‹ Grandeur et décadences de Rome; (volume 3)Chapitre 16 sur 29 · IV. H · texte numérisé non relu

IV. H

il n'avait pas pu, lui non plus, mener à bonne fin la grande entreprise; et l'Italie, à mesure que le triumvirat se désagrégeait, reprenait son audace, perdait sa longue patience, murmurait contre tout le monde et même contre Antoine. Ainsi les premières nouvelles concernant les donations d'Alexandrie furent très mal accueillies par le public. Mais ces mêmes nouvelles causèrent une bien plus vive inquiétude dans le cercle des amis d'Octave. Parmi toutes les choses accomplies par Antoine à Alexandrie, il en était une qui devait surtout offenser Octave : c'était que Césarion avait été reconnu fils légitime de César. Par cet acte, comme aussi par l'abandon d'Octavie et de ses enfants, Antoine ne montrait pas seulement qu'il ne se souciait plus en aucune façon de l'amitié d'Octave, mais il le déclarait pour ainsi dire l'usurpateur du nom et des biens du dictateur. S'il y avait eu tant de querelles entre Octave et Antoine alors qu'Octavie était l'épouse chérie et la conseillère écoutée du triumvir, que serait-ce à l'avenir, si Antoine tombait sous l'influence de la reine, qui ne rêvait que de disquaUfier Octave comme héritier de César, au profit de Césarion? En outre, Antoine venait de décider d'élever à trente le nombre de ses légions, en prévision de la guerre de Perse, et il avait déjà de nombreux agents occupés à recruter des soldats en Italie et en Asie. A la tête de trente légions, des contingents d'Asie, de sa flotte et de l'Egypte, disposant du trésor du roi d'Arménie et de celui des Ptolémées, Antoine allait avoir une puissance formidable, siu'tout s'il réussissait à faire la conquête de la Perse. Si en l'an 36 on pouvait encore se demander s'il n'y aurait pas pour Octave plus d'avantages que d'inconvénients à ce que la Perse fût conquise, il était clair maintenant qu'Octave devait faire tout son possible pour empêcher l'en-

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treprise, car il serait à la merci de son rival, si celui-ci venait à réussir. Or il n'y avait pour lui qu'un moyen d'entraver l'entreprise : c'était de s'opposer, dans le sénat;, à la réorganisation des provinces orientales faites par Antoine à Alexandrie. Le refus du sénat ferait naître certainement pour Antoine de grandes difficultés en Orient, qui le détourneraient de la guerre. Mais ne risquerait-on pas ainsi de faire naître une guerre civile et de grands malheurs?

Poussé par le désir de prendre lui-même, en personne, possession au 1" janvier de son second consulat, mais peut-être aussi à cause de ces nouvelles difficultés, Octave était revenu vers la fin de l'an 34 à Rome, en laissant en Dalmatie Statilius Taurus pour y terminer la guerre (1). Il tenait évidemment à examiner la situation avec ses conseillers les plus fidèles, avant de prendre une décision aussi grave. Il serait bien intéressant de connaître par des documents directs les considérations sur lesquelles se basèrent Octave et ses amis pour prendre un parti dans des circonstances si difficiles : mais faute de renseignements, nous sommes réduits à tirer des conjectures de l'examen de la situation où se trouvaient l'Italie et Octave. Le moment était bizarre et confus. Le mouvement qui poussait tant d'esprits, effrayés par la terrible dissolution sociale dont ils étaient témoins , à remonter aux sources historiques de la nation, à revenir aux petits commencements du grand empire, avait encore fait des progrès, depuis qu"Octave à la fin de l'an 36 avait montré, par son revirement politique, qu'il penchait lui-même vers ces idées-là. Ce mouvement devenait maintenant un véritable mouvement conservateur des

