III
2,000 sesterces qu'il avait promis, avaient enfin eu raison de la légion de Mars, qui s'était déclarée en sa faveur et qui, abandonnant les deux autres, allait s'enfermer à Albe (1). Il trouverait du moins parmi ces soldats un refuge dans le danger, maintenant que les trois mille vétérans l'avaient presque tous abandonné. En outre, Gicéron, qui ne pouvait rester inactif, avait fini par se rendre aux exhortations d'Oppius, de Marcellus et de Philippe, et il s'était décidé à venir à Rome, où il arriva le 27 novembre (2). Mais ce jour-là Antoine aussi arriva; il avait appris la révolte à Tibur et était aussitôt accouru à Albe; là il avait essayé de se faire ouvrir les portes de la ville pour ramener à lui les soldats, mais il n'avait pu y réussir (3); il revenait
(1) Le passage de Gicéron, Phil., XIII, 19 : nam Martiam legiotum Albœ consedisse sciebat montre qu'AppiEN, B.C., III, 45, se trompe en faisant arriver, d'une façon un p«u mélodiaraatique, l'annonce de la révolte des deux légions, l'une après l'autre, à quelques minutes d'intervalle. Antoine apprit la révolte de la légion de Mars entre le 24 et le 28, quand il était en voyage à Tibur.
(2) La date donnée par Gicéron, F., XI, v, 1 : a. d. v. Idus decem. doit être corrigée, ainsi que le propose Roette, Correspondenz Ciceros, 37 et suiv. en a. d. v. Kal. decem. Il est vrai que Stehnkopp, Phil. X, 60, p. 299 a détruit divers arguments ingénieux de Ruete, en démontrant que le § 1" de la lettre de Gicéron, F., 11, VI, est une petite lettre séparée, écrite probablement en septembre ; mais ce qui demeure pour moi im argimient décisif, c'est que la lettre 5, écrite après l'arrivée de Gicéron à Rome, fut écrite avant que l'on eût connaissance de la révolte des légions, sans quoi Gicéron n'aurait pas manqué, pour persuader à Décimus qu'il fallait résister, de lui parler de cette révolte, comme le prouve la comparaison avec la lettre 7. Gicéron est donc rentré à Rome avant la révolte des légions. Le fait que Gicéron déclare souvent qu'il ne veut pas venir à Rome tant qu'Antoine y sera a peu d'importance, car Gicéron à ce momentlà se contredit constamment.
(3) Le voyage à Albe qu'AppiEN, III, 45, met après le 28, pour les raisons que nous avons déjà données, dut avoir lieu avant le 28.
donc encore plus furieux contre Octave, et résolu à se venger sur lui le jour suivant. La fortune sauva Octave une seconde fois, parce que, à ce qu'il semble, à l'aube du 28, la nouvelle arriva à Antoine que la quatrième légion, travaillée surtout par le questeur Lucius Egnatuléius, qui, nous ne savons pour quelles raisons, se tournait ainsi avec ardeur du côté d'Octave (4), avait suivi l'exemple de la légion de Mars. Dans cette confusion bizarre, tandis qu'Octave déclarait aux conservateurs qu'il était l'ami des meurtriers de son père, les deux anciennes légions de César abandonnaient Antoine pour Octave, en l'accusant, lui qui pourtant se disposait à chasser Décimus, de s'occuper trop mollement de la vengeance de la grande victime.
Cette seconde révolte effraya tellement Antoine, qu'il renonça à son dessein d'en finir immédiatement avec Octave. Il craignait, s'il s'obstinait à le poursuivre, de voir les autres légions se révolter aussi. Ne se trouverait-il pas alors à la merci du parti conservateur? Ainsi, en quelques heures, la situation fut toute nouvelle. Changeant brusquement d'idée, Antoine se rendit au sénat, il ne parla ni d'Octave ni de ses armements; il fit savoir au contraire que Lèpide avait enfin réussi à conclure la paix avec Sextus Pompée, à la condition de lui donner une indemnité pour les biens confisqués à son père, et il proposa une supplication en Ihonneur de Lèpide (2). Celle-ci fut approuvée, ainsi que l'indemnité à donner à Pompée; Antoine congédia alors les sénateurs et réunit ses amis pour discuter au sujet de la situation. Il n'est pas invraisemblable qu'il tût alors di^^^j - à faire des avances pour une conciliation;
(1) CicÉRON, Phil, m, III, 7; XIII, IX, 19; Appien, B. C, III, 45.
