ARMENIA CAPTA, SIGNIS RECEPTIS
C'était une mission magnifique que l'Orient offrait à Auguste; mais pouvait-il l'accepter? Un homme seul pourrait-il personnifier en Italie la vieille république latine et en Asie Mineure la monarchie hellénisante ? S'il avait des temples en Asie Mineure, Auguste n'avait plus ce gigantesque patrimoine des rois de Pergame qui avait été la base solide de leur puissance : les forêts immenses, les grandes possessions, les innombrables fabriques de tapis, de brocarts d'or, de pergamène, la multitude des paaiÀtxoi ou esclaves royaux (1). L'annexion du royaume avait dispersé ce gigantesque patrimoine : les esclaves royaux une fois mis en liberté, les grandes usines s'étaient morcelées en un nombre infini de petits ateliers privés, qui dans leur ensemble avaient probablement beaucoup plus d'activité que les anciennes fabriques immenses; les terres étaient devenues la propriété de la république romaine qui en avait fait le partage que Ton sait. Il est malaisé de dire ce qui n'avait pas encore été dilapidé; en tout cas, ce qui restait de cette grande fortune appartenait à Rome et non à Auguste (2).
(1) FoucART, La formation de la 'province romaine d'Asie, dans les Mémoires de Vlnslitut national de France, Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, XXXYII, 1^* part., Paris, 1904, p. 305 et suiv.
(2) Les empereurs avaient en Asie Mineui-e de vastes do-
Son patrimoine était considérable, il est vrai, et il avait aussi un grand nombre d'esclaves, mais il n'y avait pas de comparaison à faire avec les anciens rois de Pergame. Très riche pour son temps, Auguste ne possédait cependant qu'une modeste aisance, à côté des richesses infinies des anciens souverains d'Asie; et c'est en Italie qu'il lui fallait dépenser la plus grande partie de ce qu'il possédait. Il était donc en Asie comme un dieu sans argent et sans tonnerre ; et les hommages qui lui étaient prodigués traduisaient plutôt les espérances démesurées que fondaient sur lui les Asiatiques, qu'un sentiment véritable de respect et de crainte^ dont ils auraient été saisis en sa présence. Si Auguste avait eu des illusions là-dessus, deux faits lui auraient dessillé les yeux. Peu après son arrivée à Samos, c'està-dire sous les yeux du nouveau dieu, les habitants de Cyzique, à l'occasion de certains tumultes,, avaient fait encore un de ces petits massacres de citoyens romains que depuis les grands carnages des temps de Mithridate, les villes d'Asie, tantôt l'une et tantôt l'autre, répétaient périodiquement (1). Peu auparavant, Auguste, sur le conseil de son maître. Athénodore de Tarse, avait voulu
mailles : Voy. Chapot, la Procince romaine proconsulaire d'Asie. Paris, 1904, p. 373 et suiv. Mais en dehors de l'allusion à Varca Liviana, les inscriptions et les renseignements que nous avons sont très postcriem^s; et, d'autre part, il n'est pas bien sûr que l'arca Liviana désigne des biens possédés par la femme d'Auguste. De toute façon les biens des rois de Pergame devinrent la propriété de la république; et ils devaient être la propriété de la république à l'époque d'Auguste, bien que, moyennant le payement d'un petit vectigal, ils aient été concédés à des membres de l'aristocratie au lieu d'être loués à des publicains. Rien ne nous indique qu'Auguste se les soit appropriés, et la preuve mani^ant, nous ne pouvons supposer une cliose peu vraisemblable en elle-même, étant donné le caractère constitutionnel de sa réforme.
(1) Diox, LIV, 7.
mettre fin à certains vols commis dans l'administration du gj-mnase de Tarse par une coterie de politiciens qui s'était formée là dès l'époque d'Antoine; et il avait envoyé Athénodore lui-même pour chasser ces voleurs. Mais malgré son âge vénérable, l'appui des honnêtes gens, la renommée et la protection d'Auguste, Athénodore se trouva, dans sa ville même, exposé aux railleries et aux menaces du parti persécuté, qui était allé jusqu'à envoyer une nuit des gens qui avaient la diarrhée se soulager sur le seuil de sa maison. Et le philosophe avait dû châtier cette insulte par des jeux de mots, réunir le peuple, lui faire un discours et lui dire que Ton pouvait voir aux déjections de la ville combien elle était malade (1). Homme ou dieu, l'autorité d'Auguste en Asie lui venait de Rome, comme la lumière de la lune lui vient du soleil : il lui fallait donc avant tout, et même pour des raisons de politique asiatique, s'efforcer de conclure un accord avec les Parthes, accord dont la nouvelle frapperait l'Asie d'étonnement et augmenterait le prestige de Rome. Cette fois encore la fortune lui vint en aide. Les choses en Arménie se précipitèrent d'elles-mêmes et plus rapidement qu'il ne pensait là où il s'efforçait de les pousser lui-môme. En effet, pendant l'hiver de l'an 21 à l'an 20, tandis que les forces romaines et les contingents de Gappadoce se réunissaient sur les confins de l'Arménie, pour l'envahir au printemps, une révolution éclatait dans le royaume, renversait le roi et se déclarait prête à accepter la suprématie romaine (2). Il n'y avait en Asie que deux grands
(1) Strabox, XIV, X, 14 : l'époque cependant n'est pas certaine. Strabon dit que la chose arriva quand Athénodore « revint vieux dans sa patrie ».
(2) Dion, LIV, 9, et Velléius, II, 94, qui contient toutefois beaucoup d'inexactitudes.
États^ Rome et l'empire des Parthes; les petites monarchies intermédiaires^ le Pont, la Cappadoce, la Comagène. TArmënie.e'taient des ombres négligeables plutôt que des réalités; Rome et la Perse, quand lune ne serait plus empêchée par l'autre, pourraient faire d'elles ce qui leur plairait. Auguste cependant n'annexa pas l'Arménie à l'empire^ et abandonnant la poUtique de son père, il revint, à cette occasion^, à la vieille politique du parti aristocratique (Ij. D'Éphèse le proconsul ou le propréteur romains gouvernaient facilement l'ancien royaume de Pergame, c'est-à-dire l'Asie grecque^ industrielle et républicaine; car ils avaient en effet sous la main les villes grecques entre lesquelles tout le territoire était réparti. Pour gouverner tant bien que mal. et^ si Ton veut, plus mal que bien, tout ce territoire, il n'y avait qu'à maintenir les institutions de ces villes. Au contraire^ sur le plateau, les monarchies une fois abolies, le proconsul aurait eu à gouverner une population disséminée dans de vastes régions, sans armée, sans l'appui des institutions indigènes, sans fonctionnaires qui connussent lepays^ sans autre aide enfin que le respect et la terreur qu'inspirait le nom de Rome, respect et terreur qui diminuaient à mesure que l'on s'éloignait de la mer. Comme ces contrées avaient été depuis un temps immémorial habituées à n'oj3éir qu'à des prêtres et à des souverains dynastiques^ il était plus sage pour les dominer, de s'emparer de leurs souverains, de gouverner avec leur bras et par leur bouche, en se
(1) Mon. ANC, Y, 24-28 : Armeniam majorem..., cuîu possem facere provinciam, malui majorum nostrorum exemplo regnum id... Tigrani tradere. Auguste oppose donc la politique récente de César et de Lucullus à celle des anciens, c'est-à-dire à la politique aristocratique des cinquante années qui suivirent la seconde guerre punique, en avouant que c'est cette dernière qu'il a suivie. *
cachant derrière leur trône. Auguste prit donc le parti de donner à l'Arme'nie un nouveau roi. Tigrane^ frère du roi mort, qui, pris par lui à Alexandrie après Actium, avait été élevé à Rome; et, ne pouvant se rendre personnellement en Arménie, il lui fit placer sur la tête le diadème Toyal par son beau-fils Tibère, dans une cérémonie solennelle qui eut lieu dans le camp romain (1). Le protectorat avait un autre avantage sur Fannexion : il inquiéterait moins les Parthes, qui consentiraient plus facilement à le tolérer; tandis que pour rOrient, si les Parthes reconnaissaient le changement survenu en Arménie, cela signifierait toujours un agrandissement considérable de la puissance et du prestige de Rome. Mais les Parthes se résigneraient-ils à faire ce pas en arrière? Bien des gens en doutaient, et craignaient que la lutte entre Rome et la Perse ne recommençât; toute l'Asie fut dans linquiétude; le commerce fut paralysé dans les villes maritimes, telles que Byzance, où le prix du l)lé augmenta (2). Mais il semble qu'Auguste avait déjà de bonnes raisons de croire que Phraatès céderait; car, tranquille au milieu de toute cette agitation, il commença à s'occuper des affaires d'Asie. Sans jouer ouvertement le rôle d"un véritable roi, successeur des Diadoques, il essaya de concilier, sur certains points du moins, les intérêts des villes d'Asie. La question la plus grave était celle des dettes. Si les métiers des tisserands recommençaient à marcher, si les vaisseaux remettaient à la voile, la pénurie d'argent était grande; les particuliers, les villes, les marchands, les propriétaires étaient couverts
(1) Mon. ANC, V, 24-28; Slétone, Tib., 9; Velléius PatercuLus, II, 94.
(2) Le passage de Yalère-Maxime, VII, vi, 6, semble se rapporter à cette époque.
de dettes; Rhodes elle-même, qui e'tait la ville la plus riche, avait suhi de très grandes pertes dans les guerres civiles (1); les autres villes se trouvaient dans des conditions encore plus malheureuses. Nous avons déjà vu que beaucoup de villes éprouvées par le tremblement de terre avaient eu recours àf^ome pour leur venir en aide; Chio laissait tomber en ruine son merveilleux portique (2j ; dans toutes les villes on voyait des décombres, des demeures abandonnées. Le mal se serait peut-être guéri de lui-même, mais avec quelle lenteur! Il semble qu'Auguste ait compris qu'il était nécessaire de prendre une mesure radicale et qu'il ait autorisé les villes à annuler purement et simplement leurs dettes (3). On ne manqua pas de profiter de cette faculté en beaucoup d'endroits, bien que nous sachions que Rhodes s'y refusa. xVuguste s'occupa ensuite de mieux proportionner à leurs forces les tributs que payaient les villes, en diminuant ceux des villes qui s'étaient appauvries, et en grossissant ceux des villes plus riches (4); il introduisit aussi certaines réformes constitutionnelles dans quelques-unes de ces villes qui probablement les demandaient (5) ; il fit expier à Cyzique le massacre des citoyens romains, en enlevant à cette ville sa liberté (6). Il rétablit enfin un peu d'ordre dans les régions des hauts plateaux. Il reconstitua, dans la partie orientale qui comprend la chaîne de l'Amanos, l'ancien
(i) Voy. JosÈPHE, A. /., XIV, XIV, 3.
(2) Voy. JosÈPHE, ^. /., XVI, II, 2.
(3) Dion Chrysostome, Oral., 31, | 66 (édit. Arnim., Beri., 1893. — Vov. Suétone. Aug., 47... alias (urbes) aere alieno levavit : Voy. Dion, LIV, 7.
(4) Dion, LIV. 7.
(o) Si toutefois c'est pendant ce voyage que fuirent promulgués les édits dont parle Pline, Epist. ad. Trajan., 79 et 84 (Keil.) (6) Dion, LIV. 7.
royaume de ce Tarcondimète qui était mort pendant la guerre d'Actium sous les ordres d'Antoine, en rappelant sur le trône et dans les biens du père son fils qui portait le même nom (1). Artavasde, roi de la petite Arménie, étant mort depuis peu, il fit encore don de ce pays à Archélaùs, roi de Cappadoce (2). A la frontière septentrionale de la Syrie, le petit royaume de Comagène était comme une sentinelle avancée surveillant la Perse; son trône, abandonné à la fois par la Perse et par Rome, était vacant depuis dix ans. Auguste profita de l'occasion pour y rétablir la dynastie nationale, dans la personne d-un enfant qui portait le nom de Mithridate (3). Cependant le 12 mai, à ce qu'il semble (4), arrivaient au camp romain les prisonniers et les enseignes restitués par Phraatès, en même temps que les ambassadeurs chargés de conclure le traité de paix définitif avec Rome. L'Asie stupéfaite admira le grand triomphe de la politique romaine. Personne ne s'attendait à ce que l'empire des Parthes reculât ainsi après trois guerres victorieuses. Auguste était donc un dieu véritable et sa venue avait tout changé. La Perse elle-même cédait, et Rome faisait un grand pas en avant, puisqu'elle acquérait une suprématie indiscutable dans toute l'Asie xMineure. L'Italie aussi fut dans l'admiration, sans se rendre compte que le protectorat de l'Arménie était une petite chose en comparaison de la conquête de la Perse, qui avait été promise et sur laquelle on comptait. Auguste, prévoyant que bien des gens le blâmeraient de n'avoir même pas annexé l'Arménie et continué la politique de son père, avait prudemment inséré dans
(1) Dion-, LIV, 9.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
(4) Gardthausex, Auguitus, 2, p. 476, n. 23.
les lettres qu'il écrivait au sénat, pour demander l'approbation de ce qu'il avait fait, une dissertation sur la politique extérieure dans laquelle il renouvelait les vieilles doctrines de Scipion et de l'aristocratie, en démontrant que Rome ne devait plus annexer de nouvelles provinces à l'empire (1). Mais la précaution était superflue; ses amis, en effet, s'étaient hâtés d'étendre sur le tableau véritable des événements d"Orient, qui était une œuvre sévère de style archaïque, une toile de légende peinte dans l'élégant style césarien, et dans laquelle on représentait l'Arménie comme conquise et le roi des Parthes agenouillé devant Rome, demandant pardon des anciennes offenses, restituant les enseignes et implorant la paix. Si le sénat considerala lettre d'Auguste comme un prodige de sagesse, le peuple admira Auguste, comme s'il avait conquis lArménie et la Perse, et fait justement l'opposé de ce qu'il avait déclaré utile et sage dans ses lettres.
... Jus imperiumque Phraates Caesaris accepit genibus minor...
écrivait cette année-là Horace (2), qui abusait un peu du privilège accordé aux poètes de dire des mensonges. On frappa des monnaies avec la légende : Armenia
(1) Dion (LIV, 9) nous dit qu'Auguste justifia sa politique asiatique dans une lettre au sénat, où il traitait en général de la politique extérieure de Rome, en se déclarant opposé à de nouvelles conquêtes. Cela nous prouve : a) qu'Auguste redoutait que l'on fit des critiques et des objections à sa politique; b) que par suite il voulait la faire ratifier par une approbation du sénat. Ce renseignement que nous donne Dion, nous autorise à croire, bien que Dion ne le dise pas, qu'Auguste demanda au sénat d'approuver les actes qu'il avait accomplis en vertu de ses pouvoirs extraordinaires, comme le fit Pompée, après son grand proconsulat d'Asie.
(2) Horace, EpitreSt I, xii, 27.
capta (1), et sur lesquelles un Parthe à genoux tend les enseignes (2); la même scène fut divulguée dans des peintures dont l'une semble avoir été retrouvée sur le mont Palatin (3). L'Italie d'ailleurs, tout en se représentant si faussement les événements, avait plus de raisons qu'elle ne le pensait de se réjouir : en eflet, ce traité rétablit pour un siècle la paix en Orient, grâce à un compromis raisonnable entre deux grands empires rivaux. Les Parthes se désintéressaient définitivement par ce traité de la politique méditerranéenne; ils abandonnaient à Rome l'Asie Mineure et la Syrie; ils renonçaient à descendre, en traversant les hauts plateaux, vers ces beaux rivages de la mer si ardemment convoités par la politique des Achéménides. Rome, de son côté, abandonnait le programme d'Alexandre le Grandet s'engageait à ne pas pénétrer dans l'Asie centrale. Nous connaissons assez bien les raisons qui amenèrent Rome à ce grand acte de sagesse; nous ne savons guère, au contraire, pourquoi les Parthes abandonnèrent Tancienne politique de l'empire persan, au moment mêmeoù Rome était si faible. Quoi qu'il en soit, c'estdans l'histoire une heure solennelle; car c'est au moment où cette paix se conclut que naît l'Europe dans laquelle nous vivons encore. Grâce à cette paix Rome recouvre sa pleine liberté d'action en Europe; et grâce à cette paix, elle pourra bientôt commencer en Gaule cette politique d'où naîtra la civilisation européenne. Si Rome avait continué à être occupée dans des guerres continuelles avec les Parthes sur les bords de TEuphrate, le Rhin, frontière sauvage et inconnue de la barbarie lointaine, aurait attendu en vain les légions et les lois romaines.
(1) Cohen, I, n°« 8-9; 11-12; 56.
(2) Id., I, 54 et 358.
(3) Berxouilli, Rômische Ikonographie, t. I, p. 24.
Après avoir reçu les enseignes et les prisonniers, Auguste était allé en Sj^rie (1), ce pays des pantomimes que Ton aimait tant à Rome, à cette époque. Il voulait réorganiser le recouvrement des tributs syriaques (2) et trancher certaines difficultés que la politique d'Hérode avait fait naître en Judée. Bien que la conquête macédonienne eût porté les institutions de la polis grecque, et répandu l'hellénisme jusqu'en Syrie, cette nation sémitique, sensuelle, mystique, indifférente à la politique, à la guerre^ à la philosophie, aux arts sévères, avide seulement d argent et de plaisirs, ne travaillait^ avant comme après la conquête macédonienne^ avant comme après la conquête romaine, que pour entretenir dans le monde ce qu'on pourrait appeler l'empire syriaque de la volupté^ et conserver le premier rang dans tous les commerces, les industries et les professions du plaisir. En se servant de paysans à demi esclaves, une classe de petits propriétaires très intelligents avaient su cultiver dans leurs jardins fameux (3) les fruits les plus exquis et les légumes les plus succulents; fabriquer surtout dans les territoires de Laodicée un vin qu'on envoyait jusqu'aux Indes (4) ; exporter partout leurs figues fameuses (5), leurs prunes sèches (6)
(1) Après l'équinoxe de printemps, Josèphe, B. /., I, xx, 4; A. /., XV, X, 3; vov. Gardthacsen, Augustus und seine Zeit, 2, p. 469, n. 25.
