C. /. L., II
(5) Suétone, Tib., 4. Kromayer, Hermes, XXXI, p. 10 et suiv., me parait avoir démontré que seules ces deux colonies qui
dant même avant de rentrer en Italie^ César se trouva au milieu de la sourde lutte de tendances qui sévissait dans la société romaine ; car des conservateurs, des césariens modére's, des césariens extrêmes s'étaient rendus par intérêt, par flatterie, par impatience à l'invitation de Oppius et de Balbus, et arrivaient chaque jour grossir le cortège qui l'accompagnait. Antoine lui-même, fatigué de la pauvreté et de l'obscurité auxquelles il était condamné, était parti de Rome, bien résolu à trouver le moyen de se faire pardonner (1). Trébonius aussi s'était mis en route pour aller à sa rencontre^ mais il était si irrité de la nouvelle politique qu'il se demandait si le mieux n'était pas de supprimer César d'un coup de poignard (2). Brutus enfin^ d'accord avec Cicéron, qui était impatient de savoir à quoi s'en tenir^ alla audevant de César dans la Gaule cisalpine, pour chercher à connaître ses intentions et peut-être aussi pour savoir si son mariage avait été mal jugé. Mais à Brutus tout était permis : il fut bien accueilli, reçut des éloges pour le zèle qu'il avait déployé l'année précédente dans son administration; et, heureux de cet accueil, il trouva que tout allait bien; il écrivit à Cicéron que ses appréhensions étaient vaines^ et que César visait à rétablir un gouvernement aristocratique, selon le désir des conservateurs (3). De fait; César, impressionné par le mécontentement public et la discorde des césariens, sembla un moment vouloir donner satisfaction à l'aile droite de ses partisans, aux conservateurs et aux classes supérieures. Il se réconcilia avec Antoine, et pour montrer à tout le
s'appelaient Julia paterna furent fondées par César après la seconde guerre d'Espagne, avec des vétérans.
(1) Plutarque, Ant., 13.
(2) Plutarque, Ant., 13; Cicéron, Phil, II, xiv, 34.
(3) Cicéron, A., XIII, xl, 1.
monde qu'il pardonnait à l'auteur des terribles répressions de l'année 47, il lui fit faire une partie du voyage dans sa litière même; il révoqua les prœfecti urbi, il refusa quelques honneurs^ déposa le consulat unique dont il était investi, convoqua les comices, fit nommer les magistrats ordinaires et choisir pour consuls un de ses généraux d'Espagne, Q. Fabius Maximus, etTrébonius qui était un des césariens modérés les plus illustres et les plus mécontents. Ces actes suffirent, dans cette société impressionnable, pour faire renaître l'espoir dans beaucoup d'esprits. César montrait des dispositions conciliantes; il ne voulait donc pas trop retarder la fin du régime exceptionnel ! Mais Cicéron, toujours clairvoyant, continuait à douter; et il avait raison. Cesarne se préoccupait nullement du problème constitutionnel, qui intéressait tant les oisifs de Rome; sa pensée unique, suprême, absorbante était toujours la guerre de Perse. Il ne voulait pas rétablir la constitution; il voulait conquérir l'empire des Parthes. Sa santé était mauvaise; les attaques d'épilepsie, dont il avait toujours souffert, devenaient d'une fréquence et d'une violence alarmantes (1); il était presque épuisé. Le beau buste de lui qui est au musée du Louvre, et qui est l'œuvre d'un grand maître inconnu, représente admirablement l'effort suprême d'une vitalité prodigieuse déjà presque toute consumée. Mais il ne voulait; il ne pouvait pas prendre le repos dont il avait besoin. La Perse fabuleuse l'appelait. Pendant les mois qu'il avait passés en Espagne, la situation de l'Italie ne s'était nullement améliorée; et la victoire de Munda, si elle l'avait débarrassé de quelques adversaires redoutables, ne l'aidait pas à vaincre les diffi-
(1) Appien, B. C, il 110; Nicolas de Damas, 23.
