III
travail, avaient, au milieu du siècle précédent, fini par se constituer à côté des grands patrimoines publics et privés, étaient de nouveau ruinées. Mais la situation morale était encore plus affreuse. La noblesse avait disparu; le parti populaire n'existait plus; le sénat était réduit à une obscure assemblée d'aventuriers; les magistratures n'avaient plus aucun prestige, les lois aucune force. Il n'existait plus rien; ni classes, ni partis, ni institutions, ni traditions capables de diriger la société; c'était le désordre universel, l'anarchie révolutionnaire complète, avec sa conséquence inévitable : les tyrannies personnelles, formées au hasard, exercées par les moyens les plus étranges. L'Italie avait vu la plus monstrueuse et la plus bizarre de ces tyrannies : celle de Fulvie. Dans l'immense désordre, une femme s'était emparée du pouvoir; elle avait nommé les magistrats, dirigé le sénat, fait les lois, dans une nation où l'État avait toujours eu un caractère si masculin. Le gouvernement de Fulvie représentait, à lui seul, un immense bouleversement des traditions romaines. Mais il n'était pas le seul. Les classes et les institutions, qu'avaient soutenu par-dessus tout la tradition, une fois détruites, des courants révolutionnaires envahissaient tout, le droit privé comme la famille, l'éducation comme la littérature. Le sens de la dignité de la classe se perdait tellement que cette année on vit des citoyens appartenant à l'ordre équestre abattre dans le cirque des bêtes féroces (1). C'est au milieu de cet épouvantable désordre, qu'on allait approuver, Tannée suivante, une des lois les plus importantes pour l'organisation économique de la famille latine : la lex Falcidia (2).
(1) Dion, XLVIII, 33.
(g) Dion, XLVIII, 33; Gaius, Imt., II. 227.
Cette loi, qui devait être la base du droit héréditaire pour des siècles, limitait définitivement la liberté entière, dont les testateurs avaient joui dans l'ancien droit; elle les obligeait à laisser un quart du patrimoine à leurs héritiers, leur accordant la faculté ùe disposer seulement des autres trois quarts, pour les legs, comme ils voulaient. Fulvie était certes une exception; mais bien des gens retrouvaient un esprit ambitieux et autoritaire analogue au sien chez leurs femmes et chez leurs filles. Dans toute la haute société, les femmes recevaient une culture littéraire et y prenaient des habitudes de liberté et de plaisir de plus en plus grandes. Au lieu de rester chez elles pour élever leurs enfants tt surveiller leurs serviteurs, elles aimaient à sortir, à jouir des spectacles du dehors, à se faire admirer, tandis que les hommes énervés par le vice, par les études et par d'étranges idées philosophiques, deva, ûaient souvent leurs esclaves ou leurs victimes. L'autorité avait faibli dans la famille, comme elle avait faibli dans l'Etat : le pater familias, qui était autrefois un despote, se résignait maintenant à partager avec la femme son pouvoir, comme il arrive dans les civilisations intellectuelles, raffinées et voluptueuses où l'homme se laisse arracher des mains le bâton, cet instrument le plus efficace de la domination masculine. De même que dans la famille et dans l'État, on voyait sévir dans la littérature la lutte entre les idées antiques et les idées nouvelles. La passion de l'étude, si répandue déjà dans les hautes classes et dans les classes moyennes de la génération précédente, se répandait encore plus dans la génération nouvelle. Cicéron avait vraiment fondé en Italie la dynastie des hommes de plume; le talent littéraire devenait une force sociale de plus en plus grande, à mesure que l'aristocratie dispa-
raissait et que le pouvoir et la richesse tombaient entre les mains de familles obscures. Au milieu de la crise universelle des métiers et des possessions, l'enseignement, qui était alors une entreprise privée, faisait des affaires excellentes. Les étudiants devenaient de plus en plus nombreux chez les maîtres et dans les écoles. Les fils des propriétaires aisés des petites villes y coudoyaient les fils, les affranchis ou les esclaves des chevaliers qui s'étaient faits dans l'agriculture ou le commerce une petite aisance du temps de César. Rome était pleine de poètes qui lisaient leurs poésies au public, et jusque dans les bains (1). C'est à ce momentlà que le fils d'un riche seigneur de Padoue, Tite Live, faisait à dix-sept ans ses études; c'est à cette époque aussi que commençaient à étudier les nombreux poetae minores de l'époque d'Auguste, et tous les affranchis que nous verrons sous son gouvernement enseigner la rhétorique et la grammaire. Il se formait ainsi, d'hommes libres, d'esclaves et d'affranchis une classe moyenne d' I intellectuels » comme nous dirions maintenant, qui allaient bientôt disputer le champ des professions intellectuelles aux rhéteurs et aux philosophes de l'Orient, mais pour ajouter au triomphe de la culture de leurs rivaux sur la culture nationale. La chute de l'aristocratie, la victoire du parti révolutionnaire à Philippes, avait une répercussion même dans le monde des lettres. La vieille littérature classique romaine était méprisée et négligée; l'hellénisme triomphait partout. Autour d'Asinius Pollion, qui gouvernait la Gaule cisalpine, et qui, jeune, cultivé, très riche, composait lui-même des carmina nova (2), c'est-à-dire des poésies en style nou-
(1) Horace, Sai., I, iv, 73 et suiv.
