‹ Grandeur et décadences de Rome; (volume 4)Chapitre 35 sur 55 · LE DERNIER RÊVE DE CÉSAR : LA CONQUÊTE DE LA PERSE · texte numérisé non relu

LE DERNIER RÊVE DE CÉSAR : LA CONQUÊTE DE LA PERSE

Le mécontentement allait croissant dans les hautes classes,, que leur indiscipline et leur orgueil rendaient malveillantes pour tout gouvernement, et dont l'irritababilité était encore accrue par les souvenirs de la guerre civile, par les chagrins qu'avait causés la perte de parents et d'amis, par les intérêts lésés. Les uns, par suite de la confiscation des biens des vaincus, se voyaient frustrés des héritages sur lesquels ils comptaient; les autres avaient perdu les sommes déposées dans les temples en Italie et en Orient; la rareté de l'argent et la difficulté du crédit portaient préjudice à un grand nombre de gens. César avait beau s'efforcer de démontrer dans ses Commentaires de la guerre civile que ce n'était pas lui, mais Pompée, qui avait mis la main sur les dépôts des particuliers, et que grâce à lui au contraire les trésors de l'auguste temple de Diane à Éphèse avaient été sauvés (1) : Pompée était mort et tout le monde déchargeait sa mauvaise humeur sur 'homme qui était vivant.

Il aurait fallu un homme doué d'une patience et d'une souplesse inlassables, d'un calme et d'une discrétion

presque surhumains, pour gouverner au milieu de tant d'orgueil, de mécontentement, de rancune, d'ambitions et d'intérêts opposés. Au contraire, non seulement le pouvoir, la tlatterie et la fatigue elle-même rendaient plus ardentes chez César sa soif de gloire, son ambition d'égaler Alexandre dans dimmenses entreprises; mais la force des choses le poussait à secouer les chaînes de la légalité, à désirer des pouvoirs de plus en plus étendus. Il y avait autour de lui trop d'appétits impatients, trop d'attentes chimériques d'impossibles secours. La misère avait grandi en Italie d"une façon affreuse : une bonne partie de la classe moyenne et du petit peuple était réduite au désespoir par la crise interminable; beaucoup d'esclaves orientaux, artistes ou artisans, étaient libérés par leurs patrons moins riches, qui, ne pouvant plus tirer parti de leur travail pendant la crise, n'avaient pas les moyens de les nourrir. Il avait fallu réduire le nombre de ceux qui avaient part aux distributions de blé, et cela augmentait la souffrance. Des calamités terribles semblaient inévitables, si on ne trouvait des ressources nouvelles; et ces ressources ne pouvaient venir que de la conquête de la Perse, de cet immense empire, de ses trésors fabuleux. Dans la conquête de la Perse était ie salut. Que de choses merveilleuses César pourrait faire, quand la guerre contre les Parthes lui aurait fourni les capitaux nécessaires I Mais pourrait-il mener à bien une entreprise si difficile, s'il était obligé de respecter les préjugés, les frayeurs, les intérêts des sénateurs jaloux et malveillants, qui ne s'occupaient pour l'instant qu'à écrire ou à lire avec un malin plaisir de ridicules éloges de Caton? Brutus lui-même en composait un. Il est probable aussi que Cléopâtre, cette femme singulière qui a joué un rôle si étrange

dans la chute de la grande république, et qui alors pensait amener César à l'épouser, contribuait à éveiller en lui^ par la séduction, les paroles et l'exemple, des ambitions monarchiques. N'était-elle pas venue à Rome avec l'enfant qu'elle venait d'avoir et qu'elle disait fils de César, pour être autorisée par celui-ci à lui donner son nom; et n'avait-elle pas, en quittant Rome, emporté, jointe à des présents et à des privilèges, cette autorisation significative (1)? Du reste, quelles que fussent les véritables ambitions de César à ce moment, leur réalisation dépendait du succès de la guerre de Perse. Cette guerre était donc la pensée dominante de César, et il s'appliquait avec toute son énergie à la préparer. Malheureusement, dans la seconde moitié de 46, de très graves événements l'obligèrent encore une fois à la différer. En Espagne, Cnéus Pompée et Labiénus, profitant de la popularité du nom de Pompée, du mécontentement provoqué par les abus des gouverneurs nommés par César, et de l'irritation de plusieurs légions, étaient parvenus à recruter une armée et à conquérir une grande partie de la péninsule. Dès le début cependant. César n'avait pas jugé que le danger fût grand, et il avait laissé le soin de cette guerre à ses généraux; mais ceux-ci n'arrivant pas à triompher, ils avaient fini par écrire à César de venir en personne. Bientôt la nouvelle des succès de Cnéus Pompée accrut l'inquiétude de l'esprit public, qui était déjà grande; et César se rendit compte qu'il ne pourrait partir pour l'Orient en laissant une armée victorieuse en Espagne. N'en finirait-il donc jamais avec les guerres civiles ? Cette nouvelle expédition, à ce moment-là, ne pouvait manquer de l'irriter au der-

(1) Suétone, Cœs., 58.

nier point. Elle l'obligeait à abandonner les réformes à demi réalise'es et à différer la guerre de Perse; elle allait grossir les difficultés déjà grandes où il se trouvait, en montrant que la paix n'était pas définitive.

