IV
portance (1); il répandit dans le peuple un récit de ses expéditions dans lequel il cherchait à démontrer qu'il n'avait fait la conquête de la Sicile que pour en finir définitivement avec les guerres civiles (2); il nomma augure supplémentaire un ancien proscrit, appartenant à la plus haute noblesse, Valérius Messala Corvinus (3); il décréta une loi pour défendre aux riches de porter la pourpre des sénateurs (4). En somme, à la place des vengeances et des violences redoutées, l'Italie ne vit et n'entendit qu'actes et paroles de conciliation, dont personne n'aurait cru capable le jeune et violent triumvir. Fallait-il donc ouvrir l'âme à l'espérance? L'époque terrible des violences et des illégalités approchait-elle de sa fin? Après tant d'épreuves, bien peu de personnes osaient croire à la sincérité du triumvir. Et qu'il y eût de la rouerie politique dans de telles mesures, cela n'est pas douteux; mais il y avait aussi quelque chose de plus que les calculs d'une politique à courte échéance; il y avait le commencement d'un revirement intérieur et d'un grand changement poUtique qui;, s'ils surprirent la plupart des gens, et semblèrent un prodige presque incroyable, se préparaient depuis quelque temps déjà à la fois en lui-même et dans les choses. Cette transformation personnelle et politique a eu une telle importance dans la vie de cet homme et dans l'histoire de son époque, qu'il convient d'en examiner avec soin tous les motifs intérieurs et extérieurs. Octave n'était pas un de ces grands hommes d'action, cloués par la nature de passions véhémentes, comme Alexandre, César, Napoléon, et chez qui le succès aug-
(i) Dion, XLIX, 15.
(2) ÂpriEN, B. C, V, 130.
(3; Dio.v, XLIX, 16.
(4) Id., XLIX, 16.
mente l'ambition, l'audace, l'e'nergie, l'élan de l'imagination, les violences de l'orgueil, la soif des jouissances. D'une santé précaire, d'une constitution peu robuste, maladroit aux exercices physiques, impressionnable et peu courageux, il ressemblait plutôt à Cicéron qu'à César; c'était surtout un de ces hommes d'études, faits pour les travaux sédentaires, pour les longues et paisibles réflexions, et qui possèdent plus de sagesse froide que d'énergie ardente; s'il avait été peu héroïque dans la mauvaise fortune, il saurait au contraire être sage aux jours heureux, et se préoccuper, à mesure que grandiront sa richesse et sa puissance, plutôt de • conserver prudemment ce qu'il avait acquis que d'acquérir davantage encore, en risquant tout dans de nouvelles aventures. Il est assez rare de rencontrer parmi ces hommes-là de grandes intelligences, car le génie est presque toujours agité et ardent; mais Octave, qui unissait à ce caractère froid et prudent un esprit puissant, aurait pu devenir, à une époque et dans des circonstances analogues à celles où se trouva le grand orateur d'Arpinum, un homme de lettres illustre ou un grand amateur de philosophie. Entraîné au contraire, encore tout jeune, dans les guerres civiles, il avait dû affronter des dangers, exercer des pouvoirs, occuper enfin une situation extraordinaire absolument disproportionnée à son courage, à sa force et à son mérite : cela avait surexcité en lui toutes ses mauvaises qualités, l'ambition, l'esprit de vengeance, la sensualité, la cupidité et fait de lui un tyran précoce, violent, cupide, vindicatif, envieux. Mais c'étaient là les écarts passagers d'un homme au caractère faible, exposé à des dangers trop terribles, écrasé par des responsabilités trop lourdes. Par nature, au contraire, il était sobre; il n'aimait ni le luxe, ni la dissipation; il était économe et
savait administrer sa fortune avec une parcimonie dans laquelle on est tenté de reconnaître le neveu de l'usurier de Velletri, et qui à ce moment ne lui faisait pas désirer d'amonceler de nouvelles richesses, mais d'atteindre le jour où, les guerres apaisées, il pourrait payer toutes les dettes du triumvirat. A la différence de son père adoptif, qui avait contracté avec tant d'insouciance des dettes si considérables, les soucis d'argent, les arrérages à payer aux légions, les difficultés financières lui étaient toute tranquillité d'esprit et troublaient son sommeil. Octave avait déjà reçu toutes les magistratures et tous les honneurs, même le triomphe et les statues dorées sur le forum; il lui aurait suffi seulement de le vouloir pour devenir pontifex maximus, car le peuple voulait enlever cette dignité à Lèpide pour la lui donner (1); mais ce jeune homme froid, peu vaniteux, qui, s'il n'aimait pas à obéir, n'éprouvait pas non plus grand plaisir à commander, ne tenait guère à de nouveaux honneurs : ce qu'il désirait avant tout, c'était d'en finir avec tous les terribles cauchemars dont il était assiégé depuis dix ans : révoltes en Italie, séditions militaires, trahisons des amis, guerres civiles et étrangères. Ce n'était pas en somme une situation encore plus brillante qu'il désirait, mais une situation plus sûre, plus solide, moins incertaine, moins exposée à des vicissitudes continuelles. Il était donc naturellement porté par son tempérament vers les idées conservatrices sur le luxe, sur la richesse, sur les affaires, sur l'ambition, sur la corruption, répandues dans les hautes classes de l'Italie par Cicéron, dont il avait lu et admiré les œuvres (2), bien qu'il eût contribué à le faire mettre à mort.
