ZOSIME, II
(2) Acta, 29-35; Ephem. Epigr., VIII, 228.
(3) Cette date est une conjecture. Voy. Mommsen, Ephem. Epigr., VIII, p. ioû.
portiques spacieux du temple d'Apollon sur le Palatin, et du temple de Diane sur l'Aventin, les membres du collège des quinde'cemvirs, viendraient recevoir du peuple les fmges données comme offrande, et que dans les mêmes lieux, excepté dans le temple de Diane, ils donneraient au peuple le soufre et le bitume dont les vapeurs devaient servir à chacun à se purifier chez soi, ainsi que sa famille, avant de venir à la fête (1). On parlait de la fête dans toute l'Italie, tandis qu'elle se préparait, et bientôt, oubliant tous les autres soins, on vécut partout dans l'attente de cette solennité unique; tout le monde s'en occupait, depuis Auguste, Agrippa et les consuls qui désiraient qu'elle fût magnifique, jusqu'aux petits propriétaires des villes éloignées qui se disposaient à faire, pour cette occasion unique, le grand voyage de la métropole; depuis l'aristocratie romaine qui devait figurer dans la fête avec ses personnages les plus respectables, avec ses femmes les plus belles et les plus chastes, avec ses jeunes gens qui donnaient les plus belles promesses,, jusqu'à Horace qui, plus misanthrope, plus mécontent que jamais, ne croyant guère à la sincérité de la fête et de ceux qui l'organisaient, n'avait pourtant pas su renoncer au plaisir de composer une belle poésie à laquelle le public
(4) Selon Zosime (H, o), les suffimenta se distribuaient év xS» Ka7r$Tw).ia) (cette expression désigne certainement les deux temples de Jupiter Optimus Maximus et de Jupiter tonnant, placés sur le Capitole, et dont il est question au v. 30 des Acta), y.at èv Ttji v£û tw xaià tov IlaXaTiov (qui est certainement ïaedei Apollinis dont il est question au v. 31 des AcUi). Mais selon Zosime, dans le temple de Diane sur l'Aventin, on ne faisait qu'accepter les fruges, et on ne donnait pas les suffimenta. La raison de cette différence est très obscure, et l'on se demande s'il n'y a pas une erreur dans Zosime. L'inscription des Ada ne nous vient pas en aide, parce qu'elle est incomplète et que poux- ce point elle a été reconstituée d'après le texte de Zosime.
ennemi serait cette fois obligé de faire un bon accueil. Mais dans quelle mesure les masses seraient-elles capables de comprendre et d'appre'cier l'idée capitale de la fête, c'est-à-dire la nécessité de régénérer Rome sans attendre des dieux le fabuleux âge d'or, mais en pratiquant les vertus sévères dont les lois approuvées l'année précédente imposaient l'observance, en vivant dune vie de famille simple, austère et féconde? Cependant, le 1" juin approchait; des foules immenses arrivaient à Rome. Mais une difficulté se présenta. La lex de viarltandis ordinihus interdisait les spectacles publics aux célibataires. Un grand nombre de personnes auraient donc dû être exclues, et parmi elles Horace lui-même, le poète qui composait l'h^-mne officiel de la grande cérémonie. Le 23 mai, cédant à des démarches multiples, le sénat suspendait pour ces fêtes l'interdiction de la iex de maritandis ordinibus et ordonnait qu'un commentanum des jeux fût écrit sur une colonne de bronze, et un autre sur une colonne de marbre (1). Deux jours après les quindécemvirs, en raison de l'affluence considérable, décidèrent que la distribution des suffimenta se ferait non pas en un jour, mais en trois jours, les 26, 27 et 28 mai (2).
Quand les hommes libres eurent été purifiés, les cérémonies commencèrent, la dernière nuit de mai. Au Champ-de-Mars , sur le bord du Tibre, à l'endroit indiqué par l'oracle et où le Tibre est le plus étroit et le plus profond (3), c'est-à-dire à l'endroit où aboutit
(1) Ado, V. o0-63.
{Ì) Ada, V. 64-70; nous avons deux monnaies d'Auguste se rapportant aux suffimenta.
(3) On a beaucoup discuté sur ce point, mais il me semble qu'on ne peut pas traduire autrement les paroles de la sibylle (ZosiME, II, 6) : èv Tîîoîqj Tzapà OufxêptSo; octîXcTov {ioiop ôtitz-q «ttsivo- TaTov... 'TTî'.vOTaTov se rapporte-t-il à uowp ou à ttìoìov? Il me
aujourd'hui le pont Victor-Emmanuel, on avait construit trois autels et auprès, une scène, mais sans théâtre et par conse'quent sans sièges, afin que les spectateurs assistassent debout au théâtre et que la cérémonie fût empreinte d'une solennité mâle et antique^ rappelant l'époque où on ne connaissait ni sièges commodes ni grand vélum pour abriter du soleil (1). Dans la nuit donc, vers la deuxième heure, le peuple se pressa dans le Tarentum. L'obscurité n'était éclairée que par les étoiles et par les autels qui fumaient dans le fond sur le bord du Tibre. C'est dans cette lueur qu'apparut Auguste suivi de tout le collège des quindécemvirs (2); et il immola neuf agnelles et neuf chèvres sur les trois autels (3), achivo ritu, à la mode grecque (4) : puis dans le grand silence de la nuit, au nom de tous les citoyens et de tous les hommes libres, présents et absents, il
semble, quant à moi, que ce mot ne peut se rapporter qu'à u5top et qu'il complète le sens exprimé dans le mot auXerov, désignant l'endroit où le fleuve est le plus profond et le plus étroit. 11 me parait dilllcile que Zosime ait voulu indiquer l'endroit où le Champ-de-Mars aurait été le plus étroit et l'eau du Tibre la plus abondante. La phrase deviendrait très confuse. Si on Tinterprète connue nous venons de le faire, elle indique au contraire clairement l'endroit situé entre San Giovanni dei Fiorentini et le pont du Janicule, endroit dans le voisinage duquel ont été découverts les Acta saecularia et l'autel de Dis et de Proserpine.
