IV. li
présence d'une grande armée à Ephèse donnerait plus de force aux arguments diplomatiques. Plus fortuné en cela que César, il pouvait^ pour cette intrigue, compter sur les deux consuls de l'an 33, Domitius Ahénobarbus et Sossius. Il leur fit croire qu'il voulait abolir le triumvirat et rétablir la constitution républicaine; et par ce moyen il leur persuada de proposer, dès qu'ils prendraient, au commencement de l'an 32, le gouvernement de la république, comme magistrats suprêmes, de nommer aussitôt les successeurs d'Octave au commandement des armées, si Octave, comme il était probable, continuait, en sortant de Rome, à exercer ce commandement, en qualité de proconsul. En même temps, il envoya à Cléopâtre l'ordre de préparer du matériel de guerre et de l'argent.
Quand il se rencontra avec le roi de Mèdie, Antoine lui fit donc de nouvelles propositions. Le roi les accepta, mais non san- débattre habilement les conditions du traité, et se faire donner aussi une partie de l'Arménie (1). Pressé par les affaires d'Italie, Antoine céda, et en même temps, pour gagner tout à fait les faveurs de Polémon, il lui donna la petite Arménie (2). Puis, en août ou en septembre, il écrivit à Cléopâtre, pour lui demander de venir à Ephèse, et il partit lui-même pour cette ville, vers laquelle se dirigeait
reconquérir le pouvoir qu'en sortant de la légalité. Antoine devait se dire qu'Octave ne l'oserait pas; car tout son plan reposait sur cette supposition. Comme le coup échoua, nous ne savons pas quels plans avaient été préparés par Antoine, pour se faire prolonger son pouvoir, après avoir déposé le triumvirat. Il semble y avoir une vague allusion à tout cela dans ces lignes de Dion: oOx 5xt xi TtpâÇetv aùttôv Iy]£X),£v, àXX'ÔTrw; Taïç Tiap'aÙToO limai tôv Kaîffapa 75x01 àvayxâo-watv, fire xal napóvia, TÒJv ôit).wv TTpoaTtoaxrivat, î^ xai àTretoijffavTa (XKn^dowi.
(1) Dion, XLIX, 44.
^) Id., XLIX, 33 et 44.
déjà une partie de l'armée. La distance était de d,500 milles (1), En Italie cependant, Octave s'efforçait de gagner à lui l'opinion publique, de flatter le mouvement nationaliste et traditionaliste par tous les moyens, môme les plus insignifiants. Au moment même où l'on se reprenait à admirer si fort les vieilles choses de Rome, il arriva justement qu'un des plus anciens temples de la ville^ celui de Jupiter Férétrien, que l'on disait avoir été élevé par Romulus et qui était plein des vieux trophées des premières guerres, s'écroula, comme pour montrer quel soin on avait des monuments qui rappelaient les petits débuts du grand empire. Tous les archéologues et les patriotes en furent désolés; AtticuSj le grand amateur d'archéologie, écrivit à Octave pour l'engager à relever le temple; et Octave se hâta d'accéder à ce désir, heureux de montrer encore une fois sa fervente piété pour les grands monuments du passé (2). Agrippa, de son côté, s'occupait des vivants et continuait à semer l'argent dans le peuple et à l'amuser. Il avait, en septembre, joint aux courses des Ludi romani, une sorte de loterie, en faisant jeter dans le public des tessères sur lesquelles était écrit le nom d'un objet auquel avait droit celui qui attrapait la tessere (3). Il fit mettre aussi, au milieu du cirque, des tables chargées de dons qui devaient être saccagées par le peuple après le spectacle. On imagine le furieux assaut auquel cela donnait lieu, la mêlée frénétique, les coups de poing, les coups de pied, les coups de dent. Mais le moyen le plus sûr et le plus rapide de dominer les masses a toujours été de les
(i) Kromater, dans Hermes, XXXIII, p. 52.
(2) CoRNELiDs Nbpos, AH., 20; Tite-Live, IV, 20.
