III
premiers proconsuls et des ambassadeurs envoyés dans les cours d'Asie, ni la netteté de vues et l'énergie de Sylla, ni la hâte et l'audace de Lucullus, ni la dignité tout extérieure de Pompée, ni non plus Thabileté, la sûreté et la célérité de César. Après la victoire définitive de Philippes, l'ancien lieutenant de César revenait, en l'exagérant encore, à son ancienne nature inégale, prime-sautière et voluptueuse d'homme intelligent, mais peu volontaire, qui comprenait vite les choses et prenait vite un parti, mais qui tombait aussi dans les exagéralions, qui oubliait et se trompait facilement. En Orient Antoine se précipita donc dans les plaisirs et dans les entreprises, faisant et défaisant tout à la hâte, se laissant tromper par de nombreux intrigants, hommes et femmes, mêlant les faveurs personnelles aux actes politiques, et subordonnant souvent l'intérêt politique aux caprices de son tempérament bizarre, ii y a une discipline du pouvoir non seulement pour celui qui obéit, mais aussi pour celui qui commande, et qui consiste surtout dans l'obligation de s'abstenir d'actes, innocents en eux-mêmes, mais qui diminuent le prestige de celui qui doit commander aux autres. Les vieux Romains la connaissaient bien; mais cet aristocrate généreux, aimant le plaisir, et qui avait toujours vécu au milieu des révolutions, ne tarda pas à se détourner de cette discipline, maintenant quïl était devenu, comme Alexandre, maître suprême de l'Orient. 11 ne chercha pas à inculquer autour de lui du respect, ni à récompenser l'obéissance, ni à réprimer l'insubordination; il ne voulut pas s'entourer de serviteurs obéissants et dociles, mais de joyeux compagnons, qu'il aimait à encourager dans leurs plaisanteries, en leur permettant avec lui toute liberté, comme s'ils avaient été ses égaux. Les orientaux, qui n'avaient guère vu de proconsuls
LA FIN D'UNE ARISTOCRATIE Î9i
aussi tolérants, ne tardèrent pas à en profiter, et une foule d'intrigants et d'aventuriers indigènes s'insinuaient auprès de lui et gagnaient ses bonnes grâces {i ). Toutefois, même au milieu de ce désordre, Antoine prit certaines décisions importantes. Persuadé par Hérode, fils d'Antipater, premier ministre de Hircanus, ethnarque de Palestine, à l'aide d'une grosse somme d'argent, il ordonna à Tyr de restituer les régions conquises (2) ; Antoine donna aussi des ordres pour assembler une flotte de deux cents navires; il se rendit à Ephèse, où il imposa à la province d'Asie un tribut de dix ans qui devait être payé en deux ans; il pardonna à quelques illustres fugitifs qui s'étaient réfugiés en Asie après la bataille de Philippes, comme le frère de Gassius; mais il fit mettre à mort tous les conjurés qui furent pris; il fixa encore certains points de politique orientale (3). Puis, accompagné d'une troupe de bouffons, de danseurs et de musiciens qu'il payait grassement, il entreprit un voyage à travers la Phrygie, la Galicie, la Cappadoce, prenant part à des fêtes et à des festins, cherchant partout de l'argent, remaniant la carte politique de l'Orient (4), prenant aux souverains, quand elles étaient belles, leurs femmes et leurs concubines (5). Mais il recueillait plus d'hommages que d'argent. Brutus et Cassius avaient en effet déjà pris une grande partie des capitaux accumulés, qui étaient maintenant entre les mains des soldats, ou dans les caisses des questeurs, dans les bagages des troupes ou dans les maisons des soldats congédiés, ou que les cavaliers
(1) Pldtarque, Ant., XXIV.
(2) Jos., A. J., XIV, 12.
(3) Appien, B. C, V, 4-5.
(4) Appien, B. C, V, 7.
