‹ Grandeur et décadences de Rome; (volume 4)Chapitre 6 sur 55 · II · texte numérisé non relu

II

Gaule la méthode de Lucullus et de Pompée et à profiter de toutes les occasions et de tous les prétextes de guerre pour s'enrichir et pour montrer à Rome qu'il était habile diplomate et bon capitaine; mais il ne savait pas encore bien dans quelle mesure l'entreprise serait possible, ni tout ce qu'elle nécessiterait. Il verrait sur les lieux mêmes et aux prises avec les événements ce que l'on pourrait improviser. Qu'était devenue, à l'intérieur comme au dehors, la politique romaine, si ce n'est une suite d'heureuses improvisations? A ses risques et périls, César suivrait en Gaule la loi commune. Lucullus avait réussi; Pompée avait réussi; il espérait réussir lui aussi.

La première de ces improvisations fut la guerre contre les Helvètes. Il n'est pas douteux que quand il partit de Rome, César avait sur l'émigration des Helvètes les idées répandues dans le monde politique à Rome, dès l'an 62^ par Divitiacus, ambassadeur éduen et porte-voix d'un parti politique de la Gaule qui avait des raisons pour s'opposer à ce mouvement. Les Helvètes, croyait-on, voulaient envahir la Gaule et se mettre à la tête d'une grande coalition des peuples gaulois; ils se borneraient pour le moment à envahir la province, pour entrer en Gaule par le chemin le plus court; mais ils pourraient un jour devenir dangereux, même pour l'Italie, s'il se formait un grand empire celtique sous leur hégémonie militaire (1). Ju-

l'action était imminente. — Voy. B. G. II, iv, 1; II, xv, 3; III, VII, 1 ; IV, XX, 4.

(1) CicÉRox, A. I, XIX, 2 : « Senatus decrevit... legati cum auctoritate mitterentur, qui adirent Galliae ci%-itates darentque operam, ne eae se cum Helvetiis jungerent. » Ce fragment de lettre est d'une importance capitale pour l'histoire de la conquête de la Gaule; il nous révèle en effet le point de départ de la politique de Céaar en Gaule. V. l'appendice D.

géant le mouvement des Helvètes d'après les explications fournies par Divitiacus, César était parti précipitamment de Rome, dès qu'il avait su que ces Helvètes se mettaient réellement en marche : le danger était pressant; il n'y avait pas un moment à perdre; bien que cette invasion fût annoncée depuis si longtemps, César se laissait surprendre avec une seule légion dans la Narbonnaise, et les trois autres sous Aquilée à l'autre bout de la Cisalpine. H envoya donc aussitôt aux légions d'Aquilée l'ordre d'accourir; et en voyageant jour et nuit il arriva par une marche très rapide à Genève, où probablement il croyait trouver les hostilités déjà commencées. Au contraire, à son grand étonnement, du 0 au 8 avril (1) il reçut une ambassade des Helvètes, qui lui déclara qu'une partie du peuple voulait émigrer en Gaule (2) en emmenant hommes, femmes et enfants, et qui lui demanda la permission de traverser la province. H n'y avait dans ces demandes ni provocation ni menace; mais César, prévenu par les Éduens et voyant dans les Helvètes une horde impatiente de se lancer sur la Provence et sur la Gaule, y soupçonna une embûche. H demanda donc quelques jours pour réfléchir, en donnant à entendre qu"il consentirait (3);

(1) Voy. Rauchexsteix, F. C, p. 50.

(2) Il me paraît que Rauchenstein, J. C.,p. 43, a démontré qu'il est vraisemblable que, contrairement à ce que dit César, les Helvètes n'émigrèrent pas tous.