(3) Dion, XLIX, 43 : l'importance des Ludi romani nous fait conjecturer que ces fêtes eurent lieu pendant ces jeux-là.
corrompre. On continuait en même temps à irriter le public contre Cléopâtre; on commençait à lui attribuer l'intention de conquérir l'Italie et de re'gner sur Rome; on inventait et on répandait les plus étranges anecdotes sur sa vie, sur ses mœurs, sur ses prodigalités, comme la fameuse histoire de la perle de dix millions de sesterces avalée par la reine; on s'efforçait de présenter au public la lutte engagée comme une défense contre les dangereuses ambitions de Cléopâtre, qui cependant n'avait aucun des audacieux projets que ses ennemis lui attribuaient à Rome. De son côté Cléopâtre, si elle ne voulait pas trôner au Capitole^ n'ignorait pas ce qui se passait en Italie; elle surveillait les agissements d'Octave, et voyant que son parti, pour conserver le pouvoir, cherchait à exciter l'Italie contre elle et son royaume, elle s'efforçait, avec son énergie ordinaire, de défendre la puissance égyptienne, qu'elle venait de reconstituer. Elle faisait recueillir, dans tout son royaume, du blé, des vêtements, des métaux et tout ce qui était nécessaire pour la guerre; elle prenait dans le trésor des Lagides, 20,000 talents, c'est-à-dire environ cent millions; elle réunissait la flotte égyptienne composée d'environ deux cents vaisseaux, et avec tout cela, elle faisait voile vers Ephèse à la rencontre d'Antoine (1); elle se proposait enfin résolument de se mettre aux côtés d'Antoine, et de l'accompagner à la guerre qui devait décider du sort du nouvel empire égyptien; et c'était à la fois pour aider Antoine à triompher et pour empêcher les deux triumvirs de se mettre d'accord, en sacrifiant son royaume.
(1) Orose, VI, XIX, 4, nous dit que ce fut Antoine qui invita Cléopâtre. Dans Plutarque, Ant., 56, on ne voit pas bien si ce fut la reine qui se décida elle-même à aller à Ephèse, où si elle s'y rendit sur l'invitation d'Antoine.
ANTOINE ET CLÉOPÂTRE 18d
Vers la fin de l'an 33, Cléopâtre partait donc d'Egypte, pour aller à la rencontre d'Antoine (1); celui-ci approchait d'Éphèse, où il concentrait sa flotte et ordonnait aux princes de l'Orient d'envoyer pendant Thiver des soldats et des vaisseaux; Octave à Rome observait les événements, indécis comme toujours. La fin du triumvirat approchait : qu'allait-il se passer? Vers la fin de l'année, survint la lettre dans laquelle Antoine déclarait qu'il allait remettre ses pouvoirs entre les mains du peuple et du sénat, si Octave vou-' lait en faire autant (2) . Cette feinte dut faire sourire les gens experts en manœuvres politiques; mais le public naïf ne put manquer d'en être très ému; il crut qu'Antoine était sincère, et se remit à l'admirer, persuadé que les accusations que l'on avait lancées contre lui, ces derniers temps, étaient des calomnies inventées par ses ennemis. Au fond, comme on avait toujours eu plus de respect pour Antoine que pour Octave, c'est eu lui que l'on avait le plus de confiance, et Ton aurait
(1) M. Bouché-Leclercq, Histoire des Lagides, II, p. 286, fait aller Antoine jusqu'à Alexandrie pour y prendre Cléopâtre. «Les textes, dit-il, semés d'anachronismes, ou du moins d'anticipations et de retours en arrière, ne nous permettent pas de préciser l'itinéraire suivi par Antoine au retour de la seconde cani» pagne d'Arménie. Cette campagne piirement diplomatique avait dû être courte, et Antoine, qui avait laissé le commandement de l'armée à son légat P. Canidius Crassus, avec ordre de l'acheminer vers la mer Egée, eut tout le temps d'aller conduire le jeune lotape à Alexandrie. Si, comme paraissent le croire la plupart des historiens, Antoine s'était rendu directement à Ephèse qu'il avait assignée comme rendez-vous à ses troupes de terre et à sa flotte, il y eût conduit lui-môme son armée, qu'il ', n'avait aucim intérêt à devancer, puisqu'il lui fallait avertir et attendre Cléopâtre. » Ces arguments ont évidemment beaucoup ; de poids et de valeur, bien qu'ils ne me semblent pas encore suffisants poiu^ arriver à une conclusion définitive. Ce détail d'ailleurs n'est pas très important.