(5) Plctarque, Ant., 24.
ras GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROME
thraces, macédoniens et gaulois avaient emportés chez eux, quand on les avait congédiés (1). Sur ce point donc si important son entreprise échouait. Arrivé enfin à Tarse, il lui arriva une des aventures les plus importantes^ mais aussi les plus obscures de sa vie; il y rencontra Cléopâtre. Les historiens de l'antiquité, qui n'ont fait de l'histoire des douze dernières années d'Antoine qu'un roman d'amour, ont raconté d'une façon dramatique cette rencontre. Le triumvir, qui avait alors quarante ans, aurait envoyé à la reine d'Egypte l'ordre de venir à Tarse pour se disculper de l'accusation d'avoir favorisé Cassius; et la terrible femme, ayant comparu devant le vainqueur de Philippes, l'aurait séduit et lui aurait fait perdre la tête. Mais il n'est d'abord pas bien sûr qu'Antoine ait intimé à Cléopâtre l'ordre de venir à Tarse pour se disculper; et il serait aussi possible que Cléopâtre se soit rendue auprès d'Antoine, ou spontanément, ou sur le conseil des amis du triumvir (2). Quoi qu'il en soit, il est certain qu'elle alla à sa rencontre à Tarse, avec une pompe dont les historiens de l'antiquité ont fait les plus belles descriptions, et que non seulement elle fut pardonnée, mais qu'elle obtint encore d'Antoine la promesse de l'aider à consolider en Egypte son pouvoir que les derniers événements avaient un peu ébranlé , et, en insistant beaucoup, de venir passer l'hiver à Alexandrie (3).
(1) Ce qui prouve que les tributs imposés en Orient donnèrent peu d'argent, ce sont non seulement les anecdoctes que raconte Plutarque, Ant., 24, mais aussi ce fait qu'Antoine, corame nous le verrons, n'avait pas d'argent au moment de la conclusion du traité de Brindes.
(2) C'est là la version de Plutarque, Ant., 25. Appien, B. C, V, 8 est d'un autre avis.
(3) Appien, B. C, Y, 9.
Au milieu de tant d'affaires, de projets et de plaisirs, il n'est pas surprenant qu'Antoine ait prêté peu d'attention aux nouvelles qui venaient d'Italie. La situation sans doute lui apparaissait de loin moins grave quelle n'était en réalité. Il se rendit donc en Syrie, où en peu de temps et sans beaucoup de peine il détrôna les petits princes usurpateurs et reçut la soumission des petites garnisons que Cassius avait laissées. Mais cette indifférence d'Antoine, au lieu de faciliter l'apaisement du conflit entre Fulvie, son frère et Octave, le fit éclater avec une plus grande violence. Quand Fulvie s'aperçut que son mari oubliait l'Italie, qu'il passait son temps dans les fêtes et en compagnie des reines de l'Orient, et que son voyage dans ce pays durait beaucoup plus qu'elle n'avait pensé, elle craignit que sa puissance à Rome ne vînt à faiblir; et poussée plutôt par l'ambition que par la jalousie, elle n'eut plus qu'une idée : se mettre d'accord avec Lucius et susciter de si grands désordres qu'Antoine fût obligé de reporter son attention sur l'Italie (1). Dans une situation si troublée, le projet n'était pas difficile à exécuter, pour deux personnes violentes et téméraires, comme Fulvie et Lucius, avec un adversaire aussi incertain et aussi timide que l'était Octave. Octave, en effet, au commencement de l'été, avait fait proposer à Lucius par des députatioDS de vétérans un accord qui fut conclu à Téanum, et par lequel il acceptait de ne distribuer des terres qu'aux soldats ayant combattu à Philippes (2). Mais Lucius et Fulvie ne s'en étaient montrés que plus courroucés (3); ils avaient trouvé différents
(1) Appien, jB. C, V, 19.
(2) Appien, B. C, V, 20; c'est peut-être à cet accord q 'il y a une allusion vague dans Dion, XLVIII, 10.
