LA FORMATION DES CLASSES MOYENNES
Le Play écrit que tous les âges du monde social revivent au temps actuel. On rencontre de nos jours, en Europe même, des contrées entières où les classes bourgeoises n’existent pas encore* Le mir russe, la zadrouza serbe, présentent des exemples remarquables de ces populations au premier degré de la civilisation. Les hommes sont à la fois agriculteurs, charpentiers, maçons, charrons, selon les besoins du moment ; les femmes veillent aux soins de l’intérieur et de l’étable, filent la laine ou le chanvre, tissent, teignent et brodent. Il n’y a pas de mots dans les langues slaves des Balkans pour désigner un menuisier, un serrurier, un charpentier, etc ; les mots, dont les populations se servent, sont allemands ou turcs, comme les ouvriers qui exercent ces métiers. Dans les circonstances de pressant besoin, comme, par exemple, la construction d'une maison nouvelle, plusieurs familles unissent
leurs efforts. L’on comprendra aisément qu’un peuple constitué de la sorte ait besoin, pour subsister, de territoires étendus. Un village de quarante ou cinquante maisons occupe un espace double ou triple de celui de Paris. A tout accroissement sensible du nombre des membres d'une famille, et bientôt du nombre des familles, doit correspondre un accroissement de territoire. Ces populations, pour me servir de l’expression d’un économiste moderne, développent leur civilisation en extension.
Or, voici que, par suite des progrès mêmes réalisés, grâce aux vertus sociales et au développement du travail, les ressources se multiplient, l’activité se complique, des besoins nouveaux se manifestent, et les populations, s’agglomérant sur leurs territoires, sont amenées à développer leur civilisation, non plus en extension, mais en densité. Tandis qu’une partie du peuple, par l’entente commune, et les progrès apportés aux moyens de transport et de production, suffit au travail agricole, l’autre se consacre exclusivement à la fabrication des étoffes, des meubles, des armes, des ustensiles, qui en devient plus rapide et meilleure. De ce jour naissent et se développent les villes, où nous allons voir germer et grandir les bourgeoisies.
Le mouvement, dont nous parlons, se généralisa dans notre civilisation aux ixe et xe siècles. Dans le courant du xe siècle il prit une intensité extrême. L’on vit clairement la nécessité de s’unir les uns aux autres au milieu de l’anarchie où la société était tombée. L’anarchie n'est pas, comme
le pensent les rêveurs violents, le règne de la liberté, mais celui de la force brutale et sans scrupule. Parmi les ruines que les invasions barbares avaient accumulées, tout ordre dans les relations étant détruit, et en l’absence d’un pouvoir capable de faire sentir son autorité, — par la seule puissance des sentiments innés au cœur de l’homme, se constituèrent les groupements sauveurs. Ces sentiments se développèrent avec la plus grande énergie au sein de populations jeunes, ouvertes aux plus nobles aspirations du christianisme, qu’y semaient profondément des hommes de génie et des saints.
« Que l’on ne s’étonne pas, observe un de nos meilleurs historiens, M. Jacques Flach, de voir un si grand rôle social dévolu au sentiment. L’amour provoqué par le lien du sang, la communauté de vie et de péril, le besoin de protection en commun sous l’égide d’un chef, engendrent la solidarité familiale, les rapports de vassalité, dans les bourgs et dans les villes les fraternités et les charités. » Nous reviendrons plus loin sur ces expressions.
Parlant de ces sentiments de protection et de dévouement, l’éditeur moderne de l’œuvre économique de Montchrétien écrit : « Lorsque ces obligations réciproques, ou plutôt les qualités morales dont ces obligations émanent, se sont assez répandues et sont entrées assez profon* dément dans les caractères pour devenir mœurs et coutumes, elles ont eu, de tout temps, une puissance telle qu’elles ont déterminé l’époque héroïque des peuples. Ce n’est, ni des institutions vieillies d’une nation en décadence (les
Romains), encore moins des habitudes grossières de bandes à peine disciplinées (les Germains), qu’est sortie la civilisation moderne, mais de la force, de l’intensité des affections répandues dans la population entière, se transformant en obligations mutuelles et coutumières et, de là, en droits réciproques. »
Nous sommes au cœur de notre sujet.
