‹ Grandeur et décadences de Rome; (volume 2)Chapitre 13 sur 33 · MOMMSEN, R. G., III · texte numérisé non relu

MOMMSEN, R. G., III

(2) Plutarque, Pomp., 22.

en hommes et en argent. En effet le parti populaire fut tellement paralysé par ces querelles des chefs, qu'il ne fut plus capable de rien faire. Vers le milieu de l'année il laissa Cotta défendre seul sa loi; aux élections de 69, il laissa élire les candidats conservateurs au consulat et Marcus Metellus à la preture. Verres, dans l'ivresse de cette victoire et d'accord avec ses protecteurs, songea à intimider par l'entremise d'Hortensius et de Metellus les ambassadeurs siciliens, de façon à les amener à retirer leur accusation et à faire échouer, à force d'argent, la candidature de Cicéron dans l'élection des édiles. La défaite de Cicéron aurait découragé déflnitivement les Siciliens, que le résultat des élections consulaires inquiétait déjà, et tout aurait été fini en peu de jours (1).

Cependant l'impression que firent ces élections fut si mauvaise que Pompée, les hommes en vue du parti populaire et l'opinion publique furent un peu tirés de leur torpeur. Cicéron, soutenu avec énergie parle parti démocratique, fut élu édite. La loi de Cotta fut enfin approuvée, grâce à un effort plus vigoureux et à quelques concessions habiles. Les juges seraient choisis non pas seulement parmi les chevaliers, mais parmi les sénateurs^ les chevaliers et les riches plébéiens (2). On encouragea les Siciliens à tenir ferme et on poussa avec énergie le procès de Verres, dont la première audience fut fixée au 5 août. On ne parla bientôt plus à Rome et en Italie que du procès imminent; mais on y pensait comme à un spectacle de gladiateurs où, sous les yeux d'un public avide d'émotions, un jeune

(1) CicÉROX, In Verr.. A. I., 9.

(2) Id.,A.II., 5, 69, 178.

avocat d'avenir réclamant la condamnation de Verres serait aux prises avec le prince des orateurs romains, et où toutes les ressources et tous les pièges de l'éloquence du forum seraient employés de part et d'autre avec une souveraine habileté. Les racontars, les prévisions favorables ou défavorables allaient leur train : l'un savait que l'on tenterait de corrompre les juges désignés par le sort; un autre parlait de preuves accablantes trouvées en Sicile^ mais que l'on tenait en réserve pour donner le coup de grâce; les sceptiques affirmaient que, comme tant d'autres rats pris au piège, celui-ci s'échapperait sans même y laisser la queue. Les grands amateurs d'éloquence étaient surtout impatients d'assister au duel oratoire entre Cicéron et Hortensius, Cicéron était un jeune homme très studieux et plein de talent; mais il lui manquait l'expérience de son adversaire. On se préparait cependant de part et d'autre à la lutte. Cicéron, excité par l'attente universelle, sentait que c'était pour lui une épreuve décisive et, renonçant à lutter de subtilité avec des adversaires aussi habiles et aussi puissants, il comprit qu'il fallait s'appuyer sur l'opinion publique si favorable aux accusateurs, aller sans hésitation au-devant de tout, frapper l'esprit des masses par une suite de révélations extraordinaires et inattendues. Il s'efforçait donc de grouper les témoignages de la façon la plus propre à faire une impression très profonde sur la foule, et préparait pour chaque groupe de témoignages un discours bref mais serré et précis (1). De leur côté, Verres et ses amis, encouragés par le succès des élections, cherchaient à circonvenir, à amadouer les témoins; ils se faisaient envoyer des villes de Sicile des éloges

(1) CiccoTTi, P. 7., 176et suiv.

pour Verres; ils étudiaient un plan de défense tout plein de ruses pour ralentir les attaques furieuses des accusateurs. On chercherait à tirer les choses en longueur de façon à arriver au 16 août, jour où les audiences seraient suspendues pendant quinze jours pour célébrer les jeux promis par Pompée depuis la guerre contre Sertorius; puis on continuerait la même manœuvre de façon à ce que le procès fût renvoyé à l'année suivante. Ils espéraient y réussir : il y avait en effet de fréquentes suspensions des tribunaux pendant les mois qui restaient : du 4 au 19 septembre pour les jeux romains; du 26 octobre au 4 novembre pour les jeux de la victoire; du 4 au 17 novembre pour les ludi plebei (1).

