LA CHUTE DE L EGYPTE
Ni Antoine ni Octave ne comprirent d'abord la gravité de ce qui s'était passé à Actium. Parti à contrecœur, comme un homme qui sent qu'il va commettre une faute irréparable, Antoine s'était arrêté trois jours après, avec Cléopâtre, au cap Ténare, où il avait appris les nouvelles peu précises que la rumeur publique avait déjà apportées là. D'après ces bruits, sa flotte était perdue,, mais son armée demeurait intacte et toute prête à livrer bataille. Antoine envoya aussitôt un message à Canidius pour lui dire de faire passer bien vite son armée en Asie par la route de Macédoine (1); et il reprit la mer pour se rendre à Alexandrie. Octave, de son côté, même après la reddition des légions ennemies, n'osait pas, comme César après Pharsale, tirer parti inmiédiatement de son succès et se lancer à la poursuite de l'ennemi. Antoine avait si souvent échappé à de terribles dangers; il était encore si puissant et si admiré I Octave pouvait-il considérer comme définitive la victoire d'Actium remportée d'une façon si singulière, et presque sans combattre? D'ailleurs trop de soucis le retenaient en Grèce, et surtout le manque d'argent, qui l'obligeait à contracter des emprunts
(1) Plctarqde, Ani., 67.
auprès de ses tribuni mililum. La reddition des dixneuf le'gions d'Antoine le mettait dans un grand embarras. Avec quel argent allait-il les payer^ puisqu'il n'en avait même pas pour les siennes? Cependant les nouvelles de la bataille navale, de la reddition de Tarme'e, de la fuite d'Antoine, — ces trois faits réunis faisaient croire facilement à une extraordinaire victoire remportée par Octave, — se répandaient en Europe et en Asie, et changeaient tout à coup la disposition des esprits. L'effet s'en fit sentir d'abord en Grèce, comme il était naturel. Toutes les villes qui avaient auparavant flatté Antoine et Cléopâtre se rendirent sans combattre, à l'exception de Corinthe qui fut prise par Agrippa (4); et, malgré l'inévitable contribution qui leur fut imposée, elles élevèrent des statues à Octave, lui décrétèrent des honneurs (2), firent assaut de servilités auprès du vainqueur, en épiant, en dénonçant, en arrêtant les partisans d'Antoine. Mais il en résultait une nouvelle difficulté pour Octave. Antoine et ses partisans n'avaient pas été déclarés ennemis publics, et Vimperium attribué par la conjuratio à Octave ne s'étendait qu'aux Italiens, et qu'à ses soldats. Gomment fallait-il donc traiter les vaincus? Octave aurait penché vers la modération et la clémence; mais après la victoire, le parti victorieux, irrité du danger qu'il avait couru, et les soldats mêmes d'Antoine exaspérés par la trahison dont ils se croyaient victimes, réclamaient le châtiment de ceux qu'on accusait d'avoir voulu livrer l'Italie à la reine d'Egypte.
(1) Dion, L, 13 : ûdtepov... c'est-à-dire après la bataille d'Actium, puisqu'on voit dans Pldtarqde, Ant., 67, que, quelques jours après la bataille, Corinthe était encore au pouvoir d'Antoine.
(2) Voy. des inscriptions qui sont probablement de cette époque : C. I. G. (Bœck) 1069; 2282; 2283. G. /. L., III, 7255 G. i. G. (Gr. Sept.) I, 63; 1863.
Octave fut contraint, par les haines et les rancunes de ses soldats, à faire un nouveau massacre (1); mais il le fit à contre cœur, avec des oscillations de clémence et de séve'rité qui bien souvent faisaient de'pendre la vie et la mort d'un accident heureux, d'un retard de quelques heures, d'un rien. Le nombre des victimes semble avoir e'té tout de même assez considérable : parmi elles, il y eut aussi le fils de Curion, le fils de l'ami de César, à qui on fit, pour cette raison, un crime de ce qu'il avait suivi son beau-père (2). Cependant de la Grèce, la nouvelle de la victoire parvenait en Asie; la riche province, dépourvue alors de soldats, et se sentant déjà au pouvoir d'Octave, se disposa elle aussi à l'honorer par des décrets et des statues, et à lui demander protection et secours; bon nombre des souverains asiatiques, qui étaient partis du golfe d'Ambracie pour rentrer chez eux, cherchaient maintenant à engager des pourparlers avec le vainqueur (3). Ainsi la nouvelle se répandait et parvenait enfin à Alexandrie, où elle fut apportée dans la seconde moitié d'octobre par Canidius lui-même (4) ! Encouragé par ce mouvement des esprits en sa faveur, Octave se décida à congédier tous les soldats qui avaient fini leur temps de service, sans leur donner aucune récompense, et il chargea Agrippa et Mécène, en octobre et en novembre, de reconduire en Italie beaucoup de troupes (o). Mais, sauf cette grave décision, il ne prit aucun parti
(i) L'éloge de Velléius, II, 86 : Vicloria clementit$ima est un peu exagéré. Dion, LI, 2, nous dit qu'il y eut de nombreuses condamnations. Le passage du Mon. anc. I, 14 (Lat.), où il est fait allusion à ces jugements, est mutilé.