Irrité par cette guerre d'Espagne, décidé d'en finir vite, résolu à intimider ses adversaires par un coup de force. César, vers la fin de l'année, réunit d'une façon presque manifeste entre ses mains tous les pouvoirs suprêmes de lÉtat. Il prit la dictature en choisissant comme magister equitiim non plus Antoine, qui était encore en disgrâce, mais le fidèle Lèpide, qui avait déjà été nommé gouverneur de TEspagne Intérieure, de la Gaule Narbonnaise et qui, à l'étonnement général, fut autorisé à administrer ses provinces au moyen de légats (1). Il voulut en outre être nommé consul sans collègue pour l'an 45 (2), et il remit à plus tard les élections des autres magistrats. Dictateur et consul sans collègue, ne serait-il pas presque un tyran absolu? Ces mesures produisirent une impression désastreuse ; l'abîme de méfiance qui le séparait des classes supérieures s'élargit encore davantage; des craintes chimériques s'ajoutèrent pour confirmer leur crainte que le pouvoir absolu ne signifiât une révolution sociale. Tout à coup le bruit courut que César avait fait commencer dans différentes parties de l'Italie l'arpentage des terrains pour procéder à une confiscation et à une répartition entre les soldats, analogue à celle faite par Sylla (3). Il y eut, un moment, une alarme véritable. Bientôt on sut que ces craintes étaient exagérées, car César n'avait fait que remplacer par une nouvelle commission l'ancienne, chargée par la loi

(1) Appien, B. C, II, 107.

(2) Dion, XLIII, xxxiii; C. £. L., I2, p. 28.

(3) Voy. CicÉRON, F., IX, xvu.

agraire de 59 de chercher en Italie et dans la Gisal^ pine ce qui restait du domaine public et des terrains à acheter aux particuliers (1). Il voulait simplement activer l'application de la vieille loi agraire pour maintenir les promesses faites à ses soldats pendant la guerre civile. Les esprits se tranquillisèrent un peu. Mais d'autres incidents ne tardèrent pas à les irriter de nouveau. César était parti pour TEspagne sans avoir réuni les comices (2), et tout le monde s'attendait à Rome à ce qu'il pourvût pendant son voyage aux magistratures d'une façon légale. Au lieu de cela, vers la fin de l'année, on eut une autre surprise : César nomma huit prœfecti urbi à qui il confiait toutes les fonctions des préteurs et quelques-unes de celles des questeurs, telle que l'administration du trésor (3). Il constituait ainsi, à l'improviste, ce que nous appellerions aujourd'hui un gouvernement de cabinet, dans lequel le peuple et le sénat ne comptaient plus pour rien. Il écrivait au même moment, pendant son voyage, un livre contre Caton, où il cherchait à réfuter l'idéologie républicaine qui semblait vouloir refleurir.

Ce changement subit de César irrita au dernier point les hautes classes d'Italie^ et même l'aile droite de son parti (4). Le flot des récriminations et des accusations déborda : on lui reprocha sévèrement de laisser

(1) Voy. Dion, XLII, liv; Appien, B. C, II, 94; Cicéron, F., Xin, ni; XIII, v; XIII, viii. (Ce sont autant de recommandations pour des terres qui étaient ou pouvaient être considérées comme publiques).

(2) CiGÉRON, A., XII, viii.

(3) SuÉTOïTE, Cœs., 76: Dion, XLIII, xxviii et xlviii; Cicéron, F., VI, vin, 1. ScHMiDT, B. W. C, 263.

(4) Nous en avons une preuve dans ce que raconte au sujet de Trébonius Plutarque Ant., 13. Voy. Cicéron Phil. II, xiv, 34. Voy. aussi l'allusion aux pronostics défavorables d'Antoine, Cicéron, F., VI, ii, 2.

