IV
transmis. Il espérait ainsi ne pas encourir la haine que l'Italie porterait à celui qui détruisait la descendance de Pompée (1). Antoine s'était ensuite emparé des trois légions de Sextus, et les avait fait passer sous ses ordres^ réparant ainsi en partie les pertes de la campagne de Perse. Mais ce danger conjuré, d'autres difficultés plus grandes et plus complexes surgirent aussitôt, à cause de son indécision croissante et du conflit d'intérêts qui allait s'aggravant entre Cléopâtre et lui. Tout à coup au printemps de l'an 35 les circonstances semblèrent redevenir très favorables à une nouvelle expédition en Perse. Le roi du Pont, fait prisonnier lors du massacre de l'arrière-garde romaine dans la marche sur la capitale de la Mèdie, vint apporter à Alexandrie une proposition bien singulière du roi de Mèdie, celle d'une alliance contre le roi des Parthes (2). Les deux anciens alliés s'étaient brouillés à cause du partage du butin pris aux Romains, et ils se préparaient à en venir aux mains. Antoine s'était fort réjoui de cette proposition inattendue qui pouvait lui rendre le chemin de la Perse beaucoup plus court et plus facile; il s'était de nouveau enflammé à ,1a pensée de cette entreprise contre les Parthes, et il avait voulu se rendre immédiatement en Arménie pour y conclure cette alliance et préparer la guerre (3). Mais Cléopâtre, déjà inquiète à cause du voyage
(1) Dion, XLIX, 48; Appien, B. C, V, 440-144. Il me semble que c'est là l'explication la plus vraisemblable de la façon peu claire, même pour les cinciens, dont cette mission fut remplie.
(2) Dion, XLIX, 33; Plutarque, Ant, 52.
(3) Dion, XLIX, 33, dit que cette année-là et après l'ambassade de Polémon, Antoine partit d'Alexandrie pour aller faire la guerre au roi d'Arménie. Mais il est évident qu'il fait une confusion avec l'expédition de l'année suivante ; on ne voit pas en
d'Octavie, s'alarma encore plus de cette alliance. Son influence et ses projets étaient très menacés, si Antoine s'engageait de nouveau dans la guerre contre la Perse, et si Octavie pouvait le revoir et s'entretenir avec lui. Ne pouvant cependant le retenir, Cléopâtre demanda à Antoine de la laisser l'accompagner, et il y consentit : ce fut là une faute grave, car elle sut en voyage user de tous les moyens par lesquels une femme rusée peut faire fléchir les résolutions d'un homme plus violent que fort. Au lieu de continuer à se montrer altière et joyeuse, comme une compagne qui partageait avec lui la puissance et les fêtes, elle devint triste, elle s'appliqua à maigrir et à pâlir, elle fit la malade; sans proférer de plaintes, elle s'arrangea pour qu'Antoine fût sans cesse informé par tel ou tel des courtisans, que la reine était ainsi affligée et soufl'rante, parce qu'elle craignait d'être abandonnée, et qu'elle était résolue à se donner la mort s'il l'abandonnait véritablement (1) . Un certain Alexis de LaodiCée semble l'avoir beaucoup aidée dans ce long manège (2). Antoine n'avait pas une grande force de caractère; amolli par les délices et le luxe de la cour d'Egypte, il commençait à subir l'influence de cette reine intelligente et rusée, comme il avait déjà subi celle de Fulvie, et, au fond, il n'était plus bien résolu à tenter une seconde fois la dangereuse aventure d'une campagne contre les Par thcs ; il finit donc par céder, bien qu'Octave eût donné de nouveaux gages d'amitié, et montré combien il avait à
effet quel rapport il y aurait entre l'alliance proposée par le roi de Mèdie et une guerre au roi d'Arménie. Voy. Plutarque, Ant., 52.
(1) Plutarqoe, Ant., 53, dit très nettement que cette comédie avait pour but de détourner Antoine d'aller en Média.