(2) Josèphe, B. /., I, xx, 4; .4. /., XV, x, o, dit qu'Auguste mit tous ses procureurs sous la direction d'Hérode : cela nous montre qu'Auguste n'était pas satisfait de la façon dont ses procureurs remplissaient leurs charges et qu'il jugeait qu'une réorganisation était nécessaire. De là cette supposition que c'était là un des buts de son voyage.
(3) Pline, N. H., XX, v, 33; Syria in hortis operostisima.
(4) Peripl. maris Erytliraei, 49.
(5) Pline, XV, 83.
(6) /rf., XV, 91. *
et leurs pistaches (1). Les artisans n'étaient pas moins habiles que les ouvriers. Tyr et Sidon, à travers tant de guerres et de bouleversenients politiques, avaient conservé leur ancien renom pour leurs industries du tissage, de la teinture et du verre. Il n'y avait pas de pourpre plus appréciée que la leur (2). Tyr surtout, dans Taffreuse saleté de ses petites rues populeuses, pleines d'atehers de teinturiers, demeurait la capitale pestilentielle mais richissime de la pourpre. Dans tous ces ateliers quelques ouvriers f souvent il n'y en avait qu'un) teignaient la pourpre la plus fameuse du monde, et les marchands syriaques allaient ensuite la vendre partout en en tirant un grand profit. Il n'y avait guère dans l'antiquité de marchands plus habiles et plus actifs. Non contents d'exporter les produits du pays, les marchands syriaques avaient réussi à faire passer par la Syrie une partie du commerce que la Perse, la Chine et l'Inde faisaient avec les régions méditerranéennes (3) ; et ils allaient aussi fonder des maisons et des bureaux de commerce dans tout le bassin méditerranéen. Dans presque toutes les villes maritimes se trouvaient à cette époque de petites colonies sémitiques de négociants syriaques, comme à une époque plus ancienne les établissements des Phéniciens (4). En même temps que
(1) Hehn., Piante coltrate e animali domestici. Florence, 1892, p. 373.
• (2) Strabon, XVI, II, 23.
(3) MoMMSEx, le Provincie romane da Cesare a Diocleziano, Rome, 1890, voi. II, p. 460.
(4) Par exemple à Pouzzoles, C. I. G., 5853 (d'une epoque postérieure) ; C. /. L , X, 1576-1579, 1601 ; 1634, à Ostie : C. I. G., 5892: C. /. L., 14, p. 5; à Ravenne : C. J. L., II, 198, a; à Aquilée : C. /. L., V, 1142; à Trieste : C. /. L., V, 1633, 1679. Il s'en trouve dans la vallee du Danube : à Sarmizegetusa,
ses marchands la Syrie envoyait dans toutes les villes riches des danseurs^ des domestiques, des funamhules, des musiciens, des mimes; la plupart des musiciens, hommes ou femmes, épars dans l'empire étaient syriaques; et syriaques aussi étaient un grand nombre de courtisanes, surtout à Rome où les gracieuses amhubaiœ plaisaient tant aux jeunes gens, et non pas seulement parce qu'elles jouaient bien de la flûte (1). C'est ainsi que de mille façons les sémites de Syrie, souples, ingénieux et rusés, sur tous les points de l'empire, tiraient de l'or et de l'argent en échange des plaisirs et du luxe, pour les engloutir de nouveau dans le luxe et les jDlaisirs en Syrie; mais dans cette perpétuelle et fatigante recherche du plaisir que les hommes sont disposés à payer au poids de l'or, dans ce contact continuel avec la volupté dont on jouit ou dont on fait jouir, cette société avait fmi par subir une espèce de dégénérescence morale. Ce pays de marchands et d'armateurs n'avait jamais été capable de s'assimiler une des grandes conceptions philosophiques, une des grandes idées politiques, une des grandes aspirations artistiques ou littéraires de l'hellénisme, qui aurait pu le conduire vers de plus hauts destins. Sa littérature ne se composait que de mauvais romans grecs, pleins d'histoires de brigands, de magie et d'amour, et que l'on pourrait comparer à nos plus grossiers feuilletons; on négligeait en Syrie les grands arts intellectuels, tels que la sculpture et l'architecture qui n'exigent pas seulement de l'ingéniosité et de l'habiteté, mais de la
C. /. L., 3 (suppl.) 7954; à Apulum : C. /. L., 3 (suppl.) 7761 ; à Sirmium : C. /. L., III, 6443; à Céléia : C. /. L., 3 (suppl.) 11701.
(1) MoMMSEN, le Provincie romane da Cesare a Diocleziano. Rome, 1890, P. II, p.456.
vigueur d'esprit et de la volonté (1). Il n'y avait plus guère que ces cultes erotiques que nous avons déjà vus répandus en Asie Mineure, et ils perdaient dans de grossières pratiques superstitieuses, dans des orgies et des fêtes fastueuses, tout Fesprit philosophique qui peut mettre les hommes en contact avec lïnfmi (2). Partout la vie était facile et peu sérieuse. Au son des crotales et des sistres on avait pour ainsi dire laissé s'endormir les institutions républicaines de la polis grecque qui exigeaient de la vigueur et de l'énergie. Il n'y avait plus ni luttes, ni factions, dans les villes syriaques; l'abondance, les divertissements, les cultes voluptueux, la facilité des rapports avec les classes riches, plutôt que les menaces de la loi, maintenaient l'ordre; les paysans eux-mêmes se résignaient docilement à leur demi servage qui, du reste, n'était pas pénible. Si l'esprit remuant des Syriaques amenait parfois des désordres, surtout dans les villes pleines d'ouvriers, ils s'apaisaient d'eux-mêmes et sans peine. Habitué à des gains faciles, tout le pays payait son tribut, c'est-à-dire la plus grande partie des sommes nécessaires à entretenir larmée romaine, et sans murmurer, avec une indifférence docile. Il ne se plaignait pas de l'impôt, et cependant il ne se rendait pas compte que, grâce à cette armée qui gardait les frontières et assurait la paix, il pouvait envahir l'empire avec ses marchands, ses domestiques, ses joueuses de crotale et ses courtisanes.
En Syrie, pour la Syrie elle-même, Auguste eut peu à
(1) MoMMSEX, le Provincie romane da Cesare a Diocleziano. Rome, 1890, P. II, p. 453 et suiv.
(2) Voy. LucuLLus, De Dea Syria, tableau des mœurs religieuses en Syrie au second siècle et qui peut s'appliquer aussi à l'époque d'Auguste.
faire. Il se contenta d'enlever à Tjr et à Sidon leur liberté, à cause de certains tumultes qui avaient, quelque temps auparavant, éclate' dans ces deux villes (1). La Judée au contraire lui donna de grands soucis. La politique d'Hérode, si sage qu'elle fût; était fort mal accueillie par cet étrange peuple juif, aussi difficile à gouverner que les Syriaques l'étaient peu. Conservateurs fanatiques de la tradition, pleins d'un orgueil national disproportionné avec leur puissance, toujours mécontents, toujours remuants, toujours favorables à une politique opposée à celle qui était en vigueur, les Juifs détestaient Hérode. A cet Iduméen converti depuis peu. à ce fils d'un ministre qui avait usurpé le trône de ses maîtres,, on reprochait sa politique romanophile, comme une trahison, et ses sentiments hellénophiles, comme une impiété. C'était en vain qu'Hérode s'efi'orçait de triompher de son impopularité en recourant aux expédients les plus ingénieux : les partisans de la famille dépossédée, les survivants de cette famille qu'il avait amenés dans son palais en épousant Marianne, nièce des deux derniers Asmonéens, avec le vain espoir de légitimer ainsi son usurpation, ne cessaient de raviver la haine du peuple. Détesté comme usurpateur, impopulaire précisément à cause de ce qu'il y avait de plus intelligent et de plus profitable dans sa politique, peu sûr même de ses intimes, cet Arabe violent, sensuel et soupçonneux, avait établi un gouvernement d'espionnage et de terreur, et, sur des soupçons injustes^ il avait fait tuer Marianne. Il avait ainsi accru encore la haine populaire. Des villes et des particuliers dénonçaient continuellement à Auguste les cruautés d'Hérode; et à ce
(1) Dion, LIV, 7.
moment même, les habitants de la ville de Gadara avaient recours à lui et lui demandaient à être compris dans la province de Syrie (1). Auguste pouvait donc se demander si, en continuant à appuyer Hérode, il ne finirait pas par provoquer en Judée un mouvement grave et profond, dont Rome aurait la responsabilité (2). La situation était difficile : Rome pouvait compter sur Hérode, mais son impopularité n'était-elle pas devenue si grande qu'elle ne pouvait, sans courir de gros risques, continuer à se servir de ce fidèle mais dangereux vassal?
En Syrie, Auguste vit Hérode, donna audience aux habitants de Gadara, considerala situation sous toutes ses faces et demeura convaincu que, malgré ses fautes et ses erreurs, Hérode travaillait à la fois pour le bien de Rome, des provinces orientales et des Juifs. Hérode, lui aussi, dans son petit royaume, comme Auguste dans son immense empire, se trouvait dans une situation pleine de contradictions, et il était obligé d'avoir recours à des moyens dangereux pour réahser les idées les plus sages. Auguste repoussa donc la demande des habitants de Gadara; il continua à se montrer favorable à Hérode; et considérant que c'était un homme intelligent, actif et sûr, il fit de lui son procurateur général pour la Syrie, en le chargeant de surveiller et de diriger les différents procurateurs disséminés dans cette riche province. Et même, le petit roi d'Abila dans l'Antiliban, Zénodoré, étant mort, Auguste donna ses États à Hérode (3). Puis, Ihiver approchant, Auguste revint dans sa chère Samos (4), tandis que Tibère allait
(1) JosÈPHE, A. J.,XY, X, 3.
(2) Id., XV, X, 3.
(3)/d., ibid.
(4) Dion, LIV, 9.
à Rhodes pour y passer l'hiver (1). A Rome cependant la confusion était de plus en plus grande. L'accord avec les Parthes n'avait pas arrêté cet acre ferment d'esprit puritain, avec lequel les classes moyennes, les écrivains, la partie la plus sérieuse de l'aristocratie, continuaient à protester contre Fincomplète restauration aristocratique de l'an 27; et le public, de plus en plus irrité, déversait sa mauvaise humeur sur tout le monde, sur l'aristocratie dont les mœurs corrompues l'indignaient plus que jamais, sur les derniers restes du parti démocratique,, qui s'efforçaient en vain de regagner la faveur populaire, et sur Horace qui avait fini par pubHer ses odes. Après tant d'années laborieuses passées dans la solitude et où il s'était efforcé de transplanter et d'accHmater en Italie les plus beaux mètres, les formes les plus gracieuses, les plus merveilleux motifs de la poésie lyrique grecque, il avait enfin reparu, tout content de son travail, le montrant au public dont il attendait les éloges. Mais il avait été accueilli avec froideur et presque avec hostilité par les critiques et par le public lui-même. Les odes avaient plu beaucoup à quelques gens qui étaient capables de les comprendre, surtout à Auguste qui les avait traitées d'à œuvre éternelle » (2); mais les lettrés, les critiques de profession et le public avaient trouvé mille reproches à faire au petit volume. Rome l'avait lu, Horace étant devenu un écrivain si célèbre qu'on ne pouvait plus ignorer ses œuvres, mais elle n'avait
(1) Suétone, Tib., ÌÌ.
(2) Suétone, Vita Hor. : Scripta... ejus... mansura perpetuo opinatus est, ut non modo saeculare carmen componendum injunxerit, sed et Vindelicam vieto riam Tiberii Drusique. Le jugement porté SUI' rcternité de l'œuvre semble donc concerner spécialement les odes.
pas compris cette œuvre capitale de sa littérature, et, au lieu de l'admirer, elle avait préféré répandre jusque sur son éternelle beauté le mécontentement confus du moment (4). Les puritains furent effarouchés par les poésies erotiques et accusèrent l'œuvre d'immoralité (2) ; les critiques se vengèrent du dédain qu'il avait montré pour les petits cercles littéraires, en vivant à l'écart; le public engourdi qui voulait trouver toutes les choses modernes pires que les choses anciennes, et qui était habitué depuis des siècles à la solennité monotone de l'hexamètre et à la simple cadence du dystique. ne sut pas apprécier la variété des mètres que le poète lui offrait à l'improviste, ni non plus sa langue si raffmée et ses descriptions merveilleuses; et il reprocha un manque d'originalité à cette œuvre qui ne lui plaisait pas, justement parce qu'elle était trop originale. Oui, disait-on, ces poésies étaient gracieuses et se laissaient lire, mais elles étaient toutes des imitations d'Archiloque, d'Alcée et de Sapho (3). L'Italie avait pour ainsi dire peur de reconnaître sa propre
(1) Horace, Epist., I, xix, 35.
(2) La première épitre du premier livre me paraît bien prouver que ce reproche fut adressé à Horace. Il dit qu'il ne veut plus écrire de poésies légères mais s'occuper de poésie morale : V, 10-11.
Nunc itaque et versus et cetera ludicra pono;
Quid verum atque decens, euro et rogo, et omnis in hoc sura.
Ces vers montrent bien qu'il n'avait pas été satisfait de l'accueil fait à ses odes, et comme nous sommes à l'époque où se préparent les fameuses lois sociales de l'an 18, il me paraît probable qu'Horace était conduit à ces études de philosophie morale par l'opinion publique, à qui les odes ne plaisaient ni pour le fond ni pour la forme. Bien des gens disaient appai^emment que ce n'était pas de poètes frivoles que Rome avait besoin, mais d'écrivains austères et capables d'enseigner à bien vivre.
(3) Horace, Epist., 1, iix, 19.
image dans ce miroir de ses contradictions insolubles; elle préfe'rait, en considérant les de'tails et la forme, s'imaginer quii n'y avait là que des imitations d'œuvres grecques. Cependant un grand et terrible désordre avait de nouveau éclaté à Rome, quand Egnatius Rufus, l'édile et le pompier si fameux et si détesté de l'aristocratie, avait posé sa candidature au consulat.
L'aristocratie, habituée depuis plusieurs années, comme au bon temps d'autrefois, à occuper les deux postes de consul, ne voulait à aucun prix qu'un homme d'origine aussi obscure, qui se targuait lui-même de son indépendance vis-à-vis de la noblesse, fût élu au consulat. Mais Egnatius était peut-être le seul candidat qui pût maintenant espérer réussir à Rome, même sans l'aide de la petite oligarchie dominatrice, et malgré l'aversion croissante que l'on avait pour les hommes nouveaux. Cela donnait lieu à une guerre acharnée. On opposa à Egnatius deux candidats très puissants, Caïus Sentius Saturninus, noble d'ancienne famille, et Auguste lui-même, malgré son éloignement et ses refus répétés. Egnatius dut se retirer; Auguste et Sentius furent élus, et Auguste, ayant refusé, on différa longtemps l'élection supplémentaire, si bien que, le 1" janvier de Pan 19, Sentius fut seul à prendre possession du consulat (1). Plein de l'esprit d'archaïsme et de puritanisme qui dominait alors, il voulut être un consul du vieux temps; et on le vit soudain distribuer des coups de fouet à droite et à gauche sur la meute de chiens maigres et faméliques qui rongeaient Tos des finances publiques, sur les voleurs qui prenaient dans le trésor pubhc quelques
(1) Dion, LIV, 10; Velléics Paterculus, II, 92 : [Saturninus] forte solus et absente Caesare consul...
milliers de sesterces et qui n'avaient plus les liaisons^ les amitiés, Tautorité, la fortune quïl fallait pour arrêter cet accès de rage si violent et si imprévu. Aux petits fermiers de l'État, habitués à être traités avec bonhomie, il imposa l'exécution rigoureuse de leurs contrats; il fit vérifier les comptes jusqu'au dernier sesterce; il exigea avec une sévérité implacable les créances que TÉtat n'avait pas réclamées (1); il tourmenta ainsi beaucoup de pauvres gens pour faire à l'État l'économie de quelques milliers de sesterces; et il se fit admirer de tous les sots et de tous les valets de l'aristocratie, qui le considérèrent comme le sauveur de la morale et de la république. C'était là, pensait-on, un homme vraiment digne de l'ancien temps. Sentius en conçut un très grand orgueil, et quand il fallut procéder à l'élection d'un collègue, il se crut assez fort pour pouvoir faire le consul ancien style avec Egnatius Rufus, comme avec les petits fermiers de Rome; et il déclara que si Egnatius Rufus présentait sa candidature, il refuserait de l'inscrire au nombre des candidats. Mais Egnatius Rufus avait de la popularité, de l'audace et de l'ambition; il ne fut pas intimidé, et il posa sa candidature contre celle de Lucrétius Vespillon, noble qui avait été du nombre des proscrits de l'an 42, et qui avait combattu à Philippes; et quand Sentius eut rayé son nom de la liste des candidats, il ne s'en tint pas là : il se mit à rechercher les suffrages, en défiant le consul et tous ceux qui appuyaient celui-ci de leurs applaudissements et de leurs éloges (2). Les conservateurs et le parti populaire firent encore une fois appel à toutes leurs forces,
(1) Velléius Paterculus, II, XCII.