Le matin du 5 août, quand le procès commença, une foule énorme se pressait au forum^ autour des bancs disposés pour les juges^ les témoins et les parties. Verres arriva avec Hortensius. Plusieurs grands personnages l'accompagnaient; sa démarche était assurée, son air audacieux; il avait pleine confiance dans les ruses longuement méditées avec son avocat. Malheureusement pour lui son affaire n'était pas seulement un procès de concussion ; la politique y était mêlée, et Cicéron s'était mieux rendu compte qu'Hortensius de létat de l'esprit public. Quand les documents et les témoignages habilement disposés par le jeune accusateur furent connus du pubUc, quand le long supplice enduré par la Sicile fut raconté et exagéré au forum par des témoins indignés, les colères accumulées depuis dix ans dans le public contre Sylla, la réaction et le parti conservateur se déchaînèrent tout à coup. Certains témoignages pathétiques émurent le public jusqu'aux

(1) CiccoTTi, P. V., Ì75 et suiv.

larmes; d'autres soulevèrent des murmures d'indignation; d'autres firent pousser des cris de rage. A la fin de chaque audience les révélations faites au procès se répandaient immédiatement dans toute la ville : déformées, grossies en passant de bouche en bouche, elles indignaient tout le monde; et le jour suivant une foule plus grande encore se pressait sur le forum, essayait d'entendre les terribles récits, criait et s'indignait, même sans rien entendre quand elle voyait les gens les plus voisins du tribunal crier ou s'indigner. Un jour un témoin raconta que Verres avait fait crucifier un citoyen romain qui avait en vain crié Civis romanus sum. Ce fut un moment terrible : la foule devint furieuse, et si le préteur n'avait aussitôt suspendu l'audience, Verres aurait été écharpé sur le forum. Ce n'était pas un homme qu'on jugeait, mais un parti, un gouvernement, toute une époque que l'on exécutait; et la conscience publique, si longtemps forcée de se taire, se soulageait à la fin en déchaînant sa fureur sur ce malheureux propréteur livrèa sa haine par le hasard, et en lui faisant expier non seulement ses fautes, mais toutes les violences commises par Sylla, par sa coterie, par la réaction. La fureur du peuple fut telle que Verres et ses amis, qui ne s'y attendaient pas, se sentirent accablés et perdirent courage. Pendant treize jours ils tâchèrent de résister; mais voyant le public se surexciter chaque jour davantage, le moment vint où ils comprirent que les juges n'oseraient pas acquitter l'accusé. Le quatorzième jour, le procès ayant été suspendu. Verres, pour sauver une partie de sa fortune, abandonna la lutte et partit de lui-même pour l'exil (1). Il disparut pour

(1) CiccoTTi, P. F., 171-194.

toujours, prenant le chemin solitaire et obscur de l'oubli universel, tandis que Gicéron, devenu désormais un des principaux personnages de Rome, avançait à grands pas sur la longue route ensoleillée de la gloire. Ils ne se doutaient ni l'un ni l'autre, en se tournant le dos pour aller à des destins aussi différents, que les chemins opposés qu'ils prenaient les feraient cependant se rencontrer encore une fois, au bout de vingtsept ans, sur le bord du même abîme.

Tandis que ceci avait lieu en Italie, Lucullus était allé passer l'hiver de 71-70 dans la province d'Asie dont il avait été nommé gouverneur, et qu'il trouva ravagée par les vexations que les financiers italiens faisaient subir aux populations. Lucullus, s'il avait changé sur bien des points, avait conservé de sa jeunesse l'aversion de la noblesse de vieille race pour les hommes de finances. Encouragé par ses succès, il avait cherché, avec son ardeur et son énergie ordinaires, à renouveler la politique de Rutilius Rufus, à prendre des mesures pour arrêter la cupidité des publicains, sans considérer quels puissants ennemis cette politique libérale allait irriter (1). II se sentait si fort, si grand, si sûr de lui, et il formait dans son esprit exalté un si vaste dessein! Ne voulait-il pas envahir et conquérir tout le royaume de Tigrane, roi d'Arménie et gendre de Mithridate, auprès duquel celui-ci était venu chercher un refuge? Grâce à la faiblesse de la politique romaine pendant les cinquante dernières années, grâce aussi aux derniers événements, la guerre de Bithynie et la conquête du Pont, qui avaient distrait le Sénat romain de tout autre objet, Tigrane avait pu, dans les quinze années précédentes, par les conquêtes,