(2) CicÉRON, Phil., III, IX, 23.
mais sa femme et son frère l'attendaient chez luì, exaspérés par la déception et résolus à l'entraîner à des mesures désespérées. Il fallait qu'il s'emparât aussitôt de la Gaule cisalpine, qui était si riche et si peuplée^ sans donner au parti conservateur le temps de comprendre la situation et de profiter des avantages qu'il avait pour le moment! Et cette fois encore Antoine céda. Mais le sénat n'avait pas encore tiré au sort les provinces pour l'année 43 qui n'avaient pas été pourvues par César. C'eût été une sottise pour Antoine que de laisser ses adversaires maîtres de les distribuer à leurs amis. Les sénateurs furent donc le jour même convoqués d'urgence pour une séance du soir à une heure inaccoutumée; et dans cette séance, sans formalités et à la hâte, la répartition des provinces fut faite de telle façon que les amis d'Antoine furent très favorisés par un sort trop judicieux. C'est ainsi par exemple que Caïus Antonius eut la Macédoine et Calvisius Sabinus l'Afrique antique (1). Pendant la Huit, Antoine, emmenant avec lui la plupart des vétérans qu'il avait pu recruter, partit pour Tibur pour y prendre le commandement de la légion (2).
(1) CicÉRON, Phil, III, X, 24 et suiv. Au suiet des noms des gouverneurs qui furent alors choisis et que cite Cicéron. voy. GRœBE, App. à Drumann, G. R., I*, 439.
(2) Cicéron, Phil., V, ix, 24; Appibn, B. C„ III, 45.
LES PHILlPPigUES
Le lendemain, quand on apprit la nouveP ; du départ d'Antoine, la première impression parmi les sénateurs, les chevaliers et les riches plébéiens de Rome fut une impression d'épouvante. On avait eu depuis 49, en cinq années, cinq guerres civiles : la sixième allait-elle commencer? On annonçait déjà, en effet, que Décimus Brutus avait recruté quatre nouvelles légions et qu'il se trouvait ainsi avoir une armée de sept légions (1). Voyant que les événements se précipitaient, il avait probablement mené très vite le recrutement qu'il avait commencé. Ainsi beaucoup de citoyens influents se rendirent à Tibur, pour essayer une conciliation (2). Et tout d'abord il sembla qu'Antoine, que la guerre civile épouvantait autant que les conservateurs, se déciderait à revenir à Rome. Malheureusement Lucius intervint, cette fois aussi, et employant, dit-on, les menaces (3), réussit à l'en détourner. Dans les premiers jours de décembre, Antoine se dirigea vers la Gaule cisalpine; avec deux légions, la cohorte
(1) Voy. CicÉRON, Phil., V, xiii, 36; F., XI, vu, 3.
(2) Appien, B. C, III, 46.
(3) CicÉRON, Phil., VI, IV, 10 : nuper quidem dicitur ad Tibur, ut opinar, cum ei (L. Ant.) labare M. Antoniut x^ideretur, morttm frairi eue minitatus.
prétorienne, la cavalerie, les vétérans qui quittèrent presque tous Rome pour le suivre. Il emportait aussi ce qu'il avait trouvé encore dans le trésor public.
En même temps que les vétérans, un grand nombre de césariens venaient rejoindre Antoine qui, depuis la trahison maintenant manifeste d'Octave, était le seul chef du parti. Il y avait parmi eux Décidius Sacsa, T. Munatius Plancus,Censorinus, Trémellius et Volumnius, qu'Antoine voulait faire le chef du génie. Plusieurs d'entre eux voyageaient avec de l'argent emprunté à Atticus (1), qui prêtait aux deux partis et, tout en venant en aide aux conservateurs, ne négligeait pas de payer cette prime d'assurance contre la révolution. Aussi le parti césarien qui, au mois d'avril, avait chassé les conservateurs de Rome était maintenant contraint par un retour inattendu de la fortune à évoquer en toute hâte la métropole, ce qui signifiait abandonner la direction du gouvernement légal, tandis que les conservateurs pouvaient rentrer librement et s'emparer du pouvoir. Les parents de Pompée et des conjurés, ce qui restait de conservateurs intransigeants, comprirent aussitôt que c'était là une occasion unique pour détruire le parti césarien, et délivrer la république de leurs plus dangereux ennemis. Par malheur, Brutus, Gassius et les conjurés les plus influents étaient partis trop tôt; et l'inepte majorité du sénat, abandonnée à elle-même, était plutôt portée à l'indulgence et disposée à pardonner toutes les illégalités commises par Antoine. Le commandement de Décimus serait à son terme dans quelques jours; Antoine, pensaient-ils, pourrait bien gouverner la Gaule pendant cinq ans sans que le monde s'écroulât pour cela. Ne valait-il pas
(1) Voy. CoRNBLics Nbpos, au., IX, 8.
