‹ Grandeur et servitude: saynète militaireChapitre 5 sur 23 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

THOMAS, JULIE. Ils rentrent tous deux par la gauche au fond.

julie, câline.

Tu me donnes pas la main, Thomas?... t'es peut-être fâché que je sois venue te voir, à cause de tes camarades?...

Thomas, suffisant.

Oh! non... au contraire... c'est jamais mauvais de leur faire voir qu'on est aimé... ils en rotent des ronds de chapeaux, tant ils sont jaloux!

JULIE

Eh! bien, alors, pourquoi tu ne médis rien?... toi qui causais si bien dans les premiers temps!...

THOMAS, très froid.

Faut croire que je t'ai à peu près tout dit!

T'es bête!., on recommence!....

THOMAS

Oui, comme à l'exercice (imitant) : Portez armes! Présentez armes ! Reposez armes. . . . Repos. . . . Et puis au bout d'un moment ça repique : Portez armes!... Présentez armes!... Ah! non, tu sais, c'est pas rigolo de toujours recommencer le même boniment.

JULIE

Dame! si tu sais pas du nouveau!

THOMAS, mauvaise humeur.

Eh bien, non! là... j'en ai assez de nos amoureuseries, on peut pas toujours être comme des pigeons sur les toits!...

JULIE, étonnée.

Qu'est-ce que tu as donc, mon Thomas ? toi qui étais si bon garçon, si prévenant pour moi... voilà que tu me parles presque durement.

THOMAS, gêné, hésitant

Eh! aussi, pourquoi... pourquoi que tu as un tablier?...

JULIE, sans comprendre.

Tiens! c'te malice : pour pas me salir quand je fais la cuisine!

THOMAS

Et pourquoi que lu fais la cuisine?

JULIE

Pour mes patrons!

THOMAS

Et pourquoi que tu as des patrons? C'est pas digne d'une femme libre d'avoir des patrons!... et nous sommes tous des citoyens libres maintenant, c'est un monsieur en redingote qui nous expliquait tout ça, l'autre soir, et il parlait un peu chouette!... il disait que les gens qui ont des patrons ce sont des esclaves, des opprimés, des gens sans dignité sociale.

JULIE

Alors, tu vas peut-être me faire des rentes!...

THOMAS, vivement.

Naturellement! mon prêt tous les cinq jours! Oh non!

JULIE

Eh! bien, alors?

THOMAS

Eh! bien alors, ça m'humilie d'avoir pour bonne amie une femme qui est une opprimée avec un tablier, une esclave avec un bonnet!

JULIE

Tu le trouvais si joli mon bonnet, autrefois!

THOMAS

Oui, mais autrefois, j'avais pas entendu le monsieur qui parle si bien deux heures sans s'arrêter, je ne pensais pas que tu étais dans la do-rnes-ti-cï-té, une femme sans dignité sociale.

JULIE

Qu'est-ce que tu me chantes avec ta do-mes-ti-ci-téJ... Bien sûr que je suis cuisinière, tu le sais bien quand tu viens t'eniiler des bouillons dans ma chambre!...

thomas, agacé.

C'est embêtant!

JULIE

Pourquoi, c'est embêtant? L'es pas devenu patron, que je sache! depuis huit jours... tu as pas même de galons sur les manches... toi aussi, tu es un domestique!

THOMAS, très digne.

De la patrie, Julie... de la patrie... c'est pas la même chose.

JULIE

Pas la même chose?...

THOMAS, bafouillant.

Pas du tout.... Tiens, une supposition : ta patronne elle te dit : « Julie, ma fdle, faut servir le fricandeau ». Eh bien, c'est embêtant pour toi d'être esclave d'une patronne, et pour moi d'avoir pour bonne amie, pour maîtresse, celle qui elle-même a pour maîtresse une dame qui comme ça peut lui demander du fricandeau!... Là, as-tu compris, maintenant?

