LE NOUVEAU PARTI POPULAIRE
Pendant que Lucullus luttait en Asie, le parti conservateur continuait à perdre du terrain en Italie. Les succès de son général en Orient n'amélioraient nullement sa situation, car tout le monde comprenait qu'on en était redevable à l'initiative personnelle de Lucullus, et non à la politique du Sénat. Même dans la noblesse^ les esprits penchaient vers les idées de réforme démocratique; et un des jeunes hommes les plus actifs et les plus célèbres du parti conservateur se préparait à déserter sa cause et à se ranger parmi les adversaires de la constitution de Sylla. Dans la seconde moitié de l'an 71, quand il revint de la guerre d'Espagne à Rome, Pompée n'était plus, comme à son départ, le jeune favori de Sylla, à qui tout le monde prédisait un brillant avenir. Après ses victoires sur Sertorius, dont l'importance avait été exagérée et qui lui avaient acquis une si grande popularité dans toute ritalie, il était devenu à trente-six ans un des grands personnages de la république; qui pouvait marcher de pair avec les hommes les plus influents et les plus respectés, bien qu'il n'eût exercé aucune charge et qu'il ne fût pas même sénateur. Aucun homme de la nouvelle génération, pas même Grassus, n'avait eu plus de
chance que lui. Néanmoins Pompe'e comprenait que tant de privilèges lui attiraient trop de haines; et il revenait d'Espagne résolu à régulariser sa situation, se portant enfin candidat, comme tout le monde, à une magistrature. Malheureusement il est parfois aussi difficile de sortir d'une situation exceptionnelle qu'il l'a été de la créer; et Pompée, après avoir commandé des armées comme proconsul et avoir reçu le titre à'impemtor, ne pouvait recommencer sa carrière par la questure et l'édilité, comme l'auraient voulu les lois. II s'était donc décidé à viser du premier coup à la magistrature la plus haute, à poser sa candidature au consulat pour l'armée 70 et à rentrer dans les rangs par une irrégularité plus grande que toutes les autres, car il n'avait ni l'âge ni aucune des autres conditions requises pour être consul. Le moment était bon; mais les difficultés étaient nombreuses et les moyens employés jusqu'alors pour obtenir tant d'honneurs extraordinaires n'auraient plus suffi. Il ne pouvait douter que le parti conservateur, où tant de monde enviait sa carrière exceptionnelle et qui avait cherché à le faire échouer là-bas dans la guerre d'Espagne, en lui refusant les moyens de la continuer, s'opposerait de toutes ses forces à sa candidature. D'autre part la situation de Pompée et celle de son parti avaient changé beaucoup pendant les années où il avait combattu en Espagne. Pompée avait grandi autant que le parti conservateur avait baissé; il était maintenant avec Crassus l'homme du jour, le général le plus populaire, et tout le monde au contraire se plaignait du parti conservateur et de la constitution de Sylla, protestait qu'il fallait en finir avec un gouvernement si faible, si inepte, si corrompu. Ambitieux, sans scrupules et sans principes, sûr de lui-même
après tant de succès, plein de rancune contre son parti, Pompée comprit qu'il n'avait plus rien à espérer de la réaction; il ne douta pas un instant qu'il deviendrait l'homme le plus populaire de l'Italie et qu'il ferait triompher l'opposition, s'il se mettait à la tète du parli démocratique; il prit plaisir à se venger par ces représailles de ses anciens amis qui avaient cherché à le trahir pendant la guerre. Il fit donc des avances aux tribuns du peuple, leur promettant de rétablir la puissance tribunitienne s'il était élu consul. Naturellement ces avances furent accueillies avec enthousiasme par le parti populaire, qui manquait de chefs illustres; on trouva qu'un homme si remarquable par sa naissance, par son passé, par sa situation sociale, par sa popularité, valait bien le sacrifice de quelques souvenirs terribles; on oublia le rôle que Pompée avait joué dans la guerre civile et ses fureurs réactionnaires d'autrefois. En peu de jours l'ami de Sylla, l'homme qui avait tué Junius Brutus et étouffé dans le sang la révolte de Lèpide, devint le chef admiré du parti populaire et son candidat au consulat.
