‹ Grandeur et décadences de Rome; (volume 3)Chapitre 4 sur 29 · IV · texte numérisé non relu

IV

fit monter une partie des légions de Macédoine sur des vaisseaux qu'il avait trouvés en Asie, et il se prépara à attaquer l'Italie. A ce moment critique, un secours lui arriva. De son refuge dans le delta du Pô, Asinius PoUion avait engagé des pourparlers avec Domitius Ahénobarbus, le maître errant de l'Adriatique, dont le royaume mobile avait pour limites les planches de ses vaisseaux, et il l'avait persuadé de tenter de faire la paix avec Antoine. Les propositions de Domitius arrivèrent au bon moment; Antoine avait besoin de bateaux; il accepta donc, oubliant que Domitius était un des conjurés condamnés par la Lex Pedia (1); et, ayant reçu le renfort des vaisseaux et des deux légions auxquelles Domitius commandait, il partit, laissant Fulvie à Sicyone, au mois de septembre, après avoir écrit à Sextus Pompée qu'il acceptait son alliance. Les opérations militaires commencèrent bientôt des deux côtés. Après^avoir pris Siponte, Antoine vint assiéger Brindes. Sextus débarqua sur les côtes de Lucanie un corps de troupes qui assiégea Cosenza; il en dirigea un autre sur Thurium dans le golfe de Tarente; il envoya une flotte avec quatre légions sous les ordres de son affranchi Ménodore ou Ména pour tenter la conquête de la Sardaigne (2), A son tour, Octave envoya Agrippa reprendre Siponte; il partit lui-même au secours de Brindes, et donna à P. Servilius Rullus l'ordre de réunir d'autres forces et de le suivre (3). Mais il ne

été la révolte des légions de la Gaule ; mais on ne voit pas d'autre raison qui ait pu amener Antoine à sortir de l'expectative où il se tenait. Cette raison d'autre part est suffisante. Il y a une allusion à ce motif dans les négociations pour la paix telles que les résume Appien, B. C, V, 60. C'est aussi l'avis de Ciccotti, A., p. 6.

(1) Appien, B. C, V, 55; Velléius, II, 76.

(3) Dion, 48, 28; Appien. B. C, V, 57-58.

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tarda guère à s'apercevoir que dans cette guerre, comme dans celle de Modène et de Pérouse, la plus grande difficulté venait du mauvais vouloir des soldats qui s'obstinaient à désirer la concorde entre Octave et Antoine et ne prenaient qu'à regret les armes contre le vainqueur de Philippes. Agrippa avait en vain tenté d'appeler sous les armes les vétérans à qui on avait donné des terres dans l'Italie méridionale; Octave, dans Bon voyage à Brindes, avait persuadé à beaucoup de vétérans de le suivre, mais ils ne Tavaient fait que' dans l'espoir de l'amener à conclure la paix (1); Siponte avait été délivrée par Agrippa, mais Servilius, surpris par Antoine auprès de Brindes, avait été défait et abandonné de presque tous ses soldats (2), et sous les murs de Brindes les soldats de César recevaient sans trêve des objurgations et des reproches de ceux d'An-" toine (3). Chose plus grave encore, Salvidiénus entamait, semble-t-il, des négociations avec Antoine pour lui rendre l'armée qu'Octave lui avait prise, car il lui semblait impossible de la maintenir dans la fidélité à son nouveau maître. Avec une armée si peu disposée à se battre, il était difficile à Octave d'agir vigoureusement : les triumvirs étaient à la fois les maîtres de l'empire et les esclaves des légions. D'autre part, Antoine se disposait à faire venir des renforts de Macédoine; Sextus Pompée avait réussi à s'emparer de la Sardaigne et à faire passer sous ses enseignes les deux légions d'Octave (4). Les choses allaient tourner mal. Octave aurait bien voulu engager des négociations/ mais ni lui ni Antoine ne voulaient faire les premières

(1) Appien, B. C, V, 57.

(2) Dion, XLVIII, 28; Appien, B. C. V, 58.

démarches. Il fallait (jue quelqu'un voulût bien s'entremettre, et personne n'osait : on avait trop peur de Fulvie. Par un singulier hasard, au milieu de ces difficultés, la nouvelle arriva justement que Fulvie était morte à Sicyone (1). Alors enfin un ami d'Antoine, qui était auprès de lui, Lucius Coccéius, eut le courage de s'employer à rétablir la paix entre Octave et Antoine. Il alla faire une première visite à Octave, revint trouver Antoine, se rendit de nouveau auprès d'Octave, tirant petit à petit de l'un et de l'autre des justifications, des propositions, des réponses. Octave le chargea de dire à Antoine qu'il avait voulu lui rendre un service en prenant les légions de Calénus pour ne pas laisser entre les mains d'un jeune homme des légions que Sextus Pompée pouvait chercher à attirer à lui (2); Antoine, d'autre part, le chargea de dire à Octave qu'il reconnaissait que Fulvie avait eu tort (3). Pendant que Coccéius causait avec Antoine et avec Octave, les soldats faisaient de grandes démonstrations en faveur de la paix (4). Pouvait-on ne pas les contenter? Antoine envoya Domitius en Bithynie et écrivit à Sextus Pompée de se retirer en Sicile (5) ; on put donc décider qu'un nouvel accord serait discuté, non pas directement par les deux triumvirs, mais par Asinius Pollion et par Mécène, le premier représentant Antoine et le second Octave (6). C'est ainsi que pendant l'automne de l'année 40, un accord tout à fait nouveau fut conclu à Brindes. C'était un nouveau partage de l'empire

(1) Dion, XLVIU, 28; Appie.n, B. C, V, 59; Flotarque, Ant,

(2) Appien, B. C, V, 60-63.

