‹ Grandeur et décadences de Rome; (volume 3)Chapitre 5 sur 29 · LE FILS DE POMPKB · texte numérisé non relu

LE FILS DE POMPKB

Dès que la paix, fut conclue, Antoine s'occupa d'abord de ses provinces qui avaient été envahies par les Parthes, Il nomma Cnéus Domitius Ahénobarbus gouverneur de la Bithynie, L. Munatius Plancus gouverneur de l'Asie, P. Ventidius Bassus gouverneur de la Syrie; il leur donna les forces militaires qui étaient alors disponibles à Brindes et en Macédoine, et leur enjoignit de s'efforcer de délivrer immédiatement les provinces envahies (1). Il s'occupa enfin de faire passer en Orient les légions qu'il avait en Europe, et il chargea Asinius Pollion de les rassembler dans la vallée du Pô, et de les conduire par la Vénétie, l'Istrie, la Dalmatie, rillyrie et l'Épire jusqu'en Macédoine, dont Asinius devait être le gouverneur en l'an 39 (2). De grandes fêtes furent ensuite célébrées, et elles firent voir à quel point, pendant ces deux années, Antoine avait subi l'influence de l'Asie. Il sembla à tout le monde être ' ; .venu dans ses goûts, et jusque dans sa mise, un Asia- , que (3). Mais les fêtes ne tardèrent pas à être trou- Ci) Dion, XLVIII, 39, Appien, B. C, V, 65; Plutarque, Ant., 33. Voy. Ganter, Die Provinzialverwaltung der Triumvirn. Strasbourg, 1892, p. 37 à 41.

(2) C'est ainsi qu'il faut interpréter Servius, ad Verg., Ed. 4; et ad Verg , Ecl. 8, 6-7. Voy. Ganter, P. V. T., p. 71.

(3) Dio.v. XLVIII, 30.

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blées. Les soldats s'imaginaient qu'Antoine était revenu d'Orient tout chargé d'or, et ils jugèrent le moment propice pour lui réclamer les sommes promises avant Philippes et les arriérés de leur solde. Antoine, au contraire, n'avait recueilli que peu d'argent Tannée précédente dans l'Orient déjà pressuré par Brutus etCassius; il s'excusa donc auprès des soldats et leur dit que la chose lui était impossible. Les soldats ne voulurent pas le croire; une révolte éclata. Pour l'apaiser, Antoine et Octave durent faire de nouvelles promesses, accorder leur congé aux soldats qui avaient passé le plus de temps sous les armes et leur donner des terres en ItaUe (4).

Cette sédition nous montre de nouveau combien la fidélité des armées était chose précaire à ce moment où seffondraient toute tradition et toute autorité. Et cependant la puissance des triumvirs reposait sur cet unique fondement. En dehors des armées, le triumvirat avait mécontenté en trois années toutes les classes, bien que, comme tant d'autres révolutions de l'histoire ancienne, cette guerre civile permît à la classe moyenne et à la classe pauvre de se jeter sur les biens de l'aristocratie et de la ploutocratie et d'en faire le partage. La fortune laissée par César et les patrimoines de tous les chefs de la révolution, dans les deux partis, depuis Décimus et Marcus Brutus jusqu'à Octave, avaient été dépensés pour payer les soldats, les officiers, les espions, les agents de toute espèce qui appartenaient presque tous à la classe pauvre et à la classe moyenne; les patrimoines des plus grands personnages de Rome, de Pompée^ de Lucullus, de Varron, des deux mille plus riches chevaliers d'Italie,

(1) Dion, XLVllI, 30.

avaient été confisqués entièrement ou en partie, et avaient été partagés entre les tribuni militum, les centurions, les soldats et les aventuriers. En outre, les ouvriers qui fabriquaient les armes, les marchands de métaux et d'habillements militaires, les gens qui tenaient les tabernae devorsoriae, auberges fumeuses sur les grandes routes, où passaient tant de soldats, de messagers, de courriers, d'ambassadeurs, de propriétaires chassés de chez eux, de quémandeurs et d'aventuriers qui se rendaient à Rome ; et les gens qui sur ces mêmes routes faciebant velaturam, c'est-à-dire fournissaient aux voyageurs des voitures, des cochers et des chevaux, tous faisaient de gros profits (4). En outre, la proscription de tant d'usuriers et la confiscation de tant de terres annulaient en fait, sinon en di^oit^ beaucoup de dettes et d'hypothèques : car la république, c'est-à-dire les triumvirs, qui s'étaient substitués aux créanciers, n'avaient guère le temps d'exiger ni d'examiner tout le monceau des syngrafae, et les terres confisquées étaient vendues ou assignées aux nouveaux propriétaires exemptes de charges et de dettes. Tandis que l'ordre sénatorial et l'ordre équestre étaient ainsi appauvris, et que des chevaUers et des sénateurs se faisaient gladiateurs pour vivre (2), cette bourgeoisie municipale qui depuis quarante ans devenait plus nombreuse, plus aisée et plus puissante, se grossissait de tous les vétérans congédiés et de tous les gens qui, au milieu de ces bouleversements, parvenaient à se faire un petit magot, à acquérir des terres, à acheter des esclaves. En somme, dans cette révolution comme dans toutes les révolutions, à côté de ceux qui per-

(1) Voy. Vabron. R. R., I, ii, 14; I, ii, 23.