(1) Appien, b. c, V, 131.
(2) Voy. l'anecdote de Plutarqce (Cic., 49) qui se rapporte à luie époque plus tardive.
Même en pleine prospérité, un homme de ce tempérament, au lieu de se laisser griser par le succès et d'oublier les dangers terribles auxquels il avait eu la chance d'échapper, se serait appliqué à ne plus s'exposer de nouveau aux redoutables caprices de la fortune. Mais le changement qui se produisit chez Octave s'explique d'autant mieux, qu'il était loin encore d'être en pleine prospérité, et que, malgré la victoire qu'il venait de remporter si péniblement en Sicile, il devait sentir bien faible, bien vacillant, bien exposé son pouvoir en apparence si considérable. En triomphant de Sextus, il s'était débarrassé d'un dangereux rival; mais Octave n'ignorait pas que l'Italie avait regretté l'issue de la guerre et que sa victoire avait augmenté encore, si cela était possible, la haine que l'opinion publique avait pour le triumvirat. Les causes de cette haine universelle étaient trop profondes et trop graves, pour que la disparition d'un rival populaire pût la déraciner. La preuve était faite maintenant, et il n'y avait plus d'illusion possible : le triumvirat n'avait abouti à rien. Une seule grande chose venait d'être tentée par Antoine : la conquête de la Perse, mais malgré les emphatiques bulletins du général, on commençait déjà à chuchoter que les choses tournaient mal. Quant à Octave, il avait mis depuis Philippes six années, six longues années, à conquérir la Sicile et à vaincre l'ennemi de sa famille. Ni Antoine ni lui n'avaient fait une seule chose qui pût être admiré du public, pas une réforme, pas une grande œuvre publique, pas une conquête; ils n'avaient pas même réussi à continuer à Rome d une manière tolérable les services publics les plus nécessaires, qui cependant laissaient déjà tant à désirer avant la révolution. Tandis que le nombre de tous les autres magistrats se multipliait, dans un sénat qui comprenait main-
tenant près de douze cents sénateurs, on ne trouvait plus personne qui voulût exercer l'édilite', c'est-à-dire la magistrature dont dépendaient les services publics les plus importants et le bien-être matériel du peuple de Rome, mais qui obligeait à dépenser beaucoup et ne rapportait rien (4). L'Italie avait été mise à feu et à sang et séparée de l'Orient, le monde romain bouleversé de fond en comble^, l'État réduit à la faillite, la constitution séculaire de la république renversée; toutes les affaires publiques avaient été jetées dans le plus terrible désordre, et cela pour donner un peu de terre à cinq ou six mille vétérans de César, pour donner une place au sénat et dans la république à quelques milliers d'obscurs plébéiens. Il y avait en somme une disproportion absurde — tragique et ridicule à la fois — entre les résultats mesquins de la politique des triumvirs et l'exceptionnelle grandeur des pouvoirs que les vétérans et les légions lem' avaient conférés, dans leur bref accès de fureur, en l'an 43. Assurément, si l'expédition d'Antoine réussissait, si la conquête de la Perse était réalisée, cette disproportion pourrait paraître plus tolérable; mais Antoine ne serait-il pas alors le seul à profiter de la gloire qui pourrait en rejaillir sur le gouvernement des triumvirs? Quels étaient les projets d'Antoine? Au point de vue de l'intérêt personnel d'Octave, une victoire d'Antoine n'était pas moins dangereuse, bien que pour d'autres motifs, qu'une défaite. Octave devait se demander si le mariage d'Antoine et de Gléopâtre ne serait pas suivi du divorce d'avec Octavie, et si Antoine n'allait pas se tourner contre lui et se venger de l'offense qui lui avait été faite à Tarente. Ils avaient déjà été si souvent sur le point
(1) Dion, LXIX, 16.
