CRASSLS, POMPÉE ET CÉSAR, DE 70 A 60 AVANT JÉSUS-CHRIST
(Page 275 du premier volume.)
Les rapports entre Crassus et Pompée, pendant les dix années qui se sont écoulées entre le consulat de César, sont d'une grande importance pour expliquer les événements de cette époque ; mais les récits des historiens de l'antiquité sont si confus et si incomplets que je crois nécessaire d'ajouter quelques notes pour expliquer à la suite de quelles conjectures j'ai été amené à les exposer comme je l'ai fait.
Après avoir admis, comme je Tai déjà dit, en en donnant les raisons, que Pompée et Crassus étaient brouillés quand ils quittèrent le consulat, j'ai supposé que la première cause de cette haine c'étaient les intrigues de Crassus, qui réussit à faire échouer les ambitions de Pompée, guettant déjà la succession de Lucullus. Pour expliquer tout ce qui suivit, il est si naturel et si nécessaire de supposer que Pompée avait déjà cette ambition, que Mommsen lui-même, R. G., III, -106, l'a supposé, mais il explique l'abandon de cette idée par le fait qu'en 70 la guerre contre Mithridate paraissait terminée. Il me semble au contraire plus vraisemblable que Pompée renonça à cette idée, parce qu'il y fut contraint par Crassus. De fait il était facile de juger, même en 70, que de la guerre contre Mithridate nailrait la guerre d'Arménie. En outre, cette haine entre les deux rivaux, que l'on vit renaître après la réconciliation du mois de janvier 70 et par suite pour des faits qui se rattachent au consulat, dut, pour être si farouche et si longue et pour faire courir de si grands risques au parti populaire, avoir des motifs sérieux et non
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simplement des différends personnels. Or, quel motif plus séi-ieux et plus probable peut-on imaginer que celui d'une contestation d'ambitions pour obtenir des commandements proconsulaires extraordinaires? Enfin avec la conjecture que je propose, on explique facilement le passage de Velléius Paterculus, II, 31, où il est dit que Pompée consul jura se in nuUam provinciam ex eo magistratu iturum, déclaration publique el solennelle qui ne fut pas faite sans motif. N'estil pas vraisemblable de supposer que Crassus, aidé par les conservateurs, ait répandu des calomnies sur les ambitions de Pompée, qu'il ait, par exemple, fait courir le bruit qu'il voulait aller en Orient pour devenir ensuite maître de tout l'empire comme Sjlla (on lui attribua en effet cette ambition jusqu'à son retour d'Orient), et que Pompée, lassé de ces calomnies, irrité des difficultés qu'il rencontrait, ait fait cette déclaration dédaigneuse? Je ne puis imaginer une autre occasion ni un autre motif pour ette déclaration. En outre, il ne me paraît pas possible que Pompée soit resté à Rome après son consulat, si ce n'est malgré lui, et son attitude dédaigneuse et réservée, la haine qu'il manifesta à l'égard de Crassus semblent indiquer que ce fut justement Crassus qui contraignit alors Pompée à rester dans la vie privée.
Cette hypothèse est confirmée par l'attitude qu'eut ensuite Crassus. Pendant les années 69 et 68, tandis qu'en secret Pompée intrigue contre LucuUus et qu'en app.irence il se confine dans les loisirs de la vie privée, Crassus s'occupe tranquillement de ses affaires en s'abstenant de la politique : il ne bouge même pas quand en 67 Pompée est envoyé pour combattre les corsaires. Mais après qu'en 66 Pompée a obtenu la succession de Lucullus, Crassus reparaii de nouveau à l'improviste et, avec une ambition si inquiète et si téméraire, qu'on reconnaît difficilement le pru :ent banquier des années précédentes. Brusquement, il voulut amener le sénat, au grand scandale des conservateurs, à déclarer que l'on ferait la conquête de l'Egypte, pays ami et allié depuis si longtemps (Plut., Crass., 13). Il est vrai que .Suétone {Ces., 11) dit que César ambitionnait ce commandement; mais je crois qu'ici, c'est Plutarque qui a raison, parce que César, qui alors venait à peine d'être élu édile, qui avait tant de dettes et si peu
d'autorité, ne pouvait guère avoir une si grosse ambition. Et comme nous savons que César ces années-là fut au service de Crassus et son lieutenant le plus actif, il est probable que Suétone aura pris la propagande faite par César en faveur de Crassus pour une ambition personnelle. Crassus est donc pris tout à coup du désir de recueillir d'extraordinaires trophées militaires; en outre lui, si riche, si prudent, si porté par tempérament et par intérêt aux idées conservatrices, en tout cas si réservé jusque-là, il s'aventure dans la lutte entre le parti populaire et les conservateurs, et il se fait démagogue, évidemment pour obtenir le commandement de la guerre d'Égjpte; il propose d'accorder le droit de cité aux Transpadans; il prend une part plus ou "moins grande à la conjuration de 65; il dépense de l'argent pour faire arriver Catilina au consulat en 63.