cultes politiques et économiques très graves où l'Italie se débattait. En effet, à peine arrivé à Rome^ César, au lieu de réformer la constitution, commença avec sa merveilleuse activité les préparatifs militaires et politiques de l'expédition, tachant d'entraîner Topinion publique et de la rendre favorable à la guerre. Des fêtes grandioses furent données pour célébrer le triomphe d'Espagne; et dans les gigantesques banquets populaires César fit servir, pour la première fois, au lieu des vins grecs, certains vins italiens, qui, mieux préparés par les esclaves orientaux, commençaient à devenir célèbres. Il voulait ainsi les faire connaître et encourager la viticulture italienne, qui, au miUeu même de la crise terrible, faisait de si grands progrès (1). La loi sur les colonies fut aussitôt proposée et approuvée, et on commença à recruter des colons parmi les soldats, les citoyens et les affranchis. Puis les surprises continuèrent : tous les jours Rome stupéfaite entendait parler d'un nouveau projet de César : on détournerait le cours du Tibre, on assainirait les marais Pontins, on bâtirait sur tout le Champ de Mars qui serait transporté aux pieds du mont Vatican; on construirait un théâtre, celui qui, achevé par Auguste, fut appelé théâtre de Marcellus et dont il subsiste encore des ruines grandioses; on chargerait Varron de fonder partout à Rome de vastes bibliothèques; on percerait l'isthme de Corinthe; on ferait un chemin sur l'Apennin; on construirait un grand port à Ostie; on donnerait des travaux immenses aux entrepreneurs et aux ouvriers; on réunirait toutes les lois en un seul corps (2). Tous ces projets naturel-
(1) Pline, H. N., XIV, xv, 97.
(2) Plutarque, César, 58.
lement seraient exécutés quand la conquête de la Perse en aurait fourni les moyens; et ils servaient pour justifier devant le public la grande entreprise.
Mais César se trompait, cette fois, en pensant qu'une telle profusion d'idées grandioses produirait encore de l'effet sur l'Italie. Le petit peuple cosmopolite de la métropole pouvait bien s'abandonner à de chimériques espérances si on lui promettait des colonies et du travail; mais les classes moyennes demeuraient dans leur mauvaise humeur à cause de la crise financière dont personne ne voyait la fin; et quant aux hautes classes, froissées dans leurs sentiments républicains, redoutant toujours une révolution sociale, elles se demandaient si César ne devenait pas fou, et elles finissaient par se moquer même des réformes sérieuses comme celle du calendrier (1). Au lieu d'admirer ses grands projets, on sjB plaisait à s'indigner de la bruyante curée, à laquelle ses amis, hommes et femmes, se livraient autour du dictateur. Pour trouver l'argent nécessaire pour la guerre de Perse, César était obligé de vendre partout les biens confisqués aux vaincus, les terres publiques où l'on ne pouvait pas fonder des colonies, et celles des temples (2); mais ces ventes précipitées profitaient surtout à ses amis, qui avaient pour presque rien des terrains immenses. Une propriété considérable confisquée pendant la guerre avait été ainsi donnée à Servilia (3); certains affranchis, beaucoup de centurions, des tribuns militaires et des généraux de l'armée de César amassaient de grosses fortunes. De ce nombre était ce jeune esclave germain qu'il avait surpris à pratiquer l'usure sur ses compagnons de servitude et
(4) Pldtarqce, César, 59.
(2) Dion, XLÏII, xlvii.