(3) Dion, XLVIII, 10,
Î9i GRANDEUR Et DÉCADENCE DE ROME
prétextes pour ne pas tenir leurs engagements (1) ; et, comme s'ils avaient à redouter de nouvelles embûches à Rome, ils étaient partis pour Pre'neste (2) avec leurs amis; ils avaient écrit à Antoine pour lui dire que son prestige était menacé (3), puis ils avaient repris le projet dans lequel Antoine avait échoué en 44 : d'établir la puissance unique de Marc Antoine et de sa famille, en écrasant Octave dans une guerre civile. Pour atteindre ce but, Fulvie et Lucius espéraient pouvoir se servir des onze légions d'Antoine qui étaient dans la vallée du Pô et en Gaule, sous le commandement de Calénus, de Ventidius Bassus et d'Asinius Pollion. Octave ne pouvait leur opposer que dix légions, dont six étaient en Espagne sous le commandement de Salvidiénus (4); et il ne pouvait, dans des circonstances aussi menaçantes, contraindre Lèpide à lui céder ses trois légions. 11 s'était au contraire réconcilié avec lui en lui promettant qu'il aurait la province d'Afrique (5). Toutefois il n'est pas douteux que Calénus, Ventidius et Asinius répondirent aux avances de Lucius et de Fulvie en leur conseillant la prudence (6). Toute cette agitation
(1) Appien, B. C, V, 20-21.
(2) Dion, 48, 10; Appien, B. C, V, 21.
(3) Appien, B. C, V, 21.
(4) Appien, B. C, V, 24.
(5) En réalité Dion, XLVIII, 20, place cette réconciliation avec Lèpide un peu plus tard; mais il me semble probable que les premiers pourparlers aient commencé à ce moment-là, et qu'Octave, pour l'engager à faire bonne garde à Rome, lui ait lait entrevoir la possibilité de cette restitution.
(6) Il n'y a pas trace de ces pourparlers ni de ces conseils dans les historiens, mais il me paraît nécessaire de les supposer pour expliquer les levées que fit Lucius et la révolte qu'il prépara dans les villes d'Italie, en se donnant de plus en plus comme le défenseur des intérêts des conservateurs. Si Lucius et Fulvie avaient été sûrs d'être aidés par les généraux d'Antoine, ils n'auraient pas eu recours à ces expédients téméraires
avait entravé la fondation des colonies et les distributions de terres; les soldats sous les armes aussi bien que les véte'rans déjà congédiés désiraient le maintien de la paix entre les deux triumvirs; il serait donc imprudent de provoquer une guerre civile en faveur des propriétaires et contre les vétérans, maintenant que la force de leur parti reposait sur l'armée. Certains amis d'Antoine, tels que Balbatius, y étaient même tout à fait opposés (1). Aussi Octave, qui voulait la paix, put facilement amener de nouveau les vétérans à s'interposer. Deux anciennes légions d'Antoine, qui avaient reçu des terres dans les environs d'Ancóne, envoyèrent une ambassade à Octave et à Lucius, pour leur manifester le commun désir des armées que la paix ne fût pas troublée. Octave se déclara prêt à soumettre le différend à l'armée elle-même, et il ajouta qu'il était l'ami de Marc Antoine; les députations constituèrent ce que nous appellerions un jury et invitèrent Octave et Lucius à venir exposer leurs arguments et entendre le jugement rendu : l'endroit choisi était la petite ville de Gables, située à moitié chemin entre Préneste et Rome, qui, ensevelie maintenant sous des champs de blé, laisse voir encore les ruines d'un temple. Les vétérans vinrent en effet en foule à Gabies, le jour fixé; on plaça sur le forum les sièges des juges, et deux autres sièges, l'un pour Octave, l'autre pour Lucius. Mais Octave seul se rendit à la réunion (2).
Lucius ne vint pas, et justifia son absence en accusant Octave de lui avoir tendu des embûches sur la
qui n'avaient d'autre but que de causer assez de désordre et de danger pour que les généraux fussent obligés d'intervenir.
(1) Appien, B. C, V, 31.
(2) ArpiEX, n. C, V, 23; Diox. XLVIII, IS.