(3) Je suis la version de Diox, XXXVIII, 31-32, qui est différente de celle de César, B. G., I, vu, pour les raisons exposées par Rauchexsteix, F. C, 51. Quant à ce qui est des sources de Dion, il me semble que Micalella, dans son beau travail Les sources de Dion pour les guerres de César dans les Gaules, Lecce, 4896, a définitivement démontré, à l'inverse de ce que pensent Heller et Rauchenstein, que Dion n'a pas suivi les Commentaires de César, mais un autre écrivain, dont la narration différait de celle de César sur des points importants, et était souvent plus vraisemblable.

et à peine les ambassadeurs furent-ils partis qu'il se mit; avec la légion qu'il avait avec lui et un certain nombre de recrues, à fortifier, entre le lac de Genève et le Jura, les points où le Rhône était facile à franchir (1). Il fallait qu'il s'attendît à une attaque bien sérieuse, après le refus qu'il était décidé à opposer aux demandes des Helvètes, s'il prenait tant de précautions ! Mais cette fois aussi César se trompait. La réponse négative fut communiquée aux Helvètes le 13 avril, et l'attaque redoutée n'eut pas lieu. Les Helvètes ne firent aucune tentative pour envahir la province (2); ils demandèrent au contraire aux Séquanes de leur permettre de franchir la montagne au Pas de TÉcluse, ce qui leur fut accordé sans difficulté; et aussitôt tous ensemble, hommes, femmes et enfants, 150,000 personnes environ (3), avec trois -mois de vivres et le peu de matériel

(1) Napoléon III, J. C, II, 48 et suiv., me paraît corriger judicieusement ce que César dit de ce travail, B. G., I, viii. Voy. Dion, xïxviii, 31.

(2) CÉSAR, B. G., I. VIII, parle de tentatives faites par les Helvètes pour forcer le passage. Il s'agit évidemment d'incidents particuliers et sans importance; César les raconte pour donner aux Helvètes une attitude de provocateurs. Si les Helvètes avaient voulu envahir la province, qui n'était alors défendue que par une seule légion, ils en seraient venus à bout facilement, étant donnée leur immense supériorité numérique.

(3) CÉSAR, sans le dire expressément, cherche à faire croire (B. G., l, xxix) que les émigrants étaient 360,000. Plutarque, César, 18, et Strabon, IV, m (193), donnent à peu près les mêmes chiffres. Seul Orose, VI, vu, 5, dit qu'ils étaient 157,000. Ce chiffre est le plus vraisemblable. Rauchenstein, F. C, 44, a démontré que 360,000 hommes avec trois mois de vivres auraient fait un convoi de plus de 90 kilomètres et que César aurait pu l'attaquer à son aise, où et quand il aurait voulu; r.e qu'il ne fit pas. D'ailleurs César lui-même (B. G., I, xx) dit que 110,000 personnes revinrent en Suisse; or nous verrons que les pertes des Helvètes pendant la guerre ne furent pas très considérables; et comme un petit nombre seulement emigra vers le nord et qu'un autre groupe resta sur le territoire des

de valeur qu'ils possédaient chargé sur des chars, prirent la route du Jura, soas la conduite d'un vieux chef, nommé Divicon.

Le premier danger que redoutaient les Romains, l'invasion de la province, disparaissait, et César manquait sa première occasion de faire une guerre. Toutefois l'autre danger subsistait, le danger dénoncé par les Éduens, celui d'un empire gaulois qu'auraient voulu fonder les Helvètes.

César, qui avait besoin d'accomplir tout de suite quelque brillant exploit, se décida à faire immédiatement la guerre à cet empire de l'avenir, en poursuivant les Helvètes en Gaule. Le prétexte, sinon le motif, était facile à trouver : il était certainement déjà en relation avec le gouvernement éduen, qui se considérait comme menacé par l'émigration des Helvètes; et le sénat avait donné au gouverneur de la Narbonnaise l'ordre de défendre les Éduens. H fallait cependant avoir d'abord les moyens de faire cette guerre. Quatre légions étaient insuffisantes. Laissant Labiénus pour défendre le Rhône, César retourna vite dans la Gaule cisalpine; et tandis qu'il attendait les trois légions qu'il avait déjà rappelées de leurs quartiers d'hiver d'Aquilée, il en recruta deux nouvelles; puis, dès que les cinq légions furent prêtes, il passa le mont Genèvre, descendit à Grenoble, marcha rapidement au nord, sur la frontière de la Province. Dans le voisinage de l'endroit où plus tard s'éleva Lyon, il fut rejoint par Labiénus avec la légion qu'il avait laissée à Genève; et probablement vers le commencement de juin, avec six légions et les auxiUaires,

