‹ Grandeur et décadence des classes moyennesChapitre 6 sur 6 · LA LIBERTÉ DU COMMERCE ET DE L’INDUSTRIE · texte numérisé non relu

LA LIBERTÉ DU COMMERCE ET DE L’INDUSTRIE

Les premières années qui suivirent le rétablissement de la paix en Europe, après la chute de iNapoléon, furent une belle époque de mouvement et de prospérité matériels. L’initiative individuelle dévorait l’espace, libre devant elle, entraînée par les découvertes scientiliques, l’invention de machines nouvelles, le développement des moyens de transport. « L’industrie et le commerce, dit M. Théophile Lavallée, étaient floris- » sants, chaque jour voyait se bâtir quelque » nouvel édifice, s’établir quelque nouvelle manu- » facture, s’ouvrir quelque magasin deluxe, bans

t> toutes les classes éclairées de la population il y » avait émulation, désir de mieux, amour du pro- » grès, confiance dans l’avenir ».

Au sein même de cette prospérité matérielle, la première conséquence de la liberté du commerce et de l’industrie ne tarda pas à se faire sentir. Tandis que l’ancienne corporation exigeait que l’artisan lui-même vendît l’objet manufacturé, afin qu’il perçût intégralement les bénéfices résultant de son labeur, que se produisit-il à la suite du grand mouvement qu’on appelle l’émancipation moderne du travail ?

i\ous procéderons par exemples, pris un peu au hasard, mais dont chacun caractérisera une situation commune à toutes les branches de l’industrie.

Entrez dans un de ces magasins d’horlogerie et de bijouterie, aux devantures étincelantes qui attirent les regards : vous voyez une dame, très gracieuse, assise au comptoir, un monsieur bien mis, dans un fauteuil où il feuillette un livre ou lit son journal, et, dans l’arrière-boutique, un réduit éclairé à la lumière artificielle, des ouvriers, élèves de nos écoles de Genève ou de Paris, qui sont penchés sur leurs outils, produisent ce qui est vendu par le patron, gagnent à peu près de quoi subvenir à leur existence, et restent sans espoir de parvenir jamais à la possession ou à la direction d’un magasin. C’est la séparation du travail producteur d’avec le travail commercial, séparation qui s’est accentuée de jour en jour dans les différents métiers.

Considérons l’industrie du meuble. Dans les quartiers élégants, sur les voies achalandées par

le inonde riche, se dressent des magasins brillants et, dans les faubourgs, où la valeur des terrains est inférieure, où loyers et aliments sont à meilleur compte, reste l’atelier producteur. Le patron est absorbé par la partie commerciale du métier, par la maison de vente, dont la prospérité est nécessaire à la partie productrice ; il devient le chef d’une maison de caissiers, de secrétaires et de commis, il a un bel appartement dans une rue luxueuse, tandis que les ouvriers sont relégués aux extrémités misérables de la ville. L’importance de la maison de vente est devenue telle, qu’elle a bientôt absorbé tonte l’activité des patrons. Ceux-ci se sont transformés en purs commerçants. Ils ne dirigent même plus la fabrication. Ils sont devenus de simples intermédiaires entre les producteurs et le public, percevant un gain sur les uns et sur les autres. La concurrence a surgi entre des maisons rivales, les plus heureuses ou les mieux dirigées ont ruiné leurs voisines, ont grandi, sont devenues maîtresses du marché, et l’on a vu le moment où les ateliers producteurs se sont trouvés dans l’impossibilité d’écouler, sans leur concours, les objets qu’ils fabriquaient. Peu à peu l’élément commercial est devenu le maître de l’élément producteur ; c’est lui qui évalue le travail de l’artisan ; et le désir, d’une part, de réaliser des bénéfices plus grands, de l’autre, de détourner à son profit les clients des maisons de vente rivales, par la modicité des prix, lui fait estimer ce travail à un taux aussi bas que possible. C’est une première conséquence du régime économique moderne : l’asservissement de la fabrique par la

maison de commerce, du travail producteur par le travail commercial.

A présent, entrons dans la fabrique elle-même, où nous allons voir fonctionner la division du travail. Tandis que les vieilles corporations divisaient le travail selon les produits, assurant à chaque artisan la maîtrise d’un métier, où il pouvait déployer son activité et tendre au perfectionnement de ce qui devenait son art, — les patrons du xixe siècle, pressés par la concurrence, ^avides d’une production de plus en plus rapide, et de moins en moins coûteuse, ont divisé le travail en sens contraire. « Dix ouvriers, écrit Adam Smith, » en se partageant la besogne, sont capables de » fabriquer 48,000 épingles par jour ; si chacun » d'eux étirait le laiton, dressait les fils, les re- » passait et les empointait, ils ne parviendraient » à en fabriquer, tous réunis, que quelques cen- » taines » . Cela est vrai ; mais quelle a été la conséquence? — ces ouvriers fabriquent, à eux dix, 48,000 épingles par jour, et aucun d’eux n’est capable d’en fabriquer une à lui tout seul.

