‹ Grandeur et décadences de Rome;Chapitre 11 sur 25 · I, XI · texte numérisé non relu

I, XI

(4) I, XI, 35; I, ixiii, 80.

(6) I, VI, 9; I, i.\, 28-29; I, 20; I, xxi, 71.

mêler ce qu'il y avait d'austère et de vigoureux dans l'antiquité avec ce qu'il y avait de raffiné et de magnifique dans les temps nouveaux, pouvoir enlever à celle-là ce qu'elle avait de trop grossier, à ceux-ci ce qu'ils avaient de trop corrompu, Cicéron eût voulu fonder une république aristocratique, dans laquelle il n'y aurait ni démagogues ambitieux ni conservateurs violents, ni nouveaux Syllas, ni nouveaux Césars, ni nouveaux Gracques, car il les jugeait tous avec la même sévérité (1).

Grisé par ces grands rêves et dégoûté des affaires publiques, Cicéron répondit à Octave en refusant l'entrevue secrète (2). Mais à peine avait-il expédié sa lettre qu'un messager d'Octave lui arriva, probablement le 2 novembre. C'était un de ses clients, un certain Cecina de Volterre; il venait raconter qu'Antoine marchait sur Rome avec une légion, et qu'Octave se demandait s'il devait aller à Rome avec ses trois mille vétérans, ou chercher à arrêter Antoine à Capoue, ou se rendre auprès des légions macédoniennes. Le vieillard inconstant à qui les nouvelles reçues avaient déjà rendu un peu de courage sentit renaître quelques illusions, en s'exagérant, comme tous les amis, la puissance qu'avait sur le peuple le nom de César. Tandis que Cassius marchait à la conquête de l'Orient, Octave ne pourrait-il pas, en faisant une loyale opposition à Antoine, entraîner avec lui le peuple et les hautes classes (3)? Peut-être alors réussirait-on

(1) I, XIV, 43; I, XXII, 76; II, vu, 23; II, viii, 27; II, xii, 43 H, XXI, 72; II, 24; III, xxi, 82.

(2) Cicéron, A., XVI, viii, 1.

(3) Cicéron, A., XVI, viii, 1; comme la lettre a étó écrite au plus tard le 2, c'est ce jour-là qu'il dut avoir la visite de Cecina.

encore à renverser Antoine et à sauver l'amnistie. Cicéron conseilla donc à Octave de se rendre à Rome. Mais le 3, il reçut deux autres lettres d'Octave, qui l'invitait à venir à Rome et se déclarait tout prêt à se mettre à la disposition du sénat avec ses soldats, promettant de se laisser en toute occasion guider docilement par lui. Cicéron se reprit donc à espérer et en même temps à s'intéresser davant;ige aux affaires publiques. Le 4 et le 5, d'autres lettres arrivèrent, contenant les mêmes propositions et les mêmes exhortations, mais plus pressantes encore. Octave allait jusqu'à dire qu'il fallait convoquer immédiatement le sénat (1). En somme, l'adhésion du fils de César au parti des conjurés s'accentuait tout à coup, et le plan, en apparence si chimérique, de Marcellus semblait sur le point de réussir. C'était le signe que les événements allaient se précipiter. En effet, Antoine, qui surveillait ses adversaires, n'ignorait pas que Cassius était parti pour l'Orient avec l'intention de conquérir la Syrie (2); il savait que les conservateurs envoyaient à Décimus des lettres et des messages pour l'engager à ne pas reconnaître la lex de permutatione, et que certains césariens tels que Pansa, par exemple, étaient portés vers cette politique (3) ; il savait qu'Octave travaillait véritablement cette fois à suborner les légions et qu'il complotait avec les conservateurs, spécialement avec

(1) Cicéron, A., XVI, ix, 1 : binœ uno die mihi litterœ ab Octaviano (la lettre a peut-être été écrite le 3) : A., XVI, xi, 6; ab Octaviano quotidie litterœ (lettre écrite le 5 novembre comme cela résulte du § 1),

(2) Nous savons qu'Antoine soupçonnait les intentions de Cassius par une lettre qu'il écrivit au mois de mars 43, sous les miu-s de Modène, à Hirtiuset à Octave, avant que les lettres de Cassius ne fussent arrivées. Voy. Cicéron, Phil., XIII, xv, 30 : in Syriam Cassium misiitit.

(3) Voy. CicÉBON, F., XI, v, 1.

