POLYBE, XXXVII
Pont. Cependant quand la guerre sociale éclata il n'était pas encore prêt, et en attendant il avait aidé un frère mineur du roi de Bithynie à s'emparer du royaume de celui-ci, et d'accord avec Tigrane il avait reconquis la Cappadoce, y avait mis son fils sur le trône. II espérait que Rome n'interviendrait pas. Mais le parti aristocratique, qui voulait montrer de la vigueur dans la politique extérieure, avait envoyé de Rome en 90 Manius Aquilius, à la tête d'une ambassade pour rétablir les deux rois dans leurs États avec l'aide de la petite armée du proconsul Lucius Gassius. Cassius et Aquilius accomplirent facilement leur mission (1); mais Aquilius, général aussi cupide que vaillant, n'était pas venu en Orient pour se contenter de l'argent que lui promettait Nicomède; il voulait une grosse guerre avec Mithridate et il poussa Nicomède et Ariobarzarne à faire des incursions dans le Pont. Les deux rois hésitaient; mais Nicomède devait aux banquiers romains d'Ephèse de grosses sommes d'argent qu'il avait empruntées pendant son exil pour préparer son retour à Rome et en Asie; Aquilius lui en fit réclamer le payement, si bien que Nicomède prit le parti de payer avec le butin d'une razzia dans le Pont (2). Mithridate, cependant, à la fois pour gagner du temps et pour mettre les torts du côté de son adversaire, envoya demander à Aquilius une indemnité modeste et équitable, qui fut refusée. Alors à la fin de l'année 89 se jugeant prêt, il fit envahir la Cappadoce par son fils et envoya demander avec énergie réparation à Aquilius. Manius ayant répondu à Mithridate par l'intimation de se soumettre sans con-
(1) Appien, Mith., 11; Tite-Live, P., 74.
(2) Appien, Mith., 11.
dition^ la guerre fut déclarée (4). Mais quand elle commença au printemps de 88, Mithridate avait une flotte de 400 navires toute prête, et une de ces armées démesurées que la stratégie d'Orient croyait formidables à cause du nombre, de même que la stratégie moderne considère pour la même raison comme invincibles les armées dont l'Europe est couverte. Il avait, dit-on, 300.000 hommes, mercenaires grecs, cavaliers arméniens, fantassins cappadoces, paphlagoniens, galates, scythes, sarmates, thraces, bastarnes et celtes (2). Manius Aquilius, au contraire, n'avait pu recueillir pendant l'hiver qu'une faible flotte bithynoasiatique et une armée d'à peine 200.000 hommes, y compris l'armée du roideBithynie composée déjeunes recrues asiatiques, encadrées dans de faibles contingents romains. Les quatre corps qui composaient l'armée romaine furent défaits ou se défirent en quelques semaines; la flotte romaine se rendit à la flotte du Pont; le roi de Bithynie s'enfuit en Italie; les généraux romains furent faits prisonniers, et Mithridate envahit l'Asie (3).
La répercussion de cette défaite fut terrible en Italie. La guerre sociale avait déjà ruiné un grand nombre de gens et causé des pertes sérieuses aux riches citoyens qui avaient des propriétés dans l'Italie méridionale; maintenant l'invasion de l'Asie rendait stériles les capitaux immenses placés par les financiers dans cette province. Une crise économique et des désordres terribles éclatèrent : les publicains ne pouvaient plus payer; la misère croissant, les autres impôts
(1) Reinach, m. E., H9.
(2) Id., 122, n. 1. Ces chiffres des armées donnés par les écrivains de l'antiquité sont certainement exagérés.
(3) Id., 123-128.
ne rapportaient guère et les caisses de l'État étaient vides; les capitalistes effrayés cachaient leur argent, ne voulaient plus prêter et s'efforçaient au contraire de faire rentrer leurs créances; la monnaie devenait rare à Rome et celle qui circulait était le plus souvent fausse; un préteur qui voulait réfréner la cruauté des créanciers fut assassiné, un matin, par une poignée de capitalistes tandis qu'il offrait un sacrifice; Rome était pleine de tumultes, d'assassinats, de vols, de rixes entre les vieux et les nouveaux citoyens. Ceuxci étaient encore plus exaspérés que ceux-là, parce que le Sénat, au lieu de les inscrire aussitôt dans les trente-cinq tribus, temporisait et étudiait différents projets de lois qui auraient rendu inutile leur nouveau droit. Il s'agissait de les inscrire tantôt dans dix tribus nouvelles, tantôt dans huit des trente-cinq tribus anciennes (1). Il arriva bientôt d'Orient des nouvelles encore plus terribles. Il ne s'agissait plus là-bas d'une guerre avec un autre Etat, mais d'une véritable révolution contre la ploutocratie romaine. Mithridate avait voulu être non seulement le héros de l'hellénisme, mais encore l'exterminateur de la ploutocratie cosmopolite aux yeux des artisans, des paysans, de la classe moyenne, des marchands et des propriétaires d'Asie, opprimés par les banquiers romains et les usuriers indigènes, juifs et égyptiens. Il avait envoyé à tous les gouverneurs des provinces conquises l'ordre secret de préparer pour le trentième jour après la date de la lettre le massacre général des Italiens ; on avait habilement excité la plèbe déjà exaspérée par la
{]) Par cette fine hypothèse Cantalupi, M. S., 5 et suiv., me paraît concilier la divergence qui existe entre Appien, B. C, I, 49, et Velleius, 11,20. Voyez sur cette crise économique et politique, Neumanx, g. R. V., 504 et suiv.