Ce changement, si on ne veut pas l'expliquer comme un cas d'aliénation mentale, dut avoir aussi une cause extérieure. Et cette cause, c'est qu'à mon sens l'envoi de Pompée en Orient dut être un grave échec personnel pour Crassus. Il se vantait probablement d'avoir soustrait à Pompée la succession de Lucullus; et ce succès avait accru démesurément la réputation de Crassus. Mais voici que Pompée prenait sa revanche I La vieille rivalité renaissait; Crassus voulut des compensations, et une charge extraordinaire qui le mît de nouveau au-dessus de Pompée. Si les choses eussent été autrement, si Pompée en 70, au lieu d'y être contraint par Crassus, eût renoncé spontanément à la province, tout cela paraîtrait presque inexplicable.
Quelle fut la part de Crassus dans la conjuration de 66? Toutes les hypothèses sont possibles, parce qu'il n'y a ni documents directs, ni documents que l'on puisse contrôler. Bien que Dion, 36, 42, et Salluste, C. C, 18, ne nomment pas Crassus parmi les auteurs de la conjuration; bien que Suétone, Caes., 9, et Asconius, in toga candida, écrivent au sujet de la participation de Crassus, qu'il s'agissait d'un bruit douteux, je crois, quant à mOi, que Crassus et César étaient dans le secret. On ne peut expliquer autrement, comme l'a bien noté John, l'attitude si indulgente du sénat. Si le sénat et les consuls s'étaient trouvés simplement en face d'Antonius, de Sylla et de Pison, ils les auraient fait périr, d'autant plus que le procès intenté contre Sylla, trois
ans plus tard, montre que le désir de se venger ne manquait pas aux hommes menacés. Au contraire ils les épargnèrent et même ils les récompensèrent. Comment expliquer cette conduite sans admettre que derrière eux était un homme beaucoup plus puissant; Tliomme si puissant qui à cette époque se montre travaillé par tant d'ambitions, et qui, même dans le récit de Salluste, apparaît comme l'auteur des honneurs décrétés pour Pison, en récompense de sa conjuration? Mais quelle fut la cause pour laquelle Crassus s'emplova pour faire donner cette mission à Pison? Cette question tient à celte autre : pour quelle raison Crassus prit-il part à la conjuration? Je dis prit-il part, parce qu'il me paraît vraisemblable, à l'inverse de ce que suppose John, qu'elle ne fut pas tramée par Crassus, mais plutôt qu'il encouragea les promoteurs qui furent sans doute les deux consuls. Le bruit rapporté par Suétone, daprés lequel Crassus aurait voulu se faire élire dictateur avec César comme magister equitum, ne me paraît pas fondé. Puisqu'il n'avait pas d'armée, si Crassus avait été dictateur en 65, en quoi cela lui aurait-il été utile pour assouvir sa haine contre Pompée ou pour atteindre le but d'une ambition plus étendue? Svila avait pu être le maître de l'Italie pendant des années, mais non en vertu du nom de dictateur qui lui était conféré, mais en vertu de l'armée qu'il avait ramenée d'Asie. Même si l'on admet que Crassus, pour se défendre contre les attaques possibles de Pompée à son retour, ou même pour abattre Pompée, ait ambitionné alors un pouvoir dictatorial comme celui de Svila, il fallait qu'il se procurât une armée, et cela, il ne pouvait le faire que dans une guerre. 11 me paraît donc plus vraisemblable qu'il ait voulu, en aidant Svila et Antonius à reconquérir le consulat, avoir pour lui les consuls, ce qui lui aurait servi à obtenir plus facilement le commandement de la guerre d'Égvpte. La tentative ayant échoué, il essaye en 63 de faire donner le droit de cité aux ïranspadans, puis il suscite une agitation populaire au moyen de César, qui, comme édile, donne des jeux assurément payés par Crassus. Ces deux tentatives ayant échoué, cet homme obstiné revient à son idee de faire élire comme consuls deux de ses amis, et il s'entend avec Catilina et avec Antonius. L'insuccès de cette tentative, puis la tourmente de la conjuration dispersent ses