Rentrons dans la ville du meuble. « Pour aller plus vite, pour gagner davantage, on a divisé le travail. Celui-ci ne lit plus que des tables, celuilà ne fit plus que des toilettes ; un autre ne fabriqua que des sièges et un autre que des armoires. Ce travail divisé, on l’a subdivisé encore. Dans l’atelier, où l’on ne fabrique que des tables, on a désigné des ouvriers qui n’ont plus fait que le gros œuvre, d’autres n’ont plus exécuté que les sculptures, d’autres ont eu pour seule occupation de donner au meuble le fini. De cette simplification extrême de la tâche, est sortie la grande

fabrique, qui a écrasé le moyen atelier, et dont l’extension s’est encore accrue par l’intensité croissante des progrès mécaniques. On a inventé des machines de plus en plus ingénieuses et puissantes pour scier, raboter, plaquer, tourner, canneler ; » — l’ancien huchier du xme siècle, qui façonnait avec amour son meuble, orgueil de ses mains, s est transformé en un manœuvre qui fait tourner une roue. Alors que la division du travail, telle que l’entendaient les anciens, menait l’artisan à la maîtrise du métier, d’où elle pouvait l’élever jusque dans les régions de l’art lui-même, la division du travail moderne, après avoir rendu l’ouvrier incapable d'exercer son propre métier, en a fait un accessoire et un asservi de la machine. Telle est la seconde cause de la dégradation progressive du travail. Voici la troisième.

Tandis que nos pères entouraient jadis l’apprenti de la sollicitude que nous avons indiquée, l’apprentissage est, de plus en plus, tombé en désuétude dans l’industrie moderne. Quelle pouvait être, en effet, la place de l'apprenti dans l'organisation nouvelle ? En parcourant les rapports officiels des commissions locales instituées à Paris pour la surveillance du travail des enfants dans les manufactures, on est vivement impressionné par la répétition des mêmes plaintes : elles portent d'abord sur les patrons qui refusent de recevoir des apprentis, ceux-ci n’étant plus qu’embarras pour eux ; puis sur les apprentis qui quittent l’atelier avec une éducation incomplète, pressés qu’ils sont de gagner le plus tôt possible un salaire quelconque. Et, avec la disparition de

l'apprentissage, l’on a vu se dessécher lentement des branches entières de l’industrie, les plus intéressantes, autant au point de vue artistique qu’au point de vue social : celles qui ne recevaient pas leur impulsion unique du mouvement de la machine.

Après la séparation du travail commercial d’avec le travail producteur, et la domination de celui-ci par le premier, après la dégradation des métiers eux-mêmes par la division du travail et la disparition de l’apprentissage, a surgi la dernière conséquence produite par la liberté commerciale et industrielle : le développement progressif de la spéculation.

Alors que nos pères interdisaient les exagérations de la réclame, entravaient les achats à terme, prohibaient toutes « alliances » — pour reprendre leur expression — destinées à peser sur le cours des prix, que faisons-nous aujourd’hui?

L’exemple que voici paraîtra presque enfantin, dans sa simplicité.

Quelque grand magasin offre un beau ballon, gonflé d’hydrogène, à la maman pour son bébé, à la condition que celle-ci achète, devant l’un de ses rayons, un objet quelconque. Il semblera au passant que ce ne soit là qu’une gracieuse attention, en même temps qu’une réclame adroite: aux mains de l’enfant, le ballon fera planer dans l’air le nom du magasin généreux. Le passant songe-til au petit magasin qui, ne pouvant faire semblable largesse, perd sa clientèle, quels que soient ses efforts, son labeur, sa probité, et est ruiné? — le passant songe-t-il aux échoppes qui vivent

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de la vente de ces ballons et sont ruinées ? — le passant songe-t-il à ceux qui fabriquent ces ballons et, n’ayant désormais d’autre débouché que le grand magasin, lequel donne ses ballons pour rien, tombent sous sa domination absolue, et voient, non seulement la prospérité de leur petite industrie, mais leurs moyens d’existence même, à sa merci?

Ce ballon, gonflé d’hydrogène, nous révèle, sous sa forme la plus simple, le procédé commercial qui a été tranquillement appelé parles économistes : le système des compensations. La maison de vente rattrape largement sur l’ensemble des articles écoulés ce qu’elle perd sur l'article réclame. Le procédé, en effet, est devenu un véritable système régulièrement appliqué par les grands magasins, auxquels il fournit un moyen commode et sûr de ruiner, les uns après les autres, les magasins de moyenne ou petite dimension, qui vivent de telle ou telle spécialité. Le grand magasin vend, à perte s’il le faut, l’article dont il veut enlever le débit à son concurrent moins fortuné, jusqu’à ce que celui-ci soit réduit à fermer boutique.

Les enquêtes de M. du Maroussem, un des jeunes professeurs de notre École de Droit, montrent, par le détail, le rôle et les effets de la spéculation dans l’industrie de Paris. Voici un exemple entre mille. Parlant des fournitures de caoutchouc pour la fabrication des jouets, M. du Maroussem écrit : « Les grands commerçants, qui s'embusquent, avec une merveilleuse habileté, sur les grandes routes de la circulation des richesses, ont centralisé dans leurs mains les ré-

coites du Brésil. Aussitôt après les premières dépêches du printemps, ils s’adressent aux gros industriels, leur cèdent la matière première à petit bénéfice, les amadouent par une satisfaction habile, et, sûrs alors de ne plus avoir à redouter ni syndicat, ni représailles, ils élèvent tout à coup les cours et rançonnent les usines de second rang. Conséquence fatale : des bénéfices énormes ».

Les Pools des Etats-Unis sont devenus célèbres. Une compagnie de transport, par terre ou par mer, se trouve en concurrence avec une autre. Elle baisse ses prix : voyageurs et marchandises affluent ; l’autre compagnie baisse ses prix davantage; alors la première baisse encore, jusqu’à ce que le prix demandé pour le transport, tombant au-dessous du prix de revient, celle des deux compagnies qui à la moindre puissance financière cesse l’exploitation ; aussitôt l’autre achète, au taux qui lui plaît, voie et matériel, puis, en toute tranquillité, impose les tarifs qui lui conviennent aux voyageurs comme aux marchands.