(2) Voy. Plutarque, Ant., 72.
cœur de rétablir la concorde entre son beau-frère et Octavie^ en leur faisant voter à tous les deux de grands honneurs après la mort de Sextus (1). Il fit dire à Octavie, à Athènes, de ne pas venir à sa rencontre, car il comptait retourner en Perse (2); mais il n'alla pas faire la guerre en Perse, et revint au contraire à Alexandrie, renvoyant tout à l'année suivante (3) . Le triomphe de Cléopâtre fut complet.
L'an 34 promettait donc d'être fécond en grandes conquêtes, puisque, à la fin de l'an 35, il était question, en Italie et en Orient, de celles de la Perse, de la Grande-Bretagne et de la Dacie. Mais pendant l'hiver ces projets grandioses se rétrécirent singTilièrement. Jugeant qu'il était temps de s'occuper un peu des services civils si négUgés et de donner quelque satis-
(1) Dion, XLIX, 18.
(2) Plutarque, Ant., 53; Dion, XLIX, 33.
(3) Dion, XLIX, 33. — Bocché-Leclercq, Histoire des Lagides, II, Paris, 1^4, p. 269 : « On a peine à croire qu'Antoine ait été réellement dupe de cette stratégie féminine. Sans être assez sceptique ou assez modeste pour apprécier le talent de la comédienne, il savait bien qu'en somme il avait affaire à \me femme jalouse et que son absence n'eût pas passé pour un abandon, si Octavie ne s'était pas trouvée à quelques journées de la côte d'Asie. Ce n'était pas une raison pour renoncer à une expédition que Cléopâtre elle-même jugeait naguère tout à fait opportime et pour tromper l'attente du roi de Mèdie, qui risquait de se trouver seul en face des Parthes informés de son alliance avec les Romains. Mais après la triste expérience de l'année précédente, Antoine appréhendait, plus qu'iJ n'osait se l'avouer à lui-même, une nouvelle campagne d'Orient, et il est probable qu'il ne fut pas fâché de se heurter à des objections. On s'aperçut tout à coup que les préparatifs étaient insuffisants et la saison trop avancée. Il ne fallait pas recommencer la faute commise et s'exposer de nouveau à être surpris par l'hiver en pays ennemi. » Ces considérations du savant historien français sont excellentes. Après les avoir lues, je me suis persuadé que la meilleure manière d'expliquer la conduite d'Antoine à ce moment est de supposer qu'au fond il ne voulait plus tenter \xn& seconde fois l'expédition.
faction au public mécontent à si juste titre, Octave s'occupa surtout de mettre fin au manque scandaleux d'e'diles, en nommant Agrippa à cette charge, qu'il devait remplir dès qu'il serait délivré des soins de la guerre d'Illyrie, et bien qu'il eût été consul. Depuis qu'il avait reçu en don les propriétés de Sicile, Agrippa, qui vivait avec une simplicité romaine, bien différente du luxe effréné de Mécène, et qui pouvait aussi compter sur l'héritage prochain d'Atticus, arrivé à l'extrême vieillesse, n'aurait pas été gêné pour remplacer à lui seul tous les édiles qui auraient dû remplir la charge pendant les dernières années, et pour pourvoir aux besoins de la ville et du peuple, qui ne pourrait manquer d'admirer cet ancien consul consentant à occuper une magistrature d'un grade inférieur, et à dépenser aussi une partie de son patrimoine pour les pauvres. Là-dessus, pendant l'hiver de l'an 35 à l'an 34, le bruit vint jusqu'à Rome que les Pannoniens s'étaient révoltés, ce qui décida définitivement Octave à réduire son programme pour l'année suivante à des proportions assez modestes : réprimer la révolte en Pannonie, si la révolte avait éclaté, et ensuite, s'il en avait le temps, dompter définitivement les peuples de Dalmatie toujours à demi indépendants. Ce même hiver, en Orient, Gléopâtre s'efforçait, avec son infatigable astuce, de faire abandonner complètement à Antoine l'idée de l'expédition contre les Perses, qu'il n'avait fait jusque-là que remettre à plus tard. De quels arguments se servit la belle reine, pour le persuader? Il est à regretter qu'aucune source ne nous ait renseigné sur ce point. Il est vraisemblable cependant de supposer qu'elle chercha à lui faire comprendre qu'il n'était pas possible d'imposer à l'Egypte les dépenses d'une entreprise aussi formidable et aussi longue que celle de la conquête de
