SCHILLER-VOIGT, 399, H
(3)Pi.iNE, //. N., XVIII, 11,107.
(4) TiTE-LivE, XXXIX, 2-2.
(5) Plaute, AuL, 3, 5, 34 ot suiv.
(6) TiTii-LivE, XXXIX, 3, 41, 8.
mentait avec la population; les maisons de rapport, en bois, prodigieusement hautes, adminisirées par un affranchi ou par un locataire général, étaient d'un grand rendement, les artisans ou les petits marchands de Rome étant obligés de louer une chambre à des prix très élevés (1). Dans les environs de Rome on affermait très cher les jardins potagers, les cours d'eau pour les teintureries, les étangs et les sources chaudes pour des bains (2). Celui qui possédait déjà ou avait su acheter à temps des terrains à Rome s'enrichit rapidement.
Et enfin par l'effet de cette prospérité universelle le commerce des esclaves s'accrut bientôt. En trente ans tout le monde en Italie eut besoin de travailleurs : les concessionnaires des terres publiques pour les troupeaux, les entrepreneurs pour les travaux publics et les fournitures militaires, l'État pour les services publics,, les marchands navigateurs pour les chiourmes des vaisseaux, les riches pour le service domestique et pour les jeux des gladiateurs, les petits propriétaires et les classes moyennes pour se faire aider dans les travaux les plus durs.
Le commerce des esclaves s'organisa sur une grande échelle, non seulement dans les campements où les prisonniers de guerre étaient aussitôt vendus à très vil prix, aux officiers, aux soldats, aux marchands qui suivaient l'armée, mais sur toutes les frontières de l'Empire, où les petits rois et les chefs barbares, comme les négriers d'Afrique, vendaient les prisonniers de guerre et parfois même leurs sujets. De l'ex-
(1) Sur le prix élevé des loyers à Rome dans la premiere moitié du second siècle avant Jésus-Christ, cf. Diodore de Sicile, XXXI. 18, 2; PôiiLMANN, V. A. G., li.
{2) Pl.DTARQUE, Cat. M.. 21, 8,
trême Gaule, de la Germanie, des montagnes du Caucase, les longs convois d'esclaves enchaînés descendaient continuellement vers les rives riantes de la Méditerranée et de la mer Noire, dirigés sur Marseille, sur Aquilée, sur Penticapée, sur Phanagorie, sur Diocuriade, où les marchands indigènes et italiens les attendaient. Ils les payaient aux chefs barbares ou à leurs agents en vin, en sel, en or et en argent; puis ils les embarquaient directement pour l'Italie ou pour Délos, où les marchands venaient les chercher en même temps que les autres denrées asiatiques (1). Beaucoup d'Italiens s'enrichirent par le commerce des hommes; d'autres s'adonnèrent à Rome ou en Italie à l'éducation des esclaves, firent apprendre des métiers aux jeunes gens pour les revendre (2)^ les dressèrent à l'escrime pour les louer ensuite comme gladiateurs dans les funérailles de luxe.
Les premières trente années du second siècle avant Jésus-Christ furent pour l'Italie une de ces époques heureuses où celui-là même qui commence avec peu de capital peut faire fortune, parce que la production et la consommation grandissent rapidement età la fois; quand le travail abonde, les beaux gains sont aisés; de toute richesse nouvelle naissent beaucoup de nouvelles occasions de gain; l'accumulation des capitaux est facile, rapide, intense. Beaucoup de gens pauvres devinrent aisés, beaucoup de gens aisés devinrent très riches; à côté de la noblesse historique, il surgit ce que nous appellerions une bourgeoisie nouvelle de capitalistes millionnaires, inscrits par les censeurs dans les centuries des chevaliers et qui s'étaient enri'
(1) DuRUY, H. R., H, 380.
(2) Plutarque, Cat. M., 2i.
chis dans la traite des esclaves, le commerce maritime, le fermage des impôts, des terrains et des mines de l'État, les fournitures militaires. L'ordre équestre qui était auparavant une classe de propriétaires aisés, mais non nobles, devint bientôt une classe de riches capitalistes et de marchands. L'esprit mercantile se répandit partout, dans le petit peuple comme dans l'aristocratie, triomphant peu à peu, même dans les familles les plus conservatrices, des préjugés et des répugnances de l'ère agricole. Gaton, par exemple, le premier qui fût entré au Sénat appartenant à une famille de propriétaires moyens de la Sabine, avait d'abord voulu être le persécuteur des usuriers et le type achevé du landlord antique; mais il se jeta ensuite dans les affaires et devint lui aussi un homme de son temps, s'associa avec des marchands armateurs, fit de l'usure, des spéculations sur les terrains, et le commerce d'esclaves (1).
Et pourtant sous cette prospérité se préparait un changement immense et terrible en toutes choses, car partout le contraste violent entre l'ancien et le nouvel ordre de choses altérait la composition des classes. Si la plèbe romaine, demeurée dans la campagne, vivait encore à la manière antique; était sobre, simple, honnête; respectait la noblesse et la loi, au contraire les citoyens qui allaient s'établir à Rome pour s'adonner aux métiers, au commerce, à la navigation, aux entreprises, contractaient tous les vices de la plèbe des riches cités mercantiles : la débauche, l'avidité, la paresse, le désir des amusements, Tindiscipline, l'égoïsme du célibat, la forfanterie. La pureté de la race se perdait; le peuple de Rome se transformait en
(1) Plutaroue, Cat. le J., 21.
un mélange informe de gens de toute extraction et de tout pays, au fur et à mesure que les esclaves orientaux, espagnols, gaulois, scythes étaient affranchis et devenaient citoyens; bientôt les vieillards de l'époque d'Annibal ne reconnurent plus leur Rome de jadis tranquille et réservée. De quels tapages on saluait désormais chaque escarmouche victorieuse sur une tribu barbare! Les honneurs du triomphe étaient prodigués à tous les généraux (1) dont on appréciait la discipline relâchée^ la générosité des dons au moment des triomphes et la rapidité à finir la guerre. Tous à Rome étaient maintenant professeurs de stratégie et de tactique; jusque dans les camps et devant l'ennemi, ces plébéiens turbulents et riches critiquaient les mouvements du général, obéissaient à regret (2), méprisaient comme des sujets les Latins et les alliés (3).
Dans la noblesse historique, beaucoup de familles ne surent pas profiter des occasions qui s'offraient alors, de même que peu de familles nobles de la vieille Europe ont su, dans notre siècle^ fonder des industries ou spéculer à la Bourse. Elles continuèrent à vivre à la mode ancienne sur des patrimoines qui autrefois représentaient une belle fortune; tels étaient les Elii qui vivaient au nombre de seize, et chacun avec ses enfants, dans une seule maison avec ce que leur rapportait un seul domaine (4); les Fabricli Luscini, les AliliiCalalini, les Manlii Acidini(5), les Paul Emile (6). D'autres au contraire s'enrichirent, mais conservèreut
(1) MoiiMSEx, It. G., I, 810.
(2) Plutauque, Paid-Kmiic, 11 et 13,4. — Tite-Live. XMV, 22.
(3) NiiUMANN, G. n. V., 16 et suiv.
(4) Valère-Mamìie, IV, 4, 8. — Pi.utarque, Paul-Emile, 5.
(5) CicÉuoN, De leye agr., 11, 21, 64. (Ò) Lange, R. A., H, 293,
les usages et les idées anciennes, s'enorgueillissant d'être les champions de la tradition. Tiberim Sempronius Gracchus était de ceux-là : préteur en Espagne, il avait conclu d'équitables traités d'alliance avec les principaux peuples ; et le pays pacifié, il l'avait sauvé des capitalistes en introduisant dans cette province comme tribut, non pas la dîme affermée aux publicains qui était en vigueur en Sardaigne et en Sicile, mais le stipendium, contribution moitié en numéraire et moitié en nature, qui était recouvrée par le gouverneur (1). Mais il ne tarda pas à paraître, même dans l'aristocratie romaine, une génération de politiciens jeunes, ambitieux, orgueilleux et avides qui transformèrent l'esprit modéré et sage d'innovation représenté par Scipion et son parti en un effort révolutionnaire destiné à faire prévaloir dans la vie privée et publique, contre l'antique esprit de discipline familiale et sociale, les passions les plus violentes : la cupidité, l'orgueil^ la hâte de parvenir à tout prix, le mépris des traditions, la facile admiration de la civilisation gréco-asiatique. Les uns se portaient comme candidats aux magistratures avant l'âge légal (2); d'autres osèrent corrompre ouvertement les électeurs (3); d'autres encore se mirent à spéculer ou se se servirent des magistratures pour s'enrichir, se faisant céder par des censeurs amis des terres publiques au delà de la mesure fixée par les lois liciniennes, les usurpant comme biens propres (4), gardant l'argent retiré de la vente du butin, dépouillant les populations
(i) NiTZSCH. G. V., 146.
(2) Lange, R. A., 11,245.
(3) Id., 241.
(4) TiTi-LivE, XLII, 1 et 19. — C. J. L., I, 583. — Plutarque, Tib. etc. Gr.,8.
sujettes et les alliés (1); d'autres enfin corrompirent la diplomatie de Rome, méprisant comme un préjugé stupide ce droit des gens que Rome avait observé jusque-là scrupuleusement à la guerre. Dédaigner tous les étrangers, s'imposer à n'importe quel prix et réussir par tous les moyens, tels furent les principes de la nouvelle diplomatie qui, par des intrigues d'une astuce de plus en plus perfide, abaissa les États alliés, Rhodes, le roi de Pergame, l'Egypte, jusqu'à l'abjection de vassaux; qui, dans les cités indépendantes de la Grèce, dans les grands États de l'Asie, encouragea les discordes, l'espionnage, l'esprit séditieux, les guerres civiles, y protégea les hommes et les partis les plus méprisables, afin seulement de dominer sans effort ni danger. On considéra désormais que n'importe quelle perfidie était légitime contre les barbares, qu'on pouvait même les attaquer et les exterminer sans provocation ni déclaration de guerre (2), quitte à les protéger contre les États civilisés, quand cela paraissait avantageux (3). Dans la cavalerie, les turnice — nous dirions les régiments — où servaient les jeunes gens des familles riches devinrent un grand souci pour les généraux à cause de leur indiscipline (4). Dans la noblesse les femmes acquirent plus de liberté; elles se débarrassèrent de la tutelle perpétuelle du mari et s'assurèrent la libre administration de leur dot; les adultères et les divorces devinrent fréquents et le tribunal
(1) TiTE-LiVE, XLIU, 2.
(2) TiTE-LivE, XLII, 7, 8 ; XLllI, 1 et 5.
(3) Appien, Milhr., 13. — Reinach, M. E., 96. Une belle étude sur la politique extérieure des Romains à cette période est celle d'un jeune historien italien, Cokuauo Bakbagai.lo, Les rapports jiolitiques de Rome avec l'Eijyple, depuis les origines jusqu'en 50 avant Jésus-Christ. Rome, 1901.
(4) Caton, Or. 5.
domestique ne fut plus guère convoqué. Les familles nobles qui, altières et austères, conservaient les traditions antiques, les hommes insignes par leur intelligence et leur caractère, les vieillards qui avaient vu la seconde guerre punique, les pédants, les mécontents, les envieux des nouvelles fortunes regrettaient alors, pour des motifs divers, comme Dante au début du quatorzième siècle et comme les cléricaux et les conservateurs de nos jours, ces temps où Rome « se tenait en paix, sobre et pudique ». Ils se répandaient en plaintes sur la brutale cupidité des publicains, la corruption des familles, la perfidie de la nouvelle diplomatie, l'invasion des mœurs asiatiques. De temps en temps ils parvenaient même à faire approuver quelque loi destinée à réprimer les abus nouveaurx, et ils faisaient élire quelqu'un des leurs aux magistratures. Parfois aussi quelque scandale retentissant agitait et indignait le public. Mais la colère publique se calmait; les magistrats rentraient dans la vie privée; les discours et les lois s'oubliaient peu à peu (d); la sévérité des temps anciens se relâchait, non seulement dans l'opinion publique, mais encore dans les lois qui, vers le début du second siècle, abolirent la peine des verges et celle de mort pour les citoyens romains, à Rome et dans les provinces (2), abolirent aussi la peine des verges dans l'armée, et prescrivirent pour les condamnations à mort des soldats, qui étaient citoyens, une procédure moins expéditive. Ainsi malgré les molestations et les scandales, au fur et à mesure que la cupidité, le luxe, l'orgueil personnel et famiUal se propageaient dans la noblesse,
(1) Cf. TiTE-LivE. XLII, 22 ; XLIII, 2.
(2) Lange, lì. A , II 519 et suiv.
l'esprit de clientèle et de caste, les égards d'amitié ou de famille, l'ambition, Tavidité de l'argent prévalaient sur le sentiment du devoir, et les efforts pour accélérer la révolution mercantile de l'ancienne société rurale se faisaient plus intenses et plus résolus. Plusieurs censeurs,, tels que Titus Quintius Flamininus, Marcus Glaudius Marcellus, Marcus Emilius Lepidus, Marcus Fulvius Nobilior, remanièrent à diverses reprises, dans les trente premières années du siècle, les listes des citoyens, dans le but d'accroître dans le corps électoral la puissance de la petite plèbe urbaine, moins conservatrice et plus corruptible, au détriment de la classe moyenne des campagnes. Non seulement ils inscrivirent lacilement parmi les citoyens les Latins venus à Rome pour exercer le petit commerce et les humbles métiers; mais ils donnèrent des droits politiques aux affranchis, qui étaient tous des étrangers, et les firent voter dans trente et une tribus rurales, se servant ainsi d'eux pour diminuer la prédominance des électeurs des campagnes dans toutes les circonscriptions et pour composer un corps électoral cosmopolite et hétérogène avec une politique démagogique qui n'a d'analogue peut-être que celle d'aujourd'hui aux États-Unis. Singulière ironie de l'histoire 1 Une démagogie cosmopolite d'étrangers arrivés par hasard dans la métropole, comme hôtes adventices, opéra le changement décisif d'où devait naître la politique impériale et l'empire de Rome, malgré les répugnances de la population sincèrement romaine, qui ne voulait abandonner ni les mœurs ni la politique de ses pères (1).
(1) Cf. sur celte importante question Nedmann, G. R., V., 88 et suiv. — Lange, R. A., II, 218 et suiv.; -49 et suiv. — ISitzjcii, G. V., id-2 et suiv.
Cependant avec l'esprit mercantile, avec la puissance mondiale et le cosmopolitisme, la culture intellectuelle progressait, et c'était là une dernière et terrible force de dissolution de la vieille société. La philosophie grecque, spécialement le stoïcisme,, s'enseignait dans les familles nobles et ouvrait l'esprit à la compréhension des idées générales. Les théories politiques, élaborées par les Grecs sur la démocratie et sur la tyrannie, commencèrent à être connues et discutées dans la noblesse qui n'avait gouverné jusquelà qu'avec l'empirisme traditionnel. Les tentatives littéraires commencées depuis un demi-siècle aboutirent enfin, au milieu du ferment de ce renouveau ethnique, intellectuel et social de Rome, et par l'entremise d'écrivains sortis de ce monde cosmopolite, à la création des premières œuvres suffisamment originales et complètes pour pouvoir être ensuite admirées comme classiques. LOmbrien Plaute écrivit, dans une langue saine et puissante, les plus belles comédies latines. De la Calabre, à demi grecque, vint à Rome le père de la littérature, Ennius, qui introduisit l'hexamètre dans le Latium, mit en vers l'histoire de Rome pour flatter l'orgueil de ses protecteurs et écrivit un traité sur la bonne cuisine pour satisfaire leur gourmandise. Un peintre et poète de Rrindisi, Pacuvius, composa des tragédies qui demeurèrent longtemps célèbres; des comédies furent écrites par Statius Cécilius, un Gaulois, probablement milanais, qui avait été fait prisonnier dans les guerres pour la conquête de la Gaule cisalpine et vendu comme esclave à Rome. Par contre la peinture et la sculpture grecques étaient encore assez peu connues^ et seuls les artistes des colonies grecques de l'ItaUe méridionale travaillaient pour toute la péninsule et pour Rome.
