CÉSAR, B. G., I, XXXVI
(5) Id., XXXII.
et conservateur et le parti populaire et ploutocratique. Depuis quelques générations la vieille noblesse gauloise s'endettait et s'appauvrissait, comme avait fait la noblesse romaine aux temps des Gracques; et de cette gêne croissante de leur classe, un petit nombre de nobles plus adroits ou plus audacieux profitaient pour acquérir une grande puissance politique et pour amasser d'immenses fortunes. Les uns accaparaient les terres et les capitaux; d'autres monopolisaient les impôts des gabelles et des péages et prêtaient de l'argent à tout le monde; tous par le grand nombre de leurs débiteurs, de leurs clients, de leurs serviteurs, par les largesses qu'ils faisaient à la plèbe pauvre, tâchaient d'acquérir un pouvoir presque monarchique dans les anciennes républiques aristocratiques (1). Dans toute la Gaule, ces démagogues millionnaires qui, exactement comme Crassus, Pompée et César à Rome, cherchaient^, en s'appuyant sur les masses populaires, à constituer des gouvernements personnels, luttaient contre la noblesse conservatrice qui tâchait de conserver avec les institutions traditionnelles son ancien prestige; et la lutte était si vive que les deux partis en étaient venus à diviser la Gaule même dans la grande question nationale du péril germanique. Les deux partis se rendaient compte que celui d'entre eux qui réussirait à rejeter au delà du Rhin Arioviste acquerrait un prestige suffisant pour s'assurer pendant longtemps le pouvoir; mais naturellement, comme chacun voulait exploiter à son avantage cette question, ils ne pouvaient s'accorder sur la politique à suivre pour délivrer la Gaule. La noblesse conservatrice, surtout chez les Éduens, comp-
(i) Yoy. CÉSAR, B. G., I, iv; I, xviii; VI, xv; VII, xxxii. Stra- Bo.N, IV, IV, 3 (197), nous dit que la plupart des peuples gaulois vivaient en républiques aristocratiques
tait sur l'appui de Rome pour chasser Arioviste, et depuis quelque temps intriguait à Rome, surtout par l'intermédiaire de Divitiacus. pour amener le sénat à intervenir (1). Au contraire le parti populaire des ploutocrates, qui s'appuyait sur les masses et en représentait les passions, prétendait délivrer la Gaule avec les forces gauloises et sans l'intervention de l'étranger, disant que, si on appelait les Romains contre Arioviste, ceux-ci prendraient la place d'Arioviste et qu'on n'y gagnerait rien; mais comme les États les plus importants et les plus civilisés de la Gaule étaient trop découragés et trop divisés, tandis que le parti adversaire intriguait à Rome, il se tournait vers les populations les plus barbares et les plus belliqueuses de la Gaule, espérant se servir d'elles pour repousser les Suèves (2). L'émigration des Helvc'os avait justement été imaginée dans ce but par les cheiS de ce parti. On avait promis de donner, nous ne savons dans quelle partie de la Gaule, des territoires aux Helvètes qui se trouvaient trop à l'étroit dans leur pays, pour les avoir ensuite comme alliés dans la guerre contre les Suèves, que les Helvètes avaient déjà battus à plusieurs reprises. Aussi, comme chaque parti préférait au succès du parti adverse la prolongation d'un état de choses que tout le monde jugeait déplorable, la puissance d'Arioviste se consolidait, tandis que les partis disputaient sur le meilleur moyen de la renverser. Le parti romanophile avait remporté un grand succès quand il avait réussi à faire voter par le sénat romain le fameux sénatus-consulte en faveur des Éduens; mais au bout de deux ans il n'était
(1) Voyez CÉSAR, B. G., I, xxxi.
(2) Sui' toute cette question voyez l'appendice D
pas encore parvenu aie faire exécuter^ et il était accusé par le parti national de trahir les intérêts de la Gaule. Le parti national à son tour avait réussi à décider les Helvètes à prendre les armes contre Arioviste; mais pendant trois ans l'émigration avait été empêchée de se mettre en marche par différentes difficultés, auxquelles probablement n'étaient pas étrangères les intrigues du parti romanophile. Celui-ci avait en même temps inventé à Rome « le danger helvétique i. En somme, ni l'un ni l'autre n'était assez fort pour s'imposer à toute la Gaule et l'entraîner à sa suite dans une guerre de libération; un désordre épouvantable régnait dans toute la Gaule, et la gravité de ces luttes qui divisaient non seulement les peuples et les classes, mais jusqu'aux familles, est prouvée par ce fait que le chef du parti national, l'Éduen Dumnorix, était frère de Divitiacus. le chef du parti romanophile.