route de Gabies (4). En réalité, Fulvie et lui désormais ne se souciaient plus ni des généraux d'Antoine ni des vétérans. Encouragés par le peu de conservateurs qui survivaient dans le sénat et l'ordre équestre, encouragés par les dispositions très favorables des villes d'Italie, Lucius et Fulvie s'imaginaient qu'ils viendraient facilement à bout, avec des promesses, des soldats récalcitrants, et ils avaient décidé de s'efforcer d'enlever à Octave ses provinces, de susciter une révolte générale des villes d'Italie et de recruter une armée de six légions, parmi lesjeunes gens inoccupés qui étaient si nombreux, parmi les artisans qui s'étaient enfuis de Rome, et les petits propriétaires qui avaient tout perdu, et ne savaient plus que faire pour vivre. L'ancien gouverneur de l'Afrique, Sextius, fut incité à préparer une révolte contre Fangon, le nouveau gouverneur nommé par Octave, et qui était un ancien centurion de César (2), Boccus, roi de Mauritanie, semble avoir été engagé à essayer de s'emparer des provinces espagnoles d'Octave (3); des émissaires furent envoyés partout en Italie pour recruter les six légions, y encouragei les levées, persuader aux municipes de donner à Lucius l'argent déposé dans les temples, et préparer la révolte des propriétaires. Nous savons que pour la Campanie ils confièrent cette tâche à ce Tibérius Claudius Néron qui, après avoir servi sous César, avai-t proposé au sénat, le 17 mars de l'année 44, de le déclarer tyran, et qui s'entendit pour remplir sa mission avec un certain Caïus Velleius, propriétaire aisé de Campanie, ancien
(1) Appien. B. C, V, 23.
(2) Appien, B. C, V, 26; Dion, XLVIII, 21.
(3) Appien, B. C, V, 26; mais cela pourrait ótre une calomnie ou du moins une exagération des partisans d'Ootave.
officier et ami de Pompée ci). Lucius et Fulvia espéraient bien que, quand la révolte et la guerre civile auraient éclaté en Italie, les généraux d'Antoine leur viendraient en aide et écraseraient Tennemi commun, même sans avoir reçu d'ordres de leur chef lointain. Bientôt les souvenirs de la guerre sociale se réveillèrent dans tous les esprits; tout le monde se demanda si l'Italie allait se soulever, comme à cette époque-là, non plus pour conquérir le droit de cité, mais pour défendre le territoire contre l'avidité des vétérans et pour restaurer la libre république des ancêtres. Les prévisions étaient pessimistes; tout le monde croyait que ce terrible épisode de l'histoire romaine pourrait se renouveler; Octave, lui aussi^ le redoutait beaucoup et il n'osait pas réprimer avec fermeté les préparatifs évidents de la révolte et les menées du consul; mais il se bornait à une faible défense — à répudier Clodia, à faire revenir Salvidiénus, à recruter lui aussi des soldats, à prendre de l'argent dans les temples des villes d'Italie (2), et de temps à autre il lançait contre Fulvie de violents épigrammes. Il nous en reste un, qui paraît authentique et qui est très spirituel, mais d'une obscénité si brutale qu'on ne peut même pas le traduire (3). C'est ainsi que vers la fin de l'été les agents de Lucius et ceux d'Octave se disputaient dans les
(1) Velleius, 11,75 et 7&. Le passage est important, parce qu'il nous laisse entrevoir les intrigues secrètes do cet épisode, et il nous démontre que, en réalité, on essaya de préparer une révolte eorum qui perdiderunt agros. Très probablement, la Campanie ne fut pas le seul pays où on ourdit de telles intrigues, et nous connaissons ceci simplement parce que l'historien a voulu parler de son aïeul.
(2) Appien, B. C, V, 27; Dion, XLVIII, 13.
(3) Martial, XI, 20. Toutefois Weichert et Drumann le considèrent comme apocryphe; Gardthausen, au contraire, le croit dull)cnLiciue.
villes les jeunes gens, les vétérans et les trésors des temples (1). C'était en vain que l'on avait supprimé après Philippes onze légions, puisque l'on faisait de nouvelles levées ; le plus grand nombre des vétérans, même ceux d'Antoine, accouraient pour se mettre au service d'Octave (2); les propriétaires dépouillés de leurs biens se mettaient au contraire au service de Lucius, qui avait pour lui très manifestement le gros de la population (3); personne ne se demandait comment on payerait toutes les troupes. Des rixes sanglantes survenaient souvent entre les deux partis (4). La situation devint bientôt si menaçante que les vétérans de plusieurs colonies envoyèrent des ambassadeurs à Antoine en Orient pour lui demander de venir sans tarder rétablir la paix (5). Mais Octave hésitait toujours et faisait une dernière tentative pour un accord, en envoyant à Préneste une députation de sénateurs et de chevaliers (6). Cette fois encore il échoua.