La guerre contre Persée (172-468), fils de Philippe de Macédoine, qui avait tenté de reconquérir les domaines perdus par son père, parut déterminer une réaction contre l'esprit mercantile de la nouvelle époque. La guerre, à cause de l'inaptitude des généraux et de l'indiscipline des soldats, commençapar des défaites retentissantes, qui firent un instant chanceler le prestige de Rome en Orient, au point que nombre de petits États et de petites villes se déclarèrent contre elle et qu'Antiochus, roi de Syrie, osa prendre les armes et s'emparer de l'Egypte. Mais le peuple se ressaisit et choisit pour diriger la guerre Paul-Emile, illustre survivant de la génération qui avait combattu contre Annibal et qui depuis de longues années vivait à l'écart. Et tout d'abord ses brillantes victoires semblèrent ramener au pouvoir le parti conservateur. Il fit approuver par le Sénat une paix qui ne répondait nullement aux idées de la nouvelle diplomatie; tout l'immense butin, sauf une faible partie distribuée à ses soldats et à ses amis, fut versé au Trésor public; la Macédoine fut partagée en quatre districts, chacun avec un gouvernement propre et sans qu'il leur lût permis de trafiquer entre eux; un tribut, égal à la moitié de celui que la Macédoine payait à son roi, lui fut imposé; les mines d'or furent fermées, afin que les capitalistes italiens n'envahissent pas le pays (1). En même temps les censeurs Tiberius Sempronius Gracchus et Caius Glaudius revoyaient à Rome avec une grande sévérité les listes des chevaliers, cherchaient à refréner lavidité des entrepreneurs et à diminuer la puissance de la démagogie cosmopolite en chassant les affranchis des tribus urbaines et eu les inscrivant tous,
(1) TiTE-LivB, XLV, 18 el 29.
semble-t-il, dans une seule tribu (d). Un moment, le Sénat et les comices, épouvantés, parurent vouloir rétrograder et ramener Home à son ancien état (2); mais ce revirement dura peu. La paix, à cause des immenses sommes versées au Trésor par Paul-Emile, fut suivie d'un rapide enrichissement de toutes les classes (3), qui augmenta bientôt la corruption et fit oublier tous les malheurs de la guerre, et la diplomatie de Rome devint plus violente, plus cruelle, plus perfide dès que, la Macédoine tombée, la république romaine se sentit la puissance prédominante de la Méditerranée. Les rois de Bithynie et de Pergame virent leurs hommages repoussés avec dédain; Antiochus reçut brusquement de Popilius, comme un serviteur, Tordre de lever le siège d'Alexandrie. Ceux qui en Asie et en Grèce avaient seulement hésité à prendre parti pour Rome furent sévèrement punis : Délos donnée aux Athéniens, Antissa rasée; dans toutes les villes de la Grèce les personnages do marque exécutés ou déportés en Italie, entre autres plus de mille Achéens et parmi ceux-ci le plus grand historien de l'antiquité, Polybe. Un grand parti voulait même la destruction de Rhodes, en disant qu'elle avait désiré la défaite de Rome pendant la guerre et qu'elle était trop orgueilleuse; en réalité on voulait la dépouiller (4); le Sénat se contenta de la ruiner. Elle avait de grands entrepôts et retirait d'e'normes (5) revenus des douanes; on n'eût qu'à déclarer Délos port franc, et le marché de celte île grandit jus-
(l)NiTZ3cii, G. V.. 162 et suiv. — Lan:)e, R. A., II. 277.
(2) Lange, R. A.. H. 2^8 et suiv.
(3) Polybe. XXXII. 11.
(4) Aulu-Gelle, vii, 3, 6.
(0) Polybe, XXXI, 7.
qu'à pouvoir rivaliser avec Carthage et Corinthe (1). Mais après la guerre contre Persée tout se relâcha peu à peu : la guerre, le commerce, la spéculation. La Gaule cisalpine une fois domptée, la Ligurie, l'Espagne et rOrient réduits à l'impuissance, les occasions d'interventions et de guerres importantes manquèrent de 468 à 154. Par suite les fournitures militaires furent rares et les gains extraordinaires que la noblesse et les pays:ins rapportaient chez eux diminuèrent. De même les travaux publics, au lieu d'augmenter chaque année, restèrent stationnaires quand au bout de trente ans on eut terminé les grandes entreprises nécessaires à la nouvelle situation de Rome en Italie. C'est ainsi que le Trésor de l'État, ne pouvant tout dépenser, se trouva, en l'an 157, gros de 16,810 livres d'or, de 22,070 livres d'argent et de plus de 61 millions de livres d'argent monnayé (2). La spéculation sur les terrains publics ellemême s'arrêta, parce que la plus grande et la meilleure partie de l'ager jmhlicus était déjà affermée, divisée entre des colonies, ou volée par des familles puissantes. Le commerce fit des progrès moins rapides, quand les gains subits se furent faits plus rares; la génération qui vint après la guerre de Persée ne connut pas comme la génération précédente les enrichissements faciles et rapides. Au contraire le changement dans les mœurs qui faisait croître les besoins et les frais de l'existence ne se ralentit pas; il se fit même plus intense dans cette génération, plus avide de plaisir, d'argent, d'excitation, moins prête aux dures fatigues que la génération précé-
(1) HoMOi.LE, B. C. H.. VIII, 93 et suiv.
(2) Pline, H. N., XXXIII, 3, 55.
dente. Il en arrive toujours ainsi dans l'histoire; le désir d'agrandir son propre train de vie naît d'abord chez quelques-uns seulement^ mais si ceux-ci ne sont pas vaincus par la résistance des vieilles mœurs qu'ils doivent en partie troubler pour se satisfaire, on voit grossir à chaque génération le nombre de ceux qui veulent participer aux jouissances nouvelles, et s'accroître leurs désirs par la contagion de l'exemple et par la nécessité presque mécanique des événements, au fur et à mesure que l'ancienne société périt; comme on ne sait plus vivre à la manière antique, on cherche de plus en plus à vivre d'après la nouvelle. Tout alors change, traditions, institutions, idées, seu' timents, pour satisfaire l'universel besoin d'une existence plus riche. C'est ainsi que dans le second tiers de ce siècle-là les frais de la vie s'accrurent, non seulement à Rome, mais partout en Italie, à la ville et à la campagne. Les besoins augmentèrent; le luxe de la table (4) et la débauche sous toutes les formes (2) firent de rapides progrès; le prix des objets industriels augmenta sans doute par suite de l'abondance de l'argent, tandis qu'au contraire les rentrées de beaucoup de propriétaires diminuèrent, les gains extraordinaires des guerres se faisant plus rares. Dans les environs de Rome cependant la terre rapportait beaucoup à mesure que la population et la richesse de la ville croissaient. La Gaule cispadane, elle aussi, semble avoir moins souffert que les autres régions (3)
(1) La preuve en est dans le fait qu'en 143 on étendit avec la LexDidia cibaria à toute l'Italie les dispositions de la.Lex Fannia contre les orgies et les prodigalités des banquets. Cf. Macrobe, Sat., m, 17.
(2) Pline, H. N., XVII, 25, 244. — Polybe, XXXII, U.
(3) MoMMSEN, R. G., Ì, 852.
sans doute parce que la voie Emilienne était trps fréquentée par les armées qui allaient dans la vallée du Pô; parles marchands et les convois d'esclaves, de troupeaux et de bergers qui venaient de Rome, de sorte que dans les villes fondées sur son parcours les denrées des campagnes avoisinantes se vendaient bien. Mais il n'en était pas ainsi dans les régions qui s'étendaient autour de villes solitaires, éloignées des grandes routes, surtout dans l'Italie méridionale. Les propriétaires italiens cultivaient alors principalement le blé et un peu aussi la vigne et l'olivier (1); mais le blé dans le monde antique, même dans les pays pourvus de bonnes routes, devait être vendu sur les marchés voisins, parce que les frais et le risque d'un transport lointain l'auraient mis à un prix trop élevé pour qu'il pût se vendre. Les autres denrées, comme le vin et l'huile, étaient rares, mauvaises et souvent, faute de routes, impossibles à transporter. Il arrivait donc que lorsque le petit et le moyen propriétaires d'une région d'Italie très éloignée, pressés par le besoin d'argent et les dépenses croissantes, produisaient davantage ou consommaient moins eux-mêmes ; il leur fallait vendre sur le marché à si vil prix que les habitants de Rome où la vie était si chère en demeuraient stupéfaits (2).
Sur les campagnes d'Italie l'usure s'abattit comme un fléau; de nombreuses familles qui depuis des siècles s'asseyaient paisiblement autour du foyer des ancêtres durent partir et s'en aller à l'aventure le long
(1) Max Weber. R. A. G., 223, 224.
(2) Sur le bon marché extraordinaire des vivres dans la vallée du Pô, cf. PoLYBE, II, 15. il devait en être de même dan.s toutes les régions éloignées des grandes routes.
48 GRANDEUR ET DECADENCE DE ROiME
des grands chemins de l'Italie et du monde. L'antique agriculture italienne se mit à décliner et avec elle s'abîma lentement, dans l'océan du passé, l'Italie fédérale, osque, sabellique, ombrienne, latine, étrusque, gauloise, aux innombrables cités fortifiées de tours et de murs; l'Italie des petites républiques alliées, des colonies latines et des municipes romains. Beaucoup de financiers et de sénateurs qui marquèreiil à Rome au commencement du siècle suivant étaient nés de familles originaires des municipes et des colonies latines (1). Il est donc vraisemblable de supposer qu'un demi-siècje auparavant beaucoup de bonnes familles des municipes, des colonies latines, des cités alliées, qui commençaient à s'appauvrir, vinrent à Rome où elles pouvaient espérer se refaire et vivre modestement sans rougir devant ceux qui les avaient vus dans la prospérité. De même dans la classe moyenne beaucoup de jeunes gens durent abandonner la campagne pour la ville voisine, avec l'espoir de s'enrichir; et ne trouvant pas de travail dans les petites villes, appauvries par l'émigration des grandes familles et par la détresse croissante des paysans, la plupart d'entre eux furent poussés jusqu'à Rome... La lutte pour la vie commença à se faire dure à Rome et en Italie; dans tous les métiers et dans les entreprises qu'on pouvait aborder avec peu de capital, la concurrence augmenta et les gains diminuèrent : la misère se mit à croupir partout dans de vastes marais, qui auraient bientôt, comme il arrive toujours, empoisonné de leurs miasmes l'air respiré par les riches. A Rome, où tous se pressaient, attirés par le remous d'opulence de la métropole, la famine devint un tour-
^1) WiLLEMs, S. R. R., I, 179 et suiv.
ment et une humiliation de toutes les heures. Dans sa grandeur croissante, à mesure que la population augmentait, la ville devait chercher sur des marchés plus lointains du blé pour se nourrir; mais plus les marchés étaient distants, plus le pain renchérissait à Rome, et aussitôt qu'il survenait une année mauvaise, le petit peuple souffrait de la faim et faisait des dettes chez les boulangers (1).
A cela vint s'ajouter un autre mal, plus grave encore^ l'appauvrissement^ la corruption et la disparition de la vieille aristocratie romaine; la décadence progressive, physique, économique et morale de la classe dirigeante de Rome. Dans les familles nobles enrichies pendant la période prospère du commencement du siècle, Torgueil et la débauche corrompirent beaucoup de jeunes gens, qui grandirent paresseux, stupides et vicieux. Dans d'autres familles qui, par incapacité ou par orgueil, avaient négligé d'accroître leurs propres richesses, si une première génération avait encore pu vivre d'après les antiques traditions, la génération suivante céda à la force de l'exemple. Beaucoup de jeunes gens se couvrirent de dettes; les uns congédièrent leur clientèle, vendirent la maison des ancêtres, se résignèrent à habiter une maison louée (2), essayant de disparaître dans la foule et de vivre des débris de leur fortune; d'autres encore tentèrent de gagner de l'argent en faisant de la politique. Peu à peu, sans s'en apercevoir, Rome en venait à n'être plus gouvernée par une aristocratie qui consi-
(1) Cf. sur cette crise l'appendice A.
(2) Cf. dans Plutaroue, Sul., I. l'histoire de la famille deSylla, exemple typique de la décadence, alors très fréquente, des familles nobles et qui explique l'épouvantable corruption de la noblesse, à l'époque de la guerre contre Jugurtha.
dérait le pouvoir comme un devoir, mais par une noblesse dégénérée, besogneuse, qui voulait par les magistratures se procurer des richesses et qui, tout en méprisant par envie les millionnaires récemment inscrits dans l'ordre des chevaliers, se liait d'amitié avec eux. Pour quelles raisons, il est facile de le supposer. La corruption, il est vrai, n'était pas encore effrontée ni évidente, bien que des scandales éclatassent parfois, comme celui du préteur Hostilius Tubulus, qui en 142 fut convaincu d'avoir vendu sa sentence dans un procès d'assassinat (1). Mais qui pouvait surveiller les corruptions invisibles,, les orgies auxquelles les riches banquiers invitaient les nobles besogneux et gloutons; l'aide donnée dans les élections au moyen de l'argent et de la clientèle; les dons secrets, paries — nous dirions d'actions — accordés dans les sociétés des publicains ? Et en attendant — quoique les gensna'ifs ne comprissent pas pour quelle raison — les mines d'or de la Macédoine, fermées par Paul-Émile, étaient louées, dix ans après, avec les terres du roi de Macédoine à des capitalistes romains (2); chaque fois que de riches chevaliers étaient appelés en jugement par le Sénat pour des fautes ou des négligences, ils étaient toujours défendus par des patrons influents, et acquittés (3) ; l'on .voyait désormais les financiers occuper au théâtre des places d'honneur, et usurper les insignes du rang des sénateurs (4). L'argent devenait la puissance suprême de la république. Chose pire encore, l'armée se décomposait. A mesure que croissaient l'aisance, l'orgueil, les vices, la cupidité de
(i) CicÉROx. Ad AU., XII, 5, 3 ; Z>e fin., II, 16, 54.
(2) Id., De leg. agr., II, 19. — Cassiodore, an. 596-158.
(3) Par ex., cf. Cicép.ox, BriUus, 22.
(4) La.voe, R. a., II, 317 et suiv.
cette oligarchie mercantile d'artisans, d'affranchis, d'entrepreneurs, d'armateurs qui formaient alors le peuple romain; à mesure que la noblesse en dégénérant perdait le prestige et les richesses, et qu'au lieu de dépenser magnifiquement ses revenus pour le bien général elle aspirait au pouvoir pour les augmenter, l'esprit démocratique, l'idée que le peuple était maître de toutes choses et devait commander à tous, faisait de grands progrès (1). Cette idée ne menaçait pas encore l'État de ruine ; elle avait néanmoins déjà détruit la discipline dans l'armée. Les consuls, au moment des levées, et pour ne pas se faire trop d'ennemis, exemptaient un grand nombre de citoyens romains, les riches surtout, pour qui le service milii . c dans des pays lointains, en les enlevant à leurs affaires et aux plaisirs delà ville, était un fardeau insupportable. Les officiers n'osaient plus punir les citoyens, qui se seraient ensuite vengés en votant dans les comices; ils les laissaient amener aux camps des esclaves, des maîtresses; s'enivrer, prendre leurs bains chauds, commettre des cruautés et des rapines, fuir les fatigues et les dangers, de sorte que la lâcheté et la bassesse éclataient dans toutes les armées (2). On s'ingéniait à trouver toutes sortes de moyens pour alléger les maîtres de l'empire de ce poids de la milice, en abaissant le cens pour ceux qui étaient astreints au service, réduisant celui-ci là six ans; en congédiant les soldats qui avaient fait six campagnes (3); en augmentant les contingents des colonies latines et des alliés, parmi lesquelles les paysans robustes abondaient encore (4). Mais depuis que les
(1) Appikn, Pun., 412.
(2) M.. Pun.. Ho-117; Ifisp., 85.
(3) NiTzscii, G. V.. 231.