projets, et Grassub renonce définitivement à ses desseins ambitieux. Je crois en somme, comme Mommsen, R. G., III, 472 et suiv., que la conquête de TÉgvpte et la mission de l'accomplir ambitionnée par Crassus, lurent le but suprême de toutes ces agitations au moyen desquelles Crassus tentait de prendre la revanche de la revan-'he de Pompée. Par suite l'envoi en Espagne de Pison ne peut avoir été déterminé par des projets révolutionnaires, parce que le gouvernement de l'Espagne n'aurait guère été utile pour atteindre le but véritable, c'est-à-dire la conquête de l'Égjpte: mais ce fut en même temps un affront fait à Pompée dont Pison était l'ennemi, et une orgueilleuse satisfaction personnelle pour Crassus, une ostentation de pouvoir qu'il voulut faire en face de Rome et un expédient pour mettre fin définitivement aux bruits que l'on faisait courir sur sa participation à la conjuration. Le rôle de Sitius demeure au contraire inexplicable. J'ai en vain cherché à faire une supposition qui l'expliquerait d'une façon satisfaisante.
J'ai encore à justifier mon exposé des rapports entre Crassus et César, pendant l'éloignement de Pompée. Moramsen, que suit John, suppose que César et Crassus s'unirent pour se procurer, en faisant la conquête de l'Égjpte et en envoyant Pison en Espagne, une armée à opposer à celle de Pompée, ^lais à cette théorie on peut faire une objection qui semble décisive : c'est que César, à la différence de Crassus, n'avait pas de raison de crainte ni de haine à l'égard de Pompée, avec qui il était en rapports amicaux. César avait contribué à faire approuver, au commencement de Tannée 66, la loi Manilla : pour quelle raison, à la fin de 66, alors que Pompée n'avait pas encore vaincu définitivement Mithridate, aurait-il cherché à se défendre contre les effets de la loi que dix mois auparavant il avait fait approuver? Son attitude serait d'une incohérence absurde. En outre les progrès de la puissance de Pompée, en affaiblissant la coterie conservatrice, en donnant plus de confiance au parti populaire, étaient utiles à César, qui, alors à peine édile, ne pouvait même pas rivali>er avec Pompée pour avoir la première place à Rome. De son côté Pompée n'avait pas de raisons pour se défier de César beaucoup moins puissant, pauvre, à qui il avait probablement
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prêté de l'arg'^nt, qui iui avait déjà rendu de grands services et pouvait lui en rendre d'autres. Cependant si, en aidant Crassus. César risqua de se fâcher avec Pompée, dont il convenait au contraire de rester le plus possible l'ami, il dut y avoir à cela une raison sérieuse ; et je ne puis en voir d'autre qu'une raison d'argent. César, chargé de dettes, se trouvait alors très gêné : cela est prouvé par l'offre de Catulle dans l'élection du pontifex et par la confiscation des bagages au départ pour l'Espagne; on est aussi conduit à le supposer en voyant la crise à laquelle l'Italie était en proie, la rareté de l'argent qui est la cause de tous le-s troubles politiques de cette époque, et qui rendait plus difficile le renouvellement des crédits. Cependant César devait continuer à dépenser avec sa profusion ordinaire et en outre à faire de grands frais pendant son édilité. D'autre part nous savons que Crassus donna de l'argent à César. La conclusion tirée de ces faits me parait vraisemblable, et elle est confirmée par une autre considération, à savoir que César chercha évidemment à ce que son zèle pour les ambitions de Crassus ne signifiât pas cependant qu'il avait de l'inimitié pour Pompée, dont il s'efforçait de rester l'ami. De fait, en 63, César soutint une proposition présentée par un de ses plus dévoués partisans, Labiénus, par laquelle, la guerre contre Mithridate étant terminée, on attribuait à Pompée des honneurs extraordinaires; en 62 il proposa en personne