(2) Dio.n, LI, 2.
(3) Id., LI, 1.
(4) Plutarqoe, Ant.t 7i.
<5) Dion, LI, 3.
définitif et il resta en Grèce, perdant son temps à se faire initier aux mystères d'Eleusis, sans se décider ni à tenir les promesses qu'il avait faites au moment de la campagne pour la conjuratio et à faire la guerre à fond à Antoine et à Cléopâtre, ni à chercher encore une fois à en venir à une entente avec Antoine.
Mais les hésitations du vainqueur irrésolu furent bientôt emportées par une force à laquelle il ne pouvait guère résister : par l'opinion publique en Italie, où la bataille d'Actium avait amené dans les esprits un revirement soudain et complet. L'Italie avait suivi cette guerre lente avec une mauvaise humeur, mêlée d'amertume et de rage. Après tant de déceptions, pouvait-on nourrir encore quelque espoir? Au lieu du rétablissement de la république qui avait été promis tant de fois, on avait l'épouvantable désordre de deux factions se faisant la guerre, sans même une apparence de justification légale; le prestige de Rome était si bien tombé que les massacres d'Italiens recommençaient en Orient; les conditions économiques de l'Italie n'étaient pas meilleures que les conditions morales et politiques. L'Italie avait trop souffert de ce double gouvernement qui depuis dix ans la tenait séparée des provinces riches et civilisées de l'Asie, et 'es fortunes avaient trop de peine à se reformer; le gouvernement des triumvirs avait épuisé non seulement tout l'empire, mais aussi la patience de l'Italie, en contractant des dettes auprès d'une foule de gens, et en ne payant que très irrégulièrement les soldats, les fermiers et les fournisseurs. Le trésor était vide. Il fallait cependant des sommes énormes pour réorganiser les services publics qui avaient été abominablement négligés, et l'argent ne se prêtait qu'à un taux très élevé. Tout le monde était exaspéré par cet état de
choses, mais on ne voyait aucune force sociale assez puissante pour y mettre fin. Aussi il était facile de prévoir que l'Italie ferait retomber toutes ses sourdes rancunes sur celui des deux rivaux qui succomberait, comme sur l'auteur de tout le mal; mais personne peut-être n'avait songé qu'après Actium, l'Italie tout entière se lèverait si furieuse contre Antoine, qui, jusqu'au jour de la bataille, avait joui de sympathies beaucoup plus profondes et générales que son rival, Antoine, véritablement, avait trop abusé de sa fortune et de sa puissance; avec sa politique orientale, il avait trop étourdiment blessé l'orgueil national et porté un trop grand préjudice aux intérêts de l'Italie ; si presque personne n'avait osé se plaindre de lui qu'avec une grande discrétion tant qu'il avait paru être le plus puissant, il porta en un instant, dès que la fortune se mit à l'abandonner, la peine de tout ce qu'il avait fait. L'Italie se rua sur lui avec l'exaspération de tous ses sentiments, bons et mauvais, et que la crise épouvantable des guerres civiles avait surexcités : le besoin de haïr quelqu'un comme étant la cause de ses malheurs, l'empressement servile à aduler le vainqueur, le désir sincère de reconstituer l'unité de l'empire, de rétablir la république et le prestige de Rome dans le monde, de revenir aux véritables mœurs latines, l'espoir que, la puissance romaine recouvrant son unité, les tributs de l'Orient afflueraient de nouveau en Italie, rendraient possibles l'abolition des impôts du triumvirat, la réorganisation des services publics, le retour de l'ancienne prospérité. Tout le monde reprit alors avec indignation les accusations que, dans l'entourage d'Octave, depuis si longtemps on ne cessait , mais en vain , de répandre ; on eut horreur des mœurs et de la conduite d'Antoine, que l'on trouva indignes d'un