(2) Ibid., II, XCII, 4.
pour combattre ou pour défendre Rufus; Sentius, fui^eux, déclara que^ même si Rufus était élu, il ne le proclamerait pas (1 1 : de part et d'autre on eut recours d'abord à l'argent, puis aux coups de bâton. Des troubles commencèrent: le sang coula (2); la coterie aristocratique, si vieille pourtant, retrouva toute la fougue de la jeunesse: elle voulut donner une leçon et demanda que Sentius fît une levée et des massacres. Mais quand on en fut là, le courage manqua au terrible consul, qui. ne voulant pas devenir l'émule d'Opimius et de Nasica, refusa. Les deux partis en furent réduits à lutter Tun contre l'autre en se faisant un obstructionnisme mutuel, aussi violent que ridicule, et qui remplit Rome de troubles: cela dura si longtemps qu'au mois de juin le second consul n'était pas encore élu (3). A la fin la coterie aristocratique comprit qu'à elle seule^ elle n'aurait jamais raison de l'indomptable pompier: et de nouveau elle se tourna vers Auguste pour lui demander de lui venir en aide.
Au milieu de ces tumultes on inaugura Taqueduc de VAqua Virgo, construit par Agrippa (4) : c'était une œuvre remarquable dans ce perfectionnement des services publics que tout le monde réclamait à Rome. Sur ce point personne ne regrettait le vieux temps. Quant à Auguste, bien que le sénat et les particuliers lui demandassent de revenir à Rome, il s'arrêtait en
(1) Velléius Paterculfs, II, xcii, 4.
(2) Dion, LIV, 10; il me pai*aît vraisemblable que les tumultes dont parle] Dion éclatèrent pendant cette dernière partie de la lutte, qui dut être la plus violente.
(S) Dion, LIV, 10.
(4) C. /. L., XI, 861. L'inscription nous prouve qu'en juin Sentius était encore seul consul; C. /. L., 2255; vers le milieu du mois d'août la nomination de son collègue n'était pas encore connue en Espagne.
chemin à Athènes (i), où il se trouvait en même temps que Virgile. Celui-ci avait entrepris un long voyage en Orient pour visiter les lieux où se passait son poème, avant d'y mettre la dernière main, et il s'était rencontré dans la métropole attique avec son illustre ami. Auguste temporisait, et probablement pour les mêmes raisons qu'avaient les autres de lui demander de rentrer, si ce n'est quii songeait aux dangers qui résulteraient pour lui de sa présence à Rome, tandis que les autres en voyaient les avantages pour eux; et il attendait, espérant que les deux partis termineraient entre eux leur discorde, et qu'il pourrait attendre que la tranquillité fût rétablie pour rentrer à Rome. Mais comme tout allait de mal en pis à Rome, il lui fallut se résoudre à y revenir. Il partit donc au mois d'août pour ritaUe, ramenant avec lui Virgile dont la santé était ébranlée et qui renonçait à son voyage à peine commencé. Le poète et le président revinrent donc ensemble; mais à Brindes, se sentant malade, le poète dit adieu pour toujours à son grand ami, au protecteur à qui il devait d'avoir pu composer son œuvre. Auguste continua son voyage vers la Campanie, où une députation des hommes les plus éminents de Rome venaient à sa rencontre. Ils étaient accompagnés d'une partie des préteurs et des tribuns, et ils avaient à leur tête Q. Lucrétius Vespillon, le candidat qui disputait en vain la place à Egnatius (2). Le prétexte était de rendre honneur à Auguste au nom de toute la ville, et de l'informer de l'état misérable dans lequel se trouvait Rome; mais ce que voulait en réalité la coterie aristocratique, c'était gagner son appui. Les
(1) Fpontin, De Aquaeduc, 10.
(2) Dion, LIV, 11; Mon. anc, II, 34.
8iO GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
principes viri venaient demander au pre'sident l'échec de la candidature d'Egnatius; et ils surent si bien agir et si bien dire, qu'ils lui persuadèrent que le seul remède à apporter, c'était d'avoir recours à ses pouvoirs discrétionnaires^, et d'élire lui-même le consul, en se substituant aux comices. Auguste céda: il donna encore une fois gain de cause aux conservateurs, en élisant Lucrétius, l'ancien proscrit (1). Le parti aristocratique s'apprêtait à recevoir Auguste en grande pompe à Rome, en prenant pour prétexte la victoire sur les Parthes que l'on exagérait, la question orientale enûn réglée, l'Orient ramené à une docile obéissance; mais c'était en réalité surtout pour le remercier d'avoir abandonné Egnatius. L'échec infligé au pompier trop zélé avait à leurs yeux plus d'importance que la mission en Orient. Mais le prudent Auguste, qui ne voulait jamais exaspérer ceux qu'il était obligé de blesser, ne se prêta pas à cette manifestation triomphale; il s'approcha sans bruit de Rome, et à l'improviste, dans la nuit du 11 au 12 octobre, il entra sans qu'on s'en aperçût, comme un simple particulier (2). Le matin, le parti qui se préparait à insulter les vaincus, par des fêtes en l'honneur d'Auguste, sut qu'il était déjà dans sa demeure du Palatin, et que tous ces beaux préparatifs étaient inutiles.
(1) Diox, LIV, 10.
(2) Ibid.
LES GRANDES LOIS SOCIALES de l'an 18 avant Jésus-Christ.
Peu de temps auparavant, le 21 septembre (1)^ Virgile e'tait mort à Brindes, où il venait de débarquer, après avoir fait un testament d'après lequel il laissait à son demi-frère la moitié de sa fortune, qui lui venait de ses amis, et qui s'élevait à 10 millions de sesterces, un quart à Auguste, un douzième à Mécène et le reste à deux hommes de lettres de ses amis, Lucius Varius et Plotius Tucca (2). C'est ainsi qu'à cinquantedeux ans le doux poète des Géorgiques et des Eglogues avait posé pour toujours sa tête sur son œuvre inachevée, ne laissant qu'un assemblage imparfait d'admirables morceaux encore mal reliés les uns aux autres. Il n'avait pas pu fondre ensemble les matières si nombreuses et si diverses dont il s'était servi pour composer son poème : l'élément dramatique et l'élément symbolique, l'archéologie latine et la mythologie grecque, la philosophie et la légende, Thistoire et la poésie. Les personnages secondaires du poème, comme Didon et Turnus, sont vivants et humains;
(1) DoNATius, Vila, p. 62 et suiv. R. — Saint Jérôme, Ad an., 2,000. Il y a une erreur dans Servics, Vita, p. 2 L.
(2) DoNATius, Vita, p. 63 i?; Probus, p. 1 IC; Servids, Prooem, jEn., p. 2.
mais Énée est un pieux automate dont les fils sont entre les mains des dieux, ces dieux qui ne sont plus les êtres humains qui vivent et qui s'agitent dans l'Olympe d'Homère, et qui ne sont pas encore les symboles abstraits des religions métaphysiques. La description de l'incendie de Troie est une merveille de mouvement et de couleur, mais le poème manque de souffle épique., parce que tout y est préétabli : Énée. ce pieux fantoche, sera vainqueur sans avoir rien fait que de prononcer d'ennuyeux discours, et Turnus, malgré son courage, sa valeur et sa fougue, sera vaincu, parce que cela est nécessaire aux destinées de l'Italie. Nous rentrons dans Ihumanité avec l'histoire de Didon et dÉnée; mais cette histoire aussi est brusquement tronquée, comme l'exigent les nécessités philosophiques du poème, qui font partir Énée comme elles l'ont fait arriver, comme elles l'ont fait s'éprendre de la reine, automatiquement et pour justifier les guerres futures entre Rome et Carthage. Il y a dans la description du Latium primitif une fraîcheur et une douceur presque musicales; mais cette description se trouve dans un mauvais cadre, enserrée dans l'épaisse structure d'un poème guerrier, où Ion sent trop l'imitation de VIliade, et qui est plein de batailles dont le récit trop sommaire manque de netteté. On sent que Virgile n'en a jamais vu, qu'il reproduit des descriptions faites par d'autres, prenant çà et là des détails pittoresques, mais sans savoir en faire un tout vraiment vivant. Le plan du poème était gigantesque; il était plus grand que celui de l'Iliade; de même, dans la civilisation et la politique, les œuvres de Rome furent toutes gigantesques et dépassèrent celles de la Grèce. V Enéide n'est plus un simple drame humain comme la querelle d'Agamemnon et d'Achille ; Virgile
voudrait y exposer d'une façon dramatique toute la philosophie de la longue histoire d'un grand peuple, faire passer dans la vision crépusculaire de la cité sainte qui domine le monde, un souffle épique, recueillir et faire revivre dans un re'cit plein de vie toutes les traditions de l'ancienne rehgion mourante. Si l'exécution avait répondu à la grandeur de lidée, Virgile aurait composé là le chef-d'œuvre de la littérature universelle; il aurait dépassé Homère, et Dante n'aurait pu l'égaler. Malheureusement, comme toutes les œuvres de Rome, celle-ci encore, dont le plan était si grandiose, demeura à létat d'ébauche. Virgile, du reste, fut le premier à le reconnaître; et en mourant il donna à Varius et à Tucca l'ordre de brûler son manuscrit. Il ne prévoyait guère ce que son œuvre allait devenir avec les siècles dans l'imagination des hommes, et que le monde, devenu chrétien, verrait une clarté prophétique dans cette vision crépusculaire de Rome, comme ville sainte, qu'il avait eue en regardant le passé. Les 10 milUons de sesterces donnés au poète par l'aristocratie politique de Rome étaient perdus; l'Italie n'aurait pas le grand poème national si longtemps et si impatiemment attendu; Varius et Tucca allaient brûler le précieux manuscrit, en obéissant aux ordres du mourant...
Poète digne d'envie, malgré tout, Virgile mourait en pleine faveur populaire, sous le regard attendri de l'Itahe qui s'était éprise de lui, et qui attendait de lui depuis trop longtemps et avec trop de confiance un chef-d'œuvre, pour ne pas trouver plein de beautés sublimes, quel qu'il fût, le poème qu'il laissait. S'il présentait des défauts, on les imputerait à la destinée qui n'avait pas laissé à l'artiste le temps de mettre à son œuvre la dernière main. Horace au contraire, mé-
content et découragé par le froid accueil fait aux Odes, inquiet aussi des reproches qu'on lui adressait dans le parti puritain^ s'était mis à étudier la philosophie morale, et il cherchait à prendre place dans le groupe de ceux qui voulaient corriger les mœurs du temps; il était revenu au genre satirique, mais avec un esprit plus mûr et plus pondéré, avec une ironie plus fine et plus profonde: et il s'était mis à composer des épîtres où, parlant toujours de quelque événement survenu naguère, il se promenait avec sa lanterne de philosophe parmi les vices, les mensonges et les contradictions de son époque. Mais il allait le plus souvent un peu au hasard et suivait les caprices de ses impressions, de son imagination, et de ses lectures, sans jamais s'astreindre à un itinéraire imposé par une doctrine quelconque.
Ac ne forte roges, quo me duce, quo Lare tuter ;
Nullius addictus jurare in verba magistri
Quo me cumque rapit tempestas, deferor hospes (1).
Mais bien que ces épitres morales fussent écrites probablement dans le but de regagner les faveurs du pubHc romain, le naturel, chez Horace, était plus fort que les intentions, si bien que^ même dans ces divagations satiriques et philosophiques, comme dans les divagations lyriques des années précédentes, il lui arrivait continuellement de contrarier les inclinations populaires. L'époque était si bizarre que les choses n'aboutissaient plus jamais aux résultats que Ton aurait pu prévoir. Auguste avait eu l'idée de sortir de Rome et d'aller conclure un accord avec les Parthes pour échapper aux difficultés intérieures; et voici que
(1) Horace, EpUrês, I, i, 13 et 8uiv.
l'accord qu'il avait conclu le ramenait plus que jamais dans ces difficulte's. Le sénat, que son entrée furtive dans Rome n'avait nullement découragé, s'était empressé de lui exprimer d'une façon encore plus significative l'impatience avec laquelle l'Italie l'avait attendu, en déclarant jour férié le 12 octobre^ date de son retour, en instituant pour ce jour la nouvelle solennité des Augustalia, en décidant qu'on élèverait un autel à la Fortune du retour à la porte Capène, près du temple de l'Honneur et de la Valeur, et en ordonnant enfin aux pontifes et aux vestales de faire tous les ans, au 12 octobre, un sacrifice sur cet autel (1). Par ces honneurs, le sénat ne dépassait pas les sentiments du public qui depuis longtemps était impatient de montrer à Auguste son admiration pour les hauts faits qu'il avait accomplis en Orient, et qui voulait le charger d'une mission encore plus grave : la réforme des mœurs. Les derniers scandales avaient ému à un tel point les puritains et les traditionalistes, que tous désormais, bien que pour des motifs différents, réclamaient une réforme sociale sérieuse et efficace. Irrité par la longue lutte à laquelle avait donné lieu la candidature d'Egnatius Rufus, enhardi par la faveur publique et par le triomphe final, le parti de la noblesse osait enfin demander ouvertement ce qu'il avait, durant de si longues années, désiré en secret : l'épuration du sénat, l'expulsion des intrus de la révolution, le retour à une constitution, sinon tout à fait aristocratique, du moins timocratique, c'est-à-dire basée sur le privilège du cens, l'exclusion des magistratures de ceux qui n'avaient pas une certaine fortune. Les classes
(1) Mon. ANC, II, XXVII, 33 (lat.); VI, 7-14. C. J. L., P, p. 332; Dion, LIV, 10; Cohen, p. 78-79; 138; Aug., Cil, 107-108.
moyennes, les meilleurs d'entre les chevaliers, les intellectuels de plus en plus me'contents et aspirant à d'impossibles perfections voulaient aussi, bien que pour d'autres motifs, cette épuration ; et sans prendre garde qu'ils allaient eux-mêmes barrer la route par laquelle ils auraient pu entrer au sénat, ils disaient bien haut qu'il fallait avoir un petit sénat composé d'hommes de valeur^ et non un sénat énorme, comme celui d'alors qui comprenait de huit à neuf cents membres, mais ils réclamaient aussi, et cette fois sur un ton plus impérieux, des lois qui obligeraient les riches à mener la même vie modeste et vertueuse, à laquelle ils étaient eux-mêmes astreints par leur pauvreté; des lois qui réprimeraient les désordres les plus scandaleux de la vie privée. Un homme sage et fort, un homme épris du bien public, qui saurait ramener à Rome la Pudeur chassée par tant d'horreurs : voilà ce qu'on réclamait partout en Italie. Et qui pourrait être cet homme, sinon Auguste? Aussi, dès qu'il fut rentré, se vit-il assiégé par une foule empressée d'admirateurs qui voulaient l'obliger d'une façon ou dune autre à être, malgré lui, le sauveur de Rome, de l'itahe, de l'empire et du monde ; avant la fin de Tannée on proposa de le nommer prœfectus morum, avec les pouvoirs d'un censeur (1); des députations affluaient continuellement, pour lui répéter que Rome et lltaUe étaient lasses du désordre, pour le supplier de corriger à sa guise tous les abus, de proposer autant de lois qu'il le jugerait bon, d'agir enfin et de nettoyer l'abominable sentine du monde (2). Cette grave question occupait tellement l'esprit public que Tite-Live, arrivé dans
(4) Mon. anc, III, 11-12. Voy. la note. (2) Dion, LIV, 10.
l'histoire qu'il composait à l'année 195, où fut abolie la loi Oppia contre le luxe des femmes, crut devoir exposer longuement les discussions qui avaient eu lieu à cette époque, le discours de Caton et la réponse de ses adversaires, et il y introduisit probablement bon nombre des arguments que Ton invoquait alors pour ou contre les lois sur les mœurs (1). Le courant populaire était maintenant si fort que personne n'osait plus s'y opposer: seul, Horace, condamné désormais à penser sur tous les points autrement que ses concitoyens, répandait à pleines mains dans ses épitres des réfutations ironiques de ce mouvement puritain qui prétendait régénérer le monde par des lois écrites sur le papier^ alors que le vice et la vertu sont des choses intérieures, des attitudes du sentiment et de la pensée. Si les hommes n'apprennent pas dès leur enfance à distinguer le bien du mal et à réfréner leurs passions vicieuses, s'ils se laissent emporter par le désir trop violent des honneurs, des plaisirs, des richesses, s'ils écoutent ce que dit Janus summus ah imo — le cours de la Bourse, ainsi que nous dirions aujourd'hui...
0 cives, cives, quaerenda pecunia primumst; Virtus post nummos (2) ;
s'ils prennent pour mesure de la dignité le cens nécessaire pour remphr les charges publiques, la vertu ne sera jamais qu'une inutile chimère. « Voulez-vous savoir, dit-il, pourquoi je ne suis d'accord sur aucun point avec mes concitoyens? Mais avec qui pourrais-je être d'accord^ Les uns ne songent qu'à s'enrichir, les autres qu'à mettre de beaux vêtements et à se passer
(1) TiTE-LivE, XXXIV, 2-8.