(2) Virgile, Bue, III, 86.
veau, se formait un groupe de jeunes poètes hellénisantSj ennemis déclarés des imitateurs d'Ennius, et passionnés pour les innovations helléniques les plus audacieuses. Parmi ces jeunes poètes était Virgile, qui avait alors vingt-huit ans, et qui, encouragé par Asinius, méditait une oeuvre plus originale que les petites compositions poétiques où il s'était essayé jusque-là. Il allait écrire en hexamètres des églogues à l'imitation de Théocrite, mais pour cacher dans ses bergers de Sicile des hommes de son temps^ pour mettre dans des scènes bucoliques des allusions aux événements contemporains; et pour intercaler dans les paysages traditionnels de la bucolique grecque des descriptions du doux paysage de la vallée du Pô, dont ce fils de paysan, élevé sur les bords du Mincio, sentait si profondément le charme. Vers la fin de l'année 42, il travaillait déjà à la seconde églogue, la première qu'il ait composée, où il chante les amours du berger Gorydon pour le bel Alexis, habillant ainsi en vers bucoliques, s'il faut du moins en croire les anciens, son admiration pour un jeune esclave dont Asinius PoUion lui avait fait présent; et à la troisième où, imitant la quatrième idylle de Théocrite,ilmet en scène deux bergers qui commencent par se quereller, et qui s'étant défiés à un combat poétique lancent dans des vers amébées des invectives aux poètes de la vieille école latine, et célèbrent PoUion comme un poète qui sait cultiver le nouveau style. Les polémiques littéraires contemporaines se glissaient ainsi dans les chants des bergers d'Arcadie. A la même époque l'esprit bouillant et bilieux de Salluste s'attaquait pour la ruiner à une autre antiquité séculaire, celle des Annales. Salluste avait refait sa fortune pendant la guerre civile de César, en volant beaucoup en Numidie; il avait pu à son retour déployer un grand
luxe, faire bâtir des villas et des palais, et jouir d'une fortune et d'un pouvoir que l'amitié de César semblait devoir rendre éternelle. Mais les Ides de mars étaient venues tout bouleverser. Après cette catastrophe, Salluste s'était enfui précipitamment de la vie politique devenue trop dangereuse pour un homme aussi riche que lui; mais il ne s'était cependant pas réconcilié avec les conservateurs, et la victoire de Philippes ayant fait disparaître tout danger d'une restauration conservatrice, il avait pris la plume pour déverser ses rancunes, et il s'était mis à composer une série d'histoires où il voulait étaler la honte et les fautes du parti conservateur. La première, celle à laquelle il travaillait à ce moment-là, avec l'aide d'un affranchi grec du nom d'Attéius, rhéteur et grammairien de profession (1), était une histoire paradoxale de la conjuration de Gatilina. Pour donner une réplique très hardie aux conservateurs qui ne cessaient d'accuser les hommes du parti populaire d'avoir été les complices du terrible criminel, il s'appliquait à démontrer que cette conjuration avait été tramée par la noblesse dévouée à Sylla, qui s'était appauvrie après avoir dissipé trop vite le butin sanglant de la guerre civile. La conjuration était donc une honte pour le parti conservateur, et la mère d'un des héros de ce parti, d'un meurtrier de César, de Décimus Brutus, y avait elle-même pris part. Salluste apportait trop de passion dans cette oeuvre pour ne pas embrouiller et altérer les faits; mais en même temps il rendait à la culture latine un grand service en renouvelant dans l'histoire artistique, psychologique et rationnelle, le maigre récit des annales, qui constituait depuis des siècles l'histoire de
(1) SuÉTQNB. m, Gr. 10.
