DRU.MANN, G. R., IV
(3) Comme exemples de familles nobles ruinées à cette époque on peut citer la famille de Marc Antoine, préteur en 75 (Dru- MANX, G. R., II, 46); la famille d'Appius Claudius Pulcher, consul en 79 et père du célèbre Clodius, d'Appius Cl. P. consul en 54 et de Clodia (Drujiann, G. R., II, 184 et suiv.) : de Cneius Pison (Salluste, C. C, 18), de Publius Lentulus Sura (id. 17). Voy. ce que nous avons dit de la famille de César. Plutarque (Cic, 10) parle de la pauvreté de la vieille noblesse romaine à cette époque.
comme vulgaire et corrompue, le préjugé du principe d'autorité et par suite l'horreur de tout désordre politique, qu'il soit insensé et criminel ou nécessaire au progrès. Ces gens-là ne pouvaient se faire à l'idée que le fils du paysan de Velletri ou d'Arpinum devenu riche à millions grâce à l'usure, rivalisât de richesse avec eux et prétendît partager avec eux les magistratures; qu'une foule d'avocats obscurs et de tribuns venus d'en bas pût lancer des accusations contre les patriciens que le peuple du bon vieux temps vénéraitcommedes demi-dieux; que les cordonniers, les artisans, les petits marchands en détail, les affranchis de Rome osassent les siffler au forum, leur refuser leurs voix aux élections; que l'on ne respectât plus rien, ni la naissance, ni la fortune, ni la sagesse. Beaucoup de nobles, au contraire, comprenaient que l'on ne pouvait plus traiter la classe moyenne et les chevaliers, devenus si puissants, comme on l'avait fait deux siècles auparavant; que l'esprit des temps était changé; qu'il fallait donner satisfaction aux aspirations nouvelles; et par intérêt, par conviction philosophiqne, par ambition, ils s'adaptaient à ce régime social où, malgré toutes les protestations, l'intelligence et la richesse l'emportaient sur la noblesse de race. Du reste s'adapter aux transformations démocratiques des mœurs et des institutions, c'était le plus sûr moyen de conserver la puissance sociale de la noblesse. La centralisation des fonctions politiques à Rome, les affaires, le manque de traditions et de célébrité, les souvenirs terribles de la révolution et de la réaction écartaient de la politique presque tout l'ordre équestre et la classe moyenne; de sorte que, sans recourir aux grandes familles nobles non encore disparues, on n'aurait pas trouvé ce qu'il fallait de magistrats de toute sorte pour
gouverner l'empire. Si la noblesse ne s'entêtait pas dans des prétentions absurdes et surannées, elle pourrait continuer à se partager presque tous les emplois de l'État.
Après ce premier succès, l'œuvre de Sylla fut attaquée de toutes parts. Le tribun Plotius, secondé par César^ fit approuver une amnistie pour tous les survivants des guerres civiles, les guerres de Lèpide et de Sertorius y compris (1). La censure, suspendue depuis dix-sept ans, fut rétablie et les censeurs Lucius Gcllius et Cneus Lentulus, en avril ou en mai, débarrassèrent le Sénat de beaucoup d'amis de Sylla, chassant entre autres ce Gains Antonius Ibrida contre qui César avait inutilement porté plainte en 77. Lucius Aurelius Cotta, noble à l'esprit démocratique, proposa de rendre le pouvoir judiciaire aux chevaliers : ils étaient presque tous riches et on ne pourrait plus les corrompre (2). Mais les choses se compliquèrent; et la réforme judiciaire se heurta à une opposition beaucoup plus grande que les autres. Cette loi, proposée quand tout le public prenait si vivement parti pour les accusateurs siciliens contre Verres, mit l'alarme au camp des conservateurs. Les tribuns avaient recouvré leurs anciennes prérogatives, et il suffisait d'accuser un homme puissant pour que tout le monde le condamnât sans appel. Allait-on alors donner le pouvoir de juger les sénateurs à leurs vieux ennemis, aux chevaliers? Tous les gouverneurs des provinces allaient-ils être à la merci de leurs sujets? Des députations viendraient chaque année de toutes les provinces réclamer justice à Rome, et les tri-
(1) Suétone, Cœs., 5.