(4) Neumann, g. n. V., 17-18.
légions des citoyens romains n'étaient plus le modèle, mais le scandale des campements, on ne pouvait plus maintenir la discipline dans les cohortes des alliés et des Latins; et les armées dégénéraient en écoles de gloutonnerie, de rapines et de cruauté.
De cette lente décomposition d'une société guerrière, agricole et aristocratique, commencée alors qu'elle avait déjà conquis l'hégémonie militaire dans la Méditerranée, naquit ce que nous appellerions volontiers le véritable impérialisme romain. L'esprit de violence brutale et l'orgueil croissaient avec la richesse et la domination dans toutes les classes; la cupidité de la noblesse et des capitalistes, la crainte d'une décadence militaire, changèrent à la fin la sage politique d'intervention imaginée par Scipion en une politique féroce de destruction et de conquête. Cette politique fut inaugurée par la troisième déclaration de guerre à Carthage (149)^ par la conquête de la Macédoine (149-148) et de la Grèce (146). En 154 la guerre s'était allumée en Espagne; on la crut sans importance, avec un petit peuple allié; mais bientôt les défaites se succédèrent et, ce qui fut pis, quand on sut à Rome que cette guerre d'Espagne ne serait pas une simple promenade militaire, mais une épreuve longue et difficile, on ne trouva plus ni soldats ni officiers disposés à partir. Ce scandale qui dévoila à tous la décadence militaire, dont les observateurs perspicaces avaient noté les premiers sj'mptômes durant la guerre avec Persée, augmenta les inquiétudes causées depuis quelque temps par la prospérité grandissante et la richesse de Carthage. Caton reprit avec énergie la campagne, déjà tentée par lui plusieurs fois, pour décider Rome à détruire sa rivale, avant que celle-ci ne la détruisît elle-même; et cette fois le projet, sou-
tenu parles riches capitalistes qui désiraient se rendre maîtres du commerce entre l'intérieur de l'Afrique et la Méditerranée, par la noblesse besogneuse qui espérait faire des gains à la guerre, fut approuvé. En vain les antiques scrupules de la loyauté romaine essayèrent-ils d'empêcher cette iniquité abominable. Après une perfide déclaration de guerre, après de honteuses défaites, après beaucoup d'efforts et trois ans de guerre, Carthage fut incendiée par Scipion Eniilien, et son commerce passa aux mains des marchands romains (1). A la même époque, encouragées par les revers des armées romaines en Afrique et en Espagne, la Macédoine et la Grèce se révoltèrent; mais, vaincues l'une et l'autre, elles furent traitées férocement, réduites en provinces^ annexées à l'empire et saccagées. Gorinthe, la plus belle ville de la Grèce, fut incendiée. Quelques années plus tard^ en 143^ le consul Appius Claudius attaqua sans provocation les Salasses dans le Piémont encore sauvage — le Transvaal des capitalistes de ce temps-là — leur enleva une partie des territoires aurifères et aussitôt une société romaine afferma les mines, y transporta plus de cinq mille esclaves et fit de Victumule, dans la région de Verceil, le centre du commerce de l'or en Piémont (2). Ainsi aux premiers symptômes de faiblesse et de décadence l'esprit public eut à Rome un violent accès d'orgueil et de férocité qui, comme un tourbillon, arracha de leurs fondations Gorinthe et Carthage.
Cependant les hommes éclairés, comme C;.ton, comme Sempronius Gracchus, comme Scipion Émi~
(1) Suétone, Ter. vita, c. I.
(2) Strabon. y, 1, 12 (218j. — Pline, H. N., XXXIJI \. 78; C. /, L., V, 715.
lien, comme Métellus le Macédonien, comme Gaius Lélius, Mucius Scsevola, Licinius Crassus Mucianus, étaient épouvantés. Ils admiraient la nouvelle puissance et la richesse de Rome; ils favorisaient les progrès de la culture par des efforts semblables à celui de Métellus, le conquérant de la Macédoine^ qui, ayant à ce moment décidé de construire un temple à Jupiter et un à Junon et de les entourer d'un grand portique, faisait venir de Grèce des architectes et des sculpteurs, parmi lesquels Polyclète et Timarchide, les deux frères, dit-on, et qui les premiers firent connaître à Rome la pure sculpture attique (1). Mais ils ne se résignaient pas à voir périr la meilleure partie de l'antique société agricole et aristocratique, la discipline familiale, le zèle civique, la modération des passions, la concorde des classes. Que serait-il en effet advenu de Rome si les campagnes avaient continué à s'endetter et à se dépeupler; si tous les citoyens romains, autrefois paysans, fussent devenus marchands, entrepreneurs, artisans et mendiants; si le luxe, l'insouciance, la corruption de la noblesse se fussent accrus? Certes la politique perfide et habile de Rome avait à tel point accéléré la décadence des grands États de l'Orient que rien ne semblait plus à craindre de leur part : du royaume de Pergame à l'Egypte ils gisaient tous, si affaiblis par les intrigues, si avilis par les violences du Sénat et des ambassadeurs romains, que l'on était à la veille de voir un des phénomènes les plus bizarres de l'histoire universelle, le suicide d'une des plus riches et puissantes monarchies orientales. Attale, roi de Pergame, allait bientôt laisser en mou-
(1) et. sur le texte de Pline, H. N., XXXIV, 8, S2. les discussions de Brcnn, g. g. K., I. 535 et suiv. ; Oveubeck, G. G. P., Il, 428 et suiv., £. C. H., V, 390 et suiv.
rant le peuple romain héritier de son royaume et de ses sujets : singulier e'pisode de l'histoire ancienne, préparé sans aucun doute par de longues intrigues, sur lequel nous ne sommes malheureusement que très mal renseignés, mais qui fut un des plus grands de la diplomatie de Rome. Sans déplacer une légion, profitant simplement de sa supériorité et de son prestige pour activer la dissolution déjà à l'œuvre dans ce vieil Etat, Rome mettait ainsi la main sur une des plus riches et des plus fertiles régions du monde. Cependant si la puissance romaine s'étendait tranquillement en Asie et dans tout le bassin de la }.ÌLditerranée, si Garthage et Corinthe étaient détruites, les populations barjjares de l'Espagne résistaient et la guerre continuait, interminable, malgré les dévastations et les massacres organisés par les généraux romains, appauvrissant le Trésor et diminuant Tarmée. Ce fait suffisait à alarmer les esprits supérieurs. L'instinct de conservation qui, à toutes les époques, oppose une résistance si grande à l'histoire^ et voudrait s'éviter les douleurs nécessaires du progrès, s'épouvantait, et de toutes parts s'élevaient les lamentations que les sages répètent dans tous les âges où la civilisation change. Et beaucoup de choses bonnes et de choses mauvaises périssent ensemble par une loi supérieure dont la raison échappe trop souvent aux contemporains. Ceux-ci jugent les événements d'après leurs premiers résultats : ils répugnent par instinct à la destruction de ce qui est bien; ils redoutent toujours des ruines définitives au milieu des vicissitudes des civilisations qui ressemblent aux étés hyperboréens : un jour extrêmement long, un long crépuscule, l'extinction de toutes choses dans la totale obscurité d'une nuit courte; puis de nouveau l'aurore qui ressuscite
le monde. Mais, quand après avoir vécu le jour resplendissant d'une civilisation, l'homme en voit descendre le lent crépuscule, craignant que la lumière s'éteigne à jamais, il se retourne toujours avec angoisse en arrière, vers le soleil du jour qui disparaît... Les gens éclairés de ce temps pensaient qu'il fallait restaurer ce qu'il y avait de bon dans la société antique, en y ajoutant les excellentes acquisitions des temps nouveaux; mêler le passé et le présent; reconstituer la classe des petits propriétaires qui fournissait les soldats (1), ramener à l'antique simplicité les mœurs de l'aristocratie (2), rappeler aux Romains leur devoir d'engendrer une race nombreuse (3). Éternelle illusion et contradiction des hommes à chaque étape pénible de civilisation, et qui fut le tourment et la grandeur du personnage le plus célèbre de cette génération. Publius Cornélius Scipion Émilien, fils de Paul-Emile, adopté par un fils de Scipion l'Africain, fut un homme supérieur, un savant distingué, un grand général, un noble caractère, peu soucieux de richesses ou de plaisirs, qui ne dépensa pas en débauches ses magnifiques qualités naturelles. Ami et disciple favori de Polybe, le grand penseur qui lui avait ouvert tous les secrets de sa profonde science historique, il avait compris que l'impérialisme finirait par détruire l'empire; que Torgueil, la cupidité, la soif des plaisirs, le célibat, toutes les passions de l'ère mercantile et la politique de conquête qui en résultait, détruiraient la puissance militaire de Rome, Tordre intérieur, l'en-
(1) Scipion ÉitiilienetLélius avaient, avant Tiberius Gracclius, proposé de donner des terres aux soldats pauvres. Plhtarque, Tib. Gr., 8.
(2) Cf. le discours de Scipion Émilien dans Aulu-Gelle, IV, 20.
(3) Cf. le discours de Métellus Macédonicus : De proie augendà, Suétone, Aug.,S9 ; Aulu-Gelle, I, 6.
tente des classes, et déchaîneraient dans la métropole de l'empire l'anarchie démagogique, où avaient sombré tant de républiques de la Grèce. Et pourtant, comme il était un des rares hommes habiles, forts, consciencieux de la noblesse dégénérée et le seul grand général intelligent et énergique de sa génération, ce fut Idi qui dut accomplir toutes les entreprises les plus difficiles et les plus cruelles du féroce impérialisme de son temps, que les autres généraux ne réussissaient pas à mener à bien : la destruction de Garthage d'abord ; puis, en Espagne où la guerre continuait, la destruction de Numance. Mais était-il possible de s'opposer à cette fatale marche des choses? Le disciple de Polybe entendit mieux que tout autre de loin le bruit de la cascade où allait se précipiter le courant du temps; mais il sentit aussi, et avec une effrayante lucidité, qu'il était impossible de remonter le fleuve de l'histoire et son cours fatal (1). Dans cette même contradiction se débattaient tous ceux en qui couvait une rancune contre leur propre temps : les prolétaires misérables, les propriétaires harcelés de dettes, les anciennes familles nobles appauvries, les conservateurs à outrance, mécontents du grand changement déjà survenu, et les révolutionnaires mécontents du changement encore imparfait. Nul ne pouvait prévoir les compensations futures du mal présent; imaginer que tout en roulant au fond de la même misère les diverses populations d'Italie se mélangeaient les unes dans les cités des autres et toutes dans Rome, oubliant les traditions et les idiomes locaux dans la commune ambition de conquérir une fortune et une patrie plus grandes; que i'esprit romain se débarrassait de l'ignorance obstinée,
(1) Cf. MiiYEU, U. G. G., 22.
58 GRANDEUR ET DÉGADEiNCE DE ROME
de l'empirisme étroit, des superstitions grossières des temps anciens et acquérait à l'école des Grecs l'esprit scientifique. Sans cette éducation scientifique, le monde n'eût pas vu apparaître dans le siècle suivant les architectes, ni les ouvriers qui allaient bâtir le merveilleux édifice de l'empire; mais les contemporains de Scipion Émilien ne voyaient encore que l'ancienne société se miner, l'armée se désorganiser, la misère se répandre et monter sur Rome, comme un nuage menaçant, la plus grande horreur de l'histoire : la gun re civile entre les riches et les pauvres.
LA FORMATION DE LA SOCIETE ITALIEXiNE
Le signal des premières escarmouches de cette guerre terrible, qui devait durer un siècle, fut donné involontairement par Tiberius et Caius Gracchus, fils de Tiberius Sempronius Gracchus, neveux de Scipion l'Africain, beaux-frères de Scipion Emilien^ les derniers de cette grande famille qui, après eux, devait disparaître de Thistoire.
Dans la maison paternelle, où il avait été élevé par des philosophes grecs de valeur, le jeune Tiberius dut entendre souvent les hommes les plus remarquables de la république s'apitoyer sur les maux de Rome et sur sa décadence militaire, discuter de la nécessité d'une réforme qui empêchât la destruction complète de l'antique société, surtout de l'ancienne classe des paysans qui fournissait les soldats^ en renouvelant cette protection publique des pauvres que l'État romain avait si bien exercée dans des temps meilleurs. Le préjugé universel et tenace qu'on ne peut guérir les maux d'une époque autrement qu'avec des expédients législatifs devait être d'autant plus répandu à Rome que, dans le passé, le Sénat avait toujours paternellement remédié au mal de la misère en distribuant des terres, en effaçant des dettes, en fondant des colonies (1).
(1) DoRUY, H. R., II, 393.
co GRANDEUR ET DECADENCE DE ROME
Tiberius Grucchus, déjà imbu de ces idées dans la maison paternelle, avait été profondement impressionné d'abord par la guerre d'Espagne, à laquelle il avait pris part, et qui, coûteuse et honteuse, et durant depuis vingt ans, menaçait de ruiner les finances jadis si ilorissantes (4); ensuite par la grande révolte des esclaves qui avait éclaté en Sicile depuis peu et que Rome avait de la peine à réprimei-. Épouvanté surtout de la décomposition rapide de l'armée, jeune homme plein de projets ardents et généreux, mais dépourvu encore d'une grande expérience de la vie, il se décida, pour guérir les maux de Rome et refaire l'armée, à reprendre vigoureusement l'ancienne politique agraire des assignations. Son idée était assez simple. Les vastes terres publiques de l'Italie, que les riches propriétaires avaient louées ou volées, pouvaient leur êlre légalement reprises chaque année : si rÉtat se décidait à user de son droit; s'il distribuait ces terres en petits champs à beaucoup de cuîlivateurs, en envoyant surtout dans l'Italie méridionale une partie des malheureux de Rome et du Latium, le problème serait résolu. Les villes d'Italie qui périclitaient se relèveraient et autour d'elles les terres seraient de nouveau peuplées par ces petits propriétaires (2) qui rendraient à Rome les invincibles légions de jadis. Cette idée avait de nombreux partisans (3), et Tiberius Gracchus, élu tribun du peuple pour l'année 133, se proposa de la mettre à exécution par une loi arrraire qu'il avait préparée en se servant des conseils de deux savants grecs, Blossius de Cumes et Dio-
(1) NiTzscH, G. V., 294.
(2) SicuLus Fi..^cus, De cond. agr., 136, 7.
(3) L.iÀGii:, R. A., 3, 7. — Plutarque, Tib. Gr., 9. Cf. C. /. L., I, Soi.
phane de Mitylène (1). En somme, pour faire profiter les pauvres de Vager publicus comme autrefois il proposait dans sa loi qu'aucun citoyen romain ne pût posse'der plus de cinq cents arpents de terres publiques,, en y ajoutant deux cent cinquante arpents pour chacun de ses fils, jusqu'à concurrence de cinq cents encore (2). On retirerait aux Latins et aux Italiens les terres publiques qui ne leur avaient pas été attribuées régulièrement, soit qu'ils les eussent achetées, ou occupées eux-mêmes (3) ; les citoyens romains, presque tous riches propriétaires, recevraient une compensation en argent pour les améliorations faites (4), tandis que les Latins et les alliés, parmi lesquels abondaient les petits et les moyens propriétaires, pourraient, comme dédommagement, participer à la nouvelle distribution des terres (5) en même temps que les citoyens romains pauvres; ceux-ci
(1) Plctarque, Tib. Gr., 8.
(3) Cette clause ne nous a élé transmise par aucun historien; mais il me semble nécessaii-e de la supposer pour expliquer ce que rapporte Appiex, B. C, I, 18, à savoir que les Latins et les Italiens se plaignirent d'avoir à produire les documents des assignations et des achats; que souvent aussi les terres, qu'ils avaient occupées sans assignation, s'étaient confondues avec les terres assignées, au point de ne plus pouvoir les distinguer.
(4) Appiex, B. C, I, 11. — Plltarque, Tib. Grac, 9. — Duruy, H.R, II, 395, n. 2.
