IV, H
fils (4). Mais une malechance singulière semblait s'acharner contre lui. Cet hiver-là une épidémie décima les équipages de la flotte qu'Antoine avait laissée à Tarente, si bien qu'il y eut vingt-huit vaisseaux manquant d'hommes et qu'on ne pouvait plus utiliser (2). En outre Ménodore, qui à Rome avait retrouvé ses anciens compagnons de servitude dans la maison du grand Pompée, parmi les nombreux affranchis qui étaient tous restés fidèles à la mémoire de leur illustre bienfaiteur, s'était vu reprocher si durement sa trahison, qu'il avait trahi une seconde fois, et s'était enfui en Sicile pour y retrouver son ancien maître (3).
Absorbé par de tels soucis, Octave ne se doutait guère qu'après tant de révolutions survenues en Italie, une autre révolution se faisait en Orient, cet hiver de la fin de l'an 37 et du commencement de l'an 36, et d'un caractère tout aussi grave, bien qu'elle se fît sans guerre et sans tuerie, par un simple mariage. Au commencement de l'an 36 Cléopâtre et Antoine avaient célébré avec de grandes fôtes leur mariage à Antioche (4). Antoine avait donné à la reine, comme présent nuptial et pour compenser ce qu'il prendrait dans le trésor d'Alexandrie, quelques parcelles de l'ancien royaume d'Egypte, qu'il prenait sur le domaine de souverains vassaux et à des provinces romaines : Chypre, une partie de la côte de la Phénicie, les riches plantations de palmiers de Jéricho, certaines régions de la Gilicie et de la Crète très productives, parce
(1) Voy. Appien, B. C, V, 98.
(2) Id., ibid., V, 98.
(3) Id., ibid., V, 98; Dion, XLVIII, 54.
(4) En Syrie, selon Plutarque, Ant., 36. — Kromayer, Hermes, XXIX, p. 571, qui corrige l'erreur de l'historien Josèphe, semble avoir établi d'une façon définitive que la donation fut faite cet hiver-l&.
n GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
qu'elles étaient couvertes de forêts (1). De son côté Cléopâtre, selon la coutume suivie par les rois d'Egypte quand ils contractaient un nouveau mariage, avait inauguré une ère nouvelle, et commencé à compter les années de son règne en partant du !«' septembre de l'an 37 (2). En somme, le mariage avait été célébré
(1) Pour ce qui est des erreurs contenues dans Plutarque, Dion et Josèphe au sujet de ces donations, voy. Eromater, dans Hermet, XXIX, p. 580 et suiv.
(2) Porphyrii Tyrii, dans Mhller, F. H. G., III, p. 724. Le- TRONNE, Recueil des inscriptions grecques et latine» de l'Egypte, Paris, 1842-1848, II, p. 90 et suiv., à l'aide des pièces de monnaie a éclairci le passage de Porphyre et expliqué cet événement d'Antioche, qvii reste obscur dans Plutarque, en démontrant que ce fut alors qu'Antoine épousa Cléopâtre. Kromayer, Hermes, XXIX, p. 584, développant la théorie de Letronne, a démontré que les donations faites à Cléopâtre se rapportaient au mariage et constituaient un présent nuptial. L'explication de Letronne me paraît décisive, et c'est une des plus importantesj découvertes concernant l'histoire de cette époque. Elle seule nous, permet d'expliquer la grande énigme qu'est la bataille d'Actium. L'objection de Strack qu' « Antoine n'a jamais été roi d'Egypte » n'a aucune valeur; et elle ne sert qu'à démontrer encore une fois quel danger il y a à apporter, sur l'exemple de Mommsen, des conceptions juridiques trop rigides dans l'étude des époques révolutionnaires. Comme l'a dit si bien M. Bouchc- Leclercq, dans une note très importante de son admirable Histoire des Lagides (vol. II, t, 257, n. 1) « qu'Antoine n'ait jamais été roi d'Egypte et n'en ait jamais porté le titre... cela est certain ; que, juridiquement parlant, compter ses années de règne. eût été une anomalie, cela est incontestable ». Mais nous' sommes dans ime époque de révolution, où les chefs des partis sont toujours obligés d'avoir recoxirs à des expédients contradictoires, et de reculer à chaque instant devant les conséquences, des actes qu'ils ont accomplis. Antoine voulait donner une satisfaction à Cléopâtre sans trop froisser l'opinion publique de. l'Italie : il n'a donc pas avoué son mariage. L'hypothèse df M. Bouché-Leclercq, que Cléopâtre ait frappé cette monnaie poiu" donner à son peuple « l'attestation visible de l'avènement d'Antoine conmie protecteur et souverain de l'Egypte » et qu'Antoine se soit borné à ne pas le désavouer, est très ingénieuse et très possible. Toute cette politique flotte dans l'équivoque.
