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longues fatigues? Il avait dû monter lentement, degré par degré, l'échelle des magistratures; il n'avait pu arriver qu'en se lançant dans la mêlée, intriguant, luttant et se faisant des ennemis ; et quand, âgé déjà de plus de quarante ans, il avait enfin obtenu une province pour y acquérir gloire et richesse, il était mal tombé; on lui avait donné un pays très pauvre en comparaison de l'Orient et d'une conquête très difficile, où il avait eu à lutter pendant neuf ans contre des insurrections continuelles. Et en fin de compte que lui rapportait tout cela? De la gloire? Il était Thomme le plus méprisé et le plus haï des hautes classes, et tout Italien ayant lu Xénophon croyait pouvoir lui donner des conseils sur la façon de terminer promptement la guerre des Gaules. Des richesses? Il sortait de cette lutte gigantesque presque aussi pauvre que quand il l'avait commencée, ayant employé à corrompre le monde politique presque tout ce que lui avaient rapporté les pillages de la Gaule, et sans même obtenir la reconnaissance que méritait une si grande générosité. L'Italie tout entière lui reprochait justement ces pillages dont elle avait tiré tant de profits, et cette politique dont tout le fruit avait été pour elle. Et si César tournait ses regards sur le passé pour rechercher la cause d'un sort si différent, il ne pouvait pas ne pas s'apercevoir que si Pompée avait été aussi favorisé, c'était parce qu'il avait pris part aux massacres de Sylla. Ce lointain début avait exercé une si grande influence sur leurs destinées, qu'ils en sentaient encore les effets. Pompée avait dans cette crise terrible acquis une grande considération auprès des hautes classes, et cela même lui avait été utile pour devenir populaire en passant du côté des démocrates sans trop se compromettre; puis sa popularité une fois établie, il avait eu tout ce qu'il
voulait : des honneurs, des provinces, des commandements, des triomphes, tout en ne donnant que très peu au parti populaire. Ainsi il avait fini par être reconnu partout le monde comme l'homme nécessaire en toute chose. César au contraire s'était attiré la haine de la coterie régnante pendant les années de la réaction; et de cette haine étaient résultés tous les malheurs de sa vie : ses débuts difficiles, les dettes énormes contractées pour se faire connaître, ses premières luttes avec les conservateurs, la révolution nécessaire du consulat, la politique d'impérialisme à outrance qu'il avait suivie pour chercher à soutenir la révolution démocratique, et cette alliance avec la démagogie à laquelle il n'avait jamais pu se soustraire, et qui menaçait de le mener à sa ruine. Tous ses malheurs étaient la conséquence fatale de sa parenté avec le vainqueur des Cimbres et des premières et vraiment nobles actions qu'il avait accomplies ; de la foi gardée, au milieu de la terreur, à la fille et à la mémoire de Cinna; de la noble attitude qu'il avait eue vis-à-vis de Sylla; de son horreur des luttes fratricides. S'il avait voulu alors trahir les vaincus il aurait fait sa carrière bien plus vite, il serait devenu lui aussi heureux et puissant.
Les malheurs de César étaient en grande partie l'effet d'une profonde injustice : injustice des choses, des hommes et des événements. Que cette injustice ne l'ait pas dans cette crise terrible exaspéré et poussé à la haine, à la cruauté et à la violence, c'est à la fois une preuve de la puissance de son esprit et un de ses plus grands titres de gloire. La guerre civile jusqu'à Pharsale est peut-être la plus belle partie de sa vie, parce qu'il y fit preuve dune modération, d'une inteiligence et d'une prévoyance^ qui compensent les impruden:es et les atrocités de la guerre des Gaules. A ce
moment encore, pendant que Curion chevauchait sans reprendre haleine sur la voie Flaminia, César, toujours confiant dans la paix, espe'rait que sa lettre, conçue en des termes à la fois énergiques et modérés, arriverait à temps et ramènerait à résipiscence les esprits intransigeants. Tout semblait dépendre de la vitesse de Curion et de l'effet de la lettre. Et Curion réussit à accomplir son tour de force. Quand le sénat se réunit le 1" janvier, la lettre était bien en effet entre les mains d'Antoine. Mais les consuls redoutaient si fort l'effet qu'elle pourrait produire, qu'ils cherchèrent à en empêcher la lecture. Naturellement, Antoine et les amis de César insistèrent d'autant plus pour la lire, espérant amener encore un de ces revirements qui avaient été si fréquents dans ces derniers temps. Aussi ce ne fut qu'après une discussion très longue et très violente qu'on lui permit de la lire (1). Mais l'effet fut désastreux pour les partisans de César. Soit irritation véritable, soit crainte de Pompée, que les sénateurs savaient maintenant tout à fait opposé à César, soit besoin de trouver un prétexte à la mauvaise humeur qui dominait l'assemblée, la lettre de César fut accueillie par des protestations indignées, comme un document menaçant et insolent (2); et en un clin d'oeil la cause de César fut perdue au sénat. Antoine, déconcerté^ dut se taire; le parti conservateur, oubliant qu'il avait cherché à empêcher la lecture de cette lettre, saisit vite l'occasion pour anéantir l'adversaire; Lentulus et Scipion prononcèrent des discours violents; les défenseurs de César ne purent parler qu'au milieu des rumeurs. Marcellus luimême, le consul de 51, fut sifflé et obligé de se taire,
(1) CÉSAR, B. C, I, i; Diox, XLI, 1.