{i)Acta, V. 100, m scaena quoi theatrum adjectum non fuit, nullis positis sedilibus. Voy. Zûsime, II, 5 et, Valère-Maxime, II, iv, 2.
(2) Zosime. II, 5.
(3) Zosime (II, 5) dit qu'il y avait trois autels et qu'Auguste sacrifia trois agneaux. D'autre part, la prière aux Moerae trouvée dans les Acta nous indique nettement qu'il y eut neuf chèvres et neuf agnelles de sacrifiées. Zosime s'est donc trompé. On pourrait supposer qu'en même temps qu'Auguste, deux autres mngisiri du collège sacrifièrent sur les deux autres autels, mais le v. 115, où nous est conservé le récit du sacrifice aux Ilithyiae nous montre clairement qu'Auguste fit seul tous ces sacrifices.
(4) Achivo ritu : Acta, v. 90.
adressa aux déesses qui tournent et brisent avec leurs doigts les fils ténus de la vie, une prière d'un style explicite et sec comme celui d'un contrat et dont il serait impossible de rendre dans une traduction l'aridité archaïque et la concision commerciale. Je la donne ici, telle qu'elle a été reconstituée par les érudits d'après les fragments qui en sont restés : « Mœree, uti vobis in illeis libreis scriptum est, quarum rerum ergo, quodque melius siet p. R. Quiritihus, vobis Villi agnis feminis et IX capris feminis sacrum fìat; vos quaeso praecorque uti imperium maiestamque P. R... Quiritium duelli domique auxitis utique semper nomen Latinum tuaeamini... incolumitatem sempiternam victoriam valetudinem populo romano Ouiritibus tribuatis faveatisque populo Romano Quiritium legionibusque populi R. Quiritium remque p. populi Romani Quiritium salvam servetis,... uti sitis volentes propitiae p. R. Quiritibus quindecivirum collegio mihi domo familiae et uti hiijus... sacrificii acceptrices sitis VIÏII agnarum feminarum et VIIII craprarum feminarum propriarum immolandarum; harum rerum ergo macte hac agna femina immolanda estate fitote volentes propitiae p. R. Quiritibus quindecemvirorum collegio mihi domo familiae (1). » Ce qui ne voulait pas dire à moi, Auguste, à la famille et à la maison d'Auguste, mais à moi qui suis présent, citoyen, homme libre, tandis qu'Auguste récite la formule de la prière qui à ce moment-là devait être sur les lèvres de tous les assistants et de toute l'Italie, et qui fort nettement, sans circonlocutions, proposait ce contrat à la divinité; d'un côté neuf agnelles et neuf chèvres, offertes aux déesses, d'autre part la félicité de TÉtat et des particuliers
(1) Ada, V. 91-99.
donnée par les déesses en échange des sacrifices. Il serait impossible d'imaginer une prière plus archaïque à la fois dans sa langue et dans ses formules. Il n'est question que du populus Romanus et des Quirites dans une cérémonie à laquelle étaient invités tous les hommes libres. Le sacrifice accompli, on alluma les lumières sur la scène et de grands feux, et l'on représenta sur la scène différents spectacles (1), le public restant toujours debout, tandis que des matrones, au nombre de cent dix pour représenter les années du siècle, offraient à Diane et à Junon un sellisterne ou banquet sacré (2). Le jour suivant eut lieu une solennité au Capitole : Agrippa et Auguste^ les deux collègues, sacrifièrent chacun un bœuf à Jupiter Optimus Maximus, en répétant à Jupiter la prière monotone que, dans la nuit, Auguste avait déjà adressée aux Moires (3j; puis dans un théâtre construit en bois sur le Ghamp-de- Mars, auprès du Tibre, et pourvu cette fois des sièges nécessaires, on représenta les jeux latins, tandis que se continuaient sur la scène construite dans le Tarentum les jeux commencés pendant la nuit (4). Il y eut ce jour-là un nouveau sellisterne offert par les mères de famille (5); les quindécemvirs suspendirent les deuils privés des femmes (6). Pendant la nuit on fit un nouveau sacrifice dans l'obscurité du Tarentum, sur le bord du Tibre, aux Ilithyies, déesses de la fécondité, sacrifice où le sang n'était pas versé, et où l'on offrait vingt-sept gâteaux, en trois fois et de trois espèces dif-
(l)Acta, V. 100; Zosime, II. 5.
(2) Acta, V. 101.
(3) Ada, V. 103-106.
(4) Ada, V. 108.
(5) Ada, V. 109.