(1) Plutarque, Luc, 20.

les alliances, les soumissions, élargir son empire dans toutes les directions: au nord jusqu'au Caucase^ où les populations à demi barbares des Albanais et des Ibères l'avaient reconnu pour souverain; au sud, à l'est, à l'ouestj où il avait conquis presque tout l'empire des Séleucides, les plaines de Cilicie, la Syrie, la Phénicie; il avait enlevé aux Parthes beaucoup de provinces et reçu la soumission des satrapes de la grande Mèdie, de la Mèdie Atropathène, de la Gordienne (1). Lucullus voulait maintenant étendre sa politique agressive à cet empire même.

L'aigle romaine, petite mais féroce, agitait furieusement les ailes, venant du Pont, pour s'abattre sur l'énorme et somnolent pachyderme. Le général romain, toutefois, avant d'envahir l'Arménie, et pour n'avoir pas d'ennemis à ses trousses, avait voulu faire la conquête définitive du Pont. Tandis qu'il envoyait son beau-frère Appius Claudius demander à Tigrane de lui livrer Mithridate (2)^ certain d'ailleurs du refus qui serait un prétexte de guerre, il était allé au printemps de 70 achever le siège de Sinope et d'Amasie, qui se rendirent en automne, et auxquelles Lucullus put cette fois épargner une partie au moins des brutalités des soldats, bien que, même dans ces villes, un bon nombre des habitants fussent faits prisonniers (3). Héraclée, au printemps, avait eu bien plus à souffrir. Le stupide et féroce Cotta l'assiégeait par terre, tandis que Triarius, habile, mais encore plus féroce, l'assiégeait par mer. Quand ils l'eurent prise, ils pillèrent sans merci les maisons et les temples, y prirent l'or et l'argent et tous les meubles précieux; ils massacrèrent

(1) Reinach, m. E., 310 et suiv. ; Strabox, XI, 14, 15(532).

(2) Plutarque, Luc, 21.

(3) Reivach, m. E., 356.

OU réduisirent en esclavage toute la population; ils enlevèrent même la merveilleuse statue d'Hercule^ célèbre sur toutes les côtes de la mer Noire par sa massue habilement ciselée, par la peau de lion, le carquois, les flèches qui étaient en or massif. Puis ils avaient mis le feu à la ville, et tandis que la fumée en montait au ciel, les navire» romains avaient quitté le port, si chargés de butin que plusieurs sombrèrent pendant le voyage (1).

Cependant la réponse de Tigrane était arrivée : il refusait de livrer Mithridate. Poussé, semble-t-il, par ses conseillers, qui redoutaient d'avoir un rival en Mithridate, le roi d'Arménie n'avait pas voulu le recevoir et l'avait pour ainsi dire relégué dans la lointaine résidence d'une de ses forteresses; mais il n'avait pas voulu céder aux intimations du général romain, craignant de s'abaisser ainsi au rang d'un roi vassal. On avait maintenant un prétexte pour l'invasion, qui devait commencer au printemps de 69.

(l)MBa.NO.v, 51, 52.

LA CONQUETE DE L ARMENIE ET LES DETTES DE l'iTALIE

A Rome cependant l'année 70 avait mal fini pour le parti populaire. Pompée avait été tellement surpris, déconcerté, exaspéré par les intrigues de Crassus, qu'il avait renoncé à son dessein de remplacer LucuUus et déclaré qu'il rentrerait après son consulat dans la vie privée (1), sans accepter aucune autre province. Crassus, très content d'avoir déjoué les calculs de Pompée, était resté lui aussi à Rome, renonçant à avoir une province qui lui aurait rapporté beaucoup moins que ses spéculations. Les conservateurs, un peu rassurés par l'insuccès de Pompée et par les magistratures dont ils s'étaient emparés, se remettaient de leurs alarmes de l'année précédente. D'ailleurs lempire était tranquille depuis la défaite de Mithridate. La seule guerre à faire pour le moment était celle contre les pirates de Crète qui, après la défaite de Mithridate, avaient en vain envoyé des ambassadeurs à Rome pour demander à faire la paix (2).