(2) Ep., I, I, 53 et suiv.
tous leurs caprices de villas, de festins, et de voyage (1)... » L'essence de la morale est l'éducation vigoureuse de l'esprit et du cœur, l'examen assidu que chacun doit faire de ses pense'es et de ses sentiments (2). V Iliade et V Odyssée semblent à Horace un merveilleux manuel de morale pratique, car les hautes classes qui prétendent corriger les défauts des autres peuvent y découvrir sans cesse leurs propres défauts. Dans un vers merveilleux, Horace condense toute la philosophie de la politique :
Quidquid délirant reges, plectuntur Achivi (3).
« Les rois font des sottises, et c'est le peuple qui les paie. » A la tendance universelle au luxe et au plaisir, Horace aimait à opposer sa vie simple, son amour pour la campagne, son indépendance, en répondant ainsi à tous ses adversaires et critiques du parti puritain que ses actions valaient mieux que leurs paroles. « Je préfère manger du pain rassis et être libre^ que de me bourrer de gâteaux de miel au service des prêtres (4). » « Que celui qui veut vivre selon la nature construise sa maison à la campagne et non en ville (5). » « L"eau qui va faire éclater les conduits des acqueducs est-elle plus pure que celle qui murmure dans les ruisseaux au penchant des collines (6) ? » Et nous le voyons se quereller avec son fermier qui veut aller servir à Rome où l'attirent les tavernes toujours ouvertes et les mauvais lieux (7). Comment peut-on espérer ramener les
H)Ep., 1,1, 70 et suiv.
(2) Par exemple dans VEp., I, ii, 32 et suiv.
(3) Ep., I, II, 14.
(4) Ep., I, X, 10.
(ô) Ep., I, X, 12, 15.
(6) Ep., I, X, 20.
(7) Ep., I, XIV, 21.
citoyens libres affranchis à la campagne, alors qu'on a tant de peine à y retenir les esclaves ? Il est donc évident qu'Horace aimait peu le puritanisme artificiel alors à la mode, qu'il se plaisait à montrer à ses contemporains, sur leur personne, les signes, qu'ils ne voulaient pas voir, de toutes les maladies des civilisations corrompues : le violent et universel désir de gagner de l'argent (1), l'orgueil effréné (2), Tamour du luxe et du plaisir, cette agitation sans résultat, qui dans toutes les civilisations est l'effet d'une richesse et d'une sécurité excessives, cette surexcitation nerveuse qu'Horace appelle strenua inertia (3). Pourquoi les riches ne sont-ils jamais contents, pourquoi veulent-ils tantôt une chose et tantôt une autre; et pourquoi après avoir désiré très vivement une chose, en sont-ils rebutés dès qu'ils la possèdent ? Chose plus grave, les pauvres ne commencent-ils pas à être atteints de la même maladie que les riches?
Quid pauper? Ride : mutât cenacula, lectos, Balnea, tonsores, conducto navigio aeque Nauseat ac locuples, quem ducit priva triremis (4).
La conclusion de cette philosophie est bien simple. Le bonheur ou le malheur découlent des sources mêmes de l'âme et non point des causes extérieures; c'est très sottement que les hommes qui ne la connaissent pas, s'imaginent pouvoir atteindre la fortune en la poursuivant dans un vaisseau à voiles déployées ou dans un char traîné par des chevaux au
(1) Ep., I, I, 43 et suiv. ; II, vi, 29 et suiv. (2)Ep..I, VI. 49.
(3) Ep., I, II, 28.
(4) Ep.. l, X. 91.
galop (1). Horace a enfin Taudace de dire à tout ce monde qui du matin au soir réclamait le respect des lois, que c'est une bien misérable chose que cette vertu qui consiste seulement à respecter les sénatusconsultes. les lois et le droit civil. Que de mauvaises actions^ dit-il; on peut commettre même en respectant les lois! Le public considère comme un honnête homme celui qui sacrifie, comme il le doit, aux dieux le porc ou le bœuf, même si ensuite il demande tout bas à Laverna, la déesse des voleurs, de pouvoir faire impunément, et tout en passant pour un saint homme, des fraudes et des larcins. C'était dire bien nettement que le puritanisme de son temps ne lui paraissait être qu'une forme plus raffinée de la fourberie.
Mais Horace était un poète solitaire à qui ses rentes suffisaient pour vivre, tandis qu'Auguste était le maître du monde. Le premier pouvait penser et écrire tout ce qu'il voulait; l'autre, au contraire, était le serviteur de la foule. Les contradictions auxquelles l'esprit critique du poète se plaisait à faire la guerre du fond de son cabinet de travail, et sur lesquelles il voulait remporter la victoire stérile de la pensée critique, s'imposaient au contraire au chef de l'empire comme des forces qui dépassaient infiniment les siennes. Qu'elles fussent ou non chimériques, les aspirations puritaines étaient devenues si intenses et si universelles, qu'il était bien difficile de n'en pas tenir compte, d'autant plus que si Auguste avait beaucoup fait pour la plèbe de Rome et pour l'aristocratie, il n'avait donné aux classes moyennes qui réclamaient ces lois, que la satisfaction platonique de l'accord avec les Parthes et la réparation, qui se faisait très lentement, des routes de la pénin-
(1) Ep., I, II, 28.
suie. Enfin Auguste ne pouvait pas considérer ces aspirations avec le scepticisme d'Horace. Assurément elles étaient alimentées par de vieilles haines et des considérations intéressées; mais elles provenaient aussi d'une compréhension saine de la vie et correspondaient à une longue tradition nationale. De nombreuses lois, semblables à celles que l'on réclamait alors, avaient été proposées et appliquées dans le cours des siècles précédents. C'était là, évidemment, une preuve que plusieurs générations les avaient jugées efficaces pour ralentir au moins les progrès de la corruption. Pourquoi ces lois n'auraient-elles pas, dans le présent aussi, conservé leur force? L'exemple des anciens devait donner du courage à un admirateur aussi fervent de la tradition que l'était Auguste. En effet si Auguste^ sans la refuser d'ailleurs (1)^ n'usa pas de la puissance de censeur et de la
(1) Les historiens modernes ne veulent pas s'en rapporter à Diox, LIV, 10, et à Suétone (Aug., 27) qui, en donnant, il est vrai, des détails différents, disent qu'Auguste eut la cura morum et que par conséquent il l'accepta. Ils accueillent au contraire l'affirmation opposée du Mox. axc. (Gr.) III, 11-21. Et cependant Auguste n'a pas pu faire la lectio senatus de l'année suivante en usant de la puissance tribunitienne, comme il le dit dans le Mon. anc. où il fait allusion évidemment à la proposition des leges Juliae. Cette lectio dut être faite en vertu des pouvoirs de censeur qui lui avaient été conférés en même temps que la cura morum. Il convient d'ajouter que Dion rapporte (LIY, 16) une autre mesure prise par Auguste en vertu de ses pouvoirs de censeur, ei que nous en aurons encore d'autres à citer dans la suite qui ne peuvent s'expliquer que par les pouvoirs que lui conférait la cura morum. Toutes ces considérations me portent à croire que Dion et Suétone sont moins loin de la vérité qu'il ne semble, et que le Mon. anc. n'est pas entièment dans le vrai. Auguste ne fit que très rarement usage des pouvoirs de censeur et des autres pouvoirs qui lui avaient été conférés avec la cura morum; ce n'est pas en usant de ces pouvoirs, mais en proposant comme tribun, des lois dans les comices qu'il travailla à la réforme des moeurs. Mais il est inexact de
cura niorum aussi vite et aussi largement que le réclamait rimpatience du public, il se résolut du moins à reprendre avec plus d'attention l'étude des lois de réforme commencées depuis si longtemps; et il chargea une commission de sénateurs (1 1 de préparer avant tout une loi contre le célibat. Mais il ne voulait pas de décisions précipitées dans une chose aussi grave; il voulait seulement, par ces études préparatoires, donner une première satisfaction au public et tout régler avec soin à l'avance, de façon à ce que la réforme fût plus facile et présentât moins de danger, quand il ne serait
dire qu'il n'ait jamais eu recours à ces pouvoirs, et que par conséquent il ne les ait pas acceptés. Dans le Mox. anc, Auguste, arrivé au terme de sa vie, a pu dire ce qu'il a dit simplement par amplification, et prétendre n'avoir jamais eu recours à des pouvoirs dont il n'avait en réalité usé que très rarement, et dans des cas très particuliers. Dion et Suétone n'ont donc pas tout à fait tort. Mais Diox (LIV, 10) fait une confusion quand il dit qu'en l'an 19 la cura morum fut donnée à Auguste pour cinq ans. Auguste dans le Mon. axc. (Gr.) III, 11-12, nous dit que la cura montm lui fut offerte en l'an 49 et en l'an 18. Pourquoi deux fois et à un an de distance? L'explication la plus vraisemblable est qu'en Tan 19, elle lui ait été donnée pour jusqu'à la fin de l'an 18, c'est-à-dire pour jusqu'à la fm de son decennium de présidence; et qu'en l'an 18 elle lui ait, au contraire, été donnée pour le quinquennium 17, 12, c'est-à-dire pour le quinquenni um dont on prolongeait ses autres pouvoirs. Dion aurait donc confondu la première et la seconde attribution. Il serait en effet étrange qu'en l'an 19 on lui eût donné la cura morum pour cinq ans, alors qu'on ne savait pas s'il accepterait la prolongation de ses autres pouvoirs. Et ainsi on s'explique qu'Auguste dise qu'en l'an 11 on lui ait offert de nouveau la cura morum. Nous verrons comment on peut alors comprendre le regimen perpetuum dont parle Suétone.
(1) C'est ainsi qu'Auguste, selon Diox (LUI, 21), avait coutume de procéder pom^ toutes les lois de quelque importance, et ce fut ainsi qu'il dut mettre à l'étude ces lois sociales si graves et si dangereuses, et qui s'attaquaient à tant d'intérêts. Dion luimême, d'ailleurs (LIV, 16), nous donne à entendre que ces lois furent précédées de longs pourparlers avec le sénat et les groupes les plus influents.
plus possible de la différer. Une occasion favorable allait se présenter. Le 15 décembre on inaugura l'autel de la Fortune du retour; l'an 19 s'achevait; l'an 18 commençait, le dernier de la présidence d'Auguste. Les pouvoirs du princeps allaient expirer à la fin de cette année-là. Mais personne ne voulait admettre, ni même supposer qu'Auguste se retirerait. Une année ne pouvait suffire pour mener à bien un travail aussi grand que la réforme des mœurs; tout le monde voulait donc Auguste à la tête de l'État, pour qu'il proposât ces lois, comme dix ans, auparavant on l'avait voulu pour rétablir la paix. Et Auguste, soit qu'il y consentît volontiers, soit qu'il ne pût faire autrement, soit pour l'un et lautre motif, était disposé à accepter un renouvellement de ses pouvoirs. Mais il ne voulait pas cependant se charger de nouveau et à lui tout seul de ce fardeau si lourd et que les exigences du public aggravaient tous les ans; il méditait donc une nouvelle organisation, la troisième en dix ans, de l'autorité suprême. Il aurait un collègue, Agrippa, et partagerait avec lui les honneurs et les soucis, les privilèges et les responsabihtés de la charge. Il l'avait donc invité à revenir de Gaule où il venait d'accomplir certains actes importants dont nous parlerons bientôt; et tandis qu'il Tattendait à Rome et qu'il discutait avec la commission "des sénateurs les différentes propositions qui avaient été faites, il sauvait le poème de Virgile et conservait ainsi à l'Italie l'œuvre où toutes les aspirations nationales avaient été traduites en vers mélodieux. Grâce à son intervention auprès de Varius et de Tucca, les exécuteurs testamentaires de Virgile osèrent désobéir au mort, et au lieu de brûler VÉnéide^ ils travaillèrent à en rétablir le manuscrit. Singulière ironie des choses : au moment même où l'Italie tout entière réclamait le
retour à l'autorité sacro-sainte des lois, Auguste annulait, d'une façon révolutionnaire et aux applaudissements de tous, la volonté suprême d'un mort qui, pour les anciens Romains^ avait la force d'une loi inviolable. Un chef-d'œuvre littéraire valait bien, pour cette génération, un sacrilège. C'était là une noble hardiesse pour un État d'une culture haute et raffinée, mais un mauvais début pour un pays qui prétendait vouloir revenir à la discipline d'un gouvernement militaire. Mais Tite-Live avait dit : Nec vitia nostra nec remedia pati possumus. A mesure que la commission s'efforçait de préciser dans ses détails la loi sur le célibat, on se rendait compte que toute réforme de ce genre ne pourrait échapper à une antinomie insoluble. Faire une loi contre le célibat, cela signifiait décréter, d'une façon plus ou moins claire, l'obligation pour tous les citoyens de se marier, comme cela avait été proposé un siècle auparavant, quand le mal ne faisait que commencer, par Quintus Métellus Macédoniens dans son fameux discours De proie augenda. Mais il était évident que pour faire comme jadis du mariage un devoir auquel il ne serait pas permis de se soustraire, il faudrait rendre au père les droits qui autrefois correspondaient à ce devoir : les droits sur sa femme, sur ses enfants, sur ses propriétés; il faudrait restreindre toutes les libertés qui avaient peu à peu détruit l'ancien despotisme du père de famille; il faudrait surtout faire disparaître le féminisme, cette émancipation progressive de la femme, qui approchait maintenant d'une liberté entière. Tout le monde était en effet d'accord pour reconnaître que cette liberté était la cause principale de la dissolution de l'ancienne famille. Mais bien qu'Auguste fùt^. comme nous dirions aujourd'hui, un adversaire du féminisme^ il ne voulait pas mener la
réforme par des chemins trop difficiles, ni chercher à porter atteinte à aucune de ces libertés qui avaient détruit l'ancienne famille. 11 y avait trop longtemps que les hautes classes usaient et abusaient de ces libertés; elles couvraient maintenant trop d'intérêts et trop d'habitudes invétérées. On retombait dans une nouvelle contradiction : c'était l'État, que la dissolution de la famille avait si fortement ébranlé^ qui devait entreprendi'e de réorganiser la famille. Auguste préférait voir si, au moyen d'un système artificiel de prix et de peines, on ne pourrait pas amener les citoyens égoïstes à se marier, tout en conservant ce régime de dangereuse liberté. Mais l'entreprise n'était pas facile, et les mois passaient, sans qu'on pût parvenir à une conclusion. Par bonheur, Agrippa rentra enfin à Rome; et quand Auguste eut auprès de lui son énergique ami, le gouvernement retrouva un peu d'activité. On commença par régler dans ses détails la nouvelle organisation du pouvoir suprême. Tous les pouvoirs d'Auguste, avec la cura morum. seraient prolongés pour cinq ans; on lui donnerait pour collègue Agrippa avec des pouvoirs égaux aux siens, c'est-à-dire la puissance tribunitienne, la haute surveillance sur les provinces, le droit de rendre des édits, et peut-être aussi la cura morum. Les historiens modernes, hypnotisés par l'idée préconçue qu'Auguste voulait fonder une monarchie, n'ont compris ni l'importance ni la signification de cet acte par lequel Auguste, après avoir été seul pendant dix ans à la tête du gouvernement, introduisait de nouveau dans cette fonction suprême encore si incertaine, un des principes les plus anciens et les plus universels des magistratures républicaines, le coUegimn, au risque de rompre de nouveau l'unité de l'État qui s'était trouvée reconstituée par l'autorité d'un princeps. On V. lo
voit par là combien peu il songeait à fonder une monarchie et une d^-nastie. La re'publique. qui pendant tant de siècles avait eu à sa tête deux consuls annuels, aurait maintenant, au-dessus des consuls, deux principes choisis pour cinq ans ^ 1 . Et alors enfin, quand le sénat ■et le peuple eurent approuve' cette nouvelle organisation du pouvoir suprême et conservé à Auguste, pour <iinq nouvelle? années, la cura morum. il se décida à tenter, avec l'appui d" Agrippa, l'épuration du sénat. Mais il y apporta toute sa prudence. Il jugeait que pour purifier le sénat, il serait nécessaire de réduire à trois cents (2) au plus le nombre des sénateurs. Pour ne pas faire trop de mécontents, il décida d'accueillir dans le nouveau sénat au moins six cents membres. Cette concession faite aux droits acquis des sénateurs, il ne voulut même pas encourir la haine des exclusions nécessaires, et il imagina pour le choix des sénateurs un mode singulier que l'on pourrait appeler la cooptation roulante ou le crible automatique et grâce auquel les deux ou trois cents d'entre eux qui devaient être exclus se trouveraient un beau matin mis à la porte du sénat, pour ainsi dire, sans s"en être aperçus, et surtout sans pouvoir imputer leur disgrâce à personne. Après avoir prêté solennellement serment
(1) Dio.v, LIV, 12 : La phrase vague dans laquelle il est question de cette prolongation du pouvoir, aùxò;... TrpoaéÔSTo, ne saurait nous amener à croire qu'Auguste ait décidé de lui-même cette prolongation qui dut au contraire être approuvée par le sénat, et peut-être aussi par le peuple. Dion fait souvent des ■«rreurs de ce genre. Mais le passage où il dit : -cCô 'Ayç,im:a.oi>la Te i$ lao'j Tnp éa-jTtô xal iry sÇ&uaîav tyjv ôr,[xapytxr(V... 'î'ocoxô semble indiquer qu'Agrippa avait les mêmes pouvoirs qu'Auguste, et par conséquent aussi la cura morum: c'est ce que semble prouver aussi ce fait qu'Agrippa, vers la fin de son quinquennium, prit part, comme nous le verrons, à une lectio senatus.