avec toutes les cérémonies habituelles des mariages dynastiques de l'Egypte, sans que toutefois le nouveau couple royal pût être absolument comparé à ceux qui l'avaient précédé sur le trône. En effet, si Antoine en contractant ce mariage dynastique avait consenti à confondre son titre de mari de la reine avec son autorité proconsulaire, il n'entendait pas renoncer à l'avantage qu'il y avait pour lui à pouvoir se présenter partout comme proconsul romain, ce qui était un titre beaucoup plus redoutable que celui de roi d'Egypte. Aussi sans prendre garde aux contradictions dans lesquelles il s'enfonçait, il fit mettre, sur les pièces de monnaie d'Egypte, son effigie et celle de Cléopâtre, mais il y prit le titre de triumvir et d'aÙToxpàTwp, ce qui est la traduction grecque d'imperator, et non le titre de roi d'Egypte (1); il n'informa pas le sénat romain de son mariage, il ne répudia pas Octavie, la matrone qu'il avait épousée selon les rites sacrés de la monogamie latine et qui élevait avec tendresse ses enfants à Rome; il voulut en somme, comme un roi d'Orient (2), s'arroger le droit d'avoir plusieurs femmes légitimes, droit que César avait songé, disait-on, lui aussi, à se faire donner. En réalité Antoine et Cléopâtre avaient désiré l'un et l'autre cet étrange mariage pour des motifs personnels et chacun avec l'intention de se servir de l'autre pour arriver à ses fins, et en lui donnant en échange le moins possible : Cléopâtre, pour agrandir le royaume d'Egypte et pour écraser plus facilement à l'intérieur l'opposition faite à son gouvernement; Antoine, pour avoir ce qu'il lui fallait pour son expédition contre les Parthes. C'était le commencement entre
(1) Voy. Letronne, R., I. G. L., II, 90 et suiv.
(2) Plctarqoe, Ant., 36.
Antoine et Cléopâtre d'une alliance et en même temps d'une lutte, car il s'agissait de savoir lequel des deux serait l'instrument et la victime de l'autre. Cléopâtre qui, dès le début certainement, désirait le divorce d'Octavie^ et qui était opposée à l'expédition de Perse, fit d'abord mine de se plier aux désirs d'Antoine, mais aussitôt après le mariage elle avança de nouvelles prétentions; elle lui demanda de lui faire présent de nouvelles possessions et se mit à intriguer contre Hérode qu'elle voulait faire déposer pour avoir la Judée (1); elle convoitait l'Arabie, Tyr et Sidon (2). Mais Antoine, qui savait encore résister aux charmes de la rusée Égyptienne, ne lui accorda rien; il lui conseilla même de ne pas trop s'entremettre dans les affaires des États tributaires (3). Et il hâta ses préparatifs.
Il n'est point douteux qu"Octave dut être très mécontent de cet étrange mariage politique, quand il l'apprit au commencement de l'an 36. Ce n'était pas l'outrage fait à sa sœur qui le préoccupait, mais l'augmentation de puissance que ce mariage pourrait apporter à son beau-frère. Antoine^ après avoir ajouté la riche Egypte à ses provinces^ n'allait-il pas, s'il réussissait aussi dans l'expédition de Perse^ devenir incomparablement plus puissant que lui et que tout le monde? Mais pour le moment, il n'y avait pour lui rien à faire,, sinon à se hâter de faire la guerre de Sicile^ de façon à ce qu'elle fût terminée avant qu'Antoine ne revînt de Perse. L'Italie au contraire ne s'émut guère de ce mariage, bien que ce fût un nouveau pas vers la séparation des provinces d'Orient d'avec les provinces d'Occident, qui devait ruiner la métropole. La nation demeu-
(1) JosÈPHE, B. J., VII, vin, 4; A. J., XV, m, 5 et 8.
(2) JosÈPHE, A. J., XV, IV, 1.