d'autres honneurs, et il s'unit pour faire la guerre aux conservateurs, à Q. Métellus Népos, partisan -de Pompée et auteur de la proposition pour le rappel de Pompée en Italie. Même si l'insuccès des intrigues de Crassus stimula ce renouveau d'amitié zélée pour Pompée, comment César aurait-il pu faire ces propositions et s'unir avec Métellus, si dans les deux années précédentes il se fût ouvertement rangé du côté des ennemis de Pompée? Comment César aurait-il pu deux années auparavant s'interposer comme pacificateur entre Crassus et Pompée et -mettre fin à la longue discorde, s'il n'avait été l'ami de l'un et de l'autre? Il est évident que César se donna dans tout ce temps comme l'ami de Crassus et de Pompée, et q je, comme il avait aidé Pompée à obtenir le commandement en Asie, il voulait aider Crassus, qui était aussi une personnalité, à obtenir le commandement de l'Egypte.
Que Crassus ait désiré aussi ce commandement parce qu'il était jaloux de Pompée, c'était là une chose qui, tout en le contrariant, ne le regardait pas. Pompée ne pouvait pas ne pas reconnaître la justice et la loyauté de cette conduite.
Ceux qui ont le culte des héros considéreront comme ua blasphème de donner un motif aussi mesquin et aussi personnel à une suite d'actes qui eurent une influence immense dans la vie de César et qui sont par suite des événements essentiels dans l'histoire universelle. Mais ce ne sera pas là un aussi grand scandale pour celui qui connaît un peu !a vie, qui sait comment bien souvent les actes les plus importants s'accomplissent justement parce qu'on en ignore les dernières conséquences.
tA GUERRE CONTRE LES HELVÈTES ET CONTRE LES 6UÈVES
Le récit de la première année du proconsulat de Céfar (premier chapitre du second volume) s'éloigne tellement de la tradition, qu'il me semble nécessaire de le justifier par un examen critique et détaillé des sources. Nous touchons ici à un des points les plus obscurs et les plus importants de l'histoire de Rome. Il s'agit en somme de savoir pourquoi César a conquis la Gaule.
Nous savons avec précision que ce fut seulement au cours de l'an 61, c'est-à-dire à peine trois ans avant le proconsulat de César, que le sénat de Rome commença à s'occuper des affaires de la Gaule. Son attention fut éveillée par des incidents que nous pouvons heureusement déterminer avec précision, en rapprochant des faits dont on n'a pas jusqu'ici aperçu le lien. César nous dit {B. G., l, 31) qu'un chef éduen, Divitiacus, avait été envoyé comme ambassadeur à Rome; et Cicéron {De dii\, I, 41, 90) nous fait savoir que Divitiacus était un druide et qu'il avait été son hôte à Rome. 11 est donc très probable que Divitiacus ait profité de l'hospitalité de Cicéron quand il vint à Rome pour l'ambassade dont parle César. Mais à quelle époque et pour quelles raisons Divitiacus fut-il envoyé à Rome comme ambassadeur par le sénat éduen? Bien que César ni Cicéron ne nous donnent aucune indication chronologique. César nous aide indirectement à déterminer l'époque de l'ambassade en nous apprenant {B. G., I, 35) qu'en l'an 61 (M. iMessala, M. Pisone •onsulibus), le sénat rendit un décret qui, confirmant encore une fois aux Eduens le titre d'amis et d'alliés du peuple romain, recommandait au gouverneur de la Narbonaise
de les défendre. Divitiacus ne serait-il pas venu à Rome en 62 ou 61, pour solliciter ce décret? La supposition me paraît très vraisemblable. Divitiacus était, d'après les Commentaires, le chef du parti romanophile chez les Eduens; il est donc naturel que le gouvernement éduen se servît de lui pour faire des négociations à Rome. Quant aux raisons qui poussaient les Éduens à demander le secours de Rome, César {B. G., î, 31) nous renseigne là-dessus indirectement, mais avec une clarté suffisante : les Éduens voulaient être aidés par Rome dans leur guerre contre le roi des Suèves, Arioviste.