Toutefois il est probable que Pompée ne serait pas arrivé facilement à se faire élire consul s'il n'avait eu pour cela une chance bien bizarre. Crassus, dont la vieille rancune avait été exaspérée par l'intervention de Pompée dans la guerre contre les esclaves (1), voulut être consul, lui aussi, quand il fut informé de la candidature de Pompée. Mais la candidature de Crassus, bien que moins irrégulière que celle de Pompée, n'était pas non plus tout à fait régulière, de sorte que les deux généraux, tout en se détestant réciproquement, comprirent qu'il leur était nécessaire de
(1) Pluïaiique, Pomp., 21 : Cras$., 11.
s'unir, Pompée pour vaincre, avec l'appui de Crassus, qui était si puissant au Sénat, l'opposition des sénateurs; Crassus beaucoup moins populaire que Pompée, pour être recommandé au peuple par celui-ci (1). C'est ce qui arriva. Tous les deux, sous le prétexte d'attendre le triomphe, gardèrent leurs armées sous les armes auprès de Rome; le Sénat intimidé céda et admit les deux candidatures; les comices élurent consuls, sans lutte, pour l'année 70^ Crassus et Pompée. Celui-ci pria alors son ami Marcus Terentius Varron de composer pour lui un mémoire sur les devoirs du consul, dont il n'avait aucune idée (2).
Les promesses de Pompée et la popularité dont il jouissait déjà dans la classe moyenne donnaient au parti démocratique l'espoir que ce consulat amènerait les réformes si longuement attendues. Mais durant les mois qui s'écoulèrent entre l'élection et la fin de l'année (les consuls entraient en charge au 1" janvier), ces espérances furent troublées par l'hostilité qui continuait entre les deux consuls, malgré leur coalition électorale. Crassus hésitait à suivre son collègue dans sa conversion et à l'aider dans ses projets de réforme. Il craignait probablement que la gloire de ces réformes revînt tout entière à ce collègue si jalousé, qui en avait pris l'initiative, et il était trop conservateur de naissance, par inclination, par intérêt, pour ne pas être inquiet sur les conséquences d'une réforme démocratique. En accomplissant cette réforme, n'allait-on pas saper à sa base toute l'œuvre de Sylla, sa légitimité morale, sa valeur légale? Or Crassus n'avait pas été seulement un des plus
(1) Plutarque, Pomp., 22; Crass.,i
(2) Aulu-Gelle, XIV, 7.
habiles instruments de Sylla; il avait ainsi acheté des biens de proscrits pour des sommes énormes. Ne pouvant se mettre d'accord, aucun des deux consuls désignés ne congédiait ses légions; même après être rentré à Rome en célébrant une ovatio, Grassus déclarait qu'il tiendrait son armée sous ses ordres aussi longtemps que Pompée; Pompée, par représailles, accentuait ses déclarations favorables au parti démocratique. Quand le tribun du peuple Marcus Lollius Palicanus, entre la fin de novembre et le commencement de décembre, lui conduisit hors des murailles, au milieu d'une armée avec laquelle il attendait le triomphe, une grande foule pour entendre son programme consulaire (1), il prononça un discours très hardi. 11 dit que depuis trop longtemps on voyait les suffrages vendus au plus offrant dans les tribunaux; qu'il fallait mettre fin aux abus intolérables des juges et des gouverneurs de provinces; il fit comprendre qu'il voulait rétablir dans leur intégrité les prérogatives des tribuns. Le succès fut immense. Mais Grassus était encore hésitant^ et ce malheureux désaccord des deux consuls pouvait faire échouer tous les projets excellents de Pompée. Des amis s'interposèrent alors; on provoqua de grandes démonstrations populaires pour demander à Grassus et à Pompée de se réconcilier, si bien que^ quand Pompée, le 1" janvier, eutpris possession de sa charge, Grassus fut vaincu par le grand mouvement populaire et se déclara prêt à appuyer la politique de son collègue. La réconciliation eut lieu publiquement, à ce qu'il semble, dans les premiers jours du consulat. Les armées furent aussitôt congédiées (2), et bientôt au
(1) CicÉRON, In Verr., A. I., 15 ; A.sc., p. 148 (Orel).
(2) C'est dans Appie.n-, B. C, I, 121, et non dans Plctarqub, Pomp., 23 ; Cras$. ,i2, qu'il faut chercher, bien qu'elle y soit expo-
milieu de grandes distributions de blé faites par Crassus et de fêtes somptueuses préparées par Pompée, celui-ci commença l'attaque contre la constitution de Sylla, en demandant que l'on rendît aux tribuns les pouvoirs que leur avait enlevés Sylla. spécialement celui de proposer des lois sans l'autorisation du Sénat. Comme il fallait toutefois faire encore approuver par le Sénat cette dernière proposition, on commença une grande agitation populaire pour déplacer la majorité. César, toujours en quête d'occasions de se mettre en évidence, se lança dans la mêlée, et prononça de grands discours dans les assemblées populaires (i); Crassus mit habilement en jeu toutes les influences dont il disposait au Sénat.
