‹ Grandeur et décadences de Rome; (volume 2)Chapitre 3 sur 33 · POLYBE, II · texte numérisé non relu

POLYBE, II

ment, surtout par la location des terrains de Sicile (1).

Mais la prospérité et les progrès rapides de l'esprit mercantile changèrent peu à peu l'antique façon de vivre. Les soldats revenus d'Orient, les gros entrepreneurs, les riches fermiers des terres publiques ne voulurent plus vivre comme leurs ancêtres. Ce n'e'tait pas que les mœurs rustiques de la vieille Italie se fussent raffinées, car en 174 Rome était encore méprisée en Grèce comme un gros village sans belles rues, sans monuments ni palais (2). Dans la métropole elle-même les maisons des grands étaient toujours petites et dénuées d'ornements (3); l'antique et dure éducation de la jeunesse ne s'était pas adoucie (4). Mais le désir de jouir, si longtemps contenu, éclata dans les appétits primordiaux et animaux : la gloutonnerie, la sensualité, la vanité, le besoin d'émotions violentes, cette ostentation des choses coûteuses et cette profusion de la richesse faite uniquement pour montrer qu'on la possède, le luxe absurde et grossier des parvenus. A Rome un cuisinier habile fut payé extrêmement cher (5); les repas frugaux de jadis se prolongeaient en banquets interminables pour lesquels on rechercha les friandises les plus rares, comme les vins de la Grèce, les saucisses et les poissons salés du Pont (6). L'art délicat d'engraisser les volailles fut apporté de Grèce en Italie (7); on vit des citoyens se montrer en état d'ébriété dans les assemblées, des magistrats s'ache-

(1) DioDORE DE Sicile, XXXIV, fr. 32.

(2) TiïE-LivE, XL, 5. — Friedlaender, D. S. G. R., I, i.

(3) Friedlae.xder, D. S. G. R., Ilf, 87 et suiv.

(4) PosiDONius, in Ath., VI, 109 (275).

(5) TiTE-LivE, XXXIX, 6.

(6) Diodore de Sicile, XXXVII, 3. — In Ath., VI, 109 (275),

(7) Plius, h. N., X, 50, 139.

m ner vers le Forum à demi ivres, les yeux brillants, et interrompre de temps à autre leurs affaires pour courir aux amphores que les édiles faisaient déposer dans les coins écartés des rues et des places (1). Les belles esclaves et les beaux éphèbes coûtèrent fort cher (2); et la débauche se répandit tellement qu'en 186 le Sénat dut réprimer les désordres des Bacchanales et en 181 promulguer la lex Orchia contre les ripailles. Les cultes orientaux, dissolus et excitants, commencèrent à se divulguer (3) : non seulement le public des classes moyennes apprit à goûter des traductions et des adaptations de comédies grecques; mais dans les antiques, simples et trop rares fêtes latines on intercala des spectacles violents, comme les chasses aux bêtes sauvages (4) et les jeux de gladiateurs à l'occasion des funérailles (5). La loi Oppia contre le luxe fut abolie (6) ; les marchandises de rOrient, les parfums, les tapis babyloniens, les meubles incrustés d'or et divoire furent achetés à Rome à des prix exorbitants par des parvenus (7). Naturellement les cités plus petites imitaient la métropole dans la mesure de leurs moyens, de même que les petites noblesses locales copiaient le faste croissant des grands de Rome, se pressant comme eux à des fêtes et à des banquets. Ainsi l'agriculteur de l'Ombrie ou des Fouilles, qui avait guerroyé dans les riches pays

(1) Lange, R. A., II, 242. — Cf. Macrobe, Sat., III, 16; V, 17, 2. Ces textes de 161 décrivent dans sa plénitude un mal qui commençait aux temps dont nous parlons.

(2) DioDORE DE Sicile, XXXVII. 3, 5.

(3) Lange, R. A., II, 228.

(A) FlUEDLAEXPER, D. S. G. R., II, 390. (0) Id., 3o9.

(6) Tite-Live, XXXIV, 1 et suiv.

(7) Plaute, Stich. II, 2, 52 et suiv.

d'Orient, rentrait chez lui, comme aujourd'hui nos paysans libérés du régiment, avec des désirs et des besoins plus grands. Beaucoup prirent en dégoût les durs travaux si chers à leurs pères : on vit des soldats aller à la guerre avec un serviteur pour porter leur fardeau el préparer leurs repas (1), des petits propriétaires acheter des esclaves pour avoir eux-mêmes moins de peine.

Mais ces nouveaux besoins, et ce luxe des classes moyennes et des riches développaient à leur tour, à Rome et en Italie, le travail des artisans, les occasions de gain pour les petits et les grands capitalistes. Beaucoup de Romains et d'Italiens qui, en qualité de soldats ou de fournisseurs des armées, avaient visité les pays étrangers et s'étaient rendu compte de leurs ressources, furent poussés au commerce par l'abondance du capital, par la consommation croissante des produits asiatiques en Italie, par la puissance de Rome dans la Méditerranée. Beaucoup d'entre eux vendirent le champ de leurs pères et achetèrent un navire; certains — pour la plupart des hommes de' l'Italie méridionale, à ce qu'il semble — s'établirent à Délos, après 192, et y ouvrirent des entrepôts de marchandises asiatiques, pour les acheteurs qui venaient d'Italie emplir d'objets divers leur vaisseau, et auxquels il était plus commode de mettre le cap sur Délos que sur Rhodes ou sur Corinthe (2). D'autres exercèrent le commerce entre Délos et Rome ou dans la Méditerranée occidentale. Il s'éleva beaucoup de petits chantiers sur les côtes italiennes : les forêts publiques de la Sila, où l'on recueillait la poix pour les navires, furent affermées pour de grosses sommes (3); il n'y

(1) Plutarque, Paul-Emile, XXII, 2.

(2) HoMOLLE, B. C. H., VIII, 86 et suiv,

(3) CicÉRON, Brut., 22, 85.

eut pas jusqu'aux membres de la noblesse sénatoriale qui ne participassent aux gains de ce commerce maritime en prêtant à des citoyens romains ou à des affranchis les capitaux nécessaires pour leurs entreprises (4). A l'expansion militaire succédait l'expansion mercantile. A Rome, sur ces entrefaites, on ouvrit les premiers bains publics (2) peu après la seconde guerre; punique, puis, en 474, les premiers fourspour les ouvriers et les marchands célibataires qui ne pouvaient se faire fabriquer le pain à la maison par des esclaves (3). Beaucoup d'artisans grecs y furent amenés par les généraux, pour préparer leurs fêtes et leurs triomphes (4) ; beaucoup d'orfèvres se firent changeurs, tant il affluait de monnaies étrangères à Rome, et un grand nombre de ces changeurs, encouragés parles gains et par l'abondance du capital, devinient banquiers, acceptèrent des dépôts, firent des prêts. De nombreux étrangers et Italiens vinrent ouvrir des tavernes, des bains, des teintureries, des boutiques de savetiers, d'orfèvres, de tailleurs (5); se firent imprésarios de théâtre ou écrivains de comédies. Un Ombrien de Sarsina, Plante, après avoir échoué dans diverses spéculations et exercé différents métiers pour vivre, faisait alors de l'argent à Rome en adaptant avec beaucoup de verve comique et d'habileté littéraire des comédies grecques pour le public romain. Les gens de la campagne étaient attirés des environs à Rome en si grand nombre que les cités latines s'en plaignirent au Sénat en 487 et en 477 (6). Le prix des terrains aug-

(1) Plutarqoe, Cat. M., 21.

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