A la fin cependant, encouragé par Tincertitude dans laquelle se trouvaient les généraux d'Antoine, Octave se résolut à agir, et pour faire un exemple, il se tourna vers une des nombreuses villes où les émissaires de l'ennemi intriguaient le plus contre lui (7). C'est à ce
(1) Appien, B. C, V, 27.
(2) Voy. Appien, B. C, V, 31.
(3) Appien, B. C, V, 27.
(4) Appien, B. C, 5, 27.
(5) Appien, B. C, V, 52, dit qu'Antoine retint pendant l'hiver à
Alexandrie les ambassadeurs des colonies: ToùçTrpéo^Seii; toù;
àîco Tôiv ylriçovyiùty. II n'est pas auparavant question de l'envoi de ces ambassadeurs. II est probable qu'il les garda pendant l'hiver, parce qu'ils arrivèrent à la fin de la saison de la navigation. Ils étaient sans doute partis au commencement de l'automne.
(6) Appien, B. C, V, 28 — Dion, XLVIII, 11, place cette ambassade avant le jugement de Gabies.
(7) Dion, XLVIII, 13. Je suppose que ce fut cette raison qui fit agir Octave; mais l'histoire do cette guerre est tròs obscure.
LA FIN D'UNE ARiSTÔCftATlE 299
moment qu'apparaît pour la première fois son jeune ami Agrippa, dont jusque-là on sait seulement qu'il avait accompagné Octave partant d'Apollonie, et qu'il avait été au nombre des accusateurs des conjurés. B devait être préteur l'année suivante, et Octave lui donna le commandement d'une armée. L'automne venu, Octave laissa à Rome Lepide à la tête de deux légions et essaya de prendre Norcia par surprise. Mais il ne réussit pas et fut obligé d'en faire le siège; comme ce siège se prolongeait, il se tourna sur Sentinum, où il ne réussit pas mieux. Ces insuccès encouragèrent Lucius, qui à son tour voulut prendre l'offensive et tenter un coup audacieux qui devait probablement être le signal de la révolte dans toute lltalie. S'étant entendu avec SCS partisans il se jeta avec quelques troupes et à l'improviste sur Rome, sans que Lèpide, par faiblesse ou parce qu'il était mécontent d'Octave, cherchât à l'arrêter (1). Arrivé sur le forum, il fit un grand discours où il déclara qu'il était le défenseur des idées républicaines si chères aux classes aisées; il dit qu'il combattait pour détruire le triumvirat, qui n'avait plus sa raison d être depuis la défaite de Brutus et de Gassius, et pour rétablir la république ; il prétendit que son frère Marc Antoine était prêt à déposer le pouvoir et qu'il se contenterait d'être nommé consul. Puis il fit déclarer Octave ennemi pubhc (2). Mais à la nouvelle de cette surprise Octave marcha avec des forces sérieuses sur Rome; et Lucius, qui n'aurait pas pu résister, en sortit et retourna auprès de son armée, qui était concentrée nous ne savons où (3). C'est de cette façon étrange et confuse que commença cette guerre. Malheureusement
(1) AppiEN, B. C V, 30; Diox, XLVIII 13
(2) Appien, fî. g, V, 30; Dion, XLVIII,' 13.'
(3) Dion, XLVIII, 13.
le récit de toute la guerre est si incomplet et si obscur dans les historiens de lantiquite', que je n'ai pas réussi à le reconstituer d'une façon compre'hensible. On se rend compte seulement quà un certain moment Lucius Antonius se mit en campagne avec six légions nouvellement recrutées sur la via Cassia pour aller à la rencontre de Salvidiénus qui, suivi d'Asinius et de Ventidius, revenait lentement de la Gaule^ mais qu'Agrippa, par des manœuvres habiles, réussit à déjouer ses calculs, et obligea Lucius à s'enfermer vers la fm de l'automne à Pérouse, où Octave vint l'assiéger. Fulvia resta à Préneste, d'où elle pressait Ventidius, Asinius et Calénus de venir avec leurs légions au secours de Lucius et cherchait à hâter la révolte dans les villes d'Italie. Le dé était jeté. Lucius et Fulvie pouvaient croire que les villes d'Italie allaient s'insurger, et que les généraux d'Antoine, n'hésitant pas plus longtemps, allaient en finir avec Octave.