(1) Appien, m, 27; Dion, XLIX, 38,

classes cultivées et aisées, dans lequel se laissaient peu à peu entraîner les vieux révolutionnaires euxmêmes. Bien des gens se mettaient à professer ouvertement ces idées; partout on discutait de la vraie et saine morale qui était nécessaire pour guérir le mal; la littérature était pleine de cet esprit; non seulement Virgile entonnait dans le second livre des Géorgiques son grand hymne au paysan laborieux, économe, pieux, austère et modeste, et qui n'emplit pas la république de guerres civiles « afin de boire dans des coupes précieuses ou de se vêtir de pourpre »; mais Horace lui-même abandonnait les bagatelles dont il s'était occupé jusquelà pour aborder de plus grands sujets. S'étant à la fin décidé à publier les diverses satires qu'il s'était jusquelà contenté de lire à quelques amis, il avait, pour la mettre comme introduction à son recueil, écrit la première de ses grandes satires morales, dans laquelle il ne racontait plus de frivolités ni de petites aventures, mais étudiait une douloureuse maladie de la civilisation, qui, en vers ou en prose, avec une solennité mystique ou une ironie légère, a été impitoyablement dénoncée par tant de grands esprits, depuis Jésus jusqu'à Spencer et à Tolstoï : la passion aveugle et déraisonnée des richesses pour elles-mêmes, qui enlève aux hommes jusqu'au moyen d'en jouir et les rend plus esclaves encore que la pauvreté (1). Avec cette superbe introduction, — c'est la première des satires, —le livre avait enfin paru, et Horace n'avait pas eu à se repentir d"avoir triomphé de ses répugnances; car, à peu près à cette époque, et probablement à la suite de la publication du livre, Mécène lui fit don d'une belle propriété dans la Sabine, avec huit esclaves pour la cultiver et

(1) Voy. Horace, Sat., I, i, 41 et suiv.

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un bois d'une assez belle étendue (1). Par ce don, Horace devenait un bourgeois aisé, disposant d'une de ces modestes propriétés, dont Varron avait étudié l'exploitation, et sur les revenus desquelles une si grande partie de la classe moyenne désirait pouvoir vivre. Désormais à son aise et indépendant, rassuré par les changements survenus chez Octave, encouragé enfin par la faveur croissante que les idées conservatrices trouvaient auprès du public, il s'était donc mis à écrire le second livre des satires, qui devait être infiniment supérieur au premier, non seulement pour l'art déployé dans la composition, les dialogues, les anecdotes, les descriptions, l'ironie, mais aussi à cause de l'importance des sujets traités. Sans toucher jamais aux scabreuses questions politiques, Horace y illustrait simplement, avec esprit et humour, dans de brillants dialogues, par de petites scènes saisies sur le vif des mœurs contemporaines, à l'aide de paradoxes bizarres, cette morale de modération, de simpUcité, de sincérité que Cicéron avait tirée avec tant de solennité des traditionsromaines etde laphilosophie grecque, que Didymus Aréus enseignait à Octave, au nom de Pythagore, et à laquelle aussi aboutissaient peu à peu, en se ressaisissant, les aspirations conservatrices de tous ceux qui voulaient jouir en paix de ce qu'ils avaient sauvé ou de ce dont ils s'étaient emparés au cours de la révolution. Assurément, il ne fallait plus demander à un homme de cette époque fatiguée l'audace véhémente d'un Lucilius. Horace était prudent; il parlait des vices d'une façon anonyme; s'il lui arrivait de nommer les gens, il se gardait bien de faire allusion à d'autres que des personnages sans importance. Au lieu d'inquiéter les

(1) HoRACB, Sat., II, VII, 118; Ep. l, xiv, 1 : Vilice gilvarum...

puissants, il préférait mettre en scène un petit propriétaire de Venouse , nommé Ofellus , qui avait été dépouillé comme lui en l'an 41, et qui s'était résigné à devenir le colonus ou métayer de celui qui l'avait dépouillé, et il faisait prononcer par ce personnage autorisé une spirituelle invective contre la richesse. Cette obscure victime des guerres civiles condamne les vaines et stériles dépenses qu'entraîne le luxe et qui dans toutes les sociétés civilisées rendent tant de gens esclaves de Tor; il vante au contraire la simplicité et la sobriété, comme le moyen de conserver au corps la santé et d'éviter ces catarrhes gastriques qui faisaient si peur à Horace, et qui gâtent pour tant de gens dans les civilisations trop raffinées la santé et la joie de vivre; enfin il flétrit, comme ils le méritent, les riches qui ne dépensent rien pour la patrie. Après Ofellus Horace nous montre un marchand d'antiquités, un certain Damasippe, qui a fait faillite et qui a été empêché de se ieter dans le Tibre par Stertinius, un de ces étranges philosophes de carrefour, dont Rome était pleine alors. Damasippe expose la doctrine de son grand philosophe en haillons, qui n'est qu'une exagération bizarre du stoïcisme. Tout le monde est fou sur cette terre; les hommes cupides sont fous, les avares sont fous, et aussi les prodigues, les ambitieux, les amoureux; Horace luimême est fou. « Moins que toi, en tout cas... », dit le poète pour finir; mais combien de rudes vérités n'at-il pas, auparavant, mis dans la bouche de son Damasippe! Puis nous entendons Catius faire sur un ton solennel, et comme s'il s'agissait de la plus grave question, une longue dissertation sur l'art de préparer et de servir les mets, ridiculisant la gourmandise grossière qui s'était répandue pendant les bouleversements de la révolution, dans la ville pleine de rotu-

