LA « LEX DE PERMUTATIONE
Cicéron cependant^ après avoir fini son livre sur la Gloire, avait presque achevé son livre sur la Vieillesse^ et il avait été informé par Atticus que pour équilibrer son budget, il serait obligé d'emprunter 200,000 sesterces pour cinq mois, c'est-à-dire jusqu'au 1" novembre. Ce jour-là son frère Quintus devait lui verser une somme s 'élevant à ce chiffre (1). Comme Atticus voulait bien se charger de lui chercher quelqu'un qui lui prêtât de l'argent, il était désormais libre de partir quand il voulait. En effet, il se rendit de nouveau à Pouzzoles dans les derniers jours de juillet, par petites étapes, s'arrêtant à Anagni (2), à Arpinum (3), à Formia (4). Il comptait partir de Pouzzoles pour l'Orient; mais il était en proie à la plus grande indécision. Il n'était pas encore sûr de bien faire; il demandait à tout le monde son avis; il ne savait même pa? s'il devait s'embarquer à Pouzzoles ou aller par terre jusqu'à Brindes. Il avait un instant songé à faire le
(1) Cicéron, A., XV, ix, 4.
(2) Cicéron, A., XV, xxvi, 1. Tabellarius... in Anagninum ad tne venit in ea nocte quae proxima ante Kal. fuit. Sur les difficultés de ce passage voyez Ruete, Correspondenz Cicerot, p. 27.
(3) Cicéron, A., XV, xxvi, 5 : ex Arpinate.
H) Cicéron. A., XV, xxix, 3. .
voyage avec Brutus, qui avait l'intention de partir bientôt comme Cassius, pour aller acheter du blé, et qui, s'étant rendu dans la petite île de Nisida^ sur le golfe de Naples, dans la villa de Lucullus, louait aux marchands de Pouzzoles et de Naples tous les navires qu'ils pouvaient lui fournir.
Cependant des bruits divers commençaient à circuler et parfois à troubler la tranquillité survenue après les approbations des lois d'Antoine. On confirmait que Sextus Pompée était disposé à faire la paix, et là-dessus Cicéron jugeait perdu son dernier espoir de la liberté (1). De temps en temps, au contraire, des bruits inquiétants au sujet des intentions d'Antoine couraient de nouveau : on allait jusqu'à prétendre qu'il voulait faire venir en Italie les légions de Macédoine, qui avaient au mois de mars été mises par le sénat sous son imperium, et qu'il les ferait débarquera Brindes (2). Cicéron considérait la chose comme peu probable (3), mais il n'était pas absolument rassuré, et craignait, en se rendant à Brindes, de rencontrer ces légions. Il valait mieux prendre la mer. Mais il y avait à cela un nouveau danger : on disait que les pirates infestaient les côtes (4). Cicéron se dit qu'en faisant route sur mer avec Brutus et toute une petite flotte, il serait plus en sûreté. Il se rendit donc le 8 juillet à Nisida; il vit avec plaisir, dans les anses de la jolie petite île, les nombreux navires de Brutus, de Cassius, de Domitius Ahénobarbus et des autres conservateurs et conjurés qui se tenaient prêts à partir, si l'amnistie était abolie; il chercha à faire comprendre à Brutus
(1) Cicéron, A., XV, xxix, 1; XVI, l, 4.
(2) Cicéron, A., XVI. iv, 4.
(3) Cicéron, A., XVI, iv, 4 : videtur.., dicuntur.)
(4) CïcÉRON, A., XVI, IV, 4; XVI, n, 4. "
son désir de partir avec lui. Mais Brutus ne comprit pas ou il feignit de ne pas comprendre. Brutus était encore plus indécis que Cicéron. Il désirait se rendre aux exhortations de Cassius, mais il désirait aussi la paix; il désirait partir, mais avant de se résoudre à lever l'ancre, il voulut savoir ce qui se passerait à Rome à l'occasion des jeux^ espérant qu'ils détermineraient un revirement de l'opinion publique et qu'il pourrait rester. Justement alors on venait de recevoir les premières nouvelles sur la représentation de la comédie grecque oh ne s'était rendu qu'un public très peu nombreux; mais Cicéron expliquait la chose en disant que ce genre de spectacle ne plaisait guère au peuple de Rome. Ce n'était qu'à la comédie latine et à la chasse aux bêtes qu'il pourrait y avoir des manifestations. Là-dessus arriva Scribonius Libon avec les premières lettres authentiques de Sextus Pompée, qu'un affranchi venait d'apporter d'Espagne : Sextus se déclarait prêt à déposer les armes, si on lui restituait les biens de son père et si les autres chefs du parti renonçaient aussi à leurs commandements. Il devenait manifeste qu'il était plutôt disposé à la paix qu'à la guerre (4). Aussi Cicéron revint, sans avoir rien
(1) Cicéron, A., XVI, 5 et XVI, 4, (il faut lire ces lettres en entier). Dans les premières lettres du XVI» livreàAtticus, il y a un certain désordre. La 5° a été écrite avant la i"; en effet, dans toutes les deux, il est question de la visite faite par Cicércn à Brutus le 8 juillet, mais au commencement eie la 4« (ita ut Iteri tibi narravi), il est fait allusion à la 5°. La 4" fut écrite le 10 juillet ; hodie; Quintus enim (qui était parti le 8 juillet de Nisida, Cicéron, A., XVI, •", 2), altero die se aiebat. Par conséquent la 5« est du 9. Les lettres 5« et i° furent donc écrites après la 1", mais avant la 2« et la 3% puisque dans la 2« il est question de la seconde visite faite à Brutus le 10 juillet : voy. I 1er VI Idus duat epistolas accepi... § 3: Fui enim apud xlhim (il s'agit de Brutus) muUas horas in Heside, quum paido ante
conclu avec Brutus, à Pouzzoles, où il resta le 9 et le 40, pensant toujours partir avec Brutus, même si Brutus ne partait pas immédiatement (1); le 40, il reçut une lettre d'Atlicus dans laquelle il lui disait qu'à Rome tout le monde l'approuvait de partir en voyage, pourvu qu'il fût de retour le 4" janvier (2); et le jour même il fit une nouvelle visite à Nisida. Il y trouva tout le monde ravi des nouvelles de Rome. Le Térée d'Accius avait attiré un public très nombreux et obtenu un grand succès. Cicéron s'en réjouit, lui aussi, bien qu'il fût d'avis que le peuple, pour défendre la République, ferait mieux de prendre les armes que d'applaudir des acteurs (3); mais revenu à Pouzzoles, il fut repris par son impatience, et il voulut partir immédiatement, sans attendre Brutus, et en se rendant par terre à Brindes. En ce moment, les légions lui paraissaient moins à craindre que les pirates (4). Le 44 juillet^ il avait donc écrit à Atticus en le chargeant de l'administration générale de sa fortune, en le conjurant de bien lui faire tenir ses promesses auprès de tous ses créanciers, en l'autorisant à contracter des emprunts et même à vendre des propriétés, si cela était nécessaire, pour tout payer (5). Atticus était un si excellent ami : il songeait même à ce moment-Là à publier une collection de lettres du grand orateur et il lui avait demandé toutes celles qu'il possédait (6)1
tuas litteras accepissem. Cicéron écrit la lettre A., XVI, 3 (| 6). conscenden» e Pompeiano, c'est-à-dire plusieurs jours après. L'ordre des lettres est donc : 1", 5», 4», 2% 3*.
(1) CicÉnoN, A., XVI, IV, 4.
(2) CicÉnoN, A., XVI, ii, 4; XVI, vi, 2.
(3) Cicéron, il., XVI, ii, 3.
(4) Cicéron, ì4., XVI, ii, 4.
(5) Cicéron, A., XVI, ii, 2,
(6) Cicéron, 4., XVI, v, 5.