(3) Plctarque, Ant., 30.

(4) Appien, B. C, V, 63.

romain, dans lequel étaient comprises cette fois les provinces d'Orient dont on ne s'était pas occupé à Philippes. Octave eut toutes les provinces de l'Europe, y compris la Dalmatie et l'IUyrie; et par suite la Gaule narbonaise et la Gaule transalpine qui appartenaient auparavant à Antoine; celui-ci, d'autre part, eut toutes les provinces d'Orient, la Macédoine, la Grèce, la Bithynie, l'Asie, la Syrie, la Cyrénaïque. L'Afriqu* seule fut réservée à Lèpide (1). Octave restitua à Antoine les légions de Calénus (2), mais il obtint les deux légions que lui devait Antoine, les trois légions que Lèpide ne lui avait pas encore données, et il conserva les trois légions que Plancus venait de recruter : il eut ainsi une armée de seize légions (Sexlus lui en ayant pris deux); Antoine conserva les deux légions de Domitius, ce qui porta son armée à dix-neuf légions, et il se réservait le droit de faire des levées en Italie (3); Lèpide eut les six légions qui avaient été recrutées récemment par Lucius Antonius. Sextus Pompée fut abandonné par Antoine. Octave pouvait lui faire immédiatement la guerre.

Dans cet accord, dont l'importance a été singulièrement méconnue par les historiens, on peut voir les premiers effets des intrigues de Cléopâtre. Tandis qu'un an auparavant, après la bataille de Philippes, Antoine réclamait sa part du gouvernement de l'Italie et voulait pour lui un morceau de l'Italie, maintenant.

(1) Appien, B. C, V, 65; Dion, XLVIII, 28; Plutarque, Ant.,

(2) Appibn, B. C, V, G6 : mais la raison donnée n'est pas exacte. Octave restitua l'armée de la Gaule, non parce qu'elle lui était suspecte, mais parce que c'était une clause de la convention de Brindes. Il est impossible de supposer qu'Antoine «ùt fait la paix si Octave ne lui eût pas rendu sou axmée.

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au contraire, il abandonnait à son collègue l'Italie et tout l'Occident barbare et pauvre, et il prenait pour lui cette partie de l'empire dont l'Egypte pouvait être considérée comme le centre : toutes les provinces de l'Orient riche et civilisé, et la Cyrénaïque qui était la meilleure province de l'Afrique. Ce changement fat certainement un résultat des discussions qui avaient eu lieu à la cour d'Alexandrie. Au milieu des splendeurs apparentes de l'Egypte en décadence, Antoine, comme César dans ses dernières années, s'était persuadé que l'Europe, sans même en excepter l'Italie, était un continent barbare et pauvre qui ne deviendi-ait jamais riche, et que, ne pouvant avoir l'empire romain tout entier, il fallait prendre TOrient et en considérer l'Egypte comme la partie vitale. Maître de l'Egypte, ayant les soldats de l'Italie et l'or de l'Orient, il ferait la conquête de la Perse et deviendrait le plus puissant des hommes. Il dut toutefois renoncer pour le moment à une partie de ce projet, au royaume des Ptolémées, à la domination sur le Nil, et au mariage avec Cléopâtre qui venait de lui donner un fils. Fulvie était morte à temps, mais les soldats croyaient toujours àia merveilleuse efficacité des mariages comme garantie de la concorde, et, pour rendre la paix plus solide, ils lui préparaient un nouveau mariage. Antoine dut consentir à épouser Octavie, la sœur d'Octave, qui était veuve depuis quelques mois et avait un tout jeune fils (1); il

(1) Wbichert, Imp. C. Aug. scr. rei., p. 118, n. 13, et Moll, Zur Genealogie des Jul. Cland-Kaiserh., p. 9-40, soiitienaent qu'Octavie, qui épousa Antoine, était l'aînée des deux sœurs d'Octave, celle qui avait épousé le consul Marcellus en l'année 49. Drumann, g. R., IV, 235, n. 83. dit au contraire que c'était la plus jeune. Une inscription découverte à Pergame {Ergebnisse der Ausgrabungen von Pergamon, 1880-1881, p. 50-51), dans laquelle il est question d'une Octavie, sœur d'Octave et femme

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lui fallut modifier son genre de vie^ cesser d'être un monarque asiatique avec un entourage de concubines et d'eunuques, et redevenir un pater familias latin, le mari d'une simple matrone romaine. Mais Cleopatra avait fait entrer dans l'entourage d'Antoine beaucoup d'Égyptiens habiles et rusés, qui devaient informer la reine d'Egypte de tout ce qu'il faisait ou méditait de faire, et en outre agir patiemment sur l'esprit inquiet du triumvir pour qu'il demeurât favorable à leur reine et à ses projets (4). Cléopâtre allait de loin travailler obstinément à transformer le mari d'Octavie en un monarque oriental.