Cicéron. Il avait donc, dès les premiers jours de novembre, engagé Dolabella à partir sans retard pour la Syrie et à s'emparer d'abord de l'Asie, qui était si riche; et il précipitait son retour à Rome avec deux légions

— une des légions de Macédoine et celle de l'Alouelte,

— résolu à foncer sur le réseau d'intrigues ourdies par ses ennemis, et à en finir avec Octave. L'occasion semblait bonne, puisque l'imprudent jeune homme avait commis, en armant des soldats contre le consul, un délit très grave. Antoine demanderait au sénat de le déclarer hostis reiimblicae; le sénat n'oserait pas ne pas le condamner, et Octave ne pourrait se soustraire à ce jugement qu'en se donnant la mort. Mais cette marche subite sur Rome avait jeté dans la plus vive alarme Octave et ses amis, qui avaient deviné facilement les intentions d'Antoine; ils s'étaient alors décidés à aller à Rome, eux aussi, avec les trois mille vétérans, et avaient redoublé leurs efforts pour obtenir l'appui des conservateurs, qui, après les avoir encouragés le mois précédent, pouvaient maintenant les défendre ouvertement.

Mais quand, vers le 10 novembre (4), Octave arriva à Rome avant Antoine, avec ses trois mille vétérans, et les fit camper auprès du temple de Mars, là où devaient s'élever plus tard les thermes de Caracalla (2), il ne tarda pas à s'apercevoir qu'il aurait moins de secours véritables qu'il n'avait eu de félicitations et d'encouragements. Rome n'était nullement pour lui. Les conservateurs enragés approuvaient bien Octave dans leurs entretiens privés, et ils attaquaient Antoine, quils accusaient de vouloir mettre Rome à feu et à sang; mais beaucoup d'autres conservateurs, plus avisés et

(1) Voy. RuETE, Correspondenz Ciceros, 36.

(2) Gardthausen, Auuusius und seine Zeit, Leipzig, 189i, I, 7G

plus prudents, tels que Varron^ Atticus (4), les parents et les amis des conjurés, se défiaient d'Octave, et estimaient qu'on ne pouvait pas laisser la défense de l'amnistie au fils même de la victime. En outre, au sénat, parmi les magistrats et dans la haute société, la plupart des gens avaient peur d'Antoine. On se disait que, disposant de tant de légions, il ne pouvait guère être intimidé par un jeune homme qui n'était revêtu d'aucune magisiiatUiC et ne commandait qu'à trois mille vétérans; et par suite on trouvait que les armements d'Octave étaient insensés et criminels (2). Enfin la plupart des césariens, et non plus seulement ceux qui jusque-là avaient suivi Antoine, étaient furieux contre Octave, qu'ils accusaient, et non sans raisons, de trahir leur parti au profit de leurs ennemis communs. En somme, tout le monde était indigné de son audace; et même ceux qui l'avaient poussé secrètement à enrôler des soldats, n'osaient pas le soutenir en public. Octave songea à faire un discours pour expliquer ses actes et dissiper les préventions du public; et après de nombreux entretiens et de nombreuses promesses, il amena le tribun Ganutius à convoquer une réunion sur le forum. Mais l'entreprise était très difficile, parce que chez les uns et chez les autres les préventions étaient trop nombreuses et trop difficiles. Octave se trouvait pris dans une contradiction insoluble; il avait dénoncé Antoine comme traître à la cauae césarienne et invité les vétérans à venir défendre la mémoire de son père; et il proposait maintenant ces soldats au parti conservateur pour défendre les meurtriers de César et annuler les décisions prises

(1) Voy. CicÉnoN. A., XVI, 9; A., XVI, xiv, l;A., XVI, xv, 3.

(2) CicÉRON, A., XVI, XI, G : Quis t enietf (in senatum). Si vene rit, quis, incertis rebus, offendei Antonium?

par lui. Pour ne mécontenter ni les hommes du parti populaire ni les conservateurs, le jeune homme parla dune façon ambiguë : il fit avec emphase l'éloge de César, mais il n'osa pas affirmer qu'il avait recruté ces soldats pour accomplir cette vengeance de son père dont Antoine n'avait pas su prendre soin; il n'osa même pas avouer qu'il avait engagé des pourparlers avec Cicéron. Il se contenta de dire qu'il mettait ses soldats à la disposition de la patrie; si bien que le discours laissa les soldats et le peuple indécis et froids, et qu'il déplut beaucoup à ces conservateurs dont il implorait l'aide, à Cicéron en particulier (1). Et cependant l'orage grondait déjà sur sa tête : Antoine approchait et il lançait en route des édits très violents contre Octave, où il lui reprochait une origine sordide, insinuait que César l'avait adopté parce qu'il s'était prostitué à lui encore jeune garçon, et le traitait de nouveau Spartacus (2); il lançait aussi un édit où il convoquait le sénat pour le 24 novembre, pour traiter de summa repiiblica, et où il avertissait les sénateurs que ceux qui ne viendraient pas à la séance seraient considérés comme complices d'Octave (3). La famille et les amis d'Octave se voyaient abandonnés par tout le monde, bien que son beau-frère Marcellus et son beaupère Philippe cherchassent à lui venir en aide de leur mieux. Tous les deux (4) et Oppius, qu'Octave avait réussi à amener à lui (5), demandaient à Cicéron d'in-

(1) Appien, B. C, III, 4142: Dion, XLV, 12; voy. Cicéron, A., XVI, XV, 3.