ïî est donc fort probable qu'en 62 ou en 61 Divitiacus vint à Rome exposer aux sénateurs la triste situation de la Gaule, leur dénoncer le « péril germanique » qui la menaçait avec la puissance croissante d'Arioviste, et quii retourna en Gaule après avoir obtenu du sénat le décret dont parle César. Ce décret autorisait les Éduens à intriguer auprès des gouverneurs de la Gaule narbonaise et cisalpine pour obtenir l'appui de leurs légions contre Arioviste. Mais l'année suivante, en 60, il se passe une chose bien singulière : Arioviste entame à Rome des négociations pour être déclaré à son tour, comme les Éduens ses ennemis, ami et allié de Rome. C'est Pline {H. N., II, 67, 170) qui nous rapporte indirectement ce fait, en racontant qu Arioviste fit des cadeaux considérables à j\Iétellus, l'un des consuls de l'an 60. Comme nous savons que l'année suivante, en 59, César comme consul fit accorder au roi des Suèves le litre désiré, nous pouvons penser que les cadeaux faits à Métellus étaient destinés à préparer le terrain pour des pourparlers. Le fait est bien étrange. Sans doute la politique extérieure de Rome, abandonnée aux coteries incompétentes du sénat, aux ambitions, aux rancunes et aux intrigues des partis, aux votes irréfléchis des comices, était à cette époque très contradictoire : mais si grandes qu'aient été l'inconséquence et la légèreté de cette politique, on se refuse à croire qu'on soit arrivé à déclarer alliés et amis de Rome deux ennemis en guerre déclarée. Au moins, si on ne veut pas supposer que tout le monde était devenu fou à Rome, cette double alliance avec les Eduens et les Suèves, n'aurait pas même été concevable, si quelque événement n'avait fait changer la situation en Gaule et persuadé aux
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Romains qu'un rapprochement entre Arioviste et les Eduens était possible et utile. Nous pouvons donc affirmer, sans crainte de nous tromper, que quelque chose de bien grave s'était passé en Gaule au cours de l'an 61, pour que la situation générale ait pu être modifiée à un tel point. En effet, César nous raconte, dans les premiers chapitres des Commentaires, qu'en l'an 61, un des peuples les plus barbares et les plus belliqueux de la Gaule, les Helvètes, se laissa persuader par un de ses chefs, Orgétorix, d'envahir la Gaule et d'en faire la conquête. De son côté Cicéron, dans une lettre écrite à Atticus le 15 mars de l'an 60. nous révèle qu'au commencement de cette année on était déjà vivement préoccupé à Rome de ces projets des Helvètes, et il ajoute de nouveaux détails sur ce mouvement : t On craint une guerre en Gaule (ad Att., I, xix, 1). Il est bien sûr que les Helvètes ont pris les armes et qu'ils font des incursions dans la Province. Le sénat a décidé que les consuls tireraient au sort les deux Gaules, qu'on ferait des levées, qu'on suspendrait les dispenses, qu'on enverrait des ambassadeurs aux nations gauloises pour les détacher des Helvètes. » Cicéron paraît donc redouter une coalition de peuples gaulois autour des Helvètes; et cette version, bien qu'un peu différente, ne contredit point mais complète celle de César. Les Helvètes voulaient, avant d'envahir la Gaule, chercher des appuis et des alliés dans le pavs, pour fonder un grand empire gaulois sous leur hégémonie militaire. Cette émigration des Helvètes serait-eUe le fait qui explique le changement radical de la si nation, dont nous avons parlé? Il semble que la réponse ne puisse pas être douteuse. L'invasion projetée par les Helvètes devait épouvanter tout autant les Eduens et Arioviste que les Romains. Si les Eduens, affaiblis par leurs luttes mutuelles, risquaient d'être écrasés par la coalition helvétique, les Romains se souvenaient encore trop vivement de la terrible invasion des Cimbres et des Teutons, à laquelle les Helvètes avaient pris part. Ne tenteraient-ils de la répéter, quand ils se trouveraient à la tête de la Gaule? Romains, Suèves et Eduens avaient donc intérêt à s'unir contre l'ennemi commun,
