‹ Grandeur et décadences de Rome; (volume 4)Chapitre 34 sur 55 · II · texte numérisé non relu

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autre à désespérer. Son espérance avait été très ferme jusque vers le milieu de septembre, au point qu'il en était venu à quitter ce qui était pour lui le deuil de la république, et qu'il avait rompu le silence qu'il avait gardé jusque-là au sénat, pour demander dans un discours plein d'éloges pour César le pardon de Marcellus; il avait même, dans ce discours, fait allusion à la reconstitution d'un gouvernement civil (1). Mais quand, vers la fin de septembre, César fit la consécration d'un temple à Vénus Génitrix, Cicéron et le public furent très scandalisés en y voyant la statue de Cléopâtre sculptée par Archésilaûs, un des plus illustres sculpteurs de Rome (2). Tout le monde en fut indigné et les fêtes populaires célébrées à cette occasion augmentèrent l'irritation. Elles furent plus grandioses que celles qui avaient été données à l'occasion du triomphe; il y eut des chasses aux bêtes féroces, des combats de gladiateurs, des représentations dans tous les quartiers et données dans toutes les langues afin que toute la plèbe cosmopohtepûtse divertir; il y eut jusqu'à une naumachie sur un lac artificiel f César voulait donc corrompre le peuple, comme il cherchait à abaisser le sénat, en choisissant des sénateurs parmi des gens obscurs et même parmi des aruspices professionnels (3). Ces choix déplurent beaucoup, ainsi que le retard inexplicable que César mettait à convoquer les comices; et bientôt les incidents désagréables se multiplièrent. Ainsi un jour Cicéron reçut les remercîments de certains princes de l'Orient pour un sénatusconsulte qu'il aurait fait approuver par le sénat, alors qu'il ne connaissait même pas l'existence de ces per-

(1) Cicéron, F., IV, iv, 4; Cic, pro Marc, IX, 27.

(2) Appien, B. C, II, lOâ.

(3) Cicéron, F., VI, xviii, 1.

sonnages (1). L'activité de César devenait une hâte impatiente : de même qu'il avait obligé Archésilaûs à exposer dans le temple de Vénus Génitrix la statue inachevée, pour en faire l'inauguration (2), il précipitait souvent les délibérations avec des procédps arbitraires qui irritaient beaucoup de gens. On ne lu» ^ar^ satisfait non plus des nominations des gouverneurs pour l'anne'e 45; à quelques exceptions près, tous étaient de vieux amis de César (3); et quelquesuns étaient détestés des conservateurs, Vatinius, par exemple et Salluste, qui après Thapsus avait été fait propréteur de la Numidie, et qu'on y laissait encore une année pour qu'il pût y refaire la fortune qu'il avait dissipée à Rome avec des femmes.

La situation devenait de pJus en plus difficile. Les émotions, l'extraordinaire tension nerveuse des dernières années, l'exaltation du succès, l'illusion de la force qui naissait en lui de la fatigue même, poussaient César à assumer un fardeau de responsabilité tel que personne et pas même lui n'était en état d'y résister. Ici encore les historiens se trompent quand ils disent que César, ayant su se préparer un outil de domination aussi merveilleux que son armée, était à même de dominer et de réorganiser l'empire. Avec son armée César avait pu vaincre le parti conservateur et détruire le gouvernement légal; mais il ne pouvait remplacer avec son armée ce gouvernement que d'une manière bien insuffisante. Le vide se faisait autour de lui; la noblesse, même la noblesse ralliée après Pharsale, qui gardait au fond du cœur toutes ses rancunes, se tenait à l'écart et n'acceptait les magistratures qu'avec

(1) CiCÉRON, F., IX, XV, 4.

(2) OvERBECK, G. G. p., II, 482.

(3) Lange, R. A., III, 448.

356 GRANDEUR ET DÉCAbENCE DE ROME

difficulté ; dans son parti même, toute l'aile droite se refroidissait et s'éloignait de lui. Seule la petite coterie ambitieuse et énergique de ses partisans de bas étage se serrait autour du dictateur, mais pour monopoliser sa faveur, et éloigner les concurrents dangereux. Le fidèle Oppius, l'babile Balbus, l'intrigant Fabérius, le joyeux Dolabella, Vatinius, Galénus, Décimus Brutus, celui qu'il préférait entre tous, qui l'avait sauvé en Espagne et qui depuis deux ans gouvernait la Gaule transalpine, où il réprimait une nouvelle révolte des Bellovaces, étaient désormais ses collaborateurs les plus importants dans une œuvre aussi gigantesque que la réorganisation de l'empire, et qui eût exigé un si grand nombre de talents et d'énergies! Antoine même était tombé tout à fait en disgrâce et il vivait obscurément avec Fulvie, la veuve de Clodius et de Gurion^ qu'il avait épousée. César n'avait plus ni le temps ni le désir de cbercher dans la foule, comme il avait fait jusqu'alors avec un si grand succès, les hommes inconnus qui auraient pu le servir, et dans ce cercle étroit et fermé étaient entrés peu d'hommes nouveaux : les fils de ses deux neveux. Quintus Pédius et Caïus Octavius et la famille de Servilia. Son fils Brutus, ses deux gendres Caïus Cassius et Lépidus formaient dans le parti de César un petit groupe aristocratique assez bien traité par César, qui n'était cependant véritablement intime qu'avec Lèpide (1). Quant à Caïus Octavius c'était un jeune homme de dix-sept ans, très intelligent, qui,