Et Cicéron partit pour Pompei. A Rome cependant, les jeux apoUinaires étaient terminés. Ils avaient eu un grand succès, au dire des conservateurs; les amis d'Antoine et les adversaires des conjurés prétendaient, au contraire, que le public avait été froid (1). C'était donc maintenant d'après le succès d'un acteur que l'on jugeait des destinées de la République! Mais cette fois les amis de Brutus avaient certainement raison, parce qu'au théâtre et au cirque, le peuple romain ne connaissait plus les partis et applaudissait tous les spectacles qui lui plaisaient. Octave n'apporta que plus d'attention à bien préparer les jeux de la victoire de César, en cherchant à ce qu'il se produisît en faveur du fils de César de grandes démonstrations qui rendraient Antoine furieux. Celui-ci, cependant, ne restait pas inactif; il travaillait sans relâche à relever le vieux parti de César, avant de proposer la loi sur la Gaule; il accordait des faveurs, il semait l'argent, il inventait toujours de nouvelles décisions de César; il faisait entrer au sénat les sénateurs de Caronte, comme le peuple les appelait, c'est-à-dire d'obscurs individus qui étaient sous sa dépendance, des centurions de César dont il prétendait avoir trouvé la nomination dans les papiers du dictateur (2). Et ainsi non seulement il avait réuni autour de lui tous les hommes capables du parti césarien qui étaient d'origine obscure, mais il avait aussi gagné à lui certains césariens de plus haute origine et même quelques conservateurs, tel que Lucius Trémellius, qui en 47, comme tribun du peuple, avait combattu avec tant de vigueur la révolution de Dolaci) La première version est donnée par Plutarodh Brut 21 par CicERON. Phil.. I, XV, 36; la seconde par Appien, B. C," Ui,
(2) Plutaroub, Ant., 15.
bella. Les temps étaient durs; Trémellius, comme tant d'autres, avait des soucis d'argent; il s'était donc décidé à se ranger du côté d'Antoine, comme l'ancien édile Lucius Varius Cotila (1). Antoine essayait, en outre, de corrompre le neveu de Gicéron (2), et aussi, à ce qu'il semble, Pison lui-même, le beau-père de César (3); il s'était peut-être mis alors en relations avec Lèpide pour un projet de fiançailles entre un des fils de Lèpide et une de ses filles à lui (4), encore en bas âge tous les deux; et enfin il ne négligeait point, là où il pouvait, de maintenir de bonnes relations avec les conservateurs. En rendant son décret sur Taffaire de Buthrote, il avait si bien gagné les bonnes grâces d'Atticus que le riche financier était allé exprès à Tivoli pour le remercier (5). Pendant ce temps, Lucius Antonius s'occupait de faire exécuter la loi agraire; il faisait arpenter les terres publiques; il cherchait à acheter des terrains privés, à des prix plus ou moins élevés, selon qu'ils appartenaient à des amis ou à des ennemis. Il eut bientôt tant d'adulateurs autour de lui, que quelqu'un finit par proposer de lui faire ériger par les trente-cinq tribus un monument équestre sur le forum (6). Appuyée sur tant d'intérêts, la puissance d'Antoine semblait
(1) CiCÉRON, Phil. VI, IV, 11.
(2) Voy. CicÉRON, A., XV, xxi, 1 (mais le passage n'est pas bien clair).
(3) Voy. CicÉRON, A.,X\, xxvi, 1.
(4) Dion, XLIV, 53, qui cependant confond les dates en mettant ensemble l'offre du pontificat et ce mariage. Gicéron, F., XII, II, 2 (la lettre est écrite dans la dernière décade de septembre), dit, en faisant évidemment allusion à Lèpide que affinilate nova deleciatur. Comme Lèpide était dans la Narbonaise, les pourparlers au sujet de ce mariage doivent avoir été engagés à peu près à cette époque,
(5) CicÉRON, .4., XVI, m. 1.
(6) Voy. CicBRON, Phil, VI, v, 12.
inébranlable, comme un rocher; et tous les efforts d'Octave paraissaient destinés à échouer. Cependant Octave avait de grandes sympathies parmi les vétérans, la plèbe, les amis mêmes du consul et tout le parti populaire reconstitué par Antoine. Le fanatisme césarien était devenu si violent, que le nom seul de César aurait suffi à le faire aimer, s'il n'avait d'ailleurs été assez habile pour s'insinuer dans les bonnes grâces des gens. On regrettait donc généralement, parmi les césariens, les différends qui s'étaient élevés entre le consul et lui; on allait jusqu'à trouver qu'Antoine s'était montré trop dur. Pouvait-on dans le parti césarien refuser un poste au fils de César, dont la présence serait vraiment une force pour ce parti (1)?
Cependant la politique sommeillait, et quand, le 17 juillet (2), Cicéron quitta sa villa de Pompei pour se mettre définitivement en route, il put calmer les scrupules de sa conscience et se persuader qu'il ne fuyait pas. Il partait quand tout était tranquille; il reviendrait pour le 1" janvier, époque où probablement les troubles recommenceraient (3). Il avait cependant en route changé encore une fois d'idée : il n'irait pas par terre, mais par mer, avec trois petits vaisseaux à dix rames qu'il avait loués à Pompei (4); une fois à Rhégium, il verrait s'il devait s'embarquer sur un pros vaisseau marchand et faire voile directement rur Patras, ou suivre les côtes avec ses petits vaisseaux jusqu'à Leucopetra des Tarentins (5), et de là aller tout
(1) Nicolas de Damas, 29.
(2) Cicéron, A., XVI, vi, 1, dit que le 24 juillet, le huitième jour après son départ, il était à Vibona : il partit donc le 17.
(3) Cicéron, A., XVI, m, 4; XVI, vi, 2.
(4) Cicéron, A., XVI, m, 6.
(5) Cicéron, A., XVI, vi, 1, la nomme ainsi, mais il désigne
droit sur Gorcyre (1). Il n'était cependant pas pleinement satisfait de sa résolution : au fond même il était mécontent, ne sachant trop s'il faisait bien ou mal, et emportant avec lui ses grands soucis d'argent. Dettes et créances se balançaient dans les comptes refaits avant son départ avec l'aide d'Atticus, mais il y avait à l'actif des créances très peu sûres de Dolabella, que celui-ci avait cédées à Cicéron au lieu d'argent comptant pour le paiement de la dot de TuUie. Il craignait tellement que, lui parti, l'équilibre établi d'une façon si subtile ne vînt à se rompre, qu'il avait voulu confier tout le soin de ses affaires à Atticus; il avait aussi chargé le richissime Balbus de veiller à son bon renom d'homme honorable (2). Mais en somme, à la fin, bon gré mal gré, il était parti, et peu de temps après son départ^ dans la troisième décade de juillet, on célébra à Rome les jeux de la Victoire de César, après toutefois une vive querelle entre Antoine et Octave. Celui-ci avait voulu faire porter au théâtre le siège doré de César; certains tribuns, subornés par Antoine, l'en avaient empêché; Octave avait eu recours au consul, qui non seulement avait approuvé les tribuns, mais avait même menacé Octave de le mettre en prison, s'il ne demeurait pas tranquille (3). Malgré cela, le peuple et les vétérans, qui regrettaient ces scandales, firent au jeune homme de grandes démonstrations pendant les jeux qui durèrent trois ou quatre jours (4). Il arriva même qu'une grande comète apparut
cerlainement Leuca, et non Leucopetra, près de Rhégium, dont il parle dans la lettre suivante.
(1) Cicéron, A., XVI, vi, 1.
(2) Cicéron, A., XVI, ii, 2; XVI, m, 5.
(3) Dion, XLV, 6; Appibn, B. C, III, 28; Nicolas de Dahas, 28; Pldtarque Ant. 16.
(4) Nicolas djb Dauas, xxviii. — Voy. Scbmidt dans Neue
le soir du dernier jour; et Octave, pour rendre encore plus ardente cette adoration religieuse que le peuple de Rome avait déjà pour César, affirma que c'était l'âme de César qui, montée au ciel, avait pris sa place parmi les dieux. Dans le temple de Vénus il mit une statue de César qui avait sur la tête une comète d'or(l). Mais les jeux terminés, la paix dans laquelle Rome semblait s'endormir fut avant la fin du mois brusquement rompue. Tout à coup Antoine et Dolabella promulguèrent une lex de permutatione provinciarum (2), qui enlevait à Décimus Brutus, le meurtrier de César, la Gaule cisalpine, et la donnait immédiatement à Antoine, avec les légions qui étaient en Macédoine,, et la Gaule chevelue (3) à partir de l'année suivante. Décimus recevait en échange la Macédoine pour le reste de l'année. Cicéron étant parti et Décimus se dirigeant avec son armée vers les Alpes, Antoine avait choisi ce moment pour obtenir les Gaules jusqu'à l'année 39 et pour répondre en même temps aux accusations d'Octave, en donnant satisfaction aux vétérans qui s'indignaient de l'amnistie du 17 mars. Antoine, cependant, ne voulait pas provoquer une nouvelle guerre civile, et tout en cédant au courant césarien et révolutionnaire, il cherchait encore à ménager le plus qu'il pouvait les adversaires. Il ne proposait pas en effet d'abolir l'amnistie, mais seulement d'enlever la Gaule à Décimus pour les quelques mois qui restaient; et s'il comptait présenter cela aux vétérans comme une grande humiliation pour le parti des conjurés, il espé-
Jahrbûcher fur Philologie und Pœdagogik, 1883, I, p. 864.