Lucullus seul ne prenait aucun repos. Au printemps

(1) Velleius, II, 31.

(2) Appien, Sic. VI, 1.

de l'année 69 il entreprenait la conquête de l'Arménie avec deux légions et quelques troupes d'auxiliaires asiatiques, galates et thraces, à peine vingt mille hommes en tout (1), et n'ayant que des informations très vagues sur ce pays, où Mithridate et Tigrane, devenus amis à la suite des intimations de Lucullus, préparaient contre lui une forte armée. Si, en faisant la conquête du Pont, Lucullus avait interprété dune façon très large les ordres du Sénat, en envahissant l'Arménie, il inaugurait définitivement à ses propres risques la politique de l'initiative personnelle des généraux. Ne s'arrêtant jamais que la nuit, ne laissant prendre aucun repos à son armée, il descendit rapidement jusqu'à l'Euphrate, par la grande route des caravanes qui traversait la Melitene; il passa l'Euphrate, marcha sur Tigranocerte, et repoussa avec tant de violence l'armée du général Mitrobarzane, que Tigrane, épouvanté, se retira précipitamment au nord de l'Arménie, laissant à Tigranocerte un général avec ses trésors et son harem (2). Lucullus mit le siège devant Tigranocerte; mais bientôt Tigrane, qui avait une armée de quatre-vingt mille hommes (3), remis de son effroi, revint sur sa décision, comme l'avait prévu (4) Lucullus, et pris d'un accès d'impatience se porta au secours de la ville sans même attendre Mithridate, qui était en route avec de gros corps de cavalerie. Lucullus alors laissa six mille soldats dans les tranchées sous le commandement de Murèna (5),

(1) Voyez la critique judicieuse que fait Reinach, M. E., 358, n. 1, des chiffres donnés par Plbtarque, Luc, 24, et Appien, Mith., 84.

(2) Pl.UTARQCE, Luc, 24, 25.

(3) Reinach, m. E., 360 a raison de prendre parmi les différents chiSres celui de Memxon, c. 57, qui est le moins élevé.

(4) Plutarque, Luc, 26.

(5) Id., 27.

et avec environ quatorze mille hommes, cavaliers et fantassins, il alla au-devant de l'armée qui venait pour la délivrance. Quand les deux armées s'aperçurent sur les deux bords du Tigre, Tigrane et son état-major, à l'exception de quelques généraux qui connaissaient mieux les Romains, pensèrent que l'ennemi allait se retirer devant une armée cinq fois plus nombreuse. Mais LuculluSj que les victoires avaient rendu encore plus hardi, n'hésita pas : un matin il passa le Tigre à gué et lança sa petite armée sur les Arméniens, comme une meute de mâtins sur un énorme troupeau de moutons. L'armée arménienne fut mise en déroute; et le roi ne se sauva qu'avec une faible escorte. Débarrassé de Tigrane, Lucullus revint au siège de Tigranocerte, dont il ne tarda pas à s'emparer. Et alors, dans la joie d'un si grand succès, cet homme violent et inégal s'abandonna soudain à ses instincts généreux, étouffés jusqu'alors par son irritabilité, son impatience et l'extrême tension de son esprit : il voulut montrer par des actes d'éclatante générosité son admiration respectueuse pour l'hellénisme; il ordonna que les femmes et les propriétés des Grecs fussent respectées; il renvoya dans leur patrie les habitants des villes grecques et les barbares que Tigrane avait déportés pour peupler la ville; il reconnut cette fois que les légions avaient droit de toucher une partie des huit mille talents (environ quarante-huit millions) qu'il trouva dans le Trésor royal, des seize autres millions qu'il tira de la vente des objets saisis. Chaque soldat reçut, agréable surprise après tant de rigueurs, un présent de huit cent drachmes (1). Les anciens tributaires de Tigrane qui se

(1) Strabon, XI, XIV, 15 (532); Plutarque, Luc, 29; Reinach» M. E , 363.

rendirent à Lucullus furent traités avec douceur; Antiochus l'Asiatique fut reconnu roi de Syrie; l'armée fut ramenée, pour y prendre ses quartiers d'hiver, dans la Gordienne. Dans ce doux pays, pendant l'hiver, Lucullus, maître désormais des provinces arméniennes au sud du Tigre, médita une entreprise encore plus grande pour l'année suivante : recommencer l'aventure d'Alexandre le Grand, envahir la Perse^ conquérir l'empire des Parthes. Il avait déjà envoyé à leur roi un ambassadeur pour le détourner de l'alliance avec Tigrane.