(6) Ada, V. 110-114.
férentes, en accompagnant cette offrande de la même prière, dans laquelle Auguste changea seulement le nom de la déesse (1). La journée du 2 juin était consacrée à un grand sacrifice à Junon sur le Capitole, et aux matrones,, pour symboliser la fonction religieuse, dans l'État et dans la famille, de la femme qui ne doit pas s'occuper des affaires publiques, mais qui peut unir utilement ses prières à celles des hommes pour implorer la protection des dieux. Cent dix mères de famille, toujours le nombre des années du siècle, choisies par les quindécemvirs parmi les plus nobles et les plus respectées de Rome, recevaient l'ordre de se trouver sur le Capitole pour le sacrifice; et quand Agrippa et Auguste eurent immolé chacun une vache (2), et qu'Auguste eut répété à Junon ce qu'il avait déjà dit aux Parques, à Jupiter, et aux Ilithyies, les matrones se mirent toutes à genoux, et récitèrent une longue prière, un peu différente de la prière ordinaire pour demander à Junon, genihus nixae, qu'elle protégeât la république et la famille, qu'elle donnât éternellement aux Romains la victoire et la force. Il y eut ensuite de nouveaux jeux dans tous les quartiers de Rome (3). Et la nuit, dans le Tarentum, eut heu le troisième sacrifice nocturne à la Terre mère, avec la cinquième répétition de la prière ordinaire suivie aussi d'un sellisterne (4). Le 3 juin enfin eut Heu la dernière solennité qui était aussi la plus importante : le sacrifice des vingt-sept gâteaux déjà offerts aux Ilithyies en l'honneur d'Apollon, dans son temple sur le Palatin (5).
(1) Acta, V. 115-118.
(2) Acta, V. 119.
(3) Acta, V. 133.
(4) Acta, V. 134-138.
(o) Acta, V. 139-146.
Mais quand le sacrifice fut accompli, quand Auguste eut récité pour la sixième fois sa prière monotone, et qu'on arriva au bout de cette suite si peu variée de cérémonies qui avaient duré trois jours, alors enfin l'ode dllorace chantée par vingt-sept jeunes gens et par vingt-sept jeunes filles, prit son vol, plana, comme fait Talouette, sur ses strophes vigoureuses, répandit sa mélodie dans l'immense ciel de Rome qui n'avait pas encore entendu, entre les sept collines, des lèvres humaines adresser aux dieux des prières aussi douces^ aussi tendres, aussi harmonieuses. Quelle différence entre les prières protocolaires récitées par Auguste et les cent dix matrones dans un style si alourdi par les pronoms relatifs et les longs gérondifs, et ces strophes ailées^ légères et vigoureuses qui voltigeaient dans l'air comme de gracieux oiseaux! Cette poésie résume les significations complexes de la longue cérémonie; on y retrouve le mélange mythologique des symboles astronomiques et moraux, le rappel des récentes lois sociales, la glorification des grandes traditions de Rome, les aspirations vers la paix, la puissance, la gloire, la prospérité et la vertu qui est la condition de tous les biens convoités par l'homme. Dans un prélude de deux strophes, les jeunes gens et les jeunes filles invoquent Apollon et Diane :
Phoebe, silvarumque potens Diana, Lucidum coeli decus, o colendi Semper et culti, date quae precamur Tempore sacro,
Quo Sibyllini monuere versus Virgines lectas puerosque castos Dis, quibusseptemplacuere colles, Dicere carmen.
Puis les jeunes gens se tournent vers Apollon, le dieu de la lumière, le soleil; et ils lui chantent la strophe qu'aucun enfant de Rome, même vingt siècles plus tard, ne lira jamais sans émotion :
Aime sol, curru nitido diem qui Promis et celas, aliusque et idem Nasceris, possis nihil urbe Roma Visera majus!
Les jeunes filles continuent en confondant Diane avec lUthyie et Lucine, les déesses de la génération :
Rite maturos aperire partus Lenis. Ilithjia, tuere matres, Siye tu Lucina probas vocari, Seu Genitalis :
Et les jeunes gens reprennent en invoquant les faveurs de la déesse pour les lois approuvées l'année précédente :
Diva, producas subolem patrumque Prospères decreta super jugandis Feminis prolisque novae feraci Lege marita.
Il sera ainsi possible, disent les jeunes filles, de célébrer tous les cent dix ans, pendant trois jours et trois nuits, les ludi saecidares :
Certus undenos deciens per annos Orbis ut cantus referatque ludos Ter die claro totiensque grata Nocte fréquentes.
Et, alternant leurs chants, les jeunes gens et les jeunes filles invoquaient ensuite les Parques, déesses du des-
tin; puis la Terre, mère de la fertilité et de la prospérité; puis de nouveau Apollon^ dieu de la santé, qui, doux et apaisé, dépose ses traits, et Diane, cette fois, sous la forme astronomique de la lune en croissant :
Vosque veraces cecinisse, Parcae, Quod semel dictum est stabilisque rerum Terminus servet, bona jam peractis Jungite fata,
Fertilis frugum pecorisque tellus Spicea donet Cererem corona; Nutriant fétus et aquae salubres Et Jovis aurae.
Condito mitis placidusqus telo Supplices audi pueros, Apollo; Siderum regina bicornis, audi, Luna, puellas.
Après avoir ainsi invoqué séparément le soleil, la fécondité, le destin, la prospérité, la lune, les jeunes gens et les jeunes filles, continuant probablement à alterner les strophes, s'adressent à tous les dieux de l'Olympe à la fois, pour faire monter jusqu'à eux, dans des strophes magnifiques, le vœu universel de Rome et de l'Italie, le vœu qui résumait toutes les plaintes, tous les regrets, toutes les aspirations, toutes les espérances, tous les rêves qui flottaient dans l'âme de la nation, au moment de ce premier retour à la vie après l'immense catastrophe :
Roma si vestrum est opus Iliaeque Litus Etruscum tenuere turmae, •lussa pars mutare Lares et urbem Sospite cursu,
Gui per ardentem sine fraude Trojam Castus Aeneas patriae superstes Liberum munivit iter, daturus Plura relictis :
Di, probos mores docili juventae.