(1) Dion, XLV, 7; Suétone, Cœ$. 88.
(2) TiTE LtvB, Fer. GXVII.
(3) Il ne s'agissait pas seulement de la Cisalpine, comme le croit Krause; voy. Schjiidt, N. I. P. P. Suppl. vol. XIII, p. 714.
rait aussi que les conservateurs accepteraient la chose, puisque Décimus recevait en compensation la Macédoine; il espérait peut-être enfin, il le semble du moins, s'entendre secrètement avec son vieil ami de la guerre des Gaules et amener Décimus à accepter celte permutation (i). Au fond, ce changement de province, bien que peu favorable aux intérêts du parti conservateur, était beaucoup moins grave que l'abolition de l'amnistie. Mais il ne tarda pas à perdre ces illusions, car, dès que la loi fut connue, une vive panique, à la fois politique et financière, éclata à Rome. De nouveau on s'alarma pour l'amnistie, on prêta à Antoine les intentions les plus sombres; on considéra la guerre civile comme inévitable, et il ne fut plus possible de trouver à emprunter de l'argent (2); les quelques hommes de marque du parti conservateur qui étaient encore à Rome secouèrent leur longue paresse et cherchèrent à s'entendre entre eux, ainsi qu'avec Brutus et Cassius. Il y eut même des césariens éminents qui se rangèrent du côté des conservateurs et, parmi eux, Pison, le beau-père de César, qui se déclara prêt à prendre la parole au sénat pour une proposition qui semblait pouvoir résoudre pour toujours la question de la Gaule cisalpine : puisque le droit de cité avait été accordé aux Cisalpins, il était temps d'assimiler complètement cette région à l'Italie et par conséquent de ne plus y envoyer ni proconsul ni propréteur. On s'entendit pour que le 1" août le plus grand nombre des sénateurs vinssent à la séance, pour refuser VauC"
(1) C'est du moins ce que semble indiquer im passage de Dion, XLV, 14 : Kai aùtoû (de Décimus) o'Avtwvioî èXuiôa «oXX^^v sTxev...
(î) CicÉRON, A., XVI, vu, 6 -.mirifica enitn ÒMax^tiaiia eit profiter metum armorum.
toritas à la proposition si Antoine la demandait; et s'il ne la demandait pas, pour prier les deux ou trois tribuns du peuple opposés à Antoine d'interposer leur veto (1). Au milieu de ces préparatifs, l'opinion publique, qui comprenait combien le départ de Cicéron avait contribué à augmenter l'audace du consul, se fâcha contre lui. Gomment donc avait-il pu s'en aller voir les jeux olympiques dans un moment si grave? Car on disait partout à Rome que c'était là le but de son voyage. On se demandait si l'ancien consul était devenu fou ou imbécile. Atticus effrayé lui écrivit en le suppliant de revenir et lui expédia sa lettre en toute hâte à Leucopetra, espérant qu'elle lui parviendrait à temps (2).
Cependant Cicéron, qui ne savait rien de tout cela, longeait les côtes de l'Italie méridionale; continuait à bord à écrire ses livres, et reprenait sans cesse sa difficile querelle avec lui-même. Avait-il agi sagement en partant? II était plein de repentir et plein d'hésitation; il avait honte de rebrousser chemin, mais il avait peur de mal faire en continuant sa route. Ainsi, le 1" août, il arriva à Syracuse, et le 6 à Leucopetra; mais à peine reparti de Leucopetra un vent contraire fort violent l'obligea à débarquer presque aussitôt à la villa de Publius Valérius,un de ses amis, et à attendre que le vent changeât. On sut bientôt dans tout le voisinage et jusqu'à Rhégium que Cicéron était dans cette villa, et de nombreux citoyens appartenant à cette bourgeoisie aisée qui, même quand elle n'agissait pas, se montrait favorable au parti des conjurés, vinrent le trouver. Ils arrivaient de Rome, qu'ils avaient quittée
(1) Appien, b. C, III, 30.
(2) Cicéron, A.. XVI, vu, a.
no GRANDEUR ET DÉCADENCE DE ROMB
le 29 ou le 30 juillet, et ils lui racontèrent ce qui s'était passé depuis son départ : la promulgation de la loi, la panique, ce que l'on disait de lui et aussi une amélioration de la situation qui s'était produite depuis. Antoine semble avoir été un instant alarmé par l'agi tation des conservateurs, qu'il ne prévoyait pas aussi grande, et par l'intervention de Pison. Il avait en effet prononcé un discours plus conciliant et laissé comprendre qu'il ferait donner à Brutus et à Gassius des provinces plus importantes à la place de la mission annonaire, et qu'il était disposée chercher une entente dans la question des Gaules. Brutus et Gassius avaient alors publié un édit où ils se déclaraient prêts à abandonner leurs charges et à aller en exil, si cela était nécessaire pour la paix de la République, et pour démentir lescésariens qui soutenaient la loi en les accusant de fomenter une nouvelle guerre civile (d). On s'était mis là-dessus à espérer, et les habitants de Rhégium qui revenaient de Rome entretenaient Gicéron de cet espoir. Antoine était mal conseillé, mais il était prudent; on pensait donc que la paix se ferait, et que Brutus et Gassius reviendraient à Rome (2). Gicéron, cependant, avait reçu les lettres d'Attic us (3), et il se décida aussitôt à revenir.
Mais tandis que Gicéron était en voyage, les événements prenaient à Rome une tournure bien différente
(1) L'édit de Brutus et de Gassius dont parle Gicéron, Phil ,
I, III, 8 et A , XVI, VII, 1, est probablement celui dont Velleius,
II, Lxii, 3, duiine une partie et dont on peut deviner la teneur en comparant ce passage avec Gicéron, F., XI, 3. Groebe, App., à Drumann G. R., I*, p. 430 suppose que dans l'Odit ils demandaient aussi les provinces qu'ils devaient avoir comme préteurs pendant l'annóe suivante, mais cela me paraît peu probable, car le but de l'édit était d'obliger Antoine à renoncer à la Gaule.
(2) Gicéron, Ph L, I, m, 8; A., XVI, vu, 1.
(3) Gicéron, A., XVI, vu, 2 : ledit vero iuis litterù.
de celle qu'il avait espérée. Les hésitations d'Antoine avaient peu duré, car il avait été poussé à agir non seulement par les objurgations habituelles de Fulvieet de Lucius (1), mais par l'enthousiasme de ses vétérans. Ceux-ci avaient interprété la lex de permutatione selon leurs désirs et leurs intérêts, bien plus que selon les intentions d'Antoine. Ils se disaient que le proconsulat de la Gaule, dont dépendait la domination de l'Italie, était la meilleure garantie pour le parti césarien; que quand cette province serait enlevée aux conjurés et donnée à un césarien, ils seraient tranquilles pour leurs intérêts, et la vengeance de César deviendrait facile; qu'Antoine, le fidèle ami du dictateur, accomplirait cette vengeance et rétablirait la puissance des vainqueurs de Pharsale et de Munda. Un tel élan d'euthousiasme devait forcément entraîner le consul, le sénat et tout le monde. Le l"août, Pison prononça au sénat un vigoureux discours contre Antoine, et il fit sa proposition au sujet de la Cisalpine; mais le sénat, impressionné par les vétérans, l'écouta froidement (2), et se contenta de donner de nouvelles provinces à Brutus et à Cassius, qui ne valaient pas mieux que les précédentes. L'une était la Crète; l'autre, à ce qu'il semble, Cyrène (3). Antoine, de son côté, ne pouvait plus tergiverser; il dut, pour contenter les vétérans, entrer en guerre ouverte avec les conjurés, et répondre aux propositions généreuses de Brutus et de Cassius par une lettre et un édit violent, en leur reprochant de vouloir abandonner leurs charges, et de
(1) CicÉRON, Phil., I, III, 8 : tnalis suasoribus : ce gui est une
allusion évidente à Fui vie et à Lucius.
(2) CicÉRON Phil., I, IV, 10; I, vi, 14; A., XVI, vu, 7.