la Perse, sans courir le risque de susciter des troubles et des révolutions; qu'il fallait atteindre ce but par une voie plus longue mais plus sûre, en commençant à faire l'année suivante la conquête plus facile de l'Arménie. Ce pays était moins éloigné que la Perse; son roi avait mérité ce sort par sa trahison de l'an 36; ses trésors immenses compenseraient les pertes de la première expédition imputables à son roi et seraient d'un grand secours pour toutes les entreprises projetées. Il est certain en outre qu'elle insista avec une énergie redoublée pour qu'Antoine se décidât à répudier Octavie, à se déclarer ouvertement roi d"Égypte, à reconstituer autour de rÉgypte l'ancien empire des Pharaons, en le partageant entre leurs fils, et en fondant, pour leur propre descendance, une grande monarchie hellénisante, semblable à celles qu'avait fondées Alexandre. Le peuple égyptien, grisé par sa nouvelle grandeur^ ouvrirait alors volontiers ses trésors pour la conquête de la Perse (1). C'étaient là des conseils aussi hardis qu'ingénieux : un grand empire égyptien pouvait valoir la conquête de la Perse, si difficile et si incertaine. L'Italie n'étaitelle pas un pays ruiné et épuisé? Quelle gloire il y aurait au contraire à jouer en Egj-pte le rôle de successeur d'Alexandre! Mais le triumvir hésitait. Était-il encore possible d'arriver à une grandeur durable, en s'appuyant sur ce pays en dissolution? Cléopâtre eut alors recours à tous les moyens de perbuasion dont elle disposait comme reine et coi^ime femm-' : elle l'éblouissait de fêtes magnifiques, variait sans cesse ses délassements, le mettait à la tête de la société des * inimitables » , une sorte de jeunesse durée de la cour, qui prétendait être seule à connaître et à pratiquer les suprêmes
(1) Voy. l'Appendice.
raffinements de la sensualité orientale (1); elle s'efforçait enfin de vaincre l'opposition des amis romains qu'Antoine avait amenés avec lui d'Alexandrie. C'était là une difficulté nouvelle et qui devenait plus compliquée à mesure que les intentions de Cléopâtre devenaient plus manifestes. Tous les Romains de marque qui vivaient dans l'entourage d'Antoine avaient leurs biens, leur famille, leurs amis, leur cœur en Italie ; s'ils consentaient à demeurer en Orient aussi longtemps qu'il le fallait pour y faire fortune, ils ne voulaient pas y prendre racine; ils répugnaient à l'idée de vivre toujours dans une cour d'affranchis et d'eunuques; ils ne désiraient pas qu'Antoine répudiât Octavie et se brouillât avec son beau-frère, craignant les nouvelles guerres civiles qu'amènerait la discorde des deux chefs. Par le seul fait qu'Octave vivait en Italie, plusieurs amis d'Antoine, et parmi eux Statilius Taurus^ étaient déjà entrés dans sa coterie, préférant ne pas s'éloigner de Rome. Cléopâtre s'efforçait d'en retenir autant qu'elle pouvait en Egypte : aux uns elle donnait de l'argent, aux autres des charges à la cour : un d'eux, un certain Ovinius, un de ces sénateurs de bas étage comme on en avait tant créé ces années-là, accepta d"être le chef des ateliers de tissage de la reine (2). Mais la plupart d'entre eux résistaient, et du moment où Cléopâtre s'apercevait qu'un ami d'Antoine appartenait aux irréductibles, elle s'appliquait à le rebuter, le maltraitant, l'insultant, le calomniant auprès d'Antoine, cherchant même à lui faire peur par de vaines menaces (3). Il y avait donc
(1) Voy. Plutarque, An*,, 28.