Di, senectuti placidi quietem, Romulae genti date remque prolemque Et decus omne !
Quaeque vos bobus veneratur albis Clarus Ancbisae Venerisque sanguis, Impetret, bellante prior, jacentem Lenis inhostem.
Jam mariterraque manus potentes Medus Albanasque timet secures, Jam Scytbae responsa petunt superbi Nuper et Indi;
Jam Fides et Pax et Honos Pudorque Priscus et neglecta redire Virtus Audet apparetque beata pieno Copia cornu;
Augur et fulgente decorus arcu Phoebus acceptusque novem Camenis, Qui salutari levât arte fessos Corporis artus.
Si Palatinas videt aequus arces, Remque romanam Latiumque felix Alterum in lustrum meliusque semper Prorogat aevum.
Et une dernière invocation de ceux qui vont se retirer, l'âme pénétrée de piété, après avoir ainsi prié^ termine le chœur :
Quaeque Aventinum tenet Algidumque, Quindecim Diana preces virorum Curât et votis puerorum arnicas Applicat aures.
Haec Jovem sentire deosque cunctos Spem bonam certamque domum reporto, Doctus et Phoebi chorus et Dianae Dicere laudes.
C'était là un beau poème, un hymne admirable à la vie dans ses formes multiples, au soleil, àia fécondité, à l'abondance, à la vertu^ à la puissance; et tout cela était merveilleusement rendu dans un style mythologique et grec. C'était même un trop beau poème. Si on compare cette prière magnifique avec les formules si sèches récitées par Auguste, on peut se rendre compte du malaise, de l'incertitude et de la contradiction qui régnaient à cette époque . On a^ d'un côté, une vieille religion politique momifiée dans son matérialisme barbare et dans son rituel séculaire; de l'autre, des tentatives pour la vivifier en faisant appel à fart, à la mythologie, à la philosophie des Grecs, c'est-à-dire à des éléments purement intellectuels, et qui ne venaient pas d'une piété nouvelle. Le carmen sœculare était une belle œuvre d'art, de même que ce temple d'Apollon, construit par Auguste, et entre les colonnes duquel on récitait ce poème; mais c'était. un beau morceau de poésie lyrique et humaine, et non un chant de ferveur religieuse : il pouvait avoir été composé par un grand artiste qui considérait ces divinités comme de purs symboles intellectuels, bien faits pour personnifier artistement certaines abstractions. Sans doute le paysan grossier et le plébéien ignorant pouvaient encore croire qu'ils obtiendraient des Parques et d'Apollon ce qu'ils désiraient, en répétant les formules prononcées par Apollon : mais comment pouvait-on se servir de cette vieille religion pour gouverner l'empire, maintenant que l'aristocratie ne savait plus se servir de la religion pour discipliner les masses? Comment les
beaux vers d'Horace auraient-ils pu raffermir la conscience des devoirs dans une aristocratie corrompue et frivole, si elle ne répétait ces vers que parce qu'ils étaient harmonieux? Les jeux séculaires prouvaient bien que les tentatives faites pour renouveler avec l'hellénisme la vieille religion romaine, apportaient plutôt delà confusion qu'un rajeunissement. Le chœur des vingt-sept jeunes gens et des vingt-sept jeunes filles eut beau se rendre sur le Capitole pour y chanter de nouveau le poème (1); le peuple eut beau ce jour-là goûter, outre les jeux ordinaires, le spectacle d'une course de quadriges (2); les quindécemvirs eurent beau, pour plaire à tout ce monde en liesse, ajouter sept jours de ludi konorarii aux trois jours de ludi solemnes, en ordonnant seulement qu'il y eût un jour de repos, le 3 juin (3)^ l'espérance bonne et sûre que ceux qui chantaient le poème d'Horace prétendaient avoir emportée chez eux, était un beau mensonge poétique. Tandis que l'Itahe s'amusait à Rome avec ces rites, ces cérémonies et ces chants^ les provinces européennes de l'empire s'apprêtaient à commenter, par une vaste révolte, les jeux séculaires et leur cqrmen. Le long désordre du dernier siècle avait dans tout
(1) Ada, V. 148. Mommsen (Eph. Epigr., YIII, p. 256) suppose au contraire que le poème fut chanté a choris solemni pompa ex Palatio ad Capitolinum pergentibus et inde redeuntibiis ad aedem ApoUinis Palatinam. Mais le texte des Acta, qui est si précis, me paraît exclure absokunent cette hypothèse qui sans cela paraîtrait vraisemblable Quant à létrangeté qu'il y aurait eu à faire chanter sur le Capitole un poème en l'honneur d'Apollon et de Diane, dans lequel il est à peine question de Jupiter et de Junon, on pourrait répondre que le Carmen d'Horace n'est pas seulement un hymne à Apollon et à Diane, mais aussi et surtout le Carmen saeculare, l'hymne synthétique de toute la cérémonie.
(2) Ada, V. 154.