Rome, histoire aussi aride et aussi ridicule que cette prétendue histoire critique et scientifique à laquelle certains pédants voudraient encore la ramener aujourd'hui. Atticus et Cornélius Népos eux-mêmes, pour raconter les grands faits de l'histoire de Rome, avaient suivi la méthode séculaire et ils avaient donné les faits sèchement, année par année, comme si les personnages de l'histoire n'étaient que des ombres et les événements un simple sujet d'énumérations monotones. Sali luste, au contraire, à l'imitation des Grecs et surtout de Thucydide, écrivit une histoire psychologique et artistique, où les passions des hommes sont analysées, où les personnages sont mis en relief d'une façon vigoureuse, et où les événements racontés dans un ordre rationnel sont l'objet de considérations philosophiques et morales.
Mais d'aussi .grands contrastes dans les idées et dans la politique, joints à l'inquiétude des propriétaires qui craignaient de se voir dépouillés de leurs biens, ne pouvaient manquer d'amener dans toute l'Italie un grand malaise, et de toute part de la haine et des rancunes. Quand vers la fin de l'année 42 on sut qu'Octave était tombé gravement malade, tandis qu'il revenait en Italie, au point d'être en danger de mort (1), bien des gens souhaitèrent de le voir mourir. On savait d'avance qu'il ne revenait en Italie que pour commettre de nouvelles scélératesses aux dépens des riches et des hommes de bien. Mais le jeune triumvir ne mourut pas, et au commencement du printemps de l'année 41, il revint à Rome à peu près rétabli, en croyant pouvoir commencer tout de suite la distribution des terres aux vétérans. Au contraire, une difficulté
(1) Plutarqde, Ant., 23; Dion, XL VIII, 3; Apmen, B. C„ V,
imprévue l'y attendait. Fulvie, qui pendant la guerre avait gouverné lltalie, n'entendait nullement remettre le pouvoir à son jeune gendre. La bataille de Philippes, en faisant d'Antoine le maître de la situation, avait augmenté l'influence et les ambitions de toute sa famille; cette année-là son frère, Lucius, était consul avec Publius Servilius; Lucius et Fulvie comptaient bien gouverner Rome et l'Italie, comme frère et femme du vainqueur de Philippes, à la place du jeune homme discrédité et maladif. Et en effet Octave^ qui était affaibli par sa récente maladie et qui était préoccupé de sa lourde mission dupartage des terres, se montra d'abord conciliant. Il donna à Salvidiénus l'ordre de se rendre en Espagne dans la province de Lepide avec ses légions, mais n'ayant pas pu amener Lèpide à lui donner ses trois légions^ il se résigna à s'en passer pour le moment; il montra les lettres d'Antoine, et il obtint de Calénus la promesse de lui céder les deux légions (1), mais il n'insista pas quand il vit qu'il tardait à tenir cette promesse. Puis, sans donner aucun sujet d'inquiétude à Lucius ni à Fulvie, il commença les opérations du partage des terres, en nommant partout en Italie des commissaires chargés de les distribuer et en lecrutant des arpenteurs. Il était cependant trop intel- Jigent et aussi trop ambitieux pour se laisser gouverner par Fulvie et pour ne pas faire valoir ses droits de triumvir. Il y eut donc bientôt des mécontentements et Lucius se mit à l'accuser de violer ses droits de consul (2). Mais Octave qui, tout en ayant de nombreux
(1) Appien, JB. C, V, 12. Appien se trompe cependant en disant que les légions furent restituées et Dion, XLVIII, 5, a raison de dire le contraire.