Cependant, après de grands efforts et au bout de trois années de travail, le parti national était arrivé à faire sortir les Helvètes de leurs montagnes. Au commencement de l'an 58, quand l'émigration helvétique, prélude de la guerre contre Arioviste, avait commencé, le parti national avait paru un instant devenir le maître de la situation; et la joie avait été grande dans toute la Gaule. Mais cette joie avait été de courte durée. Exploitant adroitement l'ignorance et l'esprit aventureux du nouveau proconsul, le parti romanophile avait lancé César contre les Helvètes, et changé par là, d'un coup, la situation à son avantage. Le parti national se trouvait maintenant dans le plus grand embarras, n'osant s'opposer à Rome, et ne pouvant pas non plus abandonner les Helvètes. Bien que furieux contre César, les chefs du parti national comprirent bien vite que pour le moment il fallait
ruser, cacher leur mécontentement, gagner du temps et profiter de l'ignorance de César et de la force que leur donnait leur popularité, pour s'insinuer entre le parti adverse et César, et venir indirectement en aide aux Helvètes. En effet, ils protestèrent tous de leur amitié pour Rome; et Dumnorix lui-même vint au camp romain et consentit à payer le corps de cavalerie que les Éduens devaient fournir, à la condition d'en avoir le commandement, et avec l'intention de profiter de cette situation pour rendre les plus grands services à ses amis les Helvètes. Sa popularité était si grande que le parti romanophile n'osa pas avertir César de ce qu'était ce singulier commandant de cavalerie. C'est ainsi que César s'enfonça à la poursuite des Helvètes dans un vaste pays dont il ne connaissait ni les hommes ni les partis, sans soupçonner que par cette guerre il allait se rendre dès le début suspect et odieux aux masses gauloises à qui il enlevait brutalement un espoir très ancien, et sans même se douter qu'une partie de sa suite, composée dÉduens, ne venait avec lui que pour le trahir. Et la guerre, commencée avec tant d'imprudence, prit aussitôt une tournure singulière. Les Helvètes, qui avaient hâte d'accomplir leur émigration dans les meilleures conditions, ne voulaient pas se brouiller avec Rome, et dès qu'ils surent que le général romain avait passé la Saône, ils lui envoyèrent une ambassade à la tête de laquelle était Divicon en personne, pour lui faire les déclarations les plus rassurantes et les offres les plus raisonnables. Divicon affirma que les Helvètes, malgré l'attaque injuste qu'ils avaient subie sur les bords de la Saône, ne voulaient pas la guerre; et il déclara qu'ils étaient prêts à émigrer sur les terres que César leur indiquerait. Mais pour César, qui était encore la dupe des intri-
gants éduensjces déclarations étaient trop rassurantes, et, au lieu de le tranquilliser, elles augmentaient ses soupçons. Pouvait-on considérer comme sincères ces propositions faites par les Helvètes? Ne pouvait-on craindre qu'ils eussent l'intention de fonder un grand empire gaulois? Il répondit donc en leur reprochant les guerres qu'ils avaient faites autrefois contre Rome, en déclarant qu'il ne se fiait pas à eux, et en demandant, pour consentir à la paix, des otages. Divicon répondit que les Helvètes avaient l'habitude de recevoir et non de donner des otages, et il rompit les négociations (1). La guerre entre Rome et les Helvètes était désormais officiellement déclarée. Mais, cette fois encore, les hostilités ne commencèrent pas immédiatement, comme on aurait pu croire. Les Helvètes, toujours désireux d'éviter la guerre, continuèrent leur chemin, prêts à se défendre^ mais sans prendre eux-mêmes l'offensive; César, qui savait combien serait dangereux un insuccès, se mit à suivre l'armée des Helvètes à cinq ou six milles de distance sans jamais se décider à attaquer, mais guettant une bonne occasion (2), que les Helvètes ne lui donnèrent pas. Pendant quinze jours les deux armées se suivirent à peu de distance, et il n'y eut entre elles que de légères escarmouches de cavalerie, dans lesquelles les cavaliers de Dumnorix se laissaient battre facilement (3). Cependant les Helvètes s'étaient dirigés au nord vers la Côte-d'Or, et César qui les poursuivait avait dû s'éloigner de la Saône, au moyen de laquelle il s'était approvisionné jusque-là. Bientôt les provisions portées de Macon sur les bêtes de somme commen-
(2) Id., XV.
(3) Voy. les observations judicieuses que fait Rauchenstein, F. à., 73 sur le récit de cette marche de César, D. G., l, xv.
