se purifier chez soi, ainsi que sa famille, avant de venir à la fête (1). On parlait de la fête dans toute l'Italie, tandis qu'elle se préparait, et bientôt, oubliant tous les autres soins, on vécut partout dans l'attente de cette solennité unique; tout le monde s'en occupait, depuis Auguste, Agrippa et les consuls qui désiraient qu'elle fût magnifique, jusqu'aux petits propriétaires des villes éloignées qui se disposaient à faire, pour cette occasion unique, le grand voyage de la métropole; depuis l'aristocratie romaine qui devait figurer dans la fête avec ses personnages les plus respectables, avec ses femmes les plus belles et les plus chastes, avec ses jeimes gens qui donnaient les plus belles promesses^ jusqu'à Horace qui, plus misanthrope^ plus mécontent que jamais^ ne croyant guère à la sincérité de la fête et de ceux qui rorgani$aient, n'avait pourtant pas su renoncer au plaisir de composer une belle poésie à laquelle le public
(i) Selon Zosim (II, 5), les iuffimenta se distribuaient 2v x(^ KamtxMtf (cette expression désigne certainement les deux temples de Jupiter Optimus Maximus et de Jupiter tonnant, placés sur le Gapitole, et dont il est question au v. 80 des Acta)^ xal tt Tf vef t4> xatà t6v IlaXdTiov (qui est certainement Vaede$ ApoUinii dont U est question au v. Si des Aeta). Mais selon Zosime, dans le temple de Diane sur TAyentin, on ne faisait qu'accepter les fr%ge$, et on ne donnait pas les tuffmenta. La raison de cette différence est très obscure, et Ton se demande s'il n'y a pas une erreur dans Zosime. L'inscription des Aeta ne nous vient pas en aide, parce qu'elle est incomplète et que pour ce point elle a été reconstituée d'après le texte de Zosime.
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ennemi serait cette fois obligé de faire un bon accueil. Mais dans quelle mesure les masses seraientrelles capables de comprendre et d'apprécier Tidée capitale de la fête, c'est-à-dire la nécessité de régénérer Rome sans attendre des dieux le fabuleux Age d'or, mais en pratiquant les Ycrtus sévères dont les lois approuvées l'année précédente imposaient Tobseryance, en vivant d'une vie de famille simple, austère et féconde? Cependant, le i*' juin approchait; des foules immenses arrivaient à Rome. Mais une difficulté se présenta. La lex de marUandis ordinibus interdisait les spectacles publics aux célibataires. Un grand nombre de personnes auraient donc dû être exclues, et parmi elles Horace lui-même, le poète qui composait rhynme officiel de la grande cérémonie. Le 23 mai^ cédant à des démarches multiples, le sénat suspendait pour ces fêtes l'interdiction de la lex de maritandis ordinibus et ordonnait qu'un cotnmentarium des jeux fût écrit sur une colonne de bronze, et un autre sur une colonne de meu'bre (i). Deux jours après les quindécemvirs, en raison de l'affluence considérable, décidèrent que la distribution des suffimenta se ferait non pas en un jour^ mais en trois jours, les 26, 27 et 28 mai (2).
Quand les hommes libres eurent été purifiés, les cérémonies commencèrent, la dernière nuit de mai. Au Champ-de-Mars , sur le bord du Tibre, à l'endroit indiqué par l'oracle et où le Tibre est le plus étroit et le plus profond (3), c'est-à-dire à l'endroit où aboutit
(1) Aeta, V. 50-63.
(2) Aela, v. 64-70; nous avons deux monnaies d'Auguste se rapportant aux tuffimenta,
(3) On a beaucoup discuté sur ce point, mais il me semble qu'on ne peut pas traduire autrement les paroles de la sibylle (ZosiMB, II, 6) : Iv Trefiiu} icapà Ovft^pidoç àicXexov {{dcop d^rrnQ vreivo- Taxov... aT£iv6xa;ov se rapporte-t-il à <}5«p ou à. icê6(ov? 11 me
LA RÉPUBLIQUE D*AtJGtJ8TË 269
aujourd'hui le pont Victor-Emmanuel, on avait construit trois autels et auprès, une scène, mais sans théâtre et par conséquent sans sièges, afin que les spectateurs assistassent debout au théâtre et que la cérémonie fût empreinte d'une solennité mâle et antique^ rappelant l'époque où on ne connaissait ni sièges commodes ni grand vélum pour abriter du soleil (i). Dans la nuit donc, vers la deuxième heure, le peuple se pressa dans le Tarentum. L'obscurité n'était éclairée que par les étoiles et par les autels qui fumaient dans le fond sur le bord du Tibre. C'est dans cette lueur qu'apparut Auguste suivi de tout le collège des quindécemvirs (2); et il immola neuf agnelles et neuf chèvres sur les trois autels (3), achivo ritu, à la mode grecque (4) : puis dans le grand silence de la nuit, au nom de tous les citoyens et de tous les hommes libres, présents et absents, il
semble, quant & moi, que ce mot ne peut se rapporter qu'& CStùç et qu'il complète le sens exprimé dans le mot dhcXcrov, désignant Tendroit où le fleuve est le plus profond et le plus étroit. Il me parait difflcile que Zosime ait voulu indiquer l'endroit où le Ghamp-de-Mars aurait été le plus étroit et Teau du Tibre la plus abondante. La phrase deviendrait très confuse. Si on l'interprète comme nous venons de le faire, elle indique au contraire clairement l'endroit situé entre San Giovanni dei Fiorentini et le pont du Janicule, endroit dans le voisinage duquel ont été découverts les Aeta êaeeularia et l'autel de Dis et de Proserpine.