(3) Suétone, Cœs., SO,
élevé au grade d'officier d'administration, tt qui, sous le nom de Licinus, était devenu un de ses administrateurs les plus habiles. César ne pouvait pas empêcher ce pillage, pour ne pas trop mécontenter son entourage; mais ses ennemis en profitaient pour l'attaquer^ pour désapprouver tout ce qu'il faisait ou projetait de faire, et même cette guerre de Perse, qui désormais était la clef de voûte de toute la politique de César. Le téméraire conquérant des Gaules n'avait-il pas cau.sc des maux suffisants à la république, avec son insatiable désir de victoires? Lui était-il permis, après s'être fait donner de si grands pouvoirs, d'abandonner la république encore pleine de désordre pour aller courir une périlleuse aventure (1)? Le mécontentement gagnait toutes les classes; et César, de plus en plus irascible, perdait cette maîtrise de soi-même qui l'avait si bien servi jusque-là; il se laissait aller jusqu'à dire imprudemment que la république n'existait plus que de nom, que Sylla avait été très sot de déposer la dictature (2). La lex municipalis avait été approuvée par le peuple; mais elle se ressentait de la hâte avec laquelle elle avait été faite. On ne retrouve nulle part la belle clarté latine dans le fragment compliqué et confus qui en est venu jusqu'à nous (3). César confia la frappe des monnaies et le service des finances à des esclaves orientaux, égyptiens probable-
(1) CicÉRON, A., XIII, XXXI, 3 nous fait voir ce mécontentement des hautes classes; pour l'apaiser César écrivit à Rome à Oppius et à Balbus qu'il ne partirait pour la Perse qu'après avoir organisé définitivement l'État.
(2) Suétone, Cœs., 11.
(3) Au sujet du style singulier du grand fragment qui nous est parvenu de cette loi (C. /. L , I, 206) et de la compilation hâtive qui en fut probablement la cause, voy. Nissrn, dans le Rh. muséum, XLV, p. 104 et suiv.
376 GRÂiNDEUR ET DECADENCE DE ROME
ment (1); il fit entrer ses esclaves et ses affranchis dans tous les services publics, il réprimanda Pontius Aquila, tribun du peuple, parce qu'il ne s'était pas levé un jour qu'il passait devant les sièges des tribuns (2). Il éclatait facilement en invectives et en violents reproches; il s'irritait dès qu'il voyait qu'on n'observaitpas suffisamment ses lois, surtoutles plus absurdes, comme celles sur le luxe, et pour les faire observer il s'entêtait à de véritables persécutions sur des détails ridicules. Mais il ne voulait pas entendre dire qu'il avait l'ambition d'être roi ou tyran : il se montra même irrité plusieurs fois contre ceux qui prétendaient vouloir le proclamer roi. Et cependant il était si torturé par le désir d'avoir un fils, que dans le testament fait à son retour d'Espagne en prévision de son départ pour la Perse, il avait nommé des tuteurs pour le fils qui pouvait lui naître, et il avait adopté comme fils Octave, le neveu de sa sœur (3). Un jour que deux tribuns enlevèrent d'une statue de lui un diadème qui y avait été posé par une main inconnue, il entra en fureur et dit qu'ils avaient voulu lui faire un affront (4). Il est difficile de savoir s'il avait véritablement conçu le dessein de fonder à Rome une dynastie analogue à celles des monarchies asiatiques, ou s'il ne s'arrêtait qu'en passant à cette idée, probablement suggérée par Gléopàtre, sans se résoudre à l'accepter fermement, ni non plus à la repousser pour toujours. Ses ennemis, en tout cas, avaient intérêt à répandre le bruit qu'il voulait devenir roi. Le bruit circulait donc; le soupçon était né et il préoccupait tous les esprits, réveil- Ci) SuÉio.N-E, Cœs., 76.
(2) Sléto.n'e, Cœs., 78.
(3) ScÉTOxE, Cœs., 83.
(4; Suétone, Cm., 79.
lait des espérances, des craintes, des rancunes de tout genre, et compliquait une situation déjà difficile. Dans cette confusion. César préparait avec une grande énergie et sérieusement une seule chose, la guerre contre la Perse. Voyant dans cette guerre le moyen de sortir de toutes les difficultés, jugeant que, s'il revenait victorieux de la Perse, il serait le maître de la situation, par la gloire et les trésors conquis^ il accumulait de largent, faisait un grand dépôt d'armes à Démétriade, préparait un plan de guerre, envoyait à l'avance à Apollonio Caïus Octavius avec ses maîtres et seize légions composées en partie de nouvelles recrues. Beaucoup de jeunes gens poussés par la misère s'enrôlaient dans l'espoir de faire fortune en Perse.