(2) Dion, LXTX, 41.
préféré que ce fût lui, et non son collègue, qui se chargeât de rétablir en Italie la constitution, l'ordre, la paix, cet état tranquille et paisible que tout le monde désirait. C'est ainsi qu'à la fin de l'année, pour conserver, comme proconsul intérimaire, le commandement des armées, Octave dut avoir recours au même expédient qu'en l'an 37 : il sortit de Rome le soir du 31 décembre (1). Le triumvirat était fini, bien fini, cette fois; aucune proposition de le renouveler n'avait été émise; Octave et Antoine s'étaient rendu compte des désirs de la nation; la république allait être rétablie! La joie populaire était grande. Le jour suivant, en effet, le 4" janvier de l'an 32, le sénat se réunit sous la présidence des consuls qui étaient redevenus les premiers magistrats de la République; et Caïus Sossius mit aussitôt à exécution le projet concerté avec Antoine. Il rappela les déclarations qu'Antoine avait faites, au sujet de son retour à la vie privée, et il conclut, nous rapporte Dion, par une proposition dirigée contre Octave, et qui probablement consistait à l'inviter à se démettre et à nommer à sa place de nouveaux généraux pour le commandement de l'armée (2). Les historiens ne nous disent pas ce que les sénateurs pensèrent de cette proposition; mais il est probable que la plupart
(1) En ce qui concerne cet épisode, j'accepte entièrement les explications données par Kromayer, Die rechtliche Begriindung des Principats, Marboxirg, 1888, p. 13 suiv.
(2) Dion, L, 2 : Kdv7rapa/pî)|j.a iv:' aù-ip (Octave) Tli-/pr,\l.â^la^.'^. Nous ne pouvons faire que des suppositions sur cette mystérieuse proposition. Mais on ne voit pas quelle autre proposition aurait pu être faite à ce moment contre Octave, si ce n'est de nommer le successeur dans le commandement militaire, qu'il détenait encore par interim. Octave n'était plus triumvir. M. Bouché- Leclercq semble être du même avis, quand il écrit que « C. Sossius proposait à l'assemblée d'inviter César À se démettre. » {Histoire des Lagides, II, p. 285.)
ANTOINE ET CLÉOPAtRE 183
d'entre eux en furent épouvantés. Ne revenait-on pas au temps de César et de Pompée où, avant de dégainer les épéeSjOn s'était fait de parte* d'autre tant de feintes analogues, en proposant de se retirer dans la ne privée, mais tous les deux à la fois, ou ni l'un ni l'autre? Et pour compléter l'analogie, voilà que, comme il était arrivé si souvent à cette époque-là, un tribun du peuple, ami d'Octave, se lève, retrouve tout à coup la voix de la puissance tribunitienne , qui était muette depuis dix ans, et met son veto (1). La république était véritablement rétablie, puisque Ton voyait tout de suite recommencer ce bel obstructionnisme dont les partis se servaient jadis pour paralyser leur action. Ainsi dans la première séance du sénat tenue après la fin du triumvirat, on ne conclut rien. Mais cela ne devait guère dm^er. Trop de graves intérêts étaient en jeu dans cette querelle; Octave ne tarda pas à s'apercevoir qu'en continuant ainsi, il se serait égaré dans un fourré inextricable de manœuvres parlementaires , sans aboutir à rien ; il craignit que , s'il n'effrayait pas ses adversaires par une action énergique, ceux-ci reprissent assez de courage, pour lui enlever le commandement, ébranlant par cette mesure la fidélité des soldats, qui avaient peur, non pas de Domitius ou de Sossius, mais d'Antoine; et il se décida à faire un coup d'État. Quelques jours après il rentra à Rome, à la tète d'une petite troupe de soldats; avec ceux-ci et avec une bande d'amis, armés de poignards cachés sous leurs toges, il entra au sénat et il prononça un discours, où il reprit, mais sur un ton modéré, ses doléances contre Antoine, et où il blâma ce qu'avait fait Sossius. Ni Sossius, ni per-
(1) Dio.N, L, 2.
sonne, n'osa lui répondre et alors il fixa une séance, probablement pour le 15, à laquelle il promit de démontrer, documents à la main, ses accusations contre Antoine (1).