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Romain; on crut à toutes les calomnies répandues par ses ennemis, sur lui, sur Gléopâtre, sur leurs rapports, sur leurs intentions parricides. Ainsi en peu de jours le triumvir puissant et adulé devint un grand traître à la cause nationale; Horace lui-même sortit enfin de sa réserve et, dans l'épode ix, il célébra la victoire d'Octave sur ce capitaine d'esclaves, en se plaignant d'avoir dû assister au scandale incroyable de soldats romains obéissant à une reine et à de vils eunuques, alors que les deux mille Galates d'Amyntas s'étaient eux-mêmes refusés à un servage aussi indigne. On décréta à Rome qu'Octave célébrerait le triomphe, qu'on lui élèverait un arc d'honneur à Brindes et un arc de triomphe sur le forum; on décida que le temple du Divus Julius serait orné des rostres des vaisseaux capturés, que l'on célébrerait tous les cinq ans des jeux en souvenir de la bataille, que le jour anniversaire de la naissance d'Octave et le jour où était arrivée la nouvelle de la victoire, on ferait des supplications; qu'à son entrée dans Rome, les vestales, le sénat et le peuple iraient au-devant de lui; que le jour anniversaire d'Antoine serait considéré comme néfaste et qu'il serait interdit à tous les membres de la famille d'Antoine de porter le nom de Marcus (4). Mais l'opinion publique déchaînée ne s'arrêta pas à décréter des honneurs au vainqueur, des représailles contre les vaincus. Elle alla plus loin, La conquête et l'annexion de l'Egypte furent partout réclamées comme une satisfaction et
(1) Dion, LI, 19. Il énumère dans ce chapitre tous les honneurs qui furent décrétés pendant les deux années qui suivirent la bataille d'Actium. Il me paraît probable, par le caractère même des honneurs, que ceux qu'il énumère comme décrétés avant la mort d'Antoine le furent, tous ou presque tous, à la nouvelle de la bataille.
une vengeance nécessaires pour l'outrage que Cléopâtre avait infligé à Rome par ses audacieux projets de fonder à ses dépens un grand empire en Orient. Les hésitations, les scrupules, les craintes qui avaient si longtemps arrêté la politique romaine aux portes de l'Egypte, furent en un moment emportées par ce déchaînement de l'opinion publique. Octave, qui depuis quelque temps cherchait une occasion pour acquérir définitivement la popularité, après laquelle il avait en vain soupiré jusque-là, finit par comprendre que le moment était arrivé, que la conquête de l'Egypte, l'écrasement de Cléopâtre et d'Antoine seraient le grand exploit qui ferait de lui le plus admiré des Romains; et il n'hésita plus. Poussé par la formidable impulsion de l'opinion publique, il sortit de son incertitude et, vers la fin de l'année, se rendit en Asie, pour y passer ITiiver à préparer la conquête de l'Egypte.
Cependant, avec ses hésitations, Octave avait donné à Antoine le temps de se ressaisir, de réorganiser une défense. La puissance d'Antoine ressemblait à un superbe édifice auquel un tremblement de terre a fait soudain de vastes lézardes, mais qu'il n'a pas détruit. L'édifice était encore debout. Malgré tout, Antoine avait onze légions, une flotte, un trésor, des amis, des espérances, et surtout du temps. Si Antoine avait pu déployer la même énergie qu'après la défaite de Modène, il aurait peut-être encore réussi à se sauver. Mais les choses, auxquelles Antoine avait fait si longtemps violence, commençeiient à se venger; les contradictions dans lesquelles il s'était aventuré avec une si superbe insouciance, pendant les années heureuses, commençaient à produire leurs effets funestes. Il n'avait plus sur les soldats, sur les officiers et sur la cour, ni le prestige d'un proconsul romain, ni l'autorité d'un roi d'Egypte;
devenu un personnage incertain, diminué par l'âge et par la débauche, il ne pouvait plus agir avec vigueur; autour de lui, à Alexandrie, Gléopâtre, les fonctionnaires de la cour, les affranchis, ses amis romains, les officiers de ses légions, tous enfin étaient pleins d'épouvante, incertains, agités, irrésolus. Hérode était accouru à Alexandrie ; il avait eu de longs entretiens avec Antoine et lui avait donné un conseil atroce, mais excellent : celui de tuer Gléopâtre, d'annexer l'Egypte à l'empire de Rome, de donner ainsi un démenti à ses ennemis qui l'accusaient de trahir la république au profit de la reine d'Egypte. L'admiration de l'Italie lui reviendrait alors ; Octave serait obligé de suspendre la guerre et de conclure un accord avec lui (1). Mais Antoine n'eut pas le courage de suivre ce conseil; il resta fidèle à Gléopâtre et il s'occupa avec elle de défendre l'Egypte, sans s'arrêter