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LA BOURGEOISIE A LA DIRECTION DE L’ÉTAT

La Renaissance fut, pour la bourgeoisie, la grande époque, à voir le domaine des arts ; le xviie siècle en fut la grande époque, si nous considérons l’état social. C’est à ce moment de l’histoire que les traditions du Tiers-Etat se développent dans toute leur ampleur. Par la vigoureuse constitution de leurs familles, leurs sentiments d’union et de solidarité, leur instinct de l’unité nationale, les bourgeois donnent leur cai&clère à la nation.

Henri IV fit de son tailleur, Laffemas, un ministre du commerce, et ce tailleur rédigea sur la matière un traité, ornementé de poésies et de musique « afin que les grands du royaume puis- » sent l’entendre ». Louis XIV tira de la boutique d’un marchand de drap le meilleur ministre des temps modernes. La prédominance de la bourgeoisie arrache à Saint-Simon un cri de dépit : « C'est le règne des maltôtiers». Ailleurs, il formule cette observation caractéristique : « Des » trois ordres — le Clergé, la Noblesse et le » Tiers — le plus opprimé est le second ».

a La bourgeoisie, écrit Voltaire dans son Siècle de Louis XIV , s’est enrichie par l’industrie », et il ajoute que « l’argent ayant augmenté numéri- » quement de près de moitié »,le prix des denrées est monté à plus du double ; mais « les droits et » honoraires sont restés sur l'ancien pied ». Voltaire indique la conséquence : « les gains du commerce ont augmenté, tandis que les revenus de la noblesse sont demeurés les mêmes ; il s’est trouvé moins d'opulence che^ les grands et plus dans le moyen ordre. » Tandis qu’au moment des désastres, qui marquèrent la guerre de la succession d’Espagne, les seuls négociants de Saint-Malo apportaient au roi 32 millions pour l’aider à défendre le pays, une grande partie de la noblesse était réduite à se réfugier dans les charges de cour, incapable qu’elle était de subsister dans ses terres d’une manière conforme à ses traditions. On constate, en ouvrant l’almanach de 1788, que les premiers rangs du Tiers-Etat étaient en possession de toutes les fonctions civiles, en dehors de celles de cour.

Quant à l’industrie, elle était parvenue en France à une telle perfection que la principale occupation des ambassadeurs accrédités à Paris, était d’embaucher, pour le compte des souverains étrangers et en violation des coutumes, maîtres et apprentis, qui allaient fonder ou ranimer l’industrie des différents pays de l’Europe. Le roi d’Espagne donnait à un horloger parisien une position de sous-secrétaire d’Etat, et le grand Frédéric offrait à des ébénistes du « faubourg Antoine », ce qu’il considérait comme l’honneur suprême : des grades dans ses armées. « L’ind dustrie française, écrit M. Bardoux, habillait et » parait toute la civilisation européenne. »

LA CRISE DU XVIIIe SIÈCLE.

hacun sait le mouvement de transformation assez rapide, qui s’opéra dans les idées et dans les • mœurs, au courant de ce xvme siècle ; transformation qui eut pour cause essentielle la prospérité même, la situation brillante que les premiers rangs du Tiers- Etat avait acquises. « Messieurs les fils de marchands et de teinturiers, disaiton à la veille de la Révolution, deviennent financiers ou mousquetaires. Us méprisent leur père et son commerce ».

Pourquoi faut-il, qu’arrivée à l’apogée, une classe sociale, au lieu de profiter du triomphe

DSS CLASSES MOYENNES

pour appliquer, toute puissante, d’une manière élargie et plus féconde encore, les traditions qui l’ont portée où elle est, en vienne à méconnaître ces traditions auxquelles elle doit son élévation, pour désirer les privilèges encore plus grands, une situation plus haute, des biens plus étendus. Hélas ! c’est comme une loi dont l’histoire semble, jusqu’à ce jour, faire une loi fatale. Au xvme siècle, l’organisation sociale apparaît comme un grand édifice qui craque et se lézarde. A coups de pioches, philosophes et économistes en hâtent l'écroulement ; — bien qu’il ne faille pas exagérer l’influence des écrivains, et ne pas oublier que si leurs doctrines nouvelles trouvent tant d’oreilles ouvertes, c’est que, déjà, les mœurs ôtaient en voie de s’altérer.