(3) Id., ibid., XV, III, 8.
rait à la fois mécontente et abattue; l'accès de fureur qui avait soulevé Rome en l'an 39 ne pouvait guère se renouveler ; l'égoïsme dissolvant ne cessait de l'aire des progrès; en dehors des coteries politiques dominantes, le public, c'est-à-dire ce qui restait des anciennes classes et les classes nouvelles qui se formaient, était envahi par un mécontentement chronique, mais peu précis, contre tout ce qui e3:istait alors, par une sympathie vague et irraisonnée pour le lointain Sextus, par un regret de l'ancien temps, dont, pensait-on, non seulement les mœurs, mais les institutions politiques étaient meilleures. Suffisants pour rétablir une certaine entente et une certaine union morale dans la majorité exclue du pouvoir, ces sentiments n'étaient pas assez forts pour s'imposer aux chefs des coteries politiques, qui ne redoutaient encore que les émeutes et les explosions violentes de la fureur populaire. Octave pouvait ainsi préparer sa revanche définitive sur Sextus, malgré l'impopularité de cette guerre, et Antoine pouvait diviser l'empire par son étrange mariage, contre lequel personne ne protesta à Rome, ni dans le sénat, ni dans les comices. L'Italie tout entière était dans une sorte d'énervement stérile qui nous est représenté avec une grande évidence par les débuts incertains et presque mesquins d'Horace. Tandis que Virgile, fils de paysans, courageux et patient devant son travail de poète comme ses ancêtres l'avaient été devant leurs labours, continuait ses Géorgiques, lisant et consultant beaucoup d'ouvrages, faisant et défaisant un grand nombre de vers pour n'en conserver que quelques-uns de parfaits (1), Horace, toujours incertain, toujours timide, toujours
(i) DoNATCs, p. 59 R., Geli.ics. JV. A., XVII, 10; Quintilien, X, m, 8.
embarrassé, se risquait alors à tenter certains mètres d'Archilo que, les iambes, dont on ne s'était pas encore servi à Rome, mais simplement pour traduire en vers certains souvenirs de la guerre civile (1), pour injurier un ennemi de Virgile (2), pour raconter une petite intrigue galante qui datait déjà de trois ans (3), ou encore pour traiter certains sujets obscènes et comiques, comme par exemple les amours des vieilles femmes, qui plaisaient tant à la grossièreté des anciens. Il composa même sur ce sujet deux épodes (4), d'une obscénité telle que l'on n'en trouve guère de pire dans toute l'histoire littéraire; il s'attribuait, pour les rendre plus intéressantes, des turpitudes qui n'étaient pas rares à cette époque, mais qu'il n'a pas nécessairement commises lui-même, bien qu'il l'affirme. La forme concise et vigoureuse est d'une grande beauté, et témoigne déjà de cet art consommé à manier la langue et le style, à tout dire et à tout peindre en quelques mots, dans lequel Horace surpassera tous les poètes de l'antiquité. Mais le fond de toutes ces poésies était encore bien pauvre, comme celui des nouvelles satires qu'il composait alors, et où il rapportait un autre souvenir, comique cette fois, de la guerre civile (5), ou racontait une aventure malpropre arrivée à la fameuse sorcière Canidie (6), ou se plaisait à montrer combien il était jalousé et importuné à cause de son amitié pour Mécène (7). Enfin il composait une nouvelle défense de ses satires, où il répondait à ceux
(1) Épodes, 13.
(2) Ibid., 10,
(3) Ibid., 11.
(4) Ibid.. 8 et 12.
(5) Sat., I, 7.
(6) Ibid., I, 8.
(7) Ibid., I, 9.
qui l'accusaient de s'attaquer aux pftWoDJieSi en faisant Bavoir qu'il avait l'approbation de Virgils.-do. Plotius, de Varius, de Mécène, de PoUion, de Messala (i);.MêjDfi s'il eût attaqué, au lieu d'hommes humbles et obscuï's, tous les hommes puissants du parti d'Octave, on se demande si un autre que lui aurait éprouvé le besoin de tant se justifier devant le public. Une seule fois il fit une petite incursion dans la politique, en lançant ses iambes contre un affranchi devenu tribun militaire dans l'armée d'Octave (2); il oubliait qu'il avait lui-même, peu de temps auparavant, écrit une satire où il se glorifiait d'être le fils d'un affranchi. En réalité, Horace ne savait pas encore s'orienter dans cette grande incertitude des esprits, dans ce doute universel, qui laissaient ceux qui avaient le pouvoir libres de tout oser, mais à leurs risques et périls. On pouvait entreprendre les choses les plus hardies, mais malheur à celui qui ne réussirait pasl
(1) Sat., 1, 10.
(2) Èpodes, 4.
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