mieux céder (1)? D'ailleurs, même parmi les ennemis d'Antoine, personne n'osait prendre au sénat l'initiative de la guerre. C'est ainsi qu'au commencement de décembre la république se trouvait abandonnée par tous et dans un désordre indescriptible. Il n'y avait plus de consuls, il manquait plusieurs préteurs, et bientôt tous les magistrats seraient au terme de leurs fonctions; c'était un bon prétexte pour tout différer et attendre au 10 décembre, le jour où les nouveaux tribuns devaient entrer en charge; attendre devenait le mot de ralliement de tous les timides, qui étaient la majorité. En attendant on aurait l'avantage de voir à quoi Décimus Brutus se décidait, s'il voulait céder ou résister. Le fait était important, car beaucoup de choses dépendaient de Décimus. Dans la correspondance privée on l'engageait beaucoup à résister, on partait même pour aller le retrouver; mais personne n'osait proposer de convoquer le sénat et de l'autoriser légalement à faire la guerre à Antoine; bien des gens au contraire espéraient encore qu'il allait céder. Un seul homme s'employait activement pour les conservateurs et pour les meurtriers de César, et c'était le fils de de César, Octave, qui, très content d'avoir échappé miraculeusement au danger, était allé bien vite se mettre à l'abri à Albe, auprès des deux légions rebelles. Si Octave avait été abandonné par presque tout le parti de César, le petit groupe des conservateurs intransigeants continuait au contraire à l'encourager, à le flatter, à le traiter de héros; et cette sympathie du parti aristocratique avait fait concevoir à l'ambitieux jeune homme le projet de profiter de ce désordre pour acquérir une autorité officielle, en fai-
(1) Voy. CicÉRON, Phil., V, II, 8.
sant à tout prix éclater la guerre. 11 envoyait des messages à Décimus pour lui offrir son aide et son alliance s'il voulait résister au consul (i); il flattait les soldats et se faisait offrir par les légions les insignes de propréteur qu'il refusait avec une feinte modestie (2); il engageait des pourparlers par l'intermédiaire de ses amis et de ses parents avec les nobles les plus hostiles à Antoine et avec les parents des conju."és; il leur offrait de préparer une armée pour venir au secours de Décimus, de former une légion de nouvelles recrues, d'aller avec les deux légions à Arezzo, auprès des vétérans de son père, et de reformer là la septième et la huitième légion de César si on lui conférait l'autorité légale nécessaire. A tant de zèle cependant ceux des conservateurs que la haine d'Antoine n'aveuglait pas ne répondaient qu'avec froideur. La révolte des deux légions avait accru en eux, au lieu de l'éteindre, la déflance et l'aversion pour le fils de César. Il y avait en outre une difficulté d'ordre plus général; pour engager la lutte à fond contre Antoine, qu'Octave désirait^ il manquait un chef d'une valeur reconnue, qui pût en prendre la direction. On fit des démarches auprès de Cicéron, mais il hésitait et en revenait toujours à son idée de ne pas se présenter au sénat avant le premier janvier (3). Cependant le départ des vétérans faisait qu'on respirait plus à l'aise; beaucoup de conservateurs reprenaient courage et commençaient à s'entendre, à se concerter; Cicéron, qui n'avait pas oublié l'affront que lui avait fait Antoine le premier septembre, éprouvait, de nouveau, après ses longues contemplations philosophiques, un certain besoin
(1) Dion. XLV, 15.
(2) ArpiEN, B. C, III, 48.
