‹ Grandeur et décadences de Rome; (volume 3)Chapitre 11 sur 29 · LE MARIAGE DE CLEOPATBK · texte numérisé non relu

LE MARIAGE DE CLEOPATBK

Cependant, au mois de juillet de l'an 37, à ce qu'il semblCj Jérusalem était tombée au pouvoir d'Hérode et de Sossius (1), et la fin de cette guerre changeait la situation, au point de rendre en partie inutiles les laborieux arrangements de Tarente. L'armée qui avait fait le siège de la ville se trouvait libre, et Antoine, qui s'était déjà déchargé sur son collègue d'une partie des dépenses pour la flotte, fut heureux de pouvoir économiser la solde et la nourriture des vingt et un mille soldats d'Octave, dont il n'avait plus besoin pour réahser le plan de César, qui était une application en grand du conseil donné inutilement à Crassus par le roi d'Arménie, en l'an 55. Pour faire la conquête de la Perse, il était nécessaire de détruire l'armée des Parthes, et en particulier leur fameuse cavalerie si merveilleusement dressée à entraîner l'ennemi loin des bases des opérations, à le tourner, à l'attaquer sur le front, à le harceler sur les flancs, en évitant les rencontres décisives.

(1) C'est là l'opinion de Kromater, Hermes, XXIX, p. 563 et suiv. Mais cette date est très discutée et il me parait difficile d'arriver à des conclusions définitives. Voy. Van der Chus, d« Eerode Magno, p. 36. Gardthausen, Augustut unà Seine Zeit, U, p. 118. n. 12.

Comment échapper à celte tactique? Comment obliger les Farthes à livrer une bataille rangée, à peu de dis- •tance des bases des opérations, dans un lieu et à un moment favorables? Fallait-il reprendre la route suivie par Crassus et menacer Séleucie? C'était peu de chose pour les Parthes que de perdre pendant quelque temps les villes de la Mésopotamie; quant à menacer Séleucie, elle était si loin de l'Euphrate, que pendant sa marche l'armée romaine aurait offert à l'ennemi toutes les occasions les plus favorables pour appliquer avec succès sa tactique, comme le désastre de Crassus le prouvait. César avait donc décidé d'envahir la Perse en suivant une route plus longue mais plus sûre, non par l'est, mais par le nord; de réunir dans la petite Arménie, sur le plateau que l'on appelle aujourd'hui le plateau dErzerum, environ 100,000 hommes, tant légionnaires •qu'auxiliaires orientaux, de grandes provisions et un immense parc de siège; partant de là, de traverser des pays riches, peuplés, et amis des Romains pour arriver jusqu'à l'Araxe, qui formait la frontière d'un grand Etat vassal des Parthes, la Mèdie Atropatène; de marcher sur la métropole de la Mèdie, qui n'était guère qu'à 400 kilomètres de la frontière (1). Si les Parthes accouraient au secours du roi vassal, l'armée romaine livrerait les batailles décisives dans un endroit favorable, en ayant ses derrières à couvert; si les Parthes l'abandonnaient à son destin, la Mèdie serait la première étape de la conquête, la base des opérations

(1) Suétone, Cœs., 44 : Parthit inferre bellum per Armeniam minorem. Pour cet exposé de la guerre d'Antoine je suis presque 'partout la magistrale reconstitution de Eromayer, dans Hermes, XXXI, p. 70 et suiv., qui me semble avoir tiré des anciens textes tout ce qu'ils apportent de véridique et tout ce qu'ils permettent de conjecturer.

d'où l'armée romaine repartirait ensuite pour envahir la Perse. Pour qu'Antoine se sentît le courage d'exécuter une aussi grande entreprise, il fallait qu'il ne fût pas aussi amolli par les plaisirs que ses biographes se sont plu à le dire; mais pour tant de soldats que l'on mettait sous les armes, pour les approvisionnements que l'on faisait, pour les nombreuses machines que l'on construisait, il fallait des sommes énormes. Antoine devait à la fin se convaincre que tous les moyens employés par lui pour se les procurer, étaient insuffisants. Ni les nouveaux souverains qu'Antoine avait créés en Orient en Tan 39, ni ses questeurs qui mélangaient des quantités toujours plus grandes de cuivre et de fer avec l'argent pour frapper les denarii destinés aux légions (1), ni les petites expéditions ou razzias qu'il faisait faire tantôt par une partie de l'armée, tantôt par une autre, ne suffisaient à lui fournir ce dont il avait besoin. Aussi vers ce moment-là Antoine chargeait Ganidius de conduire six légions dans le Caucase pour faire la guerre aux Ibères et aux Albans, pour faire vivre ces légions aux frais de ces barbares, et leur faire passer l'hiver non loin du plateau d'Erzerum, où l'armée se réunirait au printemps (2).

