‹ Grands anniversaires [microforme]Chapitre 68 sur 93 · La rivière Boyer · texte numérisé non relu

La rivière Boyer

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Et où doncalliez-vous ? A la pauvreté, au dévouement, au renoncement, à la croix de Jésus. C'était en 1858. Deux ans plus tard, en 1860, vous célébriez vos épousailles virginales dans la modeste chapelle du Bon-Pasteur naissant, humble et dépourvu de tout, petit comme les œuvres de Dieu qui commencent. Vous consacriez vos forces, vos talents, votre vie, à l’œuvre, difficile entre toutes, de la réhabilitation des pauvres pécheresses, qui était le but primitif de l’institut.

Cinquante ans, ce long espace de la vie humaine — si court pourtant ! cinquante ans ont passé. Regrettezvous, ma chère Mère, avez-vous un instant regretté le sacrifice de votre consécration à Dieu ?

Tous, mes Frères, vous avez vu comme moi de ces cérémonies, — je n'ose dire de ces fêtes, — où une jeune fille que cajolait le monde, qu'il poursuivait de ses plus séduisantes promesses, lui dit cependant un éternel adieu, se dépouille de ses riantes livrées pour revêtir celles de Jésus-Christ. Vous l'avez vue peut-être, comme on fait chez certains ordres religieux, prosternée sur les dalles du temple, pendant qu’on étend sur elle le drap mortuaire. Et, comme moi, vous n'avez pu réprimer un sentiment de tristesse, des pleurs ont mouillé vos yeux, peut-être la parole des apôtres murmurateurs estelle venue à votre pensée : Ut quid perditio hæc — Pourquoi perdre ce parfum précieux, briser ce vase délicat ?

Ah! le parfum précieux n’est pas perdu; il est répandu

sur les pieds du Christ; le vase n’est pas brisé, mais destiné à un emploi sublime, consacré aux petits et aux souffrants, ces préférés de Jésus-Christ. Cette vie n’est pas, comme on peut croire, vouée à l'oubli, au deuil, à l'ennui, à la tristesse. Non, non, hâtons-nous de le dire, la parole du Sauveur ne pourrait nous tromper ainsi : Prenez mon joug sur vous... et vous tre 1verez le repos de

vos âmes.

Et quel meilleur emploi peut faire une âme de sa vie,

que le plus fécond en œuvres et en mérites, le mieux rempli

de paix, de sécurité, même de joies aussi douces que durables !

Or, dans une longue carrière, comme celle sur laquelle nous jetons en ce moment un rapide regard, qui pourra mesurer la somme de bien accompli ? Que ne devonsnous pas, mes Frères, depuis l'origine de notre pays, à nos communautés de religieuses, qu’elles soient vouées au soin des malades ou à l'instruction de l'enfance ! Pendant ces cinquante années, que de petites âmes une éducatrice comme la révérende Mère Marie de Bon- Secours n’a-t-elle pas ouvertes aux connaissances profanes et à la science beaucoup plus nécessaire des vérités éternelles! Combien elle en a dirigées et sauvées! J'en ai connu et de si belles! qui lui devaient l'orientation et le bonheur de leur vie.

Et au milieu de ces travaux de chaque jour, pénibles mais qui portent déjà avec eux, par la bonté divine, une douce compensation, il y a plus de paix, plus de sécurité, plus de vraies jouissances, qu’au milieu du monde. Je puis en appeler à ma propre expérience — mes années commencent à s'accumuler,— parmi les milliers d'âmes qui j'ai connues, j'ai trouvé plus de joie tranquille, plus

d’inaltérable sérénité, plus de bonheur réel, sous la

bure pauvre et grossière des épouses de Jésus-Christ que

sous les plus brillantes parures du monde. Vêtements de deuil, cœurs remplis d’allégresse ; habits de fête, cœurs endoloris ! — pas toujours, mais combien souvent ! Et que de rêves évanouis! que d'espérances trompées ! que de désirs inassouvis ! que de sourires achevés dans les larmes !— même chez ceux qui passent pour les heureux du siècle.

Je cherche les raisons de ce contraste. En voici une que ne désavouera aucun psychologue. Et c’est précisément le détachement des biens terrestres, c’est la fameuse parole de l’Imitation de Jésus-Christ : “ Quittez tout, vous trouverez tout ! ” parole étrange et profonde — et vraie. Je l'ai souvent méditée — sans pouvoir, hélas ! la pratiquer dans toute son étendue. Mais je l’ai bien comprise. Rompez les attaches de votre cœur aux biens de la terre, quels qu'ils soient, honneurs, plaisirs, richesses — et vous trouverez la paix. Vous trouverez la paix dans l’apaise-

ment de vos désirs.