(5) Cette supposition aussi me semble nécessaire pour expliquer ce passage d'AppiEN, B. C, I, 18, dans lequel il est dit que les propriétaires latins et italiens se plaignaient qu'on leur donnât des terres incultes en échange de leurs terres cultivées, ce qui montre qu'ils participaient à la nouvelle distribution. Si on admet que parmi les Latins et les Italiens les petits propriétaires étaient plus nombreux que parmi les citoyens romains, tout s'explique et la clarté de l'explication renforce à son tour l'hypothèse. Tibérius Gracchus, qui entendait reconstituer la piglile propriété, ne pouvait pas vouloir ruiner les petits propriétaires italiens et latins qui fournissaient tant de bons soldats.
toutefois paieraient tous les ans une petite somme à l'État et ne pourraient pas vendre les terres qui leur seraient assignées. Trois magistrats choisis chaque année par le peuple dans les comices des tribus assigneraient les terres et décideraient, en cas de controverse, lesquelles seraient publiques et lesquelles privées (i). La loi fut accueillie avec une grande faveur par les paysans et les petits propriétaires (2). Il semble qu'elle fut bien accueillie aussi de la plèbe urbaine des clients, des affranchis, des artisans qui^ comme c'est souvent le cas pour les gens malheureux, se plaignaient de l'avarice des riches et de l'abandon du gouvernement comme de l'unique cause de leur propre misère. Elle ne fut pas mal vue de quelques conservateurs éclairés (3) et il est certain qu'elle fut regardée avec faveur par ces sénateurs de fortune modeste, qui se trouvaient à Tétroit au milieu de l'opulence des temps nouveaux et se réjouissaient en secret du tort que cette loi menaçait de causer aux richissimes propriétaires d'immenses troupeaux. Ceux-ci — et ils devaient être en petit nombre dans le Sénat — ne pouvant espérer faire échouer la loi dans les comices, tentèrent une manœuvre habile : ils poussèrent un col lègue de Tiberius à interposer son veto, opposant ainsi aux desseins du législateur populaire la sacrosainte autorité des tribuns, que le peuple avait toujours respectée religieusement. Mais la disposition croissante à la violence, provoquée par cette ma-
(i) Appien,B. C, I, 9. — TiTE-LivE, P., 58. Selon Tite-Live, le pouvoir de décider si les terres seraient privées ou publiques fut ajouté après une nouvelle loi. Cf. Lange, R. A., III, 13. — Landucci, Histoire du droit romain, Padoue, 1895, I, 102, la reporte à l'année 129, c'est-à-dire après la mort de Tiberius.
(2) Appien, B. C, I, 14.
(3) Neuma.nn, g. n. V., 105.
nœuvre, éclata pour la première fois contre l'inviolabilité tribunitienne elle-même. Les esprits s'irritèrent; l'impétueux Tiberius, après avoir vainement tenté de vaincre l'obstination de son collègue, engagea le peuple àie destituer. C'était là un procédé nouveau et révolutionnaire. Le peuple exaspéré vota cette destitution, et, le tribun ayant été déposé, la loi fut approuvée. Les passions s'enflammèrent encore davantage : l'oligarchie des riches concessionnaires des terres publiques commença à accuser Tiberius d'avoir attenté à la personne inviolable d'un tribun; Tiberius, que l'opposition des grands révoltait, se mit résolument à exciter le peuple avec les théories démocratiques les plus radicales, et il affirma dans de grands discours que la volonté du peuple était la suprême autorité de l'État (1). Puis quand on apprit qu'Attale, roi de Pergame, était mort en laissant son royaume en héritage au peuple romain^ il fit décréter que son Trésor servirait à pourvoir d'outils les nouveaux colons trop pauvres pour en acheter et il proposa que ce fût le peuple et non le Sénat qui administrât la nouvelle province (2). Cette fois ses ennemis l'accusèrent de vouloir devenir le tyran de Rome et masquèrent habilement par une opposition politique leur aversion pour la loi agraire. Tiberius chercha alors à se faire réélire tribun du peuple pour être à l'abri d'une accusation capitale. Il semble qu'à cette fin il ait annoncé d'autres lois populaires (3); mais les haines s'envenimèrent, et aux élections les deux partis arrivèrent avec une grande méfiance mutuelle et de
(i) Plutaroue, Tib. Gr., 15. — Valére Maxime, III, 2, 17.
(2) Plut., Tib. Gr., 14.
(3) Id., 16.
sourdes dispositions à la violenca. Un petit tumulte survenu, croit-on, durant les comices les fit éclater. Un certain nombre de sénateurs, n'ayant pu obtenir que le consul proclamât l'état de siège, se ruèrer.t tout armés au milieu de la foule, et tuèrent ïiberius et beaucoup de ses amis (1). Cette violence illégale dispersa le parti si nombreux de Tiberius, épouvanta les conservateurs éclairés et désireux de réformes qu'avait déjà dégoûtés l'agitation démocratique de ïiberius, abattit la fierté du peuple. Mais Rome frappée de stupeur vit, après tant de siècles d'ordre et de légalité, non seulement impunie, mais admirée, la violence de la première faction qui se fût fait justice elle-même. Scipion Émilien lui-même, qui assiégeait Numance, approuva le meurtre de son trop démocratique beau-frère.
Toutefois les trois commissaires, dont l'un était Caius, frère cadet de Tiberius, se mirent en route, allèrent dans la Gaule cispadane et dans l'Italie méridionale, essayèrent de reconstituer dans la campagne l'antique et forte Italie qui avait vaincu Anni bal. Ils arpentaient les terres publiques et les distribuaient (2). Mais l'entreprise était difficile et ne pouvait s'accomplir sans beaucoup d'injustices, parce que l'antique ager publicus était malaisé à retrouver après tant d'années. Beaucoup de gens faisaient une vente simulée de terres quand ils en possédaient au delà de la mesure légale (3); d'autres avaient cultivé à grands frais les terres usurpées; les documents de bien des ventes et
(1) Cf. sur la catastrophe l'analyse minuticase ties sources faite par Meyer, U. G. G., 24 et suiv.
(2) Bernabei dans Notizie degli scavi, mar.; 1897, C. /. L.. I, 5b2-oo6. L'inscription plus récente, C. /. L., I, ^83 se rapporte à l'œuvre des tribuns dans la Gaule cispadane.
(3) Appien, B. C, I, 18.
cessions ne se retrouvaient plus (1). Les proprie'taires moyens, encore nombreux parmi les Latins et les alliés, souffraient particulièrement de ces recherches et de ces vérifications, et d'autant plus cruellement que dans ces années-là l'Italie, comme le dit Pline, commença à comprendre son intérêt (2). Beaucoup de propriétaires à demi-ruinés s'ingénièrent à trouver des cultures plus lucratives, et ne pouvant plus vivre en cultivant, comme ils l'avaient fait jusque-là. la vigne et l'olivier pour leurs propres besoins, et le grain pour le vendre, ils songèrent au contraire à ne faire du grain que pour leur usage personnel et de l'huile et du vin pour les vendre. L'huile et le vin valaient davantage et pouvaient être plus facilement emportes et vendus au loin. Les grandes crises économiques de l'histoire ne sont pas résolues par des législateurs de génie, mais par les peuples eux-mêmes, qui en travaillant augmentent la richesse. Par malheur ce fut justement quand ils allaient se conformer à cette loi que beaucoup de propriétaires italiens, troublés dans leur œuvre par un législateur trop zélé, se virent offrir en échange d'une belle vigne un terrain marécageux.
(1) Appiex, B. C, I, 18. — Cf. l'excellent travail de Callecìri, L. S. C, 35.
(2) Je place entre 130 et 120 avant Jésus-Christ le commencement de cette transformation agraire de l'Italie, et je m'appuie stille très important passage de Pline, H. N., XIV, 14, 94. Pline dit qu'en 121 on vit pour la première fois à Rome, par la grande abondance de vin, l'effet de cette transformation des cultures. Le changement dut donc commencer une dizaine d'années auparavant, si l'on considère la croissance lente de la vigne. Pline ne parle pas des oliviers, mais puisque l'olivier, comme nous le verrons, fut, avec la vigne, la culture la plus prospère de la nouvelle agriculture, et puisqu'on voit déjà dans Caton toniber la culture des grains et prospérer la culture des olives (Max V.'eber, iî. A. G., 223), il n'est pas arbitraire de supposer que les progrés des deux cultures furent contemporains.
C'est pourquoi les Latins et les alliés recoururent à Soipion Émilien, bien disposé envers ces gens qu'il avait connus dans les guerres, et Scipion proposa au Sénat et fit certainement aussi approuver par le peuple une loi établissant que les consuls jugeraient à l'avenir au lieu des triumvirs des terrains publics et privés (1), de sorte que les triumvirs ne pouvant plus chercher de terres à partager, et les consuls, presque toujours opposés au parti populaire, laissant dormir les procès, l'exécution de la loi fut suspendue (2). En 425 seulement, M. Fulvius Flaccus, membre de la commission agraire et ami de Tiberius, tenta, ayant été élu consul, de reprendre la réforme et proposa aux Latins et aux alliés de leur concéder le droit de citoyens (3)^ pour compenser les dommages que leur causait la révision de ïagei- publicus. Mais il n'y réussit pas.
L'entreprise avortée de Tiberius fut recommencée dix ans plus tard par son frère Caius, homme véritablement supérieur par la puissance et la grandeur de l'esprit. Caius, qui était âgé de vingt et un ans quand Tiberius fut assassiné, avait donné durant les dix années suivantes un splendide exemple d'activité, de vertus privées et civiques à sa génération énervée. Il avait été membre de la commission agraire, et avait en diverses circonstances pris part aux luttes politiques qui avaient suivi la mort de son frère, et cherché à défendre sa mémoire et son œuvre. Il avait fait plusieurs campagnes et avait été questeur en Sardaigne, mais sans suivre l'exemple des jeunes élégants des grandes familles romaines : il avait vécu au contraire
(1) Linge, R. A., III, 22.
(2) Neumann, g. R. V., 215, 216.
(3) Lange, R. A., III, 26. — Meyer, U. G. G., il.
comme les soldats et avait veillé à leur bien-être, dépensant son patrimoine au lieu de piller le pays et demeurant chaste (1). Le métier militaire n'avait pu le distraire des études dont son esprit était si avide : il avait même perfectionné cette éloquence que Cicéron admirait (2), tandis que les souvenirs des événements survenus après la mort de Tiberius et les longues méditations lui faisaient reprendre et mûrir les projets interrompus de son frère. Comme Tiberius, Caius lui-même était pénétré de la nécessité de sauver une partie au moins de la vieille société; mais ce dessein d'une réforme de restauration et de conservation commençait déjà, par la force des choses et comme il advient toujours de ces projets à ces époques critiques, à se transformer dans son esprit en une action révolutionnaire qui, au lieu de raffermir ce qu'il y avait de bon dans le passé, en aurait hâté la destruction. Le sort de son frère et de sa réforme avait démontré qu'on essayerait en vain de remédier aux maux de Rome sans avoir auparavant détruit ou du moins humilié la puissante faction des grands concessionnaires et des usurpateurs du domaine public; que le plan de refaire une classe de propriétaires avec les gueux de Rome était trop simple et en réalité peu efficace. Caius lui-même avait constaté, comme commissaire, quelle entreprise difficile, pleine d'injustice et de maux était la recherche de Vager publicus. De plus, même en admettant que les nouveaux colons cultivassent avec zèle les terres distribuées, ce qui n'était pas sûr (3), il n'était pas facile de faire revivre
(1) Auld-Gelle, XV, 12.
(2) CicÉRON, Brut., 33, 125.
(3) Il ne nous est pas possible de savoir l'effet des attributions faites après la loi de Tiberius. Selon Tite-Live, Per. 59 et 60, le
chez ces quatre cent mille citoyens romains qui gouvernaient l'empire (le recensement de 125 en avait compté 394;375) les meilleures qualités de l'esprit antique. Le peuple romain était maintenant une petite oligarchie de proprétaires, de banquiers, d'entrepreneurs, de marchands, d'artisans, d'aventuriers et de loqueteux, avides de plaisirs et d'excitations, de gains subits, orgueilleux, turbulents, corrompus par la vie de la ville; et cette oligarchie — il était inutile de se faire illusion — mettrait toujours son propre avantage et son plaisir au-dessus de toute réforme, même de la plus salutaire. Sans doute dans cette oligarchie un grand nombre de gens, et surtout le petit peuple pauvre, se plaignaient de la condition présente, mais seulement parce qu'ils ne pouvaient pas assouvir leurs désirs; et si, pour donner cours à leur mécontentement et à leur haine contre les riches, ils approuvaient une réforme, ils n'étaient pas disposés, pour sauver l'État, à retourner à une vie plus laborieuse, plus honnête, plus simple. Et de nouvelles idées mûrissaient dans l'esprit de Caius pendant les longues campagnes, loin de Rome.
Au retour de la dernière expédition en Sardaignc, quand le vaisseau qui le portait, ayant remonté le Tibre, jeta l'ancre à Rome, il trouva une grande foule qui l'accueillit par des applaudissements (1). Peu à peu, quand la terreur de l'assassinat de Tiberius se
nombre des citoyens romains, qui en 130 étaient 318,82.3, s'était élevé à 394,726 en 124 : augmentation que Beloch, /. B., 82. attribue aux partages des Gracques. Mais Beloch, dans le J5. ^. W., 351, pense que le second chiCfre est erroné et doit se lire 294,726, auquel cas il y aurait eu diminution. — Cf. I-. Blasel ■ Lie Motive dei' Gesetzgebung des G. Sempronius Gracclius; Trieste, 1878. — Lange, iì. il., III, 27.
(1) DiODORE DE Sicile, XXXIV, fr. £i.
fut dissipée, le petit peuple de Rome se prit à de'sirer un protecteur et un vengeur; et ce frère de la victime, connu pour ses vertus et déjà poursuivi par la suspicion des grands, parut l'homme attendu. C'est ainsi que le jour arriva enfin où, entraîné par la mémoire de son frère, par les événements, par l'attente de la plèbe, par la malveillance de ses ennemis, par son génie, Caius fit connaître le plan d'une réforme universelle, où il faisait entrer les idées de son frère, mais plus mûries, et aussi les siennes, toutes originales et hardies, quelques-unes même dangereuses. Elu tribun du peuple pour l'année 123 dans des comices auxquels prirent part un très grand nombre d'électeurs de la campagne (1), il tenta avant tout d'enlever à la faction des grands concessionnaires de terres publiques Fappui qui leur venait des autres classes (2). Les capitalistes et les sénateurs s'accordaient aisément pour piller TÉtat; mais comme les riches chevaliers par orgueil, par désir d'un pouvoir encore plus considérable, par avarice, supportaient mal désormais le pouvoir absolu qu'exerçaient dans l'État, dans les tribunaux, dans l'armée, tant de nobles dont ils payaient eux-mêmes les dettes ou les orgies, Caius. reprenant une des idées de Tibérius, proposa une lex judiciaria par laquelle les commis-
(1) Plutauoue, C. Grac, 3.