(2) Les clauses particulières de l'accord de Téaixum nous montrent bien que cette accusation avait été dirigée contre
sujets de plaintes (1), voulait distribuer sans retard les terres, supporta avec patience cette nouvelle vexation. Bientôt dans beaucoup de villes d'Italie, parmi lesquelles nous pouvons compter avec certitude Ancône. Aquin, Bénévent, Bologne, Capone, Cre'mone, Fermo. Florence, Lucques, Pesaro, Rimini et Venouse, arrivèrent les commissaires, chargés de choisir les terres pour les véte'rans, de dresser la liste des propriétaires, de répartir entre eux la contribution qui était probablement proportionnée à la fortune, et qui ne consistait pas seulement en terres, mais en bestiaux, en esclaves et en instruments agricoles; de terminer enfin pour chaque expropriation les indemnités, qui d'ailleurs ne seraient pas payées (2); et de répartir, avec l'aide des arpenteurs, les terres, ainsi que les esclaves et le bétail. Au printemps la grande spoliation commence. Les familles aisées, comme celle d'Albius Ti- 'ouUus ou celle de Properce en Ombrie, perdaient une grande partie de leur patrimoine ; les petits propriétaires qui possédaient un terrain plus petit que la part la plus faible faite à un vétéran perdaient tout; la classe des propriétaires, cette bourgeoisie aisée de l'Italie qui avait si platoniquement favorisé le parti des conjurés, devait céder aux vétérans une partie des terres où, pendant les dernières années elle avait si péniblement planté de la vigne et les oliviers, en empruntant de l'argent à des taux si usuraires; il lui fallut partager avec ces soldats qui revenaient de Philippes les troupeaux dont elle avait amélioré les races, les
Octave. Voy. Appien, B. C, V, 20 : toùç (lèv ÛTràTOvi; xà Ttàrpia SwixeTv, (xr| xwXuojxévou; dnò xûv Tptwv àvSpùiv.
(1) Dion-, XLVIII, 5.
(2) Un passage cî'Appikn, B. C, V, 12, nous montre qu'on fixa les indemnités. Maie elles ne furent pas payées.
esclaves qu'elle avait achetés à des prix si élevés et qu'elle avait eu tant de peine à former. Les vétérans ne voulaient plus comme les soldats d'autrefois de terres incultes à défricher, mais des champs que le travail des autres avait déjà mis en rapport, et pourvus d'instruments, de troupeaux et d'esclaves; et c'était dans ces propriétés qu'ils voulaient finir tranquillement leur vie, comme de bons rentiers, membres d'un sénat municipal (1).
Mais une agitation redoutable éclata en Italie au moment où l'on commençait à faire ce travail de répartition. De partout, dans les premiers mois de l'an 41, les villes menacées envoyèrent des députations à Rome pour intriguer, supplier, et protester surtout contre le fait que cette spoliation ne frappait que dix-huit villes d'Italie. Si l'Italie devait nécessairement subir cette spoliation, n'était-il pas juste que tous les citoyens y prissent part (2)? Octave, qui était jeune, discrédité et malade, ne pouvait manquer d'être inquiété par cette agitation, ces plaintes et ces intrigues. Mais une autre difficulté bien plus grave, et très inattendue, survint encore. Fulvie et Lucius, irrités en voyant le jeune homme moins docile qu'ils l'auraient voulu, s'entendirent pour arrêter sous différents prétextes ce partage des terres qu'il faisait. Ils commencèrent par dire qu'il fallait attendre qu'Antoine fût revenu d'Asie; puis ils prétendirent que si le partage se faisait immédiatement, les vétérans de César, qui à Philippes avaient combattu sous les ordres d'Antoine,
(1) Dion, XLVIII, 6 : (ietoc te t»); SouXeîaç, xai (letà trjç dXXiriç xaxaffxevjîj; TOÙcSeaitÓTa; Ó Kaïaap àç^upetTo. Voy. Virgile, Bue. I,
Impiug haec tam culta novalia miles habebit
(2) Appibn, B. C. V, 12.