riera enrichis. Le bon maître nous avertit entre autres choses qu'il n'est pas nécessaire de donner des repas somptueux, mais qu'il convient de veiller à ce que les assiettes soient bien propres et les salles bien balayées. Une autre satire attaque l'avidité de l'argent « sans lequel la naissance, la vertu, l'honneur ne valent pas un fétu de paille » et sous un de ses aspects les plus hideux : la chasse aux testaments. La petite villa que Mécène lui a donnée inspire enfin au poète de très sages considérations sur la tranquillité de la vie des champs, lui fait détester les cités pestilentielles et lui rappelle la fable du rat de ville et du rat des champs. Timide, sachant se contenter de peu, d'une santé délicate, dépourvu d'ambitions, cette manière de comprendre la vie était bien celle qui convenait à son tempérament. Ce second livre des satires d'Horace est, lui aussi, une preuve de la diffusion croissante des idées politiques et morales de Gicéron et de Varron, du grand revirement des esprits qui, bien que lentement, s'accentuait à mesure que la puissance des triumvirs s'affaiblissait et que, les plus gros appétits étant satisfaits, l'ardeur révolutionnaire se refroidissait. Les bandes de pillards qui, en l'an 44, étaient arrivées de toute part s'abattre sur Tltalie, la noblesse, les chevaliers, les classes moyennes, saccageant tout, avaient disparu; ceux qui n'avaient pas péri s'étaient repus; les vétérans de César vivaient maintenant en Italie comme des rentiers à l'aise; il se formait dans ces bandes une classe de parvenus que la révolution avait rassasiés et qui, ne redoutant plus une restauration conservatrice des vieilles forces sociales, commençaient à devenir eux-mêmes conservateurs, à désirer que l'ordre fût rétabli, à se désintéresser du triumvirat, à se laisser entraîner volontiers dans ce mouvement des esprits

vers les mœurs et les institutions du passé. En somme, la révolution victorieuse s'apaisait ; on oubliait petit à petit les haines, les rancunes, les regrets de l'épouvantable crise à peine terminée, à la grande joie d'Octave qui inclinait depuis longtemps à encourager ce mouvement, parce qu'il avait plus de choses à faire oublier que les autres chefs de la révolution. En effet, si, depuis la réforme de l'an 35, il n'était plus aussi détesté qu'autrefois, les souvenirs du passé étaient encore trop vivants et il restait autour de lui trop de rancunes et trop de défiance! Virgile, par exemple, qui le connaissait depuis quelque temps déjà, parlait de lui en différents endroits des Géorgiques et en faisant de lui de grands éloges; mais Horace observait encore une grande réserve vis-à-vis du vainqueur de Philippes, malgré son amitié pour Mécène, et bien qu'Octave l'eût peut-être encouragé à continuer la propagande morale entreprise par lui dans ses satires. Les donations d'Alexandrie, les méfiances bien légitimes que l'étrange politique orientale d'Antoine excitait en lui et dans son entourage, décidèrent Octave à se mettre résolument à la tête de ce mouvement traditionaliste et nationaUste au heu de l'encourager avec discrétion; à s'en servir comme une défense contre les intrigues d'Antoine, et à se poser ouvertement en champion de la cause et de la tradition nationales, en s'opposant à l'approbation des donations qui avaient été faites à Alexandrie. Cette détermination semble avoir été très audacieuse, à nous qui savons quelles en furent les conséquences; mais il n'est pas impossible qu'Octave et ses amis se flattassent encore à ce moment de pouvoir par ce moyen acquérir de la popularité sans trop de peine et sans grand danger. L'Italie et le monde romain tout entier étaient épuisés; Antoine n'allait