(2) Cicéron, Phil., III, vi, 15; III, viii, 21. Les grossières accueations d'Antoine auxquelles fait allusion Suétone, Aug., 68, sont peut-être celles qu'il émit à cette occasion.

(3) Cicéron, Phil, III, viii, 19.

(4) Pldtarqce, Cic, 44; voy. Cicéron, A., XVI, xiv, 2. 5) CicÉPON. A., XVI, XV, 3.

tervenir. Mais, après avoir trop espéré d'Octave, Cicéron, épouvanté par les menaces d'Antoine, en était venu encore une fois à se défier de tout le monde et même d'Octave (1); et tout en s'approchant de Rome il donnait des excuses pour ne rien faire, alléguant qu'on ne pourrait rien tenter avant l'année suivante où Antoine ne serait plus consul; il réclamait à Octave des gages de sincérité, et déclarait qu'il se serait intéressé à lui quand il aurait prouvé qu'il était véritablement l'ami des meurtriers de César, ce qu'il aurait pu faire le 10 décembre, le jour où les nouveaux tribuns entreraient en charge. Parmi eux était Casca, le conjuré qui avait donné à César le premier coup de poignard. Oppius avait beau jeu d'assurer Cicéron qu'Octave était vraiment l'ami de Casca et de tous les meurtriers de César (2), mais Cicéron ne voulait pour le moment s'occuper que de sa fortune et du Deofficiis. Cependant les tentatives faites par Octave et par ses amis pour exciter le peuple contre Antoine avaient peu de résultat; les vétérans enrôlés en Campanie euxmêmes étaient indécis; ils savaient qu'ils risquaient d'être déclarés ennemis publics, et cela les intimidait; ils sentaient en outre que dans le parti de César beaucoup de gens étaient devenus hostiles à Octave (3). Pouvaient-ils, n'étant que trois mille et ayant un tout jeune homme à leur tête, se révolter contre le consul? Les défections se succédaient et la troupe se fondait comme la glace au soleil.

Antoine arriva enfin à Rome, après avoir envoyé ses deux légions à Tibur, et sans plus y trouver Dolabella, qui était déjà parti pour l'Orient. Les journées du 21

(1) Cicéron, A., XVI, xiv, 2.

(2) Cicéron, A., XVI. xv, 3,

(3) Appien, B. C, m, 42.

et du 22 se passèrent dans des alternatives d'espérances et de craintes. Le 23 on apprit tout à coup que la séance avait été renvoyée au 28 (i), parce qu'Antoine était allé voir sa légion à Tibur; nous ne savons pour quelles raisons (2). Il semble qu'Antoine était depuis quelque temps très inquiet pour le travail sourd que les agents d'Octave, aidés par les conservateurs, faisaient dans ses légions, et qu'il ait appris que les soldats, déjà mécontents et mal informés au sujet des véritables intentions du jeune homme, blâmaient la nouvelle persécution dirigée contre Octave. Était-il possible qu'un des généraux les plus chers à César menaçât le fils du dictateur, parce qu'il avait recruté une poignée de vétérans, afin de hâter la vengeance de son père? Était-ce donc dans le but d'anéantir Octave, qu'Antoine avait mis tant de précipitation à venir à Rome? Au dernier moment sans doute Antoine avait été effrayé par quelque nouvelle plus mauvaise, et il était accouru pour les ramener à lui par de nouvelles promesses, avant de lancer le coup mortel contre le fils de César. Quoi qu'il en soit, ce renvoi était une chance pour Octave, car tant d'événements pouvaient se passer pendant ces quatre jours I Et en effet, avant qu'Antoine ne fût revenu, Octave fut informé que les nouvelles persécutions dirigées contre lui, jointes à la colère causée par les supplices et à l'attrait des

(1) CicÉRON, Phil, III, vin, 19-20.

(2) Vino atque epulis retentus, dit Cicéron, Phil., III, viii, 20; mais c'est évidemment une invention. On peut voir par CicÉ- HON, Phil., XIII, IX, 19 : rediit ad milites ; ibi pestifera illa Tiburi contio, que le motif du retard était un voyage à Tibur, qui, sans que cela soit prouvé, peut avoir été entrepris pour rassurer les soldats inquiets et hésitants. Appien, B. C,, 111, 45 ne parle que de la séance du 28 et du voyage à Tibur qui eut lieu après cette séance, et non du voyage qui eut lieu entre le 24 et le 28.

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