(3) C'est seulement une conjecture que ces provinces aient été attribuées à cette séance-là.
préparer une guerre civile. Brutus et Cassius répondirent le 4 août par des plaintes aussi violentes : non, ils ne fomentaient pas une guerre civile, mais ce n'était pas qu'ils eussent peur d'Antoine; c'était par amouï pour la république (1). Mais au milieu de ces querelles, l'enthousiasme césarien des vétérans de César s'exalta tellement, qu'il créa à Antoine de nouveaux embarras. Comme on devait élire un tribun du peuple à la place de ce Cinna qui avait été tué le jour des fune'railles de César, Octave, encouragé par le succès des jeux, avait eu l'idée de se faire proposer par le peuple, bien qu'il fût patricien. Antoine s'y opposa et finit par reporter les élections à une date ultérieure (2). Mais les vétérans continuaient à déplorer ces différends entre Antoine et Octave, et quelques-uns d'entre eux, grisés par les espérances qu'apportait la lex de permutatione, dirent bien haut qu'il était temps de mettre fin à ces discordes funestes, que les vétérans avaient à s'interposer comme pacificateurs. Un jour donc, dans la première quinzaine d'août, on vint annoncer à Octave qu'une bande de soldats se dirigeait vers sa maison. Ses serviteurs et ses amis furent effrayés; on ferma précipitamment les portes; Octave monta au haut de la maison pour se rendre compte de ce qui se passait sans être vu lui-même de la foule. Mais cette foule se mit à pousser des acclamations ; Octave, enhardi, se montra à tous et fut salué par de grands applaudissements. Les soldats voulaient une réconciliation définitive entre lui et Antoine; ils étaient venus le chercher tandis que d'autres étaient allés chercher Antoine (3).
(1) CiCÉRON, F., XI, 3.
(2) ScÉTONB, Aug., 10; Dion, XLV, 6; Appibn, B. C, III, 31. La date cependant n'est qu'une conjecture.
(3) Dion, XLY, 8; Nicolas db Dahas. 29; Plctarqce, Ant.» 16»
Proposée de cette façon et par ces pacificateurs, le vote de la loi de permutatione étant imminent, ni Octave, ni Antoine n'osèrent repousser la réconciliation. La paix se fit donc ainsi. Antoine et Octave se rendirent visite et échangèrent des propos aimables : Octave se déclara même tout prêt à favoriser la loi, qui fut approuvée à peu de temps de là, dans la seconde moitié du mois d'août. Une partie des tribuns qui y étaient opposés se laissa probablement corrompre (4), et on sut se défendre des tribuns incorruptibles en bloquant toutes les entrées du forum, de façon à ne laisser passer que des amis (2). Cicéron eut connaissance de tous ces événements à Velia, où il rencontra Brutus, qui descendait lentement avec sa flotte le long des côtes d'Italie, résolu désormais à partir. La conversa-
ne parlent que d'une seule réconciliation entre Octave et Antoine : selon Appien, III, 30 et 39, il y eut, au contraire, deux reconciliations. Mais même si Appien ne s'est pas trompé, cette seconde réconciliation, comme cela résulte du récit même d'Appien, fut cliose de peu d'importance. La réconciliation importante fut la première ; et on peut en déterminer la date, car les historiens se trouvent d'accord, si on admet que la lex de 'permutatione fut approuvée au mois d'août. Dion en effet la place après les Ludi V. C; Appien, III, 30, peu après le vote de la lex de perm. ; Nicolas de Damas également, contrairement à ce que pense Schiller, Geschichte der Rómisehen Kaiserzeit, Gotha, 1883, R. K., I, 29, n. 5i Nicolas ne place pas cette réconciliation avant le voyage d'Antoine à Brindes, mais avant l'échange des provinces (chap. xxx); et il n'en dit que quelques mots, parce que dans sa biographie d'Auguste il ne donne qu'un résumé des faits qui n'ont pas trait à son héros. Plutabqce, Ant., 16 s© trompe évidemment quand il place cette réconciliation à l'époque où un accord l'ut conclu entre Octave et Cicéron. On ne voit plus alors où la placer. Les textes s'accordent à merveille si on place la lex de permutatione au mois d'août; ce qui est un nouvel argtunent en faveur de cette hypothèse..
(1) Appien, B. C., Ili, 30.
(2) Livins, Per., 117, quum... legetn... per rim tulisset. Voy. Cicéron, Phil., V, iv, 9.
Ili 3
tion fut bien triste, car Brutus était profondément découragé. La lex de permittatione une fois approuvée^ les amis de César disposaient de la république et de l'amnistie; et les conjurés et les conservateurs ne pouvaient plus avoir recours qu'à l'expédient suprême d'une nouvelle guerre civile. Mais où pouvaient-ils trouver une armée? Brutus, ne partageait pas les espérances de Cassius, qui, confiant et audacieux, avait, peu de temps auparavant, en juillet, et d'accord, semble-t-il, avec Servilia, envoyé secrètement des émissaires à Trébonius, aux officiers des légions d'Egypte, et à Cécilius Bassus, pour leur proposer de préparer en Orient une grande armée pour la défense de la cause conservatrice et pour leur faire savoir qu'il était prêt, quant à lui, à se rendre en Syrie. Brutus avait consenti à ce que Marcus Scaptius, cet intrigant dont il s'était servi pour ses emprunts à Chypre et qui avait tant d'amitiés et de relations en Orient, fût chargé de prendre part à ce complot; mais quant à lui il renonçait à la lutte, et ayant reçu d'Atticus 100,000 sesterces (1) pour son voyage, il s'en allait en Grèce comme exilé volontaire, et se sacrifiait à la cause de la paix. Cependant voyant Cicéron disposé à se jeter de nouveau au milieu de la mêlée^ il ne voulut pas l'en détourner; il se réjouit au contraire avec lui de son intention, et lui dit la mauvaise impression qu'on avait eue en le voyant partir; il l'engagea à se rendre aussitôt à Rome pour se mettre à la tête de l'opposition contre Antoine (2). Mais Cicéron commençait à avoir moins d'ardeur et il était de nouveau en proie au doute. Dans quel but se rendre à Rome? Pouvait-il, étant donné ce qu'était le sénat, tenir tête à
(1) Cornélius Nepos, AU., VIII, 6.
(2) Cicéron, yl., XVI, vu, 5 et suiv.
Antoine (1)? Après la loi sur la Gaule viendrait la question de l'amnistie, et ce ne serait pas chose facile que de faire de l'opposition à Antoine et aux vétérans sur ce terrain. Sur ces entrefaites, Hirtius, dont la santé était depuis longtemps chancelante, tomba si gravement malade (2), que les conservateurs eurent là un nouveau sujet d'inquiétude. Si Hirtius mourait, Antoine ferait certainement élire à sa place, pour le consulat de l'année 43, un césarien déclaré. Cependant les éloges que Pison avait reçus, le désir de faire oublier son récent voyage, les belles exhortations de tous ceux qui disaient qu'il n'y avait que lui qui pût sauver la république, n'étaient pas sans agir sur lui; les soucis que lui causaient ses affaires privées lui faisaient aussi désirer d'être à Rome. La panique causée par la lex de permutatione avait bouleversé tout le budget établi avec tant de soin par Atticus; celui-ci lui avait écrit peu de temps auparavant que, pour payer ses dettes, il lui serait nécessaire de faire rentrer des créances, parce qu'il n'était plus possible de trouver de l'argent à emprunter (3). Mais par des temps aussi difficiles Cicéron n'aurait guère pu exiger le remboursement des créances, s'il n'allait en personne trouver ses créanciers. Ayant donc triomphé de ses dernières hésitations, Cicéron arriva à Rome le 31 août et y fut chaleureusement accueilli par ses amis et ses admirateurs (4). Par bonheur, à son arrivée, Hirtius était hors de danger.
(1) Cicéron, A., XVI, vu, 7.
(2) Cicéron, Phil., I, xv, 37.
(3) Cicéron, A., XVI, vu, 6.