Quoi qu'il en soit, ce mariage montre bien que ce qui avait retenu Antoine l'hiver précédent à Alexandrie, c'était moins son amour pour Cléopâtre que ses projets politiques. Quand les événements l'obligèrent à changer momentanément ces projets, il n'hésita pas non plus à remplacer le mariage de Cléopâtre par celui d'Octavie. Mais le traité de Brindes a une importance beaucoup plus grande, à un autre point de vue; car il montre que l'empire était menacé par d'autres forces de dissolution que la révolution et l'anarchie : par l'antagonisme entre l'Occident et TOrient. Ce traité, en effet, anticipait de trois siècles sur le partage du monde romain en empire d'Orient et en empire d'Occident, qui ne fut définitif qu'à l'époque de Dioclétien; il dépouillait en quelques lignes l'Italie de vastes domaines qu'elle avait mis deux siècles à conquérir. L'Italie vivait

de Sextus Apuléîus, nous montre que ce ne fut pas la plus âgée, celle qui épousa Marcellus, et que par suite la femme d'Antoine fut la plus jeune. Voy. Gardthaosen, Augustus und teine Zeit, II, 102, n. 13.

(1) Voy. dans Pldtarqdb, Ant., XXXIII, l'anecdote du devin égyptien.

depuis deux siècles en pillant l'Orient. Quand ces tributs de l'Orient s'étaient trouvés interrompus, elle en avait éprouvé une grande gêne et elle en souirrait encore. Qu'adviendrait-il en Italie si ces tributs, au lieu de parvenir à Rome, étaient arrêtés à Athènes, où Antoine songeait à établir sa résidence, en attendant qu'il pût se fixer à Alexandrie? Quelle révolution et quelle ruine dans l'ordre économique établi depuis plus d'un siècle, si ces tributs étaient dépensés, non plus en Italie et en Europe, mais en Orient I Et cependant cette révolution profonde était une conséquence nécessaire du grand projet de la conquiHe de la Perse. Il était évident que, pour accomplir un si grand effort dans l'intérieur de l'Asie, il fallait déplacer le centre de l'empire vers l'Orient, surtout à une époque où l'Italie, presque ruinée, ne pouvait plus donner aucun appui financier à la grande entreprise. Le public italien avait du reste déjà deviné que la conquête de la Perse, après la conquête du Pont et de la Syrie, troublerait à l'avantage de l'Orient l'équilibre des provinces; les bruits qui couraient que César voulait transporter la capitale en Orient, soit à Ilion, soit à Alexandrie, ne faisaient qu'exprimer la préoccupation d'un danger manifeste. Maintenant ce danger, vague jusqu'alors, se précisait dans les décisions prises à Brindes : Antoine transportait en Orient le centre de son activité politique et militaire; et le seul lien, bien faible, qu'il con- Bervait avec l'Italie, était le droit qu'il se réservait encore d'y recruter des soldats. Mais était-il possible que l'Italie, après avoir été la tête de la puissance romaine, consentît à n'en être plus que le bras, et à défendre avec ses hommes un empire dont on lui enlevait les meilleurs produits? Antoine, de plus en plus féru de l'idée d'une guerre avec la Perse, entraîné par le succès, par

son audace naturelle, par l'immense pouvoir dont il disposait grâce au grand désordre où l'on était, ne doutait plus de rien, et il s'enfonçait à l'aventure dans l'avenir ténébreux.

L'Italie maintenant laissait tout faire. Elle était accablée par trop de malheurs. Les disgrâces pleuvaient partout et n'épargnaient personne, pas même le poète qui chantait la rénovation du monde. Détournant les yeux de l'horrible réalité pour s'absorber dans la contemplation poétique d'un monde idéal, Virgile avait cette année-là donné comme suite à sa prophétie manquée son églogue V : un chant bucolique d'une imagination pure et tendre, plein d'exquises images champêtres et d'élans mystiques, mais profondément triste, où deux bergers pleurent la mort de Daphnis, le héros bucolique, et chantent son apothéose. Mais la réalité vint bientôt arracher le poète à ses songes. Alfénus Varus, ne pouvant plus résister à la cupidité et aux exigences des vétérans, avait dû leur partager les terres de Crémone comme celles de Mantoue, et la petite propriété que Virgile avait héritée de ses aïeux s'était aussi trouvée confisquée. Le poète avait eu recours à Alfénus qui était son ami et qui avait souhaité être célébré dans ses vers comme Pollion; mais il ne put rien obtenir. Les vétérans étaient les maîtres de l'Italie. Virgile avait dû s'enfuir et chercher un refuge à Rome, dans la maison de son ancien maitre de philosophie, Siron.

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