(3) Ada, V. 156-159.
l'empire interverti à un tel point le cours naturel des causes et des effets, que la paix elle-même allumait alors un grand foyer de guerre dans les Alpes et dans les provinces européennes. Si la paix^ en effet, avait été d'un bienfait indicible pour l'Italie et pour les riches provinces de l'Orient^ les nations grossières qui obéissaient à Rome dans les Alpes, dans la Gaule transalpine, en Espagne, en Pannouie, n'avaient guère eu à se louer des présents que la paix leur avait réservés, c'est-à-dire de levées plus fréquentes et plus rigoureuses d'auxiliaires^ d'une plus grande sévérité des proconsuls et des propréteurs, et surtout de nouveaux impôts décidés par Auguste^ et perçus avec rigueur par ses procurateurs, pour réorganiser les mauvaises finances de la république. Dans ces régions, habituées depuis longtemps à rendre à lautorité romaine un hommage purement formel, un vent de révolte soufflait depuis quelque temps; il en était de même en Gaule, où le cens qui avait été ordonné par Auguste et les nouveaux tributs qu'il avait imposés^ avaient, en l'espace de dix ans, à demi détruit la pacification du pays^ qui était retombé dans les discordes et l'agitation d'autrefois (1). Licinus, le fameux affranchi d'Auguste, chargé de veiller à la perception des tri-
(1) Suétone, Tib., 9 : Post haec cornatavi Galliam anno fere rtxit (Tiberins) et barbarorum incursionibus et principum diS' cardia inquietam. Cette brève allusion nous prouve que vers cette époque raristocratie en Gaule était de nouveau en proie à de grandes discordes, et que ces discordes étaient liées à des incursions de Germains dont nous parlerons plus loin. Cela veut dire qu'il se reformait dans la noblesse gauloise un parti romanophile et un parti germanophile, et que la domination romaine avait fait renaître un vif mécontentement. Dion (LIY, 21) confirme très nettement la phrase de Suétone, et cela prouve que le mécontentement était surtout causé par les exactions de Licinus,
buts,, personnifiait aux yeux des Gaulois ce changement inattendu et si pe'nible de la politique romaine. Licinus qui, pour remplir sa charge, parcourait la Gaule, y connaissait les propriétaires, les marchands, les ouvriers^, et cherchait à connaître la richesse de toutes les classes, le premier peut-être d'entre les Romains, avait vu apparaître çà et là dans cette Gaule froide^ brumeuse et barbare, les signes de richesses merveilleuses que l'on pourrait bientôt exploiter. Le premier il avait entrevu la prospérité et la grandeur futures de ce pays (1), mais il en avait profité pour montrer à Auguste qu'il était passé maître dans l'art de soutirer de l'argent aux sujets. Dans aucune partie de l'empire, il ne s'était trouvé de gouverneur, de questeur, de légat ou de procurateur d'Auguste, qui eût mis autant de zèle que Licinus en Gaule à reconstituer le trésor de la république, mais personne non plus n'y avait apporté aussi peu de scrupules. Il avait suivi
(1) Dion, LIV, 21 : C'est là ce qae signifient véritablement le récit que nous trouvons dans Dion des querelles survenues entre Auguste, les Gaulois et Licinus, et le discours que l'historien grec met dans la bouche de Lricinus au sujet de la richesse des Gaulois. Ce discours, dans son exagération même, contient évidemment une pensée plus sérieuse de Licinus qui n'aurait pas été maintenu en Gaule si longtemps par Auguste, s'il n'avait été qu'un voleur vulgaire, habile à se tirer d'aûaire au moyen de mensonges. Licinus, même .s'il était dépourvu de scrupules, était un homme intelligent et actif, et il rendit de grands services au gouvernement romain; il est donc nécessaire de lui attribuer, même au point de vue romain férocement égoïste, des intentions plus sérieuses que le simple désir de s'enricliir en volant les Gaulois. En considérant ainsi cet épisode, il n'est pas difficile d'entrevoir quelle était cette idée. Accusé par les Gaulois d'avoir fait peser sur eux des impôts écrasants, Licinus cherche à démontrer à Auguste que les Gaulois et la Gaule sont- plus riches qu'on ne le croit à Rome, et que la Gaule est un pays qui promet beaucoup. Et en cela, il est certain qu'il avait vu juste.