Obligé de renoncer pour un instant à la modération dont il avait fait preuve depuis trois ans, Octave avait cherché à accomplir son coup d'État avec le moins de violence possible. Et pourtant cet acte fut mal jugé par le public défiant qui, croj^ant à la sincérité des déclarations d'Antoine, considérait ce coup d'État comme une nouvelle illégalité destinée à prolonger la tyrannie des triumvirs (2). On n'avait pas tout à fait oublié le passé d'Octave, et on se demandait si, après une courte résipiscence. Octave n'allait pas revenir à sa politique de cruauté et de violence. Tout le monde eut donc peur, même les deux consuls, qui ne s'attendaient sans doute pas à ce coup de force; Antoine était trop loin; que pouvaient-ils faire,, eux, consuls sans puissance miUtaire, contre un homme qui commandait à toutes les armées qui se trouvaient alors en Italie? Ne sachant quel autre parti prendre, ne voulant pas reparaître au sénat pour y rester muets comme ils l'avaient fait à la dernière séance, tous les deux, avant le 15, partirent secrètement de Rome, avec l'intention d'aller trouver Antoine (3). La fuite des consuls, nouveau signe de prochains cataclysmes politiques, émut encore davantage le public déjà inquiet; de nombreux sénateurs qui étaient, ou se croyaient suspects à Octave, partirent pour rejoindre
(1) Dion, L, 2. Voy. Kromayer, Die rechtliclic Begrûndung des Principati, 14 et suiv.
(2) Nous en avons la preuve dans la panique qui se produisit dans le monde politique, et que nous raconte Dion, L, 2.
(3) Dion, L, 2.
Antoine; Horace osa pour la première fois faire des vers politiques, et il exprima^ dans des ïambes vigoureux, l'opinion des gens impartiaux, en traitant de criminels les hommes des deux partis :
Quo, quo sedesti ruitis ? (i)
Il fallait que l'autorité des triumvirs fût bien affaiblie, pour qu'un petit écrivain, qui devait sa situation à la protection de Mécène, osât juger avec tant d'impartialité le chef de son protecteur. Et en effet, Octave, très préoccupé par la mauvaise impression faite par son coup d'État et par la fuite de tant de personnages éminents, sentant l'impopularité et la méfiance renaître autour de lui, comprit que les mesures de rigueur auraient encore plus exaspéré l'Italie, à qui il aurait bientôt fallu demander encore des hommes et de l'argent; et, ne se sentant pas la force de sévir, il eut l'heureuse idée de déclarer qu'il laisserait partir sans les tourmenter tous ceux qui voudraient se rendre auprès d'Antoine (2). Ces déclarations tranquiUisèrent un peu les esprits. Il partit toutefois environ quatre cents sénateurs. Il en resta de sept à huit cents.
Antoine, cependant, était arrivé à Ephèse, où peu à peu se concentraient de tous les points de l'Orient et
(1) Horace, Épod., VII, 1. Cette poésie a certainement été écrite au commencement de la guerre d'Actium et non au sujet de la guerre de Pérouse. En effet, les vers 3 et 4 contiennent une allusion évidente à la guerre contre Sextus. En" outre, il est psychologiquement invraisemblable qu'en l'an 41, Horace, qui était alors im propriétaire dépouillé et qui revenait de Philippes, ait traité de scélérats les partisans de Lucius Antonius qui combattaient pour lui rendre ses terres, et ait osé invectiver de cette façon les hommes puissants et arrogants de cette époque. En l'an 32, au contraire, la situation était bien changée.
(2) Dion. L, 2.
de l'Occident, de l'IUj^rie et de la Syrie, de l'Arménie et de la mer Noire, les vaisseaux chargés de blé, d'étoffes, de fer, de bois (1) et les troupes les plus différentes, conduites par les rois, les dynastes, les tétrarques d'Asie et d'Afrique : Bocchus, roi de Mauritanie, Tarcondimotus, dynaste de la Cilicie supérieure, Archélaûs, roi de Cappadoce, Philadelphe, roi de Paphlagonie, Mithridate, roi de Comagène, Sadalas et Rhoeméthalcès, rois de Thrace, Amyntas, roi de Galatie (2). Enfin, avec la flotte égyptienne, avec le trésor de deux mille talents, avec la longue suite de ses serviteurs, arriva aussi Cléopâtre. Dans les petites rues d'Éphèse se mêlaient les soldats des dix-neuf légions romaines, les vigoureux Gaulois d'Asie, les guerriers maures, les soldats de Cappadoce et de Paphlagonie, les marins égyptiens : partout, dans les carrefours, résonnaient les langages les plus divers; de tous les points de l'Orient accouraient non seulement les hommes d'armes, mais les artisans du plaisir, les hétaïres, les batteleurs, les joueurs de cithares, les comédiens, les danseuses, les mimes, pour amuser les soldats et leurs souverains; l'antique ville asiatique n'avait jamais hébergé dans ses palais majestueux et dans les édifices pubUcs autant de grands personnages. Et tous les jours c'étaient, dans la ville, dés fêtes, des banquets, des processions, des spectacles, où tous ces rois rivalisaient de splendeur et de faste, autour de Cléopâtre, qui menait l'orgie, étalant plus de magnificence que tous les autres, dominant, véritable reine du luxe, les rois de l'Asie, incitant tout le monde, par son exemple, à se préparer par
(1) Pldtarque, Ant., 56.