(2) Orose, VI, XIX, 20.
(3) Les faits rapportés par Plutarque, Ant., 59, bien qu'ils aient trait à une époque postérieure, peuvent donner une idée do la façon dont Cléopâtre tracassait les amis d'Antoine qui lui étaient contraires.
une discorde complète et une guerre sourde entre les amis d'Antoine qui se partageaient en deux camps, celui des partisans et celui des adversaires de la reine. Mais, malgré le zèle de ceux-ci, Antoine cédait dé plus en plus; les derniers restes de son intelligence et de sa volonté, déjà dissipées dans sa vie trop aventureuse, s'évaporaient dans cette ivresse brûlante et continuelle d'adulations, de fêtes et de plaisirs. Cléopâtre réussit cet hiver-là à l'amener d'abord à tenter^ en lan 34, la conquête de l'Arménie.
Le printemps et Tété de l'an 34 se passèrent donc, aussi bien en Orient qu'en Occident, à faire de petites guerres. Octave envoya Messala Corvinus soumettre les Salasses, qui habitaient la vallée que nous appelons aujourd'hui le val d'Aoste, et quant à lui, il retourna en Ill}TÌe avec une armée pour délivrer Fufius Géminus, qui s'était laissé cerner et assiéger dans Siscia par les Pannoniens révoltés; mais il apprit, étant encore en route, que P'ufms était libre, les barbares fatigués ayant d'eux-mêmes abandonné le siège. Octave conduisit alors son armée dans l'étroite langue de terre comprise entre la mer et les Alpes Dinariques, pour y faire la guerre aux populations barbares et belliqueuses de la Dalmatie (1). Peut-être envoya-t-il aussi un de ses généraux dans la vallée de la Sava et de là par les vallées de ses affluents dans ces régions qui sont aujourd'hui la Bosnie et la Serbie occidentale,, pour y faire de rapides incursions et y recevoir des soumissions (2). De son côté Antoine était parti au printemps
(1) Dion, XLIX, 38; Appien, III, 25-27.
(2) Kromayer le nie; mais Vulic, op. cit., p. 28 et suiv., fait certaines objections qui ne sont pas sans valeur. C'est encore là une question qu'il est impossible de trancher par ime conclusion définitive.
d'Alexandrie; il avait rejoint son armée qui devait se trouver à peu de distance de l'Arménie; pour endormir sa défiance et réussir plus facilement dans son entreprise, il avait envoyé Dellius au roi d'Arménie, pour lui demander de fiancer sa fille au jeune Alexandre, l'aîné des enfants qu'il avait eus de Gléopâtre. Arrivé à Nicopolis dans la petite Arménie, il avait invité le roi à venir le trouver pour le consulter au sujet de lu guerre de Perse. Le roi d'Arménie, qui était sur ses gardes, déclina poliment, sous différents prétextes, l'invitation; mais le général romain s'étant avancé alors rapidement avec ses légions dans la direction d'Artassata, et ayant renouvelé son invitation, il dut se rendre dans son camp. Il y fut reçu avec beaucoup d'honneur, mais retenu prisonnier : et là-dessus l'Arménie fut déclarée conquête romaine et les ministres reçurent l'intimation de livrer les trésors royaux. Ils tentèrent de résister; l'héritier de la couronne chercha à défendre le royaume de ses pères. Il en résulta une courte guerre qui se termina par la victoire des Romains et par un pillage général du pays auquel se livrèrent les légions, qui n'épargnèrent même pas l'antique sanctuaire très riche et très vénéré d'Anaitis dans l'Acélisène. Il y avait dans ce temple une statue de la déesse en or massif, que les soldats mirent en pièces et se partagèrent entre eux (1). Sur ces entrefaites Antoine avait engagé des pourparlers avec le roi de Mèdie pour un mariage entre le jeune Alexandre et la fille de ce roi, Jotape; les fiançailles furent conclues, et Antoine revint en été à Alexandrie, traînant avec lui le roi d'Arménie, sa famille, ses immenses trésors, c'est-à-dire
(1) Dion, XLIX, 39-40; Orose, VI, xix, 3. C'est une conjecture vraisemjjlable que le temple dont parlent aussi Strabon, XI, XIV, 16 et Pline, XXXIII, iv, 82, fut pillé à ce moment-là.