{i)Actat V. 100, m teaena quoi theatrum adjeetum non fuit, nullû potitii iedilibus. Yoy. Zosimb, II, 5 et, Yalére-Maiiiib, II, iv, S.
(2) ZOSIHK, II, 5.
(S) Zosimb (H, 5) dit qu'il y avait trois autels et qu'Auguste sacrifla trois agneaux. D'autre part, la prière aux Moera$ trouvée dans les Acta nous indique nettement qu'il y eut neuf chèvres et neuf agnelles de sacrifiées. Zosime s'est donc trompé. On pourrait supposer qu'en même temps qu'Auguste, deux autres magiiiri du collège sacrifièrent sur les deux autres autels, mais le V. 115, où nous est conservé le récit du sacrifice aux Hithyiae nous montre clairement qu'Auguste fit seul tous ces sacrifices.
(4) Achivo ritu : Aeta, v. 90.
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adressa aux déesses qui tournent et brisent avec leurs doigts les fils ténus de la vie, une prière d'un style explicite et sec comme celui d'un contrat et dont il serait impossible de rendre dans une traduction l'aridité arcbaîqueet la concision commerciale. Je la donne ici, telle qu'elle a été reconstituée par les érudits d'après les fragments qui en sont restés : c Mœrae, uti vobis in illeis libreis scriptum est, quarum rerum ergo^ quodque melius siet p. R. Quiritibus, vobis VIIQ agnis feminis et IX capris feminis sacrum flat; vos quaeso praecorque uti imperium maiestamque P. R... Quiritium duelli domique auxitis utique semper nomen Latinum tuaeamini... incolumitatem sempitemam vietoriam valetudinem populo romanoQuiritibus tribuatis faveatisque populo Romano Quiritium legionibusque populi R. Quiritium remque p. populi Romani Quiritium salvam servetis,... uti sitis volentes propitiae p. R. Quiritibus quindecivirum coUegio mihi domo familiae et uti hujus... sacriflcii acceptrices sitis VIIII agnarum feminarum et VIIII craprarum feminarum propriarum immolandarum; harum rerum ergo macte bac agna femina immolanda estate fitote volentes propitiae p. R. Quiritibus quindecemvirorum coUegio mihi domo familiae (i). » Ce qid ne voulait pas dire à moi, Auguste, à la famille et à la maison d'Auguste, mais à moi qui suis présent, citoyen, homme libre, tandis qu'Auguste récite la formule de la prière qui à ce moment-là devait être sur les lèvres de tous les assistants et de toute l'Italie, et qui fort nettement, sans circonlocutions, proposait ce contrat à la divinité; d'un côté neuf agnelles et neuf chèvres, offertes aux déesses, d'autre part la félicité de l'État et des particuliers
(1) Aeta, V. 91-99.
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donnée par les déesses en échange des sacrifices. U serait impossible d'imaginer une prière plus archaïque à la fois dans sa langue et dans ses formules. Il n'est question que du populus Romanus et des Quirites dans une cérémonie à laquelle étaient invités tous les hommes libres. Le sacrifice accompli, on alluma les lumières sur la scène et de grands feux, et Ton représenta sur la scène différents spectacles (1), le public restant toujours debout, tandis que des matrones, au nombre de cent dix pour représenter les années du siècle, offraient à Diane et à Junon un sellisterne ou banquet sacré (2). Le jour suivant eut lieu une solen* nité au Capitole : Agrippa et Auguste^ les deux collègues, sacrifièrent chacun un bœuf à Jupiter Optimus Maximus, en répétant à Jupiter la prière monotone que, dans la nuit, Auguste avait déjà adressée aux Moires (3); puis dans un théâtre construit en bois sur le Champ-de- Mars, auprès du Tibre, et pourvu cette fois des sièges nécessaires, on représenta les jeux latins, tandis que se continuaient sur la scène construite dans le Tarentum les jeux commencés pendant la nuit (4). Il y eut ce jour-là un nouveau sellisterne offert par les mères de famille (5); les quindécemvirs suspendirent les deuils privés des femmes (6). Pendant la nuit on fit un nouveau sacrifice dans l'obscurité du Tarentum, sur le bord du Tibre, aux Ilithyies, déesses de la fécondité, sacrifice où le sang n'était pas versé, et où l'on oi&ait vingt--8ept gftteaux, en trois fois et de trois espèces dif-
(1) Aeia, V. 100; Zosiiub, II, 5.
(t)Âeta,y. 101.
(3) Aeta, v. 103-100.
(4) Àcta, V. i08.
(5) ActOt V. 109.
(6) Acta, V. 110-114.