(4) Cicéron, Phil., V, vu, 19, ait que le 1" septembre eut lieu la séance à laquelle Cicéron n'assista pas, et Antoine lui fit à ce sujet des menaces. Plutarque, Cic, 43, dit que cette séance se tint le lendemain de son arrivée. C'est donc bien le 31 août que Cicéron arriva à Rome,
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LES VÉTÉRANS A L'bNCAN
Quaff'd Cicéron arriva à Rome, Antoine avait déjà promulgué deux autres lois : une lex de tertia decuria et une lex de vi et majestate; et il avait donné l'ordre à quatre des légions de Macédoine — la seconde, la quatrième, la trente-cinquième et la légion de Mars — dépasser l'Adriatique. De cette façon, en y joignant la légion de l'alouette, il aurait sous la main en Italie une force considérable, si Décimus ne se résignait pas à reconnaître la loi à son retour des Alpes. Il n'avait au contraire fait aucune proposition au sujet de l'amnistie, c'est-à-dire qu'il cherchait toujours à flatter le peuple et le parti césarien, sans toutefois aborder cette question qui lui paraissait trop périlleuse. Si les conservateurs avaient une si grande peur de le voir toucher à l'amnistie, il n'avait pas moins peur luimême d'y toucher. Ainsi par la première de ces lois il flattait les soldats, en détruisant la réforme aristocratique des tribunaux, que César avait faite en 46 : ce ne seraient plus seulement les sénateurs et les chevaliers, c'est-à-dire les citoyens des hautes classes, mais aussi les centurions, les officiers inférieurs de l'armée, qui seraient inscrits, sans considération censitaire, sur la liste des citoyens parmi lesquels on tirait au sort les juges des quœstiones (ceux que nous appelons main-
LA FIN D'UNE ARISTOCRATIE ll7
tenant les jurés). La seconcfe de ces lois de'cidait que tout citoyen condamné pour majestas ou pour vis (tous les délits ayant trait à Tordre public étaient compris sous ces deux noms) aurait le droit, aboli par Sylla et par César, de la provocatio ou appel aux comices (1). Par cette loi, Antoine condamnait le supplice d'Érophile et les massacres de47, en rendant presque impossible de réprimer rapidement les séditions. Enfin pour donner une autre satisfaction au peuple sans danger — bien que ce fût à un certain point de vue une audace très grande — Antoine voulait proposer au se'nat le jour suivant, le 4" septembre, que l'on ajoutât aux honneurs funèbres qui seraient rendus tous les ans à César par sa famille, des supplications publiques, comme celles que l'on adressait aux dieux; en d'autres termes, que César fût déifié et mis au nombre des dieux (2). Cette superstition orientale, si odieuse aux Romains, avait fait des progrès en deux mois. Des premières et naïves offrandes faites par le petit peuple ignorant sur l'autel dÉrophile, on en était venu en un mois aux déclamations dOctave sur la comète et l'âme du dictateur; et maintenant, au bout d'un autre mois, on voulait inaugurer officiellement le culte de César. Le parti populaire semblait de nouveau victorieux; sa victoire semblait même plus éclatante qu'en 59. Et cependant Antoine ne savait pas imiter César dans l'énergie avec laquelle son maître avait su, sans laisser un moment de trêve à l'ennemi, profiter jusqu'au bout de la victoire. Il avait agi jusque-là avec beaucoup de circonspection, hésitant, tergiversant, revenant sur ses pas : il prenait des précautions infinies pour
(i; CicÉRON, Phil, I, VIII, 19; I, ix, 21. (2) CicÉRON, Phil., 1, VI, 13.
défendre sa vie (1); la moindre opposition lui causait de l'inquiétude; les fatigues, les émotions et la débauche l'avaient rendu encore plus irascible que d'habitude (2). C'est que si les deux hommes étaient différents, la situation aussi avait changé depuis le premier consulat de César et changé au détriment de Sun imitateur. A l'époque du premier consulat de César, les souvenirs de la guerre civile de Sylla et de Marins étaient déjà lointains; la conjuration de Catilina, dont on avait du reste exagéré beaucoup le danger, avait été vaincue; les victoires de LucuUus et de Pompée en Orient étaient récentes; la richesse de la nation augmentait rapidement; la vie intellectuelle très active. Bien qu'on eût coutume de toujours se plaindre, on avait confiance dans l'avenir, on ne croyait guère à la possibilité d'une grande catastrophe; on acceptait sans trop se tourmenter toutes les difficultés présentes, les dettes, le désordre administratif, la corruption et l'instabilité politique. C'est ainsi que la révolution accomplie par César avait été ou acceptée passivement ou même admirée par cette bourgeoisie qui transformait si activement la vie sociale de l'Italie. Maintenant, au contraire, quelle différence! Toutes les classes et tous les partis avaient eu tant d'amères déceptions et étaient passés par tant d'épreuves, que riches et pauvres, conservateurs et hommes du parti populaires étaient également fatigués, rebutés et défiants; que la vie sociale et politique de l'Italie était entièrement désorganisée. Bien que toute l'Italie fût plus que jamais imbue de l'esprit conservateur, de la crainte des révolutions, de la haine de la déma-
(1) CicÉRON, A., XV, XX, 4 ; iste qui umbrat timet (Antoine).
(2) CicÉRON, Phil., I, XI, 27 ; eum (Ant.) iracundum audio ets$ factum.
gogie, de l'amoiw de l'ordre, il n'y avait plus en réalité de parti conservateur, et les classes supérieures s'affaissaient dans un égoïsme brutal qu'Atticus exprimait, dans une lettre écrite à cette époque à Cicéron : « Si la république est perdue, sauvons au moins notre patrimoine (1). > Mais avec un tel égoïsme ne risquait-on pas de perdre à la fois son patrimoine et la république? Personne, parmi les jeunes hommes, n'osait plus s'aventurer dans la lutte contre la révolution; on ne voyait pas d'hommes nouveaux venir aider les anciens, qui, décimés et dispersés, ne suffisaient plus à défendre les intérêts des classes riches; c'est à peine si quelques citoyens plus hardis et plus énergiques avisaient à se défendre eux-mêmes. Mais, comme par une sorte de compensation paradoxale, les projets imaginés par ces hommes isolés, dans la désorganisation générale de leur parti étaient souvent dune témérité presque insensée. Si Cassius voulait partir seul, avec quelques barques, à la conquête de l'Orient, un autre, au même moment — nous ne savons pas qui c'était — complotait quelque chose de plus audacieux et de plus difficile, d'accord avec quelques conservateurs moins indolents : c'était de soulever les légions de Macédoine contre leur général, et cela par tous les moyens, même en accusant Antoine d'être un partisan de César trop tiède et peu fidèle, même en ayant recours non seulement aux amis que beaucoup de conservateurs avaient parmi les officiers de ces légions, mais à Octave lui-même, et par son entremise à ses amis à lui, qui étaient beaucoup plus nombreux. Les premières tentatives pour brouiller Octave et Antoine avaient échoué, parce que les
(1) Cicéron, A., XVI, m, 1.
vétérans s'étaient interposés; mais ni Marcellus ni les autres nobles amis de la famille n'avaient cessé pour cela de mettre Octave en défiance; de le persuader que, malgré la réconciliation, il ne devait pas se fier à Antoine^ qu'il devait au contraire les aider à semer la révolte parmi les soldats du trop audacieux consul. Mais si l'action du parti conservateur se réduisait à ces intrigues isolées, le parti populaire n'était ni plus uni ni plus fort. Sans doute il avait toutes les sympathies du peuple, dans lequel l'admiration pour César et la haine pour ses meurtriers ne cessaient d'augmenter; il était appuyé aussi par une forte coalition d'intérêts, par les vétérans et les colons de César, qui voulaient ou conserver ce qu'ils avaient reçu du dictateur, ou recevoir ce que celui-ci leur avait promis. Les vétérans réclamaient à grands cris de nouvelles batailles; ils offraient en échange à leurs chefs ce qu'ils voudraient et même l'empire du monde. Mais qui oserait accepter cette épée sans trembler? Qui pourrait oublier la lâcheté des Ides de mars, César, le conquérant de la Gaule, le fondateur de tant de colonies, le dictateur à vie, égorgé par ses amis et par ses obligés, au sénat, en plein jour, sous les yeux d'autres amis et d'autres obligés, sans que personne eût osé s'élancer à son secours? Qui pouvait oublier l'épouvantable désarroi du parti populaire à la mort de son chef, la désorganisation précipitée qui, en peu de mois, l'avait réduit, lui, le parti maître de l'empire, à un ramassis de misérables, de bandits et d'aventuriers? Qui pouvait se Eoustraire au découragement universel, qui envahissait tous les esprits? Personne ne croyait plus, comme jadis, que toutes les conquêtes réussiraient; que les dettes se paieraient sans difficulté; que la crise politique et économique, dont l'Italie était déchirée, pour-
rait prendre fin un jour. L'Italie avait récemment cherché un remède à ses maux par un effort désespéré : mais à quoi avait servi la guerre civile, sinon à envenimer tous les maux? La grande propriété avait été atteinte et beaucoup d'immenses patrimoines, comme ceux de Pompée et de Labiénus, avaient été confisqués et partagés; bon nombre de tribuns, de centurions et de soldats de César étaient parvenus à l'aisance et à la richesse (1); mais la multitude, si elle n'était pas devenue plus pauvre, était certainement encore moins satisfaite qu'auparavant; et la classe moyenne n'était pas moins obérée. Pendant quelque temps, sur l'ancienne mêlée des factions une vigoureuse dictature révolutionnaire s'était dressée; mais un matin quelques coups de poignard l'avaient brusquement renversée et l'état du monde romain avait encore empiré. L'Etat n'était plus gouverné, pas même par les anciennes factions; mais il était tantôt aux mains d'Érophile. tantôt aux mains de Fulvie. Dans une situation si incertaine, Antoine ne pouvait se bercer dans de trop douces illusions, même si nonseulement les tribus, mais encore les chevaliers et les usuriers unissaient tous leurs efforts pour élever des monuments à son frère Lucius; même si sa femme Fulvie pouvait, par ces temps de crise, acheter facilement d'immenses domaines que des gens complaisants (2)lui vendaient à crédit; même si le sénat obéis' sait docilement à ses ordres. Après avoir vu César tué par ses amis les plus chers, et tant de gens pendant ces quelques mois faire si souvent volte-face, changer d'avis et trahir du jour au lendemain, Antoine,
(1) Cf. CicÉRON, A., XIV, X, dO, 2.