une grande quantité d'or et d'argent (1). Octave continuait pendant ce temps-là la guerre contre les Dalmates (2).
(l)Ono3E, VI, XIX, 3 : magnam vimauri argentique, (2) Dion, XLIX, 40.
Lfi NOUVEL EMPIRE ÉGYPTIEN
L'expédition d'Arménie n'avait pas été une véritable conquête, mais un heureux pillage de métaux précieux. Avec cet or et cet argent, Antoine allait pouvoir frapper des quantités énormes de pièces de monnaie et payer ses soldats, faire des guerres, corrompre des sénateurs, même sans avoir recours aux finances de l'Egypte. Il revenait donc d'Arménie heureux et fier de sa conquête (1), de nouveau décidé à recommencer, avec les grandes ressources dont il disposait, la conquête de la Perse, qui ferait de lui le maître du monde romain, sans toutefois vouloir rompre sa dangereuse alliance avec la reine. Il était au contraire tout à fait décidé à satisfaire une des plus ardentes aspirations de Cléopâtre et à fonder en Orient un nouveau royaume et une nouvelle dynastie pour les enfants qu'il avait eus de la reine. Après l'heureuse affaire d'Arménie, qui était en partie le résultat des conseils qu'elle lui avait donnés, Cléopâtre semble avoir pris sur lui beaucoup d'ascendant; et d'ailleurs il est vraisemblable que, tout en étant décidé à tenter une seconde fois l'aventure de la guerre contre les Parthes, Antoine, après son premier échec, ne se sentait plus assuré du succès. Il voulait donc
(1) Orose, VI, XIX, 4 : qua elaius pecunia...
se préparer un refuge, s'il échouait une seconde fois, pour ne pas être obligé de revenir vaincu en Italie. Aussi non seulement Antoine entra à Alexandrie en célébrant un triomphe, * calqué sur l'imposante cérémonie dont jusque-là Rome seule et son Capitole avaient été témoins » (l);mais aussitôt après, pendant l'automne de l'an 34, par quelques lignes d'écriture il enleva à l'Italie, pour la donner aux enfants qu'il avait eus de Cléopâtre, une partie considérable de l'héritage d'Alexandre le Grand. La cérémonie eut lieu dans le Gymnase, sorte de parc immense, plein d'édifices et de portiques, qui se trouvait dans le voisinage du Musée et du mausolée du conquérant macédonien. AntoinCj Cléopâtre et leurs enfants, c'est-à-dire les deux jumeaux de six ans, Cléopâtre et Alexandre, et Ptolémée qui avait deux ans (2), apparurent avec Césarion à la foule immense; et ils montèrent sur une estrade d'argent dressée au milieu du Gymnase où figuraient deux grands sièges d'or, pour Antoine et Cléopâtre^ et des sièges plus bas et plus petits pour les enfants. Alors Antoine proclama Cléopâtre reine des rois, et lui donna le royaume d'Egypte, agrandi jusqu'à ses anciennes limites par l'annexion de Chypre et de la Célésirie (3) ; il déclara Césarion collègue de sa mère, avec le titre de roi des rois, fils légitime de Jules César (4); il proclama Ptolémée roi de la Phénicie, de
(1) Dion, XLIX, 40; Plutarque, Xn(., 50. — Bouché-Leclercq, Histoire des Lagides, II, Paris 1904, p. 274. « Célébrer un triomphe à AJexandi'ie, c'était proclamer pour ainsi dire la déchéance de la cité reine ; c'était lui enlever cette incommunicable suprématie qui la mettait hors de pair. »
(2) Pour ce qui concerne l'âge de ces enfants, voy. Gardthau- 5EN, Augustus and seine Zeit, II, p. 170, n. 23.