(2) Dion. LIY. 14.
que dans cette affaire il n'avait pas autre chose en vue que le bien public, Auguste choisirait pour faire partie du sénat, les trente citoyens qu'il jugerait les plus dignes; ceux-ci. après avoir prête' le même serment^ présenteraient chacun une liste de cinq citoyens, les plus dignes à leur avis de devenir sénateurs; et sur chacune de ces listes, on tirerait un nom au sort. Les trente citoyens indiqués ainsi par leurs collègues et par le sort, iraient rejoindre au sénat les trente sénateurs désignés par Auguste, et ils auraient à leur tour à composer chacun une liste de cinq citoyens parmi lesquels un sénateur serait choisi par le sort, comme précédemment. Et on recommencerait ainsi vingt fois, pour arriver au nombre des six cents sénateurs. De cette façon personne ne serait exclu par personne^ et les sénateurs évincés ne pourraient s'insurger que contre le sort. Parmi tant d'idées ingénieuses de cet habile politicien, aucune peut-être ne fut plus ingénieuse. En réalité elle était par trop ingénieuse, et, comme il arrive souvent en pareil cas, elle ne réussit pas. Tous ceux qui avaient quelques raisons de croire qu'ils ne passeraient pas par les trous du crible, se remuèrent aussitôt. Dès qu'Auguste eut annoncé de quelle façon il procéderait au choix des sénateurs, les hommes les plus éminents se virent en butte aux prières et aux supplications de leurs collègues plus obscurs; fatigués par ces demandes, beaucoup d'entre eux firent ce qu"Auguste avait coutume de faire dans les conjonctures difficiles, et ils s'éloignèrent de Rome; il arriva ainsi que, à peine commencés, les scrutins furent ralentis par une première difficulté : un certain nombre des sénateurs choisis n'étant plus à Rome, ils ne pouvaient pas composer leur liste. On chercha à y remédier en tirant
au sort, pour remplacer les absents, des sénateurs parmi ceux qui e'taient déjà choisis; les opérations purent continuer grâce à cet expédient, plus lentement, il est vrai, qu'on ne l'avait pensé tout d'abord^ alors qu'il s'agissait de faire passer au crible les noms les plus illustres, qu'on ne pouvait exclure; mais les difficultés^, les obstacles, les lenteurs redoublèrent, quand on en arriva à la foule des gens obscurs parmi lesquels il était à la fois nécessaire et très difficile de choisir. Des cabales sans fin furent ourdies par les soldats obscurs de la révolution, qui se voyaient dépouillés de Ihonneur si longtemps convoité, et auquel ils étaient arrivés au péril de leur vie. On en vint enfin à donner des yeux au sort aveugle, grâce à des intrigues et à des faux. Auguste, irrité et rebuté, songea un instant à restreindre le nombre des sénateurs aux trois cents premiers qui avaient été désignés et qui étaient certainement les meilleurs. Puis, craignant que cette mesure ne fût trop radicale, il compléta luimême le nombre des six cents sénateurs en choisissant ceux qui lui paraissaient les meilleurs ou les moins indignes d).
Mais Auguste ne se trompait pas en pensant que l'épuration du sénat serait pour lui l'occasion d'ennuis sans fin. Presque tous ceux qui avaient été exclus vinrent protester auprès de lui, réclamer et supplier, et chacun lui demandait de vouloir bien examiner son cas qui, bien entendu, était différent de celui de tous les autres; et chacun d'eux aussi avait un ami influent qui défendait sa cause. Bien que tous fussent en théorie partisans d'une sérieuse épuration, quand on passait des discours à Faction, chacun voulait venir
(1) Dion, LIV, 13; Suétone, Aug., 35 (... vir virum legit).
en aide à ses amis, et tous apportaient des raisons pour prouver que bon nombre de ceux qui avaient été admis au sénat ne valaient pas mieux que ceux qui en avaient été exclus. Auguste était là entre Gharybde et Scylla. S'il se refusait à entendre tant de prières^ il causerait trop de mécontentements; s'il accordait tout ce qu'on lui demandait, il irriterait le parti aristocratique qui voulait voir rentrer à la Curie sans bruit, et les uns après les autres, les sénateurs qui en avaient été chassés en masse et à grands cris. Auguste commença par réparer quelques injustices trop évidentes; puis il s'efforça de consoler les sénateurs exclus^ en les exhortant à la patience (1). Le temps arrangerait les choses. Mais ce premier essai n'était pas fait pour encourager Auguste à tenter d'autres réformes. Bientôt de toute part on lui dénonça des conjurations qui auraient été tramées pour le mettre à mort; et des procès furent engagés (2). Sérieuses ou imaginaires, ces accusations invitaient Auguste à se tenir sur ses gardes (3); il pourrait se trouver quelqu'un qui, pour le récompenser de ses travaux, l'enverrait avant son heure rejoindre César dans son séjour de félicité et par le même chemin. Cependant^ quand il eut réalisé cette épuration du sénats Auguste entreprit de donner une satisfaction plus grande au parti puritain et à tous ceux qui étaient ou prétendaient être fidèles à la tradition : il présenta aux comices, comme tribun du peuple, la loi élaborée avec tant de soin contre le célibat, et qui fut la lex Julia de maritandis ordinibus (4). Cette loi était
(1) Dion, LIV, 14.
(2) Id., LIV, lo.
(3) Suétone, Aug., 35.
(4) C'est le titre que lui donnent Suétone, Aug., 34, et le Di-
un moyen terme ingénieux mais très artificiel entre les traditions historiques et les ne'cessités présentes, entre l'ancien idéal de la famille et les vices^ Pégoïsme, les intérêts des contemporains. Sa méthode était donc une série continuelle de contradictions : elle détruisait d'un côté ce qu'elle avait fait de l'autre^ et elle avait sans cesse recours, pour rétablir la tradition, à des moyens qui devaient en précipiter la ruine définitive. Après avoir établi l'obligation du mariage pour tous les citoyens (1) qui n'avaient pas dépassé, les hommes, soixante ans, et les femmes, cinquante ans (2), la loi tranchait d'une façon hardie et révolutionnaire la grave question des unions entre les hommes libres et les femmes affranchies. Ces concubinages étaient fréquents à Rome et en Italie, surtout dans la classe moyenne, pour les raisons que nous avons déjà données, et aussi parce que, à Rome, il y avait dans la classe libre beaucoup plus d'hommes que de femmes; tous ne pouvaient donc pas, même si c'eût été leur désir, épouser une personne de condition libre (3). Auguste, qui désirait voir augmenter le nombre des mariages, devait être porté à reconnaître et à encourager ces unions que beaucoup de citoyens trouvaient
geste. L'ordre dan? lequel ces lois ont été présentées est très douteux : on peut affirmer seulement, comme nous le dirons plus loin, que la lex de maritandis ordinibus a certainement précédé la iex de aduîteriis et peut-être aussi la lex sumptudria. Si l'on suit l'ordre de Diox (LIV, 16), la première loi aurait été la lex de ambitu. J'ai traité plus loin cette question à fond, en la joignant à une autre loi.
(1) 7 EViTiLLiEs, A polo g., 4.
(2) Ulpien, XVI, 3.
(3) Dion, LIY, 16. Le fait même qu'Auguste se décida à légitimer ces unions, nous prouve qu'elles devaient être très nombreuses. Voy. Bocché-Leclercq, les Lois démographiques d'Auguste, dans la Revue historique, vol. LYII, p. 258.
plus commodes que les justae nuptiae, lorsque dans ces unions ils avaient des enfants; mais les puritains et les traditionalistes les avaient en horreur : elles re'pugnaient à Torgueil aristocratique, et en outre ceux qui avaient des filles à marier étaient désolés de voir que des plébéiens, des chevaliers et même des sénateurs^ vivaient ainsi en concubinage avec des affranchies, alors que tant dhonnêtes citoyens étaient obligés de garder leurs filles auprès d'eux, sans pouvoir les marier, parce qu'ils n'avaient pas à leur donner la grosse dot sans laquelle personne ne se souciait plus d'entrer en ménage. Entre la tradition et la nécessité, Auguste imagina ce moyen terme : il défendit d'épouser des affranchies, c'est-à-dire d'en avoir des enfants légitimes, aux sénateurs seulement^ à leurs enfants, à leurs petits-fils et arrière-petits-fils en hgne mascu» line (4); il le permit au contraire à tous les autres citoyens (2). Il ne fallait pas qu'un homme qui au
(1) Dion, LIY, 16; Digeste, XXIII, ii, 44; Ulpiex, Frag.^ XIII, 1.
(2) Digeste, XXV, vu, 4 (Paolo) : Concubinam ex sola animi destinatione aesiimari oportet. II n'est pas douteux que Ton pouvait faire à son gré d'une affrancliie sa concubine ou sa femme : il suffirait pour le prouver des passages d'Ulpien qui sont dans le Digeste, XXV, vu, 1 proème et | 3. Mais avait-on le méme> droit s'il s'agissait d'une femme ingenua et honesta? Le passage de Marcien (Digeste, XXV, vu, 3, proème) le donne à penser : in concubinatu potest esse et aliena liberta et ingenua : et maxima ea quae obscuro loco nata est, vel quaestum corpore feeit. Il sem» blerait donc que la femme libre et honnête, surtout si elle était d'origine obscure et femme du peuple, pouvait être considérée comme concubine. Mais il est évident que c'était là un point très discuté, parce que, au même endroit (Digeste, XXV, vu, 1) Ulpien dit qu'il est d'accord avec Atilicinus : pulo salas eas m concubinatu haberi passe sine metu criminis, in quas stuprum non. committitur, ce qui exclut les ingenuae honestae. Le principe romain devait être au début l'exclusion rigoureuse du concubinage des ingenuae honestae; mais avec le temps et le relâche-
sénat personnifierait la puissance de Rome, qui l'exercerait dans les provinces, qui aurait le commandement des le'gions, pût avoir pour mère une jolie danseuse syriaque ou une gracieuse servante juive; il fallait qu'il fût fils d'une matrone romaine de pure race libre et latine, afin de conserver dans toute son intégrité et toute sa force le sens de la tradition; chez les autres au contraire, on tolérait par nécessité ces mélanges des races grâce auxquels, dans les siècles suivants, il ne restera plus rien de la pureté du vieux sang romain. C'était instituer dans le monde féminin deux ordres dont les droits pour le mariage seraient différents : les ingenuae honestae, l'aristocratie du mariage, qui. possédant une dignité morale complète, ne pouvaient être que femmes légitimes; et les libertae, la classe moyenne du mariage, dont on pouvait faire à son gré des femmes légitimes ou des concubines. A ces deux ordres, en donnant un sens précis à de vieilles coutumes, et en réalisant cette haute conception romaine qui faisait dépendre la légitimité du mariage, non pas de certaines formalités légales plus ou moins symboliques, mais dune certaine condition de dignité morale des femmes et du libre consentement des époux, Auguste proposait d'adjoindre un troisième ordre, qui serait la plèbe du mariage, et composé des femmes qui, ne possédant pas la dignité morale, ne pouvaient pas être des femmes légitimes, mais seulement des concubines : telles étaient les prostituées, les entremetteuses, les affranchies des entremetteuses, les femmes adultères et les actrices (1). Après avoir ainsi réparti en trois ordres le sexe
ment des mœurs, le principe rigide fut adouci, grâce surtout aux jurisconsultes et à leurs discussions.
(1) Ulpibn, Frag., XIII, 2; voy. Digeste, XXIII, ii, 43.
féminin, la loi abordait une difficulté plus grande; elle recherchait les moyens pour obliger les hommes et les femmes à se marier. Nous avons déjà dit qu'Auguste ne songeait pas à restreindre la liberté et l'autonomie de la famille. Il avait donc imaginé un ingénieux système de récompenses et de peines à appliquer à l'égoVsme des célibataires : il y aurait des récompenses pour les responsabilités et les soucis inséparables du mariage; et il y aurait aussi des peines pour obvier aux trop grandes commodités du célibat. Mais que de contorsions étranges Auguste avait dû faire subir à sa loi, que de contradictions il avait été obligé d'y faire entrer ! 11 y avait entre les buts et les moyens de sa politique une contradiction insoluble et qui consistait à vouloir imposer aux Romains l'idéal civique d'une aristocratie militaire, en combinant artificiellement les égoïsmes d'une époque entraînée, comme par une force invincible, vers l'égalité démocratique et l'utilitarisme mercantile et pacifique. Mais Auguste devait subir cette contradiction. Il n'hésita donc pas à fouler aux pieds des traditions antiques et vénérées, comme celle qui voulait qu'un second mariage fût toujours mal vu à Rome et considéré comme une sorte dadultère posthume. La nouvelle loi obligeait brutalement les veuves et les femmes divorcées à se remarier : les veuves avaient un délai d'un an; les femmes divorcées un délai de six mois seulement (1). Il semble qu'Auguste proposa ensuite de diminuer des empêchements au mariage qui provenaient de la parenté^ et qu'il interdit seulement les mariages entre des personnes remariées et les enfants d'un premier lit, entre un beau-père et sa bru, une belle-mère et son gendre,
(1) Ulpien, Frag., 14.
c'est-à dire dans les cas où le rapport de parenté semblait porter atteinte à la dignité paternelle (1). Auguste avec plus de hardiesse encore fit intervenir la loi dans les testaments et dans les rapports de famille, c'est-àdire dans un domaine dont la loi jusque-là avait respecté les limites avec un scrupule presque religieux; il proposa que tout héritier ou légataire fût affranchi de robHgation du céhbat ou du veuvage, quand cette obligation était une condition imposée par le testateur (2): que. si un père ou un tuteur refusaient leur consentement au mariage ou la dot, le fils ou la fille, le pupille ou la pupille, auraient le droit d'avoir recours au préteur, qui examinerait les motifs du refus et qui, s'il trouvait ces motifs injustes^, obligerait le père ou le tuteur à donner leur consentement ou la dot (3). Les avantages offerts à ceux qui se mariaient n'apportaient pas moins de trouble que ces dispositions dans Tancien droit public ou privé. Ds étaient nombreux, et, comme il est naturel, différents pour les deux sexes et pour les diverses classes de la société. En faveur des sénateurs qui avaient femme et enfants, la loi étabhssait certains privilèges dont trois nous sont connus : des deux consuls^ celui qui avait le premier droit aux faisceaux, serait celui qui aurait le plus d'enfants, ou celui qui avait des enfants
(1) Voy. Heinecch, Ad legem Juliam et Papiam Poppaeam. Genevae, 1747, p. 308 et suiv.
(2) Digeste, XXXV, i, 72, |4; 79, | 9. Comme on peut voir dans ie Digeste (XXXVII, xiv, 6, | i), que la nullité d'une condition analogue imposée à la libération de l'esclave était consacrée par la lex Julia de maritandis ordinibus, il me paraît vraisemblable que cette disposition ait été également dans la lex Julia et non dans la lex Papia Poppaea.
(3) Voy. Digeste, XXIII, ii, 19; Gaïcs, I, 178; Ulpien, II, 20 le magistrat chargé de cela à Rome ne pouvait être que le préteur.
OU qui était marié, si l'autre était orbus (marié sans enfants) ou célibataire (1); les citoyens mariés et les pères de famille auraient certains avantages, qu'il nous est difficile de préciser, dans la subrogation des magistrats morts dans l'exercice de leurs fonctions (2), et dans la répartition des provinces (3) ; tout citoyen pourrait briguer les magistratures en anticipant sur l'âge légal d'autant d'années qu'il aurait d'enfants (4). Cette disposition aurait donc pour effet à la fois d'encourager le mariage et de faire entrer dans l'État des éléments plus jeunes. Dans le domaine du droit privé la lex Julia parait la maternité trois fois féconde d'une sorte de décoration, en donnant le droit de porter la stola; elle lui conférait l'égalité civile, et délivrait la femme des derniers restes de tutelle (5) : c'était là une belle réforme qui hâtait l'émancipation complète de la femme, mais qui, si elle donnait aux femmes un plus grand désir d'être mères, devait rendre la
(1) Aulu-Gelle, II, 15.
(2) Voy. la vague allusion à ce fait dans Tacite, Annales, II, SI.
(3) Yoy. Diox, LUI, 13; il a tort sans aucun doute d'attribuer à l'an 28 avant J -G. des dispositions contenues dans la lex Julia de maritandis ordinibus, ainsi qu'Aulu-Gelle nous le donne à entendre dans le passage indiqué plus haut. Ce passage nous prouve en effet qu'il y avait dans la lex Julia des privilèges de droit public.
(4) Digeste, IV, iv, 2. Ce qui me fait croire que cette disposition était contenue dans la lex Julia ou dans la lex Papia Poppaea, c'est que, comme nous le verrons, le jus trium liberorum nous aide à expliquer la carrière de Tibère et de Drusus.