(2) Cornélius Nepos, Ait., IX, 5.
bien qu'il eût été obligé par les événements à prendre la direction de ce ramassis d'aventuriers qui composaient le parti de César, se méfiait trop d'eux pour s'engager à la légère, à la tête de cette bande, dans une action décisive. Obligé de gravir une pente rapide et glissante, s'appuyant sur des décombres qui roulaient sous ses pieds, il devait nécessairement se défier de tout et de tous.
Aussi le retour de Cicéron et le joyeux accueil qu'on lui fit irritèrent vivement le consul. L'opposition allaitelle retrouver un chef, et un chef qui avait tant d'autorité? Brutus et Cassius s'en allaient; mais Antoine n'y gagnait pas beaucoup, puisque Cicéron revenait, et justement pour la séance qui devait avoir lieu le jour suivant au temple de la Concorde. Cependant Cicéron ne vint pas au sénat le 1" septembre; il envoya un ami prévenir Antoine que les fatigues du voyage le retenaient chez lui (4). Il est beaucoup plus probable que Cicéron n'osait pas s'élever contre la déification de César, parce qu'il avait peur des vétérans; et que ne pouvant d'autre part venir au sénat et se taire, il avait imaginé cette excuse. De toute façon, Antoine aurait dû s'en réjouir. Que se passa-t-il alors en lui? Cet homme violent par nature, et qui était alors plus irritable encore que de coutume, céda-t-il à un mouvement soudain de rage ? Feignit-il de se mettre en colère pour faire peur à Cicéron et le faire fuir de
(1) CicÉnoN, Phil , I, V, 12; Plctarque, Cic, 43. Plularquo prétend qu'il no vint pas, parce qu'on lui tendait des embûches, mais la ciiose ne peut être vraie. Ni Antoine ni un autre n'aurait eu l'idée d'un tel méfait. Ce fut là l'explication donnée par les ennemis d'Antoine qui, à cause de cela, y^alemoz (;.èv sl/ev ini t^ 6iago)r) : il s'en indigna, comme d'une calomnie. C'est pour cela que j'ai supposé qu'Antoine dans son emportement protesta contre la calomnie.
Rome? Les deux suppositions sont vraisemblables. Ce qui est certain, c'est que quand le message lui fut communiqué, Antoine entra dans une fureur terrible; il se mit à crier en plein sénat que Gicéron voulait faire croire à tous qu'on lui tendait des embûches et qu'il était en danger; que Gicéron le calomniait et lui faisait un affront; qu'il userait, lui Antoine, de tous ses droits de consul en le faisant venir de force au sénat; que, s'il résistait, il enverrait des soldats et des forgerons pour briser les portes de sa maison (4). L'étonnement et le trouble furent extrêmes; les sénateurs se levèrent aussitôt pour le supplier de se calmer; et soit qu'Antoine s'aperçût qu'il était allé trop loin, soit que sa rage ne fût qu'une feinte, il finit par annuler l'ordre d'amener Gicéron de force au sénat (2). On approuva ensuite la loi sur les honneurs à rendre à César (3). Mais si Antoine par ces menaces avait assurément fait peur à Gicéron , il avait aussi outragé le plus illustre personnage du sénat, et d'une façon telle que celui-ci, malgré son grand âge et sa faiblesse, ne pouvait manquer de relever l'injure. Et en effet le vieillard la releva, malgré la frayeur que lui causaient Antoine et ses vétérans, dans un discours mesuré et plein de dignité qu'il écrivit ce jour même, le premier des discours contre Antoine, auxquels, en souvenir de Démosthène, il donna plus tard, moitié par plaisanterie et moitié sérieusement (4), le nom de philippiques qu'ils ont conservé. Dans ce discours il com-
(1) Gicéron, Phil., 1, v, 12; Plutarque, Cic, 43. On devait employer les forgerons pour briser les portes et non pour détruire la maison, comme veulent plusieui-s historiens.
(2) Plutarqde, Cic, 43.
(3) Gicéron, Phil., I, vi, 13 : quod vos inviti secuti ettit.
(4) Voy. Gicéron ad Brut., II, v, 4.
mençait par expliquer son voyage et son absence du jour précédent; il se plaignait des invectives d'Antoine, mais brièvement et avec une certaine gravité, comme s'il eût été peiné d'avoir à s'entretenir de choses qui convenaient si peu à sa dignité; il en venait ensuite à considérer létat de la république : il blâmait la politique d'Antoine, mais avec modération et d'une façon singulière, car il l'accusait de ne pas avoir respecté les décisions et les lois de César; et il semblait dire aux vétérans qu'il désirait plus sincèrement qu'Antoine le respect des volontés du dictateur. Enfin il blâmait les lois d'Antoine non pas pour ce qu'elles contenaient, mais parce que la procédure avait été irrégulière, et il finissait par conseiller à Antoine et à Dolabella de se raviser, de ne pas nourrir des ambitions parricides, de mettre en pratique la classique théorie constitutionnelle d'Aristote, dont il s'était fait le vulgarisateur : liberiate esse parem céleris, principem dignilate : être le premier citoyen dans une république de citoyens égaux (1). Il semblait en somme par ce discours se déclarer prêt à recevoir des excuses, si on voulait lui en faire. Mais le 2 septembre Antoine ne parut pas au sénat (2). Peut-être eut-il peur de l'éloquence de Gicéron, comme celui-ci avait peur de ses vétérans, et craignait-il de se trouver à court pour lui répondre. Cette absence en tout cas était pour Cicéron un nouvel affront. Il sortit en effet du sénat l'ennemi déclaré d'Antoine; il ne le salua plus en le rencontrant dans la rue (3); il se mit à le traiter, non pas en public, mais dans ses lettres, de fou, de gladiateur et d'homme perdu (4); à l'accuser de préparer un
(1) CicÉnoN, Phil., I, xjv, 34.
(2) Cicéron, Phil., I, vu, 16; I, xiii, 31.
(3) Plutaroue, Cic, 43.
(4) Cicéron, F., XII, ii, 1 : iiomo amens et perditus; F., XII, m, 1.
massacre des sénateurs et des grands qui devait commencer par lui (1); à soupçonner d'être corrompus tous ceux qui ne se déclaraient pas franchement les ennemis d'Antoine (2).