(3) Diox, XLIX, 41. Plutarque, Ant., 54; voy. les monnaies dans CoHEK, I, p. 37.
(4) Il me semble que M. Bouché-Leclercq {Histoire des La-
la Syrie et de la Cilicie; il donna à Alexandre l'Arménie, la Mèdie, dont il devait hériter, étant le futur gendre du roi des Mèdes, et la Perse, encore à conquérir (1); à la jeune Cléopâtre il donna la Lybie, en y comprenant la Cyrénaïque, probablement jusqu'à la Grande Syrte (2). Si la conquête de la Perse faisait de lui le maître de la situation dans tout l'empire, Antoine pourrait détruire cet empire aussi facilement qu'il l'avait créé; s'il échouait dans sa seconde expédition, il pourrait se réfugier dans ce grand empire, au lieu de rentrer en Italie, et laisser s'accomplir là-bas l'inévitable catastrophe du triumvirat, tandis qu'il jouerait à Alexandrie le rôle de successeur d'Alexandre. L'Italie épuisée et ruinée n'aurait pas la force de venir l'attaquer. Tel semble avoir été le plan d'Antoine.
Cléopâtre pouvait donc s'imaginer pour le moment qu'elle avait enfin relevé son royaume de l'abaissement auquel depuis deux siècles l'avait réduit la politique de Rome; qu'elle avait organisé à elle seule, sans imposer aucun sacrifice à l'Egypte, un grand empire « comprenant tout ce qui avait appartenu jadis aux Lagides et aux premiers Séleucides, avec un appoint
gides. II, p. 278, n. 5) a raison de préférer la version de Dion- Cassius qui réserve pour Cléopâtre et Césarion le titre de roi des rois, à celle de Plutarque qui le donne à Alexandre et à Ptolémée. Comme Césarion était fait collègue de Cléopâtre dans le gouvernement de l'Égypt,', c'est-à-dire de l'État principal de l'empire, il est vraisemblable qu'il porta le même titre que sa mère. Il n'est d'ailleurs pas impossible que Cléopâtre et Antoine aient pensé à exploiter, par l'élévation de Césarion, le prestige dont jouissait auprès des soldats romains le nom de César. C'est toujours la même politique qui cherche à faire servir les forces de Rome au profit de la dynastie des Ptolémées.
(1) Plutarque, Ant., 54; Dion, XLIX, 41.
(2) Dion, XLIX, 41. Quand Plutarque, Ani., 54, dit que la mère eut la Lybie, il fait certainement une confusion avec la fille, dont il ne parle pas.
de possessions romaines » et dont « l'unité résidait dans le couple divin formé par Antoine Dionysos ou Orisis et Cléopâtre Isis , dieux vivants autour desquels se groupait leur progéniture divine, Alexandre-Hélios et Cléopâtre-Séléné * (1). Elle avait à la fois remporté le grand triomphe diplomatique et politique rêvé depuis tant d'années, préparé avec de si longs efforts, le triomphe qui devait vaincre pour toujours toutes les oppositions et toutes les aversions dont son gouvernement et sa personne étaient l'objet en Egypte. Sa victoire cependant n'était pas complète. Antoine n'avait pas consenti à abandonner entièrement à elles-mêmes les affaires italiennes; il continuait à maintenir ses communications avec Rome, de sorte qu'il pût toujours avoir libre et à sa disposition un chemin au moins, pour rentrer en Italie comme maître, s'il eût voulu (2) . Aussi il n'avait point cessé d'être l'homme à double face, comme le dieu Janus, se donnant à Alexandrie comme le roi d'Egypte, tandis que dans ses relations avec Rome il écrivait et il agissaitcomme proconsul romain. Non seulement il n'avait pas consenti à divorcer d'avec Octavie, redoutant l'impression de cet acte sur l'opinion publique en Italie et sur son entourage
(1) Bouché-Leclerco, Histoire des Lagides, Pms, 1904, II, p. 279. — Pldtarqce, Ant., 54, semble faire allusion à un renouveau du culte de Cléopâtre, adorée comme si elle eût été Isis, plutôt qu'à un commencement de ce culte; Cléopâtre en effet est représentée arec les attributs d'Isis même sur des monnaies antérieures à cette époque. Voy. Greek Coins in the Brilish Muséum, p. 122, pi. 30, 5.