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pas provoquer à la légère une guerre qui l'obligerait à tout le moins à renoncer à la conquête de la Perse : il aimerait mieux renoncer à son grand projet qui, d'ailleurs, présentait bien des dangers, et rester d'accord avec son collègue. En tout cas l'opinion publique était si contraire aux donations d'Alexandrie, qu'Octave, qui désirait tant faire oublier son passé et devenir populaire, ne pouvait laisser échapper cette occasion unique de faire à la fin, après tant d'actions vilaines, un beau geste. Ce qui se passa à la séance du 4" janvier le prouve. Domitius et Sossius avaient si bien deviné l'intention d'Octave, ils s'étaient si exactement rendu compte de l'état de l'opinion publique, qu'ils avaient décidé de ne communiquer au sénat ni le compte rendu, ni la demande d'Antoii.e. Ainsi ils enlevaient à Octave l'occasion de se poser en défenseur de la cause nationale, et gagnaient du temps, pour permettre à Antoine de réparer son erreur. Mais Octave, qui n'eût voulu pour rien au monde manquer son geste si longtemps médité, pria les agents d'Antoine de lire les lettres de son collègue à la séance du 1" janvier de l'an 33. Ceux-ci naturellement s'y refusèrent; Octave insista; et alors ils consentirent simplement à lire la relation de la guerre d'Arménie (1). La fin de l'année approchait. N'espérant plus arriver à faire lire toutes les lettres d'Antoine et sa demande. Octave prit un parti expéditif : le 1" janvier de l'an 33, présidant le sénat comme nouveau consul^ il fit un discours de summa republica, dans lequel il raconta lui-même les donations qui avaient été faites à Alexandrie, en les blâmant d'une façon sévère (2).

(1) Dion, XLIX, 41.

(2) Plut ARQUE, Ant., 55; Gir. Kromayer, dans Uermet. XXXIII, p. 37.

Ainsi Octave, pour gagner un peu de popularité^ se déclarait l'adversaire de la politique orientale d'Antoine. Mais personne ne prévoyait encore les terribles effets qui résulteraient de cette opposition. Octave, au fond^ avait voulu simplement sonder l'opinion publique. Tout le monde, après cette séance, revint à ses préoccupations habituelles, comme s'il s'agissait d'un incident ordinaire de politique. Peu de temps après, Octave abdiqua le consulat pour le céder à un ami et retourna en Dalmatie (1); et Agrippa, qui cette année-là devait être édile, s'occupa seulement toute Tannée de donner du travail aux artisans de Rome, si négligés par le gouvernement depuis la mort de Clodius et celle de César. Il embaucha, en les payant de son argent, un grand nombre d'ouvriers, pour réparer la voirie, restaurer les édifices publics les plus délabrés, nettoyer les égouts, relever l'aqueduc d'Acqua Marcia, dont on ne pouvait pour ainsi dire plus se servir (2); il entreprit, et toujours à ses frais, la continuation des saepta Julia, que César avait commencés pendant la guerre des Gaules {3); il distribua aux pauvres de l'huile et du sel (4); il conçut et commença à exécuter un projet encore plus vaste. Le petit peuple de Rome avait appris à aimer les bains, non pas les simples bains froids que l'on allait autrefois prendre dans le Tibre, pour la santé et la propreté, mais les bains d'agrément, tièdes ou chauds, suivis de frictions à l'huile. Comme on n'avait pas toujours chez soi de salle de bain, des

(1) Appien, m, 28.

(2) Dion, XLIX, 43.

(3) Dion, LUI, 23 dit qu'Agrippa les termina et les inaugura en l'an 26 avant J.-G. Il me paraît donc vraisemblable de supposer qu'il fit reprendre ce travail à cette époque-là.

(4) Dion, XLIX, 43.