(2) L'ordre dans lequel furent présentées les lois durant les deux tribunats de Caius et surtout leur distribution furent l'objet de grandes discussions, car Plltarque, C. Grac, 4-6 ; Appien, B. C, I. 21-23; Tite-Live, Per., 60; Velleils, H, 6 racontent les choses d'une façon fort différente. Cf. Callegahi, L. S. C, 53 et suiv. Le mieux est par conséquent, comme l'a fait Callegari, d'inférer d'après l'esprit des lois l'ordre de toute la législation, parce que dans le système si logique de la législation de Caius, les lois qui servirent de préparation précédèrent naturellement celles qui étaient le but Onal.
sions permanentes {questiones perpétuée) qui jugeaient les accusations contre les gouverneurs et les autres crimes politiques seraient composées non plus de sénateurs, mais de chevaliers et seraient peut-être pourvues d'une juridiction plus large (1). A la même époque un de ses collègues, Manius Acilius Glabrion, proposait une grande loi, la lex Acilia repetundariim, contre les concussions des gouverneurs. La loi judiciaire était précieuse pour les riches financiers, qui pourraient désormais juger même les sénateurs; mais Caius fit encore mieux leur affaire en faisant passer une loi qui réorganisa définitivement la nouvelle province d'Asie, le royaume de Pergame dont Rome avait hérité dix ans auparavant et qui, l'insurrection nationale une fois réprimée, était désormais une possession assurée pour Rome. Gains, contrairement à ce qu'avait fait son père en Espagne, proposa d'instituer dans la province d'Asie l'impôt romain de la dîme sur tous les produits, l'impôt de la scriptura ou affermage des terrains publics, l'impôt des portoria ou douanes; mais il ajouta que la perception de ces impôts serait affermée, non pas à des capitalistes de la région comme on faisait en Sicile, mais à Rome, par les soins des censeurs et à des capitalistes romains. L'intention de Caius était de se servir des grosses sommes que l'État aurait tirées de ces fermages et d'une augmentation des droits de douane sur les objets de luxe importés d'Orient (2) pour gagner la faveur du petit peuple en écartant pour toujours cette demi- Ci) Cf. TiTE-LivE, Epit. 60 ; Appiè , B. C, I, 22; Florbs, III, 13 ; Tacite, Atm., XII, 60; Diodoue de Sicile, XXXIV, fr. 25 ; Plu- TAROCE, C. Grac, 5. Sur les textes discordants de ces auteurs et sur les conjectures possibles pour les accorder, cf. Callegari, L. S. C, 104 et suiv.
(2) Velt.eius, II, 6.
disette qui se voyait à Rome même pendant les années d'abondance; il proposa dans la lex frumentaria que l'approvisionnement devînt un service public et que l'État eût à fournir Rome de blé en le vendant au prix de faveur de six asses et un tiers le muid (1). Il pensait peut-être aussi que ces grands achats publics de blé dans toute l'Italie feraient l'affaire des propriétaires, et qu'en décrétant à Rome la construction de vastes greniers on aurait donné du travail aux entrepreneurs et aux ouvriers (2). Puis, pour plaire aux citoyens et aux pauvres, il proposa de remettre en vigueur les lois de Tibérius, et de rendre aux triumvirs, par une lex agraria, le pouvoir de decidersi un terrain était propriété publique ou privée (3). Il y joignit, en reprenant sans doute une idée de son frère, une lex militaris, qui fixait à dix-sept ans l'âge minimum pour être enrôlé et d'après laquelle le soldat serait habillé non plus à ses frais, mais à ceux du Trésor public (4). Il proposa enfin dans une lex viaria un grand projet de nouvelles routes à faire dans différentes parties de l'Italie et spécialement dans l'Italie méridionale, à la fois pour donner du travail aux entrepreneurs et aux ouvriers et pour favoriser la vente des produits agricoles. En proposant ainsi aux comices tant de choses dont les unes plaisaient aux riches financiers; les autres ou aux fermiers, ou aux citoyens pauvres, ou aux pro-
(1) Appien, fl. C , I,21;TiTE-LivE, Per., 60: Plctaroue, C. Gr., 5 (selon lui touteluis les pauvres seuls auraient profité de cette faveur).
(2) Appien, B. c, I, 23.
(3) C'est ce qu'on peut conclure d'un passage de Tite-Live, Per., 60, où il est dit que la lex agraria de Caius était la mémo que celle de Tibérius. Cf. Neumann, G. R. V., 236; Callegari, L. S. C, 80 et suiv.
(4) Plutarque, c. Gr., 5.
priétaires, Caius put facilement faire approuver tous ses projets (1) et inaugurer cette politique des intérêts mercantiles que le parti démocratique devait continuer pendant tout un siècle avec une énergie croissante. Cependant;, par une illusion singulière, Caius croyait pouvoir user de cette politique pour arriver à un but fort différent, le retour au moins partiel de la société romaine à sa forme et à sa simplicité primitives. Réélu tribun l'année suivante avec une grande majorité, il en vint à des propositions plus hardies. Trop d'artisans, de marchands, d'artistes, de savants, d'aventuriers, de mendiants accouraient à Rome de partout; il en résultait des inconvénients sans nombre : l'approvisionnement surtout était difficile; le pain, les loyers étaient chers, et la foule misérable; tandis que dans d'autres régions de l'Italie beaucoup de villes et de campagnes se dépeuplaient. La lex frumcntaria n'était pas un remède sans dangers, tant devenait grande avec elle la dépense pour le Trésor public, auquel la guerre d'Espagne avait déjà porté atteinte. Rome étant trop peuplée, il fallait donc engager un certain nombre de ses financiers et de ses marchands à aller s'établir dans d'autres villes où une partie du petit peuple les eût suivis abandonnant la métropole. Caius songeait à trois points de la côte méditerranéenne : Squillace, Tarente et Garthage. Il y avait déjà à Squillace une douane pour les importations d'Asie; Tarente avait été longtemps célèbre pour son commerce et sa richesse. Les marchands qui de Rome faisaient le commerce avec la Grèce, la Macédoine et l'Orient n'auraient-ils pas pu résider à Tarente et à Squillace plus commodément qu'à Rome?
<1) DlODOKE DE S. CILE, XXXIV, fr. 25.
Après la destruction de Carthage, Rome avait absorbé le commerce de Carthage : ceux des commerçants romains dont le trafic se faisait surtout en Afrique auraient eu aussi intérêt à y résider. Ue fait, un grand nombre d'entre eux. s'étaient déjà établis à Girta. Ne pouvait-on bâtir sur les ruines de la Carthage punique une Carthage romaine à laquelle on eût donné le nom de ville de Junon? 11 proposa de fonder à Squillace. à Tarente, à Carthage trois colonies formées non pas d"indigents, comme autrefois, mais de gens aisés (1), marchands ou capitalistes, à qui on aurait concédé de vastes territoires pour les engager à quitter Rome.
Ces lois furent encore approuvées, non sans difficulté, semble-t-il, car on ne pouvait réduire la population de Rome sans léser beaucoup d'intérêts. Mais Caius^ de plus en plus passionné pour ses projets, en vint à exprimer l'idée suprême qu'il avait longtemps méditée en silence : les droits de citoyen romain seraient accordés, comme l'avait déjà proposé M. Fulvius Flaccus à tous les Italiens (2); il comptait par cette loi faire participer dans une plus grande mesure aux bénéfices et aux responsabilités de l'empire toute la population italique, plus nombreuse et moins corrompue; on rendrait ainsi des forces à la petite oligarchie de Rome, qui, avilie et diminuée, ressemblait à une mince colonne rongée par les années sur laquelle d'imprudents architectes faisaient peser une
(1) Ce point très capital, qui éclaire toute la pensée de Caius et qui nous montre biea ce qu'il attendait des colonies, nous est raj'porté par Plutarque, C. Gr., 9. Callegari, L. S. C, 99, en a compris toute l'importance.
(2) Veli.eus, II, 6 : Appien, B. C, I, 23 ; Plutarque, C. Gr., 5; CicÉRON, Brut, 26, 99. Les détails de la proposition sont mal connus.
immense bâtisse qui grandissait sans cesse. Tel était le vaste dessein de Caius : Rome serait la tête d'une vivante nation italique; l'empire reposerait non pas sur une oligarchie municipale et de marchands corrompus, mais sur des classes rurales; on relèverait les villes détruites et déchues qui avaient été jadis des foyers de civilisation et de commerce; on ferait une meilleure répartition dans les différents pays de la population et de la richesse qui, affluant à Rome, menaçaient pour ainsi dire d'une congestion ce cerveau de l'empire. C'était bien l'œuvre historique de Rome que Caius avait entrevue; mais il avait cru pouvoir l'accomplir lui tout seul, se substituer à six générations qui devaient encore travailler à cette tâche immense. En réalité d'aussi magnifiques idées étaient encore prématurées. Le projet d'accorder les droits de citoyen romain aux Italiens ne fut du goût de personne, pas plus de la noblesse que du petit peuple; celui-ci craignait qu'en augmentant le nombre des citoyens (1) on n'amoindrît le profit des guerres et des élections, et aussi les jeux et les divertissements publics. La faction des grands propriétaires profita de l'occasion et par d'habiles intrigues changea en haine la popularité dont avait joui Caius. Certains auteurs disent qu'aux élections de 121 il ne fut même pas réélu; selon d'autres, il eut une majorité si faible qu'il fut facile, en faussant le scrutin, de déclarer qu'il ne l'était pas. Caius revint à la vie privée après son second tribunat et se tint à l'écart jusqu'au jour où, ses ennemis ayant proposé de supprimer la colonie de Carthage, il voulut parler dans les comices. Cette fois encore de part et d'autre les esprits étaient excités;
(1) Meyer, Orat. rom., frag. (Tubingue, 1842), 201.
il en résulta des scènes violentes; les ennemis de Gains coururent au Sénat pour demander que l'état de siège fût décrété, et alarmèrent les sénateurs honnêtes et modérés; puis soudain, l'état de siège ayant été' décrété, le consul Lucius Opimius fit massacrer Caius et ses partisans.
Si le sort du réformateur fut tragique, le sort de sa réforme fut étrange. Elle devait être un remède et elle devint un poison; elle devait conserver la partie la meilleure de la vieille société, et au contraire elle en avança la décomposition. Le luxe, la haine du travail, Torgie, la débauche, Fivresse avaient déjà augmenté après la destruction de Carthage et de Gorinthe; mais ce fut bien pis quand Rome eut pris possession de l'héritage du roi de Pergame. L'année même où mourait Caius Gracchus, les vignes plantées dix ans auparavant donnèrent une copieuse récolte, dont une partie fut portée à Rome, où l'on ouvrit des cantines dans toutes les rues (1). Tout le monde, les nobles, les riches, les grands et les petits propriétaires achetèrent des esclaves, dont le commerce s'accrut considérablement (2). Le mobilier du roi de Pergame, apporté à Rome et vendu aux enchères, fut disputé par une foule d'amateurs passionnés et, dispersé dans les riches maisons de Rome et d'Italie, y répandit le goût des meubles somptueux, des tableaux, des statues, des vaisselles d'or et d'argent (S). Avec les besoins, dans l'aristocratie romaine et italique, les dettes augmentèrent. G'est toujours ce qui arrive quand une ploutocratie de parvenus surgit en face de l'aristocratie
(1) Pline, H N., XIV, 96.
(2) Ce fait important nous est rapporté par Strabox, XIV, V, 2.
(3) Pline, H. N., XXXIII, XI, 148.
historique, et veut avec sa fortune avoir le pas sur les anciennes familles nobles. A l'exception d'un petit nombre de familles qui s'enrichirent grâce à l'habile avarice d'un de leurs membres, comme les Licinius Crassus, les Pompée, les Metellus (1), dans les autres familles nobles grandissaient des jeunes gens débauchés, vicieux, orgueilleux, parfois avides de science et d'art^ toujours prodigues et dissipateurs. Les chevaliers, au contraire, s'enrichirent avec les dépouilles de l'ancien royaume de Pergame. Gaius, avec la loi sur l'Asie, avait créé une affaire nouvelle et très lucrative pour les capitalistes romains. De nombreuses sociétés se formèrent à Rome pour affermer ces impôts, et d'habiles financiers y engagèrent leurs capitaux, inaugurant ainsi, après l'expansion militaire et mercantile, l'expansion financière de l'impérialisme. Dans toutes les familles de la classe moyenne (elles devaient encore être nombreuses, bien qu'il soit probable que la fécondité diminuait de génération en génération), beaucoup d'enfants rebutés de la pauvreté champêtre abandonnaient la maison paternelle; ils allaient a la ville voisine ou à Rome pour y vivre d'un métier ou d'un trafic ; ils s'enrôlaient volontairement ou étaient pris par le recrutement et parcouraient le monde à la recherche de la fortune. Les colonies de marchands italiens devinrent plus nombreuses dans la Méditerranée et il s'en forma une à peu près à celte époque à Alexandrie (2). Beaucoup d'Italiens émigrèrent en Asie : ils s'y livrèrent, auprès des grandes compagnies de publicains, à la petite usure, et ils y firent aussi le commerce des esclaves et des produits
(1) Cf. Drumann, g. R., II, 37 et suiv. ; IV, 70 et suiv. ; 318 et suiv.
(2) HoMOLLE, B. C. H., VIII, 127.
asiatiques, qui étaient de plus en plus demandés à Rome. Délos devint florissante et fut peuplée de riches marchands italiens, grecs, syriaques et juifs. Souvent les pères eux-mêmes, ne voulant pas pour leurs enfants de leur propre médiocrité, les envoyaient^ au risque de s'endetter^ étudier à la ville voisine, afin qu'ayant appris à bien parler ils pussent devenir avocats, se faire connaître, s'attirer la protection d'hommes riches et puissants qui les aideraient à se faire élire magistrats (1). Ainsi se perdait cette classe moyenne de propriétaires et de paysans qui avait défriché une si grande partie de la péninsule et qui avait vaincu Annibal. Dans toute l'Italie les petites propriétés se fondaient en de vastes possessions terriennes entre les mains d'acquéreurs cupides qui y substituaient les esclaves aux travailleurs libres, devenus paresseux, ambitieux et querelleurs; et la population libre des campagnes émigrait pour aller chercher fortune dans les villes d'Italie ou dans les provinces et aussi pour aller chercher la puissance à Rome, où jusque-là un petit nombre de privilégiés étaient préteurs, consuls, sénateurs de père en fils (2). Mais la force des traditions aristocratiques diminuait, elle aussi, et au milieu de cette aristocratie en dissolution qui dans la débauche perdait la fortune, l'énergie, les belles vertus des aïeux, on vit, après la mort de Caius
(1) Nous connaissons deux cas de jeunes gens de la classe moyenne que l'on a ainsi envoyés faire leurs études : Serlorius (Plutarque, Sert. 2) et M. Eniilius Scaurus (Aurelius Victor, De vir. ili., lxxii, 1; Valep.ius Ma.vimus, IV, iv, 11; Druman.n, G. R., I, 2, 18 et suiv.). Ce ne sont pas deux cas isolés, mais deux cas typiques d'un phénomène fréquent.
(2; Voir dans Drumann, G. R., les tableaux généalogiques des Métellus (11,6); des Domitius Enobarbus (111,12): des Julius (Ili, 113); des Licinius Crassus (IV, 53) , des Octavius (IV, 218).
Gracchus, apparaître des self niade men. Tel était Marcus Emilius Scaurus. Fils d'un simple marchand de charborij il appartenait à Tordre équestre, et à force d'études, de flatteries, de services rendus à l'oligarchie corrompue, et tout en affectant habilement l'austérité et la vertu, il avait déjà su arriver à de hautes charges au moment de la mort de Gains Gracchus, dont il avait été le violent adversaire, et il se préparait à briguer le consulat qu'il obtint, en effet, en 448 (4). Très différent de lui était Gains Marius, homme d'une intelligence vive, mais peu cultivé, de mœurs simples mais ambitieux lui aussi et très énergique. Obscur chevalier (2) d'Arpinnm, il semble avoir été d'abord un fermier de peu d'importance; puis, ayant abandonné les affaires, il était entré dans la carrière militaire et dans la politique. Il s'était distingué au siège de Numance, et son mérite militaire lui valut d'être élu tribun du peuple en 449; il n'avait ni parents, ni clientèle, ni fortune; mais il n'hésita pas non plus à mécontenter la noblesse et la plèbe, et il affronta avec indifférence et pour ainsi dire avec mépris la haine de tous les partis (3). Tels étaient, avec des caractères différents, les deux champions les plus fortunés de la nouvelle bourgeoisie italique qui, secouant le joug séculaire de la noblesse, se formait dans les anciennes classes
(1) Voir Drumann, G. R., II, 18.
(2) Madwig, K. p. s., 5:25, a démontré qu'il n'y a pas lieu do corriger dans Veli.eius, II, il, nalus equestri loco en natus agresti loco comme le font tant d'éditeurs induits en erreur parla tradition plus tardive qui fait de Marius un paysan. D'après Dio- DORE DE Sicile, XXXIV, 35, fr. 38; d'après Plctarque, Mar., 3 et 13, Marius était d'une famille de l'ordre équestre; Madwig a démontré par divers arguments que cette tradition est bien plus vraisemblable que celle qui le fait naître dans la plèbe pauvre.