(2) M. Bouché-Leclercq me semble avoir un peu négligé les faits quand il dit (Histoire des Lagides, II, p. 275) qu'avec sa politique orientale, Antoine « méconnaissait, à un degré qui mérite le nom d'aveuglement, l'esprit de son temps, le sens et aussi la force de l'opinion dont il bravait si imprudemment les anathèmes ».
romain; mais avec son audace ordinaire il continuait k se servir d'Octavie comme d'un instrument commode pour les affaires d'Italie. Il lui adressait ses amis qui se rendaient à Rome pour y briguer des charges ou y solliciter des faveurs; il la faisait intercéder auprès de son frère toutes les fois qu'il en avait besoin, exploitant sans scrupule la bonté de cette femme, qui se prêtait à tout cela et continuait môme à s'occuper avec dévouement de l'éducation des enfants de Fulvie (1). Quant à lui, il faisait donner à Alexandrie aux enfants qu'il avait eus de Cléopâtre une éducation de princes asiatiques; il leur avait choisi comme précepteur un illustre savant, Nicolas de Damas (2), et bien qu'ils fussent encore tout jeunes, il les entourait d'un cérémonial monarchique (3); il exerçait avec Cléopâtre l'autorité royale, rendait la justice avec elle, l'accompagnait dans ses voyages, acceptait la charge de gymnasiarque; il adoptait la mise, les manières, la pompe orientales^ se faisait adorer comme s'il eût été Osiris ou le nouveau Dionysos (4); il laissait commencer à Alexandrie la construction d'un temple en son honneur (5); il était même allé jusqu'à donner à Cléopâtre une garde de légionnaires (6). Mais dans les donations faites à Alexandrie il ne s'était attribué à lui-même aucun titre ni aucune charge, en sorte que personne ne pouvait dire au juste ce qu'il était à Alexandrie. En outre, bien que tous ses actes eussent été ratifiés auparavant, il voulait que le sénat approuvât les donations faites à
(1) Plutarqce, Ant., 54.
(2) Gardthausen, Augustus und Seine Zeit, I, 337.
(3) Plutarque, Ant., 54.
(4) Dion, L, 5; Velleius, II, 82; Florcs, IV, 11.
(5) StiDAS, I, p. 853 (Bernh.) : ^(xiepfov.
(6) Dion, L, 5; Servius, ad Aen., Vili, 696.
Alexandi'ie par un acte spécial, pour que l'on s'imaginât à Rome qu'elles n'étaient qu'un de ces remaniements de principautés comme il y en avait eu de si nombreux, et une nouvelle application de la politique romaine qui avait sans trêve fait, défait et refait les royaumes des provinces asiatiques. Il écrivit donc un compte rendu de la guerre d'Arménie et de la réorganisation des provinces orientales faite par lui dans la grande cérémonie d'Alexandrie; et il l'envoya vers la fin de l'année à son fidèle Ahénobarbus et à son dévoué Sossius, afin quïls la lussent au sénat en temps opportun et la fissent approuver (1).
En vérité, quand la rumeur publique eut fait connaître en Italie, avant la communication officielle, ce qui s'était passé à Alexandrie, on en fut très surpris et très mécontent (2). Depuis très longtemps l'étrange
(1) Dion, XLIX, 41... Iç xt^v *Pw(xr,v, îvaxal Ttap' éxeivwv xò xùpoç XâSïi, tTiéaxEÙ.tw.