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férentes, en accompagnant cette offrande de la mém prière, dans laquelle Auguste changea seulement I nom de la déesse (1). La journée du 2 juin était con sacrée à un grand sacrifice à Junon sur le Capitole, e aux matrones^ pour symboliser la fonction religieuse dans l'État et dans la famille, de la femme qui ne doi pas s'occuper des affaires publiques, mais qui peu unir utilement ses prières a celles des hommes poui implorer la protection des dieux. Cent dix mères di famille, toujours le nombre des années du siècle, choisies par les quindécemvirs parmi les plus noble: et les plus respectées de Rome, recevaient l'ordre dt se trouver sur le Capitole pour le sacrifice; et quand Agrippa et Auguste eurent immolé chacun une vache (2), et qu'Auguste eut répété à Junon ce qu'il avait déjà dit aux Parques, à Jupiter, et aux Ilithyies, les matrones se mirent toutes à genoux^ et récitèrent une longue prière, un peu différente de la prière ordinaire pour demander à Junon, genibtis nixae, qu'elle protégeât la république et la famille, qu'elle donnât éternellement aux Romains la victoire et la force. Il y eut ensuite de nouveaux jeux dans tous les quartiers de Rome (3). Et la nuit, dans le Tarentum, eut lieu le troisième sacrifice nocturne à la Terre mère, avec la cinquième répétition de la prière ordinaire suivie aussi d'un sellisterne (4). Le 3 juin enfin eut lieu la dernière solennité qui était aussi la plus importante : le sacrifice des vingt-sept gâteaux déjà offerts aux Ilithyies en l'honneur d'Apollon, dans son temple sur le Palatin (5).
(4) Aeta, v. 145-118.
(2) Acta, V. 119.
(3) Aeta, v. 133.
(4) Aeta, y. 134-138.
(5) Aeta, v. 139-146.
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Mais quand le sacrifice fut accompli, quand Auguste eut récité pour la sixième fois sa prière monotone, et qu'on arriva au bout de cette suite si peu variée de cérémonies qui avaient duré trois jours, alors enfin Tode d'Horace chantée par viogt-sept jeunes gens et par vingt-sept jeunes filles, prit son vol, plana, comme fait Falouette, sur ses strophes vigoureuses, répandit sa mélodie dans l'inmiense ciel de Rome qui n^avait pas encore entendu, entre les sept collines, des lèvres humaines adresser aux dieux des prières aussi douces^ aussi tendres, aussi harmonieuses. Quelle différence entre les prières protocolaires récitées par Auguste et les cent dix matrones dans un style si alourdi par les pronoms relatifs et les longs gérondifs, et ces strophes ailées^ légères et vigoureuses qui voltigeaient dans l'air comme de gracieux oiseaux! Cette poésie résume les significations complexes de la longue cérémonie; on y retrouve le mélange mythologique des symboles astronomiques et moraux, le rappel des récentes lois sociales, la glorification des grandes traditions de Rome, les aspirations vers la paix, la puissance, la gloire, la prospérité et la vertu qui est la condition de tous les biens convoités par l'homme. Dans un prélude de deux strophes, les jeunes gens et les jeunes filles invoquent Apollon et Diane :
Phoebe, siWaromque potens Diana, Lucidum coeli décos, o colendl Semper et culti, date quae precamur Tempore sacro.
Que Sibyllin! monuere Tenus Virgines lectas puerosque castes Dis, quibasseptemplacuere colles, Dicere carmen.
Puis les jeunes gens se tournent vers Apollon, le dieu de la lumière, le soleil; et ils lui chantent la strophe qu'aucun enfant de Rome, même vingt siècles plus tard, ne lira jamais sans émotion :
Aime sol, curru nitido diem qui Promis et celas, aliusque et idem Nasceris, possis nihil urbe Roma Visere majus!
Les jeuoes filles continuent en confondant Diane avec Ilithyie et Lucine, les déesses de la génération :
Rite maturoB aperire partus Lenis, llithjia, tuere matres, Sive tu Lucina probas vocari, Seu Genitalis:
Et les jeunes gens reprennent en invoquant les faveurs de la déesse pour les lois approuvées Tannée précédente :
Diva, prodacas subolem patrumque Prospères décréta super jugandis Feminis prolisque novae feraci Lege marita.
Il sera ainsi possible, disent les jeunes filles, de célébrer tous les cent dix ans, pendant trois jours et trois nuits, les ludi saeculares :
Certus undenos deciens per annos Orbis ut cantus referatque ludos Ter die claro totiensque grata Nocte fréquentes.
Et, alternant leurs chants, les jeunes gens et les jeunes filles invoquaient ensuite les Parques, déesses du des-
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tin; puis la Terre, mère de la fertilité et de la prospérité; puis de nouveau Apollon^ dieu de la santé, qui^ doux et apaisé^ dépose ses traits, et Diane^ cette fois^ sous la forme astronomique de la lune en croissant :
Vosque veraces cecinisse, Parcae, Quod semel dictum est 8tal)ili8qiie rerum Terminus seryet, bona jam peractis Jungite f ata,
Fertilis fragum pecorisque tellus Spicea donet Gererem corona; Nutriant fétus et aquae salubres Et Joyis aurae.
Gondlto mitis placidusqus telo Supplices audi pueros, ApoUo ; Siderum regina bicomis, audi, Luna, puellas.
Après avoir ainsi invoqué séparément le soleil, la fécondité^ le destin, la prospérité, la lune, les jeunes gens et les jeunes ûQes, continuant probablement à alterner les strophes, s'a^dressent à tous les dieux de l'Olympe à la fois, pour faire monter jusqu'à eux, dans des strophes magnifiques, le vœu universel de Rome et de ritaïie, le vœu qui résumait toutes les plaintes, tous les regrets, toutes les aspirations, toutes les espérances^ tous les rêves qui flottaient dans l'ftme de la nation, au moment de ce premier retour à la vie après l'immense catastrophe :
Roma si yestrum est opus Diaeque Littts EtruBcum tenuere turmae, Jussa pars mutare Lares et urbem Sospite cursu,
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Gui per ardentem sine fraude Trojam Casius Aeneas patriae supentes Liberum muniTii lier, daturus Plura relictis :
Di, probos mores docili juventae, Di, senectuti placidi quietem, Romulae genti date remque prolemque Et decus omne!