(3) Cicéron, F. XI, vi, 2.
d'agir. Sur ces entrefaites il arriva à Rome un certain
Lupus, envoyé par Uécinius pour interroger les hommes les plus compétents sur ce qu'ils conseillaient de faire. Un conciliabule auquel prirent aussi part Servius Sulpicius et Scribonius Libon, le beau-père de Pompée, se tint dans la maison même de Gicéron, qui était certainement déjà au courant des propositions d'Octave. On décida de conseiller à Décimus d'agir de lui-même, sans attendre les ordres du sénat (1). Un certain M. Séius partit aussitôt pour porter cette réponse. Malgré cela, dans les premiers jours de décembre, la situation continuait à être incertaine; Gicéron doutait encore bien fort que Décimus osât assumer cette responsabilité à laquelle tout le monde à Rome cherchait à se soustraire, si bien qu'il ne tarda pas à lui écrire qu'il ne fallait pas considérer comme une folie les recrutements d'Octave et la révolte des deux légions, qui était approuvée par tous les bons citoyens (2).
Enfin, le 40 décembre, les nouveaux tribuns du peuple entrèrent en fonctions; et vers le même moment Gaïus Antonius partit avec la bruyante cohorte de ses amis pour la Macédoine, décidé à accomplir rapidement son voyage. Mais les nouveaux tribuns, à leur tour, laissèrent passer plusieurs jours sans rien faire; ils finirent par se décider à convoquer le sénat pour le 20 décembre, pour s'occuper non pas d'Antoine ou de Décimus, mais des mesures à prendre pour que
(1) CicÉRON, F., XI, vil, 1. — Au sujet de la date de cette lettre et de cette entrevue, qui a donné lieu à de nombreuses discussions, voyez Sternkoff, in Phil., vol. LX, p. 297, qui place l'entrevue le 12 décembre. En admettant que Cicéron revint à Rome le 27 novembre, on peut la placer aussi dans la première décade.
(2) CicÉRo.\, F., XI, VII, i.
les nouveaux consuls pussent entrer en charge sans danger (1), comme si les vétérans encombraient encore Rome. On avait beaucoup de peine à se persuader qu'ils étaient partis véritablement. Mais ce même jour — le 44 ou 15 probablement, — on apprit à Rome que Décimus avait publié un édit pour déclarer qu'il ne reconnaissait pas Antoine comme gouverneur de la Gaule et qu'il maintiendrait la province au pouvoir du sénat ("2). Décimus voulait donc la guerre. Cette nouvelle causa à Rome une grosse émotion. Gicéron surtout en fut extraordinairement agité. Allait-il persister dans son intention de ne pas remettre les pieds au sénat avant le 4" janvier, ou irait-il à la séance du 20? Les amis et les parents d'Octave insistaient auprès de lui vivement ; la discussion ne pouvait manquer de dépasser le mesquin ordre du jour des tribuns et de s'étendre à l'édit de Décimus, Et alors Gicéron laisserait-il échapper l'occasion d'accomplir un grand exploit, plus glorieux encore que la répression de Gatilina, en détruisant le parti de César et en restaurant définitivement la république? Ce qu'il y avait de plus noble dans son ambition, le sentiment de ses devoirs envers la patrie, l'amour idéal pour la liberté républicaine, sa haine pour Antoine, son affection pour tant d'amis qui avaient péri dans la guerre civile ou qui étaient en danger, le poussaient à agir. Mais les difficultés étaient innombrables, les dangers très grands. . . Comme s'il eût eu le pressentiment que la résolution qu'il allait prendre était pour lui une question de vie ou de mort, Gicéron retombait dans sa timidité naturelle. 11
(1) CiCÉRON, F., XI, VI, 2.
(2) Gicéron, Phil, III, iv, 8. Appibn, B. C, III, 49, qui dit que Décimus fit cela à la suite d'un ordre du sénat, est contredit absolument par la troisième pbilippique de Cioéron.
