LE « DB OFFICIIS
Cicéron, qui reçut cette lettre à Pouzzoles le 1" novembre (1), avait, quelques jours auparavant, été secrètement informé, par Servilia, à ce qu'il semble, d'autres choses importantes. Marcus Scaptius et un serviteur de Gécilius Bassus étaient arrivés d'Orient, apportant la nouvelle que les légions d'Egypte donnaient bon espoir et qu'on attendait Cassius en Syrie (2); encouragé par ces renseignements, Cassius était parti aussitôt avec une petite flotte (3), décidé à enlever la Syrie à Dolabella (4). Mais si ces nouvelles avaient causé quelque plaisir au vieil écrivain (5), elles n'avaient pu cependant le guérir du découragement profond qui l'accablait depuis quelque temps. Antoine lui paraissait
(1) CiCÉRON, -4., XVI, VIII, 1.
(2) CicÉRON, A., XV, XIII, 4. Il est désormais admis par tous Cfue cette lettre fut placée par erreur parmi les lettres du mois do juin, et que la date qui est au début doit se lire Vili, Kal. Nov.
(3) Les lettres de Cicéron, F., XII, 2 et 3, font voir que Cassius. était encore en Italie dans la première quinzaine d'octobre; c'est donc en octobre qu'il dut partir, comme le suppose Schmidt, Ithein. Mus. 1898, 235. La vague expression de paMctsposi rf/e^us que Cicéron emploie dans Phil., X, iv, 8, ne peut donner lieu à une objection. 11 est assez vraisemblable que Cassius partit après avoir reçu les lettres dont parle Cicéron, A., XV, xiii, 4.
(4) CicKRON, Phil., XI, XII, î8. (b) Cicéron, .4., XV, xiii, 4 et 7.
désormais invincible; il n'avait plus d'espoir qu'on pût l'arrêter. Fatigué et dégoûté, Gicéron se résignait donc à son destin; il ne voulait plus s'occuper d'aucune affaire publique; il ne voulait même pas publier la seconde philippique qu'il avait terminée et envoyée à Atticus (1); et tandis qu'au dehors tout semblait s'écrouler dans un abîme de cupidité, de luxe et de dettes, lui, dans sa villa solitaire au bord du golfe, par les journées froides, nuageuses et venteuses de novembre, il travaillait avec ferveur à construire sur le papier la république idéale. Il avait terminé les deux premiers livres et avancé le troisième livre de son traité sur le devoir, qu'après quelque hésitation il avait intitulée en latin De offìciis (2). En tant que traité doctrinal du bien et du mal, le livre n'est guère remarquable; car ce n'est qu'une compilation faite à la hâte de Pansetius et de Posidonius, et entrecoupée de réminiscences aristotéliciennes et platoniciennes, de réflexions et de souvenirs personnels sur l'histoire de la Rome ancienne et contemporaine. Mais le livre mérite au contraire d'être lu avec beaucoup d'attention par les historiens, parce que ceux-ci peuvent y trouver, au milieu des discussions philosophiques, une importante théorie sur la régénération sociale et morale de Rome. Celui qui ne se souvient pas à chaque page que ce livre fut écrit pendant l'automne de 44, dans une sorte d'énervement causé par les amertumes de la guerre civile, par l'émouvante tragédie des Ides de mars, par l'anxiété des catastrophes imminentes; celui
(1) CicÉRON, il., XV, xin, 1 et 2.
(2) CicÉRON, A., XV, XIII, 6; XVI, xi, 4. L'exacte interprétation de CicÉRON, t. XVI, xi, 4, me parait être celle de Remigio Salbadini, dans l'Introduction à son édition auinotée du De officxii, Turin, 1?S9, p. viii et xi.
qui ne connaît pas Thistoire de cette année terrible, et jour par jour la vie de Cicéron pendant ces mois-là, celui-là jettera de côté, sans le comprendre, parmi les médiocres mélanges de philosophie, ce document capital de l'histoire politique et sociale de Rome. Comme tous les grands esprits de Rome après la seconde guerre punique, Cicéron était vivement préoccupé de voir, par une contradiction tragique, l'Italie s'instruire et se corrompre, s'enrichir et devenir insatiable, avoir besoin d'hommes et en devenir stérile, provoquer des guerres et perdre les qualités militaires, étendre sa domination sur les autres peuples et aliéner sa liberté. Lui aussi, il voulait donc chercher encore une fois, comme tous ses devanciers, l'introuvable moyen de concilier l'impérialisme avec la liberté, les progrès du bien-être, du luxe, de la richesse avec la discipline familiale et politique, la culture intellectuelle avec la morale; et il reprenait la question déjà examinée dans le De repuhlica, mais en l'envisageant sous l'aspect moral et social et non plus seulement sous l'aspect politique. Il voulait en somme rechercher quelles étaient les vertus nécessaires à la classe dominante dans cette république idéale dont il avait déjà décrit les institutions. Et il en était arrivé à celte conviction que, pour pacifier le monde, il fallait renverser le principe moral de la vie, considérer la richesse et le pouvoir qui corrompent si facilement les hommes, non pas comme les biens suprêmes de la vie (1), qui doivent être recherchés et désirés pour eux-mêmes, mais comme de lourds fardeaux, qu'il faut porter pour le bien de tous et surtout pour le bien du peuple. Quelle révolution bienfaisante pouvait apporter ce nou-
{i)De off.. I, 8; I, xix, 65.
veau principe dans les mœurs et dans l'État! Les nobles finiraient par comprendre tous leurs devoirs privés et politiques, que Gicéron énumère et analyse au cours de toute son œuvre : vivre avec dignité, mais sans extravagance (1), en faisant de l'agriculture ou du grand commerce (2); prendre leur part des fonctions publiques, non pour en tirer des richesses et corrompre le peuple, mais pour servir avec zèle les intérêts des pauvres et de la classe moyenne (3); entreprendre des travaux publics qui fussent utiles, comme des murs, des ports, des aqueducs, des routes, et non des monuments de luxe, des théâtres, des portiques et des temples (4); secourir le peuple pendant les famines sans ruiner le trésor public (5), et les débiteurs innocents sans abolir les dettes par des révolutions (6); donner des terres aux pauvres sans les enlever à leurs propriétaires légitimes (7). Ainsi le bien de tous deviendrait le but du gouvernement (8); et on l'atteindrait par le respect scrupuleux des lois, par la libéralité intelligente des grands, par l'exercice des vertus austères, comme la foi, la franchise et l'économie. Malheur, écrivait l'ami d'Atticus, pendant qu'il continuait à se débattre dans les dettes, en oubliant sa condition, malheur aux républiques où les hommes qui gouvernent sont accablés de dettes et ont du désordre dans leurs affaires privées (9) ! La république
(3) II, 22; II, 15 et 16; II, xviii, 63.