cèrent à s'épuiser; les vivres promis par les Éduens n'arrivaient pas, et les nobles éduens étaient de plus en plus embarrassés pour expliquer les retards. César eut d'abord des soupçons, puis il se fâcha, et à la fin fit une enquête. Alors, tirant de l'un une information, de l'autre un aveu, il commença à s'apercevoir du piège où il avait donné à l'aveuglette, et à démêler un peu les intrigues politiques si compliquées de la Gaule. Il apprit que si chez les Éduens le parti aristocratique, avec Divitiacus à la tête, était favorable aux Romains, le parti démocratique leur était opposé, et que son chef Dumnorix n'avait consenti à payer et à commander la cavalerie que pour venir en aide aux Helvètes. C'était lui en réalité qui en imposait par ses richesses et sa popularité au sénat des Éduens et qui, pour ruiner Texpédition de César, empêchait le blé d'arriver à destination. La situation se révélait tout à coup d'une gravité exceptionnelle. César n'osa pas châtier Dumnorix, dans la crainte d'irriter trop les Éduens; mais il comprit qu'en poursuivant ainsi les Helvètes sans combattre, il décourageait ses soldats et faisait le jeu des traîtres. Une brillante victoire pourrait seulechanger les choses. Justement, ce jour même, des explorateurs vinrent l'avertir que les Helvètes étaient campés à environ douze kilomètres de distance, au pied d'une montagne dont ils avaient négligé d'occuper la cime, et sur laquelle on pouvait monter par un chemin différent de celui qu'ils avaient suivi. C'était là l'occasion si longtemps attendue. César imagina d'envoyer Labiénus d'avance, avec deux légions, occuper dans la nuit la montagne, de se mettre en marche un peu plus tard avec le reste de son armée, et en suivant la même route que les Helvètes d'arriver à l'aube à leur camp et de les attaquer encore endormis,
tandis que Labiénus fondrait sur eux du haut de la montagne. Le plan était ingénieux, et il fut exécuté avec soin. Labiénus partit à temps; César envoya d'abord un détachement d'éclaireurs commandés par un vieux soldat, un certain Publius Gonsidius; puis à l'heure fixée, dans la nuit, il se mit en marche avec les légions. Mais il devait être bien inquiet et agité pendant cette marche nocturne, tandis qu'il se préparait à tenter son premier stratagème, dans des conditions aussi critiques, avec les vivres presque épuisés, avec tant de traîtres tolérés par nécessité dans son camp, avec des légions qui avaient perdu courage. En effet un instant de désarroi suffit pour faire manquer un coup si bien préparé. A l'aube, César, après une pénible marche nocturne, était déjà arrivé en vue du camp des Helvètes quand Considius arriva au galop l'avertir que la montagne était occupée non par Labiénus. mais par les Helvètes. Que s'était-il donc passé? Labiénus avait-il été anéanti? César épouvanté revint avec précipitation sur ses pas, et trouvant une colline dans une position favorable il y disposa les légions en ordre de bataille, dans l'attente d'une attaque. Ce ne fut que quelque temps après, le soleil étant déjà haut dans le ciel, et tout étant calme alentour, qu'il envoya des explorateurs. U sut bientôt que Considius s'était trompé, que Labiénus avait occupé la montagne et attendu en vain là-haut l'arrivée et l'attaque de César. Pendant ce temps, les Helvètes étaient partis tranquillement (1).
(1) B. G., L xxi-xxii. Le récit a donné lieu à bien des critiques et des suppositions. Voy. Lossxc, I, K., I, 304; Rauchenstein, F. C, 76; ScMPF, B. 0., p. 14. Mais ces critiques, et surtout celle de Rauchenstein, me paraissent trop subtiles. Pourquoi ne serait-il pas possible que les Helvètes aient oublié ce soir-là
La situation devenait critique. L'armée n'avait plus de vivres que pour deux jours. Mais en avançant ainsi les deux armées étaient arrivées à la hauteur de Bibracte (mont Beauvray, près d'Autun), la riche capitale des Éduens, qui se trouvait à environ ving-huit kilomètres à l'occident. César, contraint par la nécessité, résolut de se replier sur Bibracte pour s'y ravitailler. Il allait prendre les dispositions nécessaires quand soudain les Helvètes se jetèrent sur les légions et livrèrent bataille, à l'endroit où s'élève maintenant le village d'Ivry (i). Divicon, ayant appris que le hasard seul avait sauvé les Helvètes d'une surprise désastreuse, ne voulait plus sans doute avoir les Romains à ses trousses, et pour les rejeter en arrière il avait décidé de leur livrer bataille (2). Peut-être
d'occuper la montagne? De telles imprudenres so commettent dans toutes les guerres. Si la surprise avait échoué parce que la montagne était gardée, ce n'aurait nullement été la faute de César, et il est peu probable qu'il eût altéré tout le récit, en risquant de se donner des torts à lui-même, simplement, comme le suppose Rauchenstein, pour discréditer Considius. 11 me paraît plus vraisemblable que Considius se soit réellement trompé et que tout se soit passé comme le ra'^onte César, qui a soin d'insister sur l'erreur de Considius pour dissimuler le tort qu'il eut de croire à son rapport et de perdre son sang-froid. Cette interprétation a encore l'avantage de nous confirmer ce dont nous avons des preuves nombreuses, à savoir que dans cette première guerre César était encore peu uiaître de ses nerfs.
(1) Comme le suppose de Saulcy. Voy. Phil., 19, 559.
(2) Il me paraît peu probable que les Helvètes aient attaqué César, comme il le dit B. G., I, xxiii, parce que, ayant su qu'il voulait se replier sur Bibracte, il crut que l'armée romaine avait perdu courage, ou parce qu'ils voulaient lui couper la route. Tout montre que les Helvètes voulaient arriver au terme de leur émigration avec toutes leurs forces et que par suite ils évitaient d'engager une bataille avec les Romains. 11 est donc probable que, s'ils avaient su que les Romains cessaient de les suivre, ils les auraient laissés aller en paix. En outre, s'ils avaient eu l'iulention de détruire l'armée romaine, ils n'auraient