est probable aussi que les sollicitations des agents, des amis, des parents d'Octave augmentaient son indécision. Si les propositions d'alliance faites par le jeune homme à Décimus avaient mieux disposé envers lui les plus méfiants (1), s'il paraissait imprudent de rejeter à la légère, quand la guerre était si probable, l'appui de cinq légions, c'était aussi un grave parti à prendre que de donner l'autorité d'un magistrat à un jeune homme de vingt ans, qui portait le nom de César. Tiraillé par des inquiétudes diverses, Cicéron ne put arriver à prendre une résolution avant le 19. Il fallait pourtant ce jour-là se décider pour une chose ou pour une autre. Et cependant, le soir du 19, il était encore hésitant; le matin du 20, quand il se leva, il ne savait pas encore s'il irait ou non à la séance (2). C'était l'heure décisive de savie, l'heure de l'audace suprême, du dernier sacrifice, de la gloire définitive. Et ce matin-là il prit enfin la résolution décisive : à soixantedeux ans, bien que plus habile à manier la plume que l'épée, le premier dans ce monde politique qui depuis huit mois tergiversait, il se lança dans le gouffre obscur et immense qui barrait le chemin de sa génération, avec une audace que sa nature timide rend encore plus belle et que l'un peut qualifier d'héroïque, si l'on considère combien les circonstances étaient incertaines et terribles. Il se rendit au sénat (3), où
(1) Dion, XLV, 15. ^ n- . c vi
(2) C'est ce que nous indique le passage de Ciceron, t. Ai, VI 3 Cicéron nous dit que ce ne fui qu'au matin du 20, quand on le vit aller à la séance du sénat, que beaucoup de sénateurs s'y rendirent. Cela signifie que le soir précédent les mtentions de Cicéron n'étaient pas encore arrêtées.
(3) Cicéron, Phil., Ili, i, 1; V, xi. 30, dit qu'il demandait tous les jours la convocation du sénat; mais il se contredit luimême dans l'aveu confidenUel et par conséquent plus sincère qu'il fait dans F., XI, vi, ».
cependant Hirtius et Pansa ne se montrèrent pas (1), et il y prononça la troisième philippique, discours modéré, dont le but était de tàter le terrain peu sûr du sénat, en proposant que l'on décrétât des éloges à Décimus Brutus pour son édit, à Octave pour ses enrôlementSj aux deux légions révoltées pour leur rébellion. Il proposait également que Pansa et Hirtius fussent chargés de désigner, le 1" janvier, les prix à accorder à ceux qui avaient bien mérité de la république, depuis les chefs jusqu'aux soldats, avant toute autre affaire; et enfin il proposait que l'on annulât la répartition des provinces qui avait été faite le 20 novembre par Antoine, et que tous les gouverneurs restassent en charge jusqu'à ce que le sénat en eût envoyé de nouveaux (2). Le discours était habile, car il n'envisageait pas directement l'alternative de la paix ou de la guerre : Varius Gotila y répondit seul, mais faiblement, et la majorité, ne craignant plus de trop se compromettre, approuva toutes les propositions (3). Le même joui Cicéron répéta au peuple les mêmes choses et pro nonça la quatrième philippique.
Cependant les premières nouvelles de la guerre arri valent, s'il n'est pas trop tôt pour donner le nom de guerre à une lutte où les deux adversaires cherchaient mutuellement à s'éviter. Antoine et Brutus avaient commencé à échanger des lettres dans lesquelles ils s'engageaient très poliment, l'un et l'autre et pour leur
(1) Cicéron, Phil, V, xi, 30.
(2) Cicéron, Phil., III, xv, 37 et suiv.
(3) Contrairement à ce qu'en pensent Nake et Bardi, qui prétendent qu'elles ne furent pas approuvées. Voy. Cicéron, Phil., IV, II, 6; IV, IV, 8; V, xi, 28; X, xi, 23; F., XII, xxii, 3. Voyez aussi Sternkopp, dans Philol., vol. LX, p. 285 et suiv. — Dio.^ XLVI, 29, fait une erreur au sujet de la date de l'annulation de la loi sur les provinces.
bien, à céder. Brutus avait été invité par Antoine, en vertu de la lex de permutatione provinciarum, à sortir de la Cisalpine; Antoine avait été prié par Brutus, au nom du sénat, de respecter la province. Ensuite, Antoine avait établi son quartier général et la plus grande partie de son armée à Bologne; et il avait laissé Décimus Brutus conduire son armée à Modène et tout y disposer comme pour un long siège (1). Ni lun ni l'autre n'avaient hâte d'engager les hostilités. Décimus ne se sentait pas de force pour affronter les légions aguerries d'Antoine avec son armée recrutée tant bien que mal; son intention était donc de tirer les choses en longueur, pour donner le temps à ses amis de Rome de lui envoyer du renfort. De son côté, Antoine, qui aurait peut-être pu surprendre et écraser Décimus (2), voulait d'abord réparer les pertes que lui causait la révolte des légions, en se faisant une armée nombreuse qui lui serait utile, soit que la guerre civile éclatât, soit que l'on arrivât à un arrangement. Il envoya encore, dans la dernière décade de décembre, quelques troupes pour cerner Modène et y faire un semblant de siège (3); puis, tandis qu'il restait lui-même à Bologne pour y attendre le printemps, il envoya Lucius Pison en Macédoine pour y prendre la légion qui y était restée, et Ventidius Bassus avec beaucoup d'argent dans l'Italie méridionale, pour recruter les vétérans de la septième et de la huitième légions de César, qui avaient abandonné Octave, et
(1) Appien, B. C, III, 49.