porter son nom au fils de Gléopâtre (1) ; la création des h.u.it prœfecti wrôi parut une des mesures les plus arbitraires que l'on eût jamais vues; on commença à dire — accusation terrible, qui avait été fatale à tant d'illustres Romains, — qu'il voulait devenir monarque. On apprit là-dessus que Marcellus, le consul de 51, à qui César avait accordé son pardon^ avait été assassiné mystérieusement à Athènes tandis qu'il revenait à Rome. Aussitôt on accusa César de l'avoir fait tuer traîtreusement par esprit de vengeance, tandis qu'il feignait publiquement de lui pardonner. Le livre contre Caton ayant paru, on se répandit en protestations indignées, et on traita César de calomniateur. Parmi les grands, seul Cicéron, touché des nombreux éloges qu'il y recevait, envoya par l'intermédiaire de Balbus et de Dolabella une lettre de chaleureuses fc'Ucitations; mais il n'osa pas la faire lire à Atticus (i). La commission agraire, avec ses travaux, causait aussi des inquiétudes à bien des gens. Son activité réveillait dans le petit peuple des espérances, des illusions et des désirs qui pouvaient un jour être dangereux pour tout le monde; les enquêtes faites pour établir quelles étaient les terres publiques, préoccupaient beaucoup de monde, car, si elles n'étaient pas faites avec un esprit d'absolue justice, elles pouvaient causer de nombreux dommages; aussi les commissaires étaient accablés de recommandations et de supplications par les propriétaires, leurs amis et leurs parents (3). En somme la situation n'était nullement rassurarjte à Rome, pendant que César luttait en Espagne. Inquiets, Balbus et Oppius écrivaient lettre sur lettre à César;

(1) Suétone, Cœs., 52.

(2) Cicéron, A., XIII, l, 1 ; XIII, li, 1.

(3) Cicéron, F., XIII, iv; XIII, v; XIII, vu; XIII, viii.

et, en attendant avec impatience son retour, ils cherchaient à apaiser par d'aimables attentions les hommes les plus éminents et surtout Cicéron, sur qui commençait à tomber l'ombre d'une vieillesse pleine de chnf I ins et d'amertumes. Pour mettre ordre à ses affai e de plus en plus compromises, il s'était remarié à la fin de Tannée 46 avec Publilia, une jeune fille de quatorze ans (1), qui lui apporta une jolie dot. Mais au commencement de Tannée 45, il avait été frappé d'un grand deuil; Tullia était morte en couches, après son divorce (2). Le vieillard, très affligé, avait cherché une consolation dans les travaux philosophiques, et il s'était mis à l'exécution d'un dessein caressé depuis quelque temps déjà et dont les vicissitudes politiques, Tavaient toujours détourné : il voulait résumer la philosophie grecque dans une suite de dialogues analogues à ceux de Platon et où converseraient ensemble tous les grands personnages romains des dernières générations, depuis le vieux Caton, jusqu'à LucuUus et à Varron. Cicéror:^ avec son grand génie httéraire, aurait pu, en traitant ce sujet magnifique^ créer un chef-d'œuvre et fixer [iour l'éternité dans la vie calme et intime du dialog'iff philosophique ces grandes figures que Thistoire D- cous montre que dans les guerres et les luttes politi ^aes. Mais il eût été nécessaire qu'il pût travailler à 5on aise, et avec tranquillité. Au lieu de cela, que de dérangements et d'ennuis ! Il fallait réclamer continuellement à Dolabella la restitution par fragments de la dot de Tullie; il fallait trouver de l'argent pour élever à sa fille un mausolée somptueux. Enfin ce qu'étaient au juste les intentions de César demeurait pour lui

(1) ScHMiDT, B. W. C, 268.

(2) ScHMiDT, B. w. c, 274.

une angoissante énigme. Il écrivait continuellement à ce sujet à Brutus, qui était revenu depuis peu du gouvernement de la Gaule cisalpine; il lisait et relisait continuellement les grands traités de politique errien grec; il lisait surtout les lettres qu'Aristote et d ..; > savants grecs avaient écrites à Alexandre le Grand pour l'engagera gouverner en monarque les peuples d'Asie, mais à rester le premier des citoyens chez les Grecs, cette noble race qui avait toujours vécu et qui ne pouvait vivre que sous le régime de la liberté (1). La lettre d'Aristote suggéra même à Gicéron l'idée d'en écrire une semblable à César; et il composa en effet un beau pamphlet qu'il envoya à Atticus (2). Mais le prudent banquier donna à Gicéron le conseil de le faire lire d'abord à Oppius et à Balbus, et ceux-ci dissuadèrent Gicéron de l'envoyer à Gésar (3). Ge fut à la fois pour Gicéron une déception, et pour les classes cultivées l'occasion de nouveaux soupçons. Par bonheur, au milieu de tous ces tourments, un certain Gluvius, fervent admirateur de Gicéron, lui laissa en mourant un bel héritage qui diminua la gêne où il était. Mais en somme Gicéron, comme tout le monde, était en proie à une grande nervosité; et les nouvelles qui vinrent d'Espagne au commencement de l'année 45 ne firent qu'augmenter le malaise et l'inquiétude des esprits. Tandis qu'il méditait la conquête de la Perse, César avait si mal préparé la guerre en Espagne que, dès le début, comme cela était arrivé pendant la guerre contre Vercingétorix, pendant la première campagne d'Es-

(1) Gicéron, A., XIII, xivm.

(2) Gicéron, .4., XII, li; A., XIII, n;il.,Xm, xrvi, î; A., Xlfl,

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