Et si nous poursuivons jusqu’aux limites qu’ont atteintes les conséquences de la transformation économique et sociale moderne, nous arrivons à ces entreprises de spéculation gigantesques, dont on est parvenu, parfois, à rendre les gouvernements complices ipconscients, qui s’abattent comme des cyclones sur des nations entières, dispersent les épargnes réunies par le travail producteur, pour en faire la pâture des vols de corbeaux que l'on voit alors s’élever des bas-fonds de la finance, de la presse et de la politique.

Ce sophisme en clinquant qu’on appelle la li-

berté du commerce et du travail, après avoir produit l’asservissement du travail producteur au travail commercial, a produit l'asservissement de l’un et de l’autre à la spéculation.

LA RUINE DES CLASSES MOYENNES

Si les redoutables effets des nouveaux principes économiques ne se sont fait sentir qu’insensiblement, cela tient, en premier lieu, à ce que — nonobstant les prescriptions officielles — les anciennes traditions ont subsisté de longues années encore après l'époque révolutionnaire. La corporation des charpentiers, par exemple, la plupart des branches de l’alimentation — parmi lesquelles il faut citer particulièrement les « dames de la Halle » — et bien d’autres, ont conservé, quelques-unes jusqu’à notre époque, les traits fondamentaux de leur ancienne organisation.

Celle-ci a été maintenue par l’importante corporation des chevillards — bœuftiers, veautiers et moutonniers — de La Villette, jusqu’à nos jours, et de la manière la plus curieuse. Les chevillards ont su sauvegarder, entre autres, les réglementations qui empêchaient le développement des individualités au détriment de l’intérêt commun; aujourd’hui même les allaites d’un Chevillard, quelque florissantes qu’elles soient, ne

peuvent dépasser les limites d’un seul échaadoir, et, comme au plus beau temps des métiers, le patron doit travailler en personne dans l’échaudoir dont il est propriétaire, sous ] eine de déchéance.

La deuxième raison de l’ordre apparent, maintenu jusqu’à ce jour dans la vie privée et publique, tient aux traditions de discipline qui sont encore très largement répandues dans nos classes ouvrières.

Mais ces traditions, les uns et les autres, se dégradent d’année en année.

Le Play parle avec complaisance des ateliers qu’il voyait encore, vers 1830, sur le modèle de ceux d’autrefois. « Avant 1830, écrit-il, les ateliers parisiens portaient déjà la trace des idées subversives et des sentiments de haine que les révolutions antérieures avaient fait naître. J’ai cependant pu y observer alors des institutions et des mœurs qui ne le cédaient en rien à ce que j’ai trouvé de plus parfait, pendant trente années, dans le reste de l’Europe. Le patron et sa femme connaissaient, dans tous ses détails, la vie domestique de leurs ouvriers, et ceux-ci se préoccupaient sans cesse de la prospérité commune. La solidarité et l’harmonie apparaissaient dans tous les rapports du patron et de l’ouvrier, notamment dans une solennité dite fêle de la lumière. Chaque automne, le dimanche précédant la semaine où l’on commence à éclairer l’atelier pour le travail du soir, le patron réunis-

sait à sa propre famille toutes les familles de ses ouvriers, dans un banquet suivi de danses et de diverses récréations. En 1867, à une époque où je disposais de nombreux moyens d’information — le célèbre économiste était, à cette date, directeur de l’exposition universelle, — j’ai vainement cherché, dans les anciens ateliers agrandis et enrichis, quelques vestiges de ces touchantes relations. J’ai surtout constaté l’absence de l’affection et du respect. »

Prise entre le développement croissant de la spéculation, d’une part, et, de l’autre, le degré de misère que sont susceptibles de supporter les classes ouvrières, la classe moyenne est, peu à peu, broyée comme dans un étau.

Nous devons encore à M. du Maroussem le tableau exact de ce que devient l’atelier parisien, l’atelier indépendant, de la moyenne industrie. Prenons, parmi les diverses images qu’il déroule sous nos yeux, l’une de celles qui représentent l’atelier où, par l’excellence et même par le côté artistique du travail accompli, l’artisan est le plus digne d’éveiller notre sollicitude, vaillant héritier des traditions et du talent de ses précurseurs.

C’est l’atelier d’une ouvrière qui, de ses doigts souples et délicats, modèle ou sculpte les jolies têtes de nos poupées de luxe, l’une des plus fines productions de l’industrie moderne. « Elle main- » tient, dit M. du Maroussem, la situation snté- » rieure avec le plus d’habileté et de ténacité, » soutenant ses prix par la haute valeur artistique » des produits qu’elle livre, ne les abaissant qu’à » la dernière extrémité, bien éloignée par consé-

quent de l’état d’abjection où sont tombées, par exemple, sous la pression des grands magasins et de la spéculation, ses malheureuses concurrentes de Montreuil.