Les érudits ont discuté sans trêve sur l’origine de nos communes. Par d'ingénieux rapprochements de textes, ils ont produit des hypothèses aussi nombreuses que variées. — Quel est le fait permanent qui constitue la cause fondamentale et génératrice du mouvement communal aux xe et xie siècles? aussi bien en Angleterre, qu’en France, en Belgique ou en Allemagne? Que la commune se soit développée autour d’un noyau demeuré intact parmi les ruines d’une ville incendiée par les barbares, qu’elle ait été formée par l’extension d’une villa gallo-romaine ou le développement d’une localité rurale, quelle se soit agrégée autour d’un château-fort, ou d’un monastère, ou d’un marché privilégié par charte royale : ce que nous retrouvons toujours et partout à la source, comme élément créateur, ce sont ces sentiments communs — en face des communs périls — de concorde et d’amour. Les textes, malheureusement, sont rares à ces époques lointaines. Cependant nous en avons conservé quelques-uns.
Citons, par exemple, la charte dont le comte de Flandre Baudoin 111 dota, en 1114, la ville de Valenciennes.
Pour en comprendre l’âme, il faut se rappeler la signification qu’avait en ce temps un mot qui y
revient souvent, le mot « paix ». La signification en était plus large et plus chaude qu aujourd'hui. « Paix » n’indiquait pas seulement absence d’hostilités, mais une absence d’hostilités faite d’alliance, d’union, de concorde et d’amour. Nous avons des textes où « paix » est synonyme de « baiser j> :
Sans messe oïr a cascun pais donnée .
Voici comment parle le comte Baudoin, inspiré par les habitants de Valenciennes :
« Au nom de la sainte Trinité, paix à Dieu, paix aux bons et aux mauvais. Parlons de paix, mes très chers frères, pour votre profit. Paix doit être désirée, doit être cherchée, doit être gardée, car nulle chose n’est plus douce, ni plus glorieuse. Paix enrichit les pauvres et met les riches en honneur ; paix ôte toute peur, apporte santé et confiance. Qui pourrait conter tous ses bienfaits? Les divines Ecritures disent à sa louange : — lié Dieu ! comme ils sont beaux les pieds du messager qui annonce paix et bon message ! — Et puisque paix est tant à louer et qu’elle abonde de tant de biens, aimezla, mes chers frères, de tout votre cœur, tenezla en votre pensée, gardez-la de toute votre force, afin que par elle vous puissiez vivre en honneur et parvenir à la paix éternelle dont Notre Sire a dit : — Je vous donne ma paix. »
Suivent les articles qui doivent assurer cette paix parmi les habitants de Valenciennes, c’està-dire la charte de la cité.
Nous avons, de la même époque et pour compléter ce document, un texte encore plus remarquable : ce sont les ordonnances de la f raine , c'est-à-dire de la confrérie ou corporation des marchands de drap de Valenciennes. Ce mot seul de frairie indique déjà l’esprit de cette association de marchands.
En voici le préambule : « Frères, nous sommes » images de Dieu, car il est dit dans la Genèse : » — Faisons l’homme à l'image et semblance » nôtre. — Dans cette pensée nous nous unissons » et, avec l'aide de Dieu, nous pourrons accomplir » notre œuvre, si dilection fraternelle est épandue » pat mi nous; car, par la dilection de son pro- » chain, l’on monte à celle de Dieu. Donc, frères, » que nulle discorde ne soit entre nous, selon la » parole de l’Evangile : — Je vous donne nou- » veau mandement de vous entr'aimer, comme » je vous ai aimés, et je connaîtrai que vous êtes » mes disciples en ce que vous aurez ensemble » dilection. »
Plusieurs des articles de l’ordonnance révèlent l’état de désordre et de brigandage permanent dans lequel était plongée l'époque où cette organisation se produisait. Si un Frère, c’est-à-dire l’un des membres de la corporation, va au marché sans ses armes, il faut entendre sans sa cotte de fer et son arbalète, il est condamné à une amende de douze deniers. Quand les Frères sortent de la ville, ils doivent marcher plusieurs ensemble, alin que l’un assiste l'autre en toutes circonstances de ses conseils, de sa bourse ei de sou épée. Fn Frère est tenu, par exemple, de contribuer, le cas échéant, à la rançon de son compagnon ou de
LES CLASSES itOTtK.nES
ses marchandises qui serai en: saisies. Que ia voiture dHn Frere se brise 4 un ohsiacîe ce a route, que ses chevaux tombent d’accident ou de fatigue, son compagnon a l'obligation ce 1 Hier a so û pouvoir. 51 1 un ces compa.qi.ons a terni né ses aile .'es en une localité. Il n'en doit pas moins y demeurer encore vlngt quaire heures, auprès de son Frère qui le Ici demande. S'il arriva k cV.n membre de la corporation s'oull 4: jusqu a en frapper on à en injurier on antre, II était condamné amie forte amende on même chassé de la i frai rie ». Nul n’était admis dans la c charité a — c’est encore l'une des drnomlna l ns :ui servaient à désigner la corporation — s*3 avait haine contre 1 n ces compagnons.