En somme, ce n'étaient pas les hommes, mais l'argent qui manquait à Antoine, pour exécuter le grand projet de César, qui devait faire de lui le maître de l'empire. Octave, qui avait encore moins d'argent que lui, ne pouvait donc plus être d'aucune utilité à Antoine, et celui-ci devait s'indigner d'autant plus de

(1) Voy. Pline, N. H., XXXIII, ix, 132; Mojimsen, Rom. Munzw., p. 743.

(2) Dion, XLIX, 24; Plutarqub, Ant., 34 (qui place l'événament à une date différente).

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la défiance et de la duplicité que son collègue avait apportées dans leur marché, et souffrir de l'affront que son beau-frère lui avait fait subir à Tarente, en l'obligeant à implorer un accord qui était beaucoup plus avantageux pour Octave que pour lui. C'est pour cela que dans son court voyage de Tarente à Gorfou, Antoine jugea que le moment était enfin venu d'accepter l'offre que lui avait faite Cléopâtre et de devenir, par un mariage, roi d'Egypte (1). L'homme que les historiens anciens représentent comme le héros d'un long roman d'amour, venait de passer trois années loin de Cléopâtre, sans dépérir; et il revenait à elle, qui était la reine du seul pays d'Orient que les guerres civiles n'eussent pas encore ruiné, au moment où il avait pour son entreprise un si grand besoin d'argent quii était obligé de céder une partie de sa flotte à son collègue. Cette seule considération nous autorise à nous demander si ce fameux roman n'a pas été inventé pour cacher une lutte beaucoup plus sérieuse d'intérêts politiques. En épousant Cléopâtre, Antoine ne voulait pas satisfaire sa passion romantique pour la reine d'Egypte, mais seulement joindre l'Egypte aux autres pays qu'il gouvernait, et puiser à pleines mains dans le trésor des Lagides pour entretenir son armée et exécuter la grande idée héritée de César. C'est, en somme, la conquête de la Perse qui explique cet acte comme toute la politique d'Antoine. Malheureusement l'expédient d'un mariage dynastique, auquel Antoine avait recours cette fois, ne pouvait pas se concilier avec la constitution romaine et l'autorité proconsulaire, si altérées qu'elles fussent l'une et l'autre, après un siècle de convulsions politiques. Épouser

(4) Voir l'appendice.

Cléopâtre, à ce moment-là, signifiait pour Antoine accomplir un acte révolutionnaire très grave, même pour cette époque de désordre, un acte qui bouleversait les traditions les plus anciennes de la politique romaine; et l'accomplir subitement, sans l'avoir préparé, comme s'il s'agissait d'une chose sans importance, en bravant les préjugés des masses et les traditions, en affrontant l'inconnu avec une témérité que seul le succès le plus éclatant aurait pu justifier. Des hommes plus grands qu'Antoine, César lui-même peut-être^ auraient hésité. Antoine au contraire, arrivé à Corfou, renvoya en Italie Octavie et ses enfants (1) et il manda Fontéius Capiton à Alexandrie pour inviter Cléopâtre à venir au-devant de lui en Syrie (2j. Son tempérament d'homme supérieur mais peu pondéré , la fortune extraordinaire qui lui avait souri ces dernières années, l'immense désordre de cette époque où il était si facile de confondre l'impossible et le réel, l'extravagance et la sagesse, lui avaient fait prendre avec une si grande rapidité la décision de laquelle devait dépendre le sort de ta. vie. En Italie cependant, pendant ces derniers mois de l'an 37, Octave mettait à exécution l'accord deTarente; il faisait approuver par les comices une loi qui prolongeait les pouvoirs des triumvirs jusqu'au 4" janvier de l'an 32 av. J.-C, et il continuait activement ses préparatifs pour la guerre contre Sextus, qui était tout à fait décidée pour l'année suivante. Assurément l'opinion publique se montrait toujours défavorable à ce projet ; on continuait malgré tout à admirer le vieux Pompée; on aimait à considérer les désastres de l'an 38 comme une vengeance des dieux, et comme un signe

(1) Dion, XL VIII, 54; Plutarque, Ant., 35.