Tout parait clair jusqu'à ce point. Bien que peu enclins à s'occuper des affaires gauloises, les politiciens de Rome
avaient dû à la fin s'apercevoir que l'invasion des Helvètes nécessitait des mesures défensives; le sénat avait pensé faire a(?e aux éventualités de la situation par le décret dont parle Cicéron dans sa lettre; et d'autres, comme Mélellus et César, allaient s'occuper de compléter ces mesures jar l'alliance d'Arioviste avec Rome, par laquelle celle-ci devrait agir comme conciliatrice entre les Suéves et les Kduens. En somme la menace des Helvètes faisait perdre è. l'alliance de Rome et des Éduens sa signification offensive pour Arioviste. Les premiers développements de cette politique, qui eurent lieu déjà en l'an 60, deviennent ainsi très clairs. Une fois l'attention publique éveillée, l'esprit « impérialiste 9 dominant donna une tournure très diverse à la poliiique puremen. défensive que le sénat se proposait de suivre. Une coterie de politiciens projeta d'exploiter cette politique défensive, pour en faire naître une guerre plus grande, qui lût une source de richesse et de gloire comme les guerres de Luculius et de Pompée en Orient. Les luttes politiques déchaînées à Rome par le retour de Pompée, aidèrent sans doute à pousser en ce mo;i ent les ambitions d'expan-ion vers la Gaule. L'approbation des actes de Pompée retardée, tout restait en suspens en Orient; les rois créés par Pompée ne savcdent point s'ils étaient réellement rois; la nouvelle province de la Sjrie ignorait quelle serait sa destinée détinitive. Or tant que toutes ces questions ne seraient pas résolues, TOrient était fermé à toute entreprise nouvelle. Était-il possible, par exemple, de penser à la conquête de la Perse, tant que l'on n'aurait pas raiifié la conquête de la Syrie? Les « impérialistes » de l'époque étaient donc obligés de ne négliger aucune occasion de guerre et de conquête qui s'oflrît ailleurs, m<iue dans un pa^s aussi barbare que la Gaule. Cicéron dans une autre lettre à Atticus (I, xx, 5) nous révèle le nom de celui qui le premier eut l'idée de profiler de l'émigration des Helvètes pour faire la guerre en Gaule. Chose cudeuse, cet homme ne fut pas César, qui alors du reste se trouvait en Espagne comme propréteur; mais le consul Quintus Métellus Céler, le mari de la fameuse Clodia, l'arriére-petii-Iils deMétellus Macédouius. Cicéron écrit à Atticus (I, xx, 5) : t Ton ami Mélellus est un consul eicellent. Je regrette seulement qu'ils montre si mécontent, quand les nouvelles
de la Gaule font espérer que la paix sera conservée. Il a vraiment une trop grande envie de triompher. » Ces lignes nous révèlent qu'il v avait déjà en l'an 60 à Rome un parti qui voulait exploiter l'émigration des Helvètes, pour faire en Gaule la même politique belliqueuse qui avait si bien réussi en Orient; et que des gens plus prudents désapprouvaient ces projets. Le consul Métellus, qui avait déjà obtenu pour province la Cisalpine, était à la tête du parti de la guerre; Cicéron, au contraire, était au nombre des amis de la paix.