ANTOINE ET GLÉOPÂTRE 135
d'en venir aux mains I Les événements de Sicile n'étaient guère faits pour l'apaiser, s'il était déjà mal disposé. Octave faisait faire des sacrifices aux dieux pour le bon succès de l'expédition (i), ne voulant pas se faire saisir par le public en flagrant délit de vœux antipatriotiques; mais il devait, au fond, désirer que l'expédition de son collègue aboutît à un échec retentissant. De toute façon Octave comprenait que, tant que la Perse ne serait pas conquise, ni lui ni son collègue ne pourraient se faire d'illusions et s'imaginer que l'Italie eût pour eux de l'admiration. Pouvaient-ils du moins espérer être craints, à cause de leurs nombreuses légions? Mais l'enthousiasme césarien des soldats, qui en l'an 43 avait si fort aidé la révolution à triompher, s'était refroidi depuis quelque temps et avait fait place à un sourd mécontentement causé par les désillusions, la solde mal servie et les grandes fatigues. L'argent promis aux nouvelles recrues de la guerre de Modène ne leur avait pas encore été entièrement payé (2). En sorte que, tout en bouleversant à cause d'eux l'Italie et l'empire, les triumvirs n'avaient même pas su contenter les soldats; et l'équilibre psychologique des légions demeurait d'une instabilité très périlleuse, comme le prouvait la révolte récente. Pour comble d'infortune, il devenait aussi difficile de maintenir les soldats sous les armes que de les congédier. Octave avait encore consenti volontiers à congédier huit légions, y compris celles qui avaient été recrutées en l'an 43 par lui et par Décimus, et qui ne servaient que depuis neuf ans, car bien loin de pouvoir nourrir quarante-trois légions, il ne savait même pas com-
(1) Dion, XLIX, 32.
(2) ArpiEN, B. C, y, 129,
ment il pourrait en nourrir trente-cinq. Il fallait pourtant donner aux soldats congédie's des terres, et son embarras était grand, car il n'osait pas s'en emparer par une nouvelle confiscation comme en l'an 42, et il n'avait pas d'argent pour les acque'rir. Comment alors congédier les légions? Ces masses immenses de soldats, recrutées par les deux partis pendant cette espèce de folie qui précéda la guerre civile, allaient devenir une des plus graves difficultés pour le parti vainqueur, à la charge duquel elles étaient toutes tombées. Enfin si Sextus Pompée avait été vaincu, il n'était pas mort et il continuait à causer de grands soucis à Octave. Il s'était enfui de Sicile pendant l'automne de l'an 36; il s'était arrêté au cap Lacinius et y avait saccagé le temple de Junon; ainsi pourva d'argent, il s'était rendu à Lesbos et fixé à Mitylène. dans la belle ville que son père autrefois avait déclarée libre, où les gouverneurs d'Antoine le laissaient recueillir des forces et essayer d'organiser une nouvelle armée contre lui. La situation générale était si incertaine, le grand nom de Pompée était encore si populaire et si respecté partout, en Italie comme en Orient, que les personnages les plus éminents du parti de son beau-frère n'osaient prendre la plus petite initiative contre son ennemi mortel, pour Tempêcher de préparer sa revanche (1). Enfin, depuis la violente déposition de Lèpide, le triumvirat ne reposait même plus sur un fondement juridique solide, puisqu'il avait été changé arbitrairement en un duumvirat, ce qui aurait été sans importance si le pouvoir avait été admiré et populaire, mais qui devenait dangereux pour un gouvernement discrédité et sans union. Octave avait donc compris qu'il était nécessaire,
(1) Aphen, B. C, V, lo3; Dion, XLIX, 17.