» A six heures, chaque jour, été ou hiver, la famille est debout : une tasse de café noir : il faut chasser le sommeil mal satisfait ; puis le départ du fils aîné à sept heures : apprenti depuis dix-huit mois chez un porte feuilliste, il gagne 1 fr. 50 par jour. Immédiatement on s'installe à la table : la mère, le petit garçon de treize ans, qui remplace l’apprenti étranger, auquel il aurait fallu verser 75 centimes par jour, puis l’ouvrière à 3 francs de salaire quotidien. Le travail continue sans trêve jusqu’à midi, puis reprend au milieu de l’âcre chaleur du poêle qui chauffe le séchoir, et dont l’oxyde de carbone, ne pouvant se dégager dans cette étroite salle de lm,95 de haut, révèle sa présence par de légers empoisonnements, par de sourdes et continuelles migraines. A 7 heures, repas du soir. Au moment de presse, pas de cuisine ; on va chercher au restaurant voisin deux portions de 1 fr. par chaque repas, aliments lourds, mal cuits, absorbés à la hâte, car la tâche réclame de nouveau ses forçats. A la lueur de la lampe à pétrole on retourne aux a tonnes », et le fils aîné, qui revient de sa journée de onze heures chez le portefeuilliste, se transforme en ouvrier mouleur jusqu’à minuit, une heure, plus tard même, ce qui ne laisse que quatre heures et demie de sommeil entre le terrible labeur de la veille et le plus terrible labeur du lendemain. Faut-il s’étonner

qu’à un tel régime, cette femme, née cependant de parents d’origine flamande, race résistante entre toutes, soit arrivée au délabrement complet d’aujourd’hui, que cache une tenue soignée, presque élégante ? La vue est affaiblie, l’estomac est épuisé. Pas de race qui puisse soutenir de pareils assauts. »

Il n’est d’ailleurs activité ni intelligence qui puisse sauver le producteur de la classe moyenne contre l’écrasement par la grande manufacture et le grand magasin.

« A quoi servent aux fabricants de la petite et de la moyenne industrie, dit M. du Maroussem, les plus solides qualités de l’esprit? à quoi bon cette originalité d’invention? Le grand fabricant, qui n’invente pas, gardera toujours une invincible supériorité, car il éditera à meilleur compte que son collaborateur : ce sera un jeu pour lui de saisir l’idée même de son voisin plus faible, sans peur du brevet, car, avec les lenteurs de la justice, il faut, pour le défendre, du temps, c'est-à-dire de l’argent; au besoin il tuera les cours », par la suppression de tout bénéfice et se réservera le monopole futur. En vain, le petit patron s’ingénie à contourner, au lieu de l’affronter, la spécialité de scn redoutable adversaire, — le cercle de production de son rival s’étend chaque jour et ne lui laissera bientôt plus aucun refuge; — en vain, il s’attache à produire des jouets qui restent d’un débit courant pendant l’année entière ; en vain, il a porté son outillage mécanique aussi haut que son budget le lui permettait ; en vain, suivant la marche fatale des industries parisiennes

si abattues, il a divisé le travail à l’infini, économisé la matière première, pesé sur les salaires, renonçant aux ouvriers, n’embauchant que des ouvrières, des jeunes filles, presque des enfants ; il a beau être à la fois ferblantier, fondeur, estampeur, découpeur, mécanicien, décorateur ; il a beau, après sa journée de douze heures et davantage, passer ses soirées dans ses comptes et ses expéditions ; peu importe : il voit le moment où il faudra fermer, et où la bande noire viendra acheter à vil prix ce matériel où se sont engouffrées ses épargnes. »

Enfin, beaucoup plus bas encore, bien audessous de ce petit atelier pris dans la moyenne industrie — quelque affaissé que nous le trouvions — l’investigateur découvre l’ouvrier en chambre. « Après le petit patron ruiné par la giande industrie, — nous citons encore M. du Maroussem, — après le façonnier opprimé par la spéculation, il faut aborder la dégradation suprême du petit fabricant, de l’ouvrier isolé, indépendant, sans fonds de roulement, qui vient s’attaquer à la petite, même à la grande industrie — il a toutes les audaces — par l’extraordinaire modicité de son salaire, et qui, grâce à l’emploi des moyens déshonnêtes, non paiement des dettes, « poufs » chez les débitais, les marchands de vin, les fournisseurs, grâce à l’appui des gains illicites et des secours de l’Assistance publique, pèse, tout comme le spéculateur riche, sur sa spécialité. »

C’est le dernier mot que l'on puisse deman 1er à l’ordre industriel moderne : l’oppression du

travail probe et consciencieux, par la concurrence même de ceux qui mendient et qui volent.

Tels sont, rapidement éclairés, les principaux points qui caractérisent la situation économique et sociale des villes contemporaines. Après les avoir considérés un instant on comprend comment Le Play, appréciant les théories de la liberté commerciale et industrielle, défendues avec tant d’éclat par les économiste, du xvme siècle et les protagonistes de la Révolution, ait été amené à écrire : « Ces doctrines, commodes pour le pa- » tron, pernicieuses pour l’ouvrier, substituent » rapidement l’ébranlement et la discorde à la » stabilité et à la paix ; elles contiennent en germe » la ruine de l’Europe ».

La liberté dans le mariage est Tanéantissement de la famille ; la liberté militaire serait le relâchement de la discipline et la désorganisation de Tannée ; la liberté judiciaire et administrative, la destruction de toute justice et de tout gouvernement ; — la liberté du travail est la désorganisation de tout état économique et social. Ce n’est plus la liberté du travail qui préside à notre état social, c'en est l’anarchie, c’est-à-dire, selon la parole de Bossuet, non la liberté, mais la tyrannie implacable, l’écrasement cynique du plus faible parle plus fort !

Anarchie du travail, d’où naît l’anarchie dans les mœurs et les idées, laquelle, enfin, engendre l’anarchie dans la rue.

