‹ Grandeur et décadences de Rome; (volume 2)Chapitre 19 sur 33 · C^SAR, B. G., I · texte numérisé non relu

C^SAR, B. G., I

ment, qui vivait à Rome, dans sa petite demeure, des revenus de quelque propriété. Atteint d'une maladie terrible que les aliénistes appellent la folie alternante ou circulaire, et qui consiste en une succession d'exaltations violentes et de lourds hébétements (1), ce malade de génie avait dû abandonner la politique pour s'adonner à l'élude; il vivait au milieu de ses livres, avec quelques amitiés dans les hautes classes, sans ambition, sans désir de richesse, trouvant son plaisir dans la contemplation de l'infini que lui avait décrit Epicure : tout inondé de la pluie des atomes^ tout scintillant d'étoiles, tout peuplé de mondes, vibrant dans un énorme effort vital où Rome et son empire n'étaient plus qu'un petit écueil perdu dans Timmense océan mouvant de l'éternité. Mais Lucrèce n'était pas un simple dilettante qui fuyait un monde plein de passions violentes, pour distraire par d'égoïstes plaisirs intellectuels son esprit malade; c'était au contraire un créateur ardent, un travailleur infatigable, et, dans sa solitude studieuse, un ambitieux aussi insatiable que Lucullus dans le tumulte des camps. Il composait un immense poème sur la nature, en invitant ses contemporains à renverser de leurs trônes les dieux menteurs que l'on avait vénérés jusque-là, et en tentant à lui seul de conquérir, non pas une province nouvelle avec les armes, mais dans un effort titanique de la pensée, la domination spirituelle de la nature. La langue des paysans du Latium était encore trouble, pauvre, concrète et la versification grossière et impar-

(1) S. HiÉRON, ad Ann. 660 U. C. — Stampini, // suicidio di Lucrezio, in R. S. A. I., fas. 4, p. 45, a démontré que ces renseignements donnés par saint Jérôme et qu'il avait pris dans Suétone, sont dignes de foi. Voy. aussi Giri, Il suicidio di Lucrezio, Palerme, 1895.

faite; mais, de même que Lucullus avait osé partir avec trente milles hommes seulement, à la conquête de grands empires, Lucrèce osa faire violence à sa lourde langue maternelle, que bien des gens jugeaient encore inapte à exprimer autre chose que des textes de lois, des comptes d'hommes d'affaires et des querelles politiques. II l'amollit, la purifia au feu de son enthousiasme, la martela longtemps sur l'enclume de la pensée et il parvint à lui donner de la douceur et de la clarté; comme un puissant archer qui tend son arc, il ploya la métrique et lança avec vigueur dans l'infini le vol des hexamètres; puis, avec cette langue et ce mètre il écrivit non pas le résumé aride et versifié d'une doctrine abstraite, mais une philosophie pittoresque et enthousiaste de l'univers; il exprima l'exaltation la plus intense, et la surprise la plus voluptueuse que l'âme humaine ait jamais ressenties devant la révélation de l'éternel mouvement de la vie universelle; il projeta sur la nature infinie l'ombre et la lumière, la mélancolie et la joie qui passaient dans son esprit malade; il décrivit avec une vivacité merveilleuse les épisodes doux et terribles de l'existence, le rire printanier qu'ont après la pluie les prairies verdoyantes, les ébattements lascifs des animaux au milieu des pâturages, le déchaînement des tempêtes bruyantes sur les champs et sur les forêts, les grandes inondations des fleuves, le calme et la colère des mers, les efforts de l'humanité encore animale pour vivre et se civiliser, les horreurs des épidémies et des guerres; les folles terreurs de la mort, la soif ardente d'amour de tous les vivants, l'éternité et l'identité de la vie qui circule dans l'univers à travers les formes périssables des êtres. L'exposition de la théorie épicurienne relie tous ces épisodes dans Tunité vivante du grand poème

solennel, presque religieux qui, s'il n'est pas l'œuvre la plus parfaite, est du moins ia. plus grandiose de la littérature latine, et dans lequel il ne faut pas voir l'œuvre d'un penseur solitaire, détaché de son époque et de son monde, mais un de ces efforts si puissants vers la grandeur, la puissance et la science que tentait partout cette époque-là, dans le monde des réalités et dans le monde de la pensée. Lucrèce, tout autant que Lucullus, que César, que Gicéron est une des figures caractéristiques de son temps. Il y représente l'effort héroïque de la raison qui, pour avancer dans la science, détruit les superstitions, les traditions, les religions. Son poème de la Nature fut une des plus belles créations de Rome; peu admiré au début, il traversa les âges, alors que les trophées, les monuments et la gloire de tant de généraux ont été emportés par le temps.

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