après la victoire, de faire des concessions à l'opinion publique, de donner quelque satisfaction aux classes aisées^ aux tendances conservatrices qui de nouveau reprenaient de la force^ pour rendre de la popularité au nom de César devenu si odieux. La lecture du De Officiis de Cicéron, les conseils de Didymus Aréus^ le maître d'Octave qui, comme membre de la secte néopythagoricienne, prêchait une morale de modération et d'abstinence, ne furent probablement pas étrangers à ce grand revirement politique. 11 ne s'en tint pas à ce qu'il avait fait aussitôt après son retour; il alla bientôt plus loin, et entreprit une demi-restauration républicaine, en restituant aux divers magistrats différents pouvoirs qui avaient été usurpés par les triumvirs (1); il s'appliqua aussi à ne pas léser les intérêts des propriétaires qui avaient eu jusque-là tant à souffrir, et malgré toutes les difficultés il réussit en effet à pourvoir les 20,000 soldats qu'il congédiait sans confiscations. Comme il ne s'agissait plus de soldats de César ayant combattu de longues années en Gaule, mais de soldats qui avaient été moins longtemps sous les armes, et qui avaient à peine connu le dictateur ou ne l'avaient pas connu du tout, on pouvait les obliger à se contenter de champs plus petits et qui ne seraient pas placés dans la plus belle partie de l'Italie. Il leur assigna donc des terres un peu en dehors de l'Italie, dans la Gaule narbonaise, à Beterrae (Béziers) et dans d'autres provinces (2) ; celles qu'il distribua en Italie étaient des terres achetées, telles que le vaste domaine municipal de Capone, dont la ville employait les revenus aux dépenses publiques. Octave amena les habitants à changer leur domaine contre
(1) Appien, B. C, y, 132.
(2) Diox, XLIX, 34; voy. Kromayer, dans Hermes, XXXI, p. 14 et 15; Hïgin. éd. Lachmann, p. 177.
un riche territoire que la république possédait en Crète auprès de Gnosse, dont la ville de Capoue deviendrait propriétaire et dont les revenus, estimés à 1,200,000 sesterces, suffiraient aux dépenses publiques (1). Il fit en outre restituer à leurs propriétaires les nombreux navires marchands qui avaient été réquisitionnés par lui ou par Sextus pendant la guerre (2) ; et comme, malgré toutes les troupes déjà congédiées, l'armée était encore trop nombreuse pour ces ressources, il prit le parti de se débarrasser des huit légions de Sextus Pompée, d'une façon déloyale mais peu coûteuse et qui devait plaire beaucoup à la bourgeoisie italienne. Ces légions, nous l'avons vu, étaient en grande partie composées d'esclaves des latifundia de Sicile et d'esclaves qui s'étaient enfuis d'Italie. A tous le traité de Misène avait accordé la liberté. Oublieux de cette promesse. Octave dispersa ces légions, fit rechercher les anciens esclaves fugitifs et ordonna qu'ils fussent restitués à leurs maîtres; il fit sans doute en même temps restituer les esclaves que l'on trouva dans la flotte. Environ 30,000 furent rendus à leurs maîtres (3); une économie considérable fut réalisée dans l'armée et dans le service des pensions militaires; et la classe aisée de l'Italie reçut un beau présent, retrouvant tout à coup une propriété qu'on avait longtemps crue perdue pour toujours. Octave se proposa ensuite de réprimer le brigandage dans toute ritahe et les délits à Rome; d'instituer une sorte de gendarmerie, les cohortes vigilum, probablement à l'imitation de celles d'Egypte (4); d'élever sur le Pa-
(1) Vblléius, II, 81; Dion, XLIX, 14.
(2) Appien, 5. C , V, 127.
(3) Mon. Anc. (Lat), V. 1; Appien, B. C, V, 131.
(4) Appibn, B. c , V, 132. Mais il ne s'agissait alors que d'un projet qui fut exécuté beaucoup plus tard.