La tendance à s'attribuer naturellement des intentions mauvaises, cette espèce de délire réciproque de la persécution entre les hommes, les partis et les classes, qui se propage dans les grandes crises sociales, est une maladie très dangereuse, parce que celui qui exagère le nombre et la fureur de ses ennemis arrive souvent à changer en ennemis véritables ceux qui n'étaient encore que ses ennemis imaginaires. C'est ce qui se passa alors. Personne parmi les conjurés ne se rendait compte de la perplexité et des hésitations d'Antoine; tous se figuraient que dès l'arrivée des légions macédoniennes en Italie, il déchirerait l'amnistie; et devant le danger imminent qui menaçait tous ceux qui avaient pris part à la conjuration, on se mit à intriguer encore plus activement auprès des légions de Macédoine et d'Octave. Celui-ci se laissa-t-il persuader? Il est probable que non, bien que la chose soit très incertaine : mais il semble bien au contraire que vers cette époque Antoine s'aperçut du grand travail d'intrigues qui se faisait autour des légions de Macédoine. On ne pourrait expliquer auti'ement pourquoi Antoine à ce moment-là sortit brusquement et sans raison apparente de sa prudente hésitation, et se lança avec fureur sur les conjurés, sur les conservateurs et sur Octave. Tout à coup, après dix-sept jours de silence, quand tout le monde croyait qu'il ne répondrait plus à Cicéron, il convoqua le sénat pour le 19 et y prononça un discours
(1) Cicéron, F., XII, ii, 1.
(2) Cicéron, F., XII, ii, 2-3.
très violent contre le grand orateur, qu'il accusa d'avoir été l'organisateur de la conjuration contre César (1). A son tour, Cicéron, partagé entre la colère et la peur que lui causaient Antoine, ses machinations et ses vétérans, resta ce jour-là chez lui (2), Sur ces entrefaites, pendant la seconde moitié de septembre, arriva la nouvelle que Décimus Brutus revenait de son expédition dans les Alpes et qu'il avait été acclamé imperator par ses soldats (3). Les conservateurs ayant repris courage, Antoine s'efforça de réveiller parmi les siens l'enthousiasme césarien; il fit écrire au piédestal d'une statue de César sur les Rostres : Parenti optime merito (4); le 2 octobre, il prononça dans une réunion populaire un discours si violent contre les conjurés que les conservateurs crurent que l'amnistie du 17 mars était déjà abolie (5); enfin, quelques jours plus tard, le 4 ou le 5, il tendit un piège à Octave (6). Le bruit courut soudain, ces jours-là, qu'Antoine avait découvert chez lui des sicaires qui avaient été envoyés pour le tuer; que les sicaires avaient avoué avoir été subornés par Octave. L'émotion fut très vive dans Rome et les impressions très différentes. Peu de monde d'ailleurs y voulut ajouter foi; Cicéron et les plus violents ennemis d'Antoine félicitèrent même l'auteur présumé
(1) Cicéron, Phil.,U, xii, 30; F., XII, ii, 1.
(2) Cicéron, Phil., V, vu, 20.
(3) Sternkopp, in Philologus, 60, p. 303-304, suppose, en donnant de bonnes raisons, que la lettre de Cicéron F., XI, i fut écrite en septembre, et que la lettre F., XI, vi, 1 est la réponse, placée par erreur au commencement d'ime autre lettre qui comprend les I 2 et 3.
(4) Cicéron, F., XII, m, i.
(5) Cicéron, F., XII, m, 2; xxiii, 3.
(6) D'après Nicolas de Damas, 30, l'attentat eut lieu quatre ou cinq jours avant le départ d'Antoine, qui eut lieu le 9 octobre. Cicéron, F., XII, xxiii, 2.
et regrettèrent que le coup eût manqué; mais la mère d'Octave eut peur : elle courut chez son fils, le supplia de s'éloigner de Rome pendant quelque temps pour attendre que la tempête fût passée. Octave fit preuve alors d'une grande fermeté : non seulement il ne voulut pas sortir de Rome, mais il ordonna que les portes de sa maison fussent ouvertes à tout le monde, comme à l'ordinaire, aux heures des visites, et comme à l'ordinaire aussi il reçut des clients, des solliciteurs et des vétérans. Antoine cependant avait réuni un groupe d'amis pour leur raconter l'aveu des sicaires et leur demander conseil. Mais une scène curieuse se déroula alors en présence du consul. Quand celui-ci eut fini de parler, tout le monde comprit qu'Antoine leur demandait, sous couleur de conseil, de partager la responsahihté d'une fausse accusation et d'un procès dirigé contre le fils de César. Mais la responsabilité était grave, et il se fit un silence pénible, personne n'osant donner aucun avis. Quelqu'un cependant finit par rompre le silence, et demanda que l'on fit venir les sicaires et qu'on les interrogeât en présence de tous. Antoine alors, après avoir répondu que cela n'était pas nécessaire, mit la conversation sur d'autres sujets; ses amis, fort embarrassés, le laissèrent parler sans rien dire, et bientôt il les congédia tous (1). Personne n'entendit plus parler des sicaires.
(1) C'est là un des points les plus obscurs de l'histoire d'Octave. Bien que l'histoire écrite par lui sente un peu le courtisan, j'ai suivi le récit de Nicolas de Damas, parce qu'il est tout à fait vraisemblable. 11 n'est pas possible, comme le fait observer Appien, B. C, III, 39, qu'Octave ait alors pensé à tuer Antoine : c'eût été une entreprise difficile, dangereuse, très audacieuse et par conséquent en contradiction avec la prudence et les hésitations habituelles d'Octave. Si Antoine, qui était beaucoup plus fort et plus audacieux, ne se risquait pas à faire tuer Octave, il n'est
Le coup, bien que monté avec habileté', étant manqué, on n'en fut que plus inquiet pour les légions de Macédoine, dans l'entourage du consul. L'inquiétude devint même si vive qu'Antoine etFulvie (1) décidèrent d'aller au devant d'elles jusqu'à Brindes, et partirent en effet le 9 octobre (2), on devine facilement dans quelle disposition d'esprit : elles s'attendaient à trouver partout des suborneurs et des révoltés. Mais cette foi?, au bout de quelques jours. Octave les suivit. Le piège qu'Antoine lui avait tendu n'avait pas seulement prouvé à Octave et à ses amis que les conservateurs avaient raison et qu'Antoine voulait accaparer à lui seul tout l'héritage de César; il avait aussi disposé à une grande bienveillance vis-à-vis d'Octave les conservateurs ennemis d'Antoine (3), à qui la haine faisait croire qu'Octave voulait être pour Antoine un nouveau Brutus. Il avait été en effet accablé d'éloges et de félicitations par tous ces aristocrates, comme un digne émule des conjurés, et pour un projet auquel il n'avait jamais songé; il avait entendu tout le monde souhaiter autour de lui qu'Antoine n'échappât plus cette fois à la mort, que ses soldats se révoltassent, que quelqu'un eût le courage d'avoir recours à un hardi coup d'État pour
pas possible que le faible Octave ait voulu faire tuer Antoine. Tout cela fut machiné par Antoine. D'ailleurs Cicéron, F., XII, XXIII, 2, dit que personne à Rome ne croyait au sérieux de l'accusation. Les affirmations de Shétone, Aug. 10, et deSÉNÈQUE, de Clem., I, IX, 1, ne peuvent prévaloir contre les autres sources et la vraisemblance.
(1) Le récit des supplices des centurions à Brindes prouve que Fulvie y alla avec Antoine. Voy. Cicbron, Phil., III, ii, 4; V. vili, 22.
(2) Cicéron, F., XII, xxiii, 2.
(3) Cicéron, F., XII, xxiii, 2 : prudentet et boni viri et eredunt factum et probant... magna tpes est in eo (Octave). Nihil est quod non existimetur lattdis et glorice causa facturus.
lui arracher le pouvoir. Octave, qui était un homme d'un naturel prudent et presque timide, et qui était aux premiers débuts de sa carrière politique, en serait très difficilement venu à tenter l'entreprise très audacieuse que nous raconterons bientôt, s'il ne se fût senti aidé ou tout au moins approuvé par des personnages puissants. Il est donc permis de supposer que non seulement il accepta ces éloges comme lui étant dus, et qu'il se donna véritablement pour l'homme qui avait tenté de faire périr Antoine, mais en^nro que les violents discours des conservateurs, et surtout ceux de son beau-frère Caïus Marcellus, lui suggérèrent l'idée de recruter en Campanie une garde parmi les vétérans de César, comme l'avait fait Antoine au mois d'avril, et qu'ayant fuit part de cette idée à ses amis conservateurs, il fut vivement approuvé par eux. Tous pensaient que, dans une situation aussi désespérée, il serait avantageux d'avoir à Rome deux corps de vétérans dont les forces, s'ils étaient ennemis, se feraient équilibre. C'étaient là des conseils dictés par la haine pour Antoine et donnés avec cette légèreté dont les hommes font preuve quand ils conseillent sans que leur responsabilité soit engagée. Mais le danger était déjà si grand que bien qu'on n'eût encore rien vu à Rome d'aussi téméraire. Octave et ses amis se décidèrent à la fin. Ils réunirent leurs serviteurs et leurs clients, chargèrent sur des mulets tout l'argent qu'ils purent, et, formant une grosse troupe, ils partirent pour Capoue, sous le prétexte d'aile vendre des domaines qui appartenaient à la mère d'Octave (1). Vers ce moment-là Cicéron lui aussi sortit de Rome (2). Il avait commencé à écrire
(1) Nicolas de Damas, XXXI.