(2) Voy. Dion, XLVIII, 33; XLVIII, 43.

daient, il y avait beaucoup de gens qui gagnaient. Et cependant tout le monde semblait être mécontent, parce qu'en réalité le nombre de ceux qui avaient eu du profit était trop petit en comparaison des victimes. Si tout le petit peuple pauvre de l'Italie et de Rome, rendu furieux par l'assassinat de César, enflammé du désir de le venger et plein de chimériques espérances, avait en l'an 44 et en l'an 43 favorisé le parti populaire, seuls les soldats avaient gagné à la victoire; au contraire, la plupart des pauvres affranchis, des artisans, des petits marchands, des propriétaires avaient été amèrement déçus. Pour payer les soldats, on n'avait pas seulement fait peser sur l'Italie des impôts écrasants, mais on avait suspendu les travaux publics, négligé l'entretien des édifices sacrés et profanes qui tombaient en ruines, cessé de réparer les grandes routes d'Italie si maltraitées par le passage incessant des armées, ôtant ainsi leur gagne-pain à de nombreux artisans et aux petits entrepreneurs. Pour former les flottes de Sextus et des triumvirs, on avait pris à beaucoup de marchands leurs vaisseaux en les ruinant. La destruction de tant de familles riches ruinait certains commerces et certains métiers qui avaient été très florissants; les stucateurs, les sculpteurs, les peintres, les marchands de pourpre, les parfumeurs, les antiquaires languissaient ou faisaient faillite; les grosses rétributions extorquées par les triumvirs avaient fait disparaître partout, en Italie, beaucoup de petits propriétaires, qui, ne pouvant pas payer et ne trouvant pas non plus à emprunter, avaient été dépouillés de leurs terres. Ce n'étaient pas seulement l'aristocratie et la ploutocratie, mais aussi la petite propriété qui était immolée à l'avidité de cette partie de la classe moyenne, qui était représentée alors par les soldats et les politi-

ciens de la faction victorieuse. On voyait aussi accourir alors dans les villes, et surtout à Rome, les petits proprie'taires ruinés, les marchands faillis, les artisans et les affranchis sans travail qui n'avaient pas pu s'enrôler et qui n'osaient pas s'adonner au brigandage, dont l'Italie tout entière était infeste'e; on y voyait accourir les affranchis savants des grandes familles détruites (parmi eux un grand nombre d'affranchis de Pompée), réduits à vivre des épargnes qu'ils avaient faites dans les temps heureux, car les nombreux acquéreurs des biens de la noblesse ne savaient que faire de ces hommes trop instruits et des droits de patronat sur eux; on y voyait venir, enfin, beaucoup déjeunes gens, fils de propriétaires italiens, qui avaient étudié la philosophie et l'éloquence et qui, à Rome, s'égaraient dans ce grand désordre, sur les routes trop étroites et trop encombrées de la fortune. Enfin tout le monde avait à souffrir de la disette de l'argent et de la dépréciation générale de toutes les valeurs. Même ceux qui s'enrôlaient et qui réussissaient à rendre service aux triumvirs, demeuraient le plus souvent mal satisfaits; ils ne recevaient sur leur solde et sur les récompenses promises que de petits acomptes; ceux mêmes qui avaient su pendant la révolution mettre la main sur quelque chose possédaient bien des champs et des maisons, mais n'avaient guère d'argent; ils ne pouvaient donc s'offrir aucun luxe coûteux, et il leur fallait malgré eux vivre simplement. Personne enfin n'était bien sûr de pouvoir conserver ce qu'il possédait. Or, malgré leur toute-puissance, qu'avaient fait les triumvirs depuis trois ans? Ils avaient distribué des terres à quelques milliers de vétérans; mais c'était toute leur œuvre, et ils n'avaient pas fait bénéficier la grande masse du peuple du moindre avantage.