Ainsi, dans la seconde moitié de l'an 45, l'aile gauche et l'aile droite du parti de César, les modérés et les extrêmes, luttaient sourdement dans l'entourage du dictateur; mais les « extrêmes » gagnaient sans cesse du terrain, parce qu'ils avaient compris mieux que les autres que, sans la conquête de la Perse, leur parti, tôt ou tard, finirait par ne plus être à même de maîtriser les difficultés de la situation, et qu'il fallait sacrifier à cette suprême nécessité du moment tout, même la question constitutionnelle, en réunissant tous les pouvoirs dans les mains de César. Il aurait été impossible autrement de mener avec énergie et avec succès une entreprise si difficile. Ainsi Dolabella, l'aventurier criblé de dettes, était devenu le compagnon préféré du dictateur; Antoine lui-même, las d'expier, après deux années de misères et d'obscurité, les services rendus en 47 à la cause de l'ordre, avait fini par s'unir au parti qui semblait le plus fort. Sa défection était grave pour la coterie des césariens modérés, car Antoine jouissait d'une grande réputation dans tout le parti de
César pour les grands semces qu'il avait rendus, comme général, dans la guerre des Gaules et dans la guerre civile. Bientôt, vers la fin de 45, la coterie des modérés subit un échec encore plus grave et presque irréparable. César se décida à user du droit, qui lui avait été conféré après Munda, de désigner aux comices les magistrats, en laissant au peuple seulement la faculté de confirmer ses propositions. C'était une déception cruelle pour tous ceux^ et :j& étaient très nombreux, qui avaient espéré avec obstination jusqu'au dernier moment, que César refuserait ce pouvoir immense. Que restait-il donc de la République si un homme seul pouvait distribuer toutes les fonctions? Quelle différence existait-il encore entre César et un roi. si tous les citoyens devaient attendre tous les honneurs de son bon plaisir? Les choix qu'il fit ne pouvaient qu'augmenter, dans les classes supérieures, la désastreuse impression. Si le dictateur avait tâché de donner une compensation aux césariens conservateurs, en nommant préteurs deux membres très éminents de leur parti — Brutus etCassius, — bien plus généreusement il avait récompensé Antoine de sa volte-face. Antoine avait été choisi comme collègue de César dans le consulat; et ses deux frères, Caïus et Lucius Antonius, avaient été l'un fait préteur et l'autre tribun delà plèbe. C'était une véritable mainmise de la famille d'Antoine sur la république. Un autre choix encore plus scandaleux vint augmenter l'indignation. César, qui avait l'intention de partir bientôt pour la Perse, voulait nommer comme consul suffectm, pour le temps où il serait absent cette année-là, son cher Dolabella, qui n'avait pas même été préteur. Le meneur du parti révolutionnaire serait donc, pendant l'absence de César, un des chefs de lÉtatl Mais
cette fois un incident très bizarre déjoua les calculs de César et de Dolabella. Se sentant appuyé par l'opinion publique, Antoine, qui voulait assouvir sa haine contre Dolabella, et qui peut-être cherchait aussi à ménager ses anciens amis de l'aile droite, déclara dans la séance du Ì" janvier de l'an 44 qu'à titre d'augure il empêcherait les comices de se réunir pour ratifier la nomination de Dolabella. César ne réagit point.