Éduens, on peut supposer qu'ils étaient environ 150,000 au moment où ils partirent.

c'est-à-dire environ 25.000 nommes (1), il passait la frontière de la Province et entrait dans le territoire gaulois longeant la rive gauche de la Saône (2). Il arrivait au moment opportun. Lentement, pendant ces deux mois, les Helvètes avaient traversé le territoire

(1) RcsTow, H. K. C, 3, évalue les légions de César à 3,000 soldats; mais les témoignages se rapportent aux dernières années de la guerre. Au début les légions devaient être un peu plus nombreuses. En les supposant de 4,000 hommes, six légions faisaient 24,000 légionnaires, auxquels il faut ajouter environ un millier d'auxiliaires et 4,000 soldats de cavalerie éduenne, qu'il eut au bout de peu de temps.

(2) C'est l'opinion de von Goler, à laquelle Rauchexsteix, F. C, 67 et suiv., fait des objections stratégiques irréfutables si l'on admet que les Helvètes voulaient aller au sud, dans la Saintonge. On ne comprendrait pas alors comment César, qui était au sud et voulait leur couper la route, serait remonté au nord jusqu'à la hauteur de Macon, au lieu de se diriger sur le nordouest. Mais cela est-il certain? Ne faut-il pas au contraire admettre que les Helvètes allaient au nord? Voy. l'appendice D. Alors tout devient clair. César pensait les surprendre au passage de la Saône. De cette façon la question du combat contre les Tigurins qui eut lieu sur la rive gauche de la Saône, s'éclaircit. Il me parait impossible d'attribuer à Labiénus le mérite de cette victoire, comme le font Appien, Gali. 15, et Plctarque, Ces., 18. Labiénus est très bien traité dans les Commentaires de César; ce livre fut écrit au moment où la guerre civile menaçait, et où Cé.sar devait chercher à flatter ses généraux; pourquoi aurait-il risqué de froisser Labiénus en lui enlevant le mérite d'un petit combat? Il est vrai que le texte des Commentaires ne veut pas que César ait passé le Rhône à Lyon : B. G., Ì, iO : « In Segusiavos exercitum ducit, » Les Ségusiaves occupaient, semblet-il, la rive droite du Rliône; et Napoléon III les a placés aussi sur la rive gauche de la Saône, simplement pour mettre ce passage des Commentaires d'accord avec la nécessité de faire passer à César le Rhône à Lyon. Mais n'est-il pas plus simple de supposer que César, qui écrivait à la hâte et sept ans après les événements, ait commis une inexactitude et se soit trompé de nom pour ce peuple? De cette façon il n'est pas nécessaire d'admettre, comme le suppose de Sauley (Guerre des Helvètes, dans la Revue archéologique, 1861) que César ait passé le Rhône à Vienne, puis ait traversé de nouveau la Saône, dans une direction opposée, ce qui serait absurde.

des SéquaneSj puis ils étaient entrés dans celui des Éduens, arrivant jusqu'à la Saône pour la passer, probablement à Macon. Mais, soit qu'ils se fussent véritatablement livrés au pillage, soit que le parti mènent des Helvètes eût créé, d'accord avec César, une agitation artificielle parmi les nations de la Gaule, dès que le proconsul eut passé la frontière, différents peuples gaulois lui envoyèrent des ambassadeurs et demandèrent du secours : les Allobroges habitant au delà du Rhône, lesAmbarres, les Éduens et jusqu'aux Séquanes, qui cependaut avaient permis aux Helvètes de passer sur leur territoire (1). Le prétexte légal de la guerre ainsi trouvé, César s'autorisa du sénatus-consulte en faveur des Éduens pour demander à ceux-ci du blé et 4,000 cavaliers, et il se lança sans perdre un moment dans l'entreprise. Son plan était de surprendre les Helvètes, qui commençaient à passer la Saône, tandis qu'ils étaient occupés à cette opération lente et difficile. A grandes journées, en brûlant les étapes. César se dirigea sur Macon; quand il fut auprès, il fit un dernier effort, et envoya en avant-garde, à marches forcées, trois légions. Mais il avait trop compté sur la lenteur des Helvètes. A l'arrivée des trois légions, il ne restait plus sur la rive gauche qu'une petite arrière-garde. L'anéantir fut chose facile; mais comme ce succès n'avait aucune importance (2), César jeta en un jour toute son armée sur la rive opposée, et se mit à la poursuite des Helvètes, qui s'étaient dirigés au nordouest à travers les régions accidentées du Charolais (3).