Certes, au moment ou éclata la Révolution, des réformes, les réformes les plus larges étaient attendues — rendues nécessaires par les progrès mêmes que la bourgeoisie avait réalisés ; mais au

lieu de les concevoir dans l’esprit qui avait fait sa grandeur, la bourgeoisie ne les envisagea — inconsciemment — que les yeux fixés sur de nouvelles ambitions.

Au lit u d’élargir et de simplifier, en les fortifiant, ses rapports avec le monde ouvrier, dont elle était issue, la bourgeoisie rompit tous ses liens avec lui, en proclamant la liberté du travail. Liberté du travail ! oui, pour elle, riche d’expérience, de ressources, de capitaux ! pour elle qui peut travailler ou ne pas travailler à sa guise ! mais pour l’ouvrier rivé à la nécessité implacable du labeur quotidien? Elle proclama l’égalité de tous, entendant par là l’abolition des privilèges nobiliaires, ce qui était un enfantillage, car les privilèges nobiliaires s’écroulaient ; mais obtenant aussi, selon la lumineuse observation de Le Play, qu’en rendant théoriquement l’ouvrier l’égal du maître, le maître était dispensé envers lui de l’obligation morale d’assistance et de protection.

Au lieu d’ordonner avec soin les rapports des métiers entre eux, en vue d’une expansion industrielle plus grande, et de définir, sous une forme plus générale, la responsabilité des patrons à l’égard des ouvriers et des apprentis, la bourgeoisie voulut l’abolition de tout ce qui lui pouvait être une entrave quelconque. Après les privilèges de la noblesse, elle jeta au rebut les privilèges des ouvriers ! Au lieu d’élargir les libertés et franchises locales en les étendant de province à proj vince, de manière à donner l’essor devenu nécessaire aux relations commerciales, on les abolit d’un trait, pour ouvrir le champ à une concurrence sans frein. Et voici qu’avec une violence

grandissante la concurrence effrénée saisit notre monde dans ses remous de tempête et le secoue jusque dans ses fondements !

Et c’est ainsi que, devenue absolue maîtresse du gouvernement, et croyant établir sa suprématie sur des assises inébranlables, la bourgeoisie a ouvert entre elle et la classe ouvrière un abîme où. à moins de remonter la pente, elle menace de s'anéantir.

La disparition des classes moyennes s’opère simultanément sous trois formes.

Nous avons vu comment, arrivée à son époque de splendeur, la bourgeoisie envahit, d’une masse, le domaine des classes dirigeantes, qu’elle refoula d’une poussée irrésistible. Ce mouvement a toujours eu pour conséquence, dans l’histoire, de transformer l’aristocratie nouvelle en ploutocratie. La raison est indiquée par l’auteur de la Politique. Ceux qui, issus des classes moyennes, arrivent rapidement à la richesse et aux honneurs, s’ils ont trouvé en eux les ressources pour y parvenir, n’ont pas toujours acquis pour cela, ce que la tradition seule et l’éducation développent, les qualités nécessaires à l’exercice de leurs nouvelles fonctions sociales. « Elevés dans les privations, ils ont des besoins insatiables comme leur ambition et leur égoïsme ; gagner encore, parvenir plus loin ! Ceux qui dépendent d’eux, ouvriers ou employés, restent les marchepieds de leur fortune ou les victimes de leurs ambitions. Enfin, comme ils n’ont pas reçu par éducation, nous dirions presque par apprentissage, les qualités morales propres à leur situation élevée, on les voit de moins en moins délicats dans le

choix des moyens, leur moralité s’altère, ainsi que leur caractère, et ils ne valent plus que par leur instinct des affaires ou par leur esprit d’intrigue. Dans la génération suivante le mal s’accuse. Les enfants ne peuvent recevoir de. leurs parents une éducation qu’eux- mêmes n'ont pas eue; mais, par un effet de la richesse ou de la position que leurs parents ont acquise, les enfants ne ch relient que la satisfaction de leurs goûts, de leurs plaisirs. Les caractères s dégradent, et souvent, la troisième ou quatrième génération finit à l'hôpital ou dans une maison de santé, tandis que de nouvelles familles, parvenues de même, remplacent les premières. »e

Mais, comme bien on pense, ceux qui, sortant des classes moyennes, s’élèvent dans les classes supérieures, sont l’exception. L’existence de ceux qui demeurent dans leur condition première devient de plus en plus précaire, par les effets croissants de la concurrence commerciale, de la division du travail et de la spéculation ; et leur découragement engendre, le monstrueux développement de la bureaucratie. Supporter une vie de labeur opiniâtre et de soucis pour parvenir, tout au plus, à tirer l’intérêt de l’argent mis dans l’entreprise ; être incessamment sous la menace de voir le petit établissement industriel ou commercial, fondé avec tant de peine, disparaître, du jour au lendemain, emporté par l’une de ces formidables secousses que crée la spéculation ou simplement par l’apparition soudaine d’une invention nouvelle: c’est une existence que le père ne veut p: s pour son enfant.