(i) On a exagéré l'affection et l'intimité de César et de Brutus. Que l'on réfléchisse qu'après Pharsale jusqu'au retour d'Espagne de César ils ne se virent que quelque temps en 47 en Orient; puis César alla en Afrique et Brutus resta toute l'année 46 à gouverner la Gaule cisalpine; quand Brutus revint à Rome, César était déjà parti pour l'Espagne. Voyez Bynum, B., 29 et 39.

après la mort de son père et le second mariage de sa mère avec Lucius Marcus Philippus, avait été élevé à la maison de sa grand-mère, sœur de César; celui-ci lavait pris depuis quelque temps sous sa protection; il surveillait son éducation, le faisait connaître au peuple par des distinctions honorifiques; il lui choisissait peut-être lui-même, en outre des maîtres quii avait déjà, deux nouveaux précepteurs, Athénodore de Tarse et Didymus Arée. Ce dernier appartenait à cette école néopythagoricienne que nous avons vue tenter de répandre alors dans le monde romain une belle morale d'austérité (1). Mais ce jeune homme était d'une santé délicate; il était même alité à ce moment-là et faisait une maladie grave qui inquiétait beaucoup César. En somme, les collaborateurs intelligents, énergiques, fidèles, qui l'auraient aidé à mettre à exécution ses grands projets, manquaient; et l'idée qu'un homme seul, si intelligent et si énergique qu'il fût, avec quelques amis et quelques affranchis ramassés au hasard sur les chemins de la fortune, pendant douze années de guerre et d'aventures, pût arrêter dans le vaste empire le désordre naissant dune longue décomposition et recomposition sociales, était chimérique. Il avait été facile de triompher avec une armée du parti conservateur et des hautes classes dégénérées dltalie; il était, au contraire^ impossible à un homme de mettre fin avec des lois aux antagonismes effrayants de cette société avide, violente et orgueilleuse. Les difficultés renaissaient l'une de Tautre, suscitées par limpatience même où César était d'en triompher ; et l'irritation, la fatigue, les déceptions de cet énorme

(1) Suétone, Aug., 89. Voyez Weichkrt, Commeniatio deimp. Cœs. scripti$ eorumque reliquiis, Grimée, 1835, p. 27 et Sii.v,

travail obscurcissaient ce sens de l'opportunité et de la réalité qui avait été longtemps si lucide en lui. Comme s'il eût été conscient de sa situation, il disait lui-même parfois qu'il avait déjà trop vécu (1); ses intimes, Balbus et Oppius, remarquaient depuis quelque temps qu'il devenait étrange, et que tout conseil même discret sur l'opportunité qu'il y aurait à déposer au moins une partie du pouvoir, l'énervait tous les jours davantage; on Favait même vu irrité par l'ouvrage où Cicéron faisait l'éloge de Caton, au poiat qu'il voulait écrire une réponse et qu'il avait chargé Hirtius d'en faire autant. Cependant il ne voulait pas qu'on l'accusât de violer la constitution, de bouleverser la tradition, d'agir contre l'esprit sinon contre les termes des lois par lesquelles il avait acquis le pouvoir. A cette époque il composait ses commentaires de la guerre civile où il s'efforçait de démontrer comme quoi il avait observé scrupuleusement la constitution, et comment c'était le parti ennemi et non lui qui avait mis la main sur les biens et les droits des citoyens. Mais à chaque mois qui s'écoulait de cette très longue année, pendant laquelle tant de choses pouvaient s'accomplir puisque les astronomes qui réformaient le calendrier lui avaient donné 15 mois et 445 jours, les faits correspondaient de moins en moins aux intentions et aux paroles. Et vers la fm de l'année. César en arriva à commettre une faute grave, en donnant chez lui l'hospitalité à Gléopâtre qui était venue à Rome avec une grande suite d'esclaves et de ministres. Le scandale fut énorme à Rome et en Italie (2). Tout le monde savait que la sensualité était

(1) Cicéron-, pro Marc, VIII, 25,

(2i Au sujet du tort que firent à César ses relations avec Cléopàtre, voyez Dion, XLIII, xxvii; Suétone, Cœ«., 52,

surexcitée depuis quelque temps chez César; qu'il avait d'extravagants désirs de royales amours, et que pendant la guerre d'Afrique il s'était distrait avec Eunoé, femme du roi de Mauritanie Bogud, et qu'il lui avait fait d'immenses présents; mais cet adultère à la face même de Rome indigna le public déjà mécontent et déjà si disposé à tout critiquer. On se mit à plaindre Calpurnie^ épousée en 59 par suite d'une intrigue politique, abandonnée bientôt par son mari vagabond, dont elle était maintenant contrainte à héberger chez elle la maîtresse; comme si c'était-là un crime spécial de César et non pas le sort lamentable réservé à toutes les femmes de la haute société qui n'étaient pas scélérates, vicieuses et dissolues. Les femmes honnêtes comme TuUietta, comme Cornélie veuve de Publius Crassus et de Pompée, comme tant d'autres qui sont restées ignorées, n'étaient-elles pas toujours destinées à être sacrifiées par leurs parents à leurs ambitions politiques; d'être mariées, abandonnées, remariées d'une année à l'autre, sans qu'on se préoccupât de l'âge ni de la valeur de l'époux; à changer de maison, de servantes, de société, selon les vicissitudes de la politique; à se voir souvent refuser jusqu'aux consolations de la maternité, à trouver dans la maison du mari des beaux-fils plus âgés qu'elles, à être délaissées pour des hétaïres et des affranchies? C'était là un mal des temps,, un de ces nombreux désordres lamentables et inévitables causés par le grand changement de civilisation qui était en train de se faire, et auquel la femme donnait aussi sa part de douleur. Mais cette fois le public en voulut à César particulièrement du vice universel et il s indigna que le dictateur fit ainsi ostentation de ses débauches.

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