devaient être conduits dans leurs colonies ou par Antoine lui-même, ou par ses représentants, afin que leur reconnaissance fût pour Antoine et non pour Octave (1). Celui-ci montra le texte de l'accord conclu à Philippes, mais Fulvie et Lucius ne cédèrent pas. Fulvie même semble avoir tant fait par ses objurgations et ses intrigues auprès des vétérans présents à Rome, qu'Octave finit par céder (2). Il chargea Asinius PoUion de diriger les commissions qui opéraient dans la Gaule cisalpine (3), et il mit dans les autres commissions différents amis d'Antoine, tels que Plancus qui fut désigné pour la commission de Bénévent (4). Mais les difficultés allaient toujours croissant pour Octave, en dehors même des méchancetés de ses ennemis. Les vétérans, que le sentiment de leur puissance rendait insolents, s'emparaient de terres qui ne leur étaient pas destinées (5). Dans la classe aisée l'admiration que l'on avait pour Brutus et Cassius, la haine pour le triumvirat despotique, le désir des libres institutions étaient avivés par la colère que causaient la perte des biens et les indemnités non payées. Beau coup de petits propriétaires, en se voyant dépouillés de tout, prenaient leurs armes et en venaient à la violence et au meurtre (6); les uns allaient s'enrôler dans l'armée de Sextus Pompée (7); les autres s'adonnaient au brigandage; d'autres encore mettaient dans
(1) Appien, B. C, V, 14; Dion, XLVIII, 5 et 6.
(2) Appien, B. C, V, 14.
(3) Servihs, ad Virg. Bue., II, 1.
(4) C. I. L., X, 6087. Qu'il ait été désigné pour cette mission à la suite des remontrances de Lucius et de Fulvie n'est qu'une gupposition.
(5) APPIE.V, B. C, V, 13.
(6) Dion, XLVIII, 8.
(7) Appmn, b. c, V, 85
un char leurs enfants et leurs pénates et se rendaient à Rome avec Tespoir d'y trouver à vivre d'une façon ou d'une autre. Bientôt Rome, où se pressaient déjà les vétérans qui attendaient qu'on les conduisît dans les colonies, fut envahie par les bandes faméliques de leurs victimes qui se réfugiaient en gémissant dans les temples (d). Le pire de tout, c'était le manque d'argent. Antoine n'envoyait rien (2) ; et cependant Octave avait à verser aux vétérans les sommes promises, à donner aux soldats plus pauvres un peu d'argent comptant, à leur fournir des esclaves et des instruments, quand les confiscations ne suffisaient pas; enfin les propriétaires expropriés ne cessaient pas de lui réclamer des indemnités. Il recommença à vendre les biens des proscrits et ceux des riches qui avaient succombé à Philippes, ceux de Lucullus et ceux d'Hortensius ; il put en tirer quelque argent (3); car beaucoup de vétérans et d'officiers, aussi bien de l'armée des triumvirs que de celle de Brutus et de Cassius, étaient revenus de Philippes avec un beau magot, et ils le plaçaient volontiers dans des biens achetés à vil prix. Octave mit en outre un impôt sur les villes exemptes de la confiscation des terres. Mais c'est de sommes bien plus fortes qu'il aurait eu besoin! Pour comble de malheur, au printemps, Sextus Pompée se mit à affamer Rome, en faisant sur mer la chasse aux vaisseaux qui apportaient du blé, tandis que Domitius demeurait le maître de l'Adriatique. Tous les conjurés survivants, les restes
(1) Appien, B. C, V, 12.
(2) Appien, B. C, V, 13; V, 15.
(3) Appien, B. C, V, 12. On voit cependant par Du)n, XL VIII, 7 et par Appien, B. C, V, 72, que cette année-là et au moment de la paix de Misène, beaucoup de bions confisqués n'avaient pu encore ótre vendus.
de la flotte et de l'arme'e de Brutus et de Gassius, Staïus Murcus, Gassius Parmensis, Glodius, avaient rejoint Sextus ou Domitius; et ainsi Sextus surtout était devenu plus fort et plus hardi (1).
Dans un si grand embarras Octave ne pouvait manquer d'être conciliant et modéré. Malheureusement la modération irrite les gens violents encore plus qu'une attitude provocatrice. Lucius et Fulvie, au lieu de ces- «ser leurs vexations, ne firent que les augmenter; non seulement ils ne lui donnèrent pas les deux légions promises; mais Calénus et Asinius PoUion, sous l'instigation de la terrible femme à laquelle ils ne savaient pas résister, refusèrent de laisser partir les six légions que le triumvir voulait envoyer en Espagne sous les ordres de Salvidiénus (2). Enfin, Lucius machina contre lui une manœuvre d'une extrême audace; il essaya de tirer parti de la haine des propriétaires contre Octave, sans toutefois mécontenter les vétérans; et il soutint dans beaucoup de discours qu'il n'était plus nécessaire de procéder à de nouvelles confiscations, car on disposait encore d'une quantité de biens des proscrits avec lesquels on pourrait contenter les vétérans (3). L'aversion universelle que l'on avait pour Octave, la peur des confiscations, et le mécontentement général rendaient les gens crédules; l'on dit partout que Lucius Antonius avait raison, qu'Octave continuait les confiscations parce qu'il ne songeait qu'à gagner l'amitié des soldats en les enrichissant (4). Les discours que pro-
(1) Vellieus, 2, 72; Dion, XLVIII, 7 et 19; Appiè v, B. C, Y, i et 25.