(2) La lettre .F., XII, xxni, 2, nous montre que le 9 octobre il
pour répondre au discours d'Antoine cette seconde philippique, qui est une merveilleuse caricature et que beaucoup d'historiens ont eu le tort de prendre pour un portrait ; et il y déversait la rage causée par l'affront qui lui avait été fait. Mais il ne comptait pas publier cette philippique : à force d'attribuer à son ennemi des projets de massacre, il avait fini par avoir vraiment peur de l'arrivée imminente des légions. Il se dirigeait donc sur Pouzzoles, pour revenir à ses études et commencer son De officiis.
Ainsi dans la seconde quinzaine d'octobre, tandis que Gicéron travaillait à décrire les mœurs parfaites d'une république idéale, les agents d'Octave et ceux d'Antoine, dans l'Italie du sud^ se disputaient les vétérans de César et les nouvelles recrues. Antoine était allé à Brindes, où entre les nones et les ides d'octobre, les quatre légions et une nombreuse cavalerie gauloise et thrace débarquèrent en deux fois (4). Mais leur état d'esprit n'était point rassurant. Les lettres qu'Octave avait écrites pendant les mois précédents à ses amis de Macédoine, en dénonçant Antoine comme traître au parti de César, n'avaient pas été sans effet, surtout parmi les vieux soldats du dictateur, qui étaient nombreux dans la quatrième légion et dans la légion de Mars; les intrigues des officiers amis d'Octave et ceux des officiers amis des conservateurs avaient avivé l'irritation; enfin les soldats étaient peut-être mécontents de ce qu'on les empêchait de prendre part à la guerre des Parthes, que tout le monde considérait comme imminente et comme devant être très lucrative,
était encore à Rome; et la lettre A., XV, viii, 1, que le 25 il était arrivé à Pouzzoles.
(1) Voy. ScHMiDT, Neue Jahrbûcker fur Phtloloijie aud l'a^dom goyik, Suppl. 13, p. 720-7:21.
pour les envoyer en Gaule, où ils resteraient inactifs et pauvres. Ils espéraient donc avoir au moins comme compensation un assez beau donativum. Pour toutes ces raisons, l'accueil fait par les soldats au général fut si peu cordial que quand Antoine, les ayant réunis pour les haranguer, monta sur le tribunal, il n'y eut aucun applaudissement. Mécontent de cette froideur, Antoine fit une première faute en s'en plaignant dans l'exorde de son discours; puis il fit une faute plus grave en disant ses soupçons, en les exagérant peut-être, en déplorant que ses soldats eussent toléré parmi eux, au lieu de les dénoncer, les émissaires d'Octave venus pour fomenter la révolte. Puis, après l'amertume des reproches, il leur donna le miel d'une belle promesse : il leur distribuerait 400 sesterces. Mais les soldats s'attendaient à beaucoup plus; le discours terminé^ il y eut des éclats de rire, des cris et des invectives. L'irritable Antoine sentit alors se réveiller en lui ses instincts autoritaires; il fit faire une enquête; certains centurions qui dans les notes particulières (le mot est moderne, mais la chose est ancienne) (1) étaient désignés comme séditieux furent saisis et amenés dans la maison où il recevait l'hospitalité, et, si le fait n'a pas été exagéré par ses ennemis, furent mis à mort en présence de Fulvie. La terrible femme aurait, d'après ce ';ue dit Cicéron, voulu assister au sanglant spectacle et ses vêtements auraient été baignés par le sang qui sortait de la gorge d'un centurion (2). Les légions
(1) Appien, B. C, III, 43.
(2) Appien, B. C, III, 43-44. Voy. Cicéron, A., XVI, viii, 2. Le récit de ces événements qui se ti'ouve dans Appien est assez vraisemblable; il a tort cependant de supposer que les éaiissaires d'Octave étaient déjà à l'œuvre. Il est difficile de dire ce que fui'cnt exactement les supplices de Brindes; les détails que donne Appien sont trop suciincts, ceux que donne Cicéron trop
furent effrayées et se turent, mais Antoine leur avait, par ses soupçons mêmes, suggéré l'idée de la révolte; et, comme pour rendre cette idée plus consistante, il changea tous les officiers et ordonna de sévères enquêtes pour découvrir les suborneurs envoyés par Octave. On ne put les trouver, puisqu'ils n'existaient pas (1). Malheureusement, ce n'était pas seulement aux soldais qu'Antoine avait suggéré l'idée de la révolte, mais, ce qui était pire, à Octave lui-même, qui eut connaissance de ces faits en Campanie, tandis qu'il parvenait à réunir environ trois mille vétérans (2) autour de Gasilinum et de Calatia, en faisant dans des discours l'apologie de César, qu'il disait vouloir venger, et encore plus en se servant de l'or qu'avaient apporté ses mulets, car il offrait deux mille sesterces à chacun. Il semblait donc possible, puisqu'Antoine le redoutait si fort, d'entraîner à la révolte les légions de Macédoine : et elles avaient maintenant autre chose que des sujets vagues de mécontentement. Le supplice des centurions les avait exaspérées. L'entreprise était assurément très audacieuse et très dangereuse, mais Octave y était poussé par les imprudences d'Antoine, par la facilité du recrutement et par les encouragements qui lui
fragmentaires et trop suspects. Est-il possible qu'Antoine ait fait mettre à mort 300 personnes? Cicéron, Phil., Ili, iv, 10. Les centurions appartenaient-ils à toutes les logions ou simplement à celle de Mars, conune semblerait le dire Cicéron, PidL, XII, VI, 12; XIII, VIII, 18? En outre, d'après Ciccron, Antoine aui idt fait deux exécutions : l'une à Brindes, l'autre à Suessa Auiujica; on ne sait à quelle date ni pour quelles raisons aurait eu lieu cette dernière.
(1) Appien, B. C, III, 44.
(2) Suétone, Aug., 10; Dion, XLV, 12; Appien, B. C, III, 40; CicÉRON, A., XVI, VII, 1. Le témoignage de Cicéron qui dit qu'Octave réunit 3000 vétérans est plus sûr que celui d'Appieu qui prétend qu'ils étaient 10,000.
venaient de Rome. Il se décida donc, et comme Antoine avait dirigé trois légions le long de la côte de l'Adriatique pour gagner la Gaule cisalpine (1), tandis que lui il irait à Rome avec l'autre légion et la légion de l'Alouette, Octave envoya des émissaires à ces trois légions, leur promettant aussi deux mille sesterces par soldat^ si elles voulaient se déclarer pour lui. Loin d'Antoine, elles auraient plus facilement le courage de se révolter (2). Cependant l'entreprise, bien qu'elle fût favorisée par les événements, était trop au-dessus des forces de quelques jeunes gens inexpérimentés et sans autorité, pour qu'Octave et ses amis ne fussent ces jours-là agités, incertains, irrésolus. Ils ne savaient ce qu'il fallait faire de leurs trois mille hommes, s'ils devaient les laisser à Capone ou les emmener à Rome; ils se demandaient si Octave devait se rendre dans les autres colonies de César ou auprès des légions de Macédoine qui se dirigeaient sur Rimini (3); ils désiraient être conseillés et aidés par de puissants personnages, qui en prenant une part de leur responsabilité, allégeraient un peu le fardeau qui pesait sur leurs épaules. Ayant appris que Cicéron était à Pouzzoles, Octave voulut tenter de l'attirer à lui; et il lui écrivit une lettre dans laquelle il lui demandait un entretien secret, à Capone ou dans un autre endroit (4).
(i) CicÉROx, A., XVI, vm, 2.
(2) CioÉno.v, A., XVI, VIII, 1-2 : qitas sperai suas esse.
(3) CiciinoN, A., XVI, viii, 1-2.
4) CicEHON, XVI, A., VIII, 1-2.