(2) Ce n'est pas César qui le rapporte, mais Appien, B. C,
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parce quii osa demander si avant de provoquer une guerre il ne fallait pas s'assurer d'y être suffisamment préparé (1). Pompe'e n'avait-il pas de'claré que tout était prêt? C'est ainsi qu'au milieu de l'excitation générale et d'une grande confusion fut approuvée la proposition par laquelle César était déclaré ennemi de la patrie, s'il n'abandonnait pas son commandement avant le 1" juillet (2). Grâce à l'intervention d'Antoine et de Quintus Cassius, le vote n'eut pas d'effet immédiat (3); mais cela fut presque indifférent aux conservateurs. Ils étaient sûrs maintenant de faire voter, quand ils le voudraient, l'état de siège, qui annulerait le veto des tribuns.
Et alors, tout à coup, l'on vit surgir de partout les conciliateurs zélés, les instigateurs méchants, les conseillers inopportuns, les prophètes funèbres, les pleureurs inconsolables, qui apparaissent toujours à la veille des grandes crises sociales. Le soir même du 1" janvier. Pompée fit venir chez lui de nombreux sénateurs; il leur adressa des louanges et des exhortations, et les invita à se trouver au sénat le lendemain. En même temps les levées commençaient et on rappelait à Rome les vétérans (4). Toutefois, pendant la nuit, il sembla se faire une certaine réaction dans l'esprit des sénateurs : le lendemain, les tribuns ayant mis leur veto, les consuls n'osèrent pas passer outre; le beaupère de César et le prêteur Roscius demandèrent une suspension de six jours pour tenter une conciliation; d'autres demandèrent que l'on eût recours à des am-
(2) C'est une supposition vraisemblable que fait Nissen, H. Z., XLVI, 80, n. 1.
bassadeurs (1). Le hasard voulut que le sénat ne tint de séance ni le 3 ni le 4, et que Cicéron arrivât le 4 janvier dans les faubourgs de Rome, accueilli avec joie par la partie la plus raisonnable du sénat, qui désirait la paix et espérait qu'il pourrait intervenir (2). Cicéron se mit en effet aussitôt à l'œuvre, parlementa avec les chefs des partis, et fut davis que l'on autorisât César à solliciter le consulat en son absence, et que Pompée se rendît en Espagne (3), pendant la durée de son consulat. Dans le même temps, Gurion recevait de César de nouvelles propositions encore plus modérées : il était prêt à se contenter de la Gaule cisalpine et de rillyrie avec deux légions (4). Pour un instant, on put croire que ces deux propositions allaient arranger les choses. Pompée, qui semble avoir eu un moment de résipiscence, chargea secrètement un jeune homme dont le père était général dans l'armée de César, Lucius César, d'aller traiter la paix; Lucius Roscius, à qui Pompée avait déclaré être disposé à accepter les dernières conditions proposées par Curion, partit de son côté pour se rendre lui aussi auprès de César (5). Mais
(2) Cicéron, F., XVI, xi, 2,
(3) Cicéron, F., VI, vi, 5.