Partout, en Italie, une grande colère couvait donc dans les esprits; mais les charbons dem nent cachés sous la cendre, car on avait peur. Antoine semblait très puissant, et on disait d'Octave qu'il avait fait mettre à mort ou maltraiter d'une façon affreuse les personnes soupçonne'es de lui faire de l'opposition (1). La terreur abattait tous les courages, et le peu de vigueur qui restait était chez la plupart des gens détruit par le besoin. L'insolence croissante des soldats rendait plus lâches, dans les classes moyennes et cultivées, les gens qui, malgré leur mécontentement, s'attachaient au peu qu'ils possédaient encore; tout espoir de secouer la tyrannie des armées et de leurs chefs semblait perdu; on s'adaptait à tout, étouffant son chagrin. Le partage de l'empire, qui détachait de l'Italie la part la plus belle de ses conquêtes, ne semble même pas avoir soulevé l'indignation publique, comme s'il s'agissait d'une chose ayant peu d'importance. Virgile lui-même, qui était cependant un esprit si éminent, n'avait pu résister aux sollicitations d'Alfénus Varus, qui, après lui avoir enlevé ses biens, voulait être célébré dans ses poèmes; et comme, dans la maison de son vieux maître Siron, il avait senti se réveiller la passion philosophique de son jeune âge et son admiration pour Lucrèce, il lui dédiait l'églogue philosophique qu'il composait alors, la sixième, dans laquelle il résumait, en reprenant la vieille fable grecque de Silène, la théorie épicurienne de l'origine du monde, faisant passer ainsi un peu du souffle de Lucrèce sur les roseaux de Théocrite. Chacun rongeait son frein sans rien dire et cherchait à vivre du mieux qu"il pouvait, sans se soucier d'autrui, allant chacun de son côté vers des destinées différentes. Les

(l)SnÉTO.\E, Aug., 27.

uns se jetaient dans la fange des plaisirs grossiers, courant les festins somptueux, recherchant les hétaïres et les jeunes garçons; d'autres s'adonnaient à l'étude et à la philosophie; beaucoup à la religion ou à la superstition. C'était la seule chose dont il n'y eût pas disette alors; car, chassés de leurs pays par la pauvreté et les ruines causées par tant de guerres, on voyait affluer à Rome, pour ramasser quelques morceaux de pain dans les balayures du monde, tous les parasites de la civilisation antique, les astrologues, les mages, les sorciers, les prêcheurs de religions ou de doctrines bizarres (1). Les histoires de magie devaient fournir une matière abondante aux propos de la société ignorante et cultivée, puisque un poète tel qu'Horace s'occupera tant de Canidie, la sorcière qui était alors la plus en vogue. Rome était pleine de philosophes vagabonds et à l'accoutrement bizarre, qui, ne trouvant plus d'abri dans les maisons des grands, désertes et abandonnées^ s'en allaient par les rues, prêchant des doctrines que l'on qualifierait aujourd'hui de nihilistes, contre le luxe, la richesse, Ja puissance et le plaisir (2). Aux époques maigres fleurit toujours la philosophie de l'abstinence. Années inquiètes et douloureuses dont personne ne sentit plus profondément que le jeune Horace les troubles et les malaises I Revenu en Italie après la bataille de Philippes, il avait perdu cette terre qui lui venait de son père; car Venouse avait été comprise dans les villes données aux vétérans de César. Il était donc venu à Rome, n'ayant sauvé de ce naufrage que quelques esclaves,

(1) Agrippa les chassa en l'an 33. Voy. Dion, XLIX, 43.

(2) Damasippe et Slerlinius, si bien décrits dans la troisième satire du Becond livre d'Horace, sont deux prêcheurs de ce genre.

trois jeunes gens, à ce qu'il semble (1), et un petit capital avec lequel il acheta, à bon compte probablement, une charge de scribe auprès d'un questeur, c'est-à-dire de secrétaire du trésor (2), C'était là une des rares charges rétribuées et réservées aux hommes libres dans la République, et qui pouvaient se vendre comme tant de charges de l'ancien régime. Tout alors était si incertain que le jeune homme crut faire ainsi un meilleur emploi de son capital qu'en achetant une terre et une maison. Mais ce fils unique d'affranchi, à qui son père avait donné une éducation au-dessus de son rang et de sa fortune, était à la fois orgueilleux et timide, paresseux et raffiné. Il s'était bientôt trouvé dans l'embarras; il avait connu Plotius, Varius, et d'autres jeunes lettrés; mais, en dehors d'eux, il n'avait de relations qu'avec des gens de rien, acteurs, parasites, sophistes, usuriers, marchands (3), qui déplaisaient à ses instincts aristocratiques; il n'osait pas, d'autre part, se présenter dans le monde des grands seigneurs, retenu qu'il était par sa timidité et par son passé politique que son orgueil lui défendait de renier. Il avait eu des amours avec des hétaïres, mais il avait une santé trop délicate et une fortune trop modeste pour pouvoir s'adonner à la vie galante et voluptueuse, à moins de consentir à devenir un parasite, ce à quoi sa fierté native se refusait (4). Il aimait l'étude et les lettres, mais il était paresseux pour écrire et ne savait que faire en ces temps troublés; il s'était mis à com-

(1) Voy. Horace, Sat. I, vi, 116.

(2) Suétone, Vita H or.

(3) Voy. Cautwjlt, Éhides sur les Satires d'Horace, Paris, 1899, p. 12 et suiv.

(4) Il y a là-dessus de nombreux passages dans les Epodes, mais l'épode XI me parait seule rapporter une aventure véritable.

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