Encouragées par cette agitation et par la faiblesse désormais évidente du parti conservateur, les rancunes et les haines accumulées depuis longtemps contre la coterie qui avait exploité la réaction de Sylla éclatèrent de toutes parts. Les esprits s'échauffèrent, et tandis que les chefs se contentaient dattaquer les lois, le peuple voulut une victime. Le hasard la lui livra en la personne d'un certain Gaius Verres, ancien officier du parti populaire dans la révolution, qui, comme Gethegus, avait su sauter à temps hors du bateau qui allait sombrer. Passé ensuite au service du parti conservateur, il avait été élu préteur pour l'année 74; puis envoyé comme propréteur en Sicile, où, grâce à l'influence de ses amis de Rome, il avait réussi à rester trois années au lieu d'une
sée trop sommairement, la vérité sur ces dissentiments et cette réconciliation. En effet Suétone, Cœs., 19, affirme, et toute l'histoire de 70 à 60 confirme, que Crassus et Pompée étaient en mauvaise intelligence quand ils quittèrent le consulat. (1) Voy. SuÉTo.N'E, Cœs., 5.
seule. Avait-il volé et pillé en Sicile autant que le disaient ses ennemis? Les méfaits de Caius Verres n'étaient-ils pas, en partie au moins, une légende exagérée et répandue par la haine politique? Il est difiicile de juger un homme, quand on ne possède que les pièces d'accusation. Quoi qu'il en soit, il est certain que depuis longtemps on se disait à Rome que Verres commettait des abus innombrables, non seulement au préjudice des Siciliens, mais aussi au préjudice des citoyens romains; que ces malversations allaient ruiner le plus grand grenier de Rome (1). Les plaintes étaient même si fortes que son successeur Lucius Metellus, bien que conservateur, était allé en Sicile dans l'intention honnête de réparer les dommages causés par Verres (2), et que, encouragées par ces dispositions, les villes de Sicile avaient envoyé une députation à Rome pour intenter une accusation.
En tout autre moment cette accusation n'aurait pas eu plus de chance d'aboutir que les autres réclamations faites par les provinces à Rome, après la victoire de Sylla et de la réaction, car trop d'intérêts se coalisaient contre la vérité et la justice dans ces procès, où était en question le droit de piller les provinces, que s'arrogeaient les membres du gouvernement. Ne pouvant jamais trouver un patron influent parmi les conservateurs, forcés de s'adresser au parti démocratique encore si faible pour y trouver des défenseurs sans crédit, les malheureux plaignants en étaient d'ordinaire réduits à lutter contre la puissance formidable de l'esprit de coterie, des compli-
(1) Voy. la très belle étude de Ciccotti. // processo di Verre, Milan, 1895, p. 79 et suiv.
(2) Ciccnox, in Verr., A. II., 25, 62 et suiv.
cités cachées, de l'intérêt de classe, sans autre arme que la justice de leur cause, arme toujours faible. Cette fois, au contraire, les députés siciliens étant arrivés à Rome quand l'agitation pour la réforme de la constitution commençait, l'opinion publique se déclara tout de suite en leur faveur; Pompée et les chefs du parti démocratique, comprenant qu'un grand procès de concussion serait une chose excellente pour fomenter l'agitation contre le parti conservateur, prirent l'affaire sous leur protection, résolus à ne pas la laisser étouffer comme tant d'autres. Si les députés siciliens ne trouvèrent pas pour patron un homme déjà illustre, ils trouvèrent mieux en la personne de Marcus Tullius Cicéron, jeune homme de trente-six ans, très intelligent, très éloquent, libre de toute espèce de lien avec le parti conservateur et qui voulait devenir un très grand personnage.