(2) Appien, B. C, III. 49.
(3) Voy. Dion, XLVI, 36 ; il dit que Brutus itavre^w; àitSTeixtVSri c'est-à-dire ne fut entièrement bloqué que quand Antoine dOsespéra de pouvoir débaucher ses soldats. En outre, Cicéron, F., Xll, V, 2, dit que jusqu'à la seconde moitié de février, les forces d'Antoine étaient toutes à Bologne et à Peu-me; il ne devait donc guère lui en rester pour cerner Modène.
ceux de la neuvième. Ceci fait, au lieu de chercher à prendre immédiatement Modène, il s'appliqua à ne pas laisser Rome entièrement au pouvoir de ses ennemis. Tout espoir d'atteindre son but, non pas par une guerre, mais par des intrigues politiques, n'était pas perdu. Les choses étaient allées de telle façon qu'Antoine seul représentait désormais les traditions et les intérêts du parti césarien, auquel une restauration aristocratique pouvait être fatale, s'il était vaincu. Le parti qu'il avait réorganisé en juin et en juillet était donc intéressé à empêcher sa chute. Fufius Calénus lui-même, bien que dans les mois précédents, à diverses reprises, il eût penché du côté des ennemis d'Antoine, se rangeait maintenant de son côté, s'étant peut-être laissé gagner aussi par des arguments plus solides. Il avait donné l'hospitalité chez lui à Fulvie (1), et il se préparait à ee mettre au sénat à la tête des anciens césariens et de tous ceux qu'Antoine avait nommés sénateurs ou favorisés d'une autre façon pour traîner les choses en longueur, pour empêcher l'envoi des renforts, pour donner à Antoine le temps d'intriguer auprès de Lèpide, de Plancus et de Pollion, et d'attendre les événements. Antoine avait tout à gagner à cette adresse... Mais ses ennemis, au contraire, avaient intérêt à l'écraser sans retard. C'est pourquoi, à Rome, les premières nouvelles de la guerre furent grossies par les conservateurs intransigeants, par les parents des conjurés, par les amis d'Octave, déjà encouragés par la séance du 20 décembre. On prétendit que Décimus était déjà enfermé dans un cercle de fer; on épouvanta par ces exagérations le public; un grand revirement en faveur d'Octave se fit dans l'opinion du plus grand nombre.
(1) CiCÉRON, Phil, XIII, 1.
On assura que Rome aurait été pillée par Antoine, si Octave n'avait pas détourné les légions; l'on commença à exalter Octave comme le sauveur de Rome; si quelques jours auparavant Cicéron demandait modestement que l'on ne considérât pas ce qu'avait fait ce jeune homme comme une folie, tout le monde maintenant disait qu'il avait été d'une audace sublime (1); et l'alliance entre Octave et les conservateurs contre Antoine fut enfin conclue sous cette impression des premières nouvelles, très exagérées, de la guerre. Octave se chargerait de l'armée, les conservateurs de leur côté lui feraient donner par le sénat l'argent nécessaire et conférer la dignité de sénateur et de propréteur avec le privilège de pouvoir demander le consulat dix-huit ans avant le temps légal. Marcellus, Philippe, les ennemis les plus acharnés d'Antoine, amenèrent deux personnages âgés et considérés, Servius Sulpicius et Publius Servilius, à proposer que ces honneurs fussent décernés à Octave (2), et ils amenèrent également Cicéron à prononcer un grand discours pour soutenir cette proposition.
Le 1" janvier de l'année 43, à la première séance du sénat, quand furent terminés les discours des nouveaux consuls Hirtius et Pansa, Fufius Calénus se leva le premier pour parler; il chercha avec beaucoup de modération à diminuer la gravité des événements, il assura qu'Antoine ne voulait pas la guerre, et il proposa enfin de lui envoyer des ambassadeurs pour traiter de la paix (3). Servius Sulpicius et Publius Servilius parlèrent ensuite; ils proposèrent que l'on donnât à Octave la dignité de propréteur et le com-
(1) Voy. Cicéron, ad Br., I, xv, 7; I, m, 1.