(2) Id., ibid., 6i.
d'éclatants festins à la guerre^ comme si elle eût voulu griser cette foule si disparate, pour mieux la pousser à la lutte décisive, à la ruine et à l'abîme (1). Tout le monde romain était dans l'angoisse et la douleur; l'Italie craignait de voir de nouveau couler à flots le sang romain; et pourtant, au milieu d'une anxiété si douloureuse, au moment où le royaume le plus ancien, le plus actif et le plus cultivé de l'Orient, vivait son heure suprême, Éphèse résonnait jour et nuit de chants joyeux; on semblait célébrer d'avance, dans la confusion des armes, des langues, des races, une grande orgie triomphale, comme si la victoire eût déjà été remportée, tandis qu'il fallait encore se battre. Le son des lyres et des flûtes empêchait d'entendre les gémissements de la terre. Sans pitié pour les vaincus, l'histoire a trouvé honteuses et folles ces orgies d'Éphèse à la veille de la grande épreuve. Mais si l'on prête une oreille plus attentive à l'écho lointain de ces fêtes, on y distingue encore, du fond des siècles, rauque et douloureux, un râle d'agonie. La lutte qui allait commencer n'était pas le duel décisif pour la conquête du pouvoir monarchique à Rome, comme l'ont dit tous les historiens, mais la guerre qui devait fonder définitivement ou détruire le nouvel empire égyptien; ce n'était pas la guerre d'Octave contre Antoine, mais la guerre de Cléopâtre contre Rome, la dernière tentative désespérée de la seule dynastie survivante parmi celles que les généraux d'Alexandre avaient fondées, pour recouvrer une puissance que la
(1) Pldtarqde, Ant., 56, raconte ces fêtes, mais se trompe en disant qu'elles eurent lieu à Samos. Son récit même nous montre, en effet, qu'Antoine et Cléopâtre n'allèrent en Asie qu'après l'arrivée des consuls en Asie, puisque ceux-ci les trouvèrent encore à Éphèse.
force fatale d'expansion de Rome avait ruinée depuis deux siècles. La culture intellectuelle, le mercaatilisme, le luxe, les plaisirs, le régime de l'argent avaient tellement usé la force politique et militaire de l'Egypte, qu'après avoir épuisé toutes les ressources les plus compliquées de la diplomatie et de la corruption, celte dynastie en était venue à tenter l'étrange, compliquée et bizarre défense imaginée par cette femme qui, si elle ne pouvait le sauver, allait faire au moins périr le règne des Lagides dans une catastrophe originale, romanesque, retentissante, que les hommes n'ont jamais pu oublier. L'Egypte n'allait pas finir, comme le royaume de Pergame, obscurément, par la simple signature d'un protocole royal. Usant de tous les artifices dont pouvait disposer non seulement une reine d'Egypte, mais une femme, Cléopâtre avait essayé de tirer le plus grand parti pour le bien de son royaume de l'épouvantable désordre politique dans lequel Rome semblait s'effondrer. Elle avait essayé de soustraire à la grande ville d'Italie, un après l'autre, deux de ces puissants condottieri, qui semblaient maintenant avoir entre leurs mains les destinées de la République. Elle avait enfin réussi de cette façon à réunir autour d'elle, pour servir son ambition, trente légions, huit cents vaisseaux, les plus puissants souverains de l'Orient, sous le commandement du chef le plus valeureux et de l'homme le plus célèbre de son temps. Mais elle se préparait à faire une chose encore plus extraordinaire, une chose qui ne s'était jamais vue dans l'histoire du monde : elle voulait accompagner l'armée à la guerre, transportant dans les camps, et au milieu de la soldatesque, l'appareil somptueux de son palais, ses femmes, ses esclaves, ses eunuques, ses tapis, sa vaisselle d'or, ses objets précieux; elle voulait passer et vivre au