Le sénateur qui, à Rome, avait obtenu à grand' peine et par les intrigues d'une belle courtisane le commandement d'une petite province et qui avait débarqué en Asie avec une petite armée ramassée à la hâte, était maintenant devenu en Orient, au bout de six ans et avec ses quelques légions, l'émule d'Alexandre le Grand. Audacieux, infatigable, sûr de lui-même, sans hésitation, agissant toujours à sa fantaisie et comme si le Sénat n'existait plus, il ne reculait plus devant aucun obstacle, ni devant les plaines immenses, ni devant les montagnes couvertes de neige, ni devant des armées cinq fois plus nombreuses que la sienne, ni devant des forteresses imprenables; il marchait toujours en avant, partant après chaque succès pour une nouvelle entreprise plus lointaine, comme s'il ne pouvait jamais voir la limite dernière de son ambition; pillant partout d'immenses trésors; se plaisant à jouer le rôle de grand protecteur de l'hellénisme à sa façon, par une capricieuse extravagance de générosités sans exemple dans l'histoire militaire de Rome. Alors que les populations superstitieuses de l'Orient l'adoraient presque comme une apparition divine, l'Italie n'aurait-elle pas dû au moins l'admirer

comme le créateur de la nouvelle politique depuis si longtemps désirée? Malheureusement l'Italie commençait à être agitée par une crise sociale et économique qui devait peu à peu troubler profondément l'esprit public et ses jugements sur les hommes et les événements. L'or et l'argent affluaient en Italie. Aux trésors déjà accumulés par les générations précédentes s'ajoutaient de nouveaux trésors acquis par la force des armes ou de l'argent déjà possédé : les capitaux que Marcus Lucullus avait rapportés du sac des villages thraces ou des villes grecques de la mer Noire; ceux qu'envoyait son frère Lucius; les intérêts des capitaux prêtés à usure ou utilisés dans difTérentes parties de l'empire; le butin personnel qu'avaient apporté en revenant de la guerre les soldats et les officiers; les tributs payés à l'État. La république avait alors un budget annuel de 50 millions de drachmes (1) qui, si l'on suppose entre la valeur de l'or et celle de l'argent le rapport de 1 à 45 que nous avions en Europe avant la dernière baisse du métal blanc, correspondraient à une somme de 38 à 39 millions de francs, dont la majeure partie venait des provinces (2). Mais les besoins d'argent croissaient encore plus vite. Il fallait de l'argent^ et toujours

(1) Plutarque, Pomp., 45.

(2) Le rapport cependant semble avoir été plus favorable à l'argent. Il devait être ordinairement de 1 à 12. La somme correspondante serait par conséquent plus grande. Il faudrait aussi tenir compte de la valeur plus grande qu'avaient alors les métaux précieux, chose très difficile; mais, même si l'on quadruple la valeur de cette somme qui deviendrait 160 millions de notre monnaie actuelle, on voit que le budget du plus grand empire de l'antiquité était inférieur à celui d'un riche petit État européen comme la Suisse, la Belgique, la Hollande. Gela peut donner une idée de la pauvreté du monde antique en comparaison du monde moderne.