latin un grand temple à Apollon avec un grand portique (1), pour donner du travail au prolétariat de Rome trop négligé. En réalité les vieux temples tombaient en ruine, et les nouveaux temples, que l'on était en train de construire, celui de César et celui de Mars Vindicator sur le Capitole, n'avançaient que très lentement, à cause du manque d'argent et des temps troublés. Malgré cela, on allait se mettre à en bâtir un autre. En cette même occasion, Auguste acheta, toujours sur le Palatin, plusieurs maisons situées autour de la sienne, pour agrandir celle-ci et être à l'avenir mieux logé (2). En outre, pour bien montrer que les légions ne servaient pas seulement a soutenir la tyrannie des triumvirs, il décida d'entreprendre une suite d'expéditions contre les barbares des Alpes et de rillyrie, toujours à demi indépendants et toujours gênants pour les populations de la plaine et de la côte. 11 pourrait ainsi sembler continuer la politique du proconsulat de son père. Enfin, et ce fut ce qui causa la plus grande surprise, il prononça un grand discours dans lequel il se déclara prêt à déposer le pouvoir de triumvir et à rétablir la république dès qu'il se serait entendu avec Antoine : il affirma ne pas douter qu'Antoine y consentirait, car, les guerres civiles étant finies, le triumvirat n'avait plus de raison d'être (3). Les historiens n'ont vu dans ce discours qu'un piège tendu à Antoine; mais ne serait-il pas possible aussi qu'Octave eût compris qu'il fallait commencer à poser la question de la fin du triumvirat? Le triumvirat ne pouvait s'éterniser; il était évident qu'il faudrait un jour sortir de la situation impossible où la république s'était enfermée;
(1) Velléius, II, 81; Dion, XLIX, 15; Mon. anc. {Lat.), IV, 1.
(2) Velléius, II, 81.
(3) Appien, B. C, V, 132.
et comme l'abolition des pouvoirs exceptionnels était ine'vitable, il pouvait sembler habile d'en prendre l'initiative. Quoi qu'il en soit, il est certain qu'Octave faisait une politique meilleure, se faisait meilleur luimême, et se corrigeait peu à peu de ses vices les plus graves. 11 re'compensait cette fois Agrippa de ses victoires, d'une façon magnifique en lui faisant décréter des honneurs inusités et en lui donnant de grandes propriétés en Sicile, prises parmi celles qui appartenaient aux cavaliers proscrits en l'an 43 (4). Voulant sonder les intentions d'Antoine et lui donner des gages de son amitié, au commencement de l'an 35, il lui envoya deux mille hommes de choix et du matériel de guerre pour compenser les navires détruits dans les eaux de Sicile, en chargeant Octavie de conduire ces troupes. C'était là le moyen le plus habile de faire comprendre à Antoine qu'il désirait que leurs liens de parenté ne fussent pas rompus et que la paix continuât, et en même temps de le forcer à déclarer ouvertement quelle était sa véritable femme, à avouer sa royauté en se déclarant pour Cléopàtre ou à briser son alliance avec l'Egypte, en accueillant Octavie comme sa femme légitime. L'Italie ne pourrait que lui être reconnaissante d'en avoir fini sans aucune provocation, par un moyen si adroitement choisi, avec l'équivoque du pseudo-mariage d'Antioche. Une si grande modération eut aussitôt sa récompense : peu de temps après son retour à Rome on lui conféra l'inviola-
(1) Horace, Ep., I, xii, 1 et suiv. nous apprend qu'Agrippa avait des biens considérables en Sicile. Ils ne pouvaient guère lui venir de l'héritage qu'il avait fait d'Atticus, car nous ne voyons pas que celxii-ci ait possédé de terres en Sicile : il est donc probable que c'étaient des biens de proscrits. D'où la supposition qu'ils lui furent donnés après la conquête de la Sicile et comme récompense de ses victoires.
bilité et tous les autres privilèges honorifiques des tribuns (1).
L'idée de faire à Antoine des avances amicales était heureuse et le moment bien choisi. Antoine n'avait pas obtenu dans l'expédition contre les Perses ce succès décisif qui aurait justifié toute sa politique, et des difficultés de tout genre commençaient à lui montrer les dangers des expédients téméraires auxquels il avait eu recours. Son échec, grandi par la rumeur publique, avait à ce point ébranlé dans TOrient si mobile le système des royaumes et des principautés organisé par lui, que, pendant Thiver de l'an 36 à l'an 35, Sextus Pompée avait pu, comptant sur la célébrité de son nom en Orient, former le projet de renverser Antoine. Il entama en effet des négociations secrètes avec le roi d'Arménie, le roi du Pont et le roi des Parthes; il se mit à réunir des vaisseaux et à recruter des soldats; il débarqua sur le continent et se rendit à Lampsaque. Le nom de Pompée avait encore une telle force qu'il trouva des soldats même parmi les colons que César avait fait venir là. Il essaya alors de prendre Cizyque et commença une guerre véritable en Bithynie, obligea Antoine à envoyer contre Sextus le gouverneur de la Syrie^ Titius, avec une flotte et des légions (2). En Italie, d'autre part^ où l'échec de son expédition rendait encore plus intolérable au peuple son pouvoir extraordinaire, Antoine retrouvait Octave que son mariage avec Cléopâtre avait dû éloigner de lui et dont les forces s'étaient accrues. Pour toutes ces raisons Antoine était si disposé à faire bon visage aux propositions amicales d'Octave, qu'il n'acceptait pas seulement, pour le mo-
(1) Appien, B. C, V, 132; Dion, XLIX, 15; Orose. VI, xviir, 34. Voy. MoMMSE.N, Res Gestae Divi Atigusti (1" édition), p. 28.