dans toutes les régions de la Gaule les officiers chargés de faire le cens; il avait interprété à sa façon les institutions d'Auguste^ en se mettant lui-même en avant plus qu'il ne convenait à un affranchi du princeps, qui, en Gaule, n'était qu'un auxiliaire privé du légat us : il s'était imposé enfin à celui-ci, et n'avait pas négligé d'emplir sa caisse en même temps que celle de l'État. Il savait qu'à Rome^ en raison des difficultés financières, on n'examinerait pas de trop près les moyens employés, si les résultats étaient brillants. Mais en Gaule il se reformait dans la noblesse un parti antiromain; c'était un grand péril auquel s'ajoutait un péril nouveau ou plutôt un péril qui réapparaissait;, le péril germanique. Par sa victoire sur Arioviste, César avait rejeté les Germains hors de la Gaule et avait fermé solidement derrière eux les portes de la nouvelle province romaine; mais quarante ans s'étaient écoulés depuis la défaite du roi des Suèves^ et, tandis que le prestige de Rome diminuait pendant les guerres civiles, de nouvelles générations avaient grandi au delà du Rhin^ qui n'avaient pas vu César et son armée dans la Gaule^, et qui recommençaient à songer aux belles terres fertiles, convoitées depuis si longtemps, au vaste champ d'émigration, de conquête et de butin, auquel, avant l'invasion romaine, les Germains accédaient si. facilement, et qui n'était défendu que par cinq légions. Agrippa semble s'être aperçu le premier que Rome avait à se tenir sur ses gardes, pour empêcher qu'une partie de la noblesse gauloise ne fît des avances aux Germains, et que ceux-ci ne songeassent de nouveau à reconquérir la Gaule; et pendant son dernier séjour en Gaule, il avait imaginé deux grands expédients politiques pour compenser la force militaire insuffisante de Rome en Gaule. C'était d'abord
d'apaiser le ressentiment des Gaulois au sujet de Taugmentation des impôts; puis d'empêcher par des moyens pacifiques Finvasion de la Gaule. Il permit à une grande multitude d'Ubiens qui habitaient sur la rive germanique du Rhin de passer le fleuve et d'occuper au delà des terres incultes (1); il espérait ainsi gagner l'amitié des populations riveraines et voisines, et convertir en sujets laborieux ceux qu'il aurait été autrement contraint de détruire, tôt ou tard; comme des bêtes sauvages. Agrippa, avec son esprit vaste et puissant, avait en outre compris que Rome n'était plus assez forte pour que la Gaule se laissât sans murmurer grever d'impôts par elle, et qu'il lui fallait justifier aux yeux mêmes des Gaulois les lourds tributs dont on les accablait, en leur rendant quelques services, et en faisant en Gaule ce qu'Auguste avait commencé à faire en Asie, c'est-à-dire en essayant de concilier dans les difl'érentes parties de la nation des intérêts depuis longtemps opposés. La paix réunissait dans un commun désir d'imiter la civilisation grécolatine et de tirer parti du nouvel ordre de choses, les aristocraties locales que la guerre pendant les siècles précédents avait lancées, furieuses, les unes contre les autres. Les villes prenaient de limportance, le commerce se développait, aussi bien celui qui se faisait à lintérieur du pays, que celui qui se faisait avec la Germanie et avec l'ItaUe; le monde des ouvriers et des
(4) Strabon, IV, III, 4... a;TrjaY$v 'AypîuTra; IxóvTa; £Î; ttìv £vTo; Toù 'Pr^vou... Bien que Strabon ne dise pas quand, il est certain qu'Agrippa dut faire cette concession durant son dernier séjour- en Gaule, alors que, n'ayant plus à guerroyer, il put s'occuper un peu de l'administration civile. Il est évident que le but de cette concession fut celui que nous avons indiqué, c'est-à-dire le désir de gagner l'amitié des populations de la frontière qui étaient les plus agitées.
marchands devenait aussi plus nombreux et plus important dans chaque peuple, et ils avaient besoin, comme en Asie, de la paix, de l'ordre et de la sécurité, non seulement chez eux mais au delà des frontières du petit État auquel ils aj^par tenaient. Or Rome seule pouvait assurer cette paix, en Gaule comme en Asie. Agrippa avait compris qu'il fallait d'abord donner des routes au pays; et il avait ces années-là tracé et commencé à construire le grand quadrivium de la Gaule, les quatre routes qui de Lyon allaient, l'une au nord, jusqu'à l'Océan, aboutissant probablement au village d'où l'on s'embarquait pour la Bretagne, une autre au sud jusqu'à Marseille; une autre à l'est jusqu'au Rhin; une dernière à l'ouest, traversant l'Aquitaine et allant jusqu'en Saintonge (1); il s'était servi pour son tracé des routes gauloises qui existaient déjà, mais les avait élargies. Ainsi l'argent que Licinus arrachait à la Gaule était en partie dépensé dans la Gaule même et au profit des Gaulois.
Mais Agrippa avait dû interrompre cette grande tâche pour venir à Rome travailler avec Auguste aux lois sociales et célébrer les ludi saeculares; et l'orage qui se formait depuis quelque temps vers la frontière septentrionale éclata au commencement de l'an 16. Vers la même époque les Besses se révoltèrent en Thrace contre le roi Rimetalce, qui leur avait été imposé par les Romains; la Macédoine fut envahie par les Dentelètes, par les Scordices, et il semble aussi par les Sauromates; les Pannoniens s'insurgèrent, entraînant dans la révolte le royaume de Norique, qui était simplement sous le protectorat de Rome^ et ils envahirent l'Istrie; dans les Alpes les Yennonètes et les
(1) Strabon, IV, XVI, di.
Gamunnes (1) prirent les armes. Les premiers habitaient dans la Valteline et peut-être aussi dans une partie de la vallée de l'Adige et dans la haute vallée de rinn (2); les seconds, dans la vallée qui a conservé leur nom. Au commencement de l'an 16 un grand bruit d'armes arriva ainsi de partout jusqu'à Rome, où Auguste se trouvait fort embarrassé et aux prises avec les premiers effets de ses lois sociales. L'arbre planté avec tant de peine donnait des fruits très singuliers. Il était maintenant bien évident que l'épuration du sénat, réclamée par la noblesse, comme une mesure de salut suprême, n'avait d'autre résultat que de rendre les séances du sénat encore plus vides qu'auparavant; et de montrer ainsi à tout le peuple la paresse civique de cette aristocratie qui réclamait pour elle seule le privilège de gouverner l'État (3). Et ceux qui avaient été exclus du sénat reprenaient courage, étaient de plus en plus empressés autour d'Auguste, cherchaient à ébranler sa sévérité de censeur^ en usant sans relâche de cet argument irréfutable : pourquoi infliger à tant de sénateurs modestes l'affront d'être chassés du sénat, alors que ceux qui y restaient, les gros personnages, les membres de la haute noblesse, ne valaient pas mieux? Et ainsi, petit à petit, les uns après les autres, les sénateurs exclus rentraient au sénat (4). Mais les lois sur le mariage et sur l'adultère amenaient des
(1) DioM, LIV, 20.