toutefois à aucun plan définitif, en prenant d'un jour à l'autre les dispositions les plus contradictoires, en menant de front, avec une hâte fiévreuse, trois ou quatre projets à la fois, en imaginant les plans les plus extravagants, en créant ainsi les plus grands désordres, et en rendant bientôt soupçonneux ceux mêmes qui avaient encore confiance dans Antoine et dans Gléopâtre. Tout le monde à la fin commençait à se rendre compte de rétrangeté de ce couple. Étaient-ils roi et reine? Mari et femme? Pour lutter contre l'opposition devenue plus vive depuis la défaite et pour grossir le trésor de la guerre, ils firent mettre à mort les personnages les plus riches et les plus contraires à Gléopâtre; ils pillèrent les temples qui contenaient le plus de richesses, et ils en firent porter l'or et l'argent au palais royal; ils dé-
(1) JosÈruE, A. J., XV, VI, 6.
clarèrent majeurs Césarion et Antyllus, le fils d'Antoine et de Fulvie, pour les désigner comme rois et raviver le sentiment dynastique du peuple égyptien, qu'il semblait impossible maintenant de réchauffer en faveur d'Antoine et de Cléopâtre; ils se mirent à construire des vaisseaux à Alexandrie et dans la mer Rouge, pour se préparer à fuir avec leur trésor, les uns disent dans rinde, les autres en Espagne; ils firent recruter des soldats dans différentes régions et ils envoyèrent des ambassades à des rois et à des souverains, pour raffermir leurs anciennes alliances (1). Mais ils ne se décidèrent pas à réunir en Egypte toutes leurs forces, les quatre légions de Cyrène et les trois légions ie Syrie, qui furent laissées où elles étaient, par crainte que ces pays aussi ne vinssent à passer à l'ennemi, et qu'ainsi ne disparût la dernière apparence du grand empire égyptien auquel Cléopâtre ne savait pas renoncer.
C'est ainsi que l'hiver de l'an 31 à l'an 30 vint interrompre la navigation, sans que la guerre entre TÉgypte et Rome fût commencée. Marcus Licinius Crassus, le fils du triumvir, était l'un des consuls désignés pour cette année-là. Les grandes fêtes, comme à l'ordinaire, recommencèrent à Alexandrie; Cléopâtre et la cour cherchaient ainsi à tranquilliser le peuple (2). Mais le découragement était profond; les efforts fébriles de Cléopâtre ne faisaient que l'augmenter et son activité incohérente rendait la confusion plus grande. On en avait la preuve jusque dans les fantaisies lugubres de la jeunesse frivole de la cour, qui, comme si elle avait^ eu au milieu de ces fêtes le pressentiment de la chute,
(1) Dion, LI, 5-6; Pldtarque, Ant., 69.
(2) Pldtarqdb, Ani., 71.
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prochaine, avait quitté le nom de « Société des Inimitables » pour celui des « Associés de la mort (1). » Antoine lui-même avait des accès de zèle et d'activité où il s'occupait de fêtes et de préparatifs militaires^ puis des périodes d'affaissement et de paresse pendant lesquelles il s'enfermait dans des endroits solitaires et ne s'occupait plus de rien (2).
Octave pendant ce temps continuait^ entre Samos et les villes asiatiques de la côte (3), à juger les prisonniers, à régler les affaires des provinces d'Asie qu'il considérait comme étant maintenant à lui, et à préparer la guerre d'Egypte, pour donner satisfaction à l'Italie. Il accorda son pardon à Caïus Sossius, grâce à Lucius Arruntius qui intercéda pour lui (4). Amyntas et Archélaûs reçurent la récompense qu'ils avaient méritée pour être passés à temps du côté du vainqueur; mais les autres petits princes qui avaient soutenu Antoine furent tous dépossédés (5). L'Italie les considérait comme coupables de lèse-majesté vis-à-vis de Rome, et il fallait qu'ils fussent punis. Mais, tandis qu'Octave prenait ces mesures, arriva en Asie, vers le Ì" janvier de l'an 30, un petit vaisseau qui avait osé traverser la mer, pendant ces mois d'hiver où les marins avaient coutume de rester tous au foyer domestique, dans leurs petites maisons des villes maritimes. Quel besoin urgent poussait ainsi ce vaisseau à travers la mer déserte et tempétueuse? Il apportait des lettres d'Agrippa et de Mécène qui avertissaient Octave que les soldats congédiés sans récompense emplissaient
(1) Plutarqce, Ant., 71.