La confusion était à son comble. Les classes supérieures, de plus en plus irritées, s'éloignaient de César en faisant le vide autour de lui, et la petite coterie des aventuriers avides d'argent et de pouvoir en profitait pour amener le sénat et le peuple à lui voter, dans les premiers jours de l'année 44, des honneurs encore plus extraordinaires. On faisait presque un dieu de César en transportant à Rome une des plus abominables aberrations de l'Orient; on décrétait un temple à Jupiter Julius; on changeait en Julius le nom du mois Quintilis; on lui accordait d'être enseveli dans lepomoerium, et d'avoir une garde de sénateurs et de chevaliers (1). S'il n'en avait pas encore le nom, n'était-il pas déjà bien réellement un roi? Chose plus grave encore, quand le sénat était allé lui faire part des honneurs qu'on lui accordait, il l'avait reçu sans se lever (2). Il nommait du reste sénateurs des gens de toute sorte, et jusqu'à des Gaulois. Il voulait aussi nommer vice-dictateur pour l'année 44, quand Lèpide serait parti pour sa province, Caïus Octavius, son neveu, qui n'avait que dix-huit ans. César violait donc ouvertement les traditions les plus anciennes et les
(1) Dion, XLIV, v.
(2) Suétone, Cœs», 7S.
380 GRANDEUR ET DECADENCE DE ROiME
plus vénérées, et il transportait audacieusement de la littérature et de la philosophie dans la politique ce mépris révolutionnaire pour le vénérable passé de Rome, qui animait alors la jeune génération d'écrivains et de penseurs.
Cependant à l'accroissement des pouvoirs correspondait un affaiblissement progressif de l'autorité. Si le dictateur recevait toujours de nouveaux honneurs, de nouveaux pouvoirs, il devenait de moins en moins habile à s'en servir, et il faisait de plus en plus des concessions à tout le monde. La situation où il se trouvait, surtout le grand projet de la conquête delà Perse, le forçait à cette incohérence, qui contredit tellement l'idée qu'on s'est faite de la dictature de César. S'il avait, pour cette guerre, besoin de pleins pouvoirs, il devait chercher aussi à ne pas laisser trop d'ennemis à Rome en partant, à être appuyé par une opinion publique aussi favorable que possible. Malheureusement la prolongation des pouvoirs exceptionnels irritait et blessait trop de gens. Ne pouvant y renoncer, il cherchait donc à adoucir cette irritation par des concessions de toute espèce, faites même au détriment du prestige de l'État. Emu du mécontentement qui s'était fait sentir quand il usurpa la nomination de tous les magistrats, il revint sur sa décision et tenta une diversion, en faisant proposer, au commencement de l'année 44 à ce qu'il semble, par Lucius Antonius une très bizarre lex de partitione comitiorum qui doublait le nombre des questeurs, en faisait élire la moitié par le peuple et proposer la moitié par lui sine repuisa aux comices; qui statuait peut-être aussi que la moitié des tribuns et des édiles plébéiens seraient proposés par César et la moitié élus par le peuple; que les consuls seraient proposés tous les deux par César, mais
les édiles curules par le peuple (4). De cette façon les droits du peuple étaient en partie respectés et César, de son côté, pourrait distribuer à son aise des fonctions à ses amis. Ce fut sans doute aussi pour plaire aux conservateurs que fut proposée la lex Cassia, par laquelle César devait rétablir le nombre des anciennes familles patriciennes, dont beaucoup s'étaient éteintes. En outre^ non seulement il ne témoignait plus de rancune à l'égard des pompéiens, mais il leur accorda pendant les derniers mois une amnistie complète; il les accueillit en Italie et rendit aux veuves et aux fils des morts une partie des biens qui avaient été confisqués (2); il les favorisa même de toute façon, jusqu'à négliger un peu ses anciens partisans des temps difficiles (3). C'est en vain que Hirtius et que Pansa l'engageaient à veiller sur lui-même (4); il congédia tous ses gardes et jusqu'à ses Espagnols; il voulut dans ses promenades n'être accompagné que des licteurs (5). Averti que des réunions nocturnes se tenaient de côté et d'autre à Rome, qu'on y disait du mal de lui et qu'on y tramait peut-être une conjuration^ il se contenta de publier un édit dans lequelle il disait qu'il était au courant de tout, et de faire au peuple un discours dans lequel il conseillait à ceux qui tenaient de mauvais propos de se taire à l'avenir (6). « J'aime mieux mourir que de vivre comme un tyran (7), » avaitil dit un jour à Hirtius et à Pansa. Il faisait à tout le
(i) Diox, XLIII, Li; CicÉRON, Phil., VII, vi, 16; voy, Stobbb dans Phil, 27, p. 95.