Mais l'Italie ne se révolta pas, et les généraux d'Antoine ne vinrent pas au secours. Ce fut en vain que Tibérius Glaudius Néron (1) poussa en Campanie les propriétaires à prendre les armes, et [qu'il tenta même de soulever les esclaves; ce fut en vain aussi que Fulvie et les amis d'Antoine s'efforcèrent en Campanie et dans d'autres régions de changer en une lureur guerrière les protestations larmoyantes des propriétaires dépouillés et les platoniques aspirations républicaines de la classe aisée. Les temps avaient bien changé depuis la guerre sociale; l'aisance, la culture, ce qu'on appelle la civilisation, en affinant ces classes, les avaient aussi amollies; elles ne savaient plus manier
(^) Suétone, rio., 4 . il prétend que Tibérius Claudius Néron était à l'érouse, mîiis cela est dénienli pai- Yellbius, II, To.
les armes; elles s'occupaient du commerce et des études plutôt que de la guerre. Après s'être longuement lamentées sur les violences qu'elles avaient subies, elles aimèrent mieux, au moment décisif, se résigner que de risquer le peu qui leur restait (1). Lucius Antonius demeura sur les hauteurs de Pérouse, au milieu de la vaste nation tranquille, comme le champion solitaire d'une cause qui ne trouvait pas de soldats; la torche qu'il avait allumée là-haut pour donner à l'Italie le signal de l'insurrection brûla lentement, se consuma, s'éteignit^ sans avoir fait s'allumer de colline en colline, de plaine en plaine d'autres feux pour la révolte. Agrippa, auquel Octave avait confié le haut commandement de son armée, put pendant les mois de décembre et de janvier construire de grands retranchements autour de Pérouse, enserrer la ville de toute part, malgré les sorties vigoureuses et continuelles de Lucius; il eut le temps de l'affamer avant que la révolte tant redoutée n'éclatât derrière lui. La guerre de Pérouse ne fut qu'une parodie mesquine de la guerre sociale. Mais si l'Italie ne se levait pas pour venir au secours du turbulent démagogue qui s'était métamorphosé trop vite en chef des conservateurs, les généraux d'Antoine, qui disposaient de quatorze légions (les onze anciennes et les trois nouvelles de Plan eus), allaient-ils laisser écraser le frère de leur chef par une petite armée de sept légions? Cependant, bien que la situation de Pérouse en janvier et février
(1) Voy. JuLLiAN, C. p., I, p. 20-21 : il fait observer justement que beaucoup d'historiens n'ont pas vu quelle était l'importance de cette guerre ; mais il me semble aussi que la résistance de l'Italie fut moins grande qu'il ne le dit; le pays en réalité demeura tranquille ; il n'a été relaté que très peu de désordres pendant le siège de Pérouse.
devînt tous les jours plus critique, Calénus ne quitta pas la Gaule; Asinius, Ventidius et Plancus s'approchèrent de Pérouse, mais sans faire aucun effort sérieux pour délivrer Lucius (1). Ils étaient dans une situation toute semblable à celle où s'étaient trouvés Octave et Hirtius sous les murs de Modène, quand ils étaient venus pour délivrer DécimusBrutus : ils étaient peu sûrs de leurs soldats, ne sachant pas comment cette guerre serait interprétée; ils n'approuvaient pas la folle politique de Lucius et de Fulvie qui, alors que le pouvoir reposait sur la fidélité des légions, s'engageaient dans une guerre dont le but était de retirer aux vétérans leurs récompenses. Dans de telles conditions, Fulvie elle-même ne pouvait les faire aller de l'avant; il aurait fallu pour les entraîner que le vainqueur de Philippes envoyât des ordres ou qu'il vînt commander en personne. Mais Antoine n'envoya pas d'ordres et ne vint pas non plus. Tandis que son frère et son armée souffraient de la faim dans les murs de Pérouse, s'étant rendu ce même hiver-là à Alexandrie, après avoir chassé sans difficulté les petits princes de la Syrie, il s'amusait dans le palais royal, prenait part aux fêtes' et aux divertissements, ne portant plus les insignes de proconsul, mais vêtu à la grecque, comme un particulier, l'hôte et l'amant de la reine d'Egypte ('2). Le grand danger s'évanouit aussi d'une façon à laquelle personne ne s'attendait. Dans les premiers jours de mars, Lucius, qui n'avait plus de vivres, se rendit; Octave, qui ne voulait pas irriter Marc Antoine, le traita avec bienveillance, le laissa libre, pardonna aussi aux soldats et les invita à passer de son côté.