(2) C'est ce que nous montre la convention de Téanum : Appien, B. C, V, 20. Voy. Dion, XLVIII, 10.
(3) Appien, B. C, V, 19; Dion, XLVIII, 7.
(4) Dion, XLVIII, 7.
28e GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
nonçait Lucius n'étaient dans sa pensée que des feintes pour désorienter et troubler son adversaire, mais l'effet qu'ils produisirent alla bien au delà de ce qu'il avait imaginé. La bourgeoisie aisée s'imagina que Lucius était accord avec Marc Antoine pour désapprouver Octave ; ce qui restait du parti conservateur conçut bientôt pour Lucius une bienveillance inattendue et presque incroyable; les propriétaires menacés, se croyant protégés par le consul, reprirent courage et voulurent se défendre à main armée. Les bagarres se multiplièrent : il y en eut dans les campagnes, dans les petites villes (1), et même à Rome, où un très grand nombre de bandits chassés de toute part volaient et assassinaient; la misère et la famine croissaient à un tel point qu'un grand nombre d'artisans, affranchis ou étrangers, ne trouvant plus de travail, ne se sentant plus en sûreté, et souffrant de la cherté des vivres, fermaient leur boutique et s'en allaient à l'aventure dans d'autres villes (2). Bien des gens du parti d'Antoine et au début Fulvie elle-même furent effrayés en voyant une telle agitation, et ils eurent peur de s'aliéner les vétérans (3); mais Lucius se trouva entraîné par le mouvement qu'il avait lui-même fait naître, et trompé lui aussi par les apparences de cette agitation, il alla plus loin, et se posa nettement en défenseur des propriétaires dépouillés. 11 devenait ainsi l'homme le plus populaire en Italie, exceptéauprès des vétérans. Lucius sou-
(1) Dion, XLVIII, 8-9.
(2) Appîen, B. C, V, 18.
(3) Appîen, B. C, V, 19. C'est là un fait important, parce qu'il montre que Lucius ne fut pas, comme le veulent certains historiens, un instrument entre les mains de Fulvie, mais qu'il agit pour son compte et pour des motifs personnels, s'unissant dans la suite à Fulvie, quand celle-ci pour d'autres motifs fut amenée à faire de l'opposition à Octave.
tenait maintenant ouvertement que les terres ne devaient être données qu'à ceux des vétérans de César qui, après les Ides de mars, s'étaient enrôlés de nouveau et avaient combattu à Philippes ; quant à ceux qui étaient restés chez eux, ils ne devaient rien avoir (1). L'agitation que Lucius souleva, dans toute l'Italie, avec ces déclarations fut si grande, qu'Octave, effrayé, s'efforça d'apaiser le public exaspéré par quelques concessions. Il renouvela la loi de César qui dispensait pour une année de payer les loyers inférieurs à deux mille sesterces à Rome et à cinq cents sesterces dans les autres villes d'Italie; il décida que, dans les distributions de terrains aux vétérans, on ne toucherait pas aux propriétés des sénateurs, aux biens donnés en dot, aux terrains dont l'étendue était assignée aux vétérans; il tâcha de sauver ainsi les petits propriétaires de la ruine complète dont ils avaient été menacés (2). Ces concessions consolèrent un peu les classes moyennes ; et au milieu de l'épouvantable confusion une voix douce et harmonieuse entonna un chant de reconnaissance, qui devait résonner dans les siècles. Virgile, qui était petit propriétaire lui-même, osa pour la première fois dans la poésie bucolique traiter ce que nous appellerions aujourd'hui un sujet d'actualité; il exprima dans la première églogue sa reconnaissance et celle des petits propriétaires italiens pour le jeune triumvir qu'il ne connaissait pas encore, en y mêlant un peu de cette emphase à demi religieuse qui, depuis l'apothéose de César, tendait à s'étendre des morts jusqu'aux vivants, du fondateur qui avait été tué jusqu'aux nouveaux chefs du parti populaire victorieux :
(1) Cela aussi est prouvé par les clauses de la convention de Téanum : Appien, B. C, V, 20.