(3) Neumann, g. R. V., 261,
moyennes, avec l'ambition d'étendre sa puissance sur l'Italie et sur le monde. Les citoyens passaient dune ville à l'autre et se mêlaient; les mariages devenaient fréquents entre personnes de villes différentes, ainsi que les relations d'amitié ou d'affaires et les associations commerciales; le latin se répandait et devenait la langue de tous; on contractait partout en Italie les mêmes habitudes; on s'adonnait aux mêmes vices; on étudiait la même philosophie grecque, la même rhétorique et la même éloquence latines.
Cependant les efforts que faisait la noblesse en décomposition pour ne pas tomber, et ceux que la nouvelle bourgeoisie faisait pour s'élever, accéléraient la ruine de l'ancienne société. Dans le désordre de cette décomposition et de cette recomposition sociale, tous les égoïsmes personnels de famille, de clientèle, de parti et de classe s'abattirent sur l'Italie avec une violence terrible. On manquait de soldats et d'argent; le recrutement devenait de plus en plus difficile; les finances de l'État, malgré les revenus considérables de la province d'Asie, furent bientôt ébranlées par les dépenses que nécessitaient l'approvisionnement de blé (i) et l'habillement militaire décrétés par Gaius Gracchus. La politique extérieure subit le contre-coup de cette décadence militaire et elle devint partout incertaine, timide, incohérente. On ne fit plus de conquêtes à moins qu'on n'y fût contraint; on cessa de surveiller attentivement les États indépendants et voisins. Maîtresse des anciens États du roi de Pergame, Rome avait bientôt étendu sa domination à l'intérieur de l'Asie Mineure, avec un vaste système de clientèle. Elle avait facilement imposé sa proteclion aux républiques de
(1) CicÉRON, De off. II, XXI, 72.
Rhodes, de Gyziqne etd'Héraclée et à la confédération des républiques de Lycie et des États galates (1). Mais elle négligea le vaste royaume du Pont qui s'étendait, baigné par la mer Noire au delà de ces Etats et qui s'était formé au commencement du troisième siècle avant Jésus-Christ, pendant la décomposition de l'empire d'Alexandre, avec des populations différentes de langue, de coutumes et de race, sous la dynastie des Mithridates, noble famille persane qui s'était hellénisée. De 125 à 121 pour secourir Marseille son alliée, et pour conserver les communications entre l'Italie et l'Espagne menacées par les Gaulois indépendants, Rome avait fait la guerre aux Arvernes, dont le roi Biluitus avait fondé une sorte d'empire gaulois en se faisant reconnaître comme chef suprême par bon nombre des populations celtiques qui vivaient entre les Alpes et le Rhin. Bituitus avait été vaincu et fait prisonnier; l'empire arverne avait été détruit, mais Rome s'était contentée de contracter une alliance avec les principaux peuples gaulois, les Eduens entre autres, et de réduire en province romaine la Gaule narbonnaise, c'est-à-dire la partie de la France comprise entre les Alpes et le Rhône. En 121, un Metellus avait conquis les Baléares; mais on cessa bientôt de guerroyer contre les tribus barbares des frontières ou des pays déjà conquis. Le butin des guerres vint ainsi à manquer au moment même où augmentaient les besoins de la noblesse et de la classe moyenne, et l'Italie fut bientôt la proie de ses appétits. Le parti des grands propriétaires mettant vite à profit la puissance qu'il recouvrait après la mort de Caius avait fait, l'année même du massacre^ approuver parle Sénat une loi éta-
(1) Reinach, m. E.,8ò et suiv.
blissant que les terres désignées par les triumvirs pourraient être vendues; et les comices deux ans après, en d19, avaient décidé que les lois agraires des Gracques seraient abolies, en prescrivant toutefois comme compensation que les sommes produites par le fermage des biens publics seraient distribuées au peuple (i). Mais on tenta bientôt quelque chose de plus hardi. Effrayés par la revision des fermages ordonnée par les Gracques^ un grand nombre de gens qui avaient commencé à faire des dépenses sur les terres publiques pour les cultiver voulaient être rassurés ; beaucoup de propriétaires tourmentés par leurs dettes et par la chèreté croissante de la vie étaient anxieux de trouver une source nouvelle de revenus ; enfin beaucoup de gens que les Gracques avaient envoyés dans leurs colonies se rebutaient de la vie simple de la campagne et désiraient pouvoir vendre les terres qui leur avaient été assignées par les triumvirs. Une loi habilement élaborée en 111 par le tribun du peuple Spurius Thorius (2) donna satisfaction à tous. Par cette loi étaient déclarées propriété privée, c'est-à-dire inscrites dans le cens et pouvant être vendues, transmises par donation ou par héritage, les terres publiques dont les
(i) Api'ien, B. C, I, 27. Selon Mommsen, cette loiqu'Appien attribue faussement à Spurius Thorius est de 119. Voyez C. I. L., I, p. 77.
(2) Neumann, g. R. V., 264 et suiv,, et Karlowa, R. R. G., l, 433 et suiv., rae paraissent, à rencontre de l'opinion de Mommsen, avoir démontré que la loi de Spurius Thorius est celle-là et non la seconde. — Ciccotti, T. S., 194, dont on pourra lire avec intérêt les belles considérations sur les lois agraires des Gracques, suit Mommsen. Cette loi dont Appien, B. C, 1,27, donne un court résumé, nous est heureusement parvenue en grande partie dans une inscription, qui est un des docunents importants de l'histoire sociale de Rome. Le texte a été publié dans le C. I. L., f. 79-86 ; dans Brunn, Fontes juris romani antiqui (Tubingen, 1860), 16-35.
triumvirs avaient jugé la propriété légitime, cela jusqu'à 500 arpents par père de famille et autant pour ses fils (1) ; il en était de même pour les terres publiques données en compensation de celles qui avaient été reprises lors delà revision (2); de même aussi des terres qui avaient été distribuées d'une façon ou d'une autre à la suite des lois des Gracques (3); de même enfin pour les terres publiques qui avaient été occupées après les lois des Gracques, jusqu'à concurrence de trente arpents, à condition qu'elles eussent été mises en culture (4). On abolissait en outre, en ce qui concernait ces terres publiques, la juridiction des triumvirs si gênante pour les gros propriétaires, et on la confiait à des magistrats, consuls, préteurs, censeurs, qui, par tradition, étaient presque toujours choisis parmi la noblesse. Enfin le bénéfice de la loi allait non seulement aux citoyens romains, mais aussi aux Latins et aux alliés (5). Ainsi la loi put être approuvée. Les terres publiques converties en propriété privée augmentèrent aussitôt de valeur; les propriétaires endettés purent vendre les champs dont ils n'avaient auparavant que les produits; ceux qui avaient commencé à mettre des capitaux dans les terres furent rassurés, et les transactions sur les propriétés reprirent activement. Cependant l'État, déjà appauvri, perdait ainsi une grande partie de ce vaste domaine qui lui avait été d'un grand secours dans les vicissitudes des siècles passés. La loi pouvait donc paraître aux hommes clairvoyants et elle était en effet, dans l'intention de ses auteurs, un
(1) Lex Thona I, 1. La meilleure explication de pro veicve possessore me paraît celle de Mommsen, C. I. L., I, p.. 87.
(2) Id., I, 9.
(3) Id., I, 1.
(4) Id., I, 3.
(5) Id., I, 14.
assaut donné au patrimoine public par des convoitises privées. Personnenepouvaitenprévoirlesconséquences qui devaient être considérables et bienfaisantes. Cette loi en effet détruisit les derniers vestiges de l'ancien communisme agraire; presque tout le sol de l'Italie devint propriété privée à la suite d'une révolution économique analogue à celle qui eut lieu au siècle dernier en Europe, quand on vendit à des particuliers les biens de mainmorte. Cela prouve une fois de plus que les œuvres des personnages de l'histoire doivent être jugées d'après les intentions et les motifs plutôt que d'après les résultats que souvent leurs auteurs eux-mêmes n'avaient pas prévus. Mais si l'aristocratie en dissolution et la bourgeoisie en formation dilapidaient ensemble, en Italie, le domaine séculaire de Rome, l'aristocratie dilapidait au dehors, dans la même impatience d'appétits violents, un patrimoine encore plus précieux, le prestige de Rome dans le monde. Nulle classe ne perd plus complètement le sens du bien et du mal qu'une aristocratie endettée, besogneuse, envieuse de la ploutocratie de millionnaires récents, anxieuse de conserver le premier rang, le luxe, la facilité des jouissances qui disparaissent avec la pauvreté. Rome avait vu bien des scandales dans son aristocratie : des juges qui s'étaient vendus; des gouverneurs qui avaient commis des exactions; des sénateurs qui avaient volé des terres publiques; Lucius Cornélius Sylla, le dernier descendant d'une famille très noble mais déchue, homme intelligent et cultivé qui perdait son temps au milieu des mimes, des bouffons, des chanteurs, des danseurs, et qui avait refait la fortune de sa famille en héritant d'une courtisane grecque (1). Mais le respect que l'on porte
(1) Plutarque, Sull., 1-2.
à une aristocratie très vieille, ainsi que l'admiration que l'on a pour un état qui a été puissant pendant des siècles persistent chez les hommes longtemps après que la décadence a commencé, et c'est ainsi que Rome se faisait encore illusion sur sa noblesse, comme se fait peut-être illusion aujourd'hui un pays dont l'aristocratie va à une ruine semblable, je veux dire l'Angleterre. Rome ignorait quels progrès avaient fait depuis vingt ans dans la noblesse contemporaine des Gracques la fièvre malsaine des voluptés, des jouissances insatiables, la vénalité, l'agiotage, le cynisme. Le scandale d'Afrique commencé en 442 devait révéler tout d'un coup à Rome toutes ces horreurs. Micipsa, roi de Numidie, lorsqu'il était mort en 148, avait laissé comme régent et comme tuteur de ses deux fils légitimes Jugurtba, son fils bâtard, homme rusé et ambitieux; mais bientôt Jugurtha pour régner seul avait tué un de ses frères et était entré en guerre contre l'autre, suscitant des troubles dans lesquels le gouvernement romain dut intervenir. On vit alors cet État qui avait abattu Annibal et réduit Carthage en cendres, vieilli brusquement au point de ne pouvoir avoir raison d'un chef de tribus barbares et nomades, et cela parce que celui-ci achetait les commissaires envoyés pour épier ses manœuvres, les sénateurs chargés de le juger, les généraux qui devaient le combattre, si bien qu'on eut beaucoup de peine à trouver dans la noblesse un homme, un Metellus qui lui fît vraiment la guerre, au lieu de lui escroquer de l'argent. Ce formidable scandale de l'aristocratie mit soudain le feu à toutes les passions démocratiques qui couvaient sourdement depuis trente ans dans la classe moyenne, dans le petit peuple, parmi les riches financiers, détruisit le respect de la noblesse déjà affaibli par l'esprit inquiet
de l'époque, par les ambitions nouvelles et par la diffusion de la philosophie grecque, particulièrement du stoïcisme qui enseignait que tous les hommes sont égaux; et l'effet s'en fit sentir aux élections des consuls pour l'année 107. Marins pendant ce temps avait été préteur et propréteur en Espagne; il s'était enrichi et apparenté avec la famille patricienne mais un peu obscure des Jules, en épousant la sœur d'un Caius Julius César, noble mais peu illustre (1), et il servait alors comme legatus dans l'armée de Metellus en Afrique; mais il s'y trouvait mal à l'aise parce que les nombreux nobles qui occupaient les hauts commandements ne perdaient pas une occasion d'humilier cet obscur chevalier, cet ancien fermier, ce bourgeois, comme nous dirions aujourd'hui^ parvenu à une si grande renommée (2). Irrité par ses provocations, enhardi par l'état de l'esprit public en Italie, Marins demanda au généralissime d'aller à Rome briguer le consulat pour l'année 107. Metellus, qui était un honnête homme, mais qui partageait lui aussi les préjugés aristocratiques, chercha à le décourager et à l'empêcher de partir; Marins s'en offensa; consul et légat se brouillèrent et la fortune de Marins se fit ainsi. Quand on sut à Rome que Metellus ne voulait pas qu'un soldat d'une aussi grande valeur fût consul, simplement parce qu'il n'était pas noble. Marins devint l'idole des artisans, des paysans, de la classe moyenne, et des financiers (3) ; et il fut élu. Alors il voulut avoir et il obtint le commandement qui avait été confié àMetellus; mais avant de partir pour l'Afrique il fit, en sa qualité de consul, une grande innovation dans la levée des
(1) Pauly's, R. E.IV, 1557.
(2) DionoRE iiE Sicile. XXXIV, 35, fr. 38.
(3) Salluste, D. J., 73.
soldats : il enrôla même les pauvres qui n'étaient inscrits dans aucune des cinq classes de propriétaires et qui, selon la vieille constitution, n'avaient pas le droit de porter les armes (1). Les marchands, les fermiers, les riches propriétaires qui composaient les cinq classes n'avaient plus guère d'aptitude ni de goût pour le service militaire. Depuis trente ans les esprits éclairés sentaient la nécessité urgente de refaire une armée solide; c'était dans ce but que les Gracques avaient tenté leurs réformes. Marius,sansdi{îérer,pritdesmesuresradicales : il usa d'un procédé plus hardi, plus rapide, plus révolutionnaire. Au lieu de travailler à de pénibles et vaines réformes pour rendre des forces à la classe moyenne des campagnes qui était l'ancienne pépinière de soldats, il prit ses recrues dans la plèbe infime et pauvre des villes et des champs, sans se rendre compte probablement de tous les changements qu'une semblable innovation entraînerait dans l'organisation militaire et dans la politique de Rome (2). Marins vainquit enfin Jugurtha, avec l'aide de Boccus, roi de Mauritanie, et de son questeur Sylla, qui dans cette guerre fit preuve d'une vigueur physique, d'une énergie, d'une sûreté de jugement et d'une habileté diplomatique que l'on n'aurait jamais pu soupçonner chez un jeune homme aussi dissolu. Jugurtha fut conduit à Rome enchaîné. Une partie de son royaume fut ajoutée à la province d'Afrique; une autre partie fut donnée à Boccus; une autre enfin à un frère de Jugurtha. Mais cette victoire avait
(1) Salluste, B. J., 86; Aulh-Gelle, XVI, x, 44; Valerius
MaXIMUS, II, III, 1.
(2) Voyez sur ce changement les considérations de E. Bauoxe, / Grandi Capitani sino alla Rivoluzione francese, Turin, 1898; Annibale, 32 et suiv.
coûté sept années de négociations et de guerre : c'était trop pour un aussi grand empire aux prises avec un aussi petit roi. Et cependant l'Italie était tellennent affaiblie par la terrible décomposition sociale que peu de temps après elle parut incapable de surmonter deux dangers nouveaux et imprévus. Dans ce royaume du Pont qui était resté jusque-là presque ignoré des Romains était monté sur le trône, en IH, un jeune souverain ambitieux et intelligent du nom de Mithridate Eupator qui, aidé par Diophante, Grec habile de Sinope, avait su en peu d^années se faire admirer en Orient comme le héros de l'hellénisme en lutte avec les Barbares. Il avait sauvé les colonies grecques de la mer Noire de la domination des Scythes et il avait conquis la Crimée; puis, encouragé par ce premier succès, il avait cherché à réduire en son pouvoir tout le bassin oriental de la mer Noire, à étendre à l'intérieur le vieux royaume du Pont jusqu'à l'Euphrate; à entrer en relations avec les populations barbares des Sarmates et des Bastarnes qui erraient entre le Danube et le Dnieper, avec les tribus gauloises qui étaient restées dans la vallée du Danube, avec les Thraces et les Illyriens (1). Les rois scythes chassés de Grimée étaient accourus à Rome pour y demander du secours, et à Rome déjà on commençait à tourner son attention sur le jeune roi (2). Mais làdessus une nouvelle et terrible calamité s'abattit sur l'Italie. L'an 105 le proconsul Quintus Servilius Gépion et le consul Cneius Manlius Maximus, appartenant l'un et lautre à l'aristocratie, furent envoyés pour refouler une invasion des Cimbres et des Teutons, à
(1) Rein'ach, m. E., 57 et suiv.