(1) Appien, B. C, y, 33-35.
(2) Appien, B. C, V. li.
Cep'endant la peur qu'il avait eue et le danger qu'il
avait couru le laissaient plein décolère; et les vétérans étaient furieux de cette guerre qui avait failli arrêter la distribution des terres. Octave, pour satisfaire les vétérans, pour effrayer Tltalie et l'amener définitivement à se résigner aux confiscations et à la domination des triumvirs, fit mettre à mort les décurions de Pelouse et une partie des sénateurs et des chevaliers qui avaient été faits prisonniers. Parmi eux étaient Caïus Flavius, l'ami de Brutus, et Clodius Bithynicus. La ville devait être mise à sac par les soldats, mais ils n'en eurent pas le temps : un incendie, accidentel à ce qu'il semble, la détruisit auparavant (1).
Et cependant, ironie des choses, entre la fin de l'an 41 et le commencement de l'an ÂO, le bon Virgile composait sa quatrième églogue t sur le renouvellement du monde », en honneur de son ami Pollion, qui devait être consul en l'an 40, et à qui, sur ces entrefaites, un fils était né. A toutes les époques agitées où la culture se répand, on voit grandir en même temps le désir de connaître la réalité^ et des aspirations vers Tau-delà mêlées d'espérances mystiques. La mode était alors à certaines idées stoïques et académiques, qui semblaient s'accorder avec des superstitions étrusques connues depuis longtemps à Rome et avec les traditions religieuses des livres sibyllins, d'après lesquelles le monde devait se reno.uveler périodiquement. Le « renouvellement du monde » était un sujet favori de conversation, et l'aruspice Volcatius en avait vu le présa,,e dans la comète qui était apparue aux jeux célébrés l! Phonneur de la Vi. 'roire de César en 44. Virgile
(i) Au sujet des arae periisinae, épisode obscur et terrible, voy. Groebe, App. à Drumann, 2, p. 474 et suiv.
profita de la naissance de cet enfant et du consulat de PoUion pour mettre en vers mélodieux ces vagues idées philosophiques et religieuses, pour prédire qu'avec le consulat de PoUion commencerait une ère de paix, d'ordre et de justice, pendant laquelle vivrait cet enfant. Mais hélas I la réalité répondait aux prophéties du poète par les massacres et l'incendie de Pérouse La fin de l'aristocratie romaine semblait devoir amener avec elle la fin de l'Italie et de l'empire. Il n'y avait plus dans tout l'empire qu'une force organisée : les légions ou, pour mieux dire, les bandes de pillards qu'on continuait par habitude à appeler des légions. Leurs chefs, maîtres du monde en apparence, étaient en réalité les esclaves des soldats. Sous le régime de violence et de rapine, tout se décomposait avec une effrayante rapidité : la richesse privée et publique, les lois, les traditions, les institutions. Seule la littérature était en progrès. Quelques poètes et prosateurs admirables se formaient dans cet immense désordre. Mais les grands poètes ne suffisent pas pour tenir uni et pour gouverner un empire. Seul, un homme commençait à se dire qu'il fallait faire quelque chose pour sortir de cette situation désastreuse et pour dominer la dissolution universelle. C'était Antoine, que les historiens anciens accusent de n'avoir plus pensé, après Philippes, qu'à Gléopâtre. Il étudiait les plans de la guerre de Perse dressés par César et dont il s'était emparé la nuit du 15 mars, et il se disait, comme César, que seul le conquérant de la Perse aurait, à son retour, assez d'argent et de gloire pour être le maître de la situation.