(2) Un passage de Dion, XLIX, 41, que confirme un passage de Plutarque, Ant., 55, nous fait voir que les communications officielles d'Antoine ne furent pas lues. Cela prouve que l'impression du public avait été mauvaise. Il y a, toutefois, une très grave question pour ce qui concerne l'époque où eut lieu la discussion au sûnat sur les communications envoyées par Antoine. Comme Dion, XLIV, 41, affii-me que « ôxe Ao|j.îxto; xal 6 2070 loç ÛTraxEuovxEî r^òr) xóxe, xat Iç xà [liliaxa aCiTw (c'est-à-dire à Antoine) ïrpo(7-/£Î[XHvoi » s'opposèrent, on en a conclu que la discussion a été faite au commencement de l'an 32, quand Domitius et Sossius furent consuls. C'est, entre autres, l'opinion de M. Bouché-Leclercq, Histoire des Lagides, II, p. 286. Mais de graves objections m'empêchent de me ranger à cette opinion. Avant tout Dion place l'envoi du message, la pression d'Octave et la résistance de Sossius et de Domitius dans les événements de l'an 34. Il est vrai que très souvent l'historien grec se permet des déplacements; mais il faut ajouter que quand il raconte les événements du commencement de l'an 32 (L, 2), il ne fait plus aucune allusion à cette discussion. En outre les événements des premières semaines de l'an 32 ne nous semblent pas laisser assez de place pour une pareille discussion; et comme les
politique orientale d'Antoine irritait les esprits en Italie; mais jusqu'alors personne n'avait osé montrer trop visiblement son me'contentement. Le public, qui avait plus de respect pour Antoine que pour Octave, avait pendant longtemps accepté avec résignation tout ce qu'il avait fait. Mais depuis quelque temps les difficultés financières et les impôts commençaient à trop peser sur l'État et sur les particuliers; on s'imaginait, et plus qu'il n'était vrai, que ces difficultés provenaient de ce qu'on ne recevait plus les contributions des provinces orientales; et l'orgueil national devenait de plus en plus susceptible à cette époque où renaissaient les anciennes traditions. Si Antoine avait conquis la Perse, il aurait pu encore faire taire ce mécontentement, mais
donations faites à Alexandrie sont de l'automne de l'an 34, on ne comprendrait pas pourquoi Antoine aurait attendu plus d'une année pour en donner communication au sénat. Enfin pendant tout le cours de l'an 33 il règne un différend entre Octave et Antoine au sujet de ces donations, différend qui donne lieu de croire que les communications officielles avaient été faites. Si Dion ne nous avait pas dit que Sossius et Domitius étaient alors consuls, on placerait cette discussion au commencement de l'an 33, car elle explique très bien les événements de cette année-là. Ne faut-il pas admettre, puisqu'il y a eu de la part de Dion une erreur, que l'erreur est dans l'indication des consuls? Probablement Domitius et Sossius furent les sénateurs à qui Antoine envoya les lettres, et comme l'année suivante ils furent consuls, Dion a fait une confusion entre les actes accomplis par eux l'année suivante, alors qu'ils étaient consuls, et ce qu'ils firent l'année précédente, comme sénateurs et amis d'Antoine. 11 faut d'ailleurs remarquer que l'expression dont se sert Dion est singulière et bizarre : « ÙTraTeûovTe; î^St) tòte » « étant déjà consuls alors ». Pourquoi a-t-il dit qu'ils étaient déjà consuls? Fait-il allusion à l'an 32? En 32 Domitius et Sossius devaient être consuls. Le déjàne s'explique pas. Nous savons qu'à cette époque les consuls étaient désignés par les triumvirs plusieurs années d'avance : ne serait-il donc pas possible que Dion eût voulu dire que Sossius et Domitius étaient alors, quand ils firent cette opposition, grands amis d'Antoine et déjà désignés consuls? Ce qui conviendrait parfaitement à l'an 33.