(2) Dion, XLVIII, 8-9.
0 Melibœe, deus nobis htec otia fecit : Namque erit ille mihi semper deus ; illius aram Saepe tener nostris ab ovilibus imbuet agnus (1).
Et il terminait par une douce description de la paix du soir dans la campagne :
Et jam summa procul villarum culmina fumant Majoresque cadunt altis de montibus umbrœ.
Mais pour Octave le culte des bergers de Virgile était une consolation bien faible à côté du mécontentement que ces concessions firent naître parmi les vétérans présents à Rome. Ceux-ci, qui avaient d'avance peu de respect pour lui, se répandirent en injures, firent des démonstrations insolentes et allèrent même jusqu'à tuer les officiers qui avaient osé leur faire des reproches (2). Pour calmer aussi les soldats, Octave, qui n'avait pas osé punir les meurtriers des officiers, semble avoir promis d'augmenter le nombre des villes sur le territoire desquelles les colonies seraient fondées; il décida en outre qu'on ne pourrait pas prendre leurs champs aux parents des vétérans (3); et pour payer plus vite les soldats, il emprunta, comme il le disait, et en réalité s'appropria tout simplement les sommes déposées dans les temples d'Italie comme trésors sacrés (4).
(1) Shaper pense que les vers 7 et 8 ont été ajoutés après l'an 30 avant J.-C. quand on introduisait dans l'État le commencement d'im culte d'Auguste. Mais cette hypothèse est inutile : au contraire, ces vers, s'ils ont été écrits à cette époque-là, nous aident à comprendre les courants révolutionnaires de sentiments nouveaux qui gagnaient le public et la littérature, et d'où naquit l'idée de l'apothéose de César.
(2) Les faits racontés par Appien, V, 15-17, nous sont expliqués dans le récit plus bref de Dion, XLVIII, 9. Voy. aussi SoÉ- TONE, Aug., XIII : neque veteranorum neque pos$essorutn gratiam tenuit.
(3) Dion, XLVIII, 9.
(4) Appien, B. C, V, 13.
Ainsi au commencement de l'année 41, Octave semblait se trouver dans une situation sans issue. II ne pouvait éviter un danger que pour en courir un autre. Il devait ou satisfaire les appétits farouches des vétérans impitoyables, en irritant profondément les classes aisées, ou provoquer la colère des vétérans sans s'attirer aucune sympathie, s'il essayait de donner une demisatisfaction aux uns et aux autres. Cependant Antoine avait conduit l'armée en Grèce et y était resté jusqu'au commencement du printemps; puis, pensant qu'il n'avait pas besoin de forces militaires importantes pour sa mission, il avait nommé Lucius Marcius Gensorinus gouverneur de la Grèce et de la Macédoine (1), et il était allé en Orient, mais ce n'était pas seulement pour y perdre son temps dans une débauche effrénée, comme le prétendent beaucoup d'historiens modernes, qui suivent trop aveuglément les récits superficiels des anciens. A peine arrivé en Bithynie, il s'était vu assiégé par un nombre infmi de députations envoyées par les villes et par tous les États de l'Orient, et qui venaient pour se justifier, ou pour demander la récompense de leur fidélité, ou pour se plaindre de quelque tort qui leur avait été fait; et il avait dû s'enfoncer dans la forêt sauvage des intrigues dynastiques, des rivalités municipales, et des coteries politiques de l'Orient; favorisant les uns et persécutant les autres pour se créer un parti politique, pour rétablir l'ordre et pour tirer de l'argent de tout le monde (2). Mais dans cette politique orientale qui fatiguait Rome depuis deux siècles, il n'imita ni l'autoritarisme méthodique et expéditif des
(1) Plut ARQUE, Ant., 23-24. Gensorinus n'était pas gouverneur de la Grèce seulement, comme le dit Plutarque, mais aussi de la Macédoine. Voy. C. I. L., 1, p. 461.
(2) Plutarohe, Ant., 24.