Quaeque vos bobas yeneratur albis Clams Anchisae Venerîsque sangais, Impetret, bellante prior, jacentem Lenis in hostem.
Jam mari terraque manus potentes Medus Albanasqae timet secures, Jam Scjthae responsa petunt saperbi Nuper et Indi;
Jam Fides et Pax et Honos Pudorque Priscas et neglecta redire Yirtus Audet apparetque beata pleno Copia cornu ;
Augur et fulgente decorus arcu Phoebus acceptusque noyem Camenis, Qui saltttari leyat arte fessos Corporis artus,
Si Palatinas yidet aequus arces, Remque romanam Latiumque felix Alterum in lustrum meliusque semper Prorogat aeyum.
Et une dernière invocation de ceux qui vont se retirer^ l'&me pénétrée de piété, après avoir ainsi prié, termine le chœur :
Quaeque Ayentinum tenet Algidumque, Quindecim Diana preces yirorum Curât et yotis puerorum arnicas Applicat aures.
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Haec JoYem sentire deosque cunctos Spem bonam certamque domum reporto, Doctas et Phoebi chorus et Dianae Dicere laudes.
C'était là un beau poème, un hymne admirable à la vie dans ses formes multiples, au soleil, à la fécondité, à l'abondance, à la vertu^ à la puissance; et tout cela était merveilleusement rendu dans un style mythologique et grec. C'était même un trop beau poème. Si on compare cette prière magnifique avec les formules si sèches récitées par Auguste, on peut se rendre compte du malaise^ de l'incertitude et de la contradiction qui régnaient à cette époque. On a^ d'un côté, une vieille religion politique momifiée dans son matérialisme barbare et dans son rituel séculaire; de l'autre^ des tentatives pour la vivifier en faisant appel à l'art, à la mythologie, à la philosophie des Grecs, c'est-à-dire à des éléments purement intellectuels^ et qui ne venaient pas d'une piété nouvelle. Le carmen sœculare était une belle œuvre d'art^ de même que ce temple d'Apollon, construit par Auguste, et entre les colonnes duquel on récitait ce poème; mais c'était un beau morceau de poésie lyrique et humaine, et non un chant de ferveur religieuse: il pouvait avoir été composé par un grand artiste qui considérait ces divinités comme de purs symboles intellectuels, bien faits pour personnifier artistement certaines abstractions. Sans doute le paysan grossier et le plébéien ignorant pouvaient encore croire qu'ils obtiendraient des Parques et d'Apollon ce qu'ils désiraient, en répétant les formules prononcées par Apollon : mais comment pouvait-on se servir de cette vieille religion pour gouverner l'empire, maintenant que l'aristocratie ne savait plus se servir de la religion pour discipliner les masses? Comment les
beaux vers d'Horace auraient-ils pu raffermir la conscience des devoirs dans une aristocratie corrompue et frivole, si elle ne répétait ces vers que parce qu'ils étaient harmonieux? Les jeux séculaires prouvaient bien que les tentatives faites pour renouveler avec l'hellénisme la vieille religion romaine, apportaient plutôt de la confusion qu'un rajeunissement. Le chœur des vingt-sept jeunes gens et des vingt-sept jeunes filles eut beau se rendre sur le Capitole pour y chanter de nouveau le poème (1); le peuple eut beau ce jour-là goûter, outre les jeux ordinaires, le spectacle d'une course de quadriges (2); les quindécemvirs eurent beau, pour plaire à tout ce monde en liesse» ajouter sept jours de ludi honorarii aux trois jours de ludi solemnes, en ordonnant seulement qu'il y eût un jour de repos, le 3 juin (3)^ l'espérance bonne et sûre que ceux qui chantaient le poème d'Horace prétendaient avoir emportée chez eux, était un beau mensonge poétique. Tandis que l'Italie s'amusait à Rome avec ces rites, ces cérémonies et ces chants^ les provinces européennes de l'empire s'apprêtaient à commenter, par une vaste révolte, les jeux séculaires et leur earmen. Le long désordre du dernier siècle avait dans tout
(1) Acta, V. 448. Mohmsbn {Eph. Epigr,, VIII, p. 256) suppose au contraire que le poème fut chanté a chorit toUmni pompa êx Palatio ad Capitolinum pergentibuê ei indê redeuntibtu ad aedem Apollinit Palatinam. Mais le texte des Acta, qui est si précis, me parait exclure absolument cette hypothèse qui sans cela paraîtrait vraisemblable Quant à l'étrangeté qu'il y aurait eu à faire chanter sur le Capitole un poème en l'honneur d'ÂpoUon et de Diane, dans lequel il est à peine question de Jupiter et de Junon, on pourrait répondre que le Carmen d'Horace n*est pas seulement un hymne à Apollon et à Diane, mais aussi et surtout le Carmen taeeulare, l'hymne synthétique de toute la cérémonie.
(8) Ada, y. 154.