(2) Appien, B. C, V, 133-139; Dion, XLIX, 17 et 18.
ment du moins, les changements que son collègue avait apportés à son profit dans le triumvirat, mais qu'il avait même songé à lui envoyer L. Bibulus, le fils du fameux consul qui avait été le collègue de César, avec un message amical pour lui proposer de lui venir en aide pour son expédition en Illyrie (1). Malheureusement il y avait entre les deux beaux-frères Gléopâtre, et la situation créée par la politique orientale d'Antoine était trop compliquée pour que les dispositions les plus conciliantes fussent suffisantes à la résoudre dans l'intérêt de la paix et de l'Italie. Antoine comprenait qu'il ne pouvait pas laisser les esprits, en Orient et en Italie, sous l'impression défavorable de son échec à peine dissimulé, qu'il fallait rétablir son prestige par une revanche. En effet, tandis qu'il s'occupait de faire réprimer la révolte de Sextus, il prenait le parti d'augmenter le nombre des légions, envoyait des agents en ItaUe et en A^ic pour y recruter des soldats. Mais après le premier insuccès, il comprenait qu'une seconde épreuve était plus difficile et il voyait beaucoup mieux les dangers de l'entreprise, qu'il avait espéré pouvoir accomplir vite grâce aux plans de César. Était-il possible de demander aux légions ou aux princes d'Orient l'effort gigantesque accompli la première fois? Était-il possible de pressurer encore l'Egypte pour en tirer l'argent nécessaire à une seconde entreprise, après la première qui avait coûté si cher et n'avait rien rapporté? Bien que gouvernée par une monarchie absolue, l'Egypte n'était pas un instrument inanimé et que l'on pût manier à sa fantaisie pour n'importe quelle besogne. Elle ne se préoccupait que des richesses, des arts, des sciences et des plaisirs; elle voulait que l'argent fût
(1) Appkn, B. C, V, 132.
employé à payer des artistes et des hommes de science, à construire des temples et des palais, à creuser des canaux, à donner des fêtes, à augmenter le nombre des fonctionnaires, mais non à conquérir un empire si lointain et auquel personne ne s'intéressait. Les événements des dernières années avaient dû augmenter l'aversion des hautes classes pour Cléopâtre et pour son gouvernement, car ce mariage avec un proconsul romain était un événement trop insolite et trop bizarre même pour la politique dynastique de l'Orient. Enfin, il y avait une difficulté nouvelle plus grave que toutes les autres : c'est que Cléopâtre, qui n'avait jamais été favorable à l'expédition de Perse, qui s'y était résignée au début, parce que son concours avait été une condition nécessaire du mariage d'Antioche, voulait maintenant exploiter à son profit l'insuccès, c'est-à-dire détourner Antoine de nouvelles tentatives et l'amener à tirer au clair l'équivoque de sa condition, à n'être plus un roi d'Egypte caché sous le paludamentum d'un proconsul romain, à divorcer d'avec Octavie, à se déclarer ouvertement son mari et le souverain du pays, à agrandir enfin l'empire d'Egypte. L'échec de la campagne de Perse rendait seul possible le succès de son plan, car elle comprenait que, si Antoine réussissait à conquérir l'empire des Parthes, il n'aurait plus besoin de l'alliance égyptienne. Il lui fallait donc saisir le bon moment, détourner Antoine de la revanche, le rejeter sur le projet d'un grand empire égyptien. Elle justifierait ainsi devant son peuple sa politique personnelle et son mariage avec Antoine. I Si l'Egypte vieillie n'aimait pas les guerres, elle aimait
les apparences de la puissance et de la grandeur qui ne demandaient ni peine ni argent : elle aurait donc admiré un agrandissement de l'empire obtenu sans autres fatigues que les fatigues féminines de sa belle
reine (1). En somme Antoine comprenait que maintenant, après l'avoir tenté, il lui fallait réussir à conquérir la Perse; mais les circonstances n'étaient plus aussi favorables que la première fois, sa confiance dans le succès avait diminué, sa décision conamençait à chanceler. Il fallait toutefois, avant tout, en finir avec Pompée.