Tout porte donc à croire que les légions romaines devaient attaquer au printemps de o9 les Helvètes. Mais un événement imprévu dérangea tous les calculs des politiciens romains. Au commencement de l'an 59, Métellus mourut d'une manière si imprévue et si mystérieuse que l'on accusa sa femme de l'avoir empoisonné; et aussitôt César, qui était consul et qui cherchait lui aussi à se préparer un proconsulat glorieux, s'empara de son idée et de son rôle, et fit proposer par Vatinius aux comices la loi qui lui donnait la Cisalpine pour cinq ans, à dater du jour du vote, qui fut, paraît-il, le 1*' mars. Tous ses actes jusqu'au moment où il partit pour la Gaule, au mois de mars de 58, semblent s'expliquer très bien, en supposant qu'il avait sur les affaires gauloises les idées courantes dans le monde politique de Rome et les mêmes projets que son prédécesseur. S'il redoutait, comme tout le monde à Rome, que les Helyètes pussent envahir la Province ou la Gaule d'un moment à l'autre, on comprend pourquoi il s'était fait autoriser par les comices à prendre tout de suite, même pendant le consulat, le commandement des légions. S'il voulait, de même ou encore plus que Métellus, exploiter la guerre probable contre les Helvètes pour gagner de l'argent et de la gloire en quelque aventure grandiose, il est naturel qu'il fit accorder à Arioviste le titre d'ami et d'allié du peuple romain, pour empêcher une alliance entre les Helvètes déjà si redoutables et le puissant roi des Suèves. Les Helvètes ne sortirent pas de leurs montagnes de toute l'année 59; et César, qui était engagé à Rome dans les luttes politiques très violentes, ne put s'occuper d'eux. Mais quand, au commencement du printemps de 58, il sut que les Helvètes allaient se mettre en marche, il se hâta de partir. Rien de
plus naturel. Si la grande invasion de la Gaule allait commencer, c'était son strict devoir de prendre toutes les précautions nécessaires pour défendre la province et, le cas échéant, pour défendre les Éduens, comme le décret du sénat l'avait ordonné.
Nous voilà donc arrivés au moment où commence le
récit des Commentaires. Nous avons pu jusqu'ici nous expliquer assez facilement la marche des événements. Tout paraît clair. Les Helvètes, avec leur projet de fonder un grand empire gaulois, avaient obligé le sénat à prendre des mesures défensives; et ces mesures défensives se transformaient en un plan de politique agressive, sous l'influence du courant expansioniste alors dominant, et par l'action des intérêts liés à la politique de conquête. Si les résultats de nos recherches ont été si satisfaisants jusqu'ici, quand nous n'avions que des renseignements détachés et peu nombreux, nous devrions nous attendre à voir notre tâche bien allégée, du moment où nous pouvons nous servir des Commentaires, de l'histoire de la guerre écrite par le conquérant lui-même. Mais la déception qui nous attend est complète. Le premier livre des Commentaires va remettre en question tout ce que noas avons cru établir jusqu'ici de sûr ou de très probable, parce qu'il détruit la base de toute notre explication. Il nous prouve en effet que les Helvètes ne voulaient nullement fonder un grand empire gaulois; et que le « péril helvétique > n'existait pas. Examinons rapidement ce récit.
Après sa célèbre esquisse géographique et ethnologique de la Gaule, César consacre quatre chapitres, du troisième au sixième, au mouvement des Helvètes. Mais si on lit avec attention ses explications, on constate avec surprise qu'elles sont très peu claires, très peu précises, presque embarrassées; qu'elles contiennent, ce qui est encore plus grave, des contradictions fort curieuses. César commence par raconter qu'un des grands chets des Helvètes, Orgétorix, avait persuadé la noblesse et le peuple d'envahir la Gaule pour la conquérir; et que les Helvètes s'étaient laissé persuader