(3) Acta, y. i55>159.
l'empire interverti à un tel point le cours naturel des causes et des effets, que la paix elle-même allumait alors un grand foyer de guerre dans les Alpes et dans les provinces européennes. Si la paix^ en effet, avait été d'un bienfait indicible pour l'Italie et pour les riches provinces de l'Orient^ les nations grossières qui obéissaient à Rome dans les Alpes, dans la Gaule transalpine, en Espagne, en Pannonie, n'avaient guère eu à se louer des présents que la paix leur avait réservés, c'est-à-dire de levées plus fréquentes et plus rigoureuses d'auxiliaires^ d'une plus grande sévérité des proconsuls et des propréteurs, et surtout de nouveaux impôts décidés par Auguste^ et perçus avec rigueur par ses procurateurs, pour réorganiser les mauvaises finances de la république. Dans ces régions, habituées depuis longtemps à rendre à l'autorité romaine un hommage purement formel, un vent de révolte soufflait depuis quelque temps; il en était de même en Gaule, où le cens qui avait été ordonné par Auguste et les nouveaux tributs qu'il avait imposés^ avaient, en l'espace de dix ans, à demi détruit la pacification du pays^ qui était retombé dans les discordes et Tagitation d'autrefois (1). Licinus, le fameux affranchi d'Auguste, chargé de veiUer à la perception des tri-
Ci) SuBTONB, rf6., 9 : Pott haee eomatam Galliam anno fere rexit (Tiberiut) et harharorum ineunionibui et principum ditcordia inquietam. Cette brève allusion noua prouve que vers cette époque l'aristocratie en Gaule était de nouveau en proie à de grandes discordes, et que ces discordes étaient liées à des incursions de Germains dont nous parlerons plus loin. Gela veut dire qu'il se reformait dans la noblesse gauloise un parti romanophUe et un parU germanophile, et que la dominaUon romaine avait fait renaître un vif mécontentement. Dion (LIY, 21) confirme très nettement la phrase de Suétone, et cela prouve que le mécontentement était surtout causé par les exactions de Licinus*
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buts^ personnifiait aux yeux des Gaulois ce changement inattendu et si pénible de la politique romaine. Licinus qui, pour remplir sa charge, parcourait la Gaule, y connaissait les propriétaires, les marchands, les ouvriers^ et cherchait à connattre la richesse de toutes les classes, le premier peut-être d'entre les llomains, avait vu apparaître çà et là dans cette Gaule froide^ brumeuse et barbare, les signes de richesses menreilleuses que Ton pourrait bientôt exploiter. Le premier il avait entrevu la prospérité et la grandeur futures de ce pays (1)^ mais il en avait profité pour montrer à Auguste qu'il était passé maître dans Part de soutirer de l'argent aux sujets. Dans aucune partie de l'empire, il ne s'était trouvé de gouverneur, de questeur, de légat ou de procurateur d'Auguste, qui eût mis autant de zèle que Licinus en Gaule à reconstituer le trésor de la république^ mais personne non plus n'y avait apporté aussi peu de scrupules. 11 avait suivi
(1) Dion, LIV, 21 : C'est là ce que signifient yéritablement le récit que nous trouvons dans Dion des querelles survenues entre Auguste, les Gaulois et Licinus, et le discours que l'historien grec met dans la bouche de Licinus au 8i:get de la richesse des Gaulois. Ce discours, dans son exagération môme, contient évidemment une pensée plus sérieuse de Licinus qui n'aurait pas été maintenu en Gaule si longtemps par Auguste, s'il n'avait été qu'un voleur vulgaire, habile à se tirer d'affaire au moyen de mensonges. Licinus, même s'il était dépourvu de scrupules, était un homme intelligent et actif, et il rendit de grands services au gouvernement romain ; U est donc nécessaire de lui attribuer, même au point de vue romain férocement égoïste, des intentions plus sérieuses que le simple désir de s'enrichir en volant les Gaulois. En considérant ainsi cet épisode, il n'est pas difficile d'entrevoir quelle était cette idée. Accusé par les Gaulois d'avoir fait peser sur eux des impôts écrasants, Licinus cherche à démontrer à Auguste que les Gaulois et la Gaule sont plus riches qu'on ne le croit à Rome, et que la Gaule est un pays qui promet beaucoup. Et en cela, il est certain qu'il avait vu juste.