Nous sommes, mes Frères, victimes de nos désirs. Nous voulons un bonheur sur la terre et nous poursuivons cette chimère d'objet en objet, l'estime des hommes, la fortune, les dignités, les affections sensibles surtout, et

quand il nous arrive d'atteindre ce que nous convoitions —

le plus souvent nous nous consumons en vains efforts —

mais même quand il nous arrive de l’atteindre, nous en sommes bientôt dégoûtés, et comme le papillon inconstant et léger, nous tendons l'aile ailleurs. “ Vous avez fait notre cœur pour vous, Ô mon Dieu, dit saint Augustin, et il est inquiet et malheureux aussi longtemps qu'il ne se repose pas en vous.” Autant que la terre peut donner de bonheur, c’est en Dieu qu'on le trouve. L'empereur Valens faisait menacer saint Basile, évêque de Césarée, de lui enlever ses biens.“ Ils appartiennent aux pauvres,” répond le saint. Il le menace de l'exil.— ‘ Je trouverai Dieu partout,” répond encorele grand évêque. Voilà la tranquillité des âmes pour lesquelles Dieu est tout. Voilà la source principale dela joie des cloîtres. Être ici ou là, occupé d’une chose ou d’une autre, dans l'estime ou le mépris, qu'importe ! si Dieu le veut, s’il est content, si l’éternelle couronne en est le prix.

Mais est-ce que, dans les couveni., le poids de la nature cesse de se faire sentir ? est-ce que les misères humaines restent sur le seuil des cloîtres ? Ce serait, mes Frères, une dangereuse erreur de l’affirmer et une non moins dan-

gereuse illusion que dele croire. Partout, ici-bas, l’homme

reste homme et la terre reste la terre. Remarquez bien les paroles du Sauveur : “* Prenez mon joug sur vous, — Tollite jugum meum super vos.” Puisqu'il dit de le prendre, il veut donc qu'on le porte. Et un joug est toujours un fardeau. Mais il ajoute qu'il est doux : ‘ Jugum meum suave est” Et pourquri ? Voici justement une autre raison pour laquelle dans le cloître ce fardeau est plus léger. Ce mot joug vient du latin jungere, qui signifie unir. Pour porter un joug, il faut être deux. À l’âme

qu'il a choisie pour épouse et qui l’a choisi pour époux, il

donne une part de ce joug, i” zarde pour lui la partie la plus lourde. Et même celle | nt il fait part, il aide à la porter. Vous le save, il le peut, lui, le Maître, le Seigneur, le Tout-Puissant. Permettez-moi ce rapprochement si naturel,— le mot conjugium a absolument la mème étymologie que jugum : il vient de conjungere qui signifie aussi unir. C'est le lien conjugal, un joug aussi. Peut-on dire qu'il soit léger? Je suppose les cœurs les mieux faits l’un pour l’autre; l’homme le plus aimant, le plus dévoué, le plus généreux, pourrait-il mettre à l'abri de la douleur les objets de sa tendresse ? J'interroge les époux, les pères, et je les entends me répondre : O cruelle impuissance de la faiblesse humaine! La souffrance est là, atroce, crucifiante, on voudrait de sa

vie la soulager — et on ne peut !

Jésus, lui, donne aux âmes, une part de sa croix, il entre dans les cœurs, selon l'expression de Bossuet, avec sa couronne d’épines. Mais en même temps il apporte sa grâce, sa force, ses consolations; et l’on se trouve en présence de ce fait, véritable mystère pour le monde : une âme qui souffre et qui redit dans la souffrance la parole du grand Apôtre : “Superabundo gaudio in omni tribulatione nostra — Je surabonde de joie au milieu de mes tribulations.” C'est que cette âme souffre avec Dieu.

Et si, à ces deux raisons si fortes du bonheur des âmes consacrées à Dieu, il fallait en ajouter une troisième, je dirais : Elles savent qu'elles travaillent et souffrent pour Dieu. Comme ce peintre de l'antiquité qui répondait : In œternitatem pingo — Je peins pour l'éternité. une religieuse peut toujours dire: Je travaille, je souffre pour Véternité. Je ne cherche que Dieu. Qu'importe le lieu où je me dépense, le poste que j'occupe ? qu'importe

l’œuvre que je fais ? qu'importe le succès ou l’insuccès ?

qu'importe ma santé ? Je suis toujours sûre de plaire

à Celui qui sonde les cœurs, qui ne demande que ma bonne volonté. Scio cui credidi!, je sais en qui j’ai mis ma confiance ; à la fin de ma course, j'attends de Lui, le juste Juge, la couronne de justice”.