(2) Suétone, Cœs., 75.
(3) Nicolas de Damas, 19.
(4) Velléids Paterculus, II, 57.
(5) Appien, B. C, II, 107. Voy. Suétone, Cœs., 86.
(6) Suétone, Cœs., 76.
(7) Velléius Paterculus, II, 57.
monde toutes sortes de promesses, possibles et impossibles (1); il n'essayait même plus d'arrêter le pillage des deniers publics auquel ses amis se livraient sous ses yeux (2). La dictature allait ainsi d'un pas chancelant et senile, presque aussi faible dans ses complaisances et dans ses expédients que le vieux gouvernement républicain . De nombreux vétérans avaient reçu des champs à Volterre et à Arezzo, dont le territoire, que Sylla avait confisqué mais laissé à ses anciens propriétaires, avait été revendiqué pour l'État par César; beaucoup d'autres recevaient des terres çà et là en Italie et étaient faits membres de Tordre des décurions ou membres des aristocraties municipales réorganisées par la iex Julia^ dans beaucoup de villes, depuis Ravenne jusqu'à Lavinum, depuis Capone, Suessa, Calatia, Casilinum jusqu'à Siponte (3). Mais les recherches de ce qui demeurait la propriété du domaine public allaient lentement, les commissaires étant accablés de recommandations qui leur étaient faites par de puissants personnages : la plupart des vétérans devaient donc se contenter encore des promesses qu'on leur faisait (4). Les colonies d'au-delà des mers ne réussissaient pas mieux : il semble qu'un certain nombre de colons soient partis pour Lampsaque (6) et la mer Noire (6); mais les préparatifs pour Carthage et pour Corinthe se faisaient plus lente-
Ci) Dion. XLIII, xlvii.
(2) Dion, XLIII, xlvii.
(3) Voy. ZuMPT, C. E., 1, 304-307.
(4) Cela résulte d'AppiEN, B. C, II, 125; 133; 139.
(5) Appien, B. C, V, 137.
(6) SiQope : Strabox, XII, m, 11 ; Voy. les monnaies : Head, Hisioria numììiormìì, Oxford, 1887, p. 435. Héraclée aussi, comme on peut le conjecturer d'après un passage de Strabon, XII, m, 6. Voy. ZuMPT, C. E., I, 317.
ment (i); et il fallut abandonner l'idée d'envoyer une colonie en Épire. César avait confisqué une partie des terres de la ville de Buthrote, qui ne lui avait pas payé une amende infligée pendant la guerre, et il avait l'intention d'attribuer ces terres aux colons; mais Atticus, qui était du nombre des propriétaires de Buthrote dépouillés de leurs biens, fit agir autour de César tant dhommes de son parti, il sut si bien dire, intriguer et manœuvrer que César révoqua le décret de confiscation, à la condition qu'Atticus paierait l'amende des habitants de Buthrote. Le financier, qui n'avait jamais exercé une magistrature, avait été plus puissant que le dictateur. Cependant César continua les préparatifs pour la colonie, si bien qu'Atticus et Cicéron, qui avait beaucoup travaillé pour son ami dans cette affaire, retournèrent un peu inquiets demander des explications. César, qui ne voulait pas que l'on sût qu'il avait renoncé à fonder une colonie, pour complaire à l'un des plus grands ploutocrates de Rome, les pria de tenir la chose cachée; il embarquerait ses colons, et quand il serait en Épire, il les enverrait ailleurs, il ne savait pas encore où (2). Voilà à quels expédients avait recours le maître du monde! Il n'était pas même parvenu à apaiser le conflit entre Antoine et Dolabella, si bien que le premier avait, comme augure, empêché de se réunir les comices où Dolabella devait être reconnu consul suffectus. Le dictateur omnipotent était pris luimême dans la trame des recommandations, des services, des complaisances , des faveurs qui enserre toutes les sociétés mercantiles où l'argent est le but suprême de la vie; et il ne pouvait en rompre les fils invisibles.