(2) Plotarqce, Ant., 36.

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de la protection qu'ils accordaient au dernier descendant de la noble et malheureuse famille. Octave, dont l'intelligence et la volonté prenaient de la vigueur avec les années et l'expérience, et qui commençait à être moins violent et plus équilibré à mesure qu'il subissait davantage l'influence bienfaisante de Livie, de son maître Didymus Aréus, des plus avisés de ses amis, craignait de trop irriter l'opinion publique, et peut-être, s'il l'avait pu, il lui aurait donné satisfaction. Mais comment aurait-il réussi à détruire la popularité du nom de Pompée, si dangereuse pour le fils de César, sans anéantir Sextus? Malgré son désir si vif de gagner les sympathies des masses, il était obligé de braver encore une fois, avec cette guerre impopulaire, l'opinion publique. Mais l'importance des préparatifs qu'il fit montre qu'il voulait, cette fois, justifier son obstination si contraire aux vœux de la nation, par un succès éclatant, rapide, définitif; il comprenait trop bien qu'un tel succès était le seul moyen de regagner la faveur du public, tandis qu'un nouvel insuccès pouvait être fatal. Il tâchait en effet d'amener Lèpide à venir à son aide avec ses vaisseaux et les seize légions dont il disposait ; il faisait achever la flotte et le port dont Agrippa dirigeait les travaux; il étudiait peut-être l'histoire de la première guerre punique, pendant laquelle on avait attaqué la Sicile par terre et par mer, et il préparait un plan de guerre, qui ne pouvait manquer d'avoir raison des nouveaux Carthaginois. Le plus grand nombre possible de légions seraient dirigées sur la pointe extrême de l'Italie, pour passer en Sicile; puis le même jour. Lèpide partirait d'Afrique; Agrippa avec sa nouvelle flotte partirait de Pouzzoles, Statilius Taurus partirait de Tarente avec les vaisseaux d'Antoine. Ce Statilius Taurus était un homo novus, un

de ces nombreux jeunes gens d'origine obscure qui avaient re'ussi à s'introduire dans la clientèle d'Antoine; il s'était distingué au point d"être placé par lui à la tête de la flotte qu'il avait laissée en Italie.

C'est ainsi que, vers la fin de l'automne de l'an 37, quand la navigation et l'échange des nouvelles se trouvèrent suspendues entre les deux parties du monde romain, Antoine en Syrie et Octave en Italie étaient tous les deux très affairés. Antoine, tout en attendant Cléopâtre, préparait activement son expédition pour l'année suivante; il envoyait aux souverains d'Asie l'ordre de diriger sur le haut plateau de l'Arménie les hommes, le matériel, les provisions pour l'hiver suivant; il remplaçait, nous ne savons pour quelles raisons, sur le trône du Pont, Polémon par Darius; il nouait à la hâte une intrigue diplomatique dont le hasard lui avait mis les fils entre les mains, pour se faire des partisans jusque dans l'aristocratie des Parthes, mécontente du nouveau roi Pliraatès qui avait succédé à Orodès, celui-ci ayant abdiqué, accablé par le chagrin que lui avait causé la mort de Pacorus(l). Octave de son côté réussissait, nous ne savons par quelles promesses, à obtenir de Lèpide ce qu'il lui demandait; il préparait son expédition avec beaucoup d'activité et de soin, essayait de soulever l'Afrique et l'Europe contre la Sicile, s'efforçait de remonter les soldats découragés par les désastres précédents et par la réprobation universelle, en leur persuadant que cette guerre était nécessaire pour que César fût enfin bien vengé , pour qu'il pût accomplir ce qu'il considérait depuis huit ans comme un devoir sacré pour un

(1) Voy. Dion, XLIX. 23-24; PLDTARQCE.^n<,, 37; Justin, XLII,

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