(2) Id., 95.
qui la destruction de l'empire arverne avait ouvert la Gaule et qui. après avoir dévasté ce pays menaçaient maintenant l'Italie. Riais les deux généraux romains étaient hostiles l'un à l'autre; n'ayant pas su, mêuid en présence de l'ennemi, faire trêve à leurs dissensions intestines, ils furent vaincus tous les deux par les barbares. Alors Mithridate, qui depuis quelque temps préparait une alliance avec le roi de BilhyniC; envahit, au printemps de 104, à ce qu'il semble, la Paphl agonie et en chassa les souverains qui accoururent à Rome pour y demander main forte, à titre de clients de la république. Mithridate eut alors recours aux moyens employés par Jugurtha et envoya à Rome des ambassadeurs avec la mission de corrompre le Sénat (1). Mais à Rome le dégoût qu'inspiraient les scandales africains, le succès du héros populaire dans la guerre contre Jugurtha, la défaite des généraux aristocrates dans la guerre cimbrique, avaient reporté toute la faveur publique sur le parti populaire, qui accablait d'accusations et de menaces la noblesse historique de Rome, et l'avait déjà contrainte à accepter, après trois ans, la réélection au consulat de Marius qui seul, selon l'opinion populaire, avait su vaincre les Cimbres. Cette fois les ambassadeurs de Mithridate, venus pour corrompre les grands de Rome, furent poursuivis par des démonstrations populaires suscitées par un ardent démagogue, Lucius Appuleius Saturninus, alors tribun du peuple (2). Le Sénat, pour calmer le peuple, dut envoyer une mission en Orient et charger le préteur Antoine de veiller sur la province de Cilicie; celui-ci, corrompu par l'or du Pont, non seule-
(1) RiiiNACH, M. E.. 95, 96.
(2) Niccoi.i,\i, in S. I. F. C, V, 476.
ment n'obligea pas Mithridate et Nicomède à évacuer la Paphlagonie, mais il leur laissa encore occuper la Galalie (1). Par bonheur, grâce au héros populaire, les choses allaient mieux dans le Nord. Les Cimbres et les Teutons, qui avaient défait les deux consuls, n'envahirent pas immédiatement Tltalie^ mais se replièrent fur la Gaule et sur TEspagne. Marius eut ainsi le temps de poursuivre ses réformes militaires. Il abolit Tordre des manipules, et en même temps la distinction entre les légions de citoyens romains et les cohortes d'alliés. 11 organisa les lég'ons de la même façon que les contingents italiques, par cohortes qui, plus compactes, plus pesantes et plus uniformes que les manipules, pouvaient être composées de soldats de moindre valeur, comme ceux qui se recrutaient dans la lie de la population. 11 perfectionna les armes, le pilum et les bagages. Il entraîna activement la nouvelle milice. Tandis qu'il préparait ainsi la revanche, le parti populaire allait à Rome de triomphe en triomphe. Bravant la haine de la noblesse, il faisait, malgré les lois, élire Marius au consulat d'année en année. Il faisait approuver des procédures plus sévères contre les gouverneurs déshonnêtes. Les collèges sacerdotaux, qui jusque-là avaient été renouvelés au choix dans un petit nombre de familles nobles, durent se former par élection populaire. Tous les ambitieux courtisaient ce parti : les riches financiers lui étaient favorables; il n'était pas jusqu'aux conservateurs modérés qui ne vinssent à considérer avec bienveillance son programme de réformes sociales et politiques. Il était même de mode (2) d'être partisan de
(1) Rkinach, m. £., 97.
(2) Neumann, g. R. V., 394-412. Voy. le discour? sur la loi
ces lois agraires que l'on proposait toujours et que l'on n'avait jamais mises en vigueur. Beaucoup de gens se reprenaient à espérer que le salut pour leur malheureux pays viendrait de ce parti, qui avait hérité des traditions desGracques. Pour confirmer ces espérances le héros de ce parti accablait deux fois les Barbares, à Aix en l'an 102, et aux Campi Raudi l'année suivante. Il débarrassait enfin l'empire de ces hordes, et était salué du titre de troisième fondateur de Rome, après Romulus et Camille.
agraire de M. Philippus, en 104, dans Cicéron, De off.. Il, xxi, 73. Voy. aussi Busolt, N. J. P. P., 141 et 321 et .suiv., qui raontre que les fragments de Diodore sur les Gracques pleins de faveur pour les réformes agraires des deux frères et d'aversion pour leurs réformes politiques, sont tirés, par l'intermédiaire de Posidonius, probablement, de Rutilius Rufus, honnête conservateur de marque du commencement du premier siècle.
MARIUS ET LA GRANDE INSURRECTION PROLETAIRE DE l'antiquité
Justement alors, un siècle avant Jésus-Christ, l'Italie
semblait entraînée avec une rapidité grandissante vers la catastrophe terrible, redoutée depuis si longtemps. Sans doute tout n'était pas décadence et ruine; la nation, même au milieu de tant de malheurs, prenait son développement. La diffusion de la philosophie grecque, les progrès de l'instruction et de la richesse rendaient plus sensibles la sévérité du droit antique et certaines superstitions barbares qui infligeaient des souffrances sans utilité pour personne. L'abolition des sacrifices humains, dont quelques vestiges subsistaient encore, allait être décrétée (1). I^e droit était en progrès grâce aux préteurs qui s'inspiraient de plus en plus dans leurs édits des principes de l'équité; grâce aussi à des lois réformatrices, telles que la loi Aebutia qui, à peu près à cette époque, avait aboli la vieille procédure rigide et pédantesque des legis actiones, et avait institué à sa place une procédure plus flexible et plus rationnelle (2). De même la culture littéraire et artistique faisait des progrès considérables. Les nobles et les
(1) Elle fat décrétée en 97 avanl Jésus-Clirist. Voyez Pline, H. N.. XXX, 1,12.
(2) BO.NKANTE, Z). iî.,493.
riches commencèrent à construire à Rome d'élégants palais où, au lieu du travertin du pays, ils employaient les plus beaux marbres de l'étranger comme ceux de l'HymeLte (1) ; de grands seigneurs prirent plaisir à composer des livres, des histoires, des traités, des poésies en grec et en latin; on entendait maintenant au forum des orateurs tels qu'Antonius et Licinius Crassus qui avaient étudie avec soin les modèles grecs (2) ; la connaissance et le goût des arts de la Grèce et de l'Asie se répandaient de plus en plus; des sculpteurs et des peintres grecs, parmi lesquels une femme, laia de Cyzique (3), travaillaient en foule pour les riches de Rome. Mais en même temps on voyait augmenter le désordre économique, moral et politique. La débauche ruinait presque toute la noblesse historique de Rome et Tobligeait à vivre d'expédients, de dettes, de concussions, de rapines (4); à rechercher les amitiés et les mariages avec les obscurs mais richissimes fermiers et financiers. Beaucoup d'agriculteurs lisaient les écrits des agronomes grecs ou le manuel d'agriculture composé par le Carthaginois Magon, et qui avait été traduit sur l'ordre du Sénat. Ils empruntaient un petit capital, plantaient des oliviers et de la vigne, s'ingéniaient à cultiver mieux; mais l'inexpérience, le manque de roules, l'organisation imparfaite du commerce, les fortes usures empêchaient ces expériences d'aboutir et rumaient souvent ceux qui les avaient faites (5). La loi de Spurius Tho-
(1) Pline, H. N., XXXVI, m, 7.
(2) CicÉnoN, De oral., I, 4, 14.
(3) Brunn, g. g. K., II, 3J4.
(4) CiCiiRON, De off., II, 14, 50 ; DnusiANN, G. /?., IV, 6 et 120 en donnent des exenjples.
(5) Varkox, De re rust. , I, 8, 1 , dit que de son temps, c'est-à-dire à une époque où, comme nous le verrons, les vignes étaient déjà
rius qui avait converti une si grande partie du domaine public en propriété privée avait encouragé les propriétaires à la dépense et. après un soulagement passager, elle les appauvrissait définitivement. Tous les ans s'ouvraient à Rome, dans les villes latines et dans les villes alliées, de nouvelles écoles de rhétorique où les étudiants étaient de plus en plus nombreux, et où se formaient une langue et une éloquence nationales (1); le latin gagnait du terrain, comme langue parlée et comme langue écrite, sur le sabellique et sur l'osque (2) ; mais beaucoup de ces jeunes avocats ne trouvaient pas de protecteurs pour les faire arriver, ni de clients à défendre. L'émigration dans les provinces augmentait; beaucoup d'Italiens s'enrichissaient à Délos dans le commerce des esclaves, achetant et vendant les hommes volés par les pirates sur toute la côte de la Méditerranée; beaucoup s'enrichissaient en Egypte et surtout en Asie. L'exploitation financière de l'ancien royaume de Pergame, grâce aux lois de Caius Gracchus, donnait de grands profits; les fermiers, tous Romains et Italiens, soutenus par les gouverneurs, pillaient la province, y commettaient toute espèce de fraude et de violence, poussaient les indigènes à faire des dettes pour payer les impôts, leur empruntaient l'argent et peu à peu leur prenaient leurs biens, s'entendaient même avec les pirates pour qu'ils missent partout la main sur des hommes qu'on reven-
une grande richesse pour l'Italie, beaucoup de gens affirmaient que la viticulture n'était pas rémunératrice en Italie. Cette opinion était certainement un souvenir des déceptions éprouvées par les cultivateurs qui tentèrent les premiers de faire de la viticulture en grand.
(1) Suétone, Z)ec/ar.,rA., 1 et 2 ; Cicéro.n, Brut,, 46, 160; Voyez aussi CicÉRON, De or., I, 4.
(2) BuDiNNSKZi, Die Ansbreitung der lateiììischen Sprache, 22-26.
drait en Italie. De grandes fortunes se faisaient; mais beaucoup aussi s'effondraient; et tant de richesses accumulées par la fraude et la violence, à côté de tant de ruines, augmentaient partout l'âpre irritation des esprits. Les déclassés, les désespérés, les marchands faillis, les propriétaires ruinés encombraient de plus en plus l'Italie à côté d'un petit nombre de parvenus millionnaires. Partout la petite propriété disparaissait; une oligarchie de capitalistes, composée d'un peu de noblesse romaine, des restes des anciennes noblesses locales d'Italie, de chevaliers (4), de plébéiens (2), d'affranchis, accaparait les terres en Italie, pillait l'Asie et amassait d'immenses richesses au milieu de la haine universelle.
Cependant les finances publiques étaient ruinées et l'armée désorganisée; la flotte qui avait vaincu Carthage pourrissait dans les ports d'Italie; Rome ne parvenait pas à dompter les révoltes d'esclaves qui éclataient à tout moment en Sicile et en Campanie; Mithridate, toujours actif, avait profité de la guerre cimbrique pour rompre son alliance avec le roi de Bithynie et s'emparer de la Cappadoce. En Italie la rivalité entre les financiers et la noblesse historique s'envenimait. Les chevaliers, fiers de leurs richesses, de leurs clientèles, du droit de juger les procès, tout en lui abandonnant les magistratures pour se donner aux affaires, se considéraient comme les égaux ou les supérieurs de la noblesse historique ruinée (3); et avaient probablement beaucoup contribué aux récents
(1) CicÉRON, Pro Cluent.,^&, 153. 11 me paraît vraisemblable que le Mécénas dont parle ici Cicéron soit l'aïeul du fameux ami d'Auguste, qui était chevalier de naissance.
(2) Voyez le cas de ce Caius Octavius, financier à Velletri, qui fut le grand-père d'Auguste. Drhmann, G. fì., IV, 229 et suiv.
(3) Voyez Cicéron, Pro Cluen., lvi, 153 ; Pro Rab. Pos., vu, 16.
succès du parti populaire et aux réélections triomphales de Marius qui sauvait l'Italie. Par représailles, une partie de la noblesse historique, dégoûtée de ce désordre universel, dont l'argent était le facteur le plus visible, aigrie par sa pauvreté et par l'insolence des parvenus, regrettait sa grandeur et sa puissance de jadis. Elle se plaignait que de vils richards fussent les maîtres de tout, même de la justice; elle réclamait des lois sévères contre les abus du capitalisme; elle gardait rancune aux nobles qui, comme Caius Julius César, s'alliaient par les amitiés et par les mariages à ces riches chevaliers sans ancêtres (1); ou qui renonçaient à leur rang pour devenir hommes d'affaires (2). Le parti populaire, fort du mécontentement général, depuis dix ans harcelait la noblesse d'accusations et de lois de persécution; mais ce parti lui-même était trop déchu de la grandeur qu'il avait eue au temps des Gracques; et il en revenait toujours à répéter ses invectives contre les nobles^ a proposer des lois agraires, mais sans jamais tenter sérieusement de les faire aboutir, ce qui d'ailleurs eût été inutile, car ce n'étaient plus des terres à cultiver de leurs bras que voulaient les pauvres, mais des rentes n'exigeant plus de travail (3). Deux hommes violents et impudents, Saturninus et Glaucia, conduisaient alors ce parti. Du reste,
(1) Ces relations de la famille de César avec les parvenus de la finance et de la politique, qui ont de l'importance pour l'histoire de César, sont démonti'ées par le mariage de la sœur de C. J. César le père avec Marius ; par les fiançailles du jeune César avec Cossutia, riche héritière, fille d'un financier (Subtone, César, 1); par le mariage d'Atia, nièce de César, avec Caius Octavius, fils d'un riche financier de Velletri (Drumann, G.R., IV, 229 et suiv.). Nous verrons que d'autres faits confirment cette supposition.
(2) Par exemple le père de Lucius Calpurnius Pison, consul en 58; CicÉKON, in Pis., 36, 87.
(3) Lange, R. A., Ili, 72 et suiv.
malgré ses protestations et malgré les scandales, les aventuriers, les ambitieux, les scélérats envahissaient les magistratures et chassaient de partout les hommes honnêtes, à qui il ne restait d'autre consolation que de se lamenter sur les misères du temps. La justice n'était plus qu'un instrument d'oppression entre les mains des riches et des puissants; la violence, la fraude, la corruption électorale s'étendaient partout; l'argent devenait à Home, comme autrefois à Garthage, le but unique de la vie et la mesure suprême de la valeur personnelle. Et quelle folie que celle de tant de gens qui abandonnaient leur position modeste mais sûre d'agriculteurs pour tenter la fortune incertaine des affaires, ou qui se ruinaient pour donner une belle éducation à leurs enfants. Ceux-ci^ orgueilleux de leur savoir, prétendaient bientôt acquérir en peu d'années puissance et richesse en bavardant sur le forum. Dans les hautes classes surtout, c'était une opinion commune que la diffusion de la culture était un mal, parce qu'elle faisait des révoltés, des déclassés (1) et des scélérats. « Celui qui étudie le grec devient une canaille (2) », disait-on communément. En effet, la faiblesse de la répression encourageant les scélérats^ les crimes, les empoisonnements, les vols, les assassinats, les drames de familles devenaient plus nombreux. La famille romaine ne rempUssait plus les fonctions discipHnaires et judiciaires que la constitution lui attribuait autrefois ; les tribunaux
(1) Voyez dans Suétone. Deci, rh., 1, l'édit contre les écoles de rhétorique latine à Rome publié par les censeurs Cnéius Domitius iEnobarbus et Lucius Licinius Crassus en 92, qui est bien l'expression des idées les plus répandues à cette époque. Voyez aussi dans Cicéron, De or., III, 24, les explications que donne Crassus au sujet de cet édit.