IT. Cor. VII. 1.

A1 Tim, 1, 2.

II, Tim. 1V.S

à M RATER TETE 2

A D De ul

C'est là, mes Frères, la grande pensée, nourricière de la vie sur''aturelle, inspiratrice des œuvres de sainteté.

En cherchant une inspiration pour ce discours, je feuilletais l’Évangile, selon ma coutume. Dans un de ces in-folio magnifiques', dont on n'avait pas peur autrefois, où les vieux commentateurs ont enfermé des trésors de piété et de science, j’i trouvé, à la fin de saint Marc, une gravure symbolique -omme on les aimait et comme on savait les faire 1: AVIle siècle. Elle représente une

tête de mort surmontée d’un sablier qui a des ailes, image

du temps qui fuit si vite. En exergue on lit cette inscription : Momentum unde pendet œternitas vitæ et mortis — Moment, instant d’où dépend l'éternité de la vieou de la mort. Et au bas, en lettres plus fortes : Elige — Choisis. Choisir ! oh! en face de ces vérités éternelles que nous oublions trop, le choix est facile. La révérende Mère de Bon-Secours a choisi. Et qui pourrait douter qu'elle n'ait choisi la meilleure part ? Faisons ici, pour nous ir. ire et nous convaincre, un rapprochement qui s'impose ‘ui-même. Lorsque l’humble religieuse prononçait ses vœux de religion dans l’étroite et pauvre chapelle du Bon-Pasteur, en 1860, notre pays tout entier était en

émoi. Et, comme vous pensez bien, ce n'était pas cet

1. Éd. originale de Corn. a Lapide,—Cornekius van den Steen—, commencée à Anvers, en 1614.

événement qui soulevait l'enthousiasme et remplissait les feuilles publiques. Oh non ! il passait bien inaperçu aux yeux du monde, seuls les anges de Dieu en étaient ravis et le célébraient dans leurs cantiques d’allégresse. Mais, en ce même temps, les anciens s'en souviennent et les jeunes peuvent le lire dans l’histoire, en ce temps même, un grand prince, héritier du plus puissant empire du monde, Son Altesse le prince de Galles visitait le Canada. Il venait, au nom de sa mère, reine d'Angleterre et impératrice ues Indes, inaugurer le pont Victoria, considéré alors comme une merveille. Et, en

son honneur, on multipliait les fêtes, les réceptions, les

banquets, les adresses, une multitude erapressée lui apportait ses hommages. Les années ont passé, ce prince est devenu empereur-roi à son tour. Et voilà qu'au moment où nous célébrons notre modeste, mais joyeux anniversaire, presque au moment où je vous parle! ce puissant monarque, auquel on ne peut refuser le témoignage qu'il a été un habile souverain,un meneur d'hommes, est descendu dans la tombe.

O néant des grandeurs ! à extrémités des choses humaines ! En présence de ce terme fatal où aboutissent également riches et pauvres, princes et sujets, où viensent se briser plaisirs, puissance, couronnes, qu'est-ce qui vaut le mieux ? d’avoirété un roi illustre, d’avoir commandé à des

1. Ce discours se faisait le 24 mai, 1910 ; Édouard VIL mourait le 10 mai précédent. La coïncidence valait de s’y arrêter.

236 NOCES D'OR DE R. Sr M. DU BON-SECOURS

millions de sujets, sans avoir su peut-être se commander à soi-même, ou une humble religieuse dépouillée volontairement de tout, toute préoecupée de soumettre sa volonté, non seulement au décalogue, maix aux exigences d'une règle sévère et minutieuse afin de se rendre plus agréable à Dieu ? La répoase est facile, personne ne saurait hésiter.

Oui vraiment, ma révérende Mère, vous avez choisi la meilleure part. Ces cinquante années ont été pour vous de fécondes et heureuses années. Puissent beaucoup d'autres! s’y ajouter, afin qu’en multipliant vos mérites, elles multiplient en 'même temps vos éternelles récompenses. Ainsi soit-il.

1. La Rév. Mère de Bon-Secours est morte, à Sainte-Foy, le 23 février

1914, âgée de 81 ans et quelques jours. Les paroissiens, qui avaient célébré avec éclat son jubilé d'or, ont tenu à lui faire de pompeuses funérailles en reconnaissance des vingt-quatre années qu'elle a consacrées, en qualité de supérieure du Couvent, au bien desenfants dela paroisse.

Bénédiction de l'église de Bienville à Lévis,

le 17 septembre 18%,

MICROCOPY RESOLUTION TEST CHART (ANSI and ISO TEST CHART No. 2)

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