(o) Voy. Gaïus, I, 145. Le jus trium liberorum dut certainement être établi ou par la lex Julia ou par la lex Papia Poppaea: or, si c'était par cette dernière, on ne comprendrait pas comment le sénat en 745 l'aurait accordé à Livie (Dion, LV, 2); il faut donc que ce soit par la lex Julia. Voy. Jôrs, Ueber das Verhdltniss der Lex Julia de maritandis ordinibus zur Lex Papia Poppaea. Bonn, 1882, p. 25.
paternité encore plus redoutable pour les maris qui, du jour où elle leur aurait donné trois enfants, n'auraient plus aucun pouvoir légal sur leur compagne. Enfin, en faveur des affranchis, la loi sanctionnait des privilèges qui affaiblissaient singulièrement cette autorité du patron qu'Auguste, par l'exemple même qu'il donnait, cherchait à rétablir dans les mœurs. Elle autorisait à se marier (1) les affranchis des deux sexes, qui n'avaient reçu la liberté qu'à la condition de ne pas contracter de mariage (les patrons mettaient souvent cette condition pour hériter de leurs affranchis) ; elle exemptait les affranchis qui avaient deux ou plus de deux enfants, de l'obligation des operae. des doiia, et des munera (2), ou ceux qui avaient eu deux enfants à l'époque où ils étaient sous la dépendance du patron, ou qui même n'en avaient qu'un seul déjà âgé de cinq ans, de l'obligation des operae, et annulait ainsi les droits économiques les plus importants du patronat. Elle excluait cependant de ce privilège les affranchis qui étaient comédiens ou gladiateurs (3). La femme affranchie était exemptée de l'obUgation des operae^ quand elle se mariait avec le consentement de son patron (4). La loi enlevait enfin à la femme de l'affranchi la faculté de divorcer sans le consentement de son mari (5). Mais la loi, si favorable à ceux qui accomplissaient leur devoir envers l'espèce, venait tour- Ci) Digeste, XXXVII, xiv, 14, 6, | 4.
(2) Digeste, XXXVIII, i, 37. On peut voir par ce qui est dit dans le Cod. Just. VI, m, 6, | 1, que cette disposition était dans la lex Julia de maritandis ordinibus et non dans la lex Papia Poppaea.
(3) Digette, XXXVIII, i, 37.
(4) Id., ibid., r, 14.
(5) Id , ibid., II, leg. un., § 1.
menter les vieux garçons dans leur solitude trop paisible, et les menaçait de peines nombreuses : nous en connaissons deux d'une façon précise. La première, qui e'tait grave à une e'poque où les divertissements et les spectacles e'taient un service de l'État, excluait les célibataires des fêtes et des spectacles publics (1). Puisqu'ils fuyaient, en égoïstes, des tourments nécessaires pour la prospérité de l'État, l'État se refusait à les divertir. La loi en outre enlevait aux célibataires le droit de recueillir l'héritage que leur laisseraient par disposition testamentaire des personnes qui ne leur seraient pas apparentées au moins au sixième degré (2;, les autres articles du testament demeurant valables : c'était là une proposition grave qui renversait un des principes fondamentaux de l'ancien droit, puisque la loi, pour des raisons d'intérêt public, ne respectait plus la volonté des morts. En frustrant les célibataires des héritages qui pouvaient leur venir des amis, la loi enlevait aux classes riches un moyen très employé pour accroître le patrimoine et atténuer la disparition des fortunes.
Cette loi violait tant de principes du droit traditionnel qu'elle ne pouvait manquer d'être l'objet d'âpres
(1) Cette disposition nous est révélée par les Acta ludorum secularium, découverts il y a quelques années : Ephem. Epigr., VIII, p. 229, V. 54 et suiv. Elle nous est confirmée par Dion, LIV, 30.
(2) SozoM, Hist. EccL, I, 9;Gaïus(II, 111; II, 144; II, 286). Le passage de Gaïus (il, a) dit d'une façon trop précise que la lex Julia, frappait d'incapacité le caelebs, et la lex Papia Poppaea, Vorbus (l'homme marié qui n'avait pas d'enfants), pour que, en l'absence de témoignages contraires, on puisse douter qu'il en fût ainsi. D'ailleurs la chose est vraisemblable en elle-même : la disposition concernant les caelibes était déjà assez sévère à elle seule, et il n'est pas étonnant qu'Auguste se soit d'abord borné à elle.
critiques de la part des juristes les plus fidèles à la tradition. Le sénat romain n'était pas encore une cour d'esclaves, et Antistius Labéon, le plus illustre représentant du traditionalisme en matière de droite blâma hautement l'esprit révolutionnaire d'une législation qui, sous prétexte de rétablir la tradition, venait s'entremettre si brutalement entre le patron et l'affranchi, le testateur et l'héritier, le père et le fils (1). Mais si ces arguments purement juridiques avaient peu de prise sur le pubUc qui désirait ces lois, le parti puritain y fit des objections plus graves; la loi, prétendait-il, au lieu de guérir le mal dans sa racine, employait des remèdes dangereux qui risquaient de laggraver ; telles étaient, par exemple, les dispositions qui émancipaient
(1) Je crois en trouver la preuve dans le fragment très important d'Atéius Capiton, qu'AcLc-GELLE (XIII, xii, 1) nous a conservé. Agitabat hominem (Antistium Labeonevi) liberlas quaedam nimia atque vecors, tanquam eorum (se. legurn atque morum p. r.), Augusto jam principe et remp obtinente, ratum tamen pensumque nihit haberet, nisi quod justum sanctumque esse in romanis antiquilatibus legisiet. » Que l'on ajoute à cela ce que disent Porphyre, Ad Hor., S. I, m, 82, et Tacite, Annales, III, 75, touchant l'aversion d' Antistius pour Auguste et sur la condescendance d'Atéius, et l'on verra qu'il est très probable qu'un des motifs de désaccord entre les deux juristes ait été cette législation révolutionnaire d'Auguste. A quelle autre chose en effet Atéius Capiton pouvait-il faire allusion quand il disait qu'Antistius ne voulait considérer comme juste et sacré que ce qui était dans les antiquités romaines? Ce n'était certainement pas à un esprit trop étroit et trop traditionaliste dans l'mterprétation et l'application des principes. Pomponius (Digeste, I, ii, 47) nous dit que Labéon plurima innovare instituit et qu'au contraire Atéius Capiton était en cela plus conservateur que Labéon. La discorde devait naître non pas au sujet delà méthode d'interprétation, mais sur des questions de principe, et par suite spécialement au sujet de la législation d'Auguste qui bouleversa ces principes sur tant de points : c'est ainsi que se concilient les deux affirmations contradictoires de Capiton et de Pomponius, et cela nous explique les accusations de servilité politique que les aristocrates dirigeaient contre Capiton.
complètement la femme. Les hommes donnaient comme excuse à leur goût pour le ce'libatrindépendance croissante de la femme, qui rendait son caractère plus impérieux, ses désirs plus extravagants et son égoïsme plus frivole. Et voici que la loi, au lieu de refréner cette liberté, la rendait encore plus grande. Auguste cependant n'eut pas de difficulté à faire approuver la loi, d'abord par le sénat, comme cela se faisait au bon temps de l'aristocratie, et ensuite par le peuple (1). Les esprits étaient trop entichés de cette loi et croyaient trop à sa merveilleuse efficacité, pour que quelqu'un osât s'y opposer avec vigueur. D'ailleurs si
(1) 11 y a eu sur ce point de longues discussions, et dernièrement une très savante étude de M. Bouché-Leclercq dans l'article déjà cité de la Revue historique. Mais il ne me paraît pas possible de nier que la lex Julia de maritandis ordinibus fut approuvée en l'an 18. Dans les Ada ludorum secularium [Eph. Epigr., vol. 8, p. 229), il est en effet question de gens qui tenentur lege de maritandis ordinibus. D'autre part, pour que le sénat en l'an 745 (Diox, LV, 2) donnât à Livie le jus trium liberorum, il fallait que la lex Julia fût déjà approuvée. On ne peut pas rapporter à cette loi et à l'an 18 ce que dit Suétone (Aug., 34), à savoir que prae tumuUu recusantium perferre non potuit. Suétone dit expressément qu'il s'agit d'adjonctions et de corrections à la lex Julia de maritandis ordinibus, et non de la loi elle-même qui devait déjà avoir été approuvée, puisqu'on y faisait des corrections. Dans le discours que Dion fait prononcer par Auguste (LVI, 7), il est question de deux lois sur le mariage qui précédèrent la lex Papia Poppaea. Ne faut-il pas voir dans la seconde ces adjonctions et ces corrections dont parle Suétone? Ainsi donc, en l'an 18 avant J.-C, la lex Julia de maritandis ordinibus fut approuvée par les comices, et plus- tard (nous tâcherons bientôt d'en fixer l'année) Auguste présenta des modifications et des adjonctions qui soulevèrent de vives oppositions. On ne peut donner comme argument contre ceci les vers du Carmen saeculare : patrum... decreta super jugandis feminis, car Horace ajoute aussitôt : prolisque novae feraci lege marita. Ces deux vers signifient autre chose : Horace cite les decreta patrum et la lex pour faire savoir que le sénat et le peuple ont pris part l'un et l'autre à la législation nouvelle, le premier en donnant la première approbation, le second en donnant l'approbation définitive.
la loi menaçait d'apporter plus tard des embarras nombreux, elle promettait aussi à bien des gens des avantages immédiats : elle légitimait les liaisons avec les affranchies; elle améliorait la condition de bon nombre d'esclaves mis en liberté; elle attribuait des privilèges et donnait des espérances à tous ceux qui avaient déjà des enfants; elle avait enfin pour elle tous les hommes mariés et tous les pères de famille. Le moment se trouvant favorable, ceux-ci furent plus forts que les célibataires. Il n'y eut donc pas d'opposition sérieuse, mais au contraire presque tout le monde fut d'avis que cette loi ne suffisait pas: on en voulait d'autres, plus énergiques encore et qui arracheraient la racine du mal. Encouragé par Tapprobation facile de cette loi, le parti traditionahste s'agita aussitôt pour réclamer une loi qui rétablirait l'ordre dans la famille. A quoi bon créer avec la lejc de maritandis ordinibiis tant de familles, si chacune d'elles devait devenir un nid d'adultères, de débauches, de discordes et d'infamies? Quel humme sérieux et honnête consentirait à fonder une famille, s'il ne pouvait obliger ses fils à lui obéir, ni arrêter la folle prodigalité, le- luxe capricieux et les mœurs légères d'une femme qui, pour ne pas paraître une femme vulgaire, se croirait obligée de désobéir à son mari? Les femmes, en effet se trouvaient maintenant portées à tous ces vices par le mariage libre, la mauvaise éducation, les amis, la littérature et la dot (1).
(1) Tout bief qu'il est, le chapitre xvi du livre LIV de Dion est très important ; il nous fait comprendre en effet que la lex de aduUeriis et probablement aussi la lex sumpiuaria furent, grâce à la présence d'un parti, ou à un courant d'opinions, une suite donnée à la lex de maritandis ordinibus. J'ai dit dans le texte comment ces deux lois étaient sorties de la première : on ne pouvait contraindre les hommes à se marier, si on ne leur donnait pas le moyen de gouverner leur famille. L'attitude d'Au-
Et puisque la famille n'avait plus en elle-même la force de maintenir l'ordre^ il fallait que les bons maris fussent aide's par les lois. On réclamait des lois pour refréner le luxe, pour réprimer les mœurs dissolues des jeunes gens, pour faire de l'adultère un crime puni par le code. La question fut traitée au sénat par les sénateurs, qui engagèrent à ce sujet de vives discussions, puis s'en rapportèrent directement à Auguste, après avoir émis différentes propositions (1). Mais Auguste n'était nullement porté à accéder à cette nouvelle demande (2), cela pour différents motifs, dont quelques-uns sans doute étaient des motifs personnels. Gomme magistrat suprême de la république, il lui aurait fallu donner l'exemple et observer ces lois, sous peine de s'attirer le blâme du public toujours sévère pour les grands. Auguste n'avait rien à redouter lui-même de sa loi de maritandis ordinibus. Il était marié et avait une fille; celle-ci en était déjà à son second mari; elle avait eu d' Agrippa, en l'an 20^ un fils, Caïus, qui avait alors trois ans; elle était sur le point d'en avoir un second, Lucius; Tibère avait déjà épousé Agrippine, fille
guste nous prouve qu'il était opposé à cette législation complémentaire. Ce qui me paraît prouver que la lex sumptuaria fut approuvée dans ces conditions et pour ces raisons, c'est que dans les discussions dont nous parle Dion, Auguste s'occupa de l'habillement et du xocrfxoç des femmes. D'autre part, Suétone (Auguste, 34), cite la lex sumptuaria parmi les autres lois qui furent approuvées cette année-là : nous sommes donc conduits à l'attribuer à la même époque.
(1) Dion, LIV, 16.
(2) Si on lit Dion (LIV, 16) sans idée préconçue, il me semble que Ton voit très manifestement qu'Auguste chercha d'abord à temporiser, ce qui montre qu'il n'était guère favorable à ces lois. Dion cite textuellement cette phrase d'Auguste : « C'est à vous à donner à vos femmes les ordres et les conseils qu'il vous plaît, comme je le fais moi-même. » Ce qui veut dire : A vous, et non pas aux lois que vous me demandez.
d'Agrippa et de sa première femme qui était fdle d'Atticus (1); il allait bientôt marier Drusus, le second fils de Livie, qui avait alors vingt ans. Au contraire, une nouvelle loi contre le luxe pouvait lui causer quelque ennui. Il vivait, quant à lui, à la mode antique, très simplement; au milieu des richesses immenses qui passaient tous les ans comme un fleuve d'or dans sa grande demeure, pour se répandre ensuite, en mille ruisseaux, dans Rome, l'Italie et l'empire, il conservait les mœurs de la bourgeoisie italienne dont il était sorti; il ne portait que des toges faites à la maison par ses servantes, sous la surveillance de Livie (2) ; il aimait à se montrer dans la boutique du marchand de pourpre où il marchandait les pièces qui devaient lui servir pour ses costumes de cérémonie (3); son palais était vaste, mais n'était pas somptueux, et sa chambre était meublée avec une simplicité archaïque qui devait un jour devenir proverbiale (4); dans les repas qu'il donnait, il y avait toujours cette courtoisie et cet air de noblesse qui ne se sépare jamais de la simplicité : trois couverts ordinairement, et six seulement dans les occasions très solennelles. Tibère, lui aussi, se montrait sur ce point un fervent traditionaliste. Mais Julie^ au contraire, avait des goûts bien différents. Belle, intelligente^ cultivée, gracieuse, pleine de jeunesse, — elle avait vingtdeux ans, — elle semblait née pour être plutôt une princesse d'Asie qu'une matrone romaine : elle aimait la littérature, les arts, l'élégance, le luxe, les grandes villas, les beaux palais, les robes de soie, les réunions
(1) Sdétoxe, Tibère, 7. La date du mariage n'est du reste pas certaine.
(2) Suétone, Aug., 73.
(3) Id.,ibid., 72 et 73.
(4) Id., ibid., 74.
choisies, les fêtes (1) : et on la voyait se soustraire tous les ans davantage à Tautorité de son père et de son mari. Il eût été téméraire d'espérer qu'elle obéirait facilement à une nouvelle loi somptuaire. Mais une loi sur les mœurs et sur l'adultère paraissait plus dangereuse encore. Répandre des millions, travailler du matin au soir à tant d'œuvres différentes, sourire à tout le monde et jouer tantôt un personnage et tantôt un autre, Auguste le pouvait. Mais prendre encore la charge de gardien de la pudeur, avec son passé, il ne le pouvait guère. La chose devait lui paraître trop difficile. Et ce n'était pas son passé seulement, mais le présent aussi qui pouvait l'épouvanter. En effet, cette belle façade archaïque de pudeur et d'honneur que sa famille faisait voir au public, était en partie trompeuse et postiche. Que la chose fût vraie ou non, on prétendait à Rome qu'Auguste était trop intime avec Térentia, la très jolie femme de Mécène (2). Agrippa voyageait beaucoup pour des affaires d'État, et pendant ses absences, Julie avait des relations un peu trop libres avec les beaux jeunes gens de l'aristocratie, si bien
(1) Macrobe, Sut., II, V, 1 : Sed indulgentia tam fortunae quam patris abutebatur : cum aloqui literarum amor multaque eruditio, quod in illa domu facile erat, praeterea mitis hiimanitas minimeque saevus animus ingentem foeminae gratiam conciliarent : mirantibus qui vitia noscebant tantam pariter diversitalem : Macrobe dit donc clairement que l'on attribuait à Julie des qualités excellentes que l'on ne savait comment concilier avec les vices qu'on lui attribuait aussi. Ce fait doit nous mettre en défiance contre les récits des historiens qui lui ont prêté des vices monstrueux; c'est une forte présomption pour que ces récits soient exagérés. Nous verrons en effet, à mesure que se déroulera l'histoire de Julie, qu'il en est ainsi. Au contraire il n'est pas douteux que Julie aimait le luxe, comme elle aimait l'art et la littérature. Macrobe (Satire, II, v, 1) rappelle les profusos cultos perspicuosque comitatus qu'Auguste lui reprochait; et dans le même chapitre il cite plusieurs faits du même genre.
(2) Dion, LIV, 19.
qu'à diverses reprises, Auguste avait dû lui faire des remontrances {!); elle commençait peut-être déjà à voir trop souvent et avec un trop vif plaisir un jeune homme de grande famille, Sempronius Gracchus, descendant des fameux tribuns (2). Tibère et Agrippine formaient seuls un couple exemplaire qui s'aimait, vivait à l'écart, et dont les mauvaises langues ellesmêmes ne pouvaient dire aucun mal (3).
Auguste résista d'abord; il prononça des discours au sénat pour défendre contre le bizarre puritanisme révolutionnaire de son époque, la grande tradition romaine, pour démontrer que le mari et le père devaient maintenir l'ordre dans la famille comme jadis par leur
(1) Suétone, Aug., 64. L'anecdote concernant Viniciu s pourrait se rapporter à cette époque-là.