(2) Id., ibid., 69.
(3) Dion, LI, 4; Suétone, Aug., 17.
(4) Velléics, II, 86.
(5) Dion, L!, 2.
l'Italie de troubles, et menaçaient des plus graves désordres, s'ils n'étaient pas traités comme leurs compagnons d'armes qui avaient été libérés avant eux; Agrippa n'était pas parvenu à les calmer, il était donc nécessaire qu'Octave rentrât lui-même sans retard (1). Ce fut là assurément la dernière grande frayeur d'Octave. Le danger était très grand : si Antoine apprenait cette nouvelle, il reprendrait courage, il enverrait en Italie des agents pour enrôler les vétérans désespérés. Antoine et Gléopâtre disposaient du trésor des Lagides, dernière ressource, mais formidable en face d'une armée mutinée à cause de la solde non payée. Sans perdre un instant, comprenant que le moment était décisif, Octave expédia un vaisseau portant une lettre dans laquelle il ordonnait de faire venir à Brindes le plus grand nombre possible de vétérans; et peu après il s'embarqua lui-même pour faire cette traversée d'hiver que l'on considérait alors comme un voyage des plus téméraires. Il faillit en effet par deux fois faire naufrage, et il arriva vers la fin du mois de janvier (2) à Brindes, où l'attendaient un nombre infini de sénateurs, de chevaliers, de quémandeurs venus de partout pour lui rendre hommage et le déranger dans une besogne déjà suffisamment difficile (3). Il comprit bien vite qu'il fallait céder et donner des terres et de l'argent aux vétérans; mais comment s'y prendre puisqu'il en était complètement dépourvu? Il ne voulait ni ne pou-
(1) ScÉTONB, Aug., 17; Plutarqce, Ant., 73; Dio.v, LI, 4.
(2) Diox, LI, 5, nous dit qu'Antoine fut informé à la fois du voyage d'Octave en Italie, et de son retour, et cela veut dire qu'Octave fut de retoiir peu de temps après la reprise de la navigation, qui avait lieu le 5 mars. Comme Octave resta un mois en Italie, il dut arriver à Brindes vers la fin de janvier.
(3) Dio.N-, LI, 4.
vait recourir à de nouvelles confiscations^ maintenant qu'autour de lui tant d'anciens révolutionnaires rassasie's étaient devenus des conservateurs et des amis de Tordre. D'ailleurs il fallait en finir avec la plus grande rapidité;, pour retourner en Asie avant que les nouvelles ne se remissent à circuler avec les vaisseaux, de façon à ce que les troubles fussent déjà apaisés quand Antoine en aurait connaissance. Il promit de l'argent à tout le monde, et résolut d'acheter aux municipes de l'Italie une grande partie de leurs propriétés qui constituaient ce que nous appellerions aujourd'hui des biens communaux, et de prendre leurs terres aux villes qui n'avaient pas pris part à la conjuratio (c'étaient celles sur le territoire desquelles des colonies avaient été fondées pour des soldats d'Antoine), en donnant en échange, aux propriétaires dépossédés, des terres dans des villes à demi abandonnées et en dehors de l'Italie, telles que Dyrrachium et Philippes. Les trésors des Lagides devaient servir à tenir toutes ces promesses et à payer toutes ces terres. Toutefois^ comme les soldats avaient été trop souvent leurrés par des promesses fallacieuses, il voulut les encourager à avoir patience en leur donnant un gage de ses intentions honnêtes : il distribua quelques acomptes, puisant abondamment pour cela dans sa fortune et dans celle de ses amis; il alla même jusqu'à mettre en vente leurs terres et les siennes en Italie, sans que d'ailleurs personne se présentât pour les acheter (1). Puis il repartit à la fin de février pour l'Asie, et pour aller plus vite, au lieu de doubler la Grèce, il traversa l'isthme de Gorinthe, en faisant porter ses vaisseaux sur des chars (2). Il réussit ainsi à être de retour en
(1) Diox. LI, 4.
(2) Id., LI, 5.