davantage, pour aciiefer dans tout l'empire le blé nécessaire pour nourrir Rome. Il fallait de l'argent pour préparer les guerres, pour payer et entretenir les armées d'Espagne, de Macédoine, de la Gaule narbonnaise. Il fallait de l'argent pour prêter aux particulierS; aux villes, aux souverains étrangers. II fallait de l'argent pour satisfaire le goût du luxe qui croissait et se répandait partout. Il fallait enfin de Targent, beaucoup d'argent pour les spéculations dont la fureur devenait contagieuse et qui absorbaient maintenant toute l'Italie. En peu d'années le mouvement d'affaires commencé avec le rétablissement de l'ordre avait acquis une vitesse vertigineuse. Hommes et femmes, nobles et plébéiens, riches capitalistes et propriétaires des petites villes, modestes marchands, artisans, affranchis, tous, enfiévrés par des espoirs ardents et trompeurs, se disputaient la terre d'Italie, la vendaient, la rachetaient dans une manie de rapides et continuelles spéculations agraires qui était le résultat de trois grands faits : la loi de Spurius Thorius qui, en convertissant en propriétés privées une grande partie du sol, avait augmenté l'étendue des terres à vendre et à acheter; l'esprit mercantile qui croissait depuis un siècle et demi, et enfin le droit de cité qui avait conféré à tous les Italiens les privilèges des citoyens romains. Tous les Italiens, désormais, n'ayant besoin pour cela que de la présence de sept citoyens romains, pouvaient, au moyen de la mancipatio, acheter et vendre des terres dltalie, et même faire ce marché de loin, achetant à la mesure comme on fait pour le blé, et non pas telle propriété avec telles limites, mais tant d'arpents de terre dans une région (1). Bien des

(1) Weber, li. A. G., 98 et suiv.

gens achetaient et vendaient rapidement des terres comme cela se fait maintenant en Australie, en spéculant sur la hausse ou la baisse des prix. D'autres achetaient des esclaves capables de faire de bons agriculteurs, et plantaient de la vigne, des oliviers, des arbres à fruits pour faire concurrence à l'Orient. Mais comme la plupart ne possédaient pas de capitaux suffisants et que l'institution grecque des hypothèques, récemment introduite, rendait les opérations de crédit plus faciles, on ne tarda pas à en abuser. Celui qui avait acheté un champ l'hypothéquait pour acheter des esclaves et planter de la vigne. Celui qui possédait un terrain en ville l'hypothéquait pour pouvoir y construire une maison. D'autres hypothéquaient leurs terres pour prêter de l'argent dans les provinces, en Asie ou en Afrique, à des particuliers, à des villes, à des souverains, espérant que ce placement leur rapporterait davantage (1). On ne s'inquiétait guère de ce que l'argent, étant si recherché, coûtât fort cher. Après avoir contracté à la légère une première dette pour améliorer les cultures, pour bâtir une maison, pour faire du luxe, on en faisait bientôt de nouvelles pour payer les intérêts trop élevés de la première; on s'embarrassait de plus en plus, toujours dans l'espoir de pouvoir un jour rembourser tout, et on risquait au contraire de tout perdre (2). Beaucoup de gens com-

(1) CicÉRON, pro Sul., 20.

(2) Voyez le passage très important de Cicéron dans les Cali- Unaires, II, vm, 18 où il décrit admirablement les conditions économiques des campagnes d'Italie et le grand nombre de propriétaires endettés. Nous savons qu'à cette époque les nouvelles méthodes de culture faisaient fureur en Italie, et vraisemblablen)cnt une grande partie de ces dettes venaient de l'empressement où l'on était de les expérimenter. Le discours fut prononcé en 63 ; on peut donc supposer que vers l'année 68, dont il est ici question, on avait déjà commencé à faire des dettes.

mençaient à se trouver en Italie dans cette situation difficile (1). Au contraire ceux qui possédaient des capitaux et qui savaient bien les employer s'enrichissaient réellement; et personne ne s'enrichissait plus vite que Grassus qui. avec une ténacité infatigable, travaillait à grossir sa fortune et sa puissance. II n'achetait pas, comme tant de gens imprudents, des terrains à des prix très élevés dans l'espoir que leur valeur augmenterait encore; mais il spéculait, au contraire, sur les spéculateurs téméraires qui manquaient de capitaux. Il achetait un grand nombre d'esclaves en Orient, choisissant avec soin ceux qui s'entendaient à l'art de bâtir, ingénieurs, architectes, maîtres maçons; il avait monté chez lui une sorte d'école pour apprendre cet art aux jeunes esclaves; et il les louait ensuite aux petits constructeurs de maisons trop pauvres pour acheter à leurs frais des esclaves si chers. Les incendies très fréquents à Rome, où beaucoup de maisons étaient en bois, et où les édiles négligeaient d'organiser un service pour les éteindre, lui avaient suggéré l'idée d'une autre spéculation très ingénieuse : il avait formé parmi ses esclaves une escouade de pompiers et il avait disposé des vigies dans tous les quartiers de Rome : dès qu'un incendie se déclarait, la vigie courait avertir l'escouade; celle-ci arrivait, mais accompagnée d'un homme d'affaires de Grassus qui achetait presque pour rien la maison incendiée et souvent aussi les maisons voisines que le feu menaçait; puis, le marché conclu, il faisait éteindre le feu et reconstruire la maison. C'est de cette façon qu'il acquérait à peu de frais beaucoup de maisons et devenait un des