(2) Tacite, An., 1, 53.,. Seìnpronìinn Gracchum qui familia nobili, solers ingenio et prave facundus, eamdem Juliam in matrimonio temer avérât... C'est la seule accusation sérieuse qui, pour cette période de sa vie, soit portée contre Julie. La petite histoire malpropre racontée par Macrobe (Sat. If, v, 6) pour démontrer que Julie à ce moment-là tam vulgo potestatem corporis sui faceret est évidemment une des nombreuses inventions qu'on imagina après sa chute pour salir toute son existence. Cependant, dans cette histoire, il est reconnu qu'entre les fils de Julie et leur père, il y avait une ressemblance extraordinaire, ce qui prouve du moins qu'ils étaient bien ses enfants. L'explication que Macrobe en fait donner par Julie ne peut être qu'une calomnie grossière. Elle fut inventée pour accuser Julie d'infamie monstrueuse à une époque de sa vie où il y avait une preuve vivante de sa pudeur : le visage de ses enfants. D'aillem^s est-il vraisemblable que quelqu'un ait osé adresser à Julie, fille d'Auguste et la première femme de Rome après Livie, une question comme celle à laquelle Macrobe prétend que Julie aurait répondu? Tacite, qui est pourtant si sévère pour cette famille, considère cette histoire comme une fable, et ne reproche pour cette époque à Julie que son adultère avec Sempronius Gracchus. Que l'on observe enfin que Tacite ne dit pas comme SuÉToxE (Tibère, 7) que la femme d' Agrippa aurait essayé de séduire Tibère.
(3) Diox, LIV, 16.
propre autorité et leur sagesse. Il alla un jour jusqu'à se donner lui-même en exemple. Les puritains essayèrent alors de l'embarrasser^ en profitant des désordres qui troublaient sa famille; et un jour ils l'invitèrent à exposer au sénat la façon dont il gouvernait sa famille. Il le fit, et dans un long discours il développa ses idées vraiment traditionnelles sur la famille, en faisant de sa maison une description imaginaire que personne naturellement n'osa déclarer fausse. On eut alors recours à d'autres moyens pour lui faire peur : comme il était censeur, on lui dénonça un jeune homme qui, pendant les guerres civiles, avait épousé une femme dont il avait d'abord été Tamant, c'est-à-dire exactement ce qui était arrivé à Auguste avec Livie; on semblait ainsi le menacer de fouiller de nouveau son terrible passé, s'il se refusait à donner satisfaction au parti de la sévérité et de la pudeur (1). Et ainsi, en travaillant l'opinion publique et le sénat, et en agissant par de sourdes menaces sur Auguste lui-même, le parti puritain l'emporta encore sur ce point. Auguste se décida à faire préparer, et sans doute par des commissions composées d'ardents puritains, deux nouvelles lois : une loi somptuaire (2) et la fameuse lex Julia de pudicitia et de coercendis adulleriis (3). On devine facilement l'esprit de la première, mais nous n'en connaissons que quelques dispositions : nous savons qu'elle cherchait à refréner le luxe des constructions, qu'Horace déplore maintes fois dans ses Odes (4) ; nous pouvons conjecturer que
(1) Dion, LIV, 16.
(2) Voy. la note 1 de la p.240.
(3) Nous ne savons pas si elle s'appelait ainsi, et s'il n'y avait pas là deux lois différentes. Ce point, comme tant d'autres, concernant les fameuses lois d'Auguste, est très obscur.
(4) Suétone, Aug., 89, nous dit qu'Auguste fit publier de nou-
dans ses dispositions sur la toilette féminine^ cette loi modérait l'usage de la soie, ce tissu lascif qui, au dire des puritains, déshabillait les femmes sous prétexte de les vêtir (1); nous savons enfin que cette loi contenait des dispositions sur les dépenses que l'on pouvait faire dans les banquets. Dans un banquet donné aux jours ordinaires on ne devait pas dépenser plus de 200 sesterces (50 fr.); et pas plus de 300 (75 fr.) si c'était aux calendes aux ides, et aux nones ou d'autres jours de fête; enfin pas plus de 1,000 (250 fr.) pour les cérémonies nuptiales (2). Cette loi devait plaire à la majorité : elle retirait sous les yeux de Rome, et dune façon expéditive, les plats des somptueux festins que donnaient les Crésus de la métropole, et auprès desquels faisaient trop pauvre figure les modestes dîners des sénateurs, des chevaliers, des plébéiens peu fortunés; elle dépouillait les riches matrones des costumes et des bijoux dont les femmes plus pauvres étaient si jalouses; elle tâchait de ramener les énormes et somptueux palais, œuvres des architectes et des artistes d'Alexandrie, aux humbles proportions des pauvres maisons latines habitées par la multitude. Les naïfs espéraient aussi que l'argent épargné par cette loi servirait à élever des enfants. La lex de aduUeriis (3) avait pour but, d'autre part, non seulement de punir l'adultère, mais de purifier la famille de toutes les tur-
veau les Orationes Q. Metelli de proie augenda, et Rulilii de modo aedificiorum; quo magis persuaderei utramque rem non a se primo animadversam, sed antiquis iam tune curae fuisse. Il en résulte qu'Auguste chercha à refréner le luxe des constructions. Il me paraît donc vraisemblable que ces dispositions étaient contenues dans la lex sumptuaria dont parle Scétone, Aug. 34.
(1) Voy. ce que dit Pline sur les tissus de soie. N. H., II, xxii,
(2) Aulu-Gelle, II, XXIV, | 14-15.
(3) Digeste, XLYIII, v, 1 : Haec lex lata est a divo Augusto.
pitudes qui l'avaient souillée pendant les deux siècles pre'cédents, et c'était encore un considérable empiétement de l'État sur l'autorité absolue du chef de famille. La loi conservait au pater familias romain, comme dernier vestige de son ancienne autorité, le droit de tuer la fille adultère et son complice, aussitôt la faute découverte (1). Il conservait au mari le droit de tuer l'amant de sa femme, quand il le surprenait chez lui et qu'il était ou comédien, ou chanteur, ou danseur, quand il avait une condamnation, ou qu'il était un affranchi de la famille (2), mais jamais sa femme, à moins qu'elle ne fût surprise dans sa maison. Quand l'adultère était découvert, il était accordé soixante jours au mari, et si le mari n'agissait pas, au père, quand ils étaient citoyens romains, pour traduire la femme adultère, citoyenne romaine, devant le préteur et la quaestio (3) ou jury qui fut probablement institué en même temps que la loi. Si le mari ou le père ne se portaient pas comme accusateurs, pendant quatre mois encore après ces soixante
(1) Digeste, XLVII, v, 20; 26, | 2; 23 § 4. Pour ce qui est de cette condition que les deux amants eussent commis leur faute dans la maison du pater familias, il me semble qu'on peut inférer du Digeste, XLVII, v, 23, que cette condition, sans être explicitement contenue dans la lex Julia, en fut une conséquence tirée peu a peu par l'interprétation des juristes Si la loi avait été bien claire sur ce point, on ne comprendrait pas pourquoi Ulpien aurait cité, pour soutenir sa thèse, l'opinion de différents juristes, parmi lesquels Labéon et Pomponius.
(2) Digeste, XLVIII, v, 24. Voy. Cod. Just., IX, ix, 4.
(3) Digeste, XLYIIl, v, 2, | 8; 3; 4. Que les adultères fussent ordinairement jugés par une quaestio semblable à celle qui jugeait ,e plus grand nombre des procès criminels, cela nous est prouvé suitout par le récit d'un procès d'adultère contenu dans Dion, LIV, 30 : le préteur dont parle Dion ne peut être que le président de la quaestio. La procédm^e des quaestiones était d'ailleurs la même que celle de tous les judicia publica, et la lex Julia idLisaìi de l'adultère im judicium publicum. (Insl., IV» XVIII, 4.)
jours, nïmporte qui pouvait porter plainte, car les procès pour adultère étaient rangés parmi les judicia publica, exactement comme les parricides et les faux (1) . Les peines étaient terribles :pour Thomme adultère, c'était la relégation à vie etla confiscation delà moitié des biens; pour la femme adultère la relégation à vie, la perte de la moitié de sa dot^ d'un tiers de sa fortune, la défense de se remarier^ qui faisait qu'elle ne pouvait plus vivre avec un homme que comme concubine (2). Si l'on favorisait l'adultère en prêtant sa maison aux amants pour leurs rendez-vous^ ou si un mari tirait profit de la vie impudique de sa femme, ou la conservait chez lui après avoir découvert l'adultère, tous ces faits constituaient le délit de lenocinium et étaient punis comme l'adultère (3). Enfin la loi interdisait et punissait des mêmes peines que l'adultère et le lenocinium, les stupra : on entendait par là simplement les relations qui ne pouvaient pas être légitimés par la maritalis affectio, et qui ne pouvaient pas être considérées comme licites, à cause de la façon même dont elles avaient lieu, avec une femme libre, d'honnête famille, de renommée respectable, veuve ou d'âge nubile (4). La femme, au contraire^ ne pouvait pas accuser d'adultère son mari (5), qui pouvait avoir impunément commerce avec des femmes, à la condition qu'elles ne fussent pas mariées ou ingenuae honestae; s'il avait commerce avec celles-ci, il pouvait être condamné non pour avoir été infidèle à sa femme mais pour avoir commis le stuprum ou l'adultère avec la femme d'un autre.
(1) Inst., IV, XVIII, 4; Digeste, XLVIII, v, 4; Cod. Theod., IX, II, 2.
(2) Pacli, Sent., II, xxvi, 14.
(3) Digeste, XLVIII, v. 2, § 2; 8 et 9; Cod. Just., IX, ix, 2.
(4) Digeste, L, xvi, 101; XLVIII, v, 34.
(5) Cod. Just., IX, IX, 1.
C'était donc le régime de la terreur que l'on établissait dans le royaume d'Aphrodite. Cette loi déchaînait l'esprit de délation et de calomnie, la jalousie des richesses, les ambitions cruelles des avocats, la soif de la vengeance, les plus basses passions, comme une bande d'affreuses harpies dans les voluptueux jardins de Cjihère. En réalité c'était une loi d'exception et de persécution très dangereuse pour les hautes classes. Promulguée pour les citoyens romains seulement, la loi sur l'adultère ne visait en réalité que les sénateurs et les chevaUers dont les richesses et le renom pouvaient tenter les accusateurs qui n'auraient pas à courir de risques en accusant (1); elle allait donc être pour Taristocratie romaine un privilège à rebours. Tandis que les affranchis ou les étrangers^ même à Rome, même s'ils
(1) Nous le voyçns très nettement par les vers d'OviDE, Ars amandi, I, 31-34. Il exclut du public qui doit lire son livre les vierges et les matrones; et il ajoute (v. 33) qu'il chante Venerem tutam concessaque farta : c'est une allusion évidente à la lex de adulteriti, sur laquelle il revient plusieurs fois dans les Tristes et dans les Pontiques, pour soutenir que son livre n'excitait pas à commettre des actions défendues par la lex de adulteriis. A qui le livre s'adresse-t-il, puisque ce n'est ni aux jeunes filles à marier, ni aux femmes mariées? Est-ce aux courtisanes? C'est l'idée qui vient tout d'abord. Mais ceux qui ont lu le livre savent très bien qu'en cent endroits différents, on enseigne au lecteur les moyens les meilleurs pour séduire une femme mariée, ou tromper la vigilance d'un mari jaloux. D'autre part, il serait singulier qu'Ovide traitât de furta les amours avec des courtisanes. Les concessa furta indiquent qu'il y avait des adultères qui n'étaient pas punis par la lex de adulteriis : c'étaient les adultères avec les étrangères ou les affranchies, qui avaient épousé un étranger ou un affranchi. L'adultère, comme cela est dit pour le stuprimi, ne concernait que la femme ingenua et hon'esta, de naissance libre et de famille respectable, et non l'étrangère ou l'affranchie. Il est probable que l'affranchie qui avait épousé un citoyen romain, selon la lex de maritandis ordinibus, pouvait être accusée d'adultère, mais je n'ai pas trouvé de textes suffisants pour trancher sûrement cette question.
étaient riches, pourraient, hommes et femmes^ pratiquer impunément l'adultère autant qu'il leur plairait^, par amour ou par lucre, les citoyens romains et surtout les sénateurs et les chevaliers, seraient exposés, s'ils sortaient du domaine de l'amour permis, aux rigueurs terribles de la lex Julia: mais pour cela aussi il faut considérer la lex de adulteriis^ avec la lex sumptuaria et la lex de maritandis ordinibus, comme une grande et sérieuse tentative de restauration aristocratique. Ceux qui simaginent Auguste travaillant par des moyens prudents et rusés à fonder la monarchie, n'ont pas compris l'esprit de ces lois, qui furent une des bases de toute son œuvre. Par la lex sumptuaria, la lex de maritandis ordinibus et la lex de adulteriis, Auguste ne cherchait pas seulement à augmenter la population de ritahe, qui n'était peut-être pas en décroissance dans toutes les régions; il voulait surtout réorganiser économiquement et moralement la famille aristocratique, l'ancienne pépinière de la république qui avait fmi par devenir stérile, l'ancienne école, maintenant tombée, des généraux et des diplomates qui avaient conquis l'empire. Si Auguste avait voulu fonder une monarchie, il aurait dû. au lieu de chercher à les refréner, encourager dans l'aristocratie le luxe, la dissolution et le célibat : car la monarchie ne pouvait s'élever que sur les ruines d'une aristocratie qui; comme cela s'est vu à l'époque de Louis XIV, abaissée par le besoin d'argent et par les plaisirs^ ne serait plus devenue qu'une troupe servile de courtisans. Mais Auguste, qui ne pouvait choisir ses collaborateurs que dans les familles aristocratiques, avait besoin d'une aristocratie vigoureuse: son intention véritable était donc de reconstituer à Rome une grande aristocratie, et il cherchait à imposer à la noblesse, par ces lois^ certains
devoirs graves et spéciaux, sans lesquels ses privilèges auraient été d'une injustice intolérable. Ce fut là assurément une tentative vaine, au moins en partie; car la dissolution de l'aristocratie romaine continua, mais il serait cependant présomptueux de dire que la tentative n'était pas sérieuse. Auguste d'ailleurs fit approuver ces lois en même temps que d'autres qui en éclairent singulièrement le but et le caractère. Dans la lex de adulteriis il réforma aussi, pour consolider les fondements économiques de la famille dans les classes riches (1)^ le régime de la dot, en interdisant au mari qui jusque-là avait eu le droit d'en faire ce qu'il voulait, de la vendre et de l'engager. En outre, après avoir établi par ces lois sévères tant d'obligations spéciales pour l'aristocratie, il renforça aussi, conome compensation, son privilège véritable et essentiel, en proposant une loi qui réservait le droit de se porter candidat, aux citoyens qui avaient un cens d'au moins 400, 000 sesterces. L'État fermait ainsi aux citoyens pauvres ses portes ouvertes depuis un siècle; l'antique constitution timocratique et aristocratique était rétablie; les charges de la république que, pendant la génération précédente, avait pu briguer un pauvre muletier tel que Ventidius, étaient par la loi même déclarées le privilège des classes censitaires; le gouvernement retombait au pouvoir d'une aristocratie divisée, déchue et paresseuse, mais fermée et légalement privilégiée. Et cependant cette décision qui mettait fin à un siècle de luttes terribles, qui pouvait commencer un nouvel ordre de choses, fut prise dans le calme et aussi dans l'indifférence universelle, si bien qu'elle n'est parvenue à notre connaissance qu'au milieu de petits faits, dans deux lignes
(1) Digeste, XXIII, v. 4; Padlus, Sent., IX, xii, B 2.
écrites beaucoup plus tard par un historien qui n'y attacha pas d'importance (1). Mais le parti démocratique, le grand parti de Caïus Gracchus et de Caïus César, était bien mort. En proposant cette loi, Auguste ne tuait pas un moribond, il mettait au tombeau un cadavre. Rome, après de longs troubles, revenait à ses origines dÉtat aristocratique; elle refaisait, de la main d'Auguste, un code de devoirs et de privilèges pour la noblesse, avec lequel elle pensait gouverner pendant des siècles lempire qu'elle avait conquis. Mais en serait-elle capable ? Voilà le grand problème que l'avenir devait résoudre. Il est probable qu'en même temps que cette loi, Auguste en proposa une autre, la lex de ambiiu, sur la corruption électorale, d'après laquelle quiconque avait acheté des suffrages était exclu pour cinq ans des charges publiques (2). Enfin il fut permis aux préteurs de dépenser, s'ils le voulaient, jusqu'à trois fois la somme qui leur était assignée pour les jeux sur le trésor public. Si la loi somptuaire défendait aux riches de festoyer chez eux, le pubhc, au contraire, avait le droit de s'amuser dans les rues et au théâtre. C'était là le nouvel esprit démocratique qui se faisait sentir à Rome après la restauration du régime aristocratique et censitaire, et Auguste savait le satisfaire.
(1) Dion, LIV, 17. La seule allusion que j'aie trouvé à cette réforme est, chose curieuse, dans les Amours d'OvioE (III, viii, 55) : Curia pauperibus clausa est. Dai census honores.
(2) Dion, LIV, 16. Il place cependant cette loi avant la lex Julia de maritandis ordinibus. Il est à supposer que cette loi se rapportait à la réforme timocratique.