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spéculateurs privés avaient ouvert de médiocres établissements, souvent malpropres, où on était servi par des esclaves : il y en avait à la portée de toutes les bourses, et on pouvait même n'y dépenser qu'un quadrans (1). Agrippa voulut que cette année-là les pauvres pussent aller se laver à ses frais dans les bains tenus par des particuliers (2); et il eut l'idée de construire dans la partie la plus basse du Champ de Mars, dans le marais Capréa, qu'il combla probablement, faisant ainsi l'économie de l'argent qu'il aurait fallu pour acheter le terrain, un élégant sudatorium ou bain de vapeur, ce que les anciens appelaient un laconicum, dans lequel un grand nombre de modestes plébéiens pourraient se baigner (3); à cet établissement serait ioint le grand sanctuaire, le Pantheum, qui devait être, non pas le temple de tous les dieux, comme on l'a cru souvent, en interprétant mal son appellation qui signifie seulement « très divin (4) », mais probablement un temple de Mars et de Vénus, les divinités tutélaires de la famille Julia (5). Agrippa s'appliqua en outre à donner plus d'entrain aux jeux publics, devenus mesquins depuis trop longtemps; et dès les premiers qu'il donna, il paya tous les barbiers de Rome, pour qu'ils fissent la barbe gratis aux pauvres (6), La miière à Rome était en effet si grande que cette petite .pense

(1) Horace, Sat., I, m, 137 : quadrante lavatum... ibi».

(2) Dion, XLIX, 43.

(3) Voy. Lanci ANI dans Notizie degli Scavi, 1881, p. 276 et suiv. Il me paraît vraisemblable de supposer que toutes les constructions que Dion, LUI, 27, dit avoir été inaugurées en l'an 25 av. J.-G. furent commencées à ce moment-là. On a ainsi un espace de temps suffisant pour le travail.

(4) L'adjectif pantheus est souvent attribué à un dieu. Voy. C. I. L, III, 1139; VI, 695.

(5) Dion, LUI, 27.

(6) Id., LXIX, 43.

semblait onéreuse à bien des gens; et les barbiers, qui e'taient nombreux alors à Rome, comme ils le sont aujourd'hui à Naples et à Londres, ne gagnaient pas grand'chose ; en sorte qu'Agrippa rendait service à la fois aux barbiers et à leurs clients.

Au printemps de l'an 33, tandis qu'Octave se hâtait de conclure la paix avec les populations de la Dalmatie (1), Antoine donnait des ordres pour réunir de nouveau en Arménie, en les faisant venir des différentes parties de l'Orient, seize légions et peut-être davantage (il en avait laissé là quelques-unes l'année précédente); et il partit lui-même de bonne heure d'Alexandrie pour l'Arménie, où il voulait conclure définitivement l'alliance avec le roi de Mèdie. Il était si loin de supposer que des difficultés naîtraient en Italie au sujet de l'approbation des donations faites à Alexandrie, qu'il s'occupait sans inquiétude de la campagne de Perse. Il fut donc très surpris quand, au cours de son voyage, et probablement au mois de mars, il fut informé du discours qu'Octave avait prononcé à Rome. Pour quelles raisons son collègue, qui semblait naguère désireux de vivre en bon accord avec lui, s'opposait-il maintenant à l'approbation de ce qu'il avait fait à Alexandrie, au risque de lui faire perdre son prestige de triumvir dans tout l'Orient? La défiance est le sentiment qui prend le plus d'acuité dans le danger : Antoine envoya donc aussitôt à Rome des agents pour surveiller Octave et son monde de plus près que ne le faisaient ses agents ordinaires, et pour répondre au sénat et dans les réunions publiques au discours d'Octave, en réfutant ses accusations. Octave avait pris la Sicile et les provinces de Lèpide; il avait avantagé ses vétérans

(1) ÀPPIEN, /{/., 28.

dans la distribution des terres; il n'avait pas loyalement partagé avec lui les soldats enrôlés en Italie; il lui convenait donc, au lieu d'accuser Antoine, de se montrer plus honnête et de donner à son collègue tout ce qui lui revenait (1). Il écrivit aussi à Octave une lettre, dans laquelle il répondait aux allusions faites à Cléopâtre, en déclarant franchement que Cléopâtre était sa femme, comme si Octavie n'existait pas, mais avec des expressions si obscènes qu'il me serait impossible de traduire le fragment qui est venu jusqu'à nous (2); et c'est regrettable, car on y verrait les deux principaux personnages de l'empire échanger des récriminations sur un ton digne de voyous ou d'étudiants ivres. La décence était une chose complètement inconnue des anciens. Cependant Antoine, ne jugeant pas la difficulté assez grave pour abandonner son expédition contre les Parthes, continua son voyage ver» l'Arménie.