(2) Oberziner, le Guerre di Augusto contro i popoli alpini, p. 52. Rome, 1900.
(3) C'est de cette façon seulement que l'on peut expliquer pourquoi Auguste, comme le rapporte Dion, fit infliger par le sénat une amende à ceux qui manqueraient une partie des séances sans pouvoir donner une bonne excuse. (Diox, LIV, 18.)
(4) Dion (LIV, 14) nous dit en parlant de la lectio senalus de l'an 18 : y.at aO-ôJv (ceux qui avaient été exclus) oi (xlv 7r),sio'jç
difficultés plus graves. Auguste s'était empressé d'adopter les deux fils d'Agrippa et de Julie, Caïus et Lucius (le premier avait trois ans et le second quelques mois seulement), pour donner le bon exemple, se mettre en règle avec la lex de man'tandis ordinihiis, et pouvoir dire, lui aussi, comme la loi le prescrivait à tout bon citoyen, qu'il avait élevé pour la république trois enfants : Julie et ces deux-là (1). Agrippa avait une fille, la femme de Tibère, que lui avait donnée Pomponia; et il était encore assez vigoureux pour espérer avoir de Julie deux autres enfants; en adoptant deux enfants en bas âge^ Auguste ne risquait pas d'être accusé d'éluder l'esprit de la loi et de chercher à échapper aux charges et aux devoirs d'une longue éducation. Mais si, comme toujours, Auguste avait su habilement résoudre la difficulté qui le concernait et dont la stérilité de Livie était la cause^ tout le monde ne pouvait pas aussi facilement que lui se mettre en règle avec la loi. En outre, les premiers procès publics d'adultère avaient fait voir que si l'espionnage et la délation introduits parmi les dieux Lares pour veiller sur la pureté du foyer domestique, purifiaient les maisons, c'était en jetant dans la rue toutes les malpropretés accumulées dans les familles, au risque d'en salir les passants. Le public accourait aux procès d'adultère comme à un divertissement scandaleux pour y voir les deux parties s'accabler d'injures immondes,
(1) Dion (LIV, 18). C'est cela et non le désir de se choisir des successeurs qui fut le vrai motif de l'adoption. S'il avait voulu se préparer des successeurs, Auguste aurait jeté les yeux, non sur des enfants, mais sur Tibère et sur Drusus qui avaient rage nécessaire pom- remplir de graves fonctions et qui étaient en train de donner la preuve de leurs capacités. En outre, Auguste s'appliqua toujours à ne pas laisser soupçonner même de loin qu'il cherchait à se préparer mi successeur.
d'accusations honteuses et de révélations malpropres (1). Et le public prenait tant de plaisir à sonder ainsi curieusement les affaires des autres qu'il tenait les regards curieusement fixés sur Auguste lui-même etsurTérentia. Tout le monde voulait savoir si l'auteur de la loi donnait vraiment l'exemple en l'observant lui-même (2). Enfin, si on pouvait se demander si ces lois allaient régénérer Rome, il était du moins certain qu'elles allaient augmenter le nombre des litiges et des procès, chose dangereuse maintenant que la vieille lex n'était plus observée et que beaucoup de sénateurs, de chevaliers, de plébéiens cherchaient à gagner de l'argent en plaidant. Les procès se multiplient, grossissent, s'allongent d'une façon interminable, quand les avocats se font payer. Pour toutes ces raisons, Auguste avait voulu rappeler à tout le monde ce que la lex Cintia interdisait, en faisant confirmer de nouveau par le sénat, à la suite d'une délibération spéciale, les dispositions qui avaient trait aux honoraires des procès; et il avait fait décider aussi par le sénat qu'une amende serait infligée aux sénateurs qui manqueraient les séances sans motif valable (3). Mais depuis quelque temps il songeait à avoir recours à son expédient ordinaire dans les moments difficiles, à disparaître, à quitter de nouveau Rome, où il était aussi délicat pour lui de faire exécuter ses lois, qu'il était dangereux de laisser ces lois s'user d'elles-mêmes, parce que, ceux
(1) Voy. Dion, LIV, 30 : l'anecdote est plus tardive (elle est de l'an 742) ; mais si Auguste se résolut alors à intervenir avec tant d'énergie malgré sa prudence ordinaire, cela prouve que le mal durait déjà depuis longtemps et qu'on en était las. Il est donc vraisemblable qu'il remontait à la première application de la loi.
(2) Voy. Dio.\, LIV, 19.