(1) Voyez dans Plutarqce, Crats., 2, l'intéressante opinion de Crassus sur les spéculations des terrains et des maisons à Rome.

plus grands propriétaires de Rome en terrains et en maisons, qu'il échangeait ensuite, vendait, rachetait de différentes façons (1). Un des plus riches, sinon le plus riche de Rome, ce grand manieur de millions, à mesure que la pénurie de l'argent augmentait, dominait Rome, le Sénat, les comices, à la tête de son armée de comptables, d'administrateurs, de secrétaireSj à l'aide de ses livres de comptes où figuraient les noms des fermiers, des marchands, des constructeurs à qui il avait loué des esclaves, des innombrables locataires de ses maisons, des sénateurs qui lui avaient emprunté de l'argent.

Cette gêne croissante et ces soucis d'argent faisaient naître une crise au milieu de laquelle le mouvement populaire s'aigrissait et, de politique qu'il était, devenait social. Il en est toujours ainsi dans les démocraties où peu de citoyens sont riches et où le plus grand nombre vit dans la gêne. Personne ne se préoccupait plus de continuer les réformes démocratiques de la constitution commencées en 70; cette question qui avait passionné pendant dix ans l'Italie n'intéressait plus l'opinion publique trop capricieuse; et le parti populaire semblait retombé dans la désorganisation et la faiblesse d'autrefois, sans progamme et sans chefs. Crassus était de nouveau rentré dans les rangs des conservateurs et travaillait partout avec eux, par haine contre Pompée; Pompée se montrait peu en public, ne descendait presque jamais au forum pour y plaider, et n'admettait qu'un petit nombre de gens dans son intimité (2). Quant à César, n'ayant rien de plus important à faire dans cette période de trêve, il

(1) Plutarque, Crass., 2.

(2) Id., Pomp., 23.

s'amuf=ait, faisait des dettes en profitant des relations de sa famille avec la haute bourgeoisie capitaliste, cherchait à se rendre populaire dans la plèbe par ses prodigalités, son adresse, son éloquence, ses manières aimables^ et aussi par quelque invention un peu audacieuse, qui pût frapper l'imagination de la foule. Ainsi, sachant que la foule, si démocratique qu'elle soit, s'extasie toujours devant les descendances illustres, il ne se contentait plus d'être le neveu de Marius : il prétendait avoir pour ancêtres du côté de son père le roi Ancus Martius et du côté de sa mère Vénus elle-même. C'était une activité bien mesquine; mais pour le moment il n'y avait rien de plus important à faire. Cependant cette tranquillité n'était qu'apparente. Si Pompée faisait mine d'être dégoûté de la politique, sa retraite et son silence n'étaient que des moyens pour se faire regretter. Il voulait prendre sa revanche sur Crassus et sur le parti conservateur; se faire envoyer, par n'importe quel moyen^ à la place de Lucullus en Orient; et puisqu'il ne pouvait rien espérer du Sénat, trop dominé par Crassus, il préparait en cachette une agitation populaire qui obligerait le Sénat à retirer à Lucullus son poste pour le lui donner. Cette agitation commença en 69 par une adroite campagne contre Lucullus, faite à Rome dans toutes les classes sociales. Il est probable que Pompée soutint de toute son influence les réclamations avancées par les riches publicains contre les réformes introduites en Asie par Lucullus; qu'il tâcha de gagner à sa cause l'appui de la haute finance en promettant d'abolir tout ce que le vainqueur de Mithridate avait fait. Il est certain que ce fut lui qui inspira la campagne commencée dès ce moment contre Lucullus par les tribuns de la plèbe, qui cherchaient à exciter contre lui les