dans toutes les régions de la Gaule les officiers charges de faire le cens; il avait interprété à sa façon les institutions d'Auguste^ en se mettant lui-même en avant plus qu'il ne convenait à un affranchi du prindepsy qui, en Gaule, n'était qu'un auxiliaire privé du legiUus : il s'était imposé enfin à celui-ci, et n'avait pas négligé d'emplir sa caisse en même temps que celle de l'État. Il savait qu'à Rome^ en raison des difficultés financières, on n'examinerait pas de trop près les moyens employés, si les résultats étaient brillants. Mais en Gaule il se reformait dans la noblesse un parti antiromain; c'était un grand péril auquel s'ajoutait un péril nouveau ou plutôt un péril qui réapparaissait^ le péril germanique. Par sa victoire sur Arioviste, César avait rejeté les Germains hors de la Gaule et avait fermé solidement derrière eux les portes de la nouvelle province romaine; mais quarante ans s'étaient écoulés depuis la défaite du roi des Suèves^ et, tandis que le prestige de Rome diminuait pendant les guerres civiles, de nouvelles générations avaient grandi au delà du Rhin^ qui n'avaient pas vu César et son armée dans la Gaule^ et qui recommençaient à songer aux belles terres fertiles, convoitées depuis si longtemps, au vaste champ d'émigration, de conquête et de butin, auquel, avant Tinvasion romaine, les Germains accédaient si facilement, et qui n'était défendu que par cinq légions. Agrippa semble s'être aperçu le premier que Rome avait à se tenir sur ses gardes, pour empêcher qu'une partie de la noblesse gauloise ne fît des avances aux Germains, et que ceux-ci ne songeassent de nouveau à reconquérir la Gaule; et pendant son dernier séjour en Gaule, il avait imaginé deux grands expédients politiques pour compenser la force militaire insuffisante de Rome en Gaule. C'était d'abord
ut GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
d'apaiser le ressentiment des Gaulois au sujet de Faug* mentation des impôts; puis d'empêcher par des moyens pacifiques l'invasion de la Gaule. Il permit à une grande multitude d'Ubiens qui habitaient sur la rive germanique du Rhin de passer le fleuve et d'occuper au delà des terres incultes (1); il espérait ainsi gagner l'amitié des populations riveraines et voisines, et convertir en sujets laborieux ceux qu'il aurait été autrement contraint de détruire, tôt ou tard^ comme des bètes sauvages. Agrippa^ avec son esprit vaste et puissant, avait en outre compris que Rome n'était plus assez forte pour que la Gaule se laissât sans murmurer grever d'impôts par elle, et qu'il lui fallait justifier aux yeux mêmes des Gaulois les lourds tributs dont on les accablait, en leur rendant quelques services, et en faisant en Gaule ce qu'Auguste avait commencé à faire en Asie, c'est-i-dire en essayant de concilier dans les différentes parties de la nation des intérêts depuis longtemps opposés. La paix réunissait dans un commun désir d'imiter la civilisation grécolatine et de tirer parti du nouvel ordre de choses, les aristocraties locales que la guerre pendant les siècles précédents avait lancées, furieuses, les unes contre les autres. Les villes prenaient de l'importance, le commerce se développait, aussi bien celui qui se faisait à l'intérieur du pays, que celui qui se faisait avec la Germanie et avec l'Italie; le monde des ouvriers et des
(i) Strabon, IV, m, 4... {urfiyfKxv/ 'AYpCincaç éxdvraç «le xrrt ivToc ToQ *I^vou... Bien que Strabon ne dise pas quand, il est certain qu'Agrippa dut faire cette concession durant son der^ nier séjour en Gaule, alors que, n'ayant plus à guerroyer, U put s'occuper un peu de radmiinistration civUe. U est évident que le but de cette concession fut celui que nous avons indiqué, c'est-à-dire le désir de gagner l'amitié des populations de la frontière qui étaient les plus agitées.
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LA RÉPUBLIQUE D'ÂUGUSTË 283
marchands devenait aussi plus nombreux et plus important dans chaque peuple, et ils avaient besoin^ comme en Asie, de la paix, de l'ordre et de la sécurité, non seulement chez eux mais au delà des frontières du petit État auquel ils appartenaient. Or Rome seule pouvait assurer cette paix, en Gaule comme en Asie. Agrippa avait compris qu'il fallait d'abord donner des routes au pays; et il avait ces années-là tracé et commencé à construire le grand quadrivium de la Gaule, les quatre routes qui de Lyon allaient, Tune au nord, jusqu'à l'Océan, aboutissant probablement au village d'où Ton s'embarquait pour la Bretagne, une autre au sud jusqu'à Marseille; une autre à Test jusqu'au Rhin; une dernière à l'ouest, traversant l'Aquitaine et allant jusqu'en Saintonge (1); il s'était servi pour son tracé des routes gauloises qui existaient déjà, mais les avait élargies. Ainsi l'argent que Licinus arrachait à la Gaule était en partie dépensé dans la Gaule même et au profit des Gaulois.
Mais Agrippa avait dû interrompre celte grande tâche pour venir à Rome travailler avec Auguste aux lois sociales et célébrer les ludi saeculares; et l'orage qui se formait depuis quelque temps vers la frontière septentrionale éclata au commencement de l'an 16. Vers la même époque les Besses se révoltèrent en Thrace contre le roi Rimetalce, qui leur avait été imposé par les Romains; la Macédoine fut envahie par les Dentelètes^ par les Scordices, et il semble aussi par les Sauromates; les Pannoniens s'insurgèrent, entraînant dans la révolte le royaume de Norique, qui était simplement sous le protectorat de Rome^ et ils envahirent l'Istrie; dans les Alpes les Vennonètes et les
(i) 8t«abon, ly, XVI. 41.
Gamunnes (1) prirent les armes. Les premiers habitaient dans la Valteline et peut-être aussi dans une partie de la vallée de TAdige et dans la haute vallée de rinn (2) ; les seconds, dans la vallée qui a conservé ' leur nom. Au commencement de l'an 16 un grand bruit d'armes arriva ainsi de partout jusqu'à Rome, où Auguste se trouvait fort embarrassé et aux prises avec les premiers effets de ses lois sociales. L'arbre planté avec tant de peine donnait des fruits très singuliers. Il était maintenant bien évident que l'épuration du sénat, réclamée par la noblesse, comme une mesure de salut suprême, n'avait d'autre résultat que de rendre les séances du sénat encore plus vides qu'auparavant^ et de montrer ainsi à tout le peuple la paresse civique de cette aristocratie qui réclamait pour elle seule le privilège de gouverner l'État (3). Et ceux qui avaient été exclus du sénat reprenaient courage, étaient de plus en plus empressés autour d'Auguste, cherchaient à ébranler sa sévérité de censeur^ en usant sans relâche de cet argument irréfutable : pourquoi infliger à tant de sénateurs modestes l'affront d'être chassés du sénat, alors que ceux qui y restaient, les gros personnages, les membres de la haute noblesse, ne valaient pas mieux? Et ainsi, petit à petit, les uns après les autres, les sénateurs exclus rentraient au sénat (4). Mais les lois sur le mariage et sur l'adultère amenaient des
(1) Diow, LIV, 20.