(1) Voy. Appien, Pun., 136; Zumpt, C. E., I, 318.
(2) Cicéron, A., XVI, xvi a, h, c, d, e, f.
Mais ces concessions ne servaient à rien. Le mécontentement allait grandissant (1). Il y avait, dans la situation, une contradiction qu'aucune force humaine ne saurait résoudre et qui devait être fatale à César. Tandis que César cherchait à justifier avec son projet de conquérir la Perse la prolongation de ses pouvoirs exceptionnels, ce projet augmentait chez beaucoup de gens, surtout dans les classes supérieures, Taversion contre sa dictature. On se demandait, avec anxiété, ce qu'il ferait quand il reviendrait victorieux . Ne serait-il pas alors le maître absolu de la république? Tandis que Cicéron cherchait à se persuader que l'expédition de César finirait comme celle de Crassus, par un désastre, les autres avaient une grande peur du génie militaire de cet homme, qui avait toujours vaincu. Ainsi on tâchait de répandre le soupçon et la méfiance sur ses intentions. On faisait courir des bruits étranges : César, disait-on, voulait épouser Cléopâtre, transporter la métropole des États romains à Ilion ou à Alexandrie (2), puis, après avoir conquis la Perse, faire une grande expédition chez les Gètes et chez les Scythes, et rentrer en Italie en passant par la Gaule (3). Cleopâtre semble être revenue à Rome vers la fin de l'année 45, et cela confirmait le premier de ces bruits. Un scandale retentissant excita encore davantage les esprits. Le 26 janvier de l'année 44, tandis que César passait dans les rues, des hommes du peuple le saluèrent du nom de roi. Les deux tribuns du peuple qu'il avait déjà gourmandes au sujet du diadème firent mettre en prison quelques-uns de ces tapageurs; mais César courroucé prétendit que les deux tribuns avaient
(1) Voy. Cicéron, F., VII, xxx.
(2) Suétone, Cœs., 79; Nicolas de Damas, 20,
(3) Plutarque, Cœs., 58.
excite ces hommes du peuple à crier pour le rendre suspect d'opinions monarchiques, et les deux tribuns ayant mal pris ses réprimandes, il les fit destituer par une loi, et les chassa du sénat au grand scandale du public, pour lequel le tribun était toujours le plus sacré des magistrats (1). A la fin, dans la première quinzaine de février (2), le sénat et le peuple nommèrent César dictateur perpétuel (3). C'était la dernière et la plus importante des mesures prises en vue de la guerre de Perse, pour laquelle César allait partir bientôt; et elle était destinée à donner à César l'immense et solide pouvoir dont il avait besion pour accomplir une entreprise si difficile, sans être trop gêné ou préoccupé parles vissitudes de la politique de Rome. Mais un dictateur perpétuel était un monarque, de fait, si ce n'est de nom ! Pour atténuer l'impression de ce véritable coup d'État, pour rassurer ce peuple qui avait une espèce d'horreur superstitieuse de la monarchie, César semble avoir, de concert avec Antoine, organisé une pantomime publique, pour la fête des Lupercales, qui eut lieu le 45 février. Antoine se présenta devant César, qui présidait la fête, avec un diadème, et il fit le geste de le lui mettre sur la tète; César refusa; Antoine insista; César répéta plus énergiquement son refus. César fut applaudi bruyamment;, tandis qu'il refusait le diadème; après quoi il fit inscrire dans le calendrier que ce jour-là le peuple lui avait offert la couronne royale et qu'il l'avait refusée. Mais ce mensonge produisit une indignation très violente (4). Et cependant, tandis que les dettes
(1) Appien, B. C, II, 108; Suétone. Cœ$., 79.
(2) Lange, R. A., III, 470.
(3) Dion, XLIV, viii; Appien, B. C, II, 106.
(4) Dion, XLIV, xi; Appien, B. C, II, 109; Plutarque, Cœs.,