milieu des hommes couverts de fer, couchée sous le turpe conopium, sous le voile fin qui protégeait sa peau délicate des piqûres des moustiques. Ce n'était pas un caprice féminin, mais une nécessité suprême qui la contraignait à cette audace singulière. Les souverains de l'Orient ne suivaient Antoine que parce qu'il leur inspirait du respect et de la peur, et non parce qu'ils avaient l'ambition de reconstituer la puissance de l'Egypte; Antoine semblait demeurer ferme dans son dessein de consolider le nouvel ordre de choses établi en Orient, mais il était obligé de faire semblant de défendre la république, pour ne pas s'aliéner un nombre trop considérable de ses amis romains; ceux-ci se disposaient à lui venir en aide, mais ils s'efforceraient de le retenir, quand le but de la guerre leur deviendrait manifeste. La concorde apparente de l'immense armée cachait les germes de beaucoup de dissentiments et de trahisons. Antoine persisterait-il dans son dessein, malgré toutes les difficultés? L'absurdité du but que Cléopâtre s'était proposé, en voulant résoudre un grand conflit militaire par un prodigieux effort de ruse, l'étrangeté des moyens trop féminins dont elle s'était servie jusque-là, la menaient de bizarrerie en bizarrerie, jusqu'à s'avancer hardiment au milieu des généraux, à suivre les armées, à siéger dans les conseils de guerre, à discuter les plans de stratégie, pour bien veiller à ce que la guerre ne déviât pas du seul but qui l'intéressait : la défense du nouvel empire égyptien contre Rome.
ACTIUil ;<)
La présence de Cléopâtre était une surprise peu agréable pour les sénateurs romains, qui aux mois de mars et d'avril arrivaient à Ephèse, pour y raconter le coup d'État d'Octave. Son attitude de reine, sa prétention de se montrer à chaque instant aux côtés d'Antoine, comme son égale, augmentèrent bientôt chez tous la mauvaise impression du premier moment. Pour quelle raison la reine d'Egypte prenait-elle part, en y apportant son argent et ses conseils, à une guerre qui devait rétablir la république à Rome et abolir le triumvirat? Les accusations lancées par Octave étaient donc moins imaginaires qu'on ne l'avait cru en Italie? Personne, cependant, n'osait faire ouvertement des remontrances à Antoine. Heureusement, parmi tant d'obscurs politiciens accourus d'Italie, il se trouvait un véritable grand seigneur romain, un aristocrate de la vieille roche, Domitius Ahénobcirbus, qui^ tout en le respectant profondément, se sentait l'égal d'Antoine et qui seul ne se pliait à aucune des lois d'étiquette que Cléopâtre aurait voulu imposer aux Romains euxmêmes, s'obstinant par exemple à ne jamais l'appeler
(1) Dans l'appendice le lecteur trouvera les raisons pour lesquelles j'ai refait, comme il sxiit, l'histoire de cette guerre fameuse.
la reine, mais à la nommer par son nom (i). Domitius osa dire à Antoine ouvertement ce que tous les autres pensaient : qu'il fallait renvoyer Gléopâtre en Egypte (2). Par quelle lutte furieuse d'intrigues Gléopâtre et le parti romain durent alors se disputer Antoine à Éphèse I Le moment était favorable pour le parti romain. Octave semblait accepter le défi et par son coup d'État il obligeait Antoine, puisque la concentration de l'armée à Ephèse n'avait servi à rien, à renouveler ses menaces; mais les nouvelles menaces ne seraient véritablement efficaces, que si elles démontraient en même temps à l'Italie qu'Antoine voulait faire la guerre, non point seulement pour anéantir un rival, mais pour rétablir la république. Or la présence de Gléopâtre donnait à ses adversaires trop beau jeu pour leurs répliques, leurs insinuations et leurs calomnies. Aussi, appuyé par Dellius, par Plancus, par Titius, par Silanus, par tous les Romains les plus autorisés, Domitius était-il presque arrivé à persuader le triumvir. Mais au dernier moment la reine les joua tous, par une manœuvre très habile : elle donna une très grosse somme d'argent à Publius Ganidius, en qui Antoine avait grande confiance, et elle l'amena à plaider sa cause (3). La joie de Domitius et de ses amis fut donc de peu de durée : au moment où ils s'attendaient à voir Gléopâtre partir pour Alexandrie, ils apprirent qu'Antoine avait changé d'avis et que la reine restait. Antoine, qui s'était rendu avec regret aux raisons alléguées par Domitius, s'était facilement laissé convaincre par Ganidius qu'il n'était
(1) Velléics, II, 84.