A son retour de Dalmatie, en juin ou en juillet probablement. Octave reçut à Rome la lettre d'Antoine, et sut qu'il avait envoyé des agents pour le surveiller, pour ourdir des intrigues et pour répondre à ses accusations. La réplique d'Antoine était habile et sa justesse ne pouvait pas ne pas être sentie par le public impartial, qui, s'il n'approuvait pas ce qu'Antoine avait fait à Alexandrie, n'était pas cependant saisi de cette indignation qui aurait fait tant de plaisir aux adversaires d'Antoine (1). Le coup de sonde jeté par Octave dans l'opinion publique n'avait pas rapporté autant qu'il l'espérait. Le monde politique se montrait même encore plus réservé et plus circonspect

(1) Dion, L, 2. Plutabque, Ant., 55.

(2) SnÉTONE, Aug., 69 : Quid te mutavit... En ce qui concerne la date de cette lettre, voy. Kromayer, dans Hermes, XXXIII, p. 36.

que le public. En théorie, quand on bavardait sur le forum ou dans de petites réunions, tout le monde témoignait de son admiration pour la république, de son cuits pour les glorieuses traditions latines, de son désir d'un retour à une politique vraiment romaine : mais^ lorsqu'il s'agissait de traduire ces conversations privées en actes accomplis en plein jour^ on ne trouvait plus personne pour affronter la colère d'Antoine. Il était trop puissant; il n'était pas seulement le chef de l'État; il n'avait pas seulement une armée formidable ; il disposait aussi d'un trésor considérable, avec lequel il pouvait à chaque instant venir en aide à tel ou tel sénateur dans Tembarras. En sorte que, si la plupart des gens n'approuvaient pas ouvertement Antoine, ils n'encourageaient pas non plus l'opposition que lui faisait Octave. Qu'allait donc faire celui-ci, brouillé maintenant avec Antoine et qui voyait le monde politique si incertain, le public si froid et si peu courageux? La loi qui instituait le triumvirat arrivait à son terme, et cela rendait encore plus graves les difficultés présentes. Pienouveler le triumvirat comme en l'an 37, était maintenant chose tout à fait impossible. Le triumvirat était tombé dans un trop grand discrédit et n'avait plus sa raison d'être : les vétérans eux-mêmes, les magistrats et les sénateurs créés pendant les dernières années, les acheteurs de biens confisqués, tous ceux enfin qui devaient leur fortune au triumvirat, se sentant maintenant en sûreté, devenaient les adversaires de ce régime désordonné et illégal qui avait duré trop d'années. D'ailleurs, cette division de l'empire semblait à tout le monde absurde et intolérable. Antoine et Octave pourraient-ils continuer, contre l'opinion publique unanime, un régime si décrié, même s'ils réussissaient à obliger les comices

à renouveler la loi? D'autre part. Octave, bien que fort assagi, ne songeait assurément pas à se retirer dans la vie privée, après avoir rétabli tout simplement les vieilles institutions républicaines; et même s'il l'eût voulu, ses principaux amis ne le lui auraient certainement pas permis. Octave, en effet, n'avait pas le terrible prestige de Sylla pour pouvoir s'accorder du repos, sans compromettre tous les intérêts si considérables qui s'étaient groupés autour de lui et la coterie politique dont il était le chef. La situation était devenue très compliquée et très obscure; et pour en sortir il fallait s'entendre avec Antoine qui se montrait courroucé et émettait des prétentions absurdes. Pour l'obliger à changer de politique, il n'y avait pas d'autre moyen que d'opposer à ses accusations d'autres accusations, à ses demandes d'autres demandes. C'est ainsi qu'Octave, — c'est la loi éternelle de toutes les luttes, — obligé d'entrer plus avant dans la mêlée, commença à diriger ses invectives et ses accusations, non pas sur Antoine lui-même, qui était trop respecté et trop puissant, mais sur Cléopâtre qui était odieuse aux Romains pour tant de raisons. Aux récriminations d'Antoine, il répondit lui-même, et fit aussi répondre ses amis par des discours au sénat et dans les réunions publiques; il lui reprocha de vivre avec Cléopâtre, de considérer comme ses fils les bâtards qu'il avait eus d'elle, d'avoir fait à la reine des donations considérables aux dépens de Rome, d'avoir reconnu comme fils de César, Césarion; il lui conseilla de donner à ses vétérans les terres conquises en Arménie et en Perse; il blâma la perfidie à laquelle il avait eu recours contre le roi d'Arménie; il se déclara prêt à partager avec Antoine les provinces de Lèpide quand il lui aurait donné sa part de l'Arménie et ^e l'Éygpte. C'était lu provocation la plus

violente : en parlant ainsi, en effet, Octave semblait déclarer que l'Egypte devait être déjà considérée comme une province romaine.