préjugés et les rancunes antrplotoucratiques, dont la masse est toujours animée aux époques de crise et de gêne. Ces tribuns répétaient que, au moment où tout le monde en Italie était dans la gêne, quelques privilégiés s'appropriaient des parts énormes de ce butin qui appartenait à l'État, c'est-à-dire à tous (4); ils attaquaient avec une violence particulière Lucullus qui faisait alors la guerre la plus lucrative de toutes. Si certains citoyens riches et éminents, pour lui témoigner leur admiration, lui laissaient souvent en mourant des legs et des héritages (2), la foule pauvre et ignorante ajoutait foi aux bruits malveillants que l'on faisait courir au sujet des trésors qu'il envoyait en Italie. On allait jusqu'à prendre en pitié les rois d'Arménie et d'Orient que, disait-on, il dépouillait pour son propre compte, au lieu de faire la guerre et d'exécuter les ordres du Sénat. On trouvait aussi que son commandement en Orient avait déjà duré trop longtemps (3). Après la bataille de Tigranocerte il fut même accusé par la rumeur publique de n'avoir pas poursuivi Tigrane, simplement pour prolonger la guerre et pour continuer son pillage (4). On reprochait presque au Sénat de ne pas l'arrêter sur sa route de victoires.

Lucullus, au fond de l'Asie, prêtait à peine attention à ces murmures qui n'eussent peut-être pas eu grande portée si derrière les tribunes ne se fussent cachés les riches publicains et Pompée. Mais ceux-ci étaient puissants et ils le devenaient plus encore quand ils étaient, comme alors, appuyés par l'opinion pubhque.

(1) Voy. CicÉRON, Ve leg. agr., Ì, i, 12 ; 2, 22, 59.

(2) CicÉRON, Pro F lac, 34, 85.

(3) Plutauque, Luc, 24 et 33.

(4) Dion Cass., 36,330 fr. 2 (Gros).

Au cours de l'an 69, bien que Lucullus fût fortement soutenu au Sénat par Crassus et le parti conservateur, le Sénat se vit forcé par l'opinion publique et les intrigues des financiers à faire quelque chose. Cherchant à nuire le moins possible à Lucullus et à satisfaire, sur le point essentiel, les financiers qui étaient les alliés les plus puissants de Pompée, il se contenta d'enlever à Lucullus, pour l'an 68, le gouvernement de l'Asie, qui fut rendu à un propréteur (1). Mais peu de temps après, Pompée trouva des alliés sur lesquels il ne comptait guère, dans les soldats mêmes de Lucullus. Les légions que celui-ci avait laissées dans le Pont se refusèrent à partir quand Sornatius, leur légat, reçut l'ordre de rejoindre Lucullus pour envahir la Perse avec lui au printemps de 68 et pour marcher sur Ctésiphonte (2).

Sa rigueur démodée avait poussé à bout de patience les soldats qui ne voulaient plus être traités par leur chef comme les légionnaires des guerres puniques. En effet, l'exemple fut contagieux; les milices mêmes que Lucullus avait dans la Gordienne ne se montrèrent pas non plus disposées à s'aventurer en Perse; et Lucullus, malgré sa sévérité habituelle, fut obligé cette fois de céder. Il renonça à son plan et songea à envahir l'Arménie au printemps de 68, sans se douter qu'ils allaient être pris, lui et son armée, dans le filet invi-

(1) Nous disons en 68: ce n'est qu'une supposition, mais qui nous paraît plus vraisemblable que celle de Reinach, M. E., 374, qui veut que ce soit en 69. En eCfet selon Dion, XXXVI, 330, fr. 2 (Gros), ce fut après la bataille de Tigranocerte que l'autorité de Lucullus fut ainsi diminuée. Elle le fut encore l'année suivante quand on nomma Q. Martius Rex gouverneur do la Cilioie. Lucullus aurait été ainsi dépossédé par degrés, comme il est naturel pour un personnage aussi puissant.

(2) Rei.nach, m. E., 366.

sible d'intrigues qui s'ourdissaient à Rome dans la maison de Pompée. Dès que cette révolte eut fait comprendre à Pompée combien les légions étaient mécontentes de Lucullus, cet ambitieux sans scrupules conçut un plan terrible : provoquer le rappel de Lucullus, en rendant impossible la prolongation de ses pouvoirs par une révolte générale de son armée.

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