(2) Oberziner, le Guerre di Auguslo eontro i popoli alpini, p. 52. Rome, 1900.
(3) C'est de cette façon seulement que Ton peut expliquer pourquoi Auguste, comme le rapporte Dion, lit infliger par le sénat une amende à ceux qui manqueraient une partie des sc'ances sans pouvoir donner une bonne excuse. (Dion, LIV» 18.)
(4) Dion (LIV, 14) nous dit en parlant de la Uetio êenaiut de l'an 18 : xal aOrœv (ceux qui avaient été exclus) ot (lév nXsCovc inavîjXOov XP^^^ ^C "^^ orvveSpiov.
Là République d*âu6uste sss
difficultés plus graves. Auguste s'était empressé d'adopter les deux fils d'Agrippa et de Julie, Caïus et Lucius (le premier avait trois ans et le second quelques mois seulement), pour donner le bon exemple, se mettre en règle avec la hx de maritandis ordinibus, et pouvoir dire, lui aussi, comme la loi le prescrivait à tout bon citoyen, qu'il avait élevé pour la république trois enfants : Julie et ces deux-là (4). Agrippa avait une fille, la femme de Tibère, que lui avait donnée Pomponia; et il était encore assez vigoureux pour espérer avoir de Julie deux autres enfants; en adoptant deux enfants en bas kge, Auguste ne risquait pas d'être accusé d'éluder l'esprit de la loi et de chercher à échapper aux charges et aux devoirs d'une longue éducation. Mais si, comme toujours, Auguste avait su habilement résoudre la difficidté qui le concernait et dont la stérilité de Livie était la cause^ tout le monde ne pouvait pas aussi facilement que lui se mettre en règle avec la loi. En outre, les premiers procès publics d'adultère avaient fait voir que si l'espionnage et la délation introduits parmi les dieux Lares pour veiller sur la pureté du foyer domestique, purifiaient les maisons, c'était en jetant dans la rue toutes les malpropretés accumulées dans les familles^ au risque d'en salir les passants. Le public accourait aux procès d'adultère comme à un divertissement scandaleux pour y voir les deux parties s'accabler d'ii^ures immondes,
(1) Dion (LIV, 18). C'est cela et non le désir de se choisir des successeurs qui fut le vrai motif de l'adoption. S'il avait voulu se préparer des successeurs, Auguste aurait jeté les yeux, non sur des enfants, mais sur Tibère et sur DrusuB qui avaient l'Age nécessaire pour remplir de graves fonctions et qui étaient en train de donner la preuve de leurs capacités. En outre, Auguste s'appliqua toujours à ne pas laisser soupçonner même de loin qu'il cherchait à se préparer un successeur.
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d'accasations honteuses et de révélations malpropres (4). Et le public prenait tant de plaisir à sonder ainsi curieusement les afFdres des autres qu'il tenait les regards curieusement fixés sur Auguste lui-même etsurTérentia. Tout le monde voulait savoir si l'auteur de la loi donnait vraiment l'exemple en l'observant lui-même (2). Enfin, si on pouvait se demander si ces lois allaient régénérer Rome, il était du moins certain qu'elles allaient augmenter le nombre des litiges et des procès, chose dangereuse maintenant que la vieille lex n'était plus observée et que beaucoup de sénateurs, de chevaliers, de plébéiens cherchaient à gagner de l'argent en plaidant. Les procès se multiplient, grossissent^ s'allongent d'une façon interminable, quand les avocats se font payer. Pour toutes ces raisons, Auguste avait voulu rappeler à tout le monde ce que la lex CifUia interdisait, en faisant confirmer de nouveau par le sénat, à la suite d'une délibération spéciale, les dispositions qui avaient trait aux honoraires des procès; et il avait fait décider aussi par le sénat qu'une amende serait infligée aux sénateurs qui manqueraient les séances sans motif valable (3). Mais depuis quelque temps il songeait à avoir recours i son expédient ordinaire dans les moments difficiles, à disparaître, à quitter de nouveau Rome^ où il était aussi délicat pour lui de faire exécuter ses lois, qu'il était dangereux de laisser ces lois s'user d'elles-mêmes, parce que, ceux
(\) Voy. Dion, LIV, 30 : l'anecdote est plus tardive (elle est de l'an 742); mais si Auguste se résolut alors à intervenir avec tant d'énergie malgré sa prudence ordinaire, cela prouve que le mal durait déjà depuis longtemps et qu'on en était las. Il est donc vraisemblable qu'il remontait à la première application de la loi.
(2) Voy. Dion, LIV, 19.