JULIE

Non!

THOMAS

Ça ne m'étonne pas... tu n'es pas encore assez dégourdie pour comprendre les différences sociales.... Les ceusses qui sont audessus, tous mauvais!... les ceusses qui sont en bas... tous bons, et c'est pour ça que les ceusses qui sont dessous doivent venir dessus, voilà!...

JULIE

C'est très bien, mais quand on te dit à toi : « Thomas! allons houp ! plus vite que ça, faut balayer les cabinets, » qu'est-ce que tu fais?

THOMAS

Je les balaye.

Là, tu vois bien!

thomas, doctrinal.

Attends!... je les balaye parce que c'est comme qui dirait la patrie, notre mère à tous, qui par la gueule de mon brigadier me dit : « Thomas, faut balayer les cabinets »... mais si au lieu que ce serait la patrie, notre mère à tous, qui me le disait, c'était une patronne, alors ce serait plus la même chose. Ah! mais non que ce ne serait plus la même chose!... Tu as compris, Julie?

JULIE, tristement.

J'ai compris qu'on m'a changé quelque chose dans mon Thomas, j'ai compris que voilà une demi-heure que tu me racontes des histoires de patrons, de société, d'esclaves, et que tu ne m'as même pas encore embrassée, même pas pris la main comme au temps où nous nous promenions aux Buttes-Chaumont et que nous nous amusions à qui cracherait le plus loin dans l'eau du haut du pont de bois.

THOMAS, un temps, la faisant asseoir sur le banc à côté de lui.

Eh bien, Julie, t'as raison... aussi bien j'aime mieux tout le dire.... J'ai bien changé, ma grosse, depuis le moment que tu dis où nous crachions du haut du pont de bois.... J'étais un bleu, alors... comme qui dirait une andouille mal ficelée qui savait seulement pas mettre son sabre au colé que c'était vrai! J'avais lair bête!... c'est rien de le dire... et des bras en anse de panier et des grosses mains gourdes.... Figure-loi que je savais même pas le nom du président de la République.... Aussi je t'aimais beaucoup à ce moment-là!...

JULIE

Oh ! oui.

THOMAS

Et puis on se dégourdit peu à peu... l'intelligence s'assouplit comme les reins; tous les matins dans la cour, nous faisons comme ça (Il imite les mouvements d'assouplissement.) : Un... deux... trois... quatre.... Et puis delà voltige... on saute sur les canassons, on passse la jambe par-dessus l'encolure... à terre et à cheval... houp-là!... on boit... on chante... on rit, on s'astique, enfin quoi! on devient un homme, un loustic, et quand quelqu'un m'envoie chercher la clef du champ de manœuvre, ça ne prend plus maintenant et je sais bien lui répondre : « Ah! non, mon vieux! elle te pend quelque part, la clef du champ de manœuvre, tu t'es trompé d'adresse... faut voir à côte s'il y a pas un imbécile ».

JULIE

C'est vrai, mais...

THOMAS

Attends!... j'ai pas fini.... Dans la rue, on marche fier, le képi chiffonné à la Saumur, la mnin sur son sabre qui se redresse en relevant même quelquefois les jupes des dames, alors vite on leur y fait poliment : « Pardon, madame! c'est-y que vous voulez prendre un verre de doux? » Tu vois, on sait son monde, ma petite, et alors on a des aventures dans la haute!...

JULIE, relatant.

Dans la haute!... Voyez-vous ce gros pataud qui a l'air maintenant de mépriser ses bonnes amies parce qu'elles ont un tablier.... Qu'est-ce que tu me chantes avec tes aventures?... Tu vas peutêtre me raconter que tu as enflammé une duchesse?... Ah! non, laisse-moi rire!... ce n'est pas à Julie que tu en feras accroire... elle te connaît trop, Julie, et sur toutes les coutures encore.

THOMAS, très digne.

Mademoiselle, vous insultez l'armée!

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