(2) Cicéron, ad Br., I, xv, 7.
(3) Cicéron, Phil, V, ix, 25.
mandement de l'armée avec laquelle il avait empêché les massacres que méditait Antoine, qu'il fût considéré comme sénateur du grade de préteur, qu'il pût briguer les magistratures comme s'il avait déjà exercé la questure. Puis Gicéron se leva. Il arrive parfois dans les révolutions que des hommes de plume timides, hésitants, indolents même, deviennent pendant quelque temps enflammés par la passion, habiles, impétueux, infatigables comme des héros. Ce changement s'était produit chez Ciicéron, pendant les onze jours qui avaient suivi la dernière séance du sénat. Oubliant ses mauvais présages, rejetant toute crainte et toute hésitation, l'auteur du De republica, le philosophe doctrinaire, avait compris que pour défendre la cause conservatrice, il fallait en venir à des moyens révolutionnaires; et, en prononçant la cinquième philippique, il attaqua furieusement Antoine, il exagéra démesurément toutes ses fautes, déclara qu'il ne s'agissait pas de faire la guerre au parti de César, mais à une bande de brigands; il reprit lui-même les propositions de Servius et de Servilius et il en ajouta de nouvelles. Il demanda que l'on ordonnât des levées, que l'on proclamât le tumultus et l'état de siège, que l'on décrétât d'élever une statue d'or à Lèpide pour le récompenser de ses sentiments républicains; qu'Egnatuléius pût briguer les magistratures trois ans avant le temps légal (1), que l'on payât aux soldats les sommes promises par Octave et qu'on leur promît d'autres récompenses en terres, en argent et en privilèges. Après ce discours, la lutte commença entre les deux partis. Les amis déclarés d'Antoine n'étaient certainement pas nombreux au sénat, mais il
(1) CicÉRON, Phil., V, xvii-xix, 46-53; Cicéron, Phil., VI, i, 2.
LA FIN D'UNE ARISTOCRATIE Ul
y avait beaucoup d'hommes éminents, comme Pison et les deux consuls (1), qui étaient opposés à la guerre; la proposition de Calénus était donc faite pour plaire à bien des gens. C'est pourquoi ce premier jour les amis d'Antoine parvinrent à prolonger la discussion et à faire remettre la décision au lendemain (2). La discussion fut reprise le jour suivant; mais pendant la nuit les conservateurs les plus avancés ayant manœuvré pour revenir en majorité à la nouvelle séance, les amis d'Antoine craignirent d'avoir le dessous, si on en venait au vote; et par l'entremise d'un tribun ils firent reporterie vote à plus tard (3). Cette obstruction indigna la majorité, et elle se vengea en approuvant immédiatement, avec quelques modifications toutefois, les honneurs demandés pour Octave. Celui-ci allait être admis au sénat parmi les sénateurs de rang consulaire, et non d'ordre prétorien; il pourrait demander le consulat non pas dix-huit ans, ce qui sembla exagéré^ mais dix ans avant le temps légal (4). Les partisans d'Antoine n'osèrent pas mettre le veto à cette proposition, mais pendant la nuit ils travaillèrent pour leur ami, et allèrent jusqu'à envoyer de maison en maison la vieille mère d'Antoine et Fulvie, pour faire des démarches auprès des sénateurs hésitants (5). Le 3 janvier, la discussion fut reprise avec une vivacité croissante. Cicéron parla de nouveau et fut applaudi
(1) Dion, XLVI, 3o.
(2) Dion, XLVI, 29; Appibh, B. C, 3, 50.
(3) Appien, B. C, III, 50.
(4) Mon. Ane, I, 3-5 (lat.); I, 6-7 (gr.); Appien, B. C. III, 51; TiïE-LivE, Per., CXVIII. L'affirmation de Dion, XLVI, 29-41, est donc erronée. C'est îiinsi également que, selon Appien, ces honneurs furent approuvés le 2 janvier, et le 3, selon Dion. Voy. Grokbe, App. à Drumann, G. fl„ I*, p. 443.
(5) Appibn, B. C, III, 51.