Les progrès mêmes, comme nous venons de le dire, réalisés par les classes moyennes, grâce à leurs traditions de travail, à leur espiit de discipline et d’union, avaient rendu trop étroits les cadres des jurandes et corporations. D’autre part, les progrès des sciences ouvraient un espace nouveau au développement de l’activité humaine. L’on se prit à rêver un champ sans horizon au déploiement du génie et du travail. Toute réglementation restrictive ne parut plus qu entrave tyrannique. Ajoutons qu’avec la transformation des mœurs, peu à peu, s’étaient déformés les sentiments qui avaient vivifié ces groupements corporatifs et les avaient rendus féconds. M. Babeau a résumé ses études approfondies par cette observation que, dans le courant du xvin0 siècle, la corporation était devenue insensiblement une association industrielle et commerciale entre

patrons, en vue de bénéfices plus grands, perdant son ancien caractère d’union du patron avec l’ouvrier.

Il faut noter que les artisans mêmes restaient attachés, bien davantage, à leur organisation coutumière. Voici, entre autres, un fait curieux. En juin 1751, le grand écuyer du roi chargea un maître doreur parisien, nommé Lesueur, d’un travail urgent, pour les carrosses de la cour. Lesueur ne disposait pas d’un personnel suffisant pour l’exécution rapide et pria le lieutenant de police de lui procurer des recrues momentanément empruntées aux ateliers voisins. Mais plusieurs des ouvriers auxquels on s’adressa, préférèrent se laisser arrêter par lettre de cachet, et l’un d’eux, le compagnon Duchesne, expose le motif du refus : « il s’agissoit d’aller travailler « dans un atelier que ledit Lesueur a été obligé « d’aller prendre en ville, n'avant pas suffisam- « ment de place chez lui, à la tête duquel est un « maître doreur, à qui il a confié la conduite des « ouvrages ». Duchesne et ses compagnons sont les interprètes de leurs traditions corporatives. Travailler sous la direction d’un contre- maître, pour le compte d'un patron supérieur, dans un atelier éloigné de la demeure du patron, parce que celle-ci est devenue trop étroite pour contenir le nombre grandissant des ouvriers : tel est le germe de la grande industrie. Duchesne veut travailler sous la direction immédiate et dans l’atelier du maître. Quant au grand écuyer et au lieutenant de police ils ne comprennent plus rien à ces sentiments « bizarres ».

Le Play a déjà observé, dans ses études sur la

désorganisation des formes sociales, que la décomposition commence toujours par les parties élevées ; le grand économiste rappelle, à ce propos, le dicton populaire : « C’est par la tête que pourrit le poisson ».

Les forces vitales, qui avaient leurs racines dans les traditions morales, s’affaissant de plus en plus, l’ensemble des institutions se transforma en caparace froide et dure, qui blessait à chaque articulation ceux pour lesquels elle avait été formée. Traditions de famille ou d'atelier ne furent plus, aux yeux des plus éclairés, que préjugés ou entraves. « Considérez l’homme à l’état de nature, » dit Rousseau. C’est le nouveau modèle. « Place aux droits de la nature et aux principes de la raison! » s’écrient les Mirabeau. C’est l’avènement de l’individualisme. Philosophes, physiocrates et économistes font cause commune. « Laissez faire, laisser passer », enseignent Gournay, puis Qaesnay, puis Mercier delà Rivière. Lit quand Necker envoya Roland de La Platière en exploration dans le monde des jurandes et maîtrises, corporations et communautés, celui-ci en revint avec cette conclusion : « Je cherche vaine- « ment quel règlement de fabrique il conviendroit « de laisser subsister ; je les ai tous lus, j’en ai » envisagé l’effet et les conséquences, je crois » qu’on doit tous les supprimer ».

La doctrine nouvelle peut être résumée en ces termes: « Plus l’homme est libre dans son tra- » vail, mieux il peut utiliser ses forces, et produire » ce qui est nécessaire à son existence. Plus la » concurrence est libre dans l’État, plus un cha- » cun peut donner d’essor à ses aptitudes spé-

» ciales, profiter des circonstances particulières j, dans lesquelle, il se trouve, produire à meilleur » marché et contribuer au bien-être général. En- » fin, plus les échanges entre les États sont libres, » plus chaque nation peut développer les pro- » duits de son génie et de son sol et concourir, » par son industrie et son commerce, à la prospéa rité des autres nations ».

Telle est, résumée d’une manière exacte, croyonsnous, et avec l’éclat qui convient, la doctrine dont les principes furent rédigés en formules d’allure scientifique par d’habiles écrivains, — puis, coulés en articles de loi par les réformes sociales et économiques de Tépoaue révolutionnaire.

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