Les choses se gâtaient, et on commençait à s'inquiéter à Rome. Trop souvent déjà, de petites et misérables discordes avaient fait naître des guerres civiles meurtrières. Mais on devait encore être bien plus troublé à la cour d'Alexandrie. Cléopâtre voyait se former à Rome, autour d'Octave, un parti qui s'opposait à la reconstitution du royaume d'Egypte; et qui, selon toute probabilité, provoquerait tôt ou tard une guerre sur cette question (1). Cléopâtre fit-elle connaître par des messagers ses craintes à Antoine, et agit- elle, même à distance, sur son esprit? Ou bien Antoine, tandis qu'il se dirigeait sur l'Arménie, se dit-il lui-même que cette opposition, comme auparavant les pourparlers de Tarente, avait pour but d'entraver son entreprise contre la Perse, et que par conséquent, il était utile de régler avant la guerre, et cette fois d'une façon définitive, les affaires d'Italie, en réduisant à néant l'opposition que l'on faisait à sa politique orientale? L'une et l'autre supposition sont vraisemblables. Toujours est-il que pendant l'été de l'an 33, tandis qu'il s'approchait avec une partie de son armée de l'Araxe, pour y rencontrer le roi de Mèdie, Antoine modifia tout à coup ses projets et résolut d'employer l'année suivante, non plus à faire la conquête de la Perse, mais à se débarrasser de son rival. Il se contenterait pour le moment d'offrir au roi

(1) BoncHÉ-LECLERCQ, Htttoire des Lagides, vol. II, p. 285 . ,« Elle (Cléopâtre) sentait approcher le joiir de la lutte inévitable, le joiir où Rome lui deiiianderait compte, à elle, la magicienne responsable, des entreprises tentées contre l'honneur de la grande République et l'intégrité de son empire, m

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de Mèdie un contingent de soldats romains, pour l'aider dans la guerre contre le roi de Perse^ et lui demanderait en échange de lui prêter de la cavalerie. Il enverrait une grosse armée et une flotte nombreuse en Asie Mineure, à Ephèse, et au moment où les pouvoirs des triumvirs allaient expirer, il referait la manœuvre qui avait si bien réussi à César en l'an 50 : il ferait au sénat la proposition de renoncer au commandement, si Octave, lui aussi, y renonçait. De deux choses l'une : ou Octave consentirait, et alors Antoine, mettant à profit le temps nécessaire pour lui transmettre la décision, se ferait, probablement avec le prétexte de la guerre contre la Perse, prolonger son commandement alors qu'Octave aurait déjà déposé le sien; ou Octave ne consentirait pas, et alors il pourrait commencer la guerre en se donnant comme le défenseur de la liberté foulée aux pieds par son collègue, et comme le destructeur de la tyrannie d'Octave (1). La

(1) Dion, XLIX, 41. — Nous sommes si mal renseignés sur cette lutte décisive, qui devait clore l'époque des grandes guerres civiles, qu'il nous faut continuellement recourir à des hypothèses, pour expliquer un peu clairement la conduite des dillcrents personnages. Il me semble toutefois impossible d'expliquer la politique d'Antoine, sans admettre qu'il voulait profiter de la fin légale du triumvirat, pour se débarrasser de son collègue, comme Octave s'était débarrassé de Lèpide, et rester seul au pouvoir. La proposition qu'il renouvela plusieurs fois de déposer le triumvirat avec Octave, tendait évidemment à rendre impossible à celui-ci une campagne pour la prolongation du pouvoir triimaviral. Comment aurait-il osé proposer une prolongation déjà si impopulaire, quand Antoine lui-même se déclarait contraire? Mais comme il est peu probable qu'Antoine voulût rentrer dans la vie privée, il est évident qu'il devait avoir préparé quelque coup, pour se faire redonner au moins le proconsulat de l'Orient et le commandement de l'armée après qu'il am-ait déposé avec Octave le triumvirat. Il aurait ainsi conservé sa haute situation en Orient et aurait pu continuer sa politique compliquée; Octave, au contraire, n'aurait pu

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