Né à Arpinum, d'une famille de chevaliers, et peu fortuné, il appartenait à ce que nous appellerions aujourd'hui la bourgeoisie de province; il avait été élevé dans l'honnête simplicité municipale du bon vieux temps; il avait reçu une éducation littéraire très soignée et était allé en Grèce suivre des cours de philosophie et d'éloquence. Occupée et remplie par l'étude, sa jeunesse sévère, comme celle des vieux Romains, n'avait pas connu les amusements, les distractions^ les débauches, où tant de jeunes hommes de sa génération gaspillaient leur temps et leur fortune. Cependant ce n'étaient pas l'ambition politique, l'espoir de jouer un grand rôle dans la République, qui avaient donné à ce jeune homme la force de faire si bien le dur apprentissage de l'éloquence. Quand, après avoir hérité de son père une fortune médiocre, une terre à Arpinum, une maison à Rome et un peu d'argent, il vint
s'établir dans la grande ville, Sylla y était tout puissant, et la réaction aristocratique éloignait de la carrière politique les jeunes hommes issus de famille équestre. Cicéron, qui était un honnête homme et qui avait horreur des violences commises par la coterie de Sylla, dut se persuader bien vite que les portes du pouvoir seraient toujours fermées à un jeune homme comme lui, qui venait d'Arpinum et qui ne voulait servir ni Sylla ni ses bourreaux. Doué de toutes les qualités qui font un artiste, imagination, sensibilité, goût de la beauté, avide aussi de gloire, il avait renoncé sans peine aux rêves de grandeur politique et s'était proposé de devenir un grand avocat, le rival d'Hortensius et des grands orateurs, le prince du forum. Ses débuts avaient été pleins d'éclat. Poussé par son ambition juvénile, par sa haine contre le parti de Sylla, par son indignation contre les violences de la réaction, il avait accepté la défense de plusieurs malheureux persécutés, sous différents prétextes, par des favoris du dictateur. La plus célèbre fut celle de Roscius. Cette audace généreuse et son éloquence vraiment merveilleuse l'avaient bien vite rendu célèbre; sa célébrité lui avait permis de contracter, vers 77, un très bon mariage avec une femme appartenant à une famille distinguée et riche, Térentia, qui lui apporta en dot 120,000 drachmes (à peu près 120,000 francs.) Elle possédait des maisons à Rome et une forêt près de Tusculum. Fort à son aise, sinon très riche, après ce mariage, Cicéron, qui vivait avec simplicité, avait pu continuer à plaider dans les tribunaux, conservant une noble indépendance vis-à-vis du parti conservateur, et réalisant à la perfection l'idéal ancien de l'avocat qui n'admettait pas que l'assistance légale fût une profession rétribuée, mais la considérait
comme un devoir social accompli par les riches gratuitement. Tandis qu'Hortensius et les autres avocats célèbres du parti conservateur se faisaient payer des sommes énormes, spécialement quand ils défendaient les gouverneurs accusés de concussion, et prenaient volontiers leur part de ces pillages, personne n'avait jusqu'alors plus strictement observé la lex Cincia, qui défendait aux avocats d'accepter des honoraires de leurs clients. Son honnêteté, son indifférence pour l'argent, la simplicité de sa vie, la courageuse indépendance du parti conservateur, ajoutées à son grand talent et à son éloquence, avaient attiré sur lui tous les regards et de grandes sympathies, non seulement dans le parti démocratique, mais dans toutes les classes sociales, de sorte que, bien qu'il eût peu de fortune et peu d'ambition politique, il avait été déjà élu questeur, sans difficulté, sans lutte et sans dépense (1).
Cicéron accepta la défense des Siciliens avec enthousiasme. Dès le mois de janvier, à ce qu'il semble, il réussit à faire rejeter par le préteur Manius Acilius Glabrion une accusation analogue à celle portée contre Verres et que dirigeait contre luiQuintus Gecilius, son ancien questeur; on ne sait d'ailleurs si cette accusation était sérieuse ou si elle était portée d'accord avec Verres. Puis, s'étant fait assigner un délai de cent dix jours pour recueillir les preuves, il partit pour la Sicile.
Cependant le parti conservateur n'avait pas pu résister aux attaques de Pompée. Quand la proposition sur les pouvoirs des tribuns fut discutée au Sénat, un petit nombre de gens seulement osèrent s'y opposer.
(1) Voy. l'admirable travail de Boissier, Cicéron et sei amis, 102, p. 9, 83 et suiv.
Ce furent Marcus Lepidus, Marcus Lucullus, Gatulua, qui reconnut cependant que la proposition de Pompée pouvait sembler justifiée par la corruption des tribunaux sénatoriaux (1). La majorité approuva (2). C'est là une preuve décisive que l'opposition au gouvernement aristocratique s'était, après dix années de scandales et de luttes, répandue dans toutes les classes et même dans une partie de la noblesse, la meilleure et la pire à la fois^, la plus jeune, la plus énergique et la plus intelligente, la plus ambitieuse et la plus corrompue. La vieille société aristocratique et agricole s'était changée en une société mercantile et ploutocratique; il ne restait de l'aristocratie historique de Rome qu'un certain nombre de familles, presque toutes pauvres (3); les classes élevées n'étaient plus composées des nobles seulement, mais aussi des riches chevaliers, des hommes dun grand talent, quoique d'humble origine ; comme Cicéron, enfin des hommes les plus habiles et les plus audacieux dans la lutte universelle pour la richesse, la culture et le pouvoir. Il y avait encore, il est vrai, quelques familles anciennes conservant les idées et les sentiments qui survivent dans toutes les aristocraties à leur ruine politique, et que la réaction de Sylla avait réveillés : la haine des classes nou velles, le mépris de l'époque présente considérée
(1) Cicéron, In Verr., I, 15 ; Ascon, in Cicéron, Pro Cornei, p. 79, éd. Orelli.