Au printemps de l'an 35, la douce Octavie, qui se serait si volontiers tenue à l'écart dans sa demeure pour élever ses enfants, se préparait à partir pour l'Orient, comme un général, à la tète de 2,000 hommes (2); et à la même époque la guerre commençait en Illj'^rie. Une flotte qui, à ce qu'il semble, était sous le commandement d' Agrippa, remontant d'Adi-iatique du sud au nord, chassait de leurs repaires les pirates et les populations barbares des petites îles des côtes de Dalmatie et de Pannonie, capturait les vaisseaux des Liburnes et leurs hommes valides, qui étaient des pâtres renommés et pouvaient se vendre bien (3), tandis qu'au nord de l'Italie une armée marchait sur Trieste et là se divisait en deux, une partie se dirigeant au nord contre les barbares Carnes et Taurisques, et l'autre au sud-est dans la direction de Sénia (Segna). Ce fut probablement à Sénia que l'armée et la flotte se rencontrèrent (4). Parti de Sénia à la tête de forces considérables, Octave pénétra dans le pays qui est aujourd'hui
(1) Voy. l'Appendice.
(2) Pldtarqce, Ant., 53.
(3) Appien, ///., 16. Voy. Kromayer, dans Hermes, XXXIIT, p. 4. C'est encore une supposition de sa part qu'Agrippa ait commandé la flotte. Vulic, Contributi alla guerra di Ottavio in Illiria, Padoue, 1903, 2 et suiv., conteste cette hypolliè^o de Kromayer et donne d'ingénieux arguments; mais le peu de documents fait qu'il est malaisé de trancher la question.
(4) Kromayer, dans Hermes, XXXIII, p. 4.
la Croatie, et qui e'tait alors occupé par des populations diverses portant le nom général de Japides; il y soumit d'abord les Mentines (Modrush) (?), puis les Avendéates, puis les Arupines (Otochacz) (1^, puis les autres Japides des régions plus reculées, à qui il prit deux villes, Terpone et Métune, dont nous ne connaissons pas l'emplacement (2). Enfin il entra dans cette région de la Croatie d'aujourd'hui, que les anciens appelaient Pannonie; et mettant tout à feu et à sang, il parvint jusqu'au plus gros village, Siscia (Siszeg), placé au confluent de la Culpa et de la Sava; il en fit le siège et le prit au bout de trente jours, mais il perdit dans cette affaire Ménodore, l'ancien amiral de Pompée qui l'avait accompagné et qui fut tué dans une rencontre (3). L'entreprise réussissait donc bien et elle rapportait un butin considérable d'esclaves, d'argent et de vaisseaux. Dans le cercle des amis d'Octave ces succès firent naître tant d'espérances qu'en automne, tandis qu'il quittait rillyrie pour prendre ses quartiers d'hiver en Gaule, on parlait déjà de faire la conquête du royaume des Daces, situé au delà du Danube dans ce qui est aujourd'hui la Hongrie, et aussi la conquête de la Bretagne, où César n'avait fait que prendre pied : en un mot, d'exécuter tous les desseins qu'à tort ou à raison on attribuait au dictateur (4). Antoine de son côté, tandis qu'Octave faisait cette campagne dans la sauvage Illyrie, avait vaincu Sextus et l'avait fait mettre à mort, de façon toutefois à faire croire que ce meurtre était causé par une erreur fatale dans des ordres
(1) ApriEN, ///., 16; Kromayer, dans Hermes, XXXIII, p. 4.
(2) Dion, XLIX, 3o; Appien, ///., 18-21; Kromayer, dans Hermes, XXXIII, p. 5, n. 3.
(3) Dion, XLIX, 37; Appien, ///., 22-24.
(4) Voy. Dion, XLIX, 33.