parce qu'ils ne voulaient, plus vivre dans un pays fernr.é par les montagnes de tous côtés, d'où ils ne pouvaient pas facilement sortir pour attaquer les peuples voisins et satisfaire leur humeur guerrière. César a dit en effet au chapitre précédent que les Helvètes étaient toujours aux prises, dans des guerres offensives ou défensives, avec leurs voisins, surtout avec les Germains; ce qui nous autoriserait à conclure que, même dans leur ancienne patrie, les occasions de guerre ne leur faisaient point défaut. La contradiction d'ailleurs n'es pas grave; et même sans admettre que les Helvètes fussent pris par cette manie des guerres dont parle César, on peut comprendre que leurs chefs aient conçu l'idée d'envahir la Gaule, et décidé, comme César le dit quelques lignes plus haut, de conclure des traités d'alliance avec les peuples voisins, chargeant Orgétorix de les négocier. César nous conGrme donc ce que Cicéron nous avait fait soupçonner; c'est-à-dire que les Helvètes voulaient, pour exécuter leurs projets, se mettre à la tête d'une coalition de peuples gaulois. Mais sur cette coalition on s'attendrait à trouver chez César, qui écrit l'histoire de la conquête de la Gaule, des explications plus détaillées, que celles fournies par Cicéron qui en parle dans une lettre confidentielle à son ami Atticus. Au contraire, César ne s'attaide pas beaucoup sur la question, qui pourt;int était si importante; et il se hâte de nous raconter (chap. iiij qu'Orgétorix trahit dans les négociations la cause de la noblesse et du peuple. Au lieu de conclure une alliance entre les trois peuples, il persuada Kn chef séquan, Castic, et un chef éduen, Dumnorix, de s'emparer du pouvoir suprême dans leurs nations, en promettant de leur venir en aide avec ses Helvètes; après, à la tête des trois peuples les plus puissants de la Gaule, ils se seraient emparés de la Gaule tout entière. Mais ce récit aussi est très peu clair. Le rôle d'Orgétorix surtout est bien mystérieux! Il aurait proposé à Castic et à Dumnorix de les aider à renverser le gouvernement légal de leur pays suis copiis suoque exercitu : mais comment espérait-il mettre à la disposition de ses amis les forces helvétiques? Comptait-il. lui aussi, faire un coup d'Etat dans sa patrie? Cés.^r dit en effet qu'Orgétorix suce civitatis impenum opteniiirus esset, qu' « il allait s'emparer du pouvoir suprême » ; phrase assez vague, il est vrai, mais qui semble faire allusion à
des projets de coup d'État. Il raconte ensuite que, quand les intrigues d'Orgétorix furent découvertes, le puissant chef helvétique fut l'objet de poursuites judiciaires, et qu'il mourut mystérieusement avant la discussion de son procès. Mais n'est-il pas surprenant, si Orgétorix se préparait à tenter un coup d'Etat dans son pays, qu'il s'engageât en même temps à favoriser deux autres coups d'État, l'un chez les t^duens, l'autre chez les Séquanes? On comprendrait beaucoup mieux, dans ce cas, qu'il eût cherché l'appui d'une puissance étrangère pour s'emparer du suprême pouvoir en Hrlvéiie. Pourquoi, au contraire, au moins s'il n'était pas un fou, se plaisait-il à augmenter les risque- à courir sans aucun avantage? En somme, une seule conclusion se dégage de l'examen de ce troisième chapitre si obscur : c'est que Castic et Dumuorix ont joué, dans cette émigration des Helvètes, un rôle que César, ou n'a pas connu très bien, ou qu'il n'a pas voulu expliquer avec la clarté nécessaire.
Après avoir raconté, au quatrième chapitre, la mort d'Orgétorix, César reprend la narration au cinquième chapitre par ces mots : Post ejus mortem nihilominus Helcetii id quod constituerant facere conantur. « Malgré la mort d'Orgétorix, les Helvètes n'abandonnèrent pas leur entreprise. » Cesar parait donc surpris que la découverte des intrigues d'Orgétorix et sa mOrt, n'aient pas ariète le mouvement des Helvètes. Or cette surprise n'est nullement justifiée par la narration qui précède. Le complot d'Orgétorix avec Castic et Dumnorix n'est pas, dans le récit de César, une partie essentielle, mais une déviation du plan primitif, et César lui-même nous dit que les Helvètes avaient fait de grands préjtaratifs. Quoi donc de plus naturel que, le traître une fois découvert et châtié, les nobles et le pciiple soient revenus au plan primitif, l'invasion de la Gaule? Il est donc très probable que César nous a caché quelque chose sur ce mystérieux complot, qui devait avoir une importance bien grande, puisque César semble attendre de sa découverte l'abandon de tout le plan arrêté par Orgétorix et les chefs des Helvètes.
En somme, si l'esquisse géographique et ethnologique de la Gaule, contenue dans les deux premiers chapitres, est d'une clarté admirable, les chapitres suivants, qui devraient