condamnation de son bon protecteur Rutilius Rufus promettant la liberté ou la remise de leurs dettes aux esclaves et aux débiteurs qui auraient tué leurs créanciers. Et au jour fixé 400,000 Italiens, hommes, femmes, enfants, avaient été attaqués, égorgés, noyés, brûlés vifs par le peuple furieux dans toutes les villes grandes et petites de lAsie; leurs esclaves avaient été délivrés, leurs biens partagés entre les villes et le fisc royal, ainsi que ceux des autres capitalistes non italiens et que les dépôts des banquiers juifs dans l'île de Coos (1). Cependant l'esprit de révolte gagnait la Grèce par contagion, et le peuple d'Athènes s'insurgeait;, excité par les philosophes et les professeurs, bientôt aidé par Mithridate qui envoya en Grèce son général Archélaûs avec une flotte et une armée pour soumettre les villes qui ne s'étaient pas encore révoltées contre les Romains, et pour conquérir Délos et la dévaster (2). Une grande guerre commençait pour la domination du monde hellénique entre le monarque asiatique aidé par une plèbe révolutionnaire et la ploutocratie italique aidée par une aristocratie en dissolution et une démocratie en formation, tandis que la classe intellectuelle, les lettrés et les philosophes de profession si nombreux en Orient se seraient, comme dans toutes les luttes sociales, rangés les uns d'un côté, les autres de l'autre, chacun selon ses sympathies, ses intérêts et ses relations.
Le Sénat se hâta d'aviser : il ordonna des levées; il chargea Sylla, qui en 88 était consul, de diriger la guerre et, comme le Trésor était vide, il vendit toute la mainmorte romaine, tous les biens que les temples
(1) Appie.n, Milh., 22, 23; Plutirque, Sylla, 24; Mkmnox, 31; Joseph, A. J., XIV, vu, 2 ; Valére Maxime, IX, ii, 3.
(2) Rei.nach, m. E., 133, 13i.
possédaient à Rome (1). Mais les esprits étaient si roubles en Italie que dans ce moment terrible, alors que l'empire était menacé, les partis s'abandonnèrent aux projets les plus insensés et aux démarches les plus criminelles, pour satisfaire leurs haines et leurs ambitions. Les Samnites et les Lucaniens, encore sous les armes, envoyaient à Mithridate des ambassadeurs pour lui proposer leur alliance. Un grand nombre d'Italiens ruinés, poussés par la haine pour le parti conservateur qui cherchait à éluder la concession du droit de cité, et par le besoin de gagner leur vie d'une façon ou d'une autre, s'enfuyaient en Asie et s'enrôlaient dans l'armée de IMithridate (2). A Rome une partie des chevaliers, irrités d'avoir perdu le pouvoir judiciaire, préparaient pour le reconquérir une révolution d'accord avec Marius qui, furieux d'être oublié de la foule, l'esprit affaibli par l'ivresse à laquelle il s'adonnait, rêvait d'enlever à Sylla le commandement de la guerre contre Mithridate, de s'emparer des immenses trésors du roi de Pont et de revivre les grandes journées du triomphe cimbrique (3). Ils trouvèrent enfin leur instrument en Publius Sulpicius Rufus, noble qui s'était fait ardent démagogue à cause de ses dettes, semblet-il, et de ses rancunes personnelles, et qui était alors tribun du peuple. Sous prétexte de donner enfin satisfaction aux nouveaux citoyens, Rufus proposa une loi d'après laquelle les Italiens seraient répartis parmi les trente-cinq tribus, et il la fit approuver en soudoyant des bandes de brigands qui terrifièrent les électeurs et firent violence aux consuls. Ceux-ci furent obligés d'abandonner Rome ; Sylla alla rejoindre
(1) Appien, MHh., 22. Orose, V, 18, 27.
(2) Fronton, Strat., I, m, 17,
(3) Plutarque, Syll., 8,
l'armée qu'il était en train de former à Nola. Mais Marius, resté maître de Rome avec Rufus, fit approuver une loi qui lui conférait le commandement de la guerre d'Orient, et aussitôt il envoya à Sylla l'ordre de lui livrer les légions.