(3) Dion, LIV, 18.
qui ne les observaient pas restaient impunis (1). Les révoltes si nombreuses qui avaient éclaté dans les provinces eussent été un prétexte suffisant pour partir, mais des nouvelles encore plus graves arrivèrent bientôt et le décidèrent tout à fait : les Germains tentaient de rouvrir les portes des Gaules que César leur avait fermées. Après le départ d'Agrippa, un homme en qui Auguste avait mis toute sa confiance et qui la méritait à cause de certaines qualités, Marcus Lollius, était resté pour gouverner la Gaule. Quand la Galatie avait été annexée, Lollius en avait été le premier gouverneur, et il avait été consul en Pan 21. C'était un homme vif, intelligent^ mais très avide; à l'ombre de l'amitié d'Auguste, il accumulait très habilement et sans se compromettre, un patrimoine gigantesque, et pour le moment, d'accord avec Licinus, il pressurait les Gaulois pour remplir sa caisse en même temps que celle de TÉtat. Il ne pouvait donc guère être bien vu des Gaulois. Pour cette raison, à cause aussi de la soudaineté de Tattaque et enfin peut-être de quelque erreur qu'il commit, Lollius ne sut pas repousser les envahisseurs au delà du Rhin; il fut battu dans difîérentes rencontres, perdit une aigle de la cinquième légion, et à la fin, effraj'é, il envoya demander du
(1) Dion (LIV, 19) nous dit qu'Auguste prit le parti de quitter Rome pour ne pas assister à la violation continuelle de ses lois. Mais il dit ensuite qu'il partit après avoir envoyé Agrippa en Syrie et qu'il emmena avec lui Tibère, bien qu'il fût préteur. Ceci nous donne à croire qu'il partit, lorsqu'il eut connaissance des révoltes qui avaient éclaté et de l'invasion germanique en Gaule où Tibère fut en effet nommé legatus. Autrement on ne s'expliquerait pas pourquoi il avait emmené Tibère de Rome, puisque, étant préteur, il devait y rester. Les deux versions se concilient facilement : Auguste était déjà disposé à partir ; il profita donc bien vite des révoltes et de la guerre germanique qui justifiaient assez bien son départ aux yeux du public.
secours à Auguste. Il fallait que le fils de Ce'sar accourût aussitôt pour écarter le péril germanique qui renaissait, et pour maîtriser les Gaules turbulentes (1)! Ces nouvelles durent un instant à Rome et en Italie détourner l'esprit public des questions intérieures et des scandaleux procès d'adultère. Un nouveau Vercingétorix n'allait-il pas paraître en Gaule, alors que la moitié des provinces européennes était menacée de la guerre? D'autre part Auguste^ encore tout rayonnant du glorieux accord conclu avec les Parthes, devait se demander quelles seraient les répercussions de cette crise européenne en Orient, où l'équilibre ne se maintenait que par miracle. Qu' arriverait-il si Phraatès profitait de l'occasion favorable et des embarras d'Auguste pour reprendre l'Arménie? Les dieux semblaient vraiment donner par les faits mêmes une réponse ironique aux poétiques invocations du Carmen meculare. Par bonheur^ auprès d'Auguste il y avait Agrippa; et les deux principes purent prendre rapidement les dispositions nécessaires. On reconnut que, dans un moment aussi dangereux, il fallait que le fds de César se rendît en Gaule; son nom seul produirait une grande impression dans la guerre, et vaudrait plusieurs légions. Agrippa au contraire irait en Orient pour maintenir le calme par sa présence, et si sa présence ne suffisait pas, par son bras, tandis qu'Auguste rétablirait l'ordre en Europe. Rome et l'Italie seraient confiées à Statilius Taurus, nommé par le sénat praefectus urhi à la mode antique (2): Publius Silius, le gouverneur de l'IUyrie, qui marchait déjà contre les Pan-
(1) Dion, LIV, 20; Velléius PATERcrLus, II, 97. Le passage de YellciusPaterculus se rapporte certainement à cette invasion, et confirme la version de Dion, bien qu'il ne soit pas à sa place.
(2) Dion, LIV, 49.
nones et les Noriques,pour les repousser de l'Istrie, se replierait, quand Tlstrie serait délivre'e, dans la vallée du Pô et irait combattre les peuples révolte's des Alpes (1).
Ainsi fut fait. Le sénat approuva tout. Agrippa partit pour l'Orient emmenant avec lui Julie {:!), malgré l'ancienne défense renouvelée par Auguste. 11 ne paraissait peut-être pas prudent, après l'approbation de la lex de adulteriis, de la laisser à Rome, loin de son mari et de son père, et tout à fait libre de recevoir les hommages et d'écouter les fades propos de lïnutile et très élégant Sempronius Gracchus. Peut-être aussi Agrippa avait-il hâte de combler le vide fait dans sa famille par les adoptions d'Auguste. Auguste de son côté, après avoir inauguré le temple du dieu Quirinus (3)^ prit avec lui Tibère qui, cette année-là, était préteur (il avait fait autoriser par le sénat son frère Drusus à remplir ses fonctions), pour avoir avec lui un jeune homme dans l'intelligence et la sagesse de qui il avait pleine confiance (4;. Mais quand il arriva en Gaule, le nom de César avait déjà rejeté les Germains au delà du ilhin. Auguste trouva la Gaule débarrassée des envahisseurs et aux prises avec le seul Licinus, plus terrible du reste que les envahisseurs,
(1) Dion, LIV, 2û : Pour ce qui concerne Publias Silius et son proconsulat de l'Illyrie, voy. C. I. L., III, 2973.
(2) Nous savons que Julie alla en Orient avec Agrippa, non seulement par des inscriptions en son honneur et par son identification avec des divinités locales, dont nous parlerons dans le second volume, mais par une anecdote qui se trouve dans F. H. G., III, 3350. (Miller.)
(3) Dion, LIV, 19.
(4) Id., LIV, 19.
(a) Id., LIV, 20.