(2) Cicéron, De or., II. lxvi, 265.
domestiques n'étaient plus qu'un souvenir du passé; les pères de famille non seulement ne savaient plus tenir sévèrement leurs femmes et leurs enfants, mais ils n'arrivaient même pas à s'en faire respecter. Beaucoup de fautes commises par les femmes et les jeunes gens demeuraient ainsi impunies, parce que le législateur ne s'en occupait pas encore et que la famille ne s'en occupait plus. Les délits même prévus par la loi demeuraient presque toujours impunis, s'ils étaient commis par des citoyens romains. L'ancien droit pénal grossier et expéditif ne connaissait d'autres peines corporelles que les coups ou la mort — car la prison n'était pas une peine et les accusés n'y restaient que pour attendre leur jugement, l'acquittement ou la condamnation aux verges et au supplice. Ainsi quand on eut décidé que les citoyens romains ne pouvaient plus être ni flagellés ni condamnés à mort, il ne resta plus que l'exil comme peine à appliquer à leurs délits, et l'exil tel qu'il avait été autrefois, quand ivome était une ville isolée au milieu de villes ennemies, l'exil à Preneste ou à Naples! Et puis, au moyen d'intrigues et de corruptions, il était si facile aux coupables de se faire absoudre et d'échapper même à ce doux châtiment. En somme les citoyens romains n'étaient plus soumis à aucune loi pénale, ce qui nous explique pourquoi on désirait de plus en plus obtenir le titre de citoyen romain. C'était une aspiration révolutionnaire qui grandissait dans la classe moyenne de l'Italie, au grand effroi des conservateurs, alors que les distinctions entre citoyens romains, latins, alliés et sujets perdaient leur raison d'être à cause de l'unification économique et morale du pays, et que l'ancienne organisation politique de l'Italie devenait la charpente vermoulue et pourrie d'un Etat prêt à
tomber en ruine. Criblée de dettes, croyant guérir tous ses maux par le droit de cité, abandonnée par les noblesses locales qui pendant tant de siècles l'avaient protégée et qui étaient en train de disparaître, la classe moyenne de toute l'Italie était travaillée par un esprit grandissant de haine contre Rome et son oligarchie pohtique. La confusion des idées qui naissait de cette lutte désordonnée de tant d'intérêts et d'ambitions était encore accrue par les innombrables doctrines contradictoires des philosophes grecs à qui beaucoup avaient recours pour s'orienter, si bien que chaque personne cultivée avait sa façon particulière de juger le mal présent; et les théories jetaient une brume sur le peu de clarté qui restait encore dans les idées. On discutait sans fin sur les malheurs de Rome, mais personne n'agissait; tous les esprits s'énervaient dans une inertie maladive que bien des gens essayaient de secouer, en regrettant désespérément le beau temps passé, et en invoquant naïvement un génie sauveur. Un homme, Gaius Gracchus — on faisait retomber toute la faute justement sur le plus grand politique de Rome — avait été selon les hommes éclairés la cause de toutes les misères présentes : il avait ruiné l'État avec les lois sur les blés; il avait rendu la ploutocratie toute-puissante avec la loi judiciaire; il avait déchaîné la démagogie, désorganisé l'armée, et livré les provinces au pillage des financiers (1). Il fallait un autre homme pour sauver l'Italie.
Marius, exalté par ses grands succès militaires, se fit illusion en croyant qu'il pourrait être ce sauveur et il voulut un sixième consulat. Orgueilleux et impérieux,
(1) Voyez DioDORE de Sicile, XXXIV fr. 25.
il ne s'était jusque-là rangé dans aucun parti, et n'en avait pas eu besoin, car tant que la guerre cimbrique avait duré, il avait accepté les suffrages du parti populaire sans les rechercher (1). Mais, la guerre finie, la situation était changée; l'empressement et la spontanéité de tant de citoyens qui avaient peur des Gimbres avaient disparu ; et cette fois, pour obtenir son consulat, Marius dut solliciter l'appui d'un parti. Il n'eut pas l'embarras du choix. Le parti conservateur ne lui pardonnait pas d'avoir été pendant quatre ans le héros populaire. Le parti des modérés ne comptait pour rien alors, comme dans toutes les grandes crises Iwstoriques. Restait le parti démocratique, le seul qui pût l'accueillir. Marius^ Saturninus et Glaucia s'allièrent; Marius fut élu consul, Saturninus tribun du peuple, Glaucia préteur, et ils inaugurèrent ensemble le gouvernement populaire de l'an 100, où le vainqueur des Gimbres devint presque l'instrument des deux démagogues (2). Saturninus proposa une loi agraire qui^ semble-t-il, assignait aux Romains et aux Italiens pauvres les terres de la Gaule transpadane dévastée par les Gimbres; une loi sur les blés qui diminuait le prix du blé vendu par l'État à Rome; une loi coloniale qui, reprenant une idée de Gains Gracchus, créait avec les vétérans de Marius des colonies en Grèce, en Macédoine, en Sicile, en Afrique (3). Ges projets n'étaient pas
(1) NiccoLiNi, S. /. F. C, V, 461, a démontré que Plutarque, Mar., 14, s'est trompé en disant le contraire des ennemis de Marius.
(2) Appien, B. C, I, 28, 33, et Plutarque, 3Iar., 28. 30, racontent d'une façon très différente les événements de cette année-là. Voyez dans la fino analyse de Niccoli.m, S. /. F. C, V, 438, les raisons pour lesquelles il convient de s'en rapporter à Appien.
(3) Lange, R. A., III, 77, 79 ; Niccom.m, S. I. F. C, V, 477 et suiv. ; Neuma.nn, G. R., V., 420 et suiv.
dénués de sagesse; mais ils ne purent pas être discutés pacifiquement à cause de la longue exaspération des esprits. Les conservateurs et le parti populaire en vinrent bientôt à la violence; Saturninus et Glaucia en profitèrent pour faire approuver leurs lois en appelant à Rome des bandes de paysans armés. Bien plus, aux élections pour le consulat de 99, Saturninus, donnant ainsi le signal de la révolte ouverte, fit, dit-on, tuer Caius Memmius, homme de bien et très estimé qui se présentait contre Glaucia. C'en était trop. Le public fut effrayé; surtout les riches capitalistes (1), qui jusque-là avaient prêté main forte au parti populaire. Le Sénat décréta l'état de siège, et les hommes le plus en vue prirent les armes. Marius dut se mettre à la tête des sénateurs et des chevaliers pour réprimer la révolte de ses amis; mais il agit avec tant d'hésitation et de faiblesse que le parti conservateur le crut au fond complice des rebelles, tandis que les démocrates avancés le considérèrent comme un traître, parce que ce fut lui finalement qui eut raison de la révolte et qui fit tuer Saturninus et Glaucia (2).
Cette même année si troublée où Marius était consul, son beau-frère Caius Julius César avait de sa femme AuréUa un enfant auquel on donna le nom de son père (3).
La peur de la révolution détacha du parti populaire le public effrayé, surtout les riches financiers ; Marins, devenu suspect à tous un an après son triomphe cimbrique, partit pour un long voyage en Orient ; le
(1) Pi.UTARQUE, Mar., 30; Cicéron, Pro Rab. perd., 9,27.
(2) NiccoLiNi, s. /. F. C, V, 485.
(3) J'adopte comme date de la naissance de César l'an 100 avant Jésus-Christ, qui est donné par la tradition. Il y a de bonnes raisons pour mettre cette naissance en l'an 102; mais une rectification de cette date ne change rien à l'histoire de l'homme ni de l'époque.
parti conservateur revint au pouvoir et tenta, pour gagner la faveur du public, de fortifier la politique extérieure. Il fit refuser sagement par le Sénat la Cyrénaïque que PtoléméeApion avait léguée en mourant en 96 au peuple romain parce qu'il ne voulait pas, au milieu de tant de difficultés, avec les finances et l'armée désorganisées, se charger de la pacification d'un pays à demi barbare et plein de désordre; mais il voulut rétablir définitivement l'autorité de Rome en Orient, et ordonna en 95, sérieusement cette fois, à Nicomède de restituer ce qu'il avait pris. La Galatie fut rendue aux tétrarques, la Paphlagonie fut déclarée libre; la Gappadoce fut mise sous le gouvernement d'Ariobarzane, noble persan que l'on fit roi (1); et quand deux ans plus tard Mithridate ayant conclu une alliance avec Tigrane, roi d'Arménie, envahit la Gappadoce et en chassa Ariobarzane, le parti aristocratique agit de nouveau avec énergie, et envoya le propréteur Lucius Cornélius Sylla, avec une petite armée, pour rétablir Ariobarzane sur le trône (2). Mais ces succès de la politique extérieure ne suffisaient pas pour tranquilliser l'Italie où la misère croissait. Le désir d'obtenir le droit de cité tourmentait de plus en plus les Italiens par haine de la petite oligarchie romaine. Le parti populaire s'efi'orçait de recouvrer le pouvoir; Marius de retour d'Orient ne se résignait pas à n'être plus, de son vivant, qu'un personnage historique ; la haine s'envenimait entre la noblesse historique et les financiers que la peur de la révolution de Saturninus avait rendus conciliants pendant quelque temps. En 93, un petit événement, le procès de Publius Rutilius Rufus, fit écla-
(i) Reinach, m. E., 100, 101.
(2) Id.
ter les choses, provoquant la crise épouvantable redoutée depuis si longtemps. Noble et conservateur sans tache et sans peur, honnête homme, ennemi des démagogues et des capitalistes, admirateur intransigeant du passé, Rufus, pendant qu'il gouvernait l'Asie comme legahis pro prœtore, avait réprimé avec énergie les abus des financiers italiens. Pour se venger ceux-ci, à son retour à Rome, le firent accuser de concussion par un misérable et le firent condamner par leurs amis qui siégeaient au tribunal. Rufus prit le chemin de l'exil; mais à Rome la meilleure partie de la noblesse, exaspérée par cette monstrueuse injustice qui renversait les derniers restes de l'ordre moral, comprit qu'il fallait agir et lutter; et un noble de beaucoup d'ambition et d'audace, Livius Drusus, élu tribun pour l'année 91, imagina de reprendre contre les financiers la politique de Caius Gracchus contre les grands propriétaires fonciers. Il chercha à établir une alliance entre une partie de la noblesse et le parti populaire en proposant plusieurs lois qui devaient lui procurer la faveur du peuple et parmi lesquelles étaient deux lois capitales : l'une qui enlevait aux chevaliers le pouvoir judiciaire; l'autre qui accordait enfin le droit de cité aux Italiens. L'idée de l'émancipation de l'Italie avait fait de grands progrès, mais avait encore beaucoup d'ennemis. Parmi les nobles plusieurs étaient favorables, parce qu'ils considéraient la réforme comme nécessaire et juste malgré ses dangers (1). Mais un grand nombre s'y opposaient par esprit de tradition, craignant que le désordre démagogique ne fût encore accru par cette augmentation du nombre des électeurs
(1) Par exemple Sextus Pompeius, oncle du célèbre Pompée. Drumann, g. R., IV, 317.
pauvres et ignorants (4). Au contraire, les financiers et les Italiens très riches en étaient les adversaires acharnés : ils craignaient assurément que la réforme politique ne fût suivie d'une révolution sociale ; et que les Italiens, dont le plus grand nombre étaient pauvres et endettés, ne fissent, après s'être emparés du pouvoir, voter des lois agraires et l'abolition des dettes (2). Il en résulta une agitation terrible dans laquelle la noblesse se divisa. Ces haines qui s'étaient accumulées depuis si longtemps prirent feu de toutes parts, et un matin Livius fut poignardé par un inconnu dans sa maison. Au milieu du tumulte produit par cet assassinat dans le parti de Livius, les chevaliers firent approuver à la hâte une loi qui instituait un tribunal extraordinaire^ pour juger ceux qui étaient suspects de favoriser les Italiens; et à l'aide de cette loi poursuivirent et exilèrent tous ceux qui étaient leurs adversaires dans la noblesse et dans le parti populaire (3). Mais alors la haine contre Rome et son oligarchie politique, accumulée depuis longtemps;, éclata de toutes parts. L'Italie méridionale, c'est-à-dire les régions qui avaient le plus souffert de la crise économique et morale, et où les soutiens de l'ancien ordre de choses étaient le plus lésés, lasse enfin d'attendre si longtemps, prit les armes pour la cause commune des Italiens contre Rome, contre les villes alliées et les colonies latines de l'Italie centrale et septentrionale qui lui restaient fidèles presque toutes (4). Rome fut
(1) Lange, R. A.,m, 88.
(2) Cela résulte de ce que dit Appien, B. C, I, 37.
(3) Neumann, g. R. V., 450 et suiv. Les historiens diffèrent rependant dans leurs jugements sur Livius Drusus. Les uns le considèrent comme un homme de mérite, les autres comme un ambitieux peu sérieux.
(4) Appien, B. C, l. 39; Cantalcpi, M. S., 4 et suiv.
prise d'épouvante : pour un instant les querelles de partis s'apaisèrent; on rappela en Italie les légions disséminées dans l'empire et les contingents maritimes qui étaient à lleraclée, à Glazomène et à Milet (1); oii arma les hommes libres et les esclaves. Marins luimême, pour conserver son crédit, dut demander un commandement. Une guerre terrible commença, pendant laquelle les généraux romains ravagèrent l'Italie sans merci, incendiant les fermes, saccageant les villes, capturant les hommes^ les femmes et les enfants pour les vendre ou pour les envoyer comme esclaves dans les ergastules de leurs propres domaines (2). C'est dans cette guerre que fit ses premières armées un jeune homme très cultivé^ né en l'an 106, appartenant à une famille aisée d'Arpinum et qui se nommait Marcus Tullius Cicéron (3). Néanmoins cette guerre d'extermination au cœur même de l'Italie eut un effet salutaire : elle fit prévaloir dans la noblesse le parti qui était opposé aux financiers, et favorable au droit de cité italique. On s'aperçut bien vite qu'il fallait dompter la révolte par des concessions et non par le fer. Le consul Lucius Julius César put, en 90, faire approuver une loi établissant que le droit de cité s'étendrait aux villes restées fidèles à Rome; peu de temps après, à la fin de la même année ou au commencement de la suivante, deux tribuns du peuple proposèrent la loi Plautia-Papiria, d'après laquelle tout citoyen des villes alliées, domicilié en Italie, pouvait acquérir le droit de cité à la condition d'en faire la déclaration dans les soixante jours au préteur à Rome. La réaction
(1) Memnon, 29 ; G. I. L., I, 203.
(2) Voyez Cicéuo.x, Pro Cluenl., VII, 21 ; et le cas de Ventidius Bassus. Aulu-Geli.e, XV. i.
(3) Cicéron, Pkil., XII, xi, 27.
s'accentua bien vite; en 89, une tex Plautia enleva les tribunaux aux chevaliers et décida que les juges seraient élus par les tribus de chaque catégorie (1). Ce fut peut-être cette même année que le consul Cneius Pompée Strabon proposa d'accorder aux villes de la Gaule cisalpine les mêmes droits qu'aux colonies latines pour les soustraire à l'obligation de la levée et pour compenser les pertes du recrutement qui provenaient de la rébellion des alliés (2). Tant de concessions contribuèrent plus que les opérations militaires à finir la guerre, et il n'y eut bientôt plus que les Samnites et les Lucaniens qui restèrent sous les armes.
L'Italie commençait à peine à se remettre de cette épouvante quand il en arriva une autre encore plus terrible. Mithridate avait été surpris par la guerre sociale alors qu'il était tout occupé à préparer une grande guerre pour chasser Rome de l'Asie. C'était un dessein audacieux, mais le moment paraissait si propice! L'admiration que l'on avait eue pour Rome dans le monde grec pendant les cinquante années qui avaient suivi Zama s'était changée en haine depuis la destruction de Carthage et de Corinthe(3); l'Asie était épuisée par l'exploitation des capitalistes romains; la puissance de Rome déclinait partout. Mithridate, au contraire, pouvait recruter une grosse armée dans son pays et parmi les Barbares; il faisait construire une flotte puissante sur les bords de la mer Noire et avait en Crimée le grenier de guerre nécessaire pour entretenir de grosses armées en campagne sans affamer le
a) Lange, B. A., Ili, 113.
(-) AscoNius, m Piso)i.,p. 3 (Or.). Cantalupi, M. S., 40, donne celte loi comme étant de l'an 87 ; mai.s il me parait plus viaisemklable de lui donner comme date l'année du consulat de SUabon.