(1) Si, du moins, on s'en rapporte à Diox, XXXVIII, 32. — CÉSAR, B. G., I, XI, ne parle pas des Séquanes.

(2) Radchenstein, F. C., 61, a démontré que ce combat est décrit avec une certaine exagération par César, B. G., l, xii. En réalité cela ne découragea pas les Helvètes.

(3) Heller, in Phil, 19, 559.

César s'imaginait arrêter à son origine même un vaste et dangereux mouvement des populations celtiques, qui aurait pu prendre un jour les proportions de celui des Cimbres et des Teutons. Il tombait au contraire les yeux fermés dans un piège que lui avait habilement tendu le parti conservateur des Éduens, et commettait une des plus grandes erreurs de sa carrière politique. Les Helvètes n'avaient nullement l'intention de fonder un grand empire gaulois. C'était là une invention des Éduens, à laquelle les Romains et César, dans leur ignorance des choses de la Gaule, avaient ajouté foi trop naïvement. Le but de l'expédition était tout différent. César arrivait en Gaule à un moment critique, où toute la nation était préoccupée par un péril bien plus grand que l'émigration des Helvètes, le péril germanique, personnifié dans Arioviste. Divisée depuis des siècles en un grand nombre de républiques indépendantes, grandes et petites, dont les plus puissantes étaient sans cesse en guerre; troublée en même temps, dans chaque république, par les luttes acharnées des partis qui très souvent venaient compliquer les luttes entre les États (1), la Gaule avait été, pendant les années qui avaient précédé l'arrivée de César, encore plus troublée et agitée que d'ordinaire par les complications terribles d'un de ces conflits à la fois intérieurs et nationaux, le grand conflit entre les Éduens et les Séquanes, qui se disputaient par des guerres continuelles la Saône et ses riches péages (2). Quelques années auparavant, au cours d'une de ces guerres, les Arvernes et les Séquanes, vaincus par les Éduens, s'étaient adressés à

(2) Strabon-, IV, III, 2 (192).

Arioviste, roi des Suêves, et lui avaient demandé du secours en lui promettant en échange des territoires en Gaule : Arioviste avait passé le Rhin à la tète de ses Germains, avait aidé les Séquanes et les Arvernes à battre les Éduens; mais les conséquences de cette victoire germanique au delà du Rhin avaient été beaucoup plus graves que ne le supposaient les Séquanes et les Arvernes. Une fois établi en Gaule, Arioviste ne s'était plus contenté des territoires qui lui avaient été attribués; il avait fait venir de nombreux Suèves de son pays; et avec l'appui d'une armée nombreuse et victorieuse, profitant de la division et de la faiblesse des États gaulois,, il avait fmi par acquérir en peu de temps dans toute la Gaule une suprématie que l'on n'avait pas tardé à trouver intolérable (1). Une coalition des peuples gaulois avait tenté de délivrer le pays; mais Arioviste l'avait vaincue (2) et^ devenu encore plus puissant après cette victoire (3), il avait astreint les Éduens à lui payer un tribut (4); et opprimé les Séquanes eux-mêmes, ses anciens alliés, qui lui avaient ouvert les portes de la Gaule (5). Depuis quatorze ans, la menace d'une suprématie germanique grandissait donc sur le Rhin; et ce qui était plus grave, ce grand péril national avait surexcité, au lieu de les apaiser, les luttes entre les partis gaulois, entre le parti que l'on pourrait appeler aristocratique

(1) César, B. G., I, ixxi.

(2) ïd., XLiv : « Orunes Galliee civitates ad se (scilicet Ario vistum)oppugnandum venisse...; eas omnes copias uno prœlio... superatas esse. »

(3) Le prœlium ad Magetobrigam dont parle Diviliacus, B. G., I, XXXI, est probablement celui auquel fait allusion iijioviste dans le discours cité dans la note précédente.

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