(4) NissEN, H. Z., XL VI, page 84, n. 4, réfutant l'erreur d'AppiEN, B. C, II, xxxii, a démontré que c'était là la date de la proposition.
(5) Je ne crois pas, comme Schmidt (B. W. C , 123) que Roscius et César aient été envoyés après la nouvelle de la prise de Rimini, et comme délégués officiels du sénat. Cicéron, A., VII, iiii, B., et CÉSAR, B. C, I, viii, démontrent que chacun d'eux Tint de son côté et mandé par Pompée. Lange, R. A., III, 401 me paraît plus près de la vérité, avec cette dififérence que je ne crois pas qu'ils furent envoyés après la nouvelle de la prise de Rimini qui parvint le 14 janvier. Ils n'auraient pas pu être le 23 à Minturnes ; le temps leur aurait suffi seulement, selon Schmidt, (B. W. G., page 123) pour aller jusqu'à Fanum; et, puisque
Lentulus, Caton et Scipion vinrent à la rescousse; ils entourèrent Pompée et l'étourdirent de leurs protestations : serait-il assez maladroit pour tomber dans le piège que lui tendait César fl)? Toutefois, comme Pompe'e, le sénat avait hésité le 5 et le 6 janvier, et avait discuté sans prendre aucune de'cision. Mais le soir du 6, Pompée était reconquis par les conservateurs intransigeants; le 7, l'état de siège était décrété (2). et Antoine et Quintus Cassius s'enfuyaient de Rome. Au bout d'un an et demi de luttes, d'intrigues et de ruses l'ennemi détesté était donc enfin vaincu : il ne serait plus consul^ à moins d'une guerre civile, et comment oserait-il la tenter? Les ennemis de César étaient, désormais, avec l'aide de Pompée^ les maîtres de l'État : ils disposaient du trésor, des provinces, des alliés, des armées; ils avaient pour eux le plus célèbre des capitaines, le plus illustre des citoyens. César, au contraire, n'avait que neuf légions exténuées par la longue guerre; une petite province et la Gaule soumise depuis peu et encore hostile. Aussi l'opinion commune était qu'il n'oserait jamais envahir lïtahe, en laissant derrière lui les Gaulois à peine vaincus, et qu'il se tiendrait plutôt sur la défensive dans la vallée du Pô (3). Les jours suivants, le sénat tint plusieurs séances sous ia présidence de Pompée; on entendit les déclarations rassurantes de Pompée au sujet de la situation miUtaire; on y approuva sans difficulté les différentes mesures contre César. On mit à la disposition de Pompée
César affirme que l'entretien eut lieu à Rimini, je ne vois pas de raison pour en douter. On dut décider de les envoyer au moment où l'on eut de nouveau des espérances de paix,
(1) CicÉRON, F., VI, VI, 6; Velleius, II, xlix; SuÉTOîfE, Ces., 29; Plutarque, Pomp., 59; Ces., 31.
(2) CicÉRON, B. C, I, V.
(3) GicÉROxN, F., XVI, XII, 4.
le trésor de l'État, les caisses des municipes et les caisses privées; on l'autorisa à faire des emprunts forcés (1); on distribua les meilleures provinces aux favoris du parti conservateur. Scipion eut la Syrie, Domitius la Gaule transalpine, Considius Nonianus la Gaule cisalpine (2). On décida enfin de faire une grande levée ; et dans ce but on divisa Tltalie en un certain nombre de circonscriptions, on choisit pour chacune d'elles un sénateur influent et y possédant des biens : Gicéron eut Capone (3), Domitius le territoire des Marses , Scribonius Libon l'Étrurie, Lentulus Spinter le Picénum. Le gouvernement conservateur semblait déjà rétabli.
Mais tout à coup, le matin du 14 janvier (4) une nouvelle extraordinaire éclata à Rome comme la foudre : César avait passé le Rubicon et occupé Rimini avec des forces considérables; le chef des démagogues, des aventuriers et des désespérés marchait sur Rome, à la tête de ses légions et des cavaliers gaulois.
(1) Ajpien, B. C, II, XXXIV.
(2) CÉsiR, B. C, I, VI,; Gicéron, XVI, xii, 3.
(3) CicÉRON, F., XVI, XI, 3.
(4) ScHMiDT, B. W. C, 106.