(2) CicÉROx, In Verr., A. II, ii, 71, 174; ii, 96, 233. — Voy. Lange, B. A., III, 193.
bunaux, sous la pression de l'opinion publique, condamneraient sans relâche! Les bonnes résolutions et la belle morale de tous les partis et de toutes les classes ne durent ordinairement qu'autant que l'on peut avec elles conserver le pouvoir. Bien des conservateurs admettaient depuis longtemps qu'il était nécessaire d'améliorer la justice et de réprimer les abus; mais ils n'hésitèrent pas, dans la crainte que la justice ne s'exerçât sur eux-mêmes, à rejeter tous les projets de réforme. Non seulement ils cherchèrent à faire échouer la loi judiciaire; mais ils entreprirent le sauvetage de Verres, dont le procès et la condamnation devaient jeter tout leur parti dans la honte et le discrédit. On décida de présenter des candidats à toutes les magistratures les plus importantes et d'employer tous les moyens pour les faire réussir : Quintus Ilortensius, le célèbre avocat, et Quintus Melellus seraient les candidats au consulat; Marcus Metellus, frère de Quintus et de Lucius, gouverneur de la Sicile, allait briguer la preture. Ces candidats et d'autres hommes considérables de l'aristocratie, tels que Caius Scribonius Curion, s'entendirent bientôt avec Verres. Celui-ci accepta de s'employer pour eux de toutes ses forces pendant les élections. Hortensius se chargea de sa délénse; Quintus et Marcus Metellus écrivirent à leur frère Lucius pour qu'il fit disparaître les preuves des méfaits de Verres. S'ils étaient élus, si la loi de Cotta était rejetée, on chercherait à renvoyer le procès à l'année suivante, et alors il serait discuté devant un tribunal de sénateurs présidé peut-être par Marcus Marcellus, et Verres aurait un consul pour défenseur (1).
(1) CiccoïTi, P. F., 155.
Cependant Cicéron, malgré les intrigues de Métellus, put faire son enquête et revenir à lépoque indiquée, c'est-à-dire vers la fin d'avril, avec un dossier bien fourni de documents (1); mais il ne put pas discuter immédiatement l'affaire. Il lui fallait attendre la fin d'un autre procès intenté à un gouverneur de Macédoine pour différer, paraît-il, celui de Verres. C'était du moins dans cette intention que l'on traînait les choses en longueur. Cependant le retard avait plus d'avantages que d'inconvénients pour Cicéron, qui comptait se porter candidata l'édilité et qui était ainsi plus libre pour s'occuper de son élection. Le procès de Verres difi'éré, le projet de Cotta arrêté par l'opposition des conservateurs, les forces des deux partis auraient dû se concentrer sur les élections, qui allaient avoir lieu, comme d'habitude, vers le milieu de l'année. Malheureusement, quand Cicéron revint de Sicile, le parti démocratique était menacé d'une crise précoce, peu de mois après sa première victoire, parce que les démêlés entre Crassus et Pompée recommençaient. Les historiens de l'antiquité ne nous renseignent guère sur les motifs et les circonstances de cette discorde qui entraîna de si grands événements; mais il est probable qu'elle fut amenée par les projets de Pompée. Pompée était le type parfait de l'homme de talent, qui n'a pas l'énergie créatrice du génie, mais qui saisit vite les nouveautés créées par les hommes de génie et qui est habile à en profiter. Si on l'avait envoyé en Orient à la place de LucuUus, il n'aurait très probablement pas osé se lancer dans une aventure aussi périlleuse; il aurait procédé avec la prudence traditionnelle de tous les généraux romains;
(1) CiccoTTi, P. V., 162.
mais à présent^, après les succès retentissants de Lucullus, il avait tout de suite compris ce que ces conquêtes montraient aux esprits clairvoyants : que la politique timide du Sénat en Orient s'accordait mal avec la réalité; que ces grandes monarchies asiatiques, si imposantes au dehors, étaient très faibles; que l'on pouvait les soumettre facilement avec une politique un peu énergique en élargissant la domination et l'exploitation financière de l'Italie dans des champs nouveaux et riches; en donnant aux généraux et aux partis un moyen nouveau d'acquérir de la gloire, des richesses, de l'influence. Il avait donc formé le projet de se faire envoyer en Orient, pour y remplacer Lucullus comme proconsul (1), pour moissonner à son tour ce champ où Lucullus travaillait depuis quatre ans, et pour assurer aussi à son parti la direction et l'exploitation de la nouvelle politique orientale créée par Lucullus, dont l'importance semblait être à peine comprise par les conservateurs. Malheureusement, cette fois encore, Crassus, qui était toujours jaloux de son collègue, se plut à lui barrer le chemin et à lui faire une opposition opiniâtre; il défendit dans la politique extérieure la cause de Lucullus, qui était celle du parti conservateur, avec un tel acharnement que les deux consuls en vinrent bientôt à se quereller sur tous les points (2). Une telle discorde ne pouvait qu'être funeste au parti populaire qui se relevait à peine après avoir été si longtemps persécuté, et qui ne possédait pas une organisation aussi solide que celle du parti conservateur, très bien monté encore malgré ses défaites en clientèles,