Les amendes don: il es: question, se paprieu:. tantôt en argent, tantôt en mules ce de. car. selon la benne coutume ce Flandre e: ce Ualnant, les Frères de Valenciennes étaient Iran ns buteurs. Les articles de ri charte les plus curieux sont même consacrés ans assembles où les Frères de ce la Halle se réunissaient pour boire. Représentez-vous ces marchands du i.- siècle, assis an tour ce qranies tables en bois brui, dans îe local de la confrérie. Chacun a Levant un qrani pot ce vin. « Le jour où les Frères ensem^.e boiront, dit Farticle iv. ou donnera nm pauvres du vin en qaanti.é éqaie au dixième ce ce eues aurait bu. » Nul c âU'â d’armes, ci n'amènera ce valets, ni d’ohais c afin que Frères p»Mt être enseiub.e en paix et suinte reiqitn sans ncise . bue le mot « religion » app iqué aux Hi allons de ces marchants de drap ne enoene ras. L'a^sembrie était ouverte par ces prières e: la
tenue la plus sévère y était imposée. « Quand les y> Frères ensemble boiront, que nul d’entre eux » n’entre, ni ne sorte en chantant ; que chaque » Frère parle seulement au Frère séant près de » lui ; s’il élève la voix pour parler à un tiers, j> qu’il paie une amende de iv deniers. »
Quand l’un des Frères vient à mourir, tous les compagnons veillent son corps durant la nuit et, s’il a désiré être enterré hors la ville, ils accompagnent la bière durant trois jours et trois nuits.
Quelques articles, ajoutés à la charte un siècle plus tard, font entrevoir le degré de prospérité que la confrérie atteignit, grâce à sa puissante solidarité matérielle et morale. L’un de ces derniers articles établit que, lors du décès d’un Frère, la confrérie donne aumône à dix clercs qui chantent le psautier autour du corps, dix autres clercs assistent les trois prêtres qui célèbrent l’office des morts.
Les chartes de Valenciennes ne sont pas les seules de cette époque qui soient parvenues jusqu’à nou*s ; celles de Saint-Omer, en Artois, sont à peu près contemporaines et empreintes du même esprit. D’ailleurs le mouvement fut général dans la France entière, comme suffiraient à en témoigner les noms donnés à ces groupements corporatifs ou communaux f raines, fraternités , charités , communes . A Dixraude, le premier des magistrats municipaux s'appelait le rewaerd (gardien) de Y Amitié.
L’illustre économiste allemand, M. Schmoller, a comparé le mouvement commercial et industriel du xii° siècle, pour sa rapidité et son intensité.
à celui du xixe. Mais considérez la différence : tandis que nous avons dû cette formidable poussée économique à des causes matérielles, à l'invention de la vapeur et du métier à tisser, à l’introduction de la bouille dans les ateliers et à la prodigieuse multiplication des moyens de transports, le xiie siècle l’a dû exclusivement au magnifique épanouissement des vertus morales, épanouissement qui atteignit sa plénitude au xme siècle, produisant alors ces formes sociales que Le Play a appréciées ainsi : « L’époque féodale eut pour couronnement l’admirable ^organisation agricole et manufacturière du xme siècle. »