(2) Plutarque, a lit., 56.
(3) Plutarque, Ant., 56. C'est une supposition de ma part que le :xa\ tîvwv àXXwv désigne ces quatre personnages; en effet, las de Gléopâtre, ils quittèrent tous Antoine.
pas juste de renvoyer la reine qui lui fournissait des ressources considérables (1) pour faire la guerre. A partir de ce moment l'hostilité entre Cléopâtre et les amis d'Antoine, qui couvait depuis quelque temps, prit feu et se changea en discorde manifeste; dans la foule des sénateurs venus de Rome, dans cette espèce de sénat qui entourait Antoine^ il se forma définitivement un parti égyptien qui voulait la guerre, et un parti romain qui voulait la paix. Les amis les plus éminents d'Antoine, qui étaient venus à Éphèse, s'étaient bien déclarés pour lui, au moment de la rupture, mais ils n'étaient cependant pas les ennemis acharnés d'Octave. Pressés de retourner en Italie pour y jouir tranquillement des belles situations qu'ils avaient acquises, épouvantés, comme tout le monde du reste en Italie, par l'idée qu'une nouvelle guerre civile, après tant d'autres, allait reconmiencer, ils désiraient voir les deux rivaux se réconcilier encore une fois comme ils avaient fait à Brindes et à Tarente; et ils auraient été bien aises, pour ce qu'il leur en coûtait, de sacrifier à la paix Cléopâtre et ses ambitions. De son côté Cléopâtre, qui n'était nullement disposée à assurer la paix du monde romain à ses frais, ne tarda pas à comprendre qu'il n'y avait qu'un moyen pour rendre cette réconciliation impossible : persuader Antoine, qui s'était déjà décidé à répondre au coup d'État d'Octave, en rapprochant ses menaces et en conduisant son armée en Grèce, de répudier Octavie. Le divorce d'avec Octavie devint bientôt le brandon de la discorde entre le parti romain et le parti de Cléopâtre. La reine pressait Antoine pour qu'il expédiât les lettres de divorce; elle s'appliquait en même temps à mettre la division dans
(1) Plotarodb, ilnt., 56.
le parti romain, et à convertir à prix d'argent en partisans de ses idées tous ceux qui n'avaient pas assez de fierté pour repousser les grosses sommes qu'elle offrait (4). A son tour, le parti romain prenait Octavie sous sa protection et s'opposait au divorce, qui aurait rendu inévitable la rupture entre les deux beaux- frères. Aux prises avec tant de conseils opposés, Antoine, vers la fin d'avril, se décida à partir avec Cléopâtre et les sénateurs romains pour Samos (2), d'où il comptait faire voile vers la Grèce, en laissant pour le moment une partie de l'armée en Asie : à Athènes, où l'on serait plus près de l'Italie, on déciderait définitivement ce qu'il conviendrait de faire. Hésitant encore entre la paix et la guerre, entre Octavie et Gléopâtre, entre la politique romaine et les intérêts de l'Egypte, Antoine renvoyait à plus tard la décision définitive, de laquelle son sort dépendait.
Assurément la présence de Gléopâtre dans son camp était fâcheuse pour Antoine, mais il avait encore beaucoup d'amis en Italie, et, à la tête de ses légions et des contingents d'Asie, sa puissance paraissait formidable. Sa situation, malgré tout, était beaucoup plus favorable que celle d'Octave, qui avait alors des inquiétudes bien plus graves. Après le départ de Sossius et de Domitius,la république était restée sans consuls. Il y en avait bien deux de désignés pour cette annéelà, L. Gornélius et M. Valérius, mais le premier ne devait entrer en charge qu'au 4" juin, et le second au 4" novembre (3). En outre, de nombreux magistrats
(1) En effet, à Athènes, une partie des sénateurs romains étaient partisans de la guerre. Dion, L, 3 : pouX^ -ré Tiva èx Twv itapóvTwv f^òç)OlC!^ xai Xe;(8£VTCi)V é<f' Ixâxepa tioXXwv...
(2) Plutarque, Ant., 56.