LES a LUDI SAECULARES >
Les lois sociales une fois approuvées, les nuages qui attristaient depuis si longtemps le ciel d'Italie se dissipèrent enfin, et l'on vit Rome rayonner de joie. Tant d'e'vénements heureux qui s'e'taient suivis en quelques anne'es, l'accord avec les Parthes.l'e'purationdu sénat, le dédoublement de l'autorité suprême entre Auguste et Agrippa^ ces lois enfm qui promettaient de rétablir les mœurs antiques, parurent apporter dans le pays une détente heureuse. On se réjouissait du reste à bon droit, car, en comparaison des temps sombres de la révolution, l'état présent était merveilleux. Personne n'avait pensé que Rome se relèverait ainsi et retrouverait sa gloire et sa puissance. Si le public s'était fait de grandes illusions au sujet de l'entente avec les Parthes, il était vrai cependant que la masse gigantesque de l'empire, dans la paix qui maintenant sétendait partout, recommençait à exercer sa force naturelle d'attraction sur tous les petits États', alliés, protégés ou indépendants, qui l'entouraient comme les planètes entourent le soleil. Rome commençait à devenir l'immense métropole du monde méditerranéen; on y venait des forêts de la froide Germanie aussi bien que de la cour du roi des Parthes; l'Orient et l'Occident cherchaient à y fusionner, et elle présentait déjà un mélange de toutes
les langues, de toutes les races et de tous les peuples si différents que Rome avait réunis sous son empire et avec qui elle était en contact. Non seulement Hérode mais tous les souverains des petits États alliés ou vassaux faisaient élever à Rome leurs fils et leurs successeurS; maintenant qu'Auguste s'était mis à leur donner l'hospitalité chez lui et à veiller sur leur éducation, sans trop ménager les dépenses. Il faisait en effet de sa demeure — ce dont la répubhque ne s'était jamais soucié — une sorte de somptueux collège d'instruction pour les futurs souverains vassaux de Rome, en créant ainsi un puissant organe d'expansion de l'influence romaine dans les États alliés (1). De nombreux jeunes gens de la noblesse gauloise venaient aussi à Rome pour s'instruire et pour étudier la formidable puissance qui après les avoir domptés commençait à les attirer singulièrement; on y voyait aussi quelques jeunes gens appartenant à de grandes familles de Germanie, tels que le Marcoman Marbod, poussé lui aussi par cette curiosité des choses romaines qui commençait à travailler dans leurs marais et dans leurs forêts les Germains barbares, et à secouer leur torpeur (2); on y voyait jusqu'à des nobles Parthes que les guerres civiles avaient chassés
'1) ScÉTOXE, Aug., 48 : plurimorum (regum sociorum) Hberot et educavit simul cum suis et mstituit.
(2) Diox (LVI, 23) nous dit qu'à l'époque de la bataille où périt Varus il y avait à Rome de nombreux TaXàrai xal KeXTol
— Gaulois et Germains — dont un grand nombre è7:iôr,(xo0vT£ç
— c'est-à-dire qui habitaient Rome pom^ leur plaisir. Ce devaient être en grande partie des Gaulois et des Germains appartenant aux hautes classes et qui allaient faire un long séjour à Rome. Mais si, en l'an 9 de notre ère, ils étaient déjà si nombreux, il est probable que ce mouvement d'immigration avait déjà commencé à l'époque dont nous parlons. Quant aux nobles Germains qui se rendaient à Rome à cette époque-là pour leurs études, nous connaissons le cas de Marbod : Strabon, VII, i, 3.
de leur pays et qui e'taient probablement venus rejoindre Tiridate (l), à qui Auguste avait fait donner par la république une bonne pension (2). Ce petit monde cosmopolite se groupait autour de la maison d'Auguste et de ses amis les plus riches; et il était pour les Romains un signe manifeste du prestige que Rome avait recouvré; lEurope, l'Asie et l'Afrique pliaient de nouveau le genou devant la grande république; les peuples encore libres au delà des frontières de l'empire, saisis d'étonnement et d'admiration, demandaient eux aussi à pouvoir connaître et adorer la ville merveilleuse. Jamais le soleil n'avait éclairé un empire plus vaste, plus puissant, plus solide; tous les ans des ambassades solennelles, de petites victoires, des nouvelles rassurantes venues des provinces répandaient du contentement dans toute Tltalie. En outre, on avait dans toutes les classes des motifs particuliers de se réjouir. La noblesse eût été bien sotte si elle se fût plainte sérieusement de son sort; sans avoir rien fait depuis dix ans, elle recouvrait ses richesses et ses honneurs, elle se voyait de nouveau respectée et flattée par les classes moyennes et par le petit peuple de Rome, simplement parce que dans chaque famille on daignait faire participer à la jouissance des patrimoines refaits aux frais de l'empire un certain nombre de lettrés et de plébéiens. Ces plébéiens pauvres qui jadis se mettaient à la remorque des démagogues, et qui avaient formé le contingent le plus important des collèges de Clodius, en étaient venus à mendier auprès des grands cet appui que leur avaient jadis donné les chefs de parti, et ils cherchaient à se faire accueillir comme clients d'une
(1) Yoy. le cas d'Orno spade, qui ne fut certainement pas un cas isolé, dans Tacite, Atiîi., VI, 37. (2} JcsTix, XLII, T, 9.
grande maison, où on leur offrait tantôt un repas, tantôt une somme d'argent;, tantôt encore d'autres présents. Ils venaient donc tous les matins faire leur visite au patron, l'accompagnaient au forum et dans ses visites, étaient là pour l'applaudir quand il parlait au tribunal^ se présentaient à lui avec une mine longue ou épanouie, selon les circonstances tristes ou joyeuses de l'existence. Il se formait ainsi cet ensemble d'obligations artificielles qui pendant plusieurs siècles attachera aux classes riches de Rome une suite interminable de mendiants, pour le commun tourment des protecteurs et des protégés (1). Assurément cette nouvelle coutume occasionnait des dépenses et des ennuis; mais elle avait aussi des avantages. Grâce à elle les nobles recommençaient à passer dans les rues de Rome avec une longue suite, et ils étaient vénérés de tout le monde, comme des demi-dieux; ils n'avaient plus de tourments au sujet du résultat des élections ou des discussions au sénat; ils assuraient l'ordre à Rome d'une façon plus efficace que s'ils avaient menacé d'infliger des supplices. Le respect qu'on leur portait n'était pas moins grand dans les classes moj^ennes, où les jeunes gens qui avaient étudié ne songeaient plus qu'à plaire dans l'aristocratie à un protecteur puissant. Les Romains perdaient rapidement leur ancienne répugnance pour cette sorte de domesticité littéraire, comme
(1) Tel est, esquissé simplement, le tableau d'ailleiu-s bien connu de la clientèle romaine à l'époque de Martial, alors qu'elle avait perdu toute raison d'être politique, et qu'elle n'était plus qu'un simple secours que prêtaient les clasres riches au prolétariat inoccupé de Rome. Mais ce ne fut pas en un jour ni en une année que se forma cette clientèle ; il me semble donc qu'on peut en faire remonter les commencements à cette époque où il se reconstituait à Rome une aristocratie riche qui allait perdre son ancienne puissance politique dans la lente dissolution es institutions républicaines.
nous le prouvent les ÉpUres dllorace, où le poète discute longuement la chose. 11 admet, dans la dix-septième épitre du livre premier, que Ton peut vivre heureux dans l'obscurité et dans la pauvreté, mais il ajoute que si l'on veut être utile aux siens et avoir un peu d'aisance, il faut rechercher l'amitié des grands; il accable de ses sarcasmes les sectateurs de Diogene qui affectent un mépris systématique pour les richesses. 11 dit très nettement qu'il trouve moins vils ceux qui adulent la richesse que ceux qui demeurent dans une pauvreté sordide et vulgaire et au plus bas de l'ordre social; il soutient que s'il n'}' a pas de honte à endosser la rude saie, il n'y en a pas non plus à porter la pourpre de Milet; il affirme résolument que :
Principibus placuisse viris non ultima laus est ;
il recommande cependant la dignité et la discrétion. 11 ne faut pas se plaindre à haute voix et sans fm comme le mendiant qui dit : « Ma sœur n'a pas de dot; ma mère a faim; le petit champ de mes aïeux ne rapporte plus rien... » Et tandis qu'Auguste préparait l'accord avec les Parthes^ Horace avait composé une autre épître^ la dix-huitième du premier livre, et l'adressait à un ami qui, accueilli dans la haute clientèle d'un riche personnage, s'y sentait mal à l'aise et ressentait quelque honte, craignant d'être un parasite; Horace tranquillise cette conscience inquiète, en l'assurant qu'« il y a autant de distance entre l'ami et le parasite qu'entre la femme comme il faut et la courtisane ». Horace, qui aimait sa liberté et était jaloux de son indépendance, avait, quant à lui, refusé cette hospitalité, mais il conseillait, non sans une certaine ironie indulgente, à ses amis et à ses collègues de l'accepter. A tout prendre, si les lois récemment approuvées V. 17
apportaient quelques ennuis aux grands^ la noblesse sous le gouvernement d'Auguste recommençait à dominer Rome et l'empire, et plus facilement qu'elle ne l'avait fait jusque-là; elle n'avait plus ni les risques ni la responsabilité', et elle avait encore tous les privilèges. La classe moyenne n'avait pas lieu non plus d'être trop mécontente. Son aisance augmentait, grâce à la protection des grands^, grâce aussi à la prospérité de l'agriculture, des arts, du commerce. Elle avait enfin obtenu ce qu'elle réclamait depuis longtemps, ces grandes lois sociales^ qu'elle voulait considérer comme le commencement d'un âge nouveau, plus heureux que celui que l'on venait de traverser. L'administration de l'empire était bien meilleure ; on ne se livrait plus comme à l'époque de César à d'horribles pillages; les gouvernements des provinces étaient confiés à des hommes riches qui^ s'ils n'étaient pas toujours très actifs et très intelligents, n'avaient pas besoin de dépouiller leurs sujets pour gorger d'or leur clientèle politique de Rome. L'organisation du pouvoir suprême pour les cinq années à venir dut aussi accroître la satisfaction publique. L'Italie voulait jouir des avantages de la monarchie, c'est-à-dire de la continuité et de la stabilité du pouvoir, sans perdre les privilèges de la république, c'est-à-dire l'égalité juridique de tous les citoyens, la simplicité du cérémonial, la liberté absolue de se montrer insolent à l'égard des hommes puissants, l'impersonnalité de l'État. La présidence double pour cinq ans, au lieu de la présidence unique pour dix ans, avait deux avantages : elle faisait espérer que l'on aurait un gouvernement encore plus vigoureux; deux présidents^ en effet, s'ils s'entendaient bien, auraient plus d'autorité qu'un seul; cela, en outre, était moins éloigné de la tradition républicaine,
puisque la durée était moindre et que le principe collégial était observé. Tous ceux qui étaient décidés d'avance à admirer le nouveau régime et à le trouver bon en tout point, avaient donc une nouvelle raison de se persuader que la constitution républicaine n'avait été retouchée que sur quelques détails de peu d'importance. Même si la paix était lente à dénouer les liens innombrables dans lesquels la pauvreté, pendant la guerre civile, avait enserré la malheureuse nation, tout le monde se sentait disposé à bien augurer de l'avenir, comme en l'an 27 avant Jésus-Christ; et dans les masses on voyait renaître ces mystiques aspirations à une palingénésie universelle, cette attente naïve d'un siècle nouveau qui serait le commencement d'une vie plus heureuse et plus pure, ces idées qui depuis vingtcinq ans flottaient dans l'âme de la nation comme une vapeur tantôt plus dense, tantôt plus légère, selon le souffle changeant des événements, mais qui ne s'était jamais complètement dissipée. Dans un État atteint d'un pessimisme incurable, cette onde vivifiante de confiance, si mystique et si vague qu'elle fût, était un confort bienfaisant; et c'est ainsi qu'on peut s'expliquer comment, vers la fin de l'an 18, Auguste ou quelqu'un de ses amis se demandèrent s'il ne convenait pas d'encourager l'heureuse disposition de l'esprit pubhc par une grande cérémonie qui traduirait sous une forme solennelk la vague idée populaire d'un siècle nouveau, commencement d'une vie nouvelle, et la rattacherait, dans l'esprit des masses, aux grands principes moraux et sociaux formulés dans la législation des dernières années. Il était évident qu'il fallait une cérémonie très insolite et très solennelle, qui réunit dans une synthèse pittoresque tous les éléments de la croyance populaire en un siècle nouveau, et aussi
toutes les conceptions sociales de l'oligarchie qui gouvernait l'empire, la doctrine étrusque des dix siècles^ la le'gende italique des quatre âges du monde^ les oracles de la Sibylle qui annonçaient le règne imminent d'Apollon, les souvenirs de l'églogue de Virgile qui avait prédit la venue prochaine de l'âge d'or, la doctrine pythagoricienne du retour des âmes sur la terre, la doctrine selon laquelle tous les 440 ans l'âme et le corps se réunissent de nouveau en sorte que le monde revit dans ses formes anciennes, la nécessité de revenir aux sources historiques de la tradition nationale, de rétablir au plus vite la rehgion, la famille, les institutionSj les mœurs de l'ancien état militaire. Mais dans quelle cérémonie exprimer tant de choses? Inventer une nouvelle cérémonie répugnait à une génération qui s'était donné tant de peine pour retrouver tant bien que mal, à demi effacé et détruit, le sentier de la tradition, et ne voulait plus le quitter, de peur de s'égarer de nouveau. On chercha donc dans le passé, et on y trouva une cérémonie très ancienne. Institués l'année même de la fondation delà république, en 509 avant Jésus-Christ, en l'honneur des divinités infernales. Dis et Proserpine, pour implorer la fm d'une peste terrible (1), les ludi saeculares avaient été, comme garantie solennelle de la sécurité publique, répétés tous les siècles, bien qu'à une date plus ou moins exacte, trois autres fois; en l'an 346 (2), en l'an 249 (3), en l'an 149 ou, selon d'autres, en l'an 146 (4). Les cinquièmes jeux séculaires seraient donc tombés vers l'an 49, c'est-à-dire à l'époque où commençait la guerre civile de César et de Pompée.
(1) Censorinus, d. die natali, XVII, 10.
(2) Id., ibid., XVII, 40.
(3) Id., ibid., XVII, 10.
(4) Id., ibid., XVII, 11.
Mais les hommes alors e'taient plus pre'occupés de ne pas descendre par un chemin trop court dans les royaumes de Dis et de Proserpine que de leur faire des sacrifices ; personne n'avait donc songe' à célébrer pour la cinquième fois les jeux séculaires, qui n'étaient plus dans les imaginations qu'une chose très lointaine. Auguste dut se décider à rétablir ces jeux pour deux raisons principales. Cette cérémonie si unique que personne parmi les vivants ne l'avait vue, et à laquelle on savait ne pouvoir assister qu'une fois en sa vie^ était un moyen merveilleux pour émouvoir profondément les multitudes. En outre il entrait dans cette cérémonie ridée du siècle, compris, il est vrai, comme division du temps en périodes de cent ans, mais qui pouvait facilement se transformer dans l'idée populaire en siècle mystique, puisque personne ne se souvenait plus de ce que la cérémonie signifiait à l'origine. En reprenant les ludi saeculares, Auguste ne prétendait pas seulement réparer un oubli des guerres civiles ni veiller à la santé publique par des supplications adressées aux divinités de l'enfer; il se proposait d'instituer, en lui donnant un nom ancien, une cérémonie nouvelle, et de faire dans les ludi saeculares, ce que Virgile avait fait dans VÉnéide pour les traditions et les légendes latines. On serait presque tenté de dire que les ludi saeculares ne sont qu'un fragment de ÏÉnéide réalisé, tant la conception en est virgilienne, ainsi que l'esprit, l'effort pour fondre les principes traditionnels de la société latine avec des rites et des mythes d'un caractère cosmopohte, mais surtout étrusques et grecs, pour faire entrer dans des formes étrangères et surtout helléniques une matière absolument romaine, pour symbohser la fusion que les esprits supérieurs espéraient alors voir s'accomplir
du monde latin et du monde grec. En se faisant aider dans cette entreprise par un jeune juriste^ Caïus Atéius Capito (1). non moins versé dans le droit religieux que dans le droit civil^ Auguste, pour que l'on comprît plus facilement que le siècle des jeux signifiait le commencement mystique d'un âge nouveau, fit d'abord entrer dans la cérémonie la conception étrusque du siècle considéré comme la durée la plus longue de la vie humaine et évalué par suite à cent dix ans, et il s'appuya^ pour justifier cette nouveauté, sur certains oracles grecs de la Sibylle (2), grâce auxquels on avait triomphé tant de fois de la répugnance que témoignaient les Romains pour ce qui venait de l'étranger. Le collège des quindécemvirs, dont Auguste faisait partie, et qui était chargé de conserver les oracles de la Sibylle, fut saisi de la question, et il n'eut pas de peine à trouver un oracle rendu, disait-on, par la Sibylle à l'époque de l'agitation des Gracques^ alors que les premiers ferments de la révolte agraire commençaient à se répandre en Italie, c'est-à-dire vers l'an 126 avant Jésus-Christ. Cet oracle, qui décrivait minutieusement les jeux séculaires, ordonnait de les célébrer tous les cent dix ans. Atéius Capito et le collège des quindécemvirs reconnurent dans cet oracle la vraie loi des jeux séculaires; ils affirmèrent avoir vu dans les actes du collège que les jeux avaient déjà été célébrés quatre foiS; à un intervalle de cent dix ans chaque fois^ et à partir de l'an 126, à part quelques légères différences (3),