(8) Dion, LIV, 18,
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qui ne les observaient pas restaient impunis (4). Les révoltes si nombreuses qui avaient éclaté dans lès provinces eussent été un prétexte suffisant pour partir, mais des nouvelles encore plus graves arrivèrent bientôt et le décidèrent tout & fait : les Germains tentaient de rouvrir les portes des Gaules que César leur avait fermées. Après le départ d' Agrippa^ un homme en qui Auguste avait mis toute sa confiance et qui la méritait à cause de certaines qualités, Marcus Lollîus, était resté pour gouverner la Gaule. Quand la Galntie avait été annexée, LoUius en avait été le premier gouverneur, et il avait été consul en l'an 24. C'était un homme vif, intelligent^ mais très avide; à Pombre de l'amitié d'Auguste, il accumulait très habilement et sans se compromettre, un patrimoine gigantesque, et pour le moment, d'accord avec Licinus, il pressuruit les Gaulois pour remplir sa caisse en même temps que celle de l'État. Il ne pouvait donc guère être bien vu des Gaulois. Pour cette raison, à cause aussi de la soudaineté de l'attaque et enfin peut-être de quelque erreur qu'il commit^ LoUius ne sut pas repousser les envahisseurs au delà du Rhin; il fut battu dans dilTérentes rencontres, perdit une aigle de la cinquième légion, et à la fin^ effrayé, il envoya demander du
(1) Dion (LIV, 19) nous dit qu'Auguste prit le parti de quitter Rome pour ne pas assister à la violation continuelle de ses lois. Mais il dit ensuite qu'il partit après avoir envoyé Agrippa en Syrie et qu'il emmena avec lui Tibère, bien qu'il fût prêteur. Ceci nous donne à croire qu'il partit, lorsqu'il eut connaissance des révoltes qui avaient éclaté et de l'invasion germanique en Gaule où Tibère fut en effet nonuné legatui. Autrement on ne s'expliquerait pas pourquoi 11 avait emmené Tibère de Rome, puisque, étant préteur, il devait y rester. Les deux versions se concilient facilement : Auguste était déjà disposé à partir ; il profita donc bien vite des révoltes et de la guerre germanique qui justifiaient assez bien son départ aux yeux du public.
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secours à Auguste. Il fallait que le fils de César accourût aussitôt pour écarter le péril germanique qui renaissait, et pour mattriser les Gaules turbulentes (i)! Ces nouvelles durent un instant à Rome et en Italie détourner l'esprit public des questions intérieures et des scandaleux procès d'adultère. Un nouveau Yercingétorix n'allait-il pas parattre en Gaule, alors que la moitié des provinces européennes était menacée de la guerre? D'autre part Auguste^ encore tout rayonnant du glorieux accord conclu avec les Parthes, devait se demander quelles seraient les répercussions de cette crise européenne en Orient, où l'équilibre ne se maintenait que par miracle. Qu'arriverait-il si Phraatès profitait de l'occasion favorable et des embarras d'Auguste pour reprendre TArménie? Les dieux semblaient vraiment donner par les faits mêmes une réponse ironique aux poétiques invocations du Carmen saeculare. Par bonheur^ auprès d'Auguste il y avait Agrippa; et les deux principes purent prendre rapidement les dispositions nécessaires. On reconnut que, dans un moment aussi dangereux, il fallait que le fils de César se rendît en Gaule; son nom seul produirait une grande impression dans la guerre, et vaudrait plusieurs légions. Agrippa au contraire irait en Orient pour maintenir le calme par sa présence, et si sa présence ne suffisait pas, par son bras, tandis qu'Auguste rétablirait Tordre en Europe. Rome et l'Italie seraient confiées à Statilius Taurus, nommé par le sénat praefectus urbi à la mode antique (2); Publius Silius, le gouverneur de rillyrie, qui marchait déjà contre les Pan-
(1) Dion, LIV, 20; Velléius Patkrculus, II, 97. Le passage de YeUéiusPatercuius se rapporte certainement à cette invasion, et confirme la version de Dion, bien qu'il ne soit pas à sa placdt
(2) Dion. LIV. 49,
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nones et les Noriques, pour les repousser de Tlstrie, se replierait, quand l'Istrie serait délivrée, dans la vallée du Pô et irait combattre les peuples révoltés des Alpes (i).
Ainsi fut fait. Le sénat approuva tout. Agrippa partit pour l'Orient emmenant avec lui Julie (2), malgré l'ancienne défense renouvelée par Auguste. 11 ne paraissait peut-être pas prudent, après l'approbation de la lex de adulteriis^ de la laisser à Rome, loin de son mari et de son père, et tout à fait libre de recevoir les honmiages et d'écouter les fades propos de l'inutile et très élégant Sempronius Gracchus. Peut-être aussi Agrippa avait-il hâte de combler le vide fait dans sa famille par les adoptions d'Auguste. Auguste de son côté, après avoir inauguré le temple du dieu Quirinus (3), prit avec lui Tibère qui, cette année-là, était préteur (il avait fait autoriser par le sénat son frère Drusus à remplir ses fonctions), pour avoir avec lui un jeune homme dans l'intelligence et la sagesse de qui il avait pleine confiance (4). Mais quand il arriva en Gaule, le nom de César avait déjà rejeté les Germains au delà du Rhin. Auguste trouva la Gaule débarrassée des envahisseurs et aux prises avec le seul Licinus, plus terrible du reste que les envahisseurs.
(1) Dion, LIV, 20 : Pour ce qui concerne Publius Silius et son proconsulat de l'Illyrie, voy. C. /. L., III, 2973.
(2) Nous savons que Julie alla en Orient avec Agrippa, non seulement par des inscriptions en son honneur et par son identification avec des divinités locales, dont nous parlerons dans le second volume, mais par une anecdote qui se trouve dans F. H, G., III. 3350. (MÛLLBR.)
(3) Dion, LIV, 19.
(4) /d.. LIV, 19.
(5) /d., LIV, 20.
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