Tandis que le nombre des apprentis décroît

d’année en année, nous voyons, par des documents officiels, que six à sept mille instituteurs et institutrices se trouvent à Paris, sans ressources suffisantes, et que, pour 1500 places dont dispose la Ville, plus de 50,000 candidats se présentent, ayant tous des titres, tous dûment recommandés. Même spectacle dans l’ensemble du pays. Les jeunes gens s'écrasent aux portes des carrières libérales. La préparation aux examens, dont la surcharge est rendue inévitable par le nombre croissant des candidats, produit épuisement physique et cérébral. Bureaucrates, commis, employés, fourmillent dans les administrations de l’État, des départements, des villes; mal payés, mal contents, la plupart inutiles, obération des budgets déjà grevés, embarras pour l’expédition des affaires, leur nombre, cependant, chaque année va croissant ; chaque année, malgré les plaintes unanimes, sont créées des sinécures nouvelles plus ou moins ingénieusement motivées, et le mal ira s’étendant d’une manière fatale, à mesure que tombera, de degré en degré, le moyen commerce et la moyenne industrie. Phénomène semblable à celui qui, dès la fin du xvr siècle, chassa la noblesse des provinces dans les charges de cour. Montchrétien déjà le déplore et les doléances, qu’hommes d’Etat et économistes renouvellent à ce sujet, vont s'accentuant aux xvii0 et xvme siècles. Rien n’y pouvait, car les conditions économiques imposaient le mouvement. Par son travail et son activité, la bourgeoisie avait détourné à son profit les sources vives de la production, et la plus grande partie de la noblesse, comme nous l’avons indiqué, n’avait plus les

moyens de vivre, au milieu de ses terres, d’une manière en harmonie avec ses traditions. Dans deux siècles, l'historien qui étudiera la bourgeoisie contemporaine, lui reprochera à son tour, éloquemment sans doute, d’avoir abandonné les voies fécondes du commerce et de l’industrie, pour s’ankyloser au fond des bureaux. Mais les hommes auxquels ces reproches s’adresseront, ne peuvent pas aujourd’hui, en raison même des traditions et de l’éducation qui les ont modelés, tomber dans la condition morale et matérielle de la classe ouvrière, cependant ils veulent vivre, et — comme nous ne pouvons pas les étouffer — nous sommes amenés à les nourrir artificiellement dans cette cage gigantesque aux compartiments innombrables qu’on nomme l’administration (1).

Après avoir vu comment les plus heureux et les plus habiles de la classe moyenne s’élèvent dans les classes dirigeantes, comment d’autres se maintiennent à leur rang en se réfugiant dans les bureaux, considérons ceux que les conditions

(1) En établissant les causes de la situation actuelle, gardons-nous d’en rendre responsable, outre mesure, les machines à vapeur et les grandes découvertes industrielles. L’Antiquité n’a connu ni les unes, ni les autres, et cependant les mêmes phénomènes — la ruine de la classe moyenne, l’écrasement du travail indépendant par le travail asservi, le lamentable abus du fonctionnarisme — se sont produits à l’époque correspondante de sa civilisation, dans le monde grec comme dans le monde romain, engendrés par la même cause : la perte des traditions organisatrices du travail.

économiques repoussent fatalement dans les classes inférieures.

« On se creuse l’esprit, dit encore l’auteur de la Politique , pour trouver la cause du mécontentement croissant des classes ouvrières. Car c’est vainement que l’on double ou triple les salaires et diminue les heures de travail, que Ion fonde des sociétés et des syndicats de toute espèce, que l’on crée pour les ouvriers toute une législation protectrice, — grèves et revendications croissent en nombre et en intensité. C’est que chaque mesure projetée aggrave, par ses conditions financières ou économiques, la situation de la classe moyenne et réagit conséquemment sur les classes ouvrières dont elle augmente en proportion le malaise et les aspirati ons révolutionnaires. L’enfant, qui n’achève pas son apprentissage, tombe dans la classe ouvrière proprement dite, ou redevient un manœuvre. Il n’en a pas moins été élevé dans une famille de la classe moyenne ; il a compris le rôle de son père, petit patron, de qui il a partagé l’esprit d’indépendance et les sentiments de dignité. Ces idées et ces sentiments, il les conserve, encore que devenu simple ouvrier ; il les communique à ses camarades, ceux-ci les communiquent à d’autres, et, comme une traînée de poudre, se répand dans la masse la conscience d’une sujétion sans espérance, d’un labeur sans fin, d’un salaire sans garantie. La plupart des ouvriers que leurs conditions d’existence révoltent et qui deviennent révolutionnaires ou anarchistes, sont des déchus de la classe moyenne ».

La ruine des classes moyennes fiappe d’un contre coup douloureux les classes intérieures. Nous avons indiqué comment, par suite de la division excessive du travail dans les grands ateliers, le labeur de l’ouvrier est devenu de plus en plus uniforme et machinal, et comment sa valeur technique est tombée. D’autre part, la disparition des petits patrons, des petits commerçants, enlève de plus en plus à la classe populaire ses points de contact avec les classes supérieures : points de contact, c’est-à-dire points d'appui, grâce auxquels on pouvait s’élever un jour ou l’autre, par le travail, le talent, ou des circonstances heureuses. Les ouvriers misérables — combien ils sont nombreux ! — ne sont pas seulement des misérables, ce sont des désespérés. En outre, l’exagération du travail manufacturé dans la grande industrie et le développement des grands magasins ont désorganisé les foyers domestiques. Le patron, qui vit éloigné de ses ouvriers et ne les connaît plus, est, ou plutôt se croit affranchi des devoirs qui obligeaient l’ancien patron à garantir le bien être matériel et moral de ceux qu’il avait attachés à sa famille.

Enfin, la disparition de la classe moyenne n’est pas moins fatale à la classe riche qu’aux classes inférieures. La classe moyenne n'est pas seulement la route libre et large, par laquelle les plus actifs, les plus intelligents, les plus heureux de la classe inférieure vont à une situation meilleure, elle est l’inestimable refuge ouvert à ceux que des malheurs — de plus en plus fréquents par les contre coups de nos entreprises spéculatives — ont précipités de positions élevées par le rang ou

la fortune. Ils y trouvent encore les éléments d’une vie honnête et en harmonie avec leurs traditions ; mais le mouvement que nous signalons fait que, de plus en plus, ceux des classes supérieures qui déchoient, tombent dans la mendicité. La classe moyenne est un intermédiaire entre la richesse et la misère, adoucissant les rancunes et rendant moins âpres les convoitises. C’est d’ailleurs ce que reconnaissent, dans leurs moments de franchise, les politiciens des partis révolutionnaires. Le jour où ceux-ci se trouveront à la tête de la masse des prolétaires, placés bien directement en face d’une poignée de riches, la dernière heure de la société actuelle aura sonné.

À vrai dire, notre aristocratie industrielle et commerciale compte sur le tiers-état agricole encore vigoureux et sain. Elle espère dominer de haut la classe moyenne affaissée et le prolétariat asservi, qu’elle saura entourer d’œuvres d’assistance et maintenir au besoin par la force des baïonnnettes paysannes. Mais que là encore elle réfléchisse, car ce dernier soutien, elle le brisera, comme dans les villes elle a détruit ses puissantes assises ; elle le brisera en se montrant aussi impuissante à tégler les rapports entre les intérêts de l'agriculture et ceux du commerce, qu’elle l’a été d’ordonner entre elles les différentes formes des vieilles jurandes et corporations. C’est ainsi que la chute des classes moyennes aura été également pernicieuse à tous les ordres de l’Etat.

Parallèlement à la ruine sociale apparaîtra la ruine économique. 11 n’est capitaux gigantesques, ni fertilité du soi, ni énergie ou labeur qui puis-

sent en préserver un peuple que ronge une organisation économique vicieuse.

Mçr Nicotra, secrétaire de la nonciature à Bruxelles, sicilien de naissance, a exposé l’état où se trouve aujourd’hui la Sicile, dans une conférence remarquable de précision. « La Sicile, a dit l’éminent prélat, est une des îles les plus » fertiles du monde. A elle seule, elle produit le » tiers du vin que l’Italie récolte, elle donne » autant d’orge que toute l’Italie et trois fois plus » que celle- ci d’oranges, de citrons et de fruits, dont » on fait un grand commerce. Ses mines de » soufre offrent chaque année une valeur d’exploi- » tation égale à la moitié de ce que représente » pour toute l’Italie l’extraction du fer, du man- » ganèse, du cuivre, du plomb, du zinc, de l’ar- » gent, de l'or, du mercure, du sel et de l’as- » phalte. » D’un autre côté les Siciliens sont très laborieux. Or, voici que, malgré la richesse du territoire et le labeur des habitants, l’île est réduite au dernier degré de la misère et souffre du « mal de la faim ». « Il est ainsi démontré » une fois de plus, écrit Mer Nicotra, que la fer- » tilité de la terre et la grande production d’un » pays sont incapables de nourrir le peuple, » sans de bonnes institutions et de solides lois » économiques. » Or, quel est la principale cause du mal signalé par Mgr Nicotra?: « l’absorption » de la petite propriété par la grande et son écra- » sement par le fisc, l’organisation défectueuse » du crédit agricole, qui ne tarde pas à provoquer » la destruction des petites fortunes par l’usure » et la spéculation. » En un mot la ruine de la classe moyenne.

Le salut des classes moyennes est pour nous plus qu’une question de prospérité : c’est une question de vie ou de mort.

l’entente pour la vie

Comme on demandait à Socrate quel remède il convenait d’apporter aux maux dont la Grèce souffrait de son temps, il répondit dans la simplicité de son génie : « Les Grecs doivent faire ce « qu’ils faisaient à l’époque où ils étaient heu- » reux et prospères. »

Mais, entendons-nous. Il ne s’agit pas de rétablir les corporations d’autrefois ; les cadres en seraient trop étroits pour l’élargissement de la vie moderne, pour les progrès matériels et scientifiques qui y ont été introduits.

On sait que, sous l’ancien régime, la constitution de la famille n’était ordonnée par aucun texte. C’était l’indépendance absolue laissée aux coutumes locales et, surtout, à l’autorité du père de famille ; au contraire, les conditions du travail étaient minutieusement fixées. Survint la Révolution dont l’œuvre fut cristallisée dans le code Napoléon. Les rapports des différents membres d'une famille furent attentivement réglés, depuis la naissance jusqu’après la mort, tandis que toute

l’organisation commerciale et industrielle fut emportée dans un coup de vent, sans qu’on songeât à la remplacer par quoi que ce fût. Ce qui est nécessaire dans l’état actuel c’est la rédaction d’un code du travail, composé par des hommes d'intelligence et de cœur, connaissant, par la pratique et l’étude, les conditions du commerce et de l’industrie. De ce jour, chacun retrouvera l’équitable rémunération de ses efforts, les spéculations seront arrêtées, la sécurité rentrera dans les relations industrielles, se sera la stabilité de l'atelier et du magasin, et, avec la stabilité économique et matérielle, nous retrouverons la stabilité morale et la satisfaction intellectuelle.

Nous reviendrons ainsi, en l’élargissant et l’accommodant aux circonstances nouvelles, à l’un des éléments qui firent la prospérité de nos aïeux ; mais cet élément ne suffit pas. Nous devons désirer, non-seulement la proclamation d’un code de lois, aux proportions larges, qui soit au commerce et à l’industrie modernes ce que les règles des arts et métiers étaient au travail d’autrefois ; nous devons encore appeler le retour de cette paix, de cette paix sociale, en prenant le mot dans le sens ou l’entendait le comte Baudouin parlant aux habitants de Valenciennes.

Voici un trait de la vie de Saint Jean que la légende — on n’oserait dire l’histoire — a transmis jusqu’à nous. Le disciple préféré du Christ, car il avait le mieux compris la doctrine, était devenu très vieux. La neige était tombée sur ses longs cheveux blonds. 11 n’avait cessé de répandre la parole essentielle: c< Aimez-vous les uns les autres ». A leur tour, jeunes, pleins d'ardeur,

les disciples se pressaient autour de lui. Un soir, le soleil agrandi descendait sur l’horizon. Jean s’était arrêté au revers de la colline. 11 semblait ias. L’enseignement journalier s’était clos par la conclusion journalière : « Aimez-vous les uns les autres ». Et les disciples, comprenant que les jours du maître étaient comptés, lui disaient en le taquinant un peu : « Pour une fois, maître, ditesnous donc autre chose », Et le vieux Jean, après les avoir regardés un instant, les yeux vagues, car il cherchait dans sa pensée, répondit : « Oui, mes enfants, aimez-vous les uns les autres ! »

Et que l'on ne dise pas que c’est ici du sentiment : c'est de l’économie politique. Depuis Adam Smith tous les économistes ont fondé leur doctrine sur la loi de Poffre et de la demande. Et que nous dit Pauteur de Y Homme et sa destinée : « Le précepte du Christ « aimez-vous les uns les a autres » et la loi de l’offre et de la demande : « Le prix des marchandises augmente avec les « demandes, diminue avec les o irres », sont si étroitement unis qu’ils se confondent ».

En effet, au point de vue économique, ne sontce pas les besoins des hommes qui déterminent la valeur des choses, et au point de vue de la morale, ne sont-ce pas les affections des hommes qui déterminent la nature et l’intensité de leurs besoins? Tout ce qui s’attache une affection humaine, acquiert par le fait une valeur, quand même il ne serait pas possible de l’échanger ou de le taxer, depuis Penfant que nous élevons à force de sacrifices et de dépenses, jusqu'aux pics et aux glaciers des montagnes qui font la fortune des habitants du pays.

Et c’est ainsi, comme dit l’auteur de Y Homme et sa destinée , qu’il n’y a plaisir ni peine, qualité, défaut, vertu ni vice, qui ne soit représenté par la valeur attribuée aux objets dans les échanges et dans la circulation qui en résulte. « Tout échange, quel qu’il soit, étant l’expression désaffections attachées aux objets, aussi bien delà part de celui qui offre que de celui qui demande, il en résulte naturellement que, plus les hommes dans leurs échanges tiennent compte les uns des affections des autres, plus leur entente devient parfaite, plus l’on voit croître leurs ressources et leurs progrès; moins au contraire, ils le font, moins leur entente conserve de force et plus on voit leur état intellectuel et moral s’affaisser ».

C’est la loi de la circulation des valeurs.

Un exemple la rendra plus sensible. Une ville s’élève florissante d’industrie au milieu de campagnes florissantes. Les paysans y apportent au marché le produit de leurs champs ; les citadins leur vendent en retour le produit de leur industrie. Tant que les uns et les autres tireront, de leurs produits agricoles ou manufacturés, ce qui est nécessaire à la satisfaction de leurs besoins le contentement sera général. Celui-ci durera tant que, dans leurs échanges, les uns et les autres tiendront ainsi compte, de leurs affections et de leurs besoins réciproques. Du jour, au contraire, où les habitants de la ville feront venir les aliments qui leurs sont nécessaires, de contrées lointaines, parcequ’ils se les procureront ainsi à meilleur marché, ils appauvriront d’autant leurs campagnes; du jour où les paysans, profitant de ce qu’ils sont les plus nombreux, feront voter par les

pouvoirs publics, des impôts exclusivement protecteurs de leur agriculture, ils pèseront sur les conditions d’existence des habitants de la ville. Ceux-ci recourront de leur côté à des mesures défensives, auxquelles les autres répondront à nouveau. Ce sera la protection, bientôt la lutte des uns contre les autres, parce qu’on ne tiendra plus compte dans les échanges des affections et des besoins réciproques. Chacun ne cherchera plus qu’à vendre le plus cher possible, en ne considérant plus que ses affections et ses besoins à lui.

« Quelles que soient les lois qu’on fasse, écrit le savant économiste, elles ne remédieront pas à la situation générale : les uns se plaindront de n’être pas assez protégés, en reprochant aux autres de l’être trop. Les mêmes oppositions surgiront dans la ville de classe à classe, de métier à métier, de maison à maison. On modifiera les lois et, de législature en législature, oppositions, haines et rancunes ne feront que croître, quels que soient ceux qu’on protège et ceux qu’on ne protège pas. 11 n’y a plus de digues quand les intérêts individuels sont déchaînés ».

Tant qu’au sein d’un peuple, la plus grande partie des citoyens tiennent compte dans leurs échanges des alfections d’autrui, les besoins sont satisfaits et les transactions se transforment en progrès nouveaux. Par là même s’explique comment on voit décroître des nations, ou des classes sociales, parvenues à l’apogée de la puissance, parce que les citoyens, en raison même de l’extention de leurs richesses et de leur prospérité, cessant de tenir compte dans leurs échanges de

leurs affections réciproques, introduisent parmi eux les éléments de division qui ne tardent pas à miner cette prospérité même.

La lutte pour la vie est la loi du règne animal : la loi de l’humanité a dit avec force l’éminent philosophe